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17 février 2018 6 17 /02 /février /2018 18:53

 

 

La source la plus ancienne, qui mentionne en 1605 Le Jardin des délices terrestres de Hieronymus van Aaken, dit Jérôme Bosch (1450 environ-1516), l’évoque sous le titre De la gloire vaine et du goût éphémère de la fraise et de l’arbousier. Le fruit rouge apparaît en effet dans le panneau central mais les historiens de l’art préfèrent le titre plus générique du Jardin des délices terrestres. Dans ce célébrissime triptyque (1503-1504), très apprécié du très catholique Philippe II d’Espagne,  le souverain espagnol lisait « une satire peinte des péchés et des délires des hommes ». Réflexion sur l’humanité, « miroir aux princes » réservé à l’instruction des puissants, « miroir nuptial » montrant aux jeunes mariés la voie à suivre, vision utopique d’un monde non corrompu par le mal, toujours est-il qu’à travers les siècles, on n’a cessé de s’interroger sur le sens et la symbolique complexe de ces trois panneaux : celui de gauche représente la création d’Adam et Eve et le Paradis d'avant la Faute (qui n'est pas représentée) et celui de droite une sorte d’« enfer musical », habité d'instruments et d'objets créés par l'homme ; quant au panneau central, il met en scène le triomphe des délices et des plaisirs de la nudité et de l’amour, dans un monde utopique qui n'aurait pas connu le Péché originel.

C’est ce questionnement passionnant sur le tableau que la troupe circacienne québécoise des 7  Doigts présentait vendredi 16 février 2018 au théâtre Le Dôme à Saumur, dans un spectacle époustouflant de beauté, de poésie et d’inventivité, intitulé Bosch dreams. Détournant l’expression « unis comme les cinq doigts de la main », le nom de la troupe souligne les liens étroits qui unissent les artistes, combinant leurs personnalités et leurs expériences diverses avec « la charmante maladresse d’une inhabituelle main à sept doigts ».

Pourtant de maladresse, on n’en trouve guère dans ce spectacle total qui s’attache à renouveler le cirque tout en explorant le champ de la recherche esthétique et technique. Attachée à promouvoir « une poésie visuelle » et « la magie des formes », pratiquant un art du mélange qui associe les formes hybrides du théâtre, de la danse, de la poésie, de l’acrobatie, visant la pureté du geste et du mouvement, la troupe des sept interprètes (Héloïse Bourgeois, Sunniva Lovlans Byvard, Evelyne Lamontagne, Jorge Petit, Matthias Umaerus, William Underwood, Vladimir Amigo) a trouvé avec le triptyque de Bosch un champ expérimental riches d’infinies possibilités. Héloïse Bourgeois explique ainsi sa manière de concevoir le jeu : « On est vraiment au service d’un concept et non pas le centre du concept. Donc, il faut vraiment mettre son ego de côté et simplement servir le propos artistique. »

Ce dessein artistique original est né en 2016 dans le but  de rendre hommage aux 500 ans de la mort de Jérôme Bosch. Samuel Tétreault, codirecteur des 7 Doigts, et Martin Tulinius, directeur artistique du Theatre Republique du Danemark, ont ainsi imaginé le projet fou d’explorer l’univers « fantastique et métaphysique » du peintre médiéval en le faisant dialoguer avec Salvador Dali et Jim Morrison, tous deux fortement marqués par l’influence du peintre. Le premier avait toujours admiré au Prado Le Jardin des délices et sa toile surréaliste Le Grand Masturbateur (1929) est directement inspirée par les formes du rocher anthropomorphe du panneau de gauche. Une scène le montre ainsi dans une salle du grand musée espagnol déambulant devant le triptyque et accompagné par un gardien qui a l’apparence d’un singe. Quant à Morrison, l’influence de La Nef des fous (1490-1500) se retrouve dans les chansons de rock psychédélique des Doors, avec leur album Ship of the Fools. Le chanteur a d’ailleurs soutenu la thèse d’un Bosch adepte d’une secte libertaire. Passionné du peintre flamand, le frontman des Doors, a même écrit en 1963 un curieux mémoire visant à prouver que le peintre avait fait partie des adamites, mouvement d’hommes libérés qui pratiquaient l'amour libre, rejetaient le mariage ou le labeur et vivaient nus.

C’est le vidéaste Ange Potier qui a été chargé de créer les animations du triptyque de Bosch et il faut dire que le résultat est stupéfiant. En effet outre les mouvements des êtres du bestiaire fabuleux du peintre, la sonorisation avec le chant des oiseaux, on voit Dali et Morrison évoluer au milieu du Jardin des délices. Je retiens le superbe moment où Dali, assis sur un œuf, à gauche de la toile, admire une acrobate blonde qui se meut avec grâce et puissance dans un globe transparent. On le voit encore naviguer sur une moule noire, celle qui abrite les ébats amoureux d’un couple dénudé. On découvre aussi le chanteur des Doors, parvenu au sommet d’une des architectures élancées du panneau central, sautant dans le rond d’une clé, laquelle se transforme en cerceau qui va permettre ensuite de réelles acrobaties. On admire ainsi ces passages subtils entre les vidéos du triptyque et les évolutions sur la scène. On retiendra encore la monumentale roue de fortune présentant les tableaux de Bosch qui tourne à toute vitesse pour s'arrêter sur une toile et en donner la représentation sur scène.

Ces allers et retours constants entre le monde réel et le monde virtuel sont une des grandes réussites du spectacle. Sept artistes interprètent ainsi vingt-quatre personnages, monstrueux ou non, masqués ou non, tel l’escamoteur du tableau du même nom ou encore le charlatan dans L’Extraction de la pierre de folie. A l’avant-scène, dans une semi-obscurité, on verra se mouvoir un être monstrueux, mi-crapaud, mi-homme, qui rampera lentement du côté scène au côté jardin. Deux êtres hybrides bossus et casqués, présents tout au long du spectacle, et arborant un appendice nasal en forme de mince trompette, iront jusqu’à investir la salle et à souffler de la fumée sous le nez des spectateurs. J’ai aimé aussi le mouvement du Chariot de foin, qui perd une roue, laquelle donne l’occasion à un artiste de proposer un magnifique numéro de cerceau. Ce passage du tableau à la scène trouve sans doute son point d’orgue dans la scène « Feu et destruction ». Sur fond d’incendie apocalyptique présent dans le panneau de droite du triptyque, « L’Enfer », au milieu d’un assourdissant bruit de tonnerre, d’explosions, au sein des brasiers jaillissants, au milieu de moulins tournoyants, les acrobates montent aux mâts, sautent, roulent, tombent, exprimant de tout leur corps l’horreur et la sauvagerie de la guerre.

La trame narrative de ce spectacle hors norme est conduite par la petite fille blonde du professeur (celui qui prend la parole de temps à autre à l’avant-scène pour s’interroger sur le sens du triptyque). Tel Le Marchand ambulant, Le Voyageur ou l'homo viator, cheminant sur le chemin de la vie, elle guide le spectateur à travers l'oeuvre de Bosch. On suit donc le parcours imaginaire de cette jeune dormeuse en jupe rouge, en quête d’une balle de la même couleur, peut-être la fraise du panneau central du triptyque, que des personnages nus sont en train de manger… Ainsi, on la verra dans l’atelier du peintre, s’emparer d’une fraise que Bosch finira par lui accorder et qu’elle placera sous son oreiller. Sortie d’une coquille d’œuf à jardin, cette petite Alice au pays des délices invite le spectateur à pénétrer dans le monde mystérieux et inquiétant du peintre. La comédienne explique ainsi son rôle : « On m’a demandé d’être légère, souriante, une bouffée d’air frais » dans cet univers fantasmagorique. A la fin du spectacle, sous le regard de Dali et de Jim Morrison, elle se révèle trapéziste émérite dans un Jardin des délices, parsemé de sphères, de ce bleu et de ce rose si particuliers dans le tableau. A la fin, la fine silhouette aux longs cheveux deviendra partie prenante du triptyque pour s’y fondre totalement.

Je n’aurais garde d’oublier la remarquable et éclectique bande-son qui, des Doors à Dave Brubeck en passant par le générique de Radioscopie, accompagne et soutient de bout en bout cet extraordinaire spectacle. Héloïse Bourgeois reconnaît le plaisir très particulier qu’elle éprouve à réaliser le numéro de cerceau aérien sur la musique inspirante des Doors avec un partenaire qui interprète Jim Morrison, cet artiste mythique, lui aussi à la limite de la folie.

Cette féérie onirique, acrobatique et visuelle, est marquée au sceau de la poésie. Révélant « un cirque d’auteur plus familier et plus intime », elle est une expérience unique qui touche à l’humain. Samuel Tétreault a d’ailleurs dédié Bosch dreams à la mémoire de Martin Tulinius (1967-2016), Il l’explique en ces termes : « Son enthousiasme et sa passion créative ont été essentiels à la naissance de ce rêve artistique. A l’instar de Bosch, Martin était conscient du caractère éphémère de la vie et de l’importance capitale des choix qui nous guident pour le temps qui nous est imparti […] » La fraise, au coeur du tableau et du spectacle,  n’est-elle pas ce fruit éphémère et fragile qui ne se conserve pas longtemps ?

Un spécialiste de l'art flamand et hollandais, Reindert L. Falkenburg, défend l'idée que Le Jardin des délices terrestres a été conçu comme "sujet de discussion" pour le public de la cour de Bourgogne. Miroir à multiples facettes, il invite à la réflexion en jouant avec les traditions picturales et les conventions de l'époque. Et il me semble que la forme novatrice et spectaculaire de Bosch dreams possède magistralement la même fonction.

 

Lien vers mon poème écrit sur un détail du Jardin des délices :

//ex-libris.over-blog.com/article-preadamites-72582054.html

Sources : 

Les plus grands musées du monde, Musée du Prado, Madrid, Edition Groupe Express Expansion, 2017, pp. 44-50.

Le programme du Dôme, Bosch dreams.

Les 7 Doigts, Dossier pédagogique.

A écouter :

France Culture : Dans l'atelier de Jérôme Bosch (2/ 5) : Le Jardin des délices.

 

 

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commentaires

M
Quel spectacle extraordinaire! Je suis sûre qu'il me plairait.<br /> J'ignorais ce côté de J. Morrison<br /> Merci Catheau
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C
Un merveilleux voyage dans l'imaginaire de Bosch et un dialogue artistique entre passé et présent. Très original !
C
Quelle belle idée, cette mise "en scène" des tableaux de Bosch, si narratifs en effet, si débordants de petites scènes de théâtre !<br /> Décidément, je crois que je vais finir par aller m'installer à Saumur, tellement vous donnez envie de fréquenter le Dôme !
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C
Une belle approche, en effet, de cette oeuvre mystérieuse. Merci pour votre commentaire qui m'encourage à poursuivre mes billets sur les spectacles du Dôme.

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