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25 août 2011 4 25 /08 /août /2011 21:35

    la-piel-que-habito

   Vera, la créature (Elena Alaya) et le docteur Ledgard (Antonio Banderas)

 

Avec son dernier opus, présenté en mai à Cannes et sorti en salle récemment, le réalisateur espagnol de la movida signe un thriller diabolique, qui lui donne l'occasion de traiter ses thèmes de prédilection : filiation, transgression, pulsion sexuelle, passion criminelle, transsexualisme. Il innove cependant en proposant un film de genre, assez loin des drames provocateurs mais pleins d'émotion, dont il est coutumier.

Le scénario du film a été écrit en collaboration avec son frère Agustín Almodóvar, libre adaptation de l'œuvre de Thierry Jonquet, Mygale, publiée il y a quelques dix années. Les deux frères y reprennent le thème de Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818), dont Mary Shelley est l'auteur, et qui a fait florès depuis. Ce long métrage de deux heures surfe en même temps sur les grandes problématiques anxiogènes et éthiques que sont les greffes de peau et d'organes et les recherches génétiques.

Le docteur Robert Ledgard (Antonio Banderas) est un chirurgien de renom qui soigne des patientes dans sa clinique privée. Il est célèbre aussi par ses recherches sur la peau : il a en effet mis au point un nouvel épiderme, appelé Gal, du nom de sa première femme, grièvement brûlée dans un accident, et qui s'est suicidée par la suite. Dans cet établissement retiré où il opère, il a fait son cobaye humain d'une jeune patiente, Vera (Elena Alaya), qu'il surveille grâce à des écrans de contrôle. Il est aidé en cela par une inquiétante gouvernante, Marilia (Marisa Paredes), dont il ignore qu'elle est sa mère. Vera semble être tombée amoureuse du chirurgien jusqu'au moment où... Il semble difficile d'aller plus loin dans le récit sans déflorer une intrigue à rebondissements qui offre bien des surprises.

Pour interpréter ce médecin qui joue à l'apprenti-sorcier, Almodóvar a choisi un acteur qu'il connaît bien puisque c'est la sixième fois qu'il l'emploie. Après 22 ans d'absence en Espagne, Antonio Banderas, le « latin lover » endosse ici la personnalité de ce « personnage froid et distant, à la recherche de la perfection de manière très étrange », précise-t-il lui-même. Heureux de faire partie de nouveau de l'univers du réalisateur,l'acteur s'est laissé aller entre les mains de celui qu'il admire.

Almodóvar a souhaité lui donner un rôle bien différent de ceux de ses autres films. Il le voulait cruel et violent mais en même temps d'une beauté à la Cary Grant ou à la James Stewart. Il l'a dirigé fermement afin de donner une impression de distance et d'austérité. On doit reconnaître que c'est réussi et que, derrière ce médecin élégant et séduisant, on sent la menace que distille un regard ténébreux sous de lourdes paupières. Nouveau Victor Frankenstein à l'espagnole, le docteur Ledgard, exempt de tout sens moral et attaché à accomplir une vengeance dont on ne dira rien, tend à devenir un démiurge, au risque d'être dépassé par sa créature. « Il me fait penser à un fasciste », dit Antonio Banderas.

Pour donner la réplique à l'acteur, pour incarner la créature du médecin diabolique, le metteur en scène a choisi une jeune femme toute en fragilité, en finesse et en sensualité, l'actrice Elena Alaya, bien loin du monstrueux Boris Karloff. A la voir alanguie sur son lit, dans une position qui reprend celle de la Vénus du Titien dont la toile est accroché dans le corridor de l'escalier, il semble bien malaisé de résister à sa séduction. Dans son collant couleur chair, censé protéger sa peau, au sein de sa chambre close, il faut la voir pratiquer le yoga, écrire indéfiniment sur le mur les dates des jours de son emprisonnement (2006-2011) ou encore s'adonner à l'imitation des sculptures de Louise Bourgeois. On comprend alors que son Pygmalion ne pourra résister longtemps à son charme de Tanagra. Et, en ce qui la concerne, le syndrome de Stockholm dont elle est atteinte n'est sans doute qu'une des nombreux leurres du film.

On aurait aussi envie de citer Marisa Paredes, une des actrices-fétiches d'Almodóvar, dans un sombre rôle de gouvernante-âme damnée. Torturée dans son amour maternel, elle est celle qui s'écrie : « J'ai mis deux fils au monde et ils sont tous les deux fous. » Leur pays d'origine est le Brésil et cela, bien sûr, n'est pas innocent. Si le metteur en scène l'a choisi, outre le fait que la chirurgie esthétique y soit érigée en art, c'est aussi parce que, selon Almodóvar, « ce pays ne connaît pas le complexe de la culpabilité ».

