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4 juin 2010 5 04 /06 /juin /2010 17:13

 

conlie

  La Pastorale de Conlie,

Romanin, vers 1930-1933

 

Jeudi 03 juin 2010, Laurence Piquet, dans son émission Un soir au musée, nous a permis de découvrir un aspect méconnu de Jean Moulin. Elle était en effet au Musée des Beaux-Arts de Quimper, dont le conservateur André Cariou présentait l’eau-forte de Romanin, intitulée La Pastorale de Conlie, acquise par le musée en 1975.

 

armor couverture du recueil

Couverture du recueil Armor de Tristan Corbière,

Editions Helleu, 1935,

Mémorial Leclerc, Musée Jean Moulin

 

Il s’agit d’une œuvre appartenant à une série de huit planches, intitulées Armor. Elle sont inspirées de poèmes du Breton Tristan Corbière (1845-1875), « poète maudit », célébré de manière posthume par Verlaine, et auteur d’un unique recueil Les Amours jaunes (1873). La Pastorale de Conlie rapporte « un des plus tragiques épisodes des relations entre la Bretagne et la République française », lors de la guerre de 1870. La gravure représente une fosse commune où s’entassent des corps décharnés d’hommes et de femmes, sur un horizon de croix de bois.

 

ristan Corbiere portrait

  Tristan Corbière

 

Or l’auteur de cette œuvre hallucinée n’est autre que Jean Moulin (1899-1913) alias Max, le fédérateur de la Résistance française. Il faut savoir en effet que, dès son plus jeune âge, le futur préfet se passionna pour le dessin. Au lycée déjà il faisait des croquis et des caricatures de son entourage. Pendant la Première Guerre mondiale, il réalise des dessins influencés par Poulbot. Très vite, en raison de ses fonctions officielles, il choisit un pseudonyme d’artiste, Romanin, du nom d’un château médiéval proche de Saint-Andiol où habite sa famille. En juillet 1922, il expose à Chambéry au Salon de la Société savoisienne des Beaux-Art : des pastels (Picadors), des croquis (Les habitués), des aquarelles (Des gosses et La Leçon de danse) et un dessin en noir à la plume (Les Vieilles). A cette occasion, il rencontre Jean Saint-Paul qui l’introduit dans la vie artistique parisienne. Son passage en Savoie marque un changement dans sa peinture : ses œuvres se colorent, le format s’agrandit, il se lance dans la satire, il aborde de nouveaux thèmes, la vie mondaine, la bohème de Montparnasse, les coulisses de Pigalle…

 

Les faméliques de Monparnasse, Encre de Chine Roamanin Mus

Les faméliques de Montparnasse, Romanin,

Encre de Chine, Musée des Beaux-Arts de Béziers

 

En janvier 1930, il est nommé sous-préfet à Châteaulin (1930-1933) et il aménage un atelier dans sa salle à manger. Il produit alors de nombreux dessins humoristiques. C’est à ce moment qu’il se lie d’amitié avec le poète Max  Jacob (dont il choisira le prénom « en Résistance »), qui l’initie aux courants artistiques les plus novateurs. Il fréquente de nombreux intellectuels, Charles Daniélou, Augustin Tuset. Saint-Pol-Roux surtout (au sort tragique), qu’il rencontre dans son château néo-gothique de Coecilian, qui sera envahi par les Allemands puis bombardé par les Anglais.

On ne sait lequel d’entre eux permit à Romanin de découvrir l’œuvre de Corbière ; toujours est-il qu’ils étaient tous convaincus « de l’importance et de l’originalité » du poète. Selon André Cariou, Jean Moulin a sans doute trouvé chez le poète « les mots qui traduisent le mieux, d’une manière souvent dramatique et violente, l’âme bretonne ». L’attachement de Jean Moulin à Corbière se concrétisera encore pendant la guerre 40. Devenu le grand résistant que l’on sait, il empruntera à l’auteur des Amours jaunes des vers qui lui permettront de coder ses messages à l’intention de Londres : « Prends pitié de la fille mère/ Du petit au bord du chemin[…] / Si quelqu’un leur jette la pierre/ Que la pierre se change en pain ! » (« La rapsode foraine »).

 

rapsode foraine romanin

Illustration pour "La rapsode foraine", Romanin

 

« La Pastorale de Conlie » est le dernier poème de la section « Armor ».  Le ton en est grave et pathétique, qui témoigne d’une infinie compassion pour les soldats bretons martyrs et d’un grand mépris pour les autorités politiques et militaires. Le titre s’explique par l’emploi de la métaphore filée qui fait des soldats des moutons affamés, réduits à manger l’herbe du camp :

« Nous allions mendier ; on nous envoyait paître :

Et… nous paissions à la fin ! »

C’est un texte engagé dont l’épisode fut rapporté à Corbière par son beau-frère Aimé Le Vacher, engagé volontaire. Nous sommes en octobre 1870, à Conlie, près du Mans, dans un camp qui doit servir à ravitailler la capitale. Soixante mille Bretons, parmi d’autres provinciaux, ont été levés par le partisan de la guerre à outrance contre les Prussiens, Gambetta, et y sont rassemblés. André Cariou précise qu’ils y furent « maintenus de force, comme si la République doutait de leur fidélité. » Loin de chez eux, démoralisés, les soldats meurent de la  fièvre typhoïde et de la variole dans le camp, devenu un véritable bourbier en raison des intempéries de l’hiver. Lors de la bataille du Mans, le 11 janvier 1871, sous-équipés et affaiblis, ils sont envoyés en première ligne et c’est une boucherie. La ville tombe aux mains de l’ennemi dès le premier assaut. Les Bretons survivants rentrent au pays sous les quolibets des Français.

La gravure de Romanin, qui date des années trente, est particulièrement frappante, avec son trait acéré et violent, « une eau-forte à la limite du soutenable » selon Didier Aubin. En effet, lorsqu’on la regarde, elle apparaît comme une vision prémonitoire des camps de la mort nazis, « une fulgurante prémonition » pour André Cariou, comme si celui qui allait devenir le chef de la Résistance avait eu le don de double vue.

 

jean moulin 2

 

En même temps, on ne peut s’empêcher bien évidemment de penser aux épisodes douloureux de la vie de ce préfet exemplaire. En juin 1940, il accomplit son premier acte de résistance, quand il est battu puis emprisonné par les nazis à Chartres, pour avoir refusé de signer une déclaration, selon laquelle un groupe de tirailleurs sénégalais de l’Armée française aurait commis des crimes graves. Après avoir tenté de se trancher la gorge avec un morceau de verre, il échappe à la mort de justesse puis est révoqué par Vichy en novembre 1940. On connaît bien sûr sa fin tragique après son arrestation à Calluire le 21 juin 1943, l’emprisonnement et la torture dans les geôles de Barbie à Lyon, la caricature de son bourreau sur la feuille tendue pour qu’il écrive un nom, sa mort enfin lors de son transfert en Allemagne, le 08 juillet 1943.

Devant cette eau-forte, réalisée par un « préfet, résistant et artiste clandestin », on entend aussi les mots vibrants de Malraux lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon : « […] Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. […] avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombés sous les crosse ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes ; avec la dernière femme morte à Ravensbrück […] Entre avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle- nos frères dans l’ordre de la Nuit […] »

De Corbière à Malraux, en passant par Jean Moulin, dit Romanin, l’Art porte ici témoignage de l’horreur absolue de la guerre.

 

malraux

Discours d'André Malraux,

lors du transfert des cendres

de Jean Moulin au Panthéon,

19 décembre 1964

 

 

 

Sources :

 La Pastorale de Conlie : http://www.istorhabreiz.fr/spip.php?article11

http://www.corbiere.ville.morlaix.fr/tristan-corbiere/en-mots/

http://teleobs.nouvelobs.com/tv_programs/2010/6/3/chaine/France-5

http://www.ouest-france/actu/loisirsDet_-La-premonition-de-l-artiste-Jean-Moulin_

http://www.crrl.com.fr/archives/Jmoulin/2003/artiste/artiste.htm

Sur le recuei Armor : musée-beaux-arts.quimper.fr/htdocs/pgoeu1298.ht

 

 

 

 

Vendredi 04 juin 2010

 

 

 

 

 

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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 16:55

 

camus-micro.jpg 

 

Lors de l’émission Spéciale Camus à La Grande Librairie, jeudi 07 janvier 2010, a été diffusé un film de Joël Calmettes, intitulé Albert Camus, Le journalisme engagé. Témoignages, extraits d’articles, de lettres et d’images d’archives ont souligné la passion du romancier pour la pratique d’un journalisme qu’il a haussé à son plus haut degré d’excellence.

Le film commence au moment où Camus, accompagnée de sa femme Francine, se rend à Stockholm afin de recevoir le Prix Nobel en décembre 1957. Avec lui, est couronné le visage exigeant et généreux d’un nouvel humanisme.

Dans son discours de réception, il montre que l’écriture est le moyen de relayer le silence pour le faire retentir par les moyens de l’art. Il y insiste de plus sur le refus de mentir sur ce que l’on sait et la nécessité absolue de la résistance à l’oppression, qui furent toujours ses règles de vie.

Il les observa dans son métier de romancier mais aussi dans ses activités de journaliste. Ce qui fut pour lui une des grandes passions de sa vie se manifesta par des prises de position claires et affirmées mais jamais banales.

En 1938, on interdit au jeune homme malade de la tuberculose de devenir fonctionnaire en passant l’agrégation. Il devient alors rédacteur à Alger-Républicain et y éprouve une grande impression de liberté. Le directeur de ce journal de gauche, Pascal Pia, séduit par son assurance, le recrute alors qu’il a 25 ans. Déjà, à travers le Théâtre du Travail, et notamment la pièce Révolte dans les Asturies, Camus s’était érigé en pourfendeur du fascisme hitlérien.

« Je fais du journalisme, les chiens écrasés et des reportages, quelques articles littéraires aussi », écrit-il à Jean Grenier, son professeur de philosophie. « Peu à peu, il trouve dans cette voie une façon d’être à l’écoute du monde, au plus près de ses souffrances et de ses injustices. » (Magazine des Programmes de France 5).

Né français dans une Algérie qui correspond à trois départements, mais pauvre parmi les pauvres, il va s’engager assez vite aux côtés des musulmans Les indigènes n’ayant pas le droit de vote, Léon Blum souhaite l’accorder à quelques dizaines de milliers de musulmans. En avril 1937, Camus lance un appel pour soutenir le projet Violette et permettre ainsi aux Arabes de s’exprimer. Devant l’opposition des colons, le projet sera abandonné. Cependant, si Camus est intimement convaincu que le pays doit évoluer, sa pensée est largement minoritaire, même dans les milieux radicaux du Front Populaire.

Lors de ce qu’on peut qualifier de « voyage initiatique » en Kabylie, il découvre des populations laissées pour compte et misérables, « des enfants dans la boue noire des égouts » et s’écrie : « Voyez ce que vous n’avez pas fait de la Kabylie ! » Dans la série intense des Actuelles, se révèle déjà un homme sensible et généreux, préoccupé par les question sociales, qui aspire à s’engager de manière active dans une évolution de l’Algérie. Le mot « misère » revient fréquemment sous la plume de l’écrivain qui s’ « expose, propose des solutions, avance des arguments et essaie, à travers cette volonté de l’enquête et du journalisme, de ne pas rester dans des schémas théoriques ou des carcans idéologiques », ainsi que l’explique l’historien Benjamin Stora.

Lorsque les menaces s’accumulent en Europe, il ambitionne de sauver l’Homme face à une Histoire devenue folle. Mais comment lutter pour la paix quand la déraison domine ? « Je demande la paix, timide et frêle », écrit-il. Après avoir essayé vainement de s’engager comme soldat, il est exempté en 1939, pour cause de santé. Devenu rédacteur au Soir Républicain qui a remplacé Alger-Républicain, il persiste à lutter contre l’excitation ambiante, tout en demeurant persuadé que le conflit pouvait être évité. Selon lui, c’est l’humiliation du traité de Versailles qui a conduit à la catastrophe. Comme Pascal Pia, fils d’un père mort à la Guerre de 14, il professe un antimilitarisme que certains considèrent comme inadmissible. Subissant les foudres de la censure, il s’essaie au maniement du second degré : « Soyons conformistes ; remettons-nous en aux élites ; obéissons-leur ! » Les ventes du journal s’effondrent ; il cesse de paraître le 10 janvier 1940.

En mars, Camus part alors à Paris et devient secrétaire de rédaction à Paris-Soir. Lors de l’exode, il suit l’équipe du journal à Clermont-Ferrand puis à Lyon, emportant avec lui le manuscrit de L’Etranger, qui paraîtra deux ans plus tard. Après un bref retour à Oran, en 1941, il revient au Chambon-sur-Lignon où il achève Le Mythe de Sisyphe et écrit Le Malentendu. Devenu déjà la coqueluche des Parisiens, Camus devient lecteur chez Gallimard.

En novembre 1943, c’est la première réunion clandestine de Combat, un des principaux mouvements de la Résistance. Il y sera connu sous le nom d’Albert Mathé ou de Bauchard. Alors que la nasse se resserre autour du mouvement, Camus prend la direction du journal Combat. Le premier contact est extraordinaire et, de suite, éclate le style d’un journaliste qui s’abstient de prises de position personnelles.

Au cœur de la lutte, demeure la lancinante question de savoir si l’on parlera en cas d’arrestation. En juillet 1944, J. Bernard est déportée et l’imprimeur est tué. Ne demeurent que deux personnes, dont Camus. Catherine Camus, sa fille,  précise : « Certains ne sont pas revenus. C’est pour ça qu’il a toujours dit qu’il ne souhaitait pas être décoré de la médaille de la Résistance. Quand on la lui a  tout de même donnée, il arrive un jour, après la Libération, à Combat, qui reparaît cinq ans après la clandestinité, et demande à une amie qui avait été à Ravensbrück : « Qui m’a dénoncé ? » (http://bibliobs.nouvelobs.com/20091120/15979/tu-es-triste-papa-non-je-suis-seul)

La presse clandestine reparaît au grand jour à la Libération en juin 1944. Deux tendances se dessinent : une presse nouvelle qui se coule dans la presse commerciale et Combat qui prolonge les espérances de la Résistance. Ce dernier est le journal des gens évolués qui apprécient le nouveau ton des éditoriaux de Camus. Il y publiera environ cent trente articles signés de son nom.


                                                              équipe combat


Avec l’équipe du journal, Camus souhaite passer de la résistance à la révolution et aspire à une vraie démocratie populaire et ouvrière, loin des combats politicards de la III° République. Habité par l’idée d’une refondation, il aspire à donner au lecteur des indications politiques et morales sur ce que doit être une véritable république. La situation cependant est complexe, car la société française doit gérer au mieux la scission entre vainqueurs et vaincus. Les dépêches affichées au siège des quotidiens attirent les foules, partagées sur la manière de réaliser une épuration digne de ce nom.

Camus s’oppose alors à Mauriac, « écrivain d’humeur et non de raisonnement », dit-il : la justice s’affronte avec la charité dans une grande tension. Selon Mauriac, l’épuration doit avoir lieu à des fins de réconciliation et non de vengeance. Bien qu’adversaire de la peine de mort, Camus est partisan d’une répression rapide et limitée dans le temps. Il « assume cette épuration imparfaite et place après la justice le pardon qu’il situe dans le cœur des survivants. » (Georges Bénicourt). Pourtant, lorsque le poète Robert Brasillach sera condamné à mort, les deux écrivains signeront la pétition pour demander sa grâce. En 1947, conscient que communistes et gaullistes ont confisqué l’épuration à des fins de suprématie politique et que nombre de hauts fonctionnaires collaborationnistes ont été épargnés, Camus conviendra avec honnêteté que Mauriac avait vu juste.

Maurice Nadeau affirme que, dans son travail de journaliste, Camus a toujours manifesté une remarquable hauteur de vue et qu’historien au jour le jour, il a surtout été cet homme censé avoir une idée, réalisant ainsi l’idéal du journaliste. Ce sont alors les beaux jours de Saint-Germain-des-Prés ; Camus, à la recherche de la camaraderie, fréquente Le Tabou, Le Méphisto. Marqué par la tuberculose, voulant se limiter à l’essentiel, il est en quête de brefs moments de bonheur et pratique cet « hédonisme tragique », tel que l’a qualifié Michel Onfray.

En 1945, il retourne en Algérie alors que se produit le soulèvement de Sétif (8 mai 1945), suivi de massacres d’Européens et de la répression par l’Armée française, tragédie sur laquelle il tente d’alarmer l’opinion métropolitaine. Il reste persuadé que, sur sa terre natale devenue un véritable chaudron, la clé demeure la question sociale. Il s’insurge devant la paresse de la pensée politique de Paris : ne faut-il pas devancer l’Histoire plutôt qu’être à sa remorque ?

Ses éditoriaux, toujours guidés par de grands principes et d’une impressionnante hauteur de vue, sont alors de véritables cadeaux au lecteur. Alors que nombre d’intellectuels, comme Germaine Tillion ou Jean Daniel, reconnaissent qu’Hiroshima n’a guère suscité chez eux de réactions, Camus est un des seuls à s’indigner en fustigeant « une arme qui extermine non une race mais l’espèce ». Pour lui, on a atteint le dernier degré de sauvagerie par la mécanique et la Paix est le seul combat qui vaille la peine d’être mené.

Sa lucidité sera souveraine dans l’analyse qu’il fait du goulag dans L’Homme révolté (1951). Contre celui pour qui la fin jamais ne justifiera les moyens se dresse toute l’intelligentsia de gauche et parmi elle, son ami de toujours, Pascal Pia. La polémique est d’une extrême violence et la rupture avec Jean-Paul Sartre est consommée.

L’Express, où Camus entre en 1955, sera son dernier engagement de journaliste. Il y publiera une trentaine d’articles, essentiellement consacrés à l’Algérie. Entre blâmes et éloges distribués aussi bien aux Français qu’aux musulmans, Camus encourage l’opinion à aller dans le sens de la trêve, et s’oppose fermement aux noces de la violence et de la répression, qu’il juge sans avenir. En dépit de son appel à la raison et à la justice, l’épreuve de force sera inévitable et définitive.

Ses prises de position sont désormais considérées comme utopiques et il a de plus en plus de difficultés à écrire ses articles. « J’ai ce pays en travers de la gorge », dit-il. Il craint, en écrivant, d’augmenter le sang d’un côté ou de l’autre, et pourtant en 1956 il lance un appel à la trêve, qui est accueilli avec hostilité par ses compatriotes. Quand les pieds-noirs crient « A mort, Camus ! », il est désespéré. En février 1956, il cesse sa collaboration à L’Express. Plus jamais, il ne parlera en public de l’Algérie.

« Ne faut-il pas préférer le silence et l’ironie qui aident à vivre ? Ainsi le galeux se retourne sur son lit et gratte ses plaies. »

Camus, le grand journaliste, aura crié dans le désert…

  

Mardi 12 janvier 2010
 

                                                           Albert_Camus_1f38.jpg

 

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3 janvier 2010 7 03 /01 /janvier /2010 17:34

chatterely
Vendredi  01 janvier, à 20h45, Arte diffusait la version télévisée de Lady Chatterley et l'homme des bois, réalisée par Pascale Ferran. Revoir ce film dans sa version longue n'a fait que conforter l'idée que la réalisatrice française a réussi avec cette oeuvre, justement récompensée par de nombreux prix, une adaptation intense et lyrique d'une oeuvre anglaise.
Pour les Anglais, en effet, Lady Chatterley de T. H. Lawrence, c’est un peu comme Madame Bovary pour les Français : un livre-culte de leur panthéon littéraire. Il fallait ainsi à Pascale Ferran beaucoup d’audace- et sans doute une très grande admiration pour ce roman-  pour se lancer dans l’adaptation de cette œuvre, par ailleurs réputée sulfureuse.


Lady-Chatterley-sous-l-arbre.jpg


On sait que David Herbert Lawrence écrivit trois fois son dernier livre. Le public a lu surtout la dernière version, celle que l’auteur considérait comme définitive, qu’il fit éditer à compte d’auteur en mars 1928, et dans laquelle la question de la révolution industrielle est très présente. Le garde-chasse (du nom d’Olivier Mellors) devient une sorte d’intellectuel qui tient un vrai discours politique, se faisant ainsi en quelque sorte le porte-parole de Lawrence. Par ailleurs la fin en est plus optimiste, laissant présager que les amants pourront sans doute se retrouver.

La réalisatrice a préféré la deuxième version, moins bavarde selon elle, et orientée sur ce qu’elle appelle « le centre de feu de l’histoire, […] la naissance d’un couple, le processus d’amour et de transformation l’un par l’autre ». (Interview accordée à Audrey Jeamart).

Et si Lawrence a écrit trois fois cette histoire, la particularité du travail de Pascale Ferran, c’est qu’elle en a tourné quant à elle deux versions, Lady Chatterley, version courte pour le cinéma (2h48) et Lady Chatterley et l’homme des bois, version longue pour la télévision, en deux épisodes de 1h44 et 1h37. Bien qu’elle soit extrêmement fidèle au livre, ce choix lui a permis de s’approprier l’histoire comme elle le souhaitait. La double version lui donnait par ailleurs l’occasion d’obtenir double financement.

La version télévisuelle longue s’est d’abord imposée à Pascale Ferran car, pour elle, la durée logique de l’adaptation se situait entre trois et quatre heures. La version cinématographique devait se situer dans la perspective de cerner davantage l’évolution des personnages. Ayant vu en premier cette dernière version, je craignais une lassitude à voir la version longue. Or il n’en est rien, bien au contraire, les personnages se métamorphosant devant nous au rythme du défilement des saisons, particulièrement bien rendu.

Publié à Florence en 1928, Lady Chatterley’s Lover ne fut imprimé au Royaume-Uni qu’en 1960, l’ouvrage ayant suscité un énorme scandale dû, en partie aux scènes de relations sexuelles explicites, en partie au fait que les amants étaient un garde-chasse, classe subalterne, et une aristocrate. Le procès intenté aux éditeurs, Penguin Books, se conclut par un verdict d’acquittement, ouvrant ainsi la voie à une plus grande liberté d’expression.

N’existe-t-il pas en fait un grand malentendu ? En effet, c’est bien cet ouvrage, considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature érotique, que Lawrence avait  envisagé d’intituler Tenderness (Tendresse). Il avait aussi indiqué qu’il n’avait pas écrit un « roman de sexe », précisant : « Je veux qu’hommes et femmes puissent penser les choses sexuelles pleinement, complètement, honnêtement et proprement. » Pascale Ferran l’a bien compris qui explique à sa manière : « Je pense que [Lawrence] cherche avant tout à raconter une intimité, qui se développe, entre autres, par des scènes d’amour physique entre les deux personnages. Cela fait complètement partie de leur trajet relationnel. Mais on n’est pas dans la pulsion animale. Il y a autre chose entre eux. C’est ce que je trouve très beau dans le livre. Le corps et l’âme des deux personnages ne font qu’un, tout le temps. »

La réussite de la version télévisée et du film tient justement à ce fragile équilibre entre la découverte des corps et la maturation spirituelle et morale de Constance Chatterley, la maîtresse de Wragby Hall, et de Parkin, le garde-chasse. La réalisatrice parvient à allier crudité et lyrisme et les six scènes d’amour initiatiques ne sont jamais vulgaires ni empreintes de voyeurisme. Entre les deux personnages que tout sépare s’instaure progressivement une intimité qui devient un véritable amour. A une gêne mêlée de respect, où les vêtements sont encore un rempart, à des dialogues rares où le tu se mêle au vous, va succéder un apprivoisement progressif, une découverte du corps de l’autre à la lumière, une volonté de toucher et d’être touché, une aspiration au baiser, un désir d’entendre de véritables paroles d’amour.

C’est ce cheminement, dont la gradation est remarquablement nuancée, qui fait la force du film et lui confère son émotion. Le dialogue final, notamment, dans lequel Parkin remercie Constance de l’avoir « ouvert » au monde, de lui avoir ôté toute peur, de l’avoir délivré de sa solitude, est particulièrement significatif à cet égard. Quant à Constance, si Parkin lui a fait découvrir l’union heureuse des corps et des cœurs, il lui aura aussi permis d’ouvrir son regard sur un univers d’injustice, symbolisé par Clifford Chatterley, qui ne peut concevoir que « ses » mineurs se mettent en grève.

Cette accession d’une femme à sa pleine féminité et à une réelle prise de conscience est rythmée par la vie de la nature, admirablement filmée. On pourrait trouver répétitif le rituel des promenades de Constance qui, en ouvrant quotidiennement la barrière de bois (ô combien symbolique), va de Wragby Hall à la cabane de Parkin, mais il n’en est rien. La nature y est montrée à l’unisson de ses humeurs et de ses sentiments : elle cueille des jonquilles quand le printemps arrive, son dos s’appuie à l’écorce des arbres à la recherche de sensations nouvelles, elle boit dans ses mains à la source courante quand l’amour lui est advenu, elle s’extasie avec candeur devant des oisillons nouvellement nés. Cet amour qui semblait voué à l’échec se fait panthéiste, symbolisé par la course joyeuse des amants nus sous la pluie, par leur union charnelle dans les feuilles et l’humus et par cette sorte de tableau pré-raphaélite où ils parsèment leur corps de fleurs et ceignent leur tête de couronnes de feuillages.

Si la relation entre Constance Chatterley et Parkin est bien évidemment au cœur du film, il serait cependant injuste de ne pas évoquer le personnage de Clifford Chatterley, subtilement interprété par Hippolyte Girardot. Revenu infirme de la Première Guerre mondiale, le maître de Wragby Hall  est celui pour qui « aucun organe vital n’est atteint mais [pour qui] partout la vie est brisée ». Incapable de donner un héritier à son épouse, il lui laisse entendre au début que « tous les corps se valent » et qu’il ne verrait pas d’obstacle à ce qu’elle ait un enfant d’un autre homme, s’il est, bien évidemment, de son rang ! Sans être aucunement ce qu’on pourrait appeler un mari complaisant, il est donc celui qui permet à Constance de vivre le plus naturellement du monde la relation adultère, sans remords ni culpabilité.

Peu à peu, cependant, il la voit s’animer de nouveau après une grave période de neurasthénie et son orgueil reprend le dessus, surtout lorsqu’elle lui fait comprendre qu’elle pourrait être enceinte. Au cours d’une promenade avec sa femme, une scène burlesque le montre aux prises avec sa chaise roulante qui refuse obstinément de remonter la pente qu’il a descendue jusqu’à la source. Son amour-propre d’aristocrate lui interdit de demander l’aide de Constance et de Parkin. Il sera finalement contraint d’accepter leur secours, ne se doutant pas que, dans son dos, sa femme pose doucement sa main gantée de dentelle sur celle rugueuse et noueuse du garde-chasse. A la fin du film, lorsque Constance revient d’un voyage à Menton avec sa sœur Hilda, elle retrouve son époux, toujours fier et orgueilleux, qui a fait l’effort surhumain de quitter sa chaise roulante et de marcher avec des béquilles. On ne peut alors s'empêcher d'éprouver de la compassion pour cet homme brisé.

Clifford Chatterley est donc un personnage tout en nuances, qui oscille entre mépris et sollicitude, entre morgue et blessure intime, qui cherche à exister malgré son infirmité, en dirigeant sa mine, en s’adonnant au dessin technique et en lisant à voix haute Andromaque à Constance.

Ainsi, grâce au jeu de trois acteurs talentueux, et particulièrement celui d’une Marina Hands, naturellement lumineuse, et justement césarisée en 2007, ce film parfaitement maîtrisé réinvente le trio amoureux dans une Angleterre puritaine où les personnages ne sont jamais là où on les attend. Et comme l’écrit Yvette Reynaud-Kherlakian (www.e-litterature.net), Lady Chatterley et l’homme des bois constitue une « conquête hautement spirituelle [qui] se fait, non par volonté morale mais par une sorte de restauration spontanée et studieuse, grave et gourmande, de la dignité du sexe ».

Dimanche 03 janvier 2010

chattreley pluie

 

 

NB : A l'occasion de la rediffusion en deux épisodes de la version longue de Lady Chatterley et l'homme des bois (Jeudi 04 et 11 novembre 2010 sur Arte), je publie de nouveau l'article que j'avais écrit début 2010.

 

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23 décembre 2009 3 23 /12 /décembre /2009 18:25

 

Bouquet.gif


Vendredi 18 décembre 2009, la série Empreintes de La 5 proposait un film de Dominique Rabourdin, intitulé Michel Bouquet, Ma vocation d’acteur, réalisé pendant la tournée en France du Malade imaginaire. Dans ce documentaire, entrecoupé d’extraits de films et de pièces, le grand comédien de 82 ans s’y livrait sans fard avec sa simplicité coutumière.

L’homme est sauvé, a-t-il dit, quand il a une vocation pour quelque chose et il a mis du temps à trouver la sienne. Ayant en poche le Certificat d’Etudes Primaires, il vit d’abord de petits boulots : il travaille au Crédit du Nord, il est mécanicien puis pâtissier. Il dit son grand bonheur d’avoir pu faire un métier qu’il aime.

Quand il joue, il arrive au théâtre vers 17h- 17h30. Il revêt de suite son costume de scène et passe deux heures trente à relire la pièce. Il se regarde dans le miroir, afin de trouver un chemin oublié vers son rôle, un élément qu’il aurait abandonné et qui pourrait revivifier le personnage. Quand sonne l’heure de la représentation, il s’est débarrassé des idées sur la pièce, sur le rôle et il a fait le vide. Ce qu’il souhaite à chaque fois, c’est être surpris par la première réplique et par le rôle.

Puis Michel Bouquet évoque son enfance. Entre sept et quatorze ans, il fut pensionnaire en Seine-et-Oise et dormait dans un dortoir de 150 élèves, qui lui donna d’emblée une vue concentrationnaire du monde. Peu aventureux, il cherchait refuge dans la douceur et ne se sentait guère adapté à la vie. C’est sans doute cette « non-vie » en lui qui a fait naître sa vocation de comédien et laissé la place aux personnages qu’il a ensuite joués.

