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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 15:09

Le balcon du Cercle de la Rue Royale, James Tissot (1866)

Vendredi 21 mai 2021, c’était la 111ème lecture de La Recherche par Alain Lenglet. On y a entendu l’évocation de la mort de Charles Swann par le Narrateur, qui rend unique cette disparition : « La mort de Swann m’avait à l’époque bouleversé. La mort de Swann ! Swann ne joue pas dans cette phrase le rôle d’un simple génitif. J’entends par là la mort particulière, la mort envoyée par le destin au service de Swann. » Après avoir rappelé les étapes de sa maladie et l’annonce de la mort de ce « Parisien […] unanimement regretté dans les milieux artistiques et littéraires » dans les « lignes des journaux », le Narrateur mentionne clubs et cercles auxquels appartenait cet homme d’esprit et de goût : le Jockey-Club, « dont il était l’un des membres les plus anciens et les plus écoutés », le Cercle de l’Union, le Cercle Agricole, le Cercle de la rue Royale dont il avait démissionné « depuis peu ». Suivent quelques considérations sur la notoriété des êtres et leur survie dans la mémoire, une réflexion sur le rapport entre la mort et la postérité : « A ce point de vue, si l’on n’est pas « quelqu’un », l’absence de titre connu rend plus rapide encore la décomposition de la mort. »

C’est cependant la fin de ce passage qui est admirable : en effet le Narrateur s’y exprime directement par une « intrusion du narrateur » qui souligne l’immortalité que confère la littérature à un être, devenu personnage de roman. Dans une apostrophe émue, il s’adresse directement à celui qui n’aura jamais écrit sur Vermeer mais qui aura « la chance de durer un peu» parce que lui, le Narrateur, devenu écrivain, l’aura immortalisé dans son roman : « Et pourtant, cher Charles Swann, que j’ai si peu connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est déjà parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez. Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où vous êtes entre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann. » Vertigineuse mise en abyme d’un personnage romanesque, inspiré par Charles Haas, lui-même représenté dans le tableau de Tissot, par un Narrateur, du nom de Marcel, en train d’écrire une fresque romanesque dont l’auteur est Marcel Proust. Selon moi ce passage est remarquable par l’émotion qui en émane et par la foi en la puissance de la littérature : une sorte de « tombeau » littéraire qui vient parachever la vie du personnage de Charles Swann.

« Le Cercle de la rue Royale est un tableau du peintre français James Tissot peint en 1866 à Paris. Cette huile sur toile représente douze membres du Cercle de la rue Royale, un club aristocratique parisien créé au début du Second Empire. Âgés pour la plupart d'une trentaine d’années, ces personnages sont issus des familles aristocratiques françaises les plus anciennes, ou d'une noblesse plus récente comme le baron Hottinguer, héritier de la célèbre banque protestante, mais aussi de milieux nouveaux dont le vigoureux développement économique de la France permet alors l'éclosion. Outre le britannique Vansittart, on relève ainsi la présence de Charles Haas, converti d’origine juive que Proust prendra comme modèle pour Swann dans son roman A la Recherche du Temps perdu. Ces jeunes hommes, fine fleur d'un monde impérial qui vit ses derniers feux quand Tissot l'immortalise, seront aussi, par la puissance de leurs relations comme par l’importance de leur fortune, des figures marquantes de la haute société des quatre décennies suivantes, telle que Proust la décrira dans son œuvre » (Wikipédia).

Y sont représentés de gauche à droite :

  1. Alfred de Faÿ de La Tour-Maubourg(1834-1891), marquis de La Tour Maubourg
  2. Alfred du Lau d'Allemans (1833-1919), marquis du Lau d'Allemans
  3. Etienne de Ganay (1833-1903), comte de Ganay
  4. Julien de Rochechouart (1830-1879), comte de Rochechouart
  5. Le capitaine Coleraine Vantissart (1833-1886)
  6. René de Cassagne de Beaufort de Miramon (1835-1882), marquis de Miramon
  7. Rodolphe Hottinguer (1835-1920), baron Hottinguer
  8. Maurice de Ganay (1832-1893), marquis de Ganay (frère aîné du précédent)
  9. Charles Gaston Esmangart de Saint-Maurice (1831-1905), comte de Saint Maurice
  10. Edmond de Polignac (1834-1901), prince de Polignac
  11. Gaston de Galliffet (1830-1909), marquis de Galliffet
  12. Charles Haas (1833-1902). Le seul roturier et le seul juif du groupe, debout à l'extrême-droite du tableau et non entre les trois personnages ci-dessus, comme le dit le Narrateur.

La philosophe Catherine  Malabou propose une belle et subtile analyse de ce tableau : https://youtu.be/4B8Ht1DDHIA

 

 

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commentaires

M
Je découvre. Merci Catheau
:)
Bonne fin de semaine
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C
Merci de vos visites, Martine. Cette page est un bel hommage à la littérature. Beau week-end à vous.
E
Bonjour Cathy , oui grâce à toi je découvre cette oeuvre ! . Nathalie et sa petite famille passèrent ce weekend chez James et nous sommes allés au restau avec eux . Bonne semaine à vous deux ,
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C
De belles retrouvailles familiales !
N
Quel hommage à la littérature. Etonnant génie que Proust, extrême intelligence, extrême sensibilité, extrême artiste. Merci.
Répondre
C
Oui, c'est un très beau passage que j'ai voulu signaler.

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