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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 15:41

 

 

Calaferte

Chéri Alexandre (Pierre Gondard), Gertrude (Yvette Poirier),

Annibal (Gilles Ronsin), Eléonore (Hélène Gay),

Scénographie, Sandrine Pelloquet, Costumes, Sylvie Lombart,

Photo Etienne Lizambard

 

Le 02 mai 2004, cela a fait déjà dix ans que Louis Calaferte est mort mais cet anniversaire n’a guère retenu l’attention. Il faut dire que cet auteur prolifique (récits, poèmes, carnets, pièces de théâtre) a construit une œuvre forte hors des sentiers battus et des coteries littéraires. Il faut donc rendre hommage au metteur en scène Patrick Pelloquet (Théâtre des Pays de Loire) qui, depuis 1996, met en scène des pièces de Calaferte. Avec La Bataille de Waterloo, Entonnoir et Trafic, il a poursuivi en 2009 à Avignon son travail entamé en 1996 avec Les Mandibules (dont je garde un souvenir extraordinaire) et La Souris grise en 1997. A cette occasion, il avait fait la connaissance de Guillemette Calaferte, qui continue d’éditer les volumes restés inédits du journal de son mari. Satisfaite de la cohérence du travail de Pelloquet avec les intentions du dramaturge, elle l’encourage alors à poursuivre dans cette voie. Patrick Pelloquet aurait d'ailleurs encore un projet avec une sixième pièce, Le serment d'Hippocrate

Soucieux de ne pas reproduire les mêmes schémas, Patrick Pelloquet a choisi, avec un collectif d’acteurs, trois autres pièces, formant un triptyque. Elles sont en effet réunies par un lieu unique, la salle à manger, qui a l’intérêt de permettre une scénographie unique modulable. La pièce est censée être située dans un même immeuble de trois étages, et son décor fait référence à l’esprit futuriste de la  Cité radieuse de Le Corbusier.

La thématique des trois pièces porte sur une satire de la famille, et le spectateur découvre à chaque étage une famille à différents âges de la vie. Entonnoir montre un jeune couple dynamique, aux prises avec l'éducation difficile de son jeune enfant. La bataille de Waterloo présente des parents, Gertrude et Chéri Alexandre, dépassés par leurs insupportables garnements, Annibal et Eléonore. Enfin, Trafic met en scène un vieux couple, sans enfants, habitant près d’une gare, qui vit au rythme des arrivées et des départs des trains, et que perturbe le retard d’un train. Ces trois pièces ont été jouées en alternance en 2009 dans le Off à Avignon, au Grenier à Sel.

Mercredi 21 octobre, au théâtre de la salle Beaurepaire à Saumur, on jouait l’une des pièces de cette trilogie La bataille de Waterloo. Dans un décor aux couleurs vives (bleu, jaune, orange), rehaussé par un balcon, une table de plastique blanc entourée de chaises modernes, à la Knoll, supporte un énorme bocal où tourne un faux poisson rouge. Derrière un fauteuil orange en forme de Z, se dresse un mannequin d’homme-grenouille.

C’est dans cet endroit loufoque que des personnages, tels ceux des bandes dessinées, vont donner de la relation intra-familiale une vision « drolatique tout autant qu’inquiétante ». Patrick Pelloquet précise que ces personnages sont davantage des stéréotypes que des personnages dignes de ce nom, avec une psychologie propre (un peu comme chez Ionesco). Par leur intermédiaire, Calaferte part en guerre contre une « normalité normalisée », contre les clichés des comportements familiaux. Certains critiques disent avoir pensé à Jacques Tati en observant ces personnages vivant dans une société de consommation, qui commence à s’automatiser et qui est censée conduire au bonheur dans la normalité.