Quand la guerre survient, il doit travailler et devient apprenti-pâtissier à La Gerbe d’or à Lyon. Puis sa mère et lui s’installent à Paris, place du Havre. Avec elle, il prend l’habitude d’aller à L’Opéra-Comique ou à La Comédie-Française. Ils faisaient la queue pour la séance du soir afin de voir « les messieurs et les dames s’agiter sur scène ». Les spectacles lui procuraient un soulagement prodigieux.

A 17 ans, il décide de prendre sa vie en mains. Un jour en se rendant à Saint-Augustin, il s’arrête au 190, rue de Rivoli, chez Maurice Escande, qu’il avait vu jouer le rôle de Louis XV avec beaucoup de bonhomie. Le comédien le reçoit avec amabilité, lui demande de lui dire un extrait d’une pièce. Michel Bouquet se lance dans la tirade des nez de Cyrano. Son hôte lui reconnaît une bonne voix, une bonne articulation et, soulignant sa jeunesse, le prie de lui dire un texte plus approprié à son âge. Le jeune homme lui dit les premières strophes de La Nuit de Décembre de Musset.

Plein de sollicitude, Maurice Escande l’emmène à son cours. Alors que les 200 élèves du cours bavardent, Escande perçoit que, si Michel Bouquet doute, il ne reviendra jamais. Il lance alors à l’auditoire inattentif : « Vous feriez mieux de prendre une leçon ! » C’est ainsi que le comédien reconnu le met au monde en tant qu’acteur. Michel Bouquet joue alors aux Mathurins et rentre au Conservatoire dans les années 1941-1943.

Son père, qui vient de revenir de captivité et qui « avait eu son compte », ne parlait quasiment plus. S’il vient cependant voir son fils jouer dans L’Invitation au Château, il ne trouve rien à lui dire.

Ensuite, ce sera la chance de  rencontrer Camus, Anouilh et d’autres célébrités qui lui permettront de faire son chemin et de se consacrer à ce qui l’intéressait.

Pourtant, Michel Bouquer reconnaît que l’apprentissage de la lecture des textes fut compliqué pour lui. Que ce soit Saint-Simon, Gogol ou Tourgueniev, il lui fallait les dire dix fois pour les comprendre et ce fut un long travail. Ses habitudes le lecture, aujourd’hui encore, sont demeurées les mêmes et il se pose toujours la question : « Pourquoi cet auteur a-t-il écrit cela ? »

Il voue un amour fou aux grands auteurs en la compagnie desquels il aime se trouver. Strindberg, Molière, Beckett, Thomas Bernhardt représentent pour lui une forme de perfection humaine, qui l’envahit d’admiration. Pour lui, rien de plus extraordinaire que de prononcer les mots de Molière. Commencer une pièce avec les répliques du Malade imaginaire, quoi de mieux ?

Evoquant les relations entre le metteur en scène et le comédien, Michel Bouquet affirme que le travail du premier ne le regarde pas. Chacun est à sa place et pour lui l’essentiel est de défendre avec une grande force son travail pour avoir le courage d’entrer en scène. Il défend alors quelque chose qui lui appartient en propre. Cette attitude peut paraître orgueilleuse, mais si elle n’était pas telle, pourquoi accepter de se présenter sur scène devant 800 personnes ? Entrer en scène, c’est marcher sur un fil, risquer de ne plus savoir, attendre la surprise et surtout ne pas donner le sentiment d’une leçon apprise.

En effet, quand on joue Pauvre Bitos ou L’Invitation au Château 600 fois, L’Alouette plus de 800 fois, il est très difficile de faire vivre continûment le rôle. Il est nécessaire d’approfondir celui-ci en permanence, car c’est lui qui dicte les gestes. Si le rôle s’arrête de « parler », c’est comme un désert et le comédien s’assèche. Il faut alors lui demander secours pour être aidé.

Bien que Michel Bouquet ait reçu deux Molières du Meilleur Comédien, l’un en 1998 pour Les Côtelettes, écrit et mis en scène par Bertrand Blier, l’autre en 2005 pour son interprétation de Béranger dans Le Roi se meurt, bien qu’il ait été consacre Meilleur Acteur aux Césars 2002 pour le rôle du père dans Comment j’ai tué mon père d’Anne Fontaine, il dit se remettre en question tous les soirs.

Evoquant sa collaboration avec Ionesco pour Le Roi se meurt, il déclare qu’il alors essayé « d’être avec lui », et de partager ce travail quotidien. A cette époque, Ionesco était déjà très malade et Michel Bouquet le rencontrait chez lui, boulevard Montparnasse. Il rassurait le dramaturge qui lui demandait, inquiet : « Vous le trouvez bien ce théâtre ? » en lui répondant : « C’est magnifique, c’est une œuvre considérable ! »

Quelques extraits ont ensuite montré Bouquet dans sa classe de théâtre au Conservatoire où il enseigna dix ans. Le maître est pourtant persuadé qu’il est impossible d’apprendre à jouer la comédie ! « Je ne leur apprend pas ! » dit-il. On l’entend s’adresser à un jeune comédien : « Si tu rentres dans Oreste, tant pis pour toi… Tu l’as voulu ! Une action étant suivie d’une autre, comment marques-tu les changements et mets-tu en scène le travail ? »

Michel Bouquet reconnaît qu’il a eu de l’admiration pour des acteurs qui étaient doués, mais que cela ne les a pas empêchés de se tromper ou de ne pas travailler. Il rapporte cette anecdote en forme de boutade concernant Alfred Hitchcock et un de ses acteurs. A ce dernier qui lui dit : « Monsieur Hitchcock, je ne comprends pas cette partie du rôle », le réalisateur répond : « Je vous paie assez cher pour que vous sachiez ce qu’il y a dans le rôle ! »

En ce qui concerne le cinéma, Michel Bouquet confesse qu’il n’a pas fait que des chefs-d’œuvre. Sur les 85 films auxquels il a participé, ceux qu’il retient tiendrait sur les doigts d’une main, comme Pattes blanches, écrit par Jean Anouilh et réalisé par Jean Grémillon en 1948, par exemple. Sans doute aussi Juste avant la nuit et La Femme infidèle de Chabrol, Toto le héros et Comment j’ai tué mon père.

Il considère que Claude Chabrol l’a projeté dans le cinéma d’une manière étonnante. Alors qu’il était "happé" par le théâtre, c’est Chabrol qui lui a montré que le cinéma était un art complexe et intéressant. En réalisant La Femme infidèle, le but de Chabrol était de faire un « état des lieux » de 1968. Selon lui, Michel Bouquet était le seul acteur capable d’incarner le bourgeois satisfait de ces années-là. Celui qui chante : « J’ai du bon tabac dans ma tabatière/ J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas ! » Selon Chabrol, Michel Bouquet est ce comédien rare qui a une extraordinaire capacité de « minéralisation », dont il capable avec un art subtil de montrer l’effritement. Il était donc l’acteur idéal pour La Femme infidèle. Et quand on dit au comédien qu’il est l’archétype de Monsieur-Tout-Le-Monde, il n’en est pas vexé parce qu’il sait au fond qu’il ne l’est pas !

Puis il égrène d’autres beaux souvenirs, Juste avant la nuit avec François Périer ou Danse de mort de Strindberg, mise en scène au théâtre toujours par Chabrol, et dont il garde un souvenir magnifique du travail réalisé ensemble. Le metteur en scène est là, il regarde, il n’intervient que très peu, il laisse l’acteur se pénétrer du personnage. De toute manière, si l’acteur est têtu et méchant, il fera ce qu’il voudra !

N’étant pas un « homme de cinéma », Michel Bouquet concède qu’il n’est pas facile à employer. Il reconnaît cependant que, dans Le Promeneur du Champ-de-Mars, où il interprète Mitterrand, il a travaillé sur le personnage comme si c’était un rôle de théâtre. Ayant eu l’occasion de rencontrer le Président alors qu’il était malade, il avait été impressionné par la blancheur de plâtre de son visage et il a abordé l’interprétation comme il l’aurait fait pour un personnage romanesque.

Quand il ne joue pas, Michel Bouquet lit beaucoup, fait ses courses, la sieste, regarde la télévision et sort très peu. Quand il joue, il ne s’endort jamais avant 3h du matin.

Il ne trouve pas les tournées fatigantes car il aime à se promener en France avec sa femme Juliette Carré, comédienne comme lui. Ils mènent alors la même vie qu’à Montmartre où ils habitent, et sont heureux de jouer dans d’autres théâtres. Il avoue aimer les théâtres, qu’ils soient petits ou grands, sales ou beaux ; ce sont des lieux divers qui influencent le jeu.

Marié depuis 42 ans avec Juliette Carré, il joue souvent avec elle. Il la considère comme une grande actrice qui, selon lui, n’est pas suffisamment reconnue. Un extrait les montre jouant la fameuse scène du poumon dans Le Malade imaginaire, et leur connivence est éclatante. Tous deux se complètent : elle, parce qu’elle a une intelligence de la réalité et une lucidité exceptionnelle, lui, parce qu’il a une intelligence volatile, toute faite d’intuitions et de contradictions.

Et quand on demande enfin à Michel Bouquet s’il envisage d’arrêter de faire l’acteur, il répond simplement qu’il a deux enfants, trois petits-enfants, qu’ils ont besoin d’argent et qu’ils sont la raison pour laquelle il continue à vivre. « Ce qui les attend sera dur ! » conclut-il.

Un mari qui admire sa femme après plus de quarante ans de vie commune, un père qui se soucie de l'avenir de ses enfants, un comédien exceptionnel à l'oeil rieur, Monsieur Bouquet, vous êtes un type "bien" ! 

Mercredi 23 décembre 2009

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22 décembre 2009 2 22 /12 /décembre /2009 14:22


Au sortir d’un concert, Denis Diderot s’était enthousiasmé : « Y étiez-vous lorsque le castrat Cafarielli nous jetait dans le ravissement ? » Dimanche 20 décembre 2009, à 19 h, sur Arte, le téléspectateur aurait pu paraphraser le philosophe en demandant : « Etiez-vous au château de Caserte lorsque Cecilia Bartoli nous jetait dans le ravissement en chantant le répertoire des castrats? »


Bartoli en rouge et noir


Dans le décor du théâtre baroque, des salles fastueuses et des hautes futaies du palais royal napolitain, la diva était superbement mise en scène dans un film de 45 minutes du réalisateur Olivier Simonnet, visiblement envoûté par la cantatrice et comédienne.

Vêtue d’abord d’un élégant habit noir XVIII°, orné d’un jabot de dentelle blanc, drapée dans une cape doublée de rouge et coiffée d’un tricorne, puis arborant un justaucorps rebrodé d’argent et recouvert de l’ondoyant drapé de soie rouge de la cape, la mezzo-soprano Cecilia Bartoli nous a donné à entendre pour notre plus grand plaisir musical des œuvres de Porpora (un air de Germanico in Germania), des arias de Haendel (dont le célèbre Ombra mai fu, chant d’amour de Xerxès pour le platane d’Orient, qu’elle chante, le corps contre une écorce d’arbre), de Carl Heinrich Graun et de Geminiano Giacomelli. Elle était accompagnée par l’orchestre Il Giardino Armonico, sous la direction de Giovanni Antonini.

Gageure exceptionnelle pour cette artiste lyrique que d’aborder ce répertoire constitué d’arias et de coloratures d’une difficulté technique rare, puisqu’ils sont adaptés aux capacités exceptionnelles de ceux qu’on appelait « les voix du ciel », les castrats.

Rappelons que les castrats- dont le répertoire est actuellement chanté par les contre-ténors comme Gérard Lesne ou Philippe Jaroussky- chantaient dans la même tessiture qu’une soprano ou mezzo-soprano. Selon la hauteur relative de leur ambitus vocal, ils pouvaient aussi être classés dans les contraltos. Très en vogue pendant la période baroque, les « anges » étaient capables d’interpréter des œuvres lyriques hors de portée de la voix d’un adulte. Ces chanteurs de sexe masculin subissaient en effet la castration avant leur puberté, dans le but de conserver le registre aigu de leur voix enfantine, tout en bénéficiant du volume sonore produit par la capacité thoracique d’un adulte. Les meilleurs castrats pouvaient- disait-on- rivaliser en puissance, technique et hauteur avec une petite trompette.

Cecilia Bartoli, qui aime les défis, aborde donc ce répertoire avec une fougue et une passion impressionnantes. Tel un Casanova en fuite perpétuelle à travers escaliers et colonnades de marbre, tel un chevalier d’Eon en quête de missions impossibles, elle associe subtilement virilité et féminité et on demeure stupéfait par sa puissance et sa présence sur scène. Elle y fait montre de son extrême virtuosité vocale, fait se succéder les notes en cascades, saute des octaves avec maestria, avec un panache et une fougue admirables.

Dans une interview à Etienne Billault pour Evène.fr, Philippe Jaroussky, le contre-ténor, explique comment il a longtemps refusé l’ambiguïté sexuelle émanant de sa voix, mais a fini, avec le temps, à prendre au sérieux le contraste et le choc qui se produisent entre la voix et le corps d’un contre-ténor, créateurs d’une certaine forme d’irréalité. Cecilia Bartoli, quant à elle, peut jouer à plein de sa voix féminine de soprano et c’est son grand art de comédienne qui lui confère l’aspect viril nécessaire.

A l’image de Carlo Broschi dit Farinelli, qui fut une star en son temps et qui faisait se pâmer la gent féminine (ce que donne à voir le beau film de Gérard Corbiau, Farinelli [1994]), Cecilia Bartoli s’impose avec un talent hors norme. Elle nous fait ainsi pénétrer dans l’univers fascinant de ceux que Dominique Fernandez a si bien dépeints dans Porporino ou les Mystères de Naples (Prix Médicis 1974). « Anges malgré eux » ou « être[s] prodigieusement enrichi[s] d’avoir échappé à l’obligation d’être [des] hommes[s] », c’est tout le mystère des castrats qui disparurent au XIX° siècle.

Mais avec la palette sonore et émotionnelle très étendue de ce répertoire, Cecilia Bartoli nous fait la démonstration éclatante que la voix est bien l’instrument magique qui permet de transcender la différenciation sexuelle.

Mardi 22 décembre 2009Cécilia en noir




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18 décembre 2009 5 18 /12 /décembre /2009 15:13

 

Portrait-Darwin-2-grand.jpg 

Le mardi 08 décembre 2009, la 5 proposait un documentaire-fiction intitulé Darwin (R)évolution, afin de célébrer le bicentenaire de la naissance de Charles Darwin (12 février 1809-19 avril 1882) et les 150 ans de sa célèbre théorie. Le savant, interprété par Jean-Pierre Marielle, y était mis en scène dans une interview avec un journaliste où il se remémorait les étapes de l’élaboration de  sa théorie. Le paléontologue Pascal Picq, le naturaliste Pierre-Henri Gouyon et le philosophe Thierry Hocquet intervenaient pour apporter les précisions nécessaires.

On y a appris que l’ouvrage-clé de Charles Darwin, De l’origine des espèces, fut le fruit du long cheminement intellectuel d’un homme guidé par son intuition.

Jusqu’au XVIII° siècle, l’on avait une vision fixiste des espèces et les croyances étaient des plus fantaisistes. Par exemple, ne croyait-on pas que le coton venait des moutons ? Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829) avait pourtant déjà proposé une théorie sur l’évolution : les individus s’adaptent pendant leur vie, notamment en utilisant plus ou moins certaines fonctions organiques, qui se développent ou s’atténuent en rapport avec l’usage ou le non-usage des organes. Inventeur du terme « biologie », il avait aussi affirmé, dans Philosophie zoologique, que les organismes évoluent, une théorie qui avait reçu le soutien des milieux érudits. Déjà, à cette époque, le grand-père de Charles Darwin, Erasmus Darwin, soumettait aussi l’idée que les êtres vivants aient pu évoluer.

Le 04 octobre 1836, Charles Darwin revient à Shrewberry (Shropshire) après un tour du monde de cinq ans, de l’hiver 1831 à l’hiver 1836, dans l’hémisphère sud, en Amérique du sud, en Australie et dans les îles Galapagos. Il retrouve ses sœurs et son père. Ce dernier comprend que son fils est devenu un grand savant et rassemble des fonds pour que son fils puisse travailler sans soucis financiers. En effet, au cours de ce long périple, et à la faveur de la découverte de différents fossiles, Charles Darwin a pris conscience de la diversité des espèces dans le temps et dans l’espace. La beauté et la luxuriance des milieux tropicaux n’ont pas occulté sa compréhension de la lutte des êtres vivants pour la vie.

Son séjour dans les Galapagos va lui permettre de mettre en place les prémisses de sa théorie. Il y a observé que les pinsons (14 espèces qui seront appelées « pinsons de Darwin ») sont différents selon les îlots, certains ayant des corps plus gros ou des becs plus fins. Il est persuadé qu’ils sont issus d’une même population et qu’ils ont subi des modifications et des divergences.

Or, au retour du HMS Beagle,  en février 1837, il fait une découverte capitale en observant des têtes de pinsons sur une même planche. Il se dit alors que chaque pinson appartient à une espèce différente. Ses observations sur les tortues vont dans le même sens. Selon lui, « de tels faits sapent la stabilité des espèces ».

Il se pose la question de savoir pourquoi sur ces îlots vides, à 600 miles des côtes, les espèces sont si différentes ? Il émet l’hypothèse que la population initiale s’est dispersée et a divergé selon l’environnement, créant sélection et diversité. Il est convaincu que les animaux une fois arrivés dans les îles se sont en quelque sorte modifiés pour former sur les différentes îles des espèces nouvelles. Les faits observés peuvent être expliqués par la modification de l’aspect. Selon lui, l’isolement et l’insularité ont joué un rôle majeur dans ce processus.

En juillet 1837, ce sont donc les premières assertions d’une réflexion qui va durer vingt ans. Mais il reste à Darwin à comprendre l’essentiel : comment les espèces s’adaptent-elles à l’environnement ? A partir d’un même ancêtre, comment la différenciation s’est-elle opérée ? C’est pourtant déjà en 1837, dans First Notebook on Transmutation of Species, qu’il  fait la première esquisse d’un petit arbre montrant son idée de l’évolution. Dessin célèbre, qui présente dans le coin gauche le fameux verbe : « I think ». C’est ce « buisson » qui deviendra le symbole de sa théorie.

En septembre 1837, il fait une pause dans ses recherches car il souffre de palpitations cardiaques. Soigné par sa cousine Emma Wegwood, il n’a cependant de cesse de revenir à ses recherches et se prend de passion pour l’étude des lombrics, dont il se demande s’ils sont sensibles aux vibrations musicales. Il en apportera la preuve en les plaçant sut les cordes d’un piano et montrera le rôle des vers de terre dans la nature, et notamment dans la formation des sols.

Son meilleur observatoire devient le jardin de l’agriculteur et il se met à interroger ceux qui ont une expérience pratique. Il se rend compte alors que l’homme sélectionne les variétés qui lui sont utiles.

Observant dans le même temps l’impressionnante variété des formes que proposent les pigeons, il se rend compte qu’elles sont dérivées à partir de la sélection de variations intéressantes. Mais qu’en est-il dans la nature ? Qui est l’éleveur dans la nature ? Si les éleveurs sélectionnent, pourquoi la Nature ne sélectionnerait-elle pas ?

A cette époque, il est de nouveau obligé de s’aliter à cause de troubles divers, sans doute les séquelles d’une piqûre de punaise en Amérique du Sud. A sa cousine Emma, qu’il souhaite épouser, il expose ses idées sur la transformation des espèces. Elle en est troublée et n’est pas loin de le considérer comme un hérétique. Il a alors l’impression d’avoir tout gâché !

A cette époque, Darwin fréquente le cercle Whig qui promeut les idées de Thomas Malthus (1766-1834). L’Essai sur le principe de population de ce dernier tend à démontrer que les populations ont tendance à croître plus rapidement que les ressources alimentaires, engendrant ainsi pauvreté et guerre. Il faut donc décourager les pauvres de se reproduire : c’est ce qu’on appelle le malthusianisme.

Cette théorie va servir de base à Darwin pour poursuivre ses recherches. Si les populations croissent de façon exponentielle, si les ressources augmentent de manière linéaire, il est avéré que certains mourront de faim. Les laisser mourir permet ainsi la régulation de l’espèce. Darwin adaptera donc cette théorie à l’évolution des espèces. Sachant que les éléphants peuvent vivre jusqu’à 150 ans, si un certain nombre ne mourrait pas, il y aurait un millier d’éléphants, beaucoup plus que la terre ne peut en supporter. Cette surpopulation aberrante n’ayant jamais été observée, il faut en conclure que s’opère une sélection naturelle.

La théorie de Darwin se précise : s’il existe des facteurs environnementaux essentiels, si certains membres de l’espèce ne se reproduisent pas, si des caractères avantageux sont transmis à la génération suivante, il faut donc parler de descendance plus aguerrie et non d’évolution. Le terme n’apparaîtra qu’en 1870 ; Darwin ne parlera jamais que de transformation des espèces.

Le 29 janvier 1839, Charles Darwin épouse sa cousine Emma Wegwood. Ils auront dix enfants dont deux mourront en bas âge. Il étudiera les comportements de son premier fils William Erasmus et en tirera même des analogies avec le comportement des singes, notamment à partir de réflexions déduites d’images observées dans le miroir. Il englobe désormais le genre humain dans ses spéculations initiales.

En 1842, Charles Darwin rédige une première ébauche de sa théorie, comportant 35 pages. Dans un groupe donné, les individus qui bénéficient de conditions favorables se multiplient davantage. Quant aux autres, ils disparaissent.

Supportant de moins en moins la vie à Londres, la famille Darwin part s’installer dans le Kent, dans le domaine de Down House, qui devient un lieu de rencontres et d’échanges intellectuels. En juillet 1847, il étoffe sa première « esquisse » dans un document de 230 pages. C’est à ce moment que paraît une publication anonyme, Vestiges de l’Histoire naturelle de la Création, qui suscite un grand intérêt en même temps qu’il soulève une vive polémique dans les milieux religieux.

Parallèlement, Darwin, aidé de ses propres enfants, entame une série d’expériences sur les semences, cherchant à savoir comment les plantes colonisent les îles situées loin de la terre ferme. Il se rend compte que les graines ne meurent pas, même après un séjour dans l’eau salée. Après cinq mois, même des grains de poivre résistent. Il comprend que les oiseaux sont les vecteurs de ces graines, qui peuvent voyager, collées à leurs plumes, ou dans leur estomac où elles résistent aux sucs gastriques. Les troncs emportés par les courants servent aussi à la colonisation des îles Galapagos, où l’on trouve des reptiles et non des batraciens.

Alors que Joseph Dalton Hooker le botaniste (1817-1911) réfute la théorie prônée par Darwin, paraît l’article d’un jeune naturaliste, venu de Malaisie, du nom de Alfred Russel Wallace. Travaillant depuis vingt ans à une théorie identique à celle de Darwin, il tend à prouver la tendance des variétés à s’écarter du type originel. Nous sommes en mars 1858 et les deux tiers de l’ouvrage de Darwin sont terminés. En dépit de l’aggravation de son état de fatigue et de la mort de son dernier-né trisomique, Darwin se sent pris de vitesse par ce jeune aventurier qui risque de lui voler la paternité de sa théorie et à qui il a écrit : « Je vais beaucoup plus loin que vous. »

En novembre 1858, il fait alors une publication commune avec Joseph Hooker devant la Société linéenne.  Cela ne suscite guère de réactions ; on leur rétorque que tout ce que contient ce travail est faux et que tout ce qui y est vrai est déjà connu.

Le 24 novembre 1859, sort en librairie Sur l’Origine des Espèces au moyen de la sélection Naturelle, ou la Préservation des Races les meilleures dans la Lutte pour la Vie. 1250 exemplaires sont vendus en une journée. La théorie de Charles Darwin y est exposée dans l’introduction : « Comme il naît beaucoup plus d’individus de chaque espèce qu’il n’en peut survivre, et que, par conséquent, il se produit souvent une lutte pour la vie, il s’ensuit que tout être, s’il varie, même légèrement, d’une manière qui lui est profitable, dans les conditions complexes et parfois variables de la vie, aura une meilleure chance pour survivre et ainsi se retrouvera choisi d’une façon naturelle. En raison du principe dominant de l’hérédité, toute variété ainsi choisie aura tendance à se multiplier sous sa forme nouvelle et modifiée. »

Trois grands principes régissent donc sa théorie : le principe de variation, qui explique que les individus diffèrent les uns des autres ; le principe d’adaptation (les individus les plus adaptés au milieu survivent et se reproduisent davantage) ; le principe d’hérédité, enfin, qui pose que les caractéristiques avantageuses dans une espèce doivent être héréditaires.

L’ouvrage, tout en suscitant un grand intérêt, fait scandale. L’argument essentiel, « La sélection naturelle a joué le rôle principal dans l’évolution des espèces », s’oppose notamment aux créationnistes, qui ne se font pas faute de caricaturer le savant sous la forme d’un singe barbu. Ils n’acceptent pas ce « coup de boutoir » qui jette l’Homme à bas de son piédestal. Copernic, Kepler et Galilée avaient apporté la première grande désillusion en prouvant que le monde n’est pas géocentré mais héliocentré. Et voilà qu’un barbu arrive et dit que l’Homme n’est pas non plus au centre de la création, que le Moi n’est pas au centre de Soi-même !Caricature-darwin.jpg

Le diagramme de Darwin, un des schémas les plus commentés de la biologie,  montre que les formes produisent des variations. La primauté accordée au hasard choque  ceux qui croient à une Providence divine et constructrice. Comment accepter que le monde ne soit que contingence, accident, et qu’il pourrait être autre qu’il n’est ? Comment concevoir que certains se reproduisent et pas d’autres ? Comment imaginer une Nature amorale et que l’homme serait le seul être conscient dans une Histoire qui ne l’est pas ?

Le fameux débat public d’Oxford apporte la controverse à la théorie de Darwin (l’espèce humaine fait partie intégrante de la longue lignée animale) sur le devant de la scène. John William Draper et Joseph Hooker se prononcent en faveur de Darwin et du progrès social. L’évêque d’Oxford, Samuel Wilberforce et Thomas Huxley se montrent virulents et se gaussent de Darwin. Huxley reste cependant célèbre par sa défense de la théorie de l’évolution. A Wilberforce qui lui demande  s’il descend du singe par son grand-père ou sa grand-mère, il rétorque qu’il préférerait « descendre d’un singe plutôt que d’un homme instruit qui utiliserait sa culture et son éloquence au service du préjugé et du mensonge. »

Toujours est-il que la théorie darwinienne apparaît à beaucoup comme le meurtre de la métaphysique.

En 1871, Darwin publie La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe. Dans ce dernier volume, le savant propose sa conception de la sélection sexuelle pour expliquer l’évolution de la culture humaine, les différences entre les sexes chez l’homme et la différenciation  des races humaines, aussi bien que la beauté du plumage chez les oiseaux. S’interrogeant sur le handicap que représente l’énorme queue du paon, il prouve qu’elle est nécessaire à la sélection sexuelle car, si on coupe la queue à un paon, la femelle n’en veut plus. Ainsi les chants, les parures, les armures des animaux leur servent bien à se reproduire plus facilement. Cette sélection liée au sexe fait ainsi partie intégrante du processus darwinien.

Quant à son dernier ouvrage, La Capacité des plantes à se mouvoir, qui porte sur les vers de terre, Darwin y explique que depuis la dernière glaciation, ce sont eux qui, en provoquant des variations minimes des sols sur de longues durées, ont participé à la constitution de l’humus, favorisant à terme la naissance de l’agriculture.

Persuadé que les espèces ne sont pas immuables, Darwin a toujours cru en la justesse de ses intuitions. Bien qu’il ait dit un jour qu’en proposant sa théorie il avait l’impression de commettre un meurtre, il savait que l’avenir viendrait vérifier ses découvertes.

En effet, au début du XX° siècle, la découverte des lois de Mendel et de la génétique, puis en 1959, la découverte de l’ADN et du codage génétique viendront compléter les réflexions de Darwin et sa théorie s’imposera définitivement dans le monde scientifique. Au XXI° siècle, elle constitue la base de la théorie moderne de l’évolution.

L’héritage de celui qui a bousculé notre vision du monde et notre rapport au cosmos et à Dieu est donc immense. Lors de ses funérailles officielles à Westminster, nombreux furent ceux qui eurent conscience de mettre en terre « le Newton de la biologie ».

 Vendredi 18 décembre 2009

le-buisson-darwin.jpg

                                                                                  " I think " ou le buisson de Darwin.

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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 19:00

 

  

des gens qui passent 2


Adapter un roman de Modiano est une gageure que peu de réalisateurs ont réussie. Comment rendre compte à l’image d’une oeuvre où souvent il ne se passe pas grand-chose, où les personnages sont des silhouettes, où le héros ne saisit que du vide? Ni Moshe Mizrahi avec Une jeunesse, ni Manuel Poirier avec Dimanches d’août n’avait convaincu. Patrice Leconte avait, quant à lui, adapté Villa triste, sous le titre Le parfum d’Yvonne, mais l’écrivain n’avait pas été satisfait de cette adaptation et avait même exigé que le titre en soit différent.

Alain Nahum, réalisateur de Des gens qui passent, inspiré par Un cirque passe, diffusé vendredi 20 novembre 2009, a pourtant relevé le défi avec un certain bonheur. « Modiano n’est pas intervenu sur le scénario, mais il l’a approuvé et nous a autorisés à citer son nom et à modifier le titre », explique-t-il. « Il s’est par ailleurs dit très heureux de cette adaptation. »

C’était un projet cher à Alain Nahum et qu’il souhaitait réaliser depuis longtemps. Voilà ce qu’il en dit : Modiano « est un écrivain majeur, à l’univers très personnel, qui a été peu adapté au cinéma et jamais à la télévision, et il me semblait intéressant, à une époque où l’on parle d’amener le patrimoine à la télévision française de tenter l’aventure. […] Un cirque passe […] me semblait très cinématographique et me parlait de manière intime. C’est une histoire des années 60, ces années qui m’ont constitué en tant que personne, qui ont formé ma cinéphilie, et j’y voyais tout un tas d’échos : les films de Melville, Godard, Truffaut, etc., le Saint-Germain-des-Prés existentialiste, l’univers du polar, l’ombre de la guerre d’Algérie et de l’OAS…, on y parle de partir en Italie, comme on rêvait tous de le faire alors. C’est à la fois un roman d’initiation, une sorte d’A bout de souffle à l’envers et un polar existentiel. »

L’atout majeur de ce téléfilm tient, semble-t-il, au choix de ses interprètes qui, selon le réalisateur, possèdent « un vrai univers en eux » et pouvaient être ainsi les « dépositaires d’une histoire ». Le jeune Théo Frilet, remarqué déjà dans Guy Môcquet, un amour fusillé, Prix de la Révélation masculine au Festival de Fiction de La Rochelle, « avait cette enfance nécessaire en lui ». Il interprète ici Jean (Lucien dans le roman), un jeune homme sage au regard bleu et interrogateur, étudiant en Lettres, abandonné de ses parents, errant dans un monde interlope d’escrocs et de truands à la petite semaine, qui lui accordent sa bienveillance. Sa rencontre avec Marie (Gisèle dans le livre), une jeune inconnue mystérieuse, à l’issue d’un interrogatoire au 36, Quai des Orfèvres (parce qu’on a trouvé son nom sur un mystérieux agenda), va bouleverser sa vie en l’initiant à l’amour et à la mort. Dans une interview, le jeune comédien explique que, si les personnages de Modiano semblent extérieurement passifs, ils sont intérieurement très actifs. Le défi pour lui a été de mettre l’accent sur l’intériorité de Jean et de faire en sorte qu’il ne soit pas qu’un fantôme.

Laura Smet s’est glissée avec talent dans la peau de Marie, cette jeune femme, qui cache deux lourdes valises (qui ne seront pas ouvertes) chez son ami de passage, et qui se ne livre jamais. Avec son imperméable orange (qui la symbolise bien puisque tout semble glisser sur elle), ses gants de cuir, sa coiffure floue, la comédienne fait penser à Anna Karina dans Pierrot le fou. Elle s’est demandée « comment on arriverait à rendre compte de cette atmosphère particulière, qui tient du rêve, du conte, mais aussi du film à suspense ». Les deux comédiens y parviennent cependant, grâce « aux regards, aux émotions » qui passent entre eux, et aux scènes improvisées, autant d’ « instants volés » qui, selon Laura Smet, « participent pleinement à l’esprit modianesque. »

Alain Nahum réussit de plus à entrelacer habilement le fil de deux intrigues, qui se nouent de manière subtile, sans qu’on sache jamais véritablement ce qui les relie, et en cela il est très fidèle à l’esprit des œuvres de Modiano. L’histoire d’amour romantique entre Marie et Jean rejoint une sombre intrigue, dont les ramifications mi-économiques, mi-politiques (on est en 1961, en pleine guerre d’Algérie) ne seront jamais élucidées. Que ce soit Grabley (Hippolyte Girardot), trouble protecteur de Jean et qui passe son temps à brûler des papiers compromettants, Jacques de Bavière (Thomas Jouannet), l’amant violent de Marie, ou encore Pierre Ansart (Gilles Cohen), chaque personnage conserve son mystère. Seul Dell’Aversano, l’antiquaire, a un statut à part, permettant à Jean de fuir en Italie vers une autre vie.

Les afficionados de Modiano reprocheront à Alain Nahum d’avoir modifié le fond du roman : à la fin de l’histoire, Marie emporte la carte de l’hôtel où les amoureux ont vécu une dernière nuit amoureuse sans que cela ne serve à rien, puisque sa DS explose immédiatement après son départ ; dans le livre, cette carte permet de prévenir Lucien de la mort de son amie. L’adaptation souligne l’idée que la voiture ait pu être piégée alors que le roman ne fait que  suggérer cette éventualité. On peut aussi s’interroger sur la scène finale dans le café de la rue Amelot, qui n’est pas vraiment fidèle au roman, et dans lequel elle est plus intense : quand le patron demande à Lucien s’il voit encore la jeune fille, il s’enfuit en sanglotant « bêtement ». Le réalisateur a sans doute aussi forcé le trait au profit d’une violence plus insistante : Jacques de Bavière, dans le livre, apparaît plutôt sympathique ; dans l’adaptation, il se montre excessivement jaloux. De même, il est dit que l’époux de Marie est brutal tandis que, dans le roman, il est absent. L’enlèvement à Neuilly, au su et au vu de tous, est peu crédible ; dans Un cirque passe, la victime pénètre d’elle-même dans la voiture.

Les fans de Modiano ne seront cependant pas vraiment dépaysés puisqu’ils reconnaîtront la géographie parisienne modianesque : l’immeuble du quai Conti, maison natale de l’auteur, ou encore le Cirque d’Hiver.

Ils devraient de surcroît être sensibles à une trouvaille, au service de l’atmosphère mélancoliquement passéiste des romans de Modiano : l’utilisation de la vieille caméra super 8, qui fait revivre dans le noir et blanc du passé disparu les allées et venues d’hommes inconnus à chapeaux sombres, mais surtout les sourires de circonstance d’un père absent, d’une mère indifférente, et les rencontres trop rares de l’enfant avec des parents qui ne jouèrent jamais leur rôle. (Le roman porte d’ailleurs cette dédicace ironiquement tragique : « A mes parents »).

Alain Nahum reconnaît qu’il a fait appel à sa mémoire de cinéphile, en reprenant l’esthétique des longs-métrages des sixties : la DS, image de la fuite perpétuelle des personnages, que Marie conduit dangereusement, a été repeinte de la même couleur que celle du Samouraï de Melville. L’appartement de Jean est vide comme celui du Dernier Tango à Paris de Bertolucci. Les années enfuies que Modiano recherche par l’écriture, Nahum dit les rechercher par l’image. Il a essayé de traduire la noirceur potentielle du roman par un travail sur la lumière, « qui permet de mettre les personnages en tension, de les tenir toujours dans un certain déséquilibre […] sans vouloir filmer comme un collectionneur ». Dans le roman, le narrateur écrit : « Aujourd’hui, je revois cette scène de loin. Derrière la vitre d’une fenêtre, dans une lumière étouffée… »

On l’aura compris, en dépit de quelques réticences, ce téléfilm distille un charme nostalgique, lié la vie qui demeure inexplicable et indéchiffrable, ainsi que le suggère la dernière phrase du roman : « Dehors, tout était léger, clair, indifférent comme le soleil de janvier ». Et on ne peut qu’être d’accord avec Hubert Prolongeau, du Nouvel Observateur, qui écrit lors de la diffusion du téléfilm: « Il semblait que la matière même de ces livres fugaces, faits de fausses intrigues policières, de mystères entrelacés, d’atmosphère purement liée à l’écriture, ne soit réfractaire à l’image. Alain Nahum prouve que, même si elle n’est pas totale, la réussite est possible. »

Lundi 30 novembre 2009


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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 15:18

 


Le-soulier-de-satin.jpg



Le soulier de satin de Paul Claudel est le "testament sentimental et dramatique" du dramaturge. Selon lui, y est rassemblé l'essentiel de sa vie, de son art, de sa pensée.
L'exécution complète de cette pièce dure onze heures et nécessite une mise en scène complexe. Elle est découpée en quatre journées, la durée de l'intrigue est de dix années, les personnages sont présents en différents pays, le drame s'y mêle à la bouffonnerie.
Après les intégrales de Jean-Louis Barrault au Théâtre d'Orsay en 1980, d'Antoine Vitez au Festival d'Avignon en 1987, Olivier Py a proposé de nouveau une version intégrale, après celle du Théâtre de la Ville en 2003, jouée cette fois-ci au Théâtre de L'Odéon,du 07 au 29 mars 2009. Cette dernière suit l'édition critique établie par Antoinette Weber-Caflisch (Les Belles-Lettres, Gallimard). La mise en scène d'Olivier Py a reçu le Prix Georges Lerminier du Syndicat de la Critique.
Selon le metteur en scène, la pièce magistrale de Claudel donne "la possibilité de représenter tous les pays et tous les peuples par toutes les formes possibles de théâtre".
C'est cette version que retransmet Arte chaque dimanche matin de 9h50 à 12h, du 1er novembre au 06 décembre 2009.
Alors si vous voulez vibrer avec Dona Prouhèze, la belle boiteuse, et le capitaine Rodrigue, tous à vos magnétoscopes!

Lundi 02 novembre 2009

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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 14:56

Portrait-de-face-rahel-Levin-portrait-deface-2.gif

Le docu-fiction est un genre télévisuel hybride : associant reconstitution d’époque, témoignages et commentaires d’universitaires, il n’est pas souvent convaincant. Pourtant, samedi 31 octobre, le film de Catarina Deus et Gabriele Conrad, diffusé sur Arte, nous a permis de découvrir une femme ignorée des Français et peut-être de nombreux Allemands eux-mêmes.

Les deux réalisateurs ont en effet mis en scène Rahel Varnhagen von Ense, plus connue sous son nom de jeune fille de Rahel Levin, née le 19 mai 1771,, et décédée le 7 mars 1833 à Berlin. Dans une Prusse sous la menace de l’avancée des armées napoléoniennes,  cette jeune femme d’origine juive, fille du commerçant-banquier Markus Levin et de sa femme Chaie, sera l’égérie d’un salon littéraire berlinois, une femme d’esprit à la charnière de deux siècles. Chez elle se presseront les beaux esprits de l’époque. Des poètes Jean Paul, Ludwig Tieck, Heinrich Heine, Friedrich de La Motte-Fouqué,  aux philosophes Friedrich von Schlegel, Wilhelm von Humboldt, Eduard Gans, en passant par l’écrivains Ludwig Börne, le naturaliste Alexander von Humboldt, des membres de la famille Mendelssohn, le duc Hermann von Pückler-Muskau, et surtout le prince Louis-Ferdinand de Prusse, toute l’élite intellectuelle du temps fera de son salon le creuset des idées nouvelles.

