Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
19 août 2013 1 19 /08 /août /2013 19:15

 

La-lettre-bonnard.jpg

La lettre, Pierre Bonnard

 

 

Mon Pierre,

 

 

Comme vous me manquez et comme j'aurais aimé vous accompagner dans la chaude lumière du Cannet. Mais aujourd'hui encore j'ai beaucoup toussé et taché de rouge mon mouchoir.

Alors que je prends la plume pour vous écrire, je me mets à rêver que vous me portraiturez habillée, tant il est vrai que cela n'est guère dans vos habitudes. N'avez-vous pas toujours préféré me saisir dans la baignoire, au sortir du bain ou vêtue de mes seuls bas noirs, ma pudeur dût-elle en souffrir ? Je me souviens du gentil Verlaine, celui qui évoquait si joliment mon "charme sombre des maturités estivales". "Elle en a l'ambre, elle en a l'ombre" ajoutait-il avec délicatesse.

A l'étroit dans le cadre étréci de la toile, je serais là, assise sur le vieux fauteuil  Voltaire de votre atelier, le regard  penché sur la feuille vierge, perdu dans votre souvenir, celui du maigre jeune homme à lunettes, timide et hésitant, que je rencontrai en 1893. 

Mon corps, dont vous avez tant de fois happé le reflet dans les miroirs de notre maison, voilà qu'il serait corseté dans cette sévère robe de taffetas noir au col en v, celle que je porte toujours lorsque vous êtes absent. Dans la coque de mes cheveux auburn, un gris peigne d'écaille qui me vient de ma mère.

Et dans cette toile austère, à l'atmosphère intime, éclateraient seulement le jaune des meubles cirés, le rose de la pochette de mon mouchoir de baptiste et le bleu pâle de mon papier à lettres qui porte vers vous mes mots d'amour et de reconnaissance.

Amour pour vous, mon Pierre, qui m'avez préférée à Renée et m'aimez depuis cinquante ans. Et reconnaissance pour vous, mon peintre, en quête de la beauté pure, dont le pinceau me célèbre éternellement jeune.

 

 

Votre aimée, Marthe

 

 

 

 

 

 

Pour Mil et Une,

Sur le tableau de Bonnard, La lettre

 

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

M
Quelle superbe chant d'amour.<br /> Merci Catheau<br /> Martine
Répondre
C
<br /> <br /> Etre le modèle du peintre, un rêve ! Merci, de vos visites que je vais m'empresser de vous rendre.<br /> <br /> <br /> <br />
C
Une évocation aussi délicate que vertigineuse, où le modèle quitte le tableau pour devenir un "personnage en quête d'auteur".
Répondre
C
<br /> <br /> Merci, Carole, pour ce commentaire inspiré.<br /> <br /> <br /> <br />
C
Une belle lettre d'amour à l' être aimé , merci Cathy et passes une<br /> agréable semaine d'été . Je t'embrasse ..
Répondre
C
<br /> <br /> On aimerait en recevoir de semblables ! A bientôt au téléphone.<br /> <br /> <br /> <br />
F
un très beau texte mais cette pauvre Marthe doit bien souffrir
Répondre
C
<br /> <br /> Elle souffre mais elle est aimée !<br /> <br /> <br /> <br />
N
Magnifique!
Répondre
C
<br /> <br /> Merci, Noune, j'ai aimé me mettre dans la peau de Marthe, le temps d'une courte missive.<br /> <br /> <br /> <br />

Présentation

  • : Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche