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3 octobre 2020 6 03 /10 /octobre /2020 15:00

En l'église Saint-Sulpice de Rou, Dany Lecènes, François Folscheid, Catherine Thévenet

Lors des Journées du Patrimoine 2020, les 19 et 20 septembre, Dany Lecènes, François Folscheid et moi-même avons proposé une lecture poétique, intitulée Pierres et Lueurs. C’est la troisième fois que nous sommes accueillis dans les petites églises Saint-Sulpice de Rou et Sainte-Croix de Marson dont nous aimons l’harmonie et la sérénité.

Les textes que nous avions retenus étaient soit en cours d’écriture (Cairns pour Dany), soit en voie de publication (Gravir le silence pour François), soit encore des inédits ou des textes appartenant à de précédents recueils pour moi. Les poèmes alternaient avec des virgules musicales, jouées à la flûte alto, au tambourin, au mélodica, au métallophone par Dany.

Nous avions disposé une table devant nous, agrémentée de bougies blanches. Avant la lecture de chaque poème, l’un d’entre nous y déposait un galet blanc, pour une "poésie en lambeaux de lueurs" ainsi que l'écrit François Folscheid.

François a débuté cette lecture en faisant cette proposition : « Si la lueur de l’aurore, nous éclaire jusque dans/ notre sommeil, alors nous saurons faire chanter/ l’inachevé de nos jours ; alors nous saurons faire/ danser l’insuffisance de ce qui est. »

Dany a évoqué « la pierre d’automne », celle dont la « corne fabuleuse » offre « Mille écus d’or jetés/ Sur le sol résigné/ Pour acheter/ Le sommeil des veilleurs ».

Car, selon François, il faut « Renaître par la terre. […] Un chemin de/ bonne blessure commence là, dans le chant premier/ des arbres, de l’herbe et des pierres. »

Une blessure que je célèbre « Dans l’eau pâle de mes fenêtres », quand je perçois « A la fenêtre close et grise/ le choc sourd des illusions frappées en pleine face/ sur le sang des clématites violines/ et les épines bleuies de la passiflore cruelle ».

Une angoisse qui est aussi celle de François, disant « La grande nuit mauve », « l’angoisse de la mort », sauvée par « la trousse de secours : un visage, le chant/ d’un oiseau, un galet poli par le vent. »

Dany a proposé une première pause musicale à la flûte alto avec Musette, de Esprit-Philippe Chédeville.

Dany Lecènes à la flûte

Puis nous avons célébré le cercle. Moi d’abord, avec « le soleil en suspens/ Comme une bille de bilboquet » et « parfait comme le rond de Giotto », qui sombre « Au péril de la mer/ Dans le fossé mystérieux du monde/ Au-delà de moi-même ». Puis François qui affirme que « Toujours nous reviendrons au cercle […] – parce que tout est contenu dans la lentille d’eau du/ regard : le toi et le moi, l’avant et l’après, l’amour et son retrait. »

Dany a fait alors parler la « Sixième pierre du Cairn de la patience »,  la « Pierre du milieu » : « Sur moi on a bâti un homme/ Et une femme », dit-elle. Elle recèle « Un jardin des délices/ Pour un avènement/ Infiniment/ Présent ». Une euphorie de l’amour que je reprends dans « Le cœur d’amour surpris », quand « Violemment/ Insolemment/ A soudain resurgi/ […] « Le souvenir vibrant/ […] Du bel arc électrique/ Jailli à l’improviste/ […] Qui consuma nos corps ».

Pour une deuxième pause musicale, Dany a joué Boulavogue au tin twistle.

François a ensuite poursuivi son exaltation - exhortation - de la terre : « Terre profonde, houille pleine – te creuser, / encore et toujours. / […] faire renaître le songe/ […] revenir à ton poumon de lenteur pour un plus haut dénouement. »

Avec la « Deuxième pierre du Cairn de la patience », Dany établit un lien entre la Beauté et la souplesse du chat. Tel Atlas, il supporte la nue « L’air de rien/ Dans l’air/ Jusqu’à l’entaille du zénith/ Qui n’est rien d’autre/ Qu’une arabesque/ Rêvée ».