Ces grands esprits seront l’université personnelle et les professeurs de cette remarquable autodidacte qui écrivit une énorme correspondance et des journaux, que son mari, l’écrivain, historien et diplomate Karl August Varnhagen von Ense, édita après sa mort en 1833, relayé en suite par sa nièce Ludmilla Assing.

Rahel Levin représente la première génération de juifs allemands qui font la jonction entre les juifs traditionnels, dont elle refuse la langue mystique, et la société allemande nouvelle en train de naître. Selon elle, la religion juive est un obstacle à l'intégration. Dans une Prusse où les juifs sont considérés encore comme des étrangers et ne sont guère persona grata, elle n’aura de cesse de se faire accepter et de devenir une Allemande à part entière. La femme qui conduit le quadrige au sommet de la Porte de Brandebourg, édifiée à cette époque,  pourrait être le symbole de la femme nouvelle qu’elle aspira à incarner. « Je m’en tiens à la force de mon cœur et à ce que m’indique mon esprit », affirmait-elle.

Après une déception amoureuse, qui la voit abandonnée par un jeune aristocrate de sept ans plus jeune qu'elle et qui n'avair rien d'un génie), elle part pour Paris en 1800. Bien que les visées conquérantes de Napoléon Bonaparte inquiètent grandement l’Allemagne, Rahel Levin se rallie à l’homme du 18 Brumaire, défenseur des idées nouvelles. « Je ne veux pas faire partie de ceux qui ne se risquent jamais à rien ! » lance-t-elle.

En France, au printemps 1801, elle rencontre celle qui deviendra son amie d’élection, Pauline Wiesel. En voyage de noces, cette jeune femme libérée pense que le mariage n’est qu’ « une tentative d’enflammer une braise alors qu’on verse de l’eau dessus » ! Entre elles naît une véritable amitié, sans rivalité ni jalousieRahel Levin écrira dans ses lettres que Pauline et elle, à elles deux, auraient formé la femme utopique, la femme émancipée, qui pratique liberté érotique et liberté intellectuelle.

Nous sommes en 1801 et Napoléon campe sur la rive gauche du Rhin. La Prusse est sous sa menace. Si Rahel Levin jouit à Paris d’une grande autonomie, si elle vit une relation amoureuse épanouie et sans contraintes avec un jeune commerçant, Berlin lui manque. Elle est par ailleurs persuadée que ce n’est que par le mariage- si possible avec un aristocrate- qu’elle conquerra la véritable liberté et échappera définitivement à son milieu d’origine.

De retour dans sa ville natale, elle ouvre de nouveau un salon autour de l’Apollon prussien, le prince Louis-Ferdinand de Prusse, que jalouse son cousin et roi, Frédéric-Guillaume III. Généreux, affable, brillant sans affectation, rebelle à l'étiquette et à toute autorité, pianiste prodige et séduisant don juan, ce héros de roman est l’ami de Goethe et de Beethoven. Son cousin cherche à toute force à l’écarter de l’action politique. En effet, le jeune prince ne supporte plus la léthargie qui s’est emparée de son pays et il pousse à l’action guerrière contre Napoléon.

En 1804, Pauline Wiesel, l’amie de cœur de Rahel Levin, séparée de son mari et mère d’une fille qu’elle a eue d’un de ses amants, est de nouveau à Berlin. Elle va nouer avec le prince Louis-Ferdinand une relation passionnée, à l’image de celle que vivent Julius et Lucinde, les héros de l’ouvrage scandaleux de Friedrich von Schlegel, intitulé Lucinde (1799). Pour ces amants, déjà très modernes, l’homme et la femme doivent jouer partie égale en amour et éprouver semblable plaisir dans l’acte sexuel. Rahel Levin est la confidente du prince qui disait d’elle qu’elle était « l’accoucheuse de [son] âme ». Avec lucidité, elle sera l’analyste perspicace de ce couple qui s’aime et se déchire, Louis-Ferdinand menant une double vie avec Henriette Fromme, dont il aura trois enfants.

Dans le même temps, Rahel Levin entretient une correspondance suivie avec les romantiques allemands et les beaux esprits, tissant ainsi tout un réseau de réflexions novatrices, que révèle le style sincère et brillant de sa correspondance.

En 1804, Napoléon a été sacré empereur à Notre-Dame et, en avril 1805, s’organise la troisième coalition contre la France. L’Empereur des Français obtient cependant le soutien de la Bavière, du Wurtemberg et du Pays de Bade tandis que la Prusse demeure neutre.

Louis-Ferdinand, désireux de préserver à tout prix la liberté de son pays et contre la volonté de Frédéric-Guillaume III, engage seul et au plus mauvais moment les hostilités contre Napoléon I. Frédéric-Guillaume dira plus tard : « La Prusse a cru qu’elle avait un avenir parce qu’elle avait un passé. » Napoléon, qui était le héros de Rahel, devient de fait son ennemi.

Louis-Ferdinand est en Thuringe avec ses troupes. Il a trente-quatre ans, il pressent la défaite mais il marche contre les Français. Ses troupes fuient mais son honneur lui interdit de battre en retraite. Il meurt le 10 octobre 1806 d’un coup de sabre, à la bataille de Saalfeld. Ses dernières paroles seront :  « Comment est-ce possible ? » Eu égard à sa bravoure, le maréchal Lannes lui rendra les honneurs. Frédéric-Guillaume III fera en ces termes son éloge posthume  : «  Il a vécu en homme brillant ; il est mort en homme brillant. L’échec est minime, il faut le rattraper. » La défaite d’Iéna, le 14 octobre 1806, sous le commandement du général de Hohenloe, mettra un terme définitif aux velléités belliqueuses de la Prusse.

Berlin subit alors une profonde mutation. Français, juifs femmes, n’ont plus leur place dans les salons. Consciente qu’elles vivent en marge de la société, Pauline demande à son amie Rahel de regagner Paris avec elle. Rahel Levin décline l’invitation et épouse alors l’aristocrate Karl August Varnhagen von Ense, de quatorze ans son cadet. Quant à Pauline, elle voyagera, se remariera, passant de la richesse au dénuement.

Celle qui avait déclaré : « Où est passée notre époque ? Elle a sombré en 1806 », laisse cependant un immense héritage : l’Allemagne du XIX° siècle n’aurait pas été ce qu’elle fut sans cette élite intellectuelle, juive et laïque qui en est à l’origine. « Prophétesse rebelle d’une époque nouvelle », Rahel Levin fut une personnalité remarquable, une intellectuelle à la pensée aussi pénétrante que celle de Rosa Luxembourg ou Hannah Arendt. Ses origines juives perpétuellement reniées furent, malgré elle, un de ses atouts majeurs, et sa riche correspondance est « le post-scriptum de sa vie et de toute une époque ».

Ainsi que le dit Michael Blumenthal, directeur du Musée juif de Berlin et descendant de Rahel Levin, on ne peut qu’admirer le caractère unique de cette « Madame de Staël berlinoise », figure de l’intelligentsia juive laïque à qui le romantisme allemand est grandement redevable.

Soyons donc reconnaissants à Arte de nous avoir donné l’occasion de la connaître.

 

Notons qu’une exposition consacrée au salon de Rahel Levin a eu lieu à Bad Münster am Stein du 06 au 13 septembre 2009.


 Photo-rahel-levin.jpg

  

Lundi 02 novembre 2009

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31 octobre 2009 6 31 /10 /octobre /2009 00:20

Nicolas-Le-Floch.jpg

 

Ce soir, vendredi 30 octobre, sur France 2, on pouvait à bon droit se laisser tenter par les aventures d’un commissaire de police au Châtelet en 1771,  sous le règne de Louis Le Bien-Aimé, du nom de Nicolas Le Floch. Le personnage est né sous la plume d’un écrivain-diplomate à Sofia dans les années 80, Jean-François Parot, et ses enquêtes éditées chez Jean-Claude Lattès sont devenues des succès de librairie.

Hugues Pagan, auteur lui aussi de romans policiers, s’en est vu confier l’adaptation. Il a souhaité « éviter le mélange film historique et kung-fu et conserver une langue littéraire », qui est un des atouts majeurs de la série. Imparfait du subjonctif, nombreuses tournures négatives, lexique de termes oubliés, confèrent au téléfilm une saveur particulière, les comédiens ayant été contraints de beaucoup répéter afin de « bien s’imprégner de la musique de la langue ». Jérôme Robart, qui interprète Nicolas Le Floch, reconnaît lui-même que les nouveaux épisodes sont meilleurs que les deux premiers (venue d’un nouveau réalisateur), et que les dialogues servent bien la langue baroque de Parot.

Quant à Carlo Verini, le chef opérateur, il affirme que la réalisation s’oriente vers une plus grande vérité historique. La gageure pour lui a été de trouver une lumière qui corresponde à celle d’un Paris éclairé à la bougie. Il travaille ainsi une pellicule qui n’est pas numérique, mais qui permet de créer des nuances, de rendre le noir plus sombre, de souligner les détails, de travailler le contraste des couleurs. L’ensemble, sur ce point précis, témoigne d’une réussite certaine.

Dans un Paris allié avec la Prusse contre l’Angleterre, tandis que la du Barry est sur le point d’être victime de libelles infamants, le jeune commissaire, qui enquête pour Monsieur de Sartine, préfère la preuve à la question. Dans l’épisode précédent, il pénétrait au cœur d’une famille de boutiquiers de la rue Royale hantée par le Malin. Le dernier épisode fait de lui la victime d’une machination. Il rencontrera à Londres Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais alors qu’il n’est encore qu’un espion et le mystérieux chevalier d’Eon, hélas interprété ici de manière caricaturale. Claire Nebout, dans Beaumarchais l’insolent avait été plus convaincante !

Si l’on aime les films de cape et d’épée, on peut regarder avec plaisir ce divertissement qui ne fait pas honte au genre, tout en appréciant la profession de foi de Nicolas Le Floch : « Je ne saurais rien tolérer qui fût contraire à la loi. »

Vendredi 30 octobre 2009.

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