Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
18 mai 2021 2 18 /05 /mai /2021 15:42

 

En cherchant un DVD dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé celui du spectacle de Jacques Sereys, Du côté de Proust, vu il y a une dizaine d’années. Il avait été créé par Jean-Luc Tardieu et filmé en 2005 au Petit Montparnasse. L’interprétation du pensionnaire de la Comédie-Française lui a valu le Molière du comédien en 2006. L’ayant revu avec plaisir, je voudrais en dire quelques mots.

C’est au cours d’un entretien (présent dans les bonus) avec Philippe Jousserand que le comédien s’explique sur la genèse de ce spectacle où il est seul en scène. Ayant rencontré l’écrivain il y a longtemps, il l’a redécouvert plus tardivement en le lisant intégralement dans l’édition Quarto de chez Gallimard, sans notes ni variantes. Tout en reconnaissant la richesse de celles-ci, il considère que cela « retarde » la lecture. « Je n’ai fait que lire Proust », dit-il, parfois sautant des pages, parfois suivant les personnages qui l’intéressaient. S’il ne lisait pas de façon continue, il précise qu’il est toujours revenu sur les passages qu’ils avaient  « sautés ». Il explique qu’il n’a pas lu La Recherche à haute voix mais que, tout en lisant, il l’ « entendait ». Un mode de lecture pratiqué depuis toujours et hérité d’institutrices qui savaient très bien lire et qui lui ont enseigné la musicalité d’un texte. Il a toujours été « séduit » par cette méthode et habitué à « entendre », à avoir dans l’oreille Vigny, Musset, Daudet. Il dit ailleurs : « Il m’était arrivé, au cours d’une lecture commencée dans le silence, d’élever peu à peu la voix et de découvrir combien les vibrations sonores profitaient aux sinueux méandres de cette fluviale pensée. » Il dira plus tard dans l’interview que Cocteau aussi entendait Proust quand il le lisait.

Jacques Sereys précise à son interlocuteur qu’il n’est pas devenu un « vrai proustien » : « C’est une proposition que je fais et je suis ouvert à d’autres auteurs. » Il ajoute qu’il a lu La Recherche mais rien d’autre de Proust, ni Jean Santeuil ni les Lettres publiées par Kolb, non plus que les ouvrages critiques. C’est de lui-même qu’il s’est donc fait une opinion sur Proust, grâce à son œuvre. Et l’idée de créer un « Seul en scène » sur l’œuvre lui est complètement personnelle : « On ne me souffle rien, ni texte, ni idée ! » C’est donc quelque chose qu’il avait en lui depuis plus de treize ans et qui a mûri très lentement, notamment après avoir vu au théâtre, puis à la télévision (lors de sa captation), Feuillère en scène,  un spectacle qu’il a trouvé magnifique. Après avoir joué dans Le Vent des Peupliers de Gérald Sibleras, pièce créée en 2003 par Jean-Luc Tardieu, Jacques Sereys a dit à ce dernier qu’il souhaitait faire un « Seul en scène », tout en n’ayant pas encore choisi l’auteur. Puis il a recommencé à lire Proust et s’est dit : « Pourquoi pas lui ? »

Il confiera aussi : « Lorsque j’ai commencé à lire La Recherche, il y a plus de cinquante ans, j’avais tout de suite été séduit par la richesse, la surprenante et torturante générosité de ce texte aux prolongements infinis. J’avais été ébloui par la virtuosité de cet auteur, habile à présenter les caractères généraux d’un évènement, puis à en démonter astucieusement tous les rouages, à en décrire les différents lieux, les différents personnages, puis peu à peu à se livrer à une analyse dense, subtile, approfondie de leurs mobiles, de leurs pulsions, de leurs sensations et sentiments. » 

A-t-il réalisé un « savant montage », ainsi que le lui demande Philippe Jousserand ? Et le comédien de répondre qu’il ne le sait pas. Ce qu’il voulait surtout, c’était un fil conducteur : « Au théâtre, il faut qu’on suive, que ce soit rapide. Le spectateur n’a pas le temps de réfléchir, il doit comprendre tout de suite ! » C’est donc cette exigence qui l’a guidé dans le choix des textes. Il s’en est tenu à Un amour de Swann, dont il a choisi les épisodes suivants : Le coucher du soir à Combray, La madeleine, Tante Léonie, Les asperges, Le côté de Combray, Le côté de Guermantes, L’apparition de Gilberte, Le petit noyau des Verdurin, La sonate de Vinteuil, Odette de Crécy : un amour de Swann, Les catleyas. Selon le comédien, les longues phrases « ondulantes » de Proust, d’une grande qualité musicale, ont été écrites pour être dites à haute voix. Le souci de la musicalité de la phrase, les incidentes, les retours en arrière, les réflexions imbriquées dans le continuum de la période, révèlent que « c’est très bien ficelé, très savant et [que] ça demande une respiration particulière ». Tous éléments qui renvoient au travail de l’acteur, technicien de la parole. « Quand j’ai une phrase longue, il faut qu’elle aille jusqu’à sa fin. Si on la coupe, ça ne veut plus rien dire. »

Le comédien souligne encore l’humour et l’ironie de l’écrivain qui confine presque à la méchanceté lorsqu’il met en scène certains personnages. Mais, pour lui, Proust est surtout un grand sensuel. Certes, il ne parle que du temps qui passe ou qui ne passe pas,  mais c’est un temps que l’on ressent, créant de l’étonnement ou de l’ennui. Il l’éprouve comme les parfums, les couleurs. Et de donner, pour conclure l’interview, l’extraordinaire description des asperges : « mais mon ravissement était devant les asperges, trempées d’outre-mer et de rose et dont l’épi, finement pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au pied — encore souillé pourtant du sol de leur plant — par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leur farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum. »

Dans un extrait de la Note d’intention de son spectacle, Jacques Sereys explique pourquoi il a choisi le premier tome de La Recherche : « Le premier roman de La Recherche, Du côté de chez Swann, constitue le début de l’histoire. Il contient tous les thèmes importants de l’œuvre ; celui de la mémoire, celui de l’enfance, celui de l’amour. On assiste à l’éveil d’un être, à ses rapports avec ses parents, avec ses amis, avec des domestiques. La plongée dans cette abondante mémoire ressuscite une farandole de personnages savoureux, typiques, cocasses, dont se sert l’auteur pour brosser le tableau d’une société complexe, redoutable et vaine, que le récit à haute voix permet de faire revivre avec ses défauts, ses ridicules, ses finesses, sa malice et sa vulgarité. »

Vêtu sobrement mais élégamment d’un costume marron et d’une chemise blanche, éclairée d’un foulard de soie de la même couleur, le comédien évolue dans un décor constitué par les pages manuscrites de La Recherche et créé par Pierre-Yves Leprince. Selon les épisodes, elles glisseront de jardin à cour, permettant à Jacques Sereys de rapides éclipses. Et c’est un peu comme si l’on feuilletait le livre. La mise en scène, sobre et sans effets, évite l’écueil de la lecture académique immobile. Parfois, Jacques Sereys s’assiéra sur des praticables en bois, disposés çà et là, notamment lors de la scène dans le coupé entre Odette et Swann, quand ce dernier dispose de nouveau le catleya déplacé par un choc de la voiture. Sous une lumière bleutée, et tandis que l’on entend le trot des chevaux, il fait merveille en fermant les yeux : « Vous êtes fou ! Vous voyez bien que cela me plaît », murmure la cocotte. A d’autres moments, il ressuscite avec beaucoup d’humour le salon de la Patronne en mimant son rire si particulier : «  -, Elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d’oiseau […] plongeant sa figure dans ses mains […], elle avait l’air de s’efforcer de réprimer, d’anéantir un rire qui, si elle s’y fût abandonnée l’eût conduite à l’évanouissement. » Les bruitages nous feront entendre la sonnette annonçant la venue de Swann à Combray, les conversations des convives lors du dîner du soir ou dans le salon des Verdurin. La réalisation sonore de Michel Winogradoff nous transporte encore au temps de Reynaldo Hahn et ponctue musicalement  la succession des épisodes. Le baiser du soir, le parler de Françoise, les ridicules maladifs de tante Léonie, la saveur mémorielle de la madeleine, les « voluptés particulières » de la petite phrase, « secrète, bruissante, divisée », le désamour de Swann nous sont restitués grâce à la palette d’un comédien qui sait passer du rire aux larmes avec une aisance désarmante et une grande justesse de ton. On l’écoute et on se dit que Proust n’est pas difficile, que ses personnages existent et sont vivants. Léger, malicieux, désinvolte, élégant et sensible, Jacques Sereys sert ainsi de la façon la plus accessible la langue de Proust.

 

 

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

M
Bonjour Catheau,

je trouve déjà que c'est une performance que de tenir la scène tout seul. J'admire ces artistes. C'est chargé en émotions . On le ressent en vous lisant
Répondre
C
Proust suscite de grandes passions. Ce spectacle en témoigne.

Présentation

  • : Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche