Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
Par Catheau
Fileuse en Haute-Maurienne, Paul-Louis Mestrallet
Lila… neque nent.
Assise la fileuse au bleu de la croisée
Où le jardin mélodieux se dodeline.
Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée.
Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câline
Chevelure, à ses doigts, si faibles évasive,
Elle songe, et sa tête petite s’incline…
Un arbuste et l’air pur font une source vive
Qui, suspendue au jour, délicieuse arrose
De ces pertes de fleur le jardin de l’oisive.
Une tige où le vent vagabond se repose
Courbe le salut vain de sa grâce étoilée
Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose.
Mais la dormeuse file une laine isolée,
Mystérieusement l’ombre frêle se tresse
Au fil de ses deux doigts longs et qui dorment, filée.
Le songe se dévide avec une paresse
Angélique, et sans cesse, au fuseau doux, crédule
La chevelure ondule au gré de la caresse…
Tu es morte naïve au bord du crépuscule,
Fileuse de feuillage et de lumière ceinte.
Tout le ciel vert se meurt. Le dernier arbre brûle.
Ta sœur, la grande rose où sourit une sainte,
Parfume ton front vague au vent de son haleine
Innocente, et tu crois languir. Tu es éteinte
Au bleu de la croisée où tu filais la laine.
Œuvres I, 19, Paul Valéry
Cette suite de tercets est un des premiers poèmes de Paul Valéry. Il recèle un charme prenant, qui n’est pas sans faire penser à celui de certains tableaux pré-raphaélites. Dans cette atmosphère symboliste très fin de siècle, quelle est cette fileuse languide, à l’image des modèles féminins de Rossetti ? Serait-ce une allégorie de la Poésie ou bien encore une vision rêveuse d’une des Moires ou, pourquoi pas, la Vierge avant l’Annonciation ? Le 15 juin 1891, Paul Valéry écrivait d’ailleurs à André Gide : « J’ai fait un vers en dormant… » et il lui envoyait le premier vers de ce poème.
Poème mystérieux, voire mystique, associant les motifs de la rose, de l'étoile et de l'azur mallarméen, ce texte joue subtilement de la césure et de l’enjambement. Expression d’une beauté pure qui ne renvoie qu’à elle-même, il me paraît l’exacte illustration de cette « prolifération d’une végétation mentale », dont parle le philosophe Jacques Darriulat.
Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,
Thème proposé par Tricôtine : de fil en aiguille
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