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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 14:47

Rodelinda.JPG

Renée Fleming (Rodelinda) et Andreas Scholl (Bertarido)

dans le duo de l'acte II, "Io t'abracchio".


La saison 2011-2012 du Met renoue avec le baroque. Le samedi 21 janvier 2012, ce sera la retransmission de L’Ile enchantée et hier, samedi 03 décembre, c’était celle de Rodelinda de Georg Friedrich Haendel, un dramma per musica en trois actes, redécouvert au début du XX° siècle.

A l’origine, l’intrigue est celle d’une tragédie de Corneille, Pertharite, roi des Lombards (1652). L’action se situe en Lombardie au VII° siècle de notre ère. Poussé par l’ambitieux Garibald, l’usurpateur Grimoald, pensant que le roi Pertharite a été tué au combat, s’empare du trône lombard. Afin d’asseoir sa légitimité, il courtise la veuve de Pertharite, Rodelinde, qui demeure fidèle à son époux, lequel revient sous le couvert de l'anonymat. Au dénouement, le tyran pratiquera la clémence en faveur de ses ennemis. Si cette intrigue n’eut guère de succès à l’époque de Corneille, son avatar, l’opéra de Haendel, triomphera le 13 février 1725, au King’s Theatre de Haymarket, à Londres, lors de la sixième saison de la Royal Academy, sous le titre Rodelinda, regina de Longobardi. Cette œuvre sera le premier opéra seria de Haendel à être recréé au XX° siècle, en 1920.

Le livret de l’œuvre de Haendel est de Nicolas Francesco Haym, poète et compositeur (1678-1729), adapté de celui d’Antonio Salvi, daté de 1710. Salvi avait accompli l’essentiel de la transformation par rapport à Corneille : retour de Pertharite dès l’acte I, promotion de la figure du fils, jalousie de Pertharite, méconnaissance de Pertharite par Grimoald. Haym raccourcira et simplifiera l’action, en mettant en relief Rodelinde et Pertharite. Haendel, quant à lui, retouchera le livret afin d’aviver les situations de passion, tels la jalousie de Pertharite et le sentiment de l’amour conjugal. Lors de la reprise  à la fin de l’année 1725, le compositeur ajoutera quatre nouvelles arias et un autre duo et modifiera les airs de la  fin  (« Vivi tiranno », le duo et le Tutti final). Un des points essentiels de ce travail sur Pertharite est encore la réutilisation de la « scène terrible » où Rodelinde accepte d’épouser Grimoald, à la condition qu’il tue, s’il l’ose, leur jeune fils. En effet, elle met  ainsi à l’épreuve son désir de tyrannie.

Chez Haendel, l’intrigue se déroule à Milan, aussi au VII° siècle. Le roi Bertarido (Andreas Scholl, contre-ténor) passant pour mort, Grimoaldo, duc de Benevento (Joseph Kaiser) s’est emparé du trône lombard et veut se faire épouser de la reine Rodelinda (Renée Fleming, soprano). Pendant ce temps, Garibaldo (Shen-Yang, baryton-basse), l’éminence noire de Bertarido, espère lui-même accéder au trône, tout en jetant son dévolu sur Edvige (Stephanie Blythe), la fiancée que Grimoaldo a abandonnée. Mais Bertarido, le roi destitué, réapparaît avec l’aide de son fidèle ami Unolfo (Iestyn Davies, contre-ténor), un jeune noble, conseiller de Grimoaldo…

RODELINDA- sarah Krulwuch NY Times

Rodelinda prisonnière (Renée Fleming), dans la scène 1 de l'acte I

 

C’est Stephen Wadsworth qui reprend la mise en scène de ce grand opéra lyrique, dirigé par le spécialiste du baroque, Harry Bicket, qui est aussi au clavecin avec Bradley Brookshire. Il l’avait déjà signée en 2004 avec Renée Fleming dans le rôle-titre. Il précise ainsi ses intentions : « Je suis plus intéressé à représenter la sensibilité du compositeur pour un public contemporain. Les opéras de Haendel, qu’ils soient situés dans la Grèce antique ou dans la Lombardie du VII° siècle, suivent la même trame des drames du Siècle des Lumières : un jeune homme passionné doit apprendre à modérer sa passion avec raison. »

Le dénouement en effet est ici extrêmement moral : le méchant traître Garibaldo est tué, le tyran pratique la clémence et l’amour est vainqueur. Tout est bien qui finit bien et c’est assez rare dans un opéra, ainsi que le souligne Renée Fleming. « Après la nuit obscure/ Plus lumineux, plus clair/ Plus aimable, plus cher/ Se lève ici-bas le soleil», chantent les cinq protagonistes au dénouement.

