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10 mai 2021 1 10 /05 /mai /2021 16:28

Dans Sodome et Gomorrhe, au chapitre I, un passage est consacré à « la race des hommes-femmes ». Le Narrateur y évoque la malédiction qui pèse sur elle (p. 615) et ce qu’il appelle sa « franc-maçonnerie ». Toute cette description s’inscrit dans une longue phrase, qui va du bas de la page 615 au haut de la page 618 dans mon édition de la Bibliothèque de La Pléiade, (Texte établi et présenté par Pierre Clarac et André Ferré, 1966). Ce faisant, Proust bat Victor Hugo qui, dans Les Misérables, a longtemps été le champion de la plus longue phrase, sa phrase la plus ample contenant 823 mots. Dans leur ouvrage, Notre grammaire est sexy, Laure de Chantal et Xavier Mauduit commentent ainsi cette longue période : « Proust comparait sa phrase à une cathédrale et, de fait, sa phrase en est une, exubérante et inachevée comme la Sagrada Familia. Pour tous ceux qui peineraient à trouver le sujet grammatical de la phrase, pas d’inquiétude : il est inexprimé, omniprésent et secret, refoulé grammaticalement comme l’homosexualité dans la société que dépeint Proust  avec amertume. Depuis le record de la phrase la plus longue a été battu à plusieurs reprises, dont plus récemment, en 2008, par Mathias Enard dans une Zone de 500 pages et une seule phrase. »

Certains rétorqueront qu’il existe aussi des phrases courtes dans La Recherche, qu’il est aisé de découvrir. En général, les phrases de Proust font environ entre 38 et 43 mots contre une vingtaine en moyenne chez les autres écrivains et notamment 20 chez André Gide. Pour ceux de la collection Harlequin, on évoque 13 mots ! Cependant, nombreux sont ceux qui sont rebutés par la phrase de l’écrivain, la qualifiant de multiples épithètes péjoratives : « Complexe, compliquée, interminable ou encore dédale, labyrinthe, monstre ». Une complexité que Proust lui-même se reproche dans une « Lettre à Paul Souday ». Il y évoque en effet «  des phrases trop longues, des phrases trop sinueusement attachées aux méandres de [sa] pensée. » Il est clair, cependant, qu’au terme de ses longues périodes, l’écrivain se retrouve toujours et ne perd pas le fil de sa pensée. De plus, on ne trouve pas chez Proust de difficulté lexicale particulière puisque ses mots, à quelques expressions près (une petite trentaine au plus, sur les 1 500 000 que compte La Recherche) sont les mots du quotidien et de tout le monde.

C’est ainsi que  j’aimerais m’attarder sur cette longue phrase qui ferait 856 mots, Open Office en comptabilisant 847. Dans la première partie du tome Du côté de chez Swann, Marcel Proust avait déjà rédigé une longue phrase de 518 mots. Elle se situe dans le chapitre "Combray" et commence à : " Mais j'avais revu tantôt l'une, tantôt l'autre des chambres que j'avais habitées dans ma vie, [...] et s'achève par : " [...] et notablement diminué la hauteur apparente du plafond. " Elle a inspiré à Pérec Espèces d'Espaces.  Dans Comment Proust peut changer votre vie, Alain de Botton s’amuse avec cette dimension extraordinaire : « La plus longue couvrirait près de 4 mètres dans une taille de caractères normale et s’enroulerait dix-sept fois autour de la base d’une bouteille de vin. » Un article de L’Eveil de la Haute-Loire, en date du 23/05/2017, mentionne que la plasticienne Pascale Evrard a inscrit au pochoir, en écrivant lettre à lettre une phrase proustienne de 485 mots et 2 365 signes, déroulée le long des rues. Elle s’explique ainsi sur sa démarche : « C'est un éloge du temps perdu, du temps qui passe, en s'inspirant de la conscience française. Même s'il fait bien chaud ce lundi, je m'amuse. La façon de diriger la phrase, le marquage que je fais… Puis des hasards font que je tombe sur certains éléments déjà existants dans la rue, qui correspondent plus ou moins aux mots juxtaposés de ce mythique extrait d'À La Recherche du temps perdu. » Deux exemples ludiques qui révèlent l’intérêt et la curiosité que suscite la longueur de la phrase chez Proust.

Dans une interview, réalisée en 1962 par Pierre-André Boutang, Paul Morand se remémore sa rencontre avec Proust en août 1915. Après l’avoir décrit comme un « personnage de 1905 », avec sa pelisse « miteuse et râpée », il explique que « sa phrase écrite ressemblait étonnamment à sa phrase parlée ». Il la définit comme « une phrase chantante, extrêmement longue, qui ne finissait jamais, pleine d’incidentes, d’objections qu’on ne songeait pas à formuler mais qu’il formulait lui-même ». Il poursuit : « Elle ressemblait à une route de montagne qu’on gravissait sans jamais arriver au sommet, [avec] beaucoup d’incidentes qui soutenaient la phrase, comme des espèces de ballonnets d’oxygène, et qui l’empêchaient de retomber, pleine d’arguties, d’arborescences, tout ça très fluide, très doux et en même temps très viril. » Dans son article « La modestie de Proust », Pierre Vadeboncœur (Collectif Liberté, 1982), conforte cette opinion : « Quand il [Proust) écrit, il est, de ce point de vue, comme quelqu’un qui parle. […] Quand on parle, on n’emprunte pas, règle générale, un ordre, et le discours qui commence comme il peut, finit comme il commence, se faisant à mesure. » Et il poursuit : « Le texte, en dépit de son opulence, ne se donne pas lui-même à montrer. On n’y remarque pas d’effets de phrases, malgré l’usage d’un appareil capable de tous les effets. » Et c’est ce qui lui fait dire que Proust est un « cueilleur de réel ».

Etienne Brunet, dans son ouvrage, La phrase de Proust. Longueur et Rythme, a très précisément analysé celle-ci. Il explique que cette impression d’étirement est sans doute renforcée par l’emploi des « signes faibles », comme la virgule, qui atteignent ou dépassent plus de 50% des signes. De plus, nous dit-il, Proust ne manifestait que peu d’intérêt pour la ponctuation. Et les éditeurs ont souvent « dû en rétablir le minimum essentiel pour l’intelligibilité du texte ». Par ailleurs, dans sa Correspondance, l’auteur exprime la volonté de « présenter des blocs de textes, compacts, en évitant les trous, les blancs, les alinéas et même les fins de phrases ». Certes, le lecteur doit s’obliger à entrer dans ce style proustien, fait d’enchâssements, parfois multiples, en manière de " poupées russes ", mais assez répétitifs. Quand il a adopté ce rythme, il découvre alors que tous ces éléments n’interdisent nullement à la phrase d’être dynamique.

Pour en revenir plus précisément à la longue phrase des pages 615 à 618, elle se situe après la découverte par le Narrateur de l’homosexualité du baron de Charlus et de Jupien : « De plus – dit-il -  je comprenais maintenant pourquoi tout à l’heure, quand je l’avais vu sortir de chez Mme de Villeparisis, j’avais pu trouver que M. de Charlus avait l’air d’une femme : c’en était une ! » Moment capital qui permet au Narrateur de brosser le portrait de cette « race sur qui pèse une malédiction ». Certes, la plus longue phrase de l’œuvre commence à « Sans honneur que précaire » et s’achève par « de façon qu’à eux-mêmes il ne leur paraisse pas un vice », entre deux points donc.  Mais, en fait, toute la description de cette « franc-maçonnerie » débute ainsi page 614 : « Il [M. de Charlus] appartenait à la race de ces êtres, moins contradictoires qu’ils n’en ont l’air, […] » Jeanne Bem, dans son article « Le juif et l’homosexuel dans A la Recherche du temps perdu » (1980, Persée), fait remarquer l’absence de tout verbe principal, à l’exception de l’incipit (« Il appartenait… »). Elle en souligne les principaux jalons, marqués par des points-virgules : « Il appartenait à la race de ces êtres […] Race sur qui pèse […] fils sans mère […] amis sans amitiés […] (mais peut-on) […] Enfin […] amants à qui […] Sans honneur que précaire […] exclus même […] se fuyant les uns les autres […] mais aussi rassemblés […] formant une franc-maçonnerie […] tous obligés à […] (car dans cette vie) […] partie réprouvée […] comptant des adhérents […] jusque-là obligés de cacher leur vie […] ».

S’étonnera-t-on que la plus longue période de l’œuvre traite du thème de l’homosexualité au cœur même de La Recherche, dont la majorité des personnages sont homosexuels ou soupçonnés de l’être ? A l’exception du Narrateur ! Même Charles Swann, modèle d’hétérosexuel, est suspecté d’inversion par le baron de Charlus : « Je ne dis pas qu’autrefois, au collège, une fois par hasard […] dans ce temps-là, [Swann] avait un teint de pêche et […] était joli comme les amours… » Luc Fraisse, commentant les neuf nouvelles retrouvées de Marcel Proust, écrit : « Beaucoup de personnages à la fin de À la Recherche du temps perdu se révéleront avoir été homosexuels, complets ou épisodiques, sauf le héros et narrateur, qui ne porte pas de nom. Proust a eu beau répéter que ce personnage n’était pas lui, bien qu’il parle à la première personne, on voit qu’il se sent impliqué puisque le héros est presque le seul qui soit exonéré de soupçon d’homosexualité. » Masque d’un écrivain que le conformisme moral de ce début du XXe siècle contraint à dissimuler son inversion. On sait que l’écrivain s’est longtemps refusé à afficher cette homosexualité, et on se rappelle son duel avec Jean Lorrain, le 6 février 1897, dont une des causes est l’allusion à ses amours avec Lucien Daudet. Dans Le Journal, Lorrain avait écrit avec perfidie : « Daudet préfacera sûrement le prochain livre de Monsieur Proust parce qu’il ne peut rien refuser à son fils Lucien. » Si ce secret sur sa vraie nature, Proust le garda longtemps, surtout pour ne pas peiner sa mère, elle est bien présente dans l’œuvre : « La prise de conscience [de cette orientation sexuelle] est vécue sur le mode exclusivement tragique comme une malédiction. »

Dans ce long passage des pages 615 à 618, c’est en effet une vision sombre et pessimiste de l’homosexualité qui apparaît, à l’encontre de celle d’André Gide qui en a une conception plus joyeuse. L’auteur des Nourritures terrestres reprocha d’ailleurs à Proust cette conception tragique, lui qui prône une « pédophilie juvénile et souriante ». Dans la longue phrase dont il est question, on est frappé par l’emploi récurrent d’un champ lexical péjoratif pour qualifier l’homosexualité : « crime » (2 occurrences), « tares », « maladie inguérissable », « vice » (4 occurrences), « partie réprouvée de la collectivité humaine». On comprend cependant qu’il ne s’agit pas de la conception du Narrateur mais bien plutôt de celle de la société. Evoquant le fait que Socrate « en était », il souligne qu’« il n’y avait pas d’anormaux quand l’homosexualité était la norme » et que « l’opprobre (2 occurrences) seul fait le crime ». Il précise aussi que « leur vice, ou ce que l’on nomme improprement ainsi » soumet « les invertis » à une « contrainte sociale légère auprès de « la contrainte intérieure ». Selon le Narrateur, le terme « vice » n’a donc pas lieu d’être. « L’homosexualité, aussi bien que la judéité, n’est un problème qu’à cause des sarcasmes et des propos discriminatoires qu’elle suscite. »

Cette exclusion, cet « ostracisme », conduit les homosexuels à être des « exclus », à se considérer comme « victimes » d’une « persécution », à être contraints au « secret » (3 occurrences). Ils sont en effet « tous obligés à protéger leur secret, mais ayant leur part d’un secret des autres que le reste de l’humanité ne soupçonne pas ». Ils forment ainsi « une franc-maçonnerie, bien plus étendue, plus efficace et moins soupçonnée que celle des loges, car elle repose sur une identité de goûts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissage de savoir, de trafic, de glossaire, et dans laquelle les membres mêmes qui souhaitent de ne pas se connaître aussitôt se reconnaissent à  des signes naturels ou de conventions involontaires ou voulus ». Semblables et nombreux (comme dans La Recherche), ils se reconnaissent aisément : le « mendiant dans le grand seigneur », le « père dans le fiancé de sa fille », tout un chacun « dans le médecin, dans le prêtre, dans l’avocat ». « Ambassadeur », « forçat », « apache », cette coterie se retrouve « partout, dans le peuple, dans l’armée, dans le temple, au bagne, sur le trône »… Saint-Loup, le militaire, fréquente le claque de Jupien, où le baron de Charlus se fait flageller par un « apache ». Toutes les classes sociales y comptent des « adhérents ». On y trouve les grands seigneurs que sont le duc de Châtellerault, le prince de Foix et son fils, le prince de Guermantes et bien d’autres ; les hommes du peuple, Jupien le giletier, Aimé, le maître d’hôtel de Balbec, Théodore, le frère de la femme de chambre de la baronne Putbus, sans compter les femmes : Albertine, la fille de Vinteuil et son amie, Andrée, la cousine de Bloch et son amie Léa, et même Gilberte… lesquelles présentent souvent des caractéristiques masculines. Je pense, notamment, à un passage où le cou d’Albertine est décrit comme trapu ou épais, ceci dans mon souvenir.

Cette obligation au secret entraîne mensonge et hypocrisie. En effet, même au sein de leur groupe, les homosexuels se mentent, mentent à autrui, deviennent experts en dissimulation, le baron de Charlus en étant l’exemple parfait. « Se fuyant les uns les autres, recherchant ceux qui leurs sont le plus opposés, qui ne veulent pas d’eux, pardonnant leurs rebuffades, s’enivrant de leurs complaisances », ils démasquent volontiers leurs semblables, « moins pour leur nuire, ce qu’ils ne détestent pas, que pour s’excuser ». L’homosexuel pratique encore la provocation, en s’introduisant dans l’intimité de « l’autre race », en « jouant avec eux à parler de son vice comme s’il n’était pas le sien, jeu qui est rendu facile par l’aveuglement ou la fausseté des autres, jeu qui peut se prolonger des années jusqu’au jour du scandale où ces dompteurs sont dévorés ». On voit ici, avec la violence de la métaphore, combien les homosexuels doivent se maîtriser sans cesse afin d’éviter le scandale qui les menace en permanence.

Ce passage de la longue phrase est remarquable surtout par les comparaisons établies par le Narrateur. La première renvoie à Oscar Wilde. Il évoque en effet « le poète la veille fêté dans tous les salons, applaudi dans tous les théâtres de Londres, chassé le lendemain de tous les garnis sans pouvoir trouver un oreiller où reposer sa tête ». On connaît le sort malheureux de l’écrivain anglais. Après avoir été accusé par le marquis de Queensberry d’avoir débauché son fils Alfred dit Bosie, et avoir été traité « as a somdomite » (avec une faute d’orthographe !), le dandy anglais est condamné, à deux ans de « hard labour » à purger à la prison de Reading. Le dramaturge doit vendre ses droits et livrer ses biens à une vente anarchique ; sa femme Constance, chassée de Londres par le scandale, s’exile avec ses deux fils et est contrainte de changer de nom. Le dramaturge mourra misérablement à Paris.

La seconde comparaison qui irrigue la première grande moitié du texte est celle qui assimile l’homosexuel à un Juif, le second étant toujours le comparant. C’est le thème de l’exclusion qui en est à l’origine : « exclus, hors les jours de grande infortune où le plus grand nombre se rallie autour de la victime, comme les Juifs autour de Dreyfus […]. Il faut y associer le mot « race », qui revient sept fois dans l’ensemble du passage : « comme les Juifs encore (sauf quelques-uns qui ne veulent fréquenter que ceux de leur race, ont toujours à la bouche les mots rituels et les plaisanteries consacrées) ». Ils présentent « les caractères physiques et moraux d’une race, parfois beaux, mais souvent affreux ». Il est encore question d’une persécution « semblable à celle d’Israël », de ceux qui sont « mieux assimilés à la race adverse », les hétérosexuels, de ceux qui nient « qu’ils soient une race (dont le nom est la plus grande injure) ». Ils ont enfin plaisir à rappeler que " Socrate était l’un deux, comme les Israélites disent de Jésus qu’il était juif ». Le titre provocateur du quatrième tome de La Recherche, Sodome et Gomorrhe, révèle combien l’homosexualité est rattachée, selon Proust, à l’Ancien Testament. Si les homosexuels regrettent Sodome et leur « paradis perdu », ils sont comme eux victimes de la malédiction divine qui frappa leur ville. Ils sont ainsi ceux qui vont « tournant la meule comme Samson et disant comme lui : « Les deux sexes mourront chacun de son côté ; » On se rappelle que Samson fut descendu lié et aveugle dans une fosse et condamné à tourner la meule comme un âne. Mais, d’une certaine manière, en regrettant ces temps anciens où la sodomie était admise et pratiquée, ses tenant avouent secrètement leurs origines juives. Il en va de même pour Proust qui, bien que juif par sa mère, et homosexuel, eut toujours du mal avec sa judéité et son inversion. A travers cette longue description, Proust use d’une manière détournée pour avouer ces deux constituants essentiels de sa personnalité. Le Narrateur se met à distance avec la 3e personne du pluriel, mais le lecteur n’est pas dupe. Luc Fraisse va dans ce sens : « Il [Proust] se livre à un véritable jeu de pistes avec le lecteur en faisant de nombreux sous-entendus. […] Son homosexualité, elle sert aussi de tremplin, souvent, à une réflexion esthétique, comment le sujet vit son homosexualité, quel est le rapport entre ce qu’il essaye de cacher et ce que les autres devinent. Il est certain qu’il y avait là un facteur d’investigation psychologique extrêmement fine. » 

Ainsi, le thème homosexuel et le thème juif sont bien  intimement liés dans l’œuvre. Le second étant incarné par Nissim Bernard, Bloch et Swann et il prend plusieurs visages. Si Charles Swann retrouve à la fin de sa vie sa tête de « vieil Hébreu », Albert Bloch, quant à lui, renie sa « race » en prenant le nom de Jacques du Rozier dans Le Temps retrouvé. Quant au Narrateur, souvent « coincé » […] entre son snobisme et son dreyfusisme », ainsi que l’écrit Elisheva Rosen en 1995, il a souvent bien du mal à prendre parti clairement pour son coréligionnaire.

De cette longue phrase, il y aurait encore bien des choses à dire, notamment des incises entre parenthèses, au nombre de six dans l’extrait, dont une entre tirets. Ajoutant une précision, une reformulation, l’incidente fait avancer la phrase qui progresse selon son « bourgeonnement intime », ainsi que le précise Julien Gracq. La seconde incise, fondée sur une accumulation, me semble particulièrement intéressante. Le miroir social qui ne les [les homosexuels] flatte plus « leur fait comprendre que ce qu’ils appelaient leur amour (et à quoi, en jouant sur le mot, ils avaient, par sens social, annexé tout ce que la poésie, la peinture, la musique, la chevalerie, l’ascétisme, ont pu ajouter à l’amour) découle non d’un idéal de beauté qu’ils ont élu, mais d’une maladie inguérissable ». Phrase terrible qui dévalorise – sans aucun espoir - tous les dons artistiques et goûts raffinés des homosexuels pour les faire dépendre de ce qui ne serait qu’« une maladie inguérissable ».

Cette très longue phrase – que j’ai essayé de « décortiquer » - m’apparaît comme un passage-clé de La Recherche. Proposant une vision tragique de l’homosexualité, évoquant en filigrane la judéité et l’inversion de l’auteur, elle insiste sur la dissimulation et le mensonge, qui sont l’apanage de nombreux personnages de l’œuvre. Ces deux défauts ne sont-ils pas « l’instrument de conservation le plus nécessaire et le plus employé », ainsi qu’il est dit dans Le côté de Guermantes.

 

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commentaires

N
Je n'ai trouvé qu'une méthode pour ne pas perdre le fil de ces longues phrases, que j'admire, et même parfois simplement pour arriver à les comprendre: lire tout haut - mais je ne prétends pas concurrencer les lecteurs de la Comédie Française ! ** )
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C
Oui, il faut les faire passer par le "gueuloir" ainsi que le disait Flaubert. Parfois, les Comédiens-Français font un peu trop d'effets mais leur entreprise est passionnante.
M
Bonjour Catheau.
Je n'ai jamais aimé les phrases très longues. Ma prof de français, en terminale, disait qu'elle appréciait mon style journalistique. L’utilisation de la ponctuation permet de clarifier, de d'aider à la compréhension. Apparemment Prouts ne s'en souciait pas beaucoup. Lié aux thèmes de homosexualité, de la judaïté, cela prend tout son sens. Merci pour toutes vos explications Catheau.
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C
Merci, Martine, de votre commentaire. Je suis obsédée par Proust en ce moment.

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