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12 mai 2021 3 12 /05 /mai /2021 21:19

Lucie Félix-Faure Goyau par Nadar, 1897

J’ai hérité il y a quelques années du carnet de poésie de ma grand-mère. Née en 1888 et morte en 1976, elle y notait des textes qu’elle aimait et les artistes ou personnalités qu’elle rencontrait lui écrivaient un poème au débotté ou lui faisait un dessin à main levée. C’est ainsi qu’on y découvre le sculpteur Pompon, les poètes François Coppée, Charles Le Goffic, Jules Mousseron, la comtesse de Galard-Béarn, l’archiviste et dramaturge Frantz Funck-Brentano, le poète et journaliste André Mabille de Poncheville, l’historien Louis Madelin, le peintre et graveur Maurice Ruffin, l’essayiste et romancier Antoine Rédier, la comédienne Béatrix Dussane et même le maréchal Foch.

Le 30 novembre 1923, la sœur de ma grand-mère, Madeleine, a recopié sur le carnet une citation (photo ci-dessous), de Lucie Félix-Faure Goyau.

« Orienter sa vie, tout est là. Le joli mot qu’orienter ! Il exprime la direction vers la lumière. En ses syllabes, il flotte de l’Amour. Orientons nos vies, orientons nos âmes. Que la lumière pénètre en nous ! »

Née en 1866 et morte en 1913, Lucie-Rose-Séraphine-Elise Félix-Faure Goyau est la fille du président Félix Faure avec qui elle voyagera. Elle l’accompagnera en Afrique du Nord (1886) et en Egypte (1894).  Elle et sa sœur cadette, Antoinette, sont des amies de jeunesse de Marcel Proust, Adrien Proust étant lié avec leur père. Marcel et ses deux amies jouaient ensemble le jeudi après-midi dans les jardins des Champs-Elysées. Le 1er juin 1886, Marcel inscrit ses goûts dans l’Album anglais d’Antoinette. C’est ainsi que celle-ci soumit au jeune Proust le questionnaire connu désormais sous le nom de l’écrivain.

Dans son ouvrage, Les femmes chez Proust (1971, Jeanine Huas explique les conditions des promenades du jeune Marcel aux Champs-Elysées. Les intermittences de sa scolarité favorisant les promenades, on le rencontre « enveloppé, emmitouflé jusqu’aux oreilles et, les jours de gel, réchauffant ses doigts avec des pommes de terre brûlantes ». Parfois, il sort après la classe qui se termine à trois heures, et le jeudi après-midi. Accompagné d’une domestique, Augustine, il marche vers le parc Monceau ou les Champs-Elysées : « Il rejoint les camarades de Condorcet et quelques toutes jeunes filles au « point de ralliement » : un massif de lauriers, près de la fontaine Wallace, entre les Ambassadeurs et l’Alcazar d’été. » Ses amis sont de futurs écrivains ou hommes politiques : Robert Dreyfus, Louis de la Salle, Jean de Tinan, Daniel Halévy,  Léon Brunschvieg (futur éditeur des Pensées de Pascal), Maurice Herbette qui sera ambassadeur et Paul Bénazet, député.

Aux côtés des deux filles de Félix Faure, Marcel rencontre Gabrielle Schwartz et une certaine Blanche au « visage angélique, espiègle et résigné ». Il tente de les séduire avec « d’interminables tirades empruntées à Hugo, Musset, Baudelaire et surtout Leconte de Lisle ». Il apprécie surtout Antoinette Faure, son aînée d’un an. : « Ils discutent le long des pelouses que protège une guipure de fer. Autour de la fontaine où une nymphe ordonne sa longue tresse de bronze, il parle théâtre, cite Sarah Bernhardt et Mounet-Sully. Etrange couple que cette jeune fille, avec ombrelle et chapeau, attentive aux discours d’un adolescent qui, sous son canotier rayé, lui arrive à l’épaule ! Il obéit toujours à ce regard gris qu’ombrent des cils immenses. « Vous les avez vus, dites, madame, les cils d’Antoinette ? » demande-t-il à Gyp, un éclair dans ses yeux sombres. » Quand Marcel va avec sa mère chez Mme Faure, il lit ses poèmes favoris. Puis il demande à Antoinette : « Avez-vous aimé cela ? » Quant à celle-ci, elle lui apprend à faire des caramels… Marcel a seize ans lorsqu’il lui écrit : « Croiriez-vous que Maman m’a déchiré une lettre pour vous. L’écriture était trop mauvaise… » (Choix de lettres, publié par Philip Kolb). Et quand Antoinette ne vient pas, Marcel est mélancolique. Tout s’éclairera pour lui quand Marie de Bénardaky et sa sœur Nelly se joindront à la « petite bande ».

