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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 15:25

le christ au jardin des o

Le Christ au Jardin des Oliviers, Alice Martinez-Richter,

(Photo : Association Autour du peintre Antoine Martinez)

 

 

Venant de terminer Le Maître et Marguerite, je me suis plongée dans le sixième roman de l’écrivain corse Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme (Prix du Roman France Télévision). Quelle n’a pas été ma surprise d’y lire en exergue un extrait du roman de Boulgakov, évoquant le rêve de Ponce Pilate et l’intense sentiment de culpabilité qui étreint le cinquième procurateur de Judée à l’idée d’avoir prêté la main par lâcheté à la mort de Yeshoua Ha-Nozri, un avatar de Jésus-Christ.

C’est à l’ombre de cette citation que se déploie le roman de ce jeune écrivain, qui écrit sur le thème de la torture une œuvre sans manichéisme aucun. Au cours d’un entretien avec des lecteurs (Vidéo My Boox), il explique que son livre n’aurait pas existé sans le documentaire de Patrick Rotman, L’Ennemi intime (2002), et que c’est maintenant à ceux qui n’ont pas vécu ce douloureux débat idéologique de faire cesser le silence sur ce sujet tabou. Il ajoute qu’il a craint, soit que ce livre ne soit lu comme une apologie de la torture, soit qu’on n’y voie qu’une insulte à l’Armé française. Se tenant avec maestria sur une délicate ligne de crête, il parvient à éviter ces deux écueils et à poser le problème de la torture sur le plan philosophique et moral. Il le fait à travers deux personnages de militaires, qui deviennent des bourreaux chacun à sa manière, et dont il orchestre la confrontation dans un face à face remarquablement structuré, quarante années plus tard.

Le roman met en scène André Degorce, capitaine de carrière, qui a connu les camps de Buchenwald et ceux du Viêt-Minh. Durant les "événements d'Algérie", en 1957, dans une villa de Saint-Eugène, que domine Notre-Dame d’Afrique à Alger, il supervise les interrogatoires des combattants de l’ALN. Sa conception du code d’honneur militaire, sa foi, ses scrupules moraux, sa propre expérience de victime ne serviront de rien contre le maëlstrom de violence qui va l’emporter et lui faire perdre son âme. En face de lui, on découvre Horace Andreani, un jeune lieutenant, qui a combattu à ses côtés en Indochine, et qui est devenu son frère d’armes. Mais le jeune homme a l’obéissance chevillée au corps et il fait son métier de militaire sans scrupules de conscience. Le fellagah n’est-il pas un terroriste, qui pose des bombes aveuglément, et qu’il faut à tout prix neutraliser ?

D’une certaine manière, le roman s’apparente à une tragédie classique. N’y trouve-t-on pas l’unité de lieu avec la villa de Saint-Eugène ; l’unité de temps qui excède de deux jours seulement les vingt-quatre heures prescrites ; enfin l’unité d’action avec « une action simple, faite de peu de matière ». La péripétie serait l’arrestation du chef rebelle algérien Tahar, en qui le capitaine Degorce reconnaît un ennemi digne de lui et à qui il fait rendre les honneurs militaires, tout en le livrant à ses bourreaux. Péripétie encore que le suicide du prisonnier Rober Clément, torturé à mort. Quant au dénouement, il conduit les deux protagonistes en enfer, dans un rêve qui pourrait rappeler celui de Ponce Pilate dans Le Maître et Marguerite : l’on y entend Andreani, l’exécuteur des basses œuvres, dire à son chef, Degorce. « Et c’est l’heure où je me penche doucement vers vous pour murmurer à votre oreille que nous sommes arrivés en enfer, mon capitaine – et que vous êtres exaucé. »

La descente aux enfers du capitaine est en effet décrite en trois journées : 27, 28 et 29 mars 1957, respectivement placées sous le signe des textes de la Bible que sont Genèse, IV, 10, Matthieu XXV, 41-43 et Jean II, 24-25. Références capitales pour la compréhension de l’œuvre quand on les lit. La Genèse rapporte le crime de Caïn contre Abel : « Yahvé reprit : « Qu’as-tu fait ! Ecoute le sang de ton frère crier vers moi du sol ! ». Matthieu évoque le Jugement dernier : « Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges […] ». Quant à Jean, il dit à propos du séjour du Christ à Jérusalem, lors de la première Pâque: « Mais Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous et qu’il n’avait pas besoin d’un témoignage sur l’homme ; car lui-même connaissait ce qu’il y avait dans l’homme. » Nourri de la lecture de la Bible, le capitaine vit son heure terrible et solitaire à Gethsémani. : « Il a dans la bouche un goût de sang et son âme est triste à mourir. »

Le récit de la crise de conscience du capitaine Degorce s’enrichit d’une donnée supplémentaire, qui est l’admiration passionnée et déçue du subalterne pour son supérieur. Celle-ci est longuement décrite dans la quinzaine de pages hallucinées à la première personne qui ouvrent le roman. On y voit l’atroce déception d’Horace Andreani, à qui Degorce avait pourtant enseigné, après Diên Biên Phu qu’il lui faudrait apprendre à se préserver de « l’homme, homme nu ». Dans une langue haletante, en de longues phrases crues et cyniques, il lui reproche son orgueil, sa propension à disserter sur la dignité de l’homme, son incapacité à « soupçonner qu’un cœur de bourreau battait dans [sa] poitrine ». Car lui, Horace Andreani, a accepté d’aller aussi loin qu’il le pouvait en obéissant aux ordres d’abord, puis en choisissant l’OAS contre une armée qui, pensait-il, l’avait trahi. S’il a été condamné puis amnistié, il dénie cependant au peuple pour qui il a combattu ce droit de le tuer, de l’épargner, de le juger.  Et il englobe tous ceux qui pratiquèrent la torture avec lui : « Nous sommes au-delà de leur compréhension » dit-il, considérant qu’ils ont « reçu l’enseignement du monde, […] écouté sa leçon, éternelle et brutale » et qu’ils ont été, le capitaine et lui, « les instruments de son impitoyable pédagogie ».

Dans cette magistrale ouverture sont en germe les trois journées qui suivent et dont le récit se fait de manière complexe, dans une narration à la troisième personne du singulier et les relais de parole d’Andreani. La correspondance désormais vaine de Degorce avec son épouse Jeanne-Marie, ses interrogations morales soulignées par les parenthèses en italique, le récit des séances de torture planifiées par lui sur son organigramme et de ses rencontres avec Tahar, le calme rebelle, sont autant d’étapes sur le chemin de croix de celui qui prend peu à peu conscience qu’il a perdu son âme : « L’âme, peut-être, l’âme, qui rend la parole vivante. Il a laissé son âme en chemin, quelque part derrière lui, et il ne sait pas où.»

Ce qui fait office d’épilogue accorde la parole une dernière fois à Andreani, qui apparaît comme l’âme damnée de son supérieur en même temps que sa conscience : « […] si vous êtes encore capable d’honnêteté, vous devez bien admettre qu’à part moi personne n’a aimé l’homme que vous êtes réellement car, en vérité, personne ne vous a connu à part moi.» Et cette fraternité dans l’horreur les lie à tout jamais.

Et dans ce roman d’un lyrisme intense, où tous les partis, de Tahar l’Algérien au jeune séminariste complice, en passant par le harki Belkacem, sont des victimes de la « pourriture douceâtre » qu’est la guerre, on ne peut que pleurer sur Degorce et Andreani, perdus définitivement sur le chemin de la rédemption.

 

 

 

 

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commentaires

C

Merci, Dominique, de votre visite. Votre article sur ce livre puissant m'a beaucoup intéressée.


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D

Pour moi c'est LE roman français de la rentrée littéraire, magnifiquement maitrisé, profond, dur, et en même temps plein d'une certaine compassion
j'ai été ébloui par ce roman et je lirai sans doute d'autre chose de cet auteur


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