Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
23 avril 2018 1 23 /04 /avril /2018 17:01

 

 

Je viens de lire Les Nids de Van Gogh d’Evelyne Larcher, alias Mansfield, dont je suis le blog (Le blog de Mansfield) depuis longtemps. J’apprécie beaucoup les billets qu’elle écrit, bien souvent des instantanés pris sur le vif : « Instants de grâce, parcours chahutés, affirmation de soi. J'aime saisir ces moments dans la vie qui font vibrer et se sentir vivant », ainsi définit-elle le propos de son blog qui évoquera aussi bien des pas dans la neige que Paris sous la pluie. Comme l’artiste néo-zélandaise, Katherine Mansfield, dont elle a pris le pseudonyme, Evelyne Larcher puise son inspiration dans l’observation minutieuse de son quotidien. Et comme la nouvelliste, née à Wellington, et qui vécut loin de son pays d’origine en Italie et en France, la Guadeloupéenne Evelyne Larcher vit loin  des  Antilles et de sa terre natale Casablanca.

Aussi étais-je curieuse de lire son premier roman publié en 2017 chez Librinova, qui lui a décerné en février 2018 le second prix ex-aequo de son « Prix des étoiles ». Intitulé Les Nids de Van Gogh (un titre très intrigant), le livre raconte l’histoire d’Autumn, une jeune femme de trente ans qui prend des vacances hors-saison, en automne, à L., « entre Saint-Malo et Cancale », pour se remettre d’une rupture amoureuse avec son amant Clovis. Dans l’hôtel de Mme Dubreuil, qui semble porter un lourd secret, elle rencontre Hervé dont elle s’éprend. La relation entre eux a du mal à s’établir car la voyageuse est « désorientée dans la liberté » et le garçon fuyant. Ce dernier a ses quartiers dans l’hôtel et il vit sous le regard et sous la coupe de la patronne des lieux. Après bien, des mystères (comment est morte Gaëlle, la fille de Mme Dubreuil ?), des manipulations (pourquoi Clovis, l’ancien compagnon d’Autumn se retrouve-t-il à l’hôtel ?), des révélations (une photo de groupe), l’héroïne parviendra au but de son parcours vers « la lumière », troisième partie du roman.

L’originalité de l’œuvre est qu’elle est placée sous les auspices de Van Gogh et notamment de son œuvre picturale, Les Nids, huiles et encre, datant de 1885-1887, qui donne son titre au roman. On sait que les parents du peintre avaient un grand amour de la nature qu'ils avaient transmis à leurs enfants. Selon sa sœur, Vincent aimait à regarder les oiseaux et connaissait l'emplacement de leurs nids. Cette passion venue de l'enfance l'a sans doute inspiré quand il a peint Les Nids. Une reproduction d’un de ces tableaux sous la forme d’une affiche est présente dans le bar de l’hôtel de Jeannie Dubreuil et fascine Autumn : « Je levai la tête et découvris le poster d’une exposition datant de deux ans déjà. Les Nids d’Oiseaux, de Vincent Van Gogh. C’était prodigieux. Je ne parvenais pas à m’en détacher. Certains, vides, avaient la noirceur de l’abîme, d’autres comblés pour la couvaison, la chaleur d’un foyer. » Tout le roman sera irrigué par cette présence picturale.

Dans une interview, Evelyne Larcher explique la genèse de son roman. Après avoir eu l’idée d’une « romance » dans laquelle les personnages ne peuvent avancer faute d’oublier un lourd passé, elle a pensé à Van Gogh : « Je cherchais ce qui représentait le mieux la famille et pouvait intervenir au moyen d’affiches dans l’hôtel, de manière récurrente. Van Gogh avec ses Nids s’est imposé. » C’est ainsi qu’au fil du déroulement de l’intrigue qui voit Autumn s’installer dans le cocon de l’hôtel et y faire sa place, les deux premières parties s’appellent « Les Nids », puis « Les Œufs ». Pages 131 et 132, il est bien question des « membres de la famille, du nid que constituait l’hôtel ». La narratrice explique la passion de Mme Dubreuil pour Les Nids en ces termes  « Nidation, couvée, famille, un sujet sensible… Au moins là, et si par malheur elle avait perdu sa fille, je percutais ! »