Par ailleurs, il paraît qu’il fut même question d’un mariage entre Lucie et Marcel ; le scandale causé par la mort de Félix Faure empêcha ce projet. Après avoir épousé l’historien et critique, spécialiste de l’histoire religieuse, Georges Goyau, en 1903, en l’église Saint-Honoré-d’Eylau, elle publiera un certain nombre d’ouvrages d’inspiration catholique sous le nom de plume de Lucie Félix-Faure Goyau et tiendra un salon. Femme d’une grande culture, elle fut aussi jurée du premier prix Femina et écrivit une biographie d’Eugénie de Guérin. *

Quand Proust meurt, Ghislain de Diesbach rapporte qu’« entre ses mains, Céleste avait voulu mettre le chapelet que Lucie Faure lui avait jadis rapporté d’un pèlerinage à Jérusalem, mais Robert Proust s’y était opposé ». Dans le Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, les Enthoven, sous l’entrée « Chapelet », évoquent cet événement : « Un chapelet entre les mains froides de Marcel ? Avec, en prime, une médaille de Jérusalem ? Tout cela plairait bien à Céleste – Mais Robert et Reynaldo sont de retour [après avoir quitté la pièce]. Que faites-vous chère Céleste ? Un chapelet ? Mais vous n’y songez pas… Marcel n’était pas croyant, vous le savez bien… Ils ont raison : Marcel n’avait pas de religion, sinon la littérature. Et ne suivait aucun rite, sinon celui d’écrire, et d’écrire encore… » C’est un bouquet de violettes qui aurait remplacé le chapelet.

En avril 2017, quatre lettres autographes, signées Marcel Proust, adressées à Lucie Faure pour l’une d’entre elles et à son mari pour les trois autres, ont été vendues pour la somme de 12 880 euros. Dans sa lettre à Lucie Faure, Marcel Proust remercie sa correspondante de l’envoi des Prières et Méditations inédites d’Ernest Hello. Tirées des cahiers intimes d’Hello et préfacées par la fille de Félix Faure, elles ont paru en 1911. Voici les termes de cette lettre, qui exprime l’extrême courtoisie et la sensibilité fine dont Proust faisait montre à l’égard de ses amis :

« Madame,  

Votre envoi m’a infiniment touché. Petit livre, grand livre, que je lis, que je prie. J’aime les prières. J’aime la Préface. Avec vous aussi, quoi que vous écriviez, on est toujours sûr que l’Océan n’est pas loin, le grand flot, cet océan qui recouvre la prairie, cet infini où Hello trouve avec un peu trop de subtilité que c’est trop de 2 syllabes accordées à finir dans un mot qui prétend signifier l’Infini. Cela m’a rappelé Brunetière : « Il s’en faut de la pause d’un a. »

Je me sens si près d’esprit et de cœur de Monsieur Goyau et de vous, je pense tant à vous, avec tellement d’affection et suis triste que la vie qui m’est si difficile nous sépare. J’espère en des jours meilleurs.

Cette année fut pire que les autres. Mais bientôt peut-être je pourrai vous voir […] »

En effet, 1911 est l’année durant laquelle Proust travaille à mettre au point son roman dont il a conçu le plan et le titre. Mais à partir du 11 juillet, à Cabourg, il dit  « renoncer à faire son livre par maladie sans cesse aggravée ». Mi-octobre, de retour à Cabourg, il précise qu’il n’a « pas pu aller une fois dehors, que pour venir de la gare et y retourner (en trois mois ! »

Les trois lettres suivantes sont adressées à Georges Goyau. Elles évoquent la maladie de Lucie Faure et sa disparition, le 22 juin 1913.

Je remercie donc ma grand-mère qui, par le biais de son carnet de poésie, m’a permis de faire la connaissance de cette amie d’enfance de Marcel Proust.

* https://ex-libris.over-blog.com/article-l-orient-d-eugenie-de-guerin-53271769.html

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commentaires

M
Ah ces jeunes filles, si chères à Proust! Comme il est agréable de plonger grâce à vous, dans un siècle et un monde intellectuel à mille lieues de nos préoccupations sanitaires!
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C
Oui, autres temps, autres moeurs ! Mais n'oublions pas la terrible grippe espagnole !
E
Bonjour Catherine , oui ton texte est bien interessant ! . Les touristes commencent à envahir la côte alors je les évite loll !! . Bonne soirée de l' Ascension , Chris ..
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C
C'est encore une fois le Carnet de Poésie de bonne-maman qui me donne l'occasion d'écrire ce billet. Bon week-end à tous les deux.
M
Un partage passionnant! Merci Catheau
Mon bonjour ensoleillé ce matin
:)
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C
Merci, Martine. Proust m'occupe beaucoup en ce moment puisque je relis La Recherche. Bon week-end à vous.

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