L'autre fils encore mériterait une mention spéciale. Ce petit malfrat en fuite après un cambriolage s'appelle Zeca et il est joué par Roberto Alamo. Figure sexuelle d'une rare violence, il apparaît dans un costume de tigre, à l'appendice caudal particulièrement érectile, symbolisant une puissance mâle à laquelle nulle ne résiste. Avec lui, le spectateur assiste- comme le docteur Ledgard devant son écran- à un viol d'un rare sadisme.

D'ailleurs, l'atmosphère du film tient sans doute beaucoup à un sentiment très fort d'oppression et de claustration. Celle-ci est procurée par le jeu des acteurs, qui multiplient les « regards-caméras ». Dans cette perspective, le metteur en scène multiplie aussi les zooms, les gros plans, créant souvent une image dans l'image et une sensation de voyeurisme assez trouble.

Les cinéphiles aimeront les nombreuses allusions au très beau film de Georges Franju, Les yeux sans visage (1960), dans lequel irradiaient les yeux d'Edith Scob. Les parentés sont évidentes et reflètent l'amour d'Almodóvar pour le cinéma d'antan. Au départ, il avait même songé à faire un film muet en noir et blanc. Le masque que porte Vera est inspiré de celui de Christiane, la fille du docteur Genessier (Pierre Brasseur). Celui-ci cherche à guérir son visage défiguré en lui greffant la peau prélevée sur des jeunes femmes qu'il enlève avec l'aide de la gouvernante (Alida Valli), double de la Marilia d'Almodóvar. La scène où l'on voit Alida Valli en Deux-Chevaux, sur une route la nuit, fait songer à celle où le docteur Ledgard poursuit en voiture Vicente (Jan Cornet) à moto. De nombreux éléments du décor, la cave en briques, l'escalier, les toiles de maître du médecin fou, rappellent ceux du film de Franju.

Les sculptures de Louise Bourgeois, qui sont évoquées par un livre, par une émission télévisée et par les formes que sculpte Vera, isolée dans sa chambre, viennent subtilement en contrepoint étayer les thèmes de la procréation et de la naissance, communs au réalisateur espagnol et à la plasticienne française. Cette dernière n'affirme-t-elle pas : « La sculpture est le corps, mon corps est ma sculpture » ? Et qu'est le docteur Ledgard, sinon un Pygmalion fou ? Le motif du phallus est aussi très présent, tout comme celui de l'araignée, qui est au cœur de l'œuvre de Louise Bourgeois. Le chirurgien fomente sa vengeance, tout comme l'araignée tisse sa toile. Pensons aussi au titre du roman de Jonquet. Quant à l'assemblage des pans de peau qui créeront la nouvelle peau de Vera, il ressemble à s'y méprendre à une des sculptures de l'artiste, intitulée The Woven Child.

Est-ce à dire que le film m'ait totalement conquise ? Certes, la direction d'acteurs y est remarquable et cela n'est guère étonnant venant d'un cinéaste qui déclare : « Les acteurs sont la matière dont est fait le film […] Je suis devenu réalisateur pour diriger les acteurs. » Pourtant j'ai été déçue par la structure, faite de flash backs par trop démonstratifs, qui enlèvent une part du mystère, et par une fin abrupte. Contrairement aux précédents films d'Almodóvar qui m'avaient vraiment touchée, celui-ci m'a laissée de marbre et ne m'a guère émue. Cela tient sans doute au genre du film, le thriller fantastique, dont les ficelles trop rocambolesques, nuisent à la vraisemblance.

Histoire d'une vengeance magistralement orchestrée, film brillantissime dans sa mise en scène et l'interprétation de ses acteurs, jeu subtil sur les références cinématographiques et culturelles, La piel que habito m'apparaît surtout comme un magnifique exercice de style. Engluée dans la toile d'araignée, j'ai été fascinée mais je n'ai rien éprouvé.

 

    woven child

The Woven Child (Louise Bourgeois)

 

 

Sources :

Site Allo-Ciné

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commentaires

T
<br /> critique très recherchée Catheau, je ne suis pas une habituée d'Almodovar, je me suis laissée cueillir comme une bleue dans la toile d'araignée et j'ai beaucoup aimé sans ressentir de peur bien que<br /> ce soit un thriller (genre que j'évite en général) les acteurs sont très bien choisis et j'ai découvert une fresque malgré tout très esthétique , de la haute couture et haute suture de sentiments<br /> opposés!<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Grand art et maîtrise dans la provocation : Almodovar, tel qu'en lui-même. Merci, Tricôtine.<br /> <br /> <br /> <br />
V
<br /> Cette critique me donne un nouvel éclairage sur ce film que j'ai vu vendredi. Je n'avais pas fait le lien entre le titre du roman et l'oeuvre de L.Bourgeois. Pour ma part, j'adore le fantastique,<br /> aussi, je me suis laissée porter -bien que je connaissais le fil -résorbable- de l'histoire, qui est, au dire de ma moitié, beaucoup plus sombre..).<br /> Très bonne soirée à toi Catheau,<br /> Valdy<br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Almodovar nous réserve toujours des surprises. On s'étonne que Cannes le boude encore. Amicalement.<br /> <br /> <br /> <br />

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