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21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 20:45

 Bouvard et Pécuchet

Jean Lespert et Michel Miramont, dans Vous n'aurez pas Bouvard et Pécuchet,

dans la mise en scène de Silvio Pacitto

 

 

Toute sa vie Flaubert lutta contre la « bêtise au front de taureau ». Dès les années 1850, il songe à mettre en œuvre une vaste raillerie sur la vanité de ses contemporains et il écrit alors à son ami Louis Bouilhet, en septembre 1855 : « Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m’étouffent […] j’en veux faire une pâte dont je barbouillerai le XIX° siècle… » 

On sait combien cette « analyse de la bêtise » occupa et obséda Flaubert qui y consacra de nombreuses années. On dit même qu’il aurait lu mille cinq cents livres pour se documenter. Il chercha en effet à raconter « l’histoire de la faiblesse de l’intelligence humaine […] avec un fil dans la main : ce fil est la grande ironie d’un merveilleux penseur qui constate sans cesse, en tout, l’éternelle et universelle bêtise ».

Bouvard et Pécuchet, roman- ou plutôt conte philosophique- parut en 1880, chez Alphonse Lemerre. La mort de l’auteur empêchera la parution du second volume de cette « encyclopédie critique en farce » : « J’ai peur que la terminaison de l’homme n’arrive avant celle du livre », avait-il écrit à des amis. Point d’orgue de son entreprise de démystification, cette œuvre ambitieuse et inachevée a été mise en scène par Silvio Pacitto,  d’après une libre adaptation d’Eric Herbette. Elle était jouée à Saumur, salle Beaurepaire, jeudi 14 octobre 2011, sous le titre de Vous n’aurez pas Bouvard et Pécuchet.

Bouvard et Pécuchet, ces deux amis, copistes de métier, sont ainsi les héros (ou déjà les anti-héros) de cette Encyclopédie de la bêtise humaine, sous-titre que l’ermite de Croisset souhaitait donner à cet écrit. Poussés par un désir de savoir, ils s’installent pour leur retraite dans le Calvados, près de Caen, et se lancent dans une quête effrénée des multiples domaines de la connaissance. De l’étude de la science à celle de l’éducation (ils accueilleront deux enfants), en passant par celles de l’agriculture et de la philosophie, ils sortiront exténués par la vanité et l’absence de maîtrise de leurs recherches. Ils renonceront à comprendre la complexité du monde et retourneront à leur ancien métier de copiste. Ils se contenteront alors de consigner une parole toute faite, composée de citations et de résumés : parole que Flaubert devait renfermer dans le Dictionnaire des idées reçues.

De cette œuvre, apparemment sévère voire ingrate, Silvio Pacitto a su faire un spectacle vivant, où l’on peut retrouver sans difficultés l’esprit satirique de Flaubert. Vêtus comme de bons bourgeois du XIX° siècle de redingotes de velours et de pantalons gris ou rayé, arborant gilets de satin, cravates de soie et montre de gousset, coiffés de gibus noirs, Jean Lespert et Michel Miramont campent avec verve et gourmandise ces deux personnages grotesques. Ils parviennent même parfois à les rendre touchants dans leur soif prométhéenne de savoir.

Le décorateur Ma Fu Liang a ainsi voulu symboliser sobrement celle-ci par une sorte de grande armoire à tiroirs, cabinet de curiosités ou ersatz de lutrin de copiste, d’où ils tirent livres et accessoires. Deux praticables en forme de cube complètent ce décor, dépouillé à l’extrême. Car, d’une certaine manière, l’accumulation des savoirs ne conduit qu’au vide et leur triste expérience les ramènera à une pensée figée qu’ils continueront à recopier à l’infini. On les voit d’ailleurs, vers la fin de la pièce, prononcer chacun à leur tour des phrases qu’ils ne comprennent pas et qui les laissent désemparés.

