Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
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Vendredi 27 mars 2015, au Théâtre de Saumur, la chanteuse Juliette chantait les chansons de son dernier album, intitulé Nour. Se souvenant de son grand-père kabyle qui a fait une belle carrière dans la police, elle a invité le public à pénétrer avec elle dans le commissariat de police dont elle est la « Patronne » (titre d’une chanson plus ancienne qu’elle offrira au public lors des rappels). Avec la complicité amusée de ses six musiciens, elle a alterné avec entrain et brio sketches et chansons, passant avec aisance de l’ironie mordante à la mélancolie la plus poignante.
Ses musiciens talentueux et polyvalents sont en effet passés maîtres sans l’art de la parodie, dessinant avec humour les silhouettes d’un Maigret à la pipe ou d’un inspecteur Gadget chapeauté. Quand le pianiste se transforme en prévenu menotté, présumé innocent, un autre se métamorphose avec un humour macabre en médecin légiste cynique. Leurs accordéon, percussions, cuivres, contrebasse, trombone et autre vibraphone accompagnent les chansons de Juliette dans des tonalités variées et toujours justes.
Et l’on ne peut qu’admirer la virtuosité avec laquelle la petite dame en noir à lunettes rondes passe d’un univers à l’autre. Elle est habile à nous fait rire avec les errances du marin Jean-Marie de Kervadec au Super U (« Jean-Marie de Kervadec »), les travestissements burlesques des princes charmants et des princesses (« Légende ») ou ses manières drolatiques de se mettre les doigts dans le nez (« Les doigts dans le nez »). Elle se risque à une grivoiserie érotique très XVIII° siècle en chantant « Les Bijoux de famille », exalte la séduction dangereuse de l’alcool avec « Le diable dans la bouteille », dit la peine d’amour avec la perte du ronflement de l’amant infidèle, tout en se délectant aussi dans la peau d’une veuve noire meurtrière (« Veuve noire ») ou dans celle d’un Satan femelle sur un air de bossa nova (« L’éternel féminin »). Elle laisse encore libre cours à son tempérament féministe avec la chanson « Belle et rebelle », véritable profession de foi, rythmée et jazzie, d’un petit bout de femme qui ne s’en laisse pas conter.
« […] Féminin pluriel
Sans peur ni reproche
Je n’suis pas de celles
Qu’on garde sous cloche
Vaut mieux et’ belle belle belle
et rebelle
Plutôt que moche moche moche
et remoche ! »
Cependant, pour ma part, ce que je préfère chez Juliette, ce sont ses chansons nostalgiques, qui associent un remarquable agencement des mots à des mélodies de sa composition, toujours subtiles. Ainsi, elle débute son spectacle avec la valse lente de la chanson « Au petit musée », dans laquelle elle ressuscite les menues choses si chères du passé.
« Une bague tordue,
Une poupée nue,
Des cheveux en tresse,
Un vieux carnet d’adresses,
Petits fonds de poche
De quand j’étais mioche […] »
Avec une infinie délicatesse elle évoque le sort des femmes battues par le biais d’une petite robe noire.
« […] Un soir de misère
D’enfer ordinaire,
De vague rupture,
De coups de ceinture,
On l’avait griffée,
Déchirée, froissée…
Et puis, peu importe,
Laissée de la sorte :
Morte. »
Pour clôturer son spectacle, Juliette a chanté « Nour » (« lumière » en arabe), qui donne son nom à son dernier opus. Ce mot est aussi la première syllabe de son propre patronyme, Noureddine. Dans cette chanson, elle discrètement mais résolument parti pour le droit de faire le choix de sa propre mort.
« […] Lors, quand vacillera cette flamme qui est moi,
Cette loupiote nue, ce petit feu de joie
A l’ombre des douleurs, et pour les faire taire,
Je veux pouvoir, moi-même, éteindre la lumière. »
Ainsi, entre sarcasme et sourire, entre cynisme et nostalgie, Juliette, la petite dame en noir, nous a montré l’étendue de son talent, tout à la fois léger et profond, simple et inventif, dans un subtil équilibre entre le noir et la lumière.

Juliette sur scène
(Photo My Happy Culture)