Patrick Pelloquet, dans une perspective ludique, a proposé à ses comédiens de jouer alternativement les enfants et les parents, dans les trois pièces. Les comportements des protagonistes sont soulignés par le traitement qu’en propose le metteur en scène. Tout en ne niant pas la personnalité de l’acteur, il accentue son physique par le maquillage, le port quasi-systématique de la perruque. Celle-ci s’apparente d’ailleurs davantage à un casque, qui n’accorde aucune liberté aux cheveux. Patrick Pelloquet dit s’être inspiré des play-mobils, silhouettes qui lui paraissaient bien adaptées pour traiter l’univers de Calaferte. Ainsi, Eléonore (Hélène Gay) et Annibal (Gilles Ronsin), les « Choux chéris » de leur mère, sont vêtus de vêtements à la Courrèges, de collants et sous-pulls rouges, et sont coiffés d’une perruque rousse, créant ainsi deux silhouettes en miroir. Le costume de la mère, Gertrude, joue le blanc et le noir : le noir pour la perruque, époque 1970, et les escarpins ; le blanc et le noir pour le tailleur très structuré ; et les collants blancs. Quant au père, Chéri Alexandre  (Pierre Gondard), il est tout de blanc vêtu, à la coloniale, avec une perruque noire gominée, tandis que Madame Ondula (Hélène Raimbault), la cartomancienne de l’appartement du dessous, se promène toujours en culotte. Chaussé de hauts talons, les jambes gainées de collant noir, elle arbore un déshabillé de voile noir qui cache à peine de superbes culottes, brodées d’étoiles blanches, et qu’elle a appris à confectionner chez les sœurs !

La spectateur s’amuse de voir que Calaferte a l’art d’introduire le grain de sable qui fera dérailler cet univers normalisé et remettra en question le confort habituel. Dans La bataille de Waterloo, Madame Ondula est l’élément perturbateur : ne cuisine-t-elle pas des gratins de courge tout en recevant des loups-garous et des ramoneurs ? Perturbation encore parce que personne ne connaît plus la date de la défaite napoléonienne. Dans le monde créé par Calaferte, les enfants trépignent, se roulent par terre, se disputent comme des chiffonniers, insultent leur père, tandis que celui-ci, imperturbable, lance des phrases toutes faites, et fait montre d’une autorité de façade dont les enfants n’ont cure. Quant à la mère (fantastique Yvette Poirier), elle oscille entre un amour béat pour son mari et une tendresse inquiète pour ses enfants. Dans une crise de jalousie envers Madame Ondula, on la voit se dévêtir et jouer la séduction à Chéri Alexandre qui s’avance vers elle en grognant à quatre pattes, dans une scène à mourir de rire.

Avec cette vision « réaliste et décalée » du quotidien, Calaferte nous invite à décrypter les clichés, les a-priori, les phrases toute faites, qui peu à peu font de nous des robots et nous empêchent de penser. Patrick Pelloquet fait remarquer qu’avec ces « comportements du genre humain qui ne sont ni datés ni localisés, [Calaferte] atteint une forme d’universalisme ». « C’est une écriture d’entomologiste », ajoute-t-il.

Louis Calaferte écrivait en 1963 : « Il n’y a pas de mesure à la mesure des mots. Il ne viendrait à personne l’idée de mettre un frein à la clarté de midi en été. Les mots. Silex et diamant. » Et c’est cette écriture si particulière dont s’emparent magistralement les cinq comédiens, qui se livrent sans compter, entraînant le spectateur dans une chorégraphie impeccable, en même temps qu'une sarabande totalement folle. Dans le fracas final de l’incendie, Annibal réalise son rêve en devenant pompier, Chéri Alexandre arbore enfin ses galons d’homme-grenouille- chef, tandis que le délire se conclut sur les notes de La Symphonie fantastique.

Cette pièce, beaucoup plus sérieuse qu’il n’y paraît, témoigne bien de l’œuvre de Calaferte, qualifiée par l’auteur lui-même d’ « intime et de baroque ».

 

 

 

Le Théâtre complet de Louis Calaferte (23 pièces), en quatre volumes est publié aux Editions Hesse :

Pièces intimistes, 1993.

Pièces baroques, I, II, III, 1994, 1996.

 

Louis Calaferte a reçu le Grand Prix de la Ville de Paris pour son œuvre dramatique.

 

Sources :

Calaferte en trois pièces, http://www.trpl.fr

 

 

 

 

 

 

 

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