Cette mise en scène, très classique, est toute en fluidité et en élégance, même si je n’ai guère apprécié les cris de douleur que pousse Rodelinda, enfouie dans son lit lors du Prologue. Au demeurant, le metteur en scène sait rendre humains des personnages qui pourraient apparaître très loin de nous.

 

RoDELINDA tyran rouge

Grimoaldo (Joseph Kaiser), Rodelinda (Renée Feming), Flavio, son fils

 

Dans l’acte I, l’on passe des appartements, où est emprisonnée Rodelinda avec son fils Flavio, à un jardin-mausolée dans la campagne lombarde où sont enterrés les rois lombards. Ce jardin jouxte les écuries, où passent et repassent les soldats du tyran (peut-être avec excès) et où se retrouveront Rodelinda et Bertarido. Dans l’acte II, la grande bibliothèque élisabéthaine à un étage de Grimoaldo sera la cadre de la scène dramatique où Rodelinda intime l’ordre au tyran de tuer Flavio : en effet, elle considère qu'elle ne peut être la femme du tyran en même temps que la mère de l’héritier légitime. Ce faisant elle pousse Grimoaldo à assumer la tyrannie jusqu’au bout et à faire le choix de la plus extrême violence. L’acte III a pour cadre la cave-prison dans laquelle Bertarido est au secret, le jardin où a lieu le duel entre Garibaldo et Bertarido et de nouveau la grande bibliothèque, où a lieu le dénouement.

Stephen Wadsworth a situé l’action non pas au VII° siècle mais au XVIII° siècle. On admirera les somptueuses robes de Renée Fleming, aux couleurs du deuil, violet et noir, et sa tenue de voyage bleu et or lorsqu’elle est sur le point de partir avec Bertarido. Les costumes masculins sont très seyant, avec les hautes cuissardes noires et les vestes à basques virevoltantes. Tache éclatante dans cet univers sombre, le gilet de soie rouge que porte le tyran connote la violence d’un pouvoir acquis injustement. On remarquera, à la fin de l’acte III, que la couleur symbolique du pouvoir est de nouveau portée par Bertarido, qui reprend sa place de souverain de Milan. Quant à Grimoaldo, dorénavant, il se contentera de régner sur Pavie avec Edvige qu’il épousera.

 

rodelinda acte III

Grimoaldo (Joseph Kaiser) menace Bertarodo (Andreas Scholl) devant Rodelinda (Renée Fleming) et Unolfo (Iestyn Davies)

 

J’ai aimé les scènes pleines de mélancolie dans lesquelles Rodelinda est en compagnie de son fils Flavio. Elles ne sont pas sans faire songer à Andromaque et à Astyanax, enjeu lui aussi des ambitions et des passions des adultes. On voit l’enfant jouer avec un cheval de bois ou avec des quilles, à l’effigie de soldats. Il pose sur cet univers de violence un regard désarmant et désarmé. Sa présence muette et interrogative presque constante donne à cet opéra une atmosphère tendre toute particulière.

Dans cet opéra, en effet, ce n’est pas la politique qui triomphe. C’est bien « l’expression du sentiment chanté qui l’emporte sur l’expression de la raison », et c’est la sensibilité qui est victorieuse. Cela me semble particulièrement vrai dans l’acte II quand Unolfo exalte l’espoir et l’optimisme des retrouvailles entre Rodelinda et Bertarido. Le jeune contre-ténor, Iestyn Davies, qui fait ici ses débuts au Met, promène sa silhouette plus frêle que celle des autres chanteurs masculins, mais sa voix puissante et juste apporte un charme pénétrant à cette histoire de lutte pour le pouvoir. Ses attentions pour le fils de Rodelinda, sa fidélité et son amitié indéfectible pour Bertarido, qu’il s’emploie à sauver, apportent beaucoup de fraîcheur à l’intrigue, par ailleurs très sombre.

 

rodelinda io t'abbracchio

Rodelinda (Renée Fleming) et Bertarido (Andreas Scholl) dans le duo "Io t'abracchio" à la fin de l'acte II

 

La fin de l’acte II voitle point d'orgue de cette sensibilité avec le sublime duo de Rodelinda et Bertarido, « Io t’abracchio ». Andreas Scholl l’avait déjà chanté dans la mise en scène de 2006 mais il précise qu’à chaque fois il faut réinventer le rôle. Dans cette scène d’adieu, il s’accorde magnifiquement  avec René Fleming et leur prestation est d’une émotion extrême. J’ai aimé aussi la scène de l’acte III dans laquelle Grimoaldo est envahi par la culpabilité. Le ténor Joseph Kaiser, à la stature impressionnante pleine de prestance, interprète avec nuance ce tyran que n’épargne ni le doute ni le remords.