Une des trouvailles de cette adaptation, c’est d’avoir instauré un dialogue entre les deux personnages et leur créateur, ce qui permet de rendre accessible et lisible la démarche de Flaubert. Le metteur en scène montre les deux « bonshommes » au moment de la mort de leur créateur, alors qu’ils s’interrogent avec angoisse sur l’inachèvement de l’œuvre. Grâce à une utilisation habile de la poursuite, qui les met en lumière lorsqu’ils s’adressent à leur démiurge, on les voit prendre à parti Flaubert. Choix du metteur en scène d’autant plus judicieux que, à la lecture du roman, l’on ne sait pas « si Bouvard et Pécuchet sont des imbéciles dont Flaubert se moque ou s’ils sont ses porte-parole ».

Rejouant leur propre histoire, il s’interrogent sur leur rencontre fortuite à Paris, les recherches que le maître du réalisme leur a fait entreprendre ; ils se demandent où tout cela va les mener, et surtout ils perçoivent que l’écrivain fait d’eux des parangons de bêtise. C’est ainsi que dans une ultime révolte et une belle dénégation, ils s’adressent au maître et lui lancent dans un mouvement commun : « Vous n’aurez pas Bouvard et Pécuchet ! »

Eric Herbette insiste d’ailleurs sur l’« immense tendresse » qu’il éprouve pour ceux que leur auteur qualifiait de « cloportes ». Il les rend désarmants et humains, voire pathétiques, dans cette quête idéale qu’ils sont incapables de maîtriser. Après tout, ce qui leur manque, c’est la méthode et ce livre pourrait aussi porter comme sous-titre : « Du défaut de méthode dans l’étude des connaissances humaines » (Lettre de Flaubert à Madame Tennant, 16 décembre 1879). Personnifiant l’humanité, ils sont « toujours de bonne foi, toujours ardents », selon Guy de Maupassant.

Dans un article du Gaulois du 6 avril 1881, il les décrivait même comme « deux Sisyphes modernes et bourgeois qui tentent sans cesse l’escalade de cette montagne de la science, en poussant devant eux cette pierre de la compréhension qui sans cesse roule et retombe ». Une aventure nihiliste en quelque sorte, l’accumulation des  sciences n’étant pas la Science et n’aboutissant qu’à la sottise, la contradiction, la prétention. Le récit est construit sur un schéma qui débouche sur du vide : documentation, expérimentation, échec.

D’une certaine manière, avec ces deux anti-héros, Flaubert continue sa destruction du héros romanesque, entreprise avec Emma Bovary et Frédéric Moreau. En créant ces deux médiocres, il rend la médiocrité unique et ouvre la voie à l’absurde moderne, ce que cette mise en scène nous aura donné à voir avec clarté, me semble-t-il.

 

Sources :

"Bouvard et Pécuchet, vus par Maupassant", Article du Gaulois du 06 avril 1881

Programme du spectacle : Saumur présente Vous n’aurez pas Bouvard et Pécuchet

Article « Flaubert », Dictionnaire des Littératures de Langue Française, de Beaumarchais, Couty, Rey, éditions Bordas

 

 

 

 

 

 

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commentaires

S
<br /> Bonsoir Catheau,<br /> La pertinence de votre regard, votre connaissance de cet immense auteur motivent à nouveau mon envie de le relire. Je proposerai de le présenter lors d'une de nos rencontres de lectures. Et si vous<br /> me l'accordez, je m'appuierai sur votre article.Oui le relire...D'autant que nous n'avons pas la même lecture un bouquet d'années plus tard. A bientôt. Suzâme<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> La bêtise est, hélas, un sujet inépuisable. A bientôt, chère Suzâme.<br /> <br /> <br /> <br />
D
<br /> un spectacle intéressant en effet, ils sont touchants ces "héros" dans leur revendication!<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Il leur a manqué ta rigueur mathématique ! A bientôt, pour une autre pièce de théâtre.<br /> <br /> <br /> <br />
F
<br /> Le grand Flaubert à travers les siècles...L'humanité n'a pas beauxcoup changé semble-t-il...<br /> Bon dimanche<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Un regard sans concession sur les hommes et leur vanité. Merci, Florence, de votre passage ici<br /> <br /> <br /> <br />
D
<br /> Ni lu,ni vu au théatre, certainement rebuté par une vision vieillotte et datée. L'absurde n'est si ancien finalement dans la littérature et il a sans doute très rapidement évolué. Bises Dan<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Une vision renouvelée ici par l'humour de l'adaptation et le jeu des comédiens.<br /> <br /> <br /> <br />

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