Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
16 avril 2011 6 16 /04 /avril /2011 12:26

  Katyn l'exécution

 

Avec son film Katyń (2007), diffusé jeudi 14 avril 2011 sur ARTE, le cinéaste polonais Andrzej Wajda signe une œuvre forte au lyrisme contenu. Katyń est le nom d’une localité russe près de Smolensk. Dans les centres du NKVD (Commissariat du Peuple aux Affaires Intérieures), lors du printemps 1940, y furent exécutés par les Soviétiques, d’une balle dans la nuque, 14 700 officiers polonais et 11 000 membres de la résistance nationale, oubliés dans les forêts de Katyń, Tver et Kharkov. On se rappellera qu’auparavant, Staline et Hitler avaient conclu le pacte Molotov-Ribbentrop (signé le 23 août 1939 et rompu le 22 juin 1941) dans le but de se partager la Pologne, « ce bâtard né du traité de Versailles ».

 

Katyn Maja Ostaszewska

Anna, la femme d'Andrzej (Maja Ostaszewska)

 

Ce massacre de masse fut passé sous silence pendant les longues années de l’occupation soviétique, qui en reporta la responsabilité sur les Allemands. Ceux-ci en avaient découvert les charniers lors de leur avancée vers l’Est en avril 1943. Pendant des décennies, URSS et Allemagne, qui avaient été unies par le pacte germano-soviétique, s’accableront mutuellement avant que la vérité n’émerge peu à peu, entre 1981 et 1989. C’est Boris Eltsine en 1992 qui reconnaîtra publiquement le rôle de Staline, en accord avec Beria et le Politburo, dans cette décapitation de l’armée polonaise, considérée alors comme les « ennemis objectifs ».

 

Katyn la mère-copie-1

La mère d'Andrzej (Maja Komorowska)

 

Si Wajda a souhaité réaliser ce film, c’est d’abord pour des raisons personnelles. En effet son père, Jakub Wajda, valeureux soldat de la Grande Guerre, titulaire de la croix de l’ordre Virtuti Militari, la plus haute distinction militaire polonaise, disparut dans les fosses soviétiques. Cependant, sa famille l’attendit en vain pendant des années, car si le nom de Wajda figurait bien sur les listes des victimes, il s’agissait d’un certain Karol.

 

Katyn la femme du général

Roza, la femme du général polonais (Danuta Stenka)

 

Mais le réalisateur explique que le propos de son film n’est pas uniquement la recherche d’une « simple vérité personnelle ». Il souhaite qu’il soit « le récit du drame et des souffrances subis par de multiples familles, victimes de Staline et du silence qu’il parvint à imposer à ses alliés d’alors : la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ». Il voudrait enfin que le 17 septembre 1939, date de l’invasion de la Pologne par les nazis,

ne soit plus uniquement pour les jeunes Polonais d'aujourd'hui la date d'un jour férié. 

 

Katyn la fille du généralEwa, la fille du général polonais (Agnieszka Kawiorska) 

 

Le film est fondé sur un scénario adapté du livre de Andrzej Mularczyck, Post Mortem, l’histoire de Katyń. Mais il se base aussi sur les récits des documents retrouvés sur le corps des officiers, et associe des images d’archives à des témoignages historiques véhiculés par des personnages. Il s’est agi pour Wajda de relater la destinée tragique de ceux qui vécurent cette horreur planifiée, ce « nettoyage de classe ».

 

Katyn Magdalena Cielecka

Agnieszka, la soeur du lieutenant Pilote  (Magdalena Cielecka)

 

C’est donc à travers l’histoire de plusieurs femmes, dont le destin s’entrecroise, que le cinéaste accomplit son devoir de mémoire. Il s’agit d’abord d’Anna (Maja Ostaszewska), de sa fille Weronika dite Nika (Wiktoria Gasiewska) et de sa belle-mère  (Maja Komorowska), toutes trois ignorantes du sort d’Andrzej leur mari, père et fils, capitaine au 8e régiment de Uhlans (Artur Zmijewski), dont elles perdent la trace, alors qu’un train de prisonniers l’emmène vers l’Est. Il y a encore Róza (Danuta Stenka) et sa fille Ewa (Agnieszka Kawiorska)), qui apprennent la mort de leur époux et père, un général de l’armée polonaise (Jan Englert), mais qui s’opposent farouchement à ce que l’on travestisse la vérité de sa mort. C’est enfin le personnage d’Agnieszka (Magdalena Cielecka), la sœur du lieutenant Pilote qui, telle Antigone, n’aura de cesse, au mépris de sa vie, d’ériger une pierre tombale à la mémoire de son frère martyr. Trois belles figures de femmes, amoureuses et fières, rebelles à toute compromission, qu’aucune hypocrisie étatique ou militaire ne fera plier.

