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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 19:20

 Eglon van der Neer 1675–80 Gygès et la femme du roi cand

Gygès et la femme du roi Candaule, Eglon van der Neer

 

Dimanche 13 novembre 2011, à 13h 30, lors de l’émission Philosophie sur Arte, Raphaël Enthoven et Pierre Cassou-Noguès (Mon zombie et moi. La philosophie comme science fiction) dialoguaient sur le thème de l’homme invisible. Ils ont réfléchi sur le roman de H. G. Wells, les films de James Whale (1933), de John Carpenter (Les aventures de l’homme invisible, 1992), la conception de Descartes distinguant l’homme invisible et l’homme intangible.

Mais ce qui a surtout retenu mon attention, c’est l’analyse qui a été faite du tableau de Eglon van der Neer, intitulé Gygès et la femme du roi Candaule. Cette légende a connu de nombreuses versions (Xanthos de Lydie, Plutarque, Hérodote…) mais c’est sans doute celle qu’en donne Platon au deuxième livre de La République qui est la plus célèbre. Elle est passée à la postérité sous le titre de L’anneau de Gygès.

Gygès était un jeune berger de Lydie qui, à la faveur d’un affaissement de terrain, découvre au doigt du squelette d’un géant un anneau d’or. Ce dernier a la vertu de le rendre invisible lorsqu’il en tourne le chaton vers l’intérieur. Le jeune homme se sert de ce pouvoir pour commettre l’adultère avec la femme du roi Candaule. Il complotera ensuite avec elle pour tuer le roi et s’emparer du pouvoir. Platon use de cette fable pour discuter de la justice qui est le sujet essentiel de La République. Alors que Wells s’interrogeait sur une invisibilité métaphysique, Platon pose le problème dans la perspective de la morale : que ferions-nous si nous pouvions voir sans être vus ?

Le tableau de Van der Neer propose quant à lui la version d’Hérodote. La reine se déshabille dans sa chambre et elle voit Gygès caché (dans le coin gauche du tableau). Elle lui propose une alternative : où elle le met à mort à cause de son impudence ou il s’engage à tuer le roi Candaule, son époux. A droite de la toile, dans l'âtre, se trouve un chenet, surmonté d’une boule. Outre l’aspect éminemment phallique de celle-ci, on notera que la boule ressemble à un œil. Celui-ci met le spectateur dans la position même de Gygès, car nous aussi nous regardons la femme de Candaule dans son intimité.

A cette occasion, Raphaël Enthoven a rappelé la scène de L’Etre et le Néant de Sartre, dans laquelle le narrateur, croyant être seul,  regarde par un trou de serrure. Surpris par quelqu’un qui monte l’escalier, il retombe dans l’Etre alors qu’il était dans le Néant. Ainsi, nous regardons mais nous sommes aussi regardés et soumis alors à la réification. Nous sommes bien tributaires de l’identité que les autres nous accordent.

Les deux philosophes ont ensuite expliqué que l’expérience de l’invisible s’accompagne d’une sorte de folie voire de perte de responsabilité. Tel Gygès, l’homme invisible ne finit-il pas par commettre des crimes ?

En fait, pour être invisible, il suffirait de ne pas être vu. C’est ainsi que Le dernier des hommes de Murnau (1924) met en scène un homme qui, de portier respecté en uniforme qu’il était, subit un déclassement en devenant « homme-pipi ». Il est alors rendu invisible par l’indifférence et son invisibilité devient sociale. On le voit uniquement comme celui que d’habitude on ne voit pas.

Cette émission très stimulante pour l’esprit s’est achevée par l’évocation de l’œuvre de Ralph Ellison, Invisible Man, sur le thème du racisme envers les noirs américains et par celle de G-K Chesterton. Cette dernière traite du crime commis par un facteur qui est entré dans un immeuble mais que personne n’a vu. Lui, c’est personne !

Grâce à cette émission, j’ai donc appris que ce thème surprenant de l’homme invisible, à mi-chemin entre l’absence et la présence, est aussi vieux que la philosophie elle-même.

 

 


 

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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 11:16

 

-Labro-Colorado.jpg

 

Vendredi 23 octobre, la 5 diffusait un beau portrait du journaliste et écrivain Philippe Labro, dans la série Empreintes. Du « petit garçon » à celui qui « tombe sept fois et se relève huit », en passant par « l’étudiant étranger », cette émission a été l’occasion de suivre « la traversée » d’un homme passionné qui reconnaît avec humilité ses faiblesses.

Le téléspectateur est retourné avec lui dans la maison à l’architecture basque de son enfance, située près de Montauban. C’est là qu’il a évoqué son père, qui hébergeait des juifs pendant la guerre, alors même que la maison familiale était réquisitionnée par la Kommandantur. Sans nul doute, déjà, une grande leçon de courage pour ce fils, dont le père a son nom inscrit sur le monument aux Justes de Yad Vashem.

Nous l’avons suivi ensuite dans ses débuts littéraires encouragés par Pierre Macaigne, quand il faisait des reportages dans Paris et des piges pour Le Figaro littéraire. Puis on l’a retrouvé sur les pas de sa jeunesse enthousiaste, découvrant les Etats-Unis en 1954, à l’université de Lexington en Virginie. Il se remémore ce que disait le père de d’Artagnan à son fils dans Les Trois Mousquetaires : « Ne manquez pas les occasions et recherchez les aventures. » Ce sera le début de l’âge adulte pour le Frenchie, que l’on surnomme Lucky Pierre et qui « apprend pour ensuite se déployer ».

C’est en Amérique qu’il dit avoir appris son métier et il se souvient avec émotion du « Forest service », accompli à Norwood dans le Colorado. Aux côtés des ouvriers forestiers temporaires, il met en pratique les mots du poète Thoreau : « Comment attraper le plus de vies possibles. » Il cherche à « voir, écouter, apprendre, comprendre, pour durer, pour écrire, ni trop avant ni trop longtemps après », ainsi que le conseillait Hemingway, un de ses maîtres.

De retour en France, sa rencontre avec le grand Pierre Lazareff lui permet d’entrer à France-Soir. Il écrit Un Américain peu tranquille en 1960, tout en étant aussi reporter à Europe 1.

Sa mobilisation en Algérie, qu’il avait longtemps reportée, laisse en lui une empreinte durable et douloureuse, avec Des feux mal éteints, publié en 1967. Il souffre de ce « grand non-dit » pour la génération des Max : « Nos vingt ans, nos vingt ans sont restés là ! » Il en fera un film, Salut les Max

Après, c’est la grande aventure de Cinq colonnes à la une, à laquelle il collabore activement et de nombreux voyages aux Etats-Unis. A la faveur de l’un d’entre eux, il couvre l’assassinat de Kennedy. Pour celui que l’on surnomme l’Américain, ce pays devient vraiment « le laboratoire de la modernité ».

A la tête de RTL pendant quinze ans, il se fait aussi parolier de chansons : Jésus-Christ est un hippie, pour Jonnhy ; Baby song, pour Gainsbourg. Son éclectisme et sa curiosité l’amènent au cinéma. Il réalise Tout peut arriver, donnant ainsi son premier rôle à Fabrice Lucchini. Il noue une relation intime et privilégiée avec le réalisateur Jean-Pierre Melville qui le conseille pour Sans mobile apparent. Entre les deux hommes, c’est le relais du cinéma qui se transmet et d’autres films suivront : L’Héritier, L’Alpagueur, Rive droite, rive gauche.

Tout semble lui réussir mais tout bascule au début des années 90. Il traverse « une nuit du corps et de l’âme ». En 1994, il est victime d’une paralysie totale des poumons et on le met dans un coma artificiel. Sorti de sa léthargie, il retrouve l’envie de vivre quand sa femme lui met entre les mains un carnet de moleskine noir et il se remet à écrire. Il se métamorphose en quelqu’un de « plus averti, plus ouvert à tout et aux autres ».

A la fin de cette décennie noire, il éprouve de nouveau la perte du désir, le refus de soi-même, le doute. L’amour de son entourage familial, la main que lui tend Vincent Bolloré, l’aident à se relever et c’est ainsi  qu’en 2003, il écrit Tomber sept fois, se relever huit. De belles rencontres suivront sur France 3 où il crée une nouvelle émission : celle de Nagui, et du violoniste Renaud Capuçon.

A la fin de l'émission, Philippe Labro reconnaît que cela ne l’intéresse plus d’être seul. Désormais, il a envie de « forer en eau profonde », de vivre avec ses enfants, en un mot de « boire au lait de la tendresse humaine » selon la belle formule de François Mauriac.

 

 

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16 septembre 2011 5 16 /09 /septembre /2011 07:59

  une-vie-francaise

  Jacques Gamblin (Paul Blick) et Pauline Etienne (Marie)

 

 

Je n’ai pas lu Une vie française de Jean-Paul