Cet opéra aux trente arias donne surtout à entendre la voix mystérieuse des contre-ténors. On sait que cette voix, dite de fausset ou falsetto, est très ancienne. Cette voix, dont la diversité de timbre est étonnante, n’était-elle pas au service de la magie et de la croyance au surnaturel ? On va même jusqu’à la qualifier de « voix de la résurrection », « voix des anges » ou « voix du ciel », tant elle semble venue de l’au-delà.

Les contre-ténors contemporains récusent absolument cette conception. C’est le cas notamment de Philippe Jarrousky qui dénie toute ambiguïté à ce type de voix, déclarant l'avoir choisie « pour des raisons purement techniques et esthétiques » et parce que c’est la voix  « la plus riche en possibilités musicales ». Il ne supporte absolument pas le fantasme qui  tourne autour de ce type de voix. » « Elle n’a rien de surnaturel du tout, elle repose sur des phénomènes physiologiques bien connus et une technique très solide. »

Philippe Jarrousky est cependant bien conscient de l’impression que produit toujours cette voix sur l’auditoire : « On se demande comment la voix peut sortir d’un tel corps », ajoute-t-il. D’autant plus que le chanteur en représentation  « passe son temps à exprimer des choses sexuelles ». Il est conscient que le contre-ténor se trouve dans l’obligation d’assumer tout cela, « la voix étant l’instrument le plus personnel qui soit ».

L’Histoire nous apprend que les falsettistes (équivalent de contre-ténor, alto masculin ou falsettiste alto) ont toujours chanté, même pendant la grande époque des castrats entre 1600 et 1790. Ces derniers furent interdits de scène en France au XVIII° siècle, sauf dans les cercles restreints de la cour. On sait le succès qu'ils connurent en Italie et l'engouement dont ils furent l'objet. En Angleterre, le contre-ténors échangeaient souvent leurs rôles avec les castrats et avec les chanteuses femmes. Haendel profita de ce phénomène en écrivant indifféremment pour les uns ou les autres.

Dans Rodelinda, Andreas Scholl et Iestyn Davies sont tous les deux remarquables. Cependant, l’étrangeté produite par leur voix se remarque surtout chez le premier, dont la corpulence masculine est plus marquée. J’ai plusieurs fois pensé à Chérubin en écoutant le second, dont le rôle d’ami de Bertarido et de consolateur de Rodelinde est en outre porteur d’une douceur très particulière.

 

Rodelinda 2

Rodelinda (Renée Fleming) devant la stèle aux rois lombards

 

Quant à la diva du Met, Renée Fleming, qui confie lors de l’entracte que Rodelinda est son opéra favori, elle est toujours émouvante. Son chant, d’une grande pureté, se déploie particulièrement dans les passages élégiaques, notamment lorsqu’elle pleure Bertarido, à l’acte I. Dans le duo avec Andreas Scholl à la fin de l’acte II, elle est sublime. Stephanie Blythe est familière du rôle d’Edvige qu’elle reprend ici. Sa voix au registre très étendu est superbe. Elle sait rendre sympathique son personnage de femme bafouée. Sa relation avec Rodelinda manifeste la complicité féminine dans l’adversité.

RodelindaHedvige

Edvige (Stéphanie Blythe), la soeur de Bertarido et la fiancée abandonnée de Grimoaldo

 

Avec cet opéra tragique, où s’affrontent l’amour et le pouvoir, Haendel nous apporte la preuve éclatante qu’il est passé maître dans l’art de faire chanter les passions humaines. La force dramatique de sa musique n’a d’égale que celle des voix, ici à l’acmé de l’émotion.

 

Sources :

Contre-ténor.net : l’histoire des contre-ténors

Pertharite, Wikipédia

http://site.operadatabase.com

Synopsis détaillé de Rodelinda

Classique News.com, Ecouter Rodelinda de Haendel, Lucas Irom

Interview de Philippe Jarrousky pour Evene.fr, mai 2007 : "Le contre-ténor à la française", Etienne Billault

 


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commentaires

A
Je reviendrai lire plus au calme, merci pour ce bel article.
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C
<br /> <br /> Merci, Adamante. Cet opéra méconnu est une merveille. <br /> <br /> <br /> <br />
V
Le sujet m'intéresse mais le temps me presse,<br /> je reviendrai,<br /> Valdy
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C
<br /> <br /> Un opéra de toute beauté, que je ne connaissais pas. Amitiés.<br /> <br /> <br /> <br />

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