Je reprenais ce thème du chat et de l’arabesque avec mon poème « Paresse des journées », expression d’une infinie lenteur : « […] Déliées arabesques aux doigts de la danseuse/ Etirement du chat sur les heures soyeuses/ Métamorphose ailée pesantes amoureuses […] La plume à l’encre bleue toujours recommencée/ Que naissent enfin les mots au secret alphabet ».

Dany proposait alors une improvisation au métallophone.

La lenteur était soulignée de nouveau par François et sublimée par la couleur : « […] Aurore, couchant – déité : une force lente irradie/ quand le temps se contemple, mais quelle lueur se/ lève quand le sang du ciboire se dissout ? Etre aussi nu que le blanc, respirer aussi grand/ Que le bleu, et mourir aussi dense que le noir, pour/ Pour porter loin au-dedans le rebond de lumière. »

Et Dany de poursuivre en continuant d’aspirer à la beauté : « […] Puisque la beauté s’entrevoit,/ Que la grâce effleure,/ Et que le cœur est lourd/ Aux jours absurdes/ De l’inespérance. »

Une aspiration et une angoisse existentielles reprises par François : « […] Rive extrême de soi quand tout se dénude et se/ retire, quand le soir se cuivre du sang immense de/ l’inconnaissable. » Et pourtant l’espoir persiste : « […] Le monde ne tient qu’à ce fragment d’aurore,/ cette lueur de fanal au bout de l’irrémédiable. »

C’était à moi de continuer avec le poème « Hortus conclusus », plongeant dans les profondeurs de l’intimité : « […] Au cœur de mon corps/ Verger de pommes d’or/ Au nadir de moi-même/ Un jardin clôturé/ Et nul/ N’en ouvrira/ La porte/ Etroite ».

Une quatrième pause prenait place avec Dany au mélodica et un premier extrait de son Bestiaire des tout-petits.

François évoquait alors son arbre, celui qui est un recours pour lui : « […] Mon arbre plie mais n’abdique : il cherche ce/ qui murmure, suinte et ruisselle encore sous la terre/ et les pierres. »

Dany le suivait dans cette voie avec la « Quatrième pierre du Cairn de la patience » : « Prière m’est faite/ De me faire arbre/ La fontaine de mon ombre/ Abreuve/ Les humus inférieurs […] »

Et, pour ma part, avec « Tu seras mon arbre », je célébrais « L’arbre dans la fenêtre » qui « s’offre à moi le matin/ Il est toujours le même/ mais il est différent/ selon les ciels changeants […] Tu seras mon arbre/ disait Apollon à Daphné/ et moi je le redis/ à mon haut fût fidèle ».

Avec un quatrain plein de légèreté, extrait de Il pleut des grâces, Dany exaltait la magie de l’hiver : « Champ de neige pour rires d’enfants clochettes/ Flocons épinglés sur squelettes d’arbres/ Hiver en ruisseau de larmes abîmées/ Vertige suspendu, éclaboussures à marier. »

A la flûte soprano, Dany jouait alors Sheebeg and Sheemore de Turlough O’Carolan.

François de nouveau interrogeait : « […] De mille têtes de feu, nous frappons la porte/ invisible, mais seul le froid de l’énigme nous/ répond. » Et pourtant « Dans la nuit haute, seuls les trembles font/ douceur habitable. »

Alternativement, nous avons dit alors, deux par deux, les vers de mon poème, « Harmonia mundi » : « La musique des sphères/ La caresse des mères/ […] L’odeur du seringa/ Le rond de l’oméga […] Des éclairs du divin/ Au cœur du quotidien ».

Après une improvisation aux grelots, Dany évoquait la « Septième pierre du Cairn de la patience », «  […] Pierre sage/ Pierre folle/ En laquelle sont gravés/ Les jours passés […] Si rose/ Qu’on glose/ Sur ses guerres/ Closes/ A l’heure dernière/ Où tout repose ».

Et c’était à mon tour de décrire le « Rosier d’octobre » : « […] Entre les tombes/ Entre les morts/ Le rosier rejaillit/ L’espace d’un matin/ Au creux de ses pétales/ De sa peau automnale/ Voilà qu’ici repose/ L’éternité enclose ».

Pour une nouvelle pause, Dany jouait Vaudeville à la flûte piccolo.

Et, une fois encore, avec la « Première pierre du Cairn de la patience », Dany rendait les honneurs à la Beauté : « Elle est celle que nul ne jette/ A pour nom Beauté […] Elle est celle avant celle du tombeau/ Celle de l’aurore d’aimer/ La prière solide/ Le mot initié/ Beauté/ Que nul ne dit sans plier/ Les genoux ».

Après les questions, l’angoisse, la peur, François nous conduisait sur un chemin ouvert, vers autre chose : « Non point le serré des peurs, des croyances ;/ […] mais la montée de l’aube dans/ le calme des vitres, l’odeur du bois dans les paumes/ du repos – tout ce qui s’ouvre à grandes brassées en/ écume de joie […].

Je poursuivais dans cette voie avec « Métamorphose », évocation d’une âme-papillon : « […] Doux rêve flottant/ Mystérieux moment/ Mon âme qui ose / Sa métamorphose ».

Un mouvement confirmé par Dany et sa « Deuxième pierre du Cairn des saisons » : « […] Plus ubéreuse qu’aucune autre/ Radieuse/ Une âme palpite en moi/ Une humanité/ A prétendre/ Pour laquelle je fiance/ Mes plaintes quaternaires/ Aux refrains allègres/ D’un enfant/ Joie ».

François concluait cette lecture poétique avec deux extraits, toujours de Gravir le silence. Il y dit la poésie qui avance  « A pas heurtés, la poésie en lambeaux de lueurs/ dans la nuit du monde ». Il nous invite à « Y chercher le glas de nos peurs, de nos/ renoncements. Y chercher la lampe, le phare de/ brume dans son éclat d’oiseau ébloui. » Il y rêve de ce lieu ardemment désiré : « […] Ce serait pure présence : un chant d’oiseau/ aurait brisé la vitre qui nous sépare de nous-mêmes. »

En ces temps difficiles où la maladie est une menace diffuse, il peut sembler hasardeux de dire avec Jean-Pierre Siméon que « la poésie sauvera le monde ». A nous trois cependant elle apparaît bien comme un recours, un havre, un baume et une consolation. Et c’est bien cela qu’elle était pour Alicia Gallienne, jeune poétesse morte d’une terrible maladie, à l’aube de ses vingt ans, au petit matin du 29 décembre 1990, et dont Gallimard a publié cette année les poèmes sous le titre L’autre moitié du songe m’appartient. Elle y écrivait :

« Vous avez mille fois raison

Si vous pensez qu’écrire me rassure

C’est l’unique soulagement

Et le plus subtil de tous

Il y a chaque jour des mots à accomplir »

 

 

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commentaires

N
Hommage à tous, passeurs de sensibilité qui font vivre la poésie.
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C
Merci à vous, Noune ! Passeur, c'est un beau rôle.
E
Oui voilà une lecture bien agréable pour vous et dans un décor qui inscite au recueillement ! . Un temps à rester chez soi bien au sec . Bonne soirée à toi et à Alain , je vous embrasse bien , Christiane ,
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C
Oui, ces petites églises, humbles comme la violette, sont un bel écrin pour nos poèmes.
M
Des poèmes qui se répondent de magnifique façon. <br /> <br /> Merci Catheau
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C
Nos écritures étant différentes,nous avons essayé de les harmoniser au mieux. Merci, Martine, de votre commentaire.
S
Une lecture digne d'une méditation poétique. Quel bel article. Accepteriez--vous de publier votre poème sur l'arbre sur Facebook et dans le groupe Lettres à un arbre?
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C
Merci, Suzâme. Oui, je vais partager mon poème sur l'arbre afin d'agréer à votre demande.

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