 

 Katyn Maja Ostaszewska et Wiktoria Gasiewska

Anna et sa fille Nika (Wiktoria Gasiewska)

 

Tendu vers le point d’orgue tragique qu’est l’exécution méthodique de toute une armée, retraçant l’histoire d’un mensonge d’Etat, le film évite l’écueil du pathos pour donner toute sa lisibilité à cet effroyable maquillage de la vérité. Wajda ne cache rien des différences de point de vue entre les officiers emprisonnés dans les camps, ni de la violence brutale d’un Müller mettant à bas l’Université polonaise (dont fait partie le père d’Andrzej, le professeur Jan [Wladyslaw Kowalski)]), ni encore des choix faits après la guerre par les membres d’une même famille. Ce qui donne lieu notamment à une très belle scène entre une Agniezska qui continue à résister sous l’occupation soviétique, alors que sa sœur Irena (Agnieszka Glinksa)  a choisi de faire le jeu des nouveaux maîtres. Ce dilemme s’incarne de manière exemplaire dans le personnage du lieutenant Jerzy (Andrzej Chyra), qui a échappé au massacre de Katyń et qui devient le bras armé de l’occupant. Au terme d’une lente prise de conscience, il finira par hurler la vérité et se suicidera de n’être pas entendu.

 

Katyn 2

Le lieutenant Jerzy, du 8e régiment de Uhlans (Andrzej Chyra)

 

Long cheminement vers une vérité trop longtemps occultée et falsifiée, le film s’achève donc par l’exécution systématique des officiers, tué un par un d’une balle dans la nuque, et basculant dans une fosse. Puis, sur la belle musique de requiem de Krzysztof Penderecki (De natura sonoris), l’écran devient noir.

A l’image de ce Christ enterré dans une fosse et recouvert d’une capote militaire, c’est du martyre de toute une nation que Wajda  nous invite ainsi à nous souvenir. Baignant dans un clair-obscur ou dans une froide lumière mortifères, le film d’une facture très classique (que certains lui ont d’ailleurs reprochée) impressionne par son acharnement à dévoiler la vérité d’un peuple. Sa puissance tient sans doute aussi au fait que Wajda nous donne à lire cette page d’Histoire tragique au travers de beaux personnages de femmes courageuses. Antigone éternelles, celles-ci nous rappellent avec Sophocle qu’ « un mort n’a pas besoin d’être tué deux fois ».

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki. Katy%

http://www.katyn-lefilm.fr

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

D
<br /> Je n'avais pas vu ce film en salle et je l'ai acheté en DVD très récemment, même en connaissant les dessous de l'histoire on est stupéfié que la mystification (si on peu appeler ça comme ça ) est<br /> tenue aussi longtemps<br /> Ce film a valeur de symbole pour Wajda et on comprend sa volonté de le réaliser<br /> il est à classer à côté de films comme l'aveu ou Z et autres réflexions sur tous les totalitarismes<br /> <br /> <br />
Répondre
C
<br /> <br /> Je savais qu'il y avait eu un massacre à Katyn. Je n'en connaissais pas l'ampleur. Avec ce film terrible, Wajda rend justice à toutes ces victimes. Merci, Dominique, de votre visite.<br /> <br /> <br /> <br />
J
<br /> Merci Catteau<br /> Je n'ai pas osé regardé ce film mais ta description en fait un chef d'œuvre et j'aurais sûrement du le voir ! il repassera probablement je serais averti :-)<br /> Amitiés<br /> Juliette<br /> <br /> <br />
Répondre
C
<br /> <br /> Un film historique, très "classique", qui invite à réfléchir. Amicalement.<br /> <br /> <br /> <br />

Présentation

  • : Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche