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7 avril 2022 4 07 /04 /avril /2022 15:39

Les frères Bibesco, Emmanuel et Antoine (Pinterest)

Un compte-rendu du Jaloux, comédie d’Antoine Bibesco paraît dans Le Figaro sous la signature du critique Serge Basset ; l’article est écrit par Marcel Proust et corrigé par Bibesco. La pièce sera jouée à partir du 06 octobre, par la troupe de Lugné-Poe, au théâtre de l’Œuvre et à Marigny. (Marcel Proust, L’écriture et les arts, p. 292). Antoine Bibesco se piquait en effet de littérature et il écrivit d’autres pièces, désormais oubliées, La Lutte et Jacques Abran, montée au théâtre Réjane. Ladies all (1930) connut un certain succès à Broadway. Il traduisit encore en français Week-end de Noël Coward et Le Domaine de John Galsworthy.

Hippolyte Gaëtan Chapoton, dit Serge Basset, né le 22 juin 1865 à Grenoble, et mort sur le front britannique  le 29 juin 1917 près de Lens, est un écrivain et journaliste français. Il dirigea  notamment la critique artistique et théâtrale au Figaro.  C’est ainsi que Proust écrit dans sa rubrique et que c’est Serge Basset qui signe.

Le prince Antoine Bibesco, né à Tours le 20 juillet 1878 et mort à Paris le 02 septembre 1951, est un diplomate roumain élevé en France, qui devint, avec son frère Emmanuel, un ami proche de Marcel Proust  à partir de 1901. Ils se rencontrèrent dans le salon de la princesse Hélène, épouse du prince Alexandre Bibesco, qui y réunissait les artistes de l’époque. Proust appelle Antoine Bibesco « un titan formidable et charmant », dont les paroles « distillent un miel délicieux et ne manquent pas, malgré cela, d'un certain aiguillon ». Ils s'étaient liés par un pacte secret : tout se dire de ce qu'ils entendaient sur l'un et l'autre. « Une seule personne me comprend, Antoine Bibesco ! » écrivait Marcel Proust à Anna de Noailles en 1902. Et à son ami lui-même : « Je t'ai toujours considéré comme le plus intelligent des Français. »

Antoine Bibesco et Marcel Proust furent surtout liés pendant la période de rédaction de Jean Santeuil et les débuts de La Recherche mais leur amitié durera jusqu'à la mort de l’écrivain en 1922. En 1928, dans Au bal avec Marcel Proust, Marthe Bibesco, cousine d’Antoine et Emmanuel Bibesco, nous fait pénétrer dans l’intimité de cette relation : « Cet univers, où Emmanuel et Antoine m'ont introduite d'autorité, et presque malgré moi d'abord, avait Paris pour planète et l'art pour soleil. On y gravitait de compagnie ; on y parlait un langage inventé, ce qui réjouissait ma jeunesse, le complot étant un des éléments essentiels des jeux de récréation que je venais à peine de quitter j'avais dix-sept ans. Les « Ocsebib » c'étaient les Bibesco. « Nonelef » désignait l'arrière-petit-neveu du Cygne de Cambrai ; « Lecram » était l'anagramme de Marcel ; « tombeau » de l'invention d'Antoine dont le vocabulaire primait, cela voulait dire profond secret inviolable ; « faire la hyène » c'était violer un tombeau. Connais-tu pas, tombeau, une femme qui s'appelle Louison ? Pour souligner une vérité, on disait « sic », et, s'il fallait insister « sicissime » (Lettre XXIII à Antoine Bibesco).

La princesse Marthe Bibesco, Boldini

On sait aussi qu’Antoine Bibesco rendait souvent visite le soir à Proust, qui vivait reclus dans son appartement, pour lui raconter avec esprit les derniers faits des gens du monde. Marthe Bibesco le confirme : « J'appris d'abord par les lettres la géographie de leur amitié c'était celle d'un petit pays. Dans ce temps-là, Marcel Proust habitait avec ses parents le 45 de la rue de Courcelles, les Bibesco le 69 ; quelques maisons seulement les séparaient ; on n'avait pas même la peine de traverser la rue, de dire Si vous passez devant ma porte. Tous les soirs en revenant du bal, du théâtre, ou d'un dîner en ville, on était sûr de trouver Marcel Proust au logis ; il n'y avait qu'à monter l'escalier, on sonnait deux coups et la féerie commençait. C'était le feu d'artifice dans la mine d'émeraudes ; il savait tout, dira Antoine, et son esprit illuminait ses trésors. »

Antoine Bibesco

En 1912, Proust confia le manuscrit de La Recherche à son ami, qui tenta de le faire publier par André Gide à la Nouvelle Revue Française, mais sans succès comme on le sait. La lettre que lui adresse alors Proust est déjà un manifeste esthétique : « Le style n'est nullement un enjolivement, comme croient certaines personnes, ce n'est même pas une question de technique, c'est comme la couleur chez les peintres, une qualité de vision, une révélation de l'univers particulier que chacun de nous voit et que ne voient pas les autres. »

En 1949, Antoine Bibesco publie ses souvenirs avec Proust sous le titre : Correspondance et conversations. « Mon petit Antoine », Marcel Proust/Antoine Bibesco. Une œuvre publiée à 5300 exemplaires et rééditée tout récemment chez Arfuyen. Dans les lettres de Proust, on perçoit la force de cette amitié : « Si le peu que je sais peut t'intéresser il est à ta disposition mon petit Antoine, dans la même mesure que mon cœur, mes forces, ma vie et le peu d'utilité que je pourrais occasionnellement avoir dans la vie, c'est-à-dire tout entier. J'ai naturellement en t'écrivant la légère émotion qui accompagne inévitablement des assertions si véhémentes et je te serre affectueusement la main. » (Lettre XXIV)

C’est avec Emmanuel Bibesco (1877-1917), l’aîné d’Antoine, que Proust avait voyagé pour visiter les cathédrales gothiques, ce qui témoigne de leur proximité. L’auteur de La Recherche écrivit une lettre à son ami Antoine lors du suicide de son frère, survenu le 22 août 1917 en Angleterre près de Windsor. Les obsèques eurent lieu le 25 août à Londres. La reproduction de la lettre montre que les pages de recto sont écrites dans le sens de la largeur, les pages de verso dans le sens de la longueur, selon la méthode habituelle de Proust. Chaque page manuscrite est numérotée de sa main. (« Une lettre de condoléances de Marcel Proust à Antoine Bibesco », Caroline Szylowicz, Une lettre de condoléances de Marcel Proust à Antoine Bibesco on JSTOR) Proust demeurait ainsi présent auprès de ses amis, même dans le chagrin.

Sources :

Au bal avec Marcel Proust, Princesse Marthe Bibesco

Marcel Proust, L'écriture et les arts

Lettres de Marcel Proust à Antoine Bibesco

Wikipédia

 

 

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commentaires

N
Toujours aussi éclairant.
Répondre
C
Proust était très fidèle en amitié.

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