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13 janvier 2011 4 13 /01 /janvier /2011 17:54

  Jules laforgue par emile laforgue

Jules Laforgue par Emile Laforgue

 

 

Falot, falotte !

Sous l’aigre averse qui clapote,

Un chien aboie aux feux-follets,

Et puis se noie, taïaut, taïaut !

La Lune, voyant ces ballets,

Rit à Pierrot !

Falot ! falot !

 

Falot, falotte !

Un train perdu, dans la nuit, stoppe

Par les avalanches bloqué ;

Il siffle au loin ! et les petiots

Croient ouïr les méchants hoquets

D’un grand crapaud !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

La danse du bateau-pilote,

Sous l’œil d’or du phare, en péril !

Et sur les steamers, les galops

Des vents filtrant leurs longs exils

Par les hublots !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

La petite vieille qui trotte,

Par les bois aux temps pluvieux,

Cassée en deux sous le fagot

Qui réchauffera de son mieux

Son vieux fricot !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

Sous sa lanterne qui tremblotte,

Le fermier dans son potager

S’en vient cueillir des escargots,

Et c’est une étoile au berger

Rêvant là-haut !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

Le lumignon au vent toussotte,

Dans son cornet gras de papier ;

Mais le passant en son pal’tot

Ô mandarines des Janviers,

File au galop !

Falot ! Falot !

 

Falot ! falotte !

Un chiffonnier va sous sa hotte ;

Un réverbère près d’un mur

Où se cogne un vague soulaud,

Qui l’embrasse comme un pur,

Avec des mots !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

Et c’est ma belle âme en ribotte,

Qui se sirote et se fait mal,

Et fait avec ses grands sanglots,

Sur les beaux lacs de l’Idéal

Des ronds dans l’eau !

Falot ! falot !

 

L’idée du recueil des Complaintes (1885) vint sans doute à Jules Laforgue (1860-1887) lors d’une triste fête foraine, organisée pour l’inauguration du Lion de Belfort, en septembre 1880. Cette complainte, à l’oralité affirmée et au rythme inventif, est exemplaire de ce ton si particulier, propre au poète de Montevideo. Derrière la fausse légèreté d’une chanson qui porte un regard ironique sur l’exil et les humbles, se lit la détresse discrète d’un clown triste, un personnage « falot », dont toutes les illusions se sont envolées. Tout n’est-il pas qu’insignifiance ?

Dans son album intitulé Carnet de bord (2004), le chanteur, Gérard Pierron, a remarquablement chanté ce texte. Les mots de Laforgue, accompagnés par un accordéon, des percussions et un saxophone,  y font rebondir, sur un rythme cubain, la gouaille et le désespoir de cette "poésie oblique", ainsi que la définit Yves Stalloni.

 

(Entendre le poème chanté par Gérard Pierron) sur http://www.laforgue.org

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots

 

 

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commentaires

D

http://www.laforgue.org/comp42.htm
C'est ça que vous cherchez? Sur cette page on propose d''écouter le poème chanté par Gérard Pierron


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C


Merci, Domsaum : je reconnais là ta célérité et ton esprit d'à-propos. En fait, ce que j'avais cherché, c'est une vidéo, introuvable, apparemment.



C

Je l'ai cherchée, mais en vain !


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B

Superbe !
Si tu pouvais trouver la version musicale ce serait un autre plaisir à partager.
Merci


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N

Un adjectif banal, au masculin, au féminin et Jules Laforgue nous entraîne dans sa complainte qui cahotte. Bonne soirée.


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C


La complainte, un des tons de Laforgue les plus attachants.



M

Beau poème, effectivement des sonorités de chanson populaire et de flon flon, et derrière une grande tristesse. Merci Catheau


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C


Oui, c'est un lyrisme étonnamment moderne qui nous parle.



P

Une ritournelle qui nous entraîne dans des univers bien différents , j'aime beaucoup ! et bien sûr le passage du bateau pilote a ma préférence !! Merci catheau, je ne connaissais pas ce texte bonne
soirée :0)


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C


Un bateau pilote pour un capitaine toujours sur la coupée !



A

Voyages intérieurs... Je marchais paisiblement sur les sentiers d'un Orient intime, puis fis une halte. A quelques regards, un lac accueillant les ronds d'une âme.
Un grand merci, Catheau, pour tous ces trésors que vous nous offrez. Anne


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C


Je suis contente de savoir que vous avez découvert l'Orient intime d'Yves Leclair : c'est un vrai passeur en poésie.



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