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18 avril 2021 7 18 /04 /avril /2021 08:46

Dans Sodome et Gomorrhe, au Chapitre deuxième, dans la partie « Les plaisirs de M. Nissim Bernard » (pp. 846-850 dans l’édition de La Pléiade, et 88ème lecture par Coraly Zahonero), le Narrateur, en séjour à Balbec,  fait le portrait de deux personnages qui sont deux « jeunes personnes » réelles : les « courrières », Melle Marie Gineste et Mme Céleste Albaret, sa sœur. Dans ces très belles pages, on peut voir un hommage appuyé de l’auteur à celle qui fut son « ange » ainsi que la définit Philippe Sollers. Il s’agit bien sûr de Madame Odilon Albaret, la femme du chauffeur de taxi de Proust, engagée en 1914 et qui demeura fidèle à ses côtés jusqu’à sa mort. De simple  « courrière », commissionnaire qui porte les ouvrages dédicacés chez les amis et relations de l'écrivain, elle devint une présence indispensable. Elle est semblable à « la servante au grand cœur » que chante Baudelaire dans son poème, celle qui est « Grave, et venant de son lit éternel/ Couver l’enfant grandi de son œil maternel ».

Ce passage très amusant brosse le portrait de ces deux sœurs, issues « des hautes montagnes du centre de la France », qui avaient gardé la nature de l’eau qui passait sous la maison et le moulin de famille. Ainsi, Céleste, « plus molle et languissante » avait cependant « de terribles retours de bouillonnement où sa fureur rappelait le danger des crues et des tourbillons liquides qui entraînent tout, saccagent tout ». Cette scène nous donne à voir le petit déjeuner du Narrateur au cours duquel il est réprimandé par Céleste parce qu’il jette son croissant ou répand son lait. Usant de comparaisons zoologiques qui vont de l’oisillon au serpent ou du papillon à l’écureuil, la jeune « courrière » donne ici l’image d’un Narrateur qui oscille entre le « petit diable noir », le « seigneur », le « pauvre ploumissou », et qu’elle traite encore de « rosse des rosses » tout en évoquant « son immense majesté » et « sa bonté encore plus profonde ». On sait que dans son livre d’entretiens avec Georges Belmont, intitulé Monsieur Proust, et paru en 1973, Céleste Albaret n’a jamais démenti cette page, témoignant ainsi de la véracité de son propre portrait et des comportements déconcertants de Proust, entre caprices exigeants et extrême gentillesse, ce qui était d’ailleurs un sujet de plaisanterie entre le maître et sa servante, je devrais dire plutôt sa gouvernante.

Dans cet extrait, pour cesser de parler du comportement de M. Nissim Bernard avec le jeune commis, qui choque Marie Gineste, le Narrateur évoque son père travaillant « nuit et jour ». Et Marie de lui répondre : « Ah, Monsieur, ce sont des vies dont on ne garde rien pour soi, pas une minute, pas un plaisir ; tout, entièrement tout est un sacrifice pour les autres, ce sont des vies données. » Une phrase qu’on ne peut manquer d’appliquer à Céleste qui, dans Monsieur Proust, exprime ce que fut son existence d’une tout autre manière, sans insister jamais sur le sacrifice d’une vie privée auquel elle consentit : « Dix années, ce n'est pas si long. Mais c'était M. Proust, et ces dix années chez lui, avec lui, c'est toute une vie pour moi ; et je remercie le destin de me l'avoir donnée, parce que je n'aurais pu rêver d'une vie plus belle. » Et quand Proust s’étonnait de son dévouement : «  Voyons, chère Céleste, vivre tout le temps la nuit, ici, avec un malade, cela doit être bien triste ? » Et elle de le contredire : « Et moi je protestais. Il s'amusait, mais il avait deviné bien avant moi ce que cette existence représentait pour moi. C'est difficile à exprimer. C'étaient son charme, son sourire, sa façon de parler, avec sa petite main contre sa joue. Il donnait le ton comme une chanson. Quand la vie s'est arrêtée pour lui, elle s'est arrêtée aussi pour moi. Mais la chanson est restée. » Magnifique hommage d’un « cœur simple » à son maître !

On retrouvera Céleste comme personnage dans La Prisonnière (p. 131, La Pléiade). Parlant de la poésie d’Albertine, le Narrateur la compare  à celle de Céleste qui lui apparaît bien supérieure. Ne la décrit-il pas comme « une poésie moins étrange, moins personnelle que celle de Céleste Albaret par exemple » ? Et de poursuivre : « Jamais Albertine n’aurait trouvé ce que Céleste me disait : « Ô majesté du ciel déposé sur un lit ! » Car, si Céleste trouve que les poèmes de Saint-John-Perse ressemblent à des « devinettes », le Narrateur reconnaît qu’elle et sa sœur « étaient pourtant aussi douées qu’un poète, avec plus de modestie qu’ils n’en ont généralement. »

On sait que Proust écrivit un poème à sa fidèle servante, nièce de Mgr Nègre, l’archevêque de Tours, ce qui stupéfiait Françoise, laquelle qualifiait Céleste et sa sœur d’ « enjôleuses » :

« Grande, fine, belle et maigre,
Tantôt lasse, tantôt allègre,
Charmant les princes comme la pègre,
Lançant à Marcel un mot aigre,
Lui rendant pour le miel le vinaigre,
Spirituelle, agile, intègre,
Telle est la nièce de Nègre. »

Un poème qui résume bien ce que fut cette femme qui devint à sa manière la confidente de Proust et qui jugeait avec perspicacité les relations de son maître. Elle tint tête à Gaston Gallimard qui voulait être reçu par Proust le jour de la remise du Goncourt ; elle jaugeait sans indulgence André Gide qu’elle n’aimait pas « avec ses airs de faux moine » ; intuitive, elle commentait avec finesse les retours de soirée de son maître ; inventive, c’est elle qui lui soumit l’idée des béquets pour insérer les corrections dans l’œuvre manuscrite.

Le passage de Sodome et Gomorrhe, que l’on a parfois considéré à tort comme fictif, apparaît donc capital pour comprendre Céleste Albaret. Il se clôt de manière superbe, avec un retour sur la métaphore liquide utilisée au début : « Car à certains moments, frémissante, furieuse, détruisant tout, elle était détestable. On prétend que le liquide salé qu’est notre sang n’est que la survivance intérieure de l’élément marin primitif. Je crois de même que Céleste, non seulement dans ses fureurs mais aussi ses heures de dépression, gardait le rythme des ruisseaux de son pays. Quand elle était épuisée, c’était à leur manière ; elle était vraiment à sec. Rien n’aurait pu alors la revivifier. Puis tout d’un coup la circulation reprenait dans son grand corps magnifique et léger. L’eau coulait dans la transparence opaline de sa peau bleuâtre. Elle souriait au soleil et devenait plus bleue encore. Dans ces moments-là, elle était vraiment céleste. »

 

A l’occasion de cette 88ème lecture par Coraly Zahonero de la Comédie-Française, évoquant Céleste Albaret, j’ai écouté Marianne Denicourt dans une lecture d’extraits de Monsieur Proust à la Maison de la Poésie. Je vous la recommande.

 

 

 

 

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commentaires

N
Sur France Culture, l'émission "Les grandes traversées" a consacré en 2019 une série d'émissions à Céleste Albaret.<br /> https://www.franceculture.fr/recherche?q=celeste+albaret
Répondre
C
France-Culture, une mine d'informations, en effet !

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