En quête de la résolution du mystère de la mort de Gaëlle Dubreuil qu’elle cherche à percer, préoccupée par le chiffre trois qui permet différentes combinaisons des personnages, la narratrice songe : « Hervé, Gaëlle, Jeannie Dubreuil, ou Hervé, Gaëlle, Camille, ou encore Hervé, Gaëlle, Alice. C’étaient trois prénoms juxtaposés comme trois œufs confortablement disposés dans l’un des Nids de Vincent, mon préféré sur l’affiche derrière le bar. J’avais en tête l’huile sur toile visible au musée d’Otterlo. Au cœur d’un tableau aux tons inégaux, froids au premier regard, trônaient trois œufs fantastiques, irréels, touchés par la grâce. »

Découvrant une carte postale sur un guéridon et consacrée au musée d’Amsterdam, elle précise : « Sais-tu que Van Gogh collectionnait des nids sur des étagères ? » La pensée de la narratrice est donc envahie par l’œuvre du peintre : « Je pensais à des champs de blé dans l’éclat absolu du plein été. Le peintre n’était pas loin qui emplissait ma tête de hachures, de brins douillettement entremêlés, symboles de paix et d’harmonie. Ce à quoi nous aspirions tous à l’hôtel. » En outre, les discussions des protagonistes portent souvent sur l’art du peintre.

Si l’œuvre de ce dernier est bien au cœur du roman et l’éclaire, elle donne aussi l’occasion à l’auteur d’analyser ses toiles avec finesse : « Vois-tu la correspondance entre le bleu des œufs et les verts dans le fond ? L’artiste a créé un bel éclairage tout autour, de l’orange, du rouge, quelques touches cuivrées. Ca reste intimiste, ça n’éblouit pas. » Un dialogue entre Camille et Autumn s’attarde encore sur l’art du peintre : « Chez [lui] les bateaux ont des coques de toutes les couleurs, rouge, bleu, vert, jaune. Elles rappellent des fleurs. Il usait de pointillés, d’obliques, de cercles, de parallèles. Il exprimait beaucoup de choses : l’absence de vent, la chaleur, la vitesse. Il reproduisait le mouvement, le vivant. Ses tableaux sont un spectacle. » J’ai beaucoup aimé cette intimité entre le peintre et l’écrivain.

L’auteur précise encore que le peintre « s’est invité dans l’histoire avec ses Lettres à Théo, en tant qu’interlocuteur privilégié. » De nombreuses citations de la correspondance de Vincent à son frère Théo ponctuent en effet l’histoire d’Autumn : une manière originale pour Evelyne Larcher d’allier l’écriture à sa passion pour Van Gogh. Ces renvois au peintre hollandais lui donnent l’occasion de parfaire le portrait des personnages. Brossant celui d’Hervé, elle écrit : « J’avais essayé de reconstituer son parcours avec la patience des voleurs de feuilles et de brindilles, des bâtisseurs d’abris. » Décrivant Alice qui travaille dans une librairie et « volait au jour sa lumière », la narratrice fait appel à Van Gogh : « Elle a trente ans, se trouve au seuil de la période où elle se sent en pleine force, plein[e] de jeunesse de courage, mais elle a derrière elle une portion de sa vie. Elle est triste, ceci ne viendra jamais plus. » De plus, les citations lui permettent de commenter certaines actions. Ainsi, au moment où Hervé et l’héroïne sont sur le point de s’avouer leur amour, Autumn déclare : « Tu acceptes d’idée d’un rapprochement. Tu tires un trait sur ton passé, « Il s’agit de croire et d’aimer ». […] Bravo l’artiste, même ses écrits traversent le temps ! » Un va-et-vient fréquent entre les personnages et le peintre qui donnent un rythme particulier au roman.

Ecrit en focalisation interne, Les Nids de Van Gogh m’a de surcroît intéressée car il me semble que l’auteur y a mis beaucoup d’elle-même. D’ailleurs l’héroïne n’est-elle pas pharmacienne comme elle ? Mais j’ignore si ce que celle-ci dit de son métier (« J’avais choisi la pharmacie pour ne pas « faire psychologie »), l’auteur le revendique aussi. Découvrant sur « la toile » un portrait d’Evelyne Larcher, je me dis qu’Autumn doit lui ressembler : cette dernière ne possède-t-elle pas un « teint cannelle [et des] cheveux en distribil ? » Plus loin, la narratrice parle d’elle-même, « métisse, au crin roux et moussu ». Elle dit plus loin : « J’étais une gourmandise, un piment doux des îles, un chutney. »

La narratrice évoque au début du livre « des pays chauds, des mers turquoise saluées par des palmiers », nostalgie peut-être des Antilles des origines, d’où Mansfield (la blogueuse) nous envoie des photos de ses vacances. J’ai noté un beau passage qui décrit Camille se promenant avec Autumn sur la promenade de Dinard, balade qui projette l’héroïne vers d’autres lieux aimés : « Nous déambulions au plus fort de l’automne au bord d’une plage désertée par les touristes. Silence, sel, iode et lueurs nocturnes, diffuses. Je n’avais pas eu à fermer les yeux pour me projeter à Sainte-Rose en Guadeloupe, pour m’y réfugier. Un rivage en rappelle toujours un autre. Je retrouvai des odeurs, des sensations. Je visualisai un coin de littoral caribéen peu fréquenté dès septembre, offert aux pélicans et aux bateaux de pêche. Concession au climat, températures mises à part, le vent marin. Il répandait une haleine poivrée, piquante, à Dinard, tiède et sucrée sous les tropiques. » La nostalgie est ici évidente !

Outre de belles descriptions de la nature bretonne, comme celle du rocher aux oiseaux près de Fort-La-Latte, Evelyne Larcher nous propose encore une analyse aiguë des sentiments. Je pense notamment à la manière dont la narratrice perçoit sa douleur amoureuse : « J’avais décidé de garder la douleur comme un fœtus qu’on ne veut pas sacrifier. Elle grandirait, prendrait le temps qu’il faudrait. Elle glapirait la tête en bas, dégoulinante et gluante, le jour de la rupture du cordon qui nous attachait ensemble. On ne peut pas se défaire de ce qui vient de soi, qu’on enfante et qui pointe, distend le ventre et se voit. » Dans une interview, l’écrivain confie qu’elle « taquine le clavier de [son] ordinateur comme une thérapie. « Tous les récits qui racontent les combats de l’être humain, ses défaites, ses victoires et sa résilience me passionnent » poursuit-elle. Il me semble que le personnage d’Autumn, avec ses doutes, ses hésitations, ses renoncements, sa quête de vérité, en est la parfaite illustration.

Alors, si l’intrigue complexe - pour ne pas dire compliquée - de ce roman m’a tenue à distance de l’histoire dans laquelle je ne suis pas entrée, si je me suis un peu perdue parmi les personnages (d’autant plus qu’Hervé a un jumeau !), j’ai aimé la relation passionnée de la narratrice avec Van Gogh. Et, avec l’auteur, je souscris sans réserve à la phrase du peintre hollandais : « Avant le tableau, il y a l’humain. »

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

M
C’est vrai qu'il y a un méli mélo de situations et de personnages. La description de la nature m'a emportée là-bas dans les embruns, la lande, la plage,le vent et le bruit des vagues. J'ai également apprécié la peinture des caractères.<br /> Et puis<br /> Je suis fan de Van Gogh<br /> :)
Répondre
C
Que vous aimiez Van Gogh ne m'étonne pas du peintre que vous êtes !
E
Oui j'aime cette peinture : les nids d' oiseaux que je ne connaissais pas et bel article bien intéressant ! . J'ai regardé l'émission sur la 13 mais un peu trop littéraire pour moi . Bonne semaine chère Cathy ,
Répondre
C
Oui, c'est Adèle Van Reeth, qui fait aussi une émission de philosophie sur France-Culture. C'est toujours très intéressant. Je ne connaissais pas non plus Les Nids d'oiseaux de Van Gogh avant d'avoir ce le roman. A bientôt.
M
Merci Catheau pour cette analyse très détaillée, la plus détaillée de toutes celles que j'ai lues, et ce bien que l'histoire ne vous ait pas accrochée. Vous avez pris le temps de la recherche et de l'analyse, ce dont je vous remercie. Je suis impressionnée par votre travail et vos remarques me sont précieuses. Elles me permettront de progresser dans ma passion pour l'écriture.
Répondre
C
C'est moi, Mansfield, qui suis impressionnée par votre premier roman et votre entreprise d'écriture. Je pense que vous n'avez qu'une envie, c'est de continuer dans cette voie !

Présentation

  • : Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche