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Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.

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De Virgile à Dante, un parcours vers la lumière : Cours s'il pleut, de Yves Leclair.

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Yves Leclair

(Photo ex-libris.over-blog;com)

 

L’écrivain et poète angevin Yves Leclair a fait paraître en juin le cinquième tome de son journal poétique, Cours s’il pleut, publié dans la collection blanche de Gallimard. A cette occasion, le Prix de Poésie Alain Bosquet 2014 lui a été décerné. L’ouvrage est placé sous les auspices de Virgile, avec un extrait de l’Enéide (VI), traduit par l’auteur :

 

[…] Facilis descensus Averno ;

Noctes atque dies patet atri janua Ditis ;

Sed revocare gradum, superasque evader ad auras,

Hoc opus, hic labor est. […]

 

 […] Facile de descendre aux enfers ;

La porte du dieu sombre reste ouverte, nuit et jour ;

Mais revenir sur ses pas et regagner le grand air,

Telle est l’œuvre, telle est la tâche.

 

Le recueil se présente ainsi comme une sorte de parcours vers la lumière.  Sa forme versifiée en est très variée, et structuré en cinq parties : dans « Doucement les basses » (I), nous suivons le narrateur au cours de poèmes qui se succèdent pour constituer un trajet pendant lequel « le temps nous tricote/ en douce de très beaux linceuls/ où nous ferons des vers tout seuls ». Déjà, dans Prendre l’air, en 2001, le poète avait évoqué la barque funèbre : « Comment retenir un peu de couleur/ dans cette crue noire ? » Ici, « sur le quai, un homme charge une barque/ de sac gris ». Le poète, tel un Sisyphe moderne, doit « ôter un à un, comme des pierres, / les mots, en retirer les plus lourds, les rejeter/ à l’eau comme à travers la page,… » Les poèmes sont constitués de distiques rompus par de fréquents enjambements qui confèrent à la déambulation poétique un rythme d’errance et de rupture, à l’image d’un monde d’ombre et de nuit. Sous les auspices du nocher fatal, le poète va « cherchant l’obole à tâtons », ignorant « si l’on est dans la nuit, / si c’est une aube, la fin d’un jour, d’une/ époque ou bien d’une autre… »

 

« Voix céleste » (II) se divise en trois parties. « Hauts pays bas » (1) a essentiellement pour cadre les Pays-Bas, décrits en tercets et quatrains, sous l’apparence de faux sonnets. Le poète y est sensible à la couleur et à la lumière des êtres et des paysages : il dit «  le regard roux d’un « Viking inerte », la « robe de moire » de « quatre chevaux paissant dans l’herbe de Garnwerd », « la friture blonde qui danse/ dans l’huile », les  yeux d’une femme « d’un noir parfait d’enluminure ». Il s’y montre attentif aux sonorités des mots souvent « imprononçables », Raadhuisstraat, Damrak, Kalverstraatet. Il s’y révèle sensible  au souvenir d’Anne Frank, évoquant son « sourire innocent sur la tapis-/ serie d’un autre siècle. » Las ! « Exit : sur les huit un seul survivant ».

 

« D’un unique trait de pinceau » (2) nous emmène vers des rives méditerranéennes, animées et sensuelles, dans des groupes de vers libres de grandeur inégale. Des lacs italiens à Sfax en passant par la Crète, le poète admire la beauté des femmes, métamorphosées en hamadryades, la magie des noms inconnus d’un petit livre qu’on lui a offert (Sophrone, Barsanuphe, Nicéphore le Solitaire), tout en rêvant sur les mots, ses « moyens de transport ».

 

« Vues imprenables » (3) nous ramène en France avec des dizains qui sont autant de petites scènes prises sur le vif par un randonneur au regard aigu sur un quotidien banal, dont il décrypte la beauté. Sur les bords de Loire, il surprend « la barque vide à l’abandon/ du menuisier pêchant parmi les ombres », et, dans le marais breton-vendéen,  près de « la porte étroite » « une vieille comme un bas-relief » qui « attend que Dieu l’emporte dans sa nef ». Sous sa plume, les graffiti les plus minuscules sont transfigurés, tandis qu’à Chartres, « le bateau du passeur attend à quai » et que « vide la cabine éclaire un bouquet. »

 

« Cité des dieux » (III) fait se succéder des neuvains encadrés par deux dizains qui nous baladent avec humour à Saint-Pierre-Quiberon, Saumur et dans le jardin du poète. Déambulant dans le marché, il est séduit par ce « visage de jeune Indienne » qui « encens [e] l’air de patchouli » ou par « la belle qui racle/ la crêpe parmi la friture […] – tombée du paradis d’Allah ». L’ « homme de plume » qu’il est se demande où mettre la plume que lui ont postée « la primevère jaune tendre, / le rouge-gorge et le pic-vert/ qui ont toqué tout cet hiver » et, perplexe, il s’interroge sur le routard qui « joue de mémoire un concerto/ pour violon. C’est un massacre […] On se croirait à L’IRCAM, tant/ sa ruine confine au chef-d’œuvre ».

 

« Vers salutaires » (IV) propose 16 poèmes constitués par une succession de tercets. L’enfance y affleure avec le souvenir du père, décortiquant une noix : « […] La noix/ qu’il décortique en prenant tout son temps, / entre ses doigts maladroits, retournant/ la coquille vide où l’œil gris se noie/ - seule barque vers la nuit éternelle ». Le poète s’y souvient  de son « enfance bucolique » que ravive la lecture de Jean le Bleu, tout en méditant sur le sable de la plage de Keraude à Quiberon : « Au fond de tes sandales, / ne reste que du sable, / sable du temps passé,… » Le port de Saint-Jean-de-Luz lui remémore les pêcheurs des Evangiles tandis qu’une religieuse, les pieds dans la mer, « sent son corps glorieux ressusciter ». Petites scènes, parfois non dénuée d’humour, comme autant d’émouvantes épiphanies.

 

Enfin, « Derniers vers pour la route » (V) rassemble des neuvains. Toujours aigu et vif, le regard du poète s’attarde sur les « jambes nues d’une Hollandaise » sous prétexte de « l’éloge du vent », ce même vent qui « fait trembler/ une pervenche mal fleurie ». A mi-chemin entre humour, sensualité et philosophie, ils se concluent avec une « Coda (ou Conte des pieds) » qui clôt la balade poétique d’un poète-artisan, une sorte de cordonnier de la poésie qui essaierait avec ses vers de raccommoder la vie.

 

Le recueil se parachève avec six vers de l’Enfer de Dante, qui évoquent le retour au « monde clair », celui auquel aspire le poète Le-clair. De l’exergue de Virgile, qui soulignait la difficulté de « regagner le grand air », à cette citation du poète italien, la boucle du périple est bouclée.

 

Dans Bâtons de randonnée, Yves Leclair avait déjà évoqué le chant VI de l’Enéide et il avait fait un superbe portrait du nocher Charon, le passeur, le « portitor », qui fait passer vers l’autre rive : « C’est bien une rive que tous, nous tentons de rejoindre, en nous affairant, en courant, pour une part d’entre nous, un peu partout. » Il ajoutait alors qu’il aimerait « renverser la funèbre allégorie […] Un tel passeur conduirait les morts vivants que nous sommes, vers la rive de la terre promise, ici-bas, dans ce vacillant hiéroglyphe de lumière ». Et il me semble que c’est ce renversement qu’opère le poète-passeur avec le cinquième tome de son journal poétique, qui permet à l’homme de se tenir contre la mort grâce à l’écriture (« Vers salutaires »).

 

Dans son entretien récent avec Sophie Nauleau, dans l’émission Ca rime à quoi sur France-Culture, Yves Leclair souligne cet aspect. Conscient des limites de l’existence humaine, il se sert de la poésie, « rempart de brindilles », cher à René Char, contre le grand vent des galaxies. Sophie Nauleau voit ici un élément nouveau dans l’œuvre du poète angevin que cette fatalité acceptée, cette acceptation des choses, ce désarroi heureux, même « s’il pleut » dans la vie. Yves Leclair précise que, de Virgile à Dante, ce dernier opus manifeste une volonté de sortir des enfers de la société dépressive qui est la nôtre. C’est en suivant le son d’un « petit ruisseau en pente douce », « chemin caché » que l’on revient au monde clair. Le voyageur poète conduit ainsi son lecteur d’une conscience aiguë de la mort à la contemplation de la beauté du monde dans sa limite. C’est ce dont témoigne le beau poème intitulé « Drôle de manège » qui brosse le portrait du père « tatoué clinquant de mauvais goût » d’une fillette handicapée, qui installe avec amour celle-ci dans la voiture d’un manège :

 

 

 

[…] Il cache des larmes de joie sur son visage.

 

Puis il s’en va, poussant toujours

 

sa petite fée avec la même force d’amour

 

 

 

sous le ciel, après les trois petits tours

 

de manège, vers un ciel que lui seul

 

sait ouvrir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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M
Quel talent que celui de ce poète! On comprend qu'il soit récompensé par un prix littéraire<br /> J'aime beaucoup ses images<br /> Merci catheau
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C
<br /> <br /> Il a reçu aussi le prix de Poésie de Bretagne et des Pays de Loire en 2009 pour l'ensemble de son oeuvre et je suis une de ses ferventes lectrices. Nous avons travaillé en Lettres dans le même<br /> lycée à Saumur. Amitiés.<br /> <br /> <br /> <br />
N
Merci pour cette présentation, Catheau. Je vais essayer d'écouter "Ca rime à quoi".
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C
<br /> <br /> Je pense que vous aimerez ce recueil, qui dit admirablement la saveur éphémère du quotidien.<br /> <br /> <br /> <br />
A
Une belle causerie, hier, avec Yves Leclair, éclairante grâce à tes questions sur la poésie chinoise et l'approche des différents poètes. Merci pour ce bel article.
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C
<br /> <br /> Merci à toi d'être venue. Je crois que ce fut une belle invitation à lire ces poètes de l'Orient extrême. A bientôt.<br /> <br /> <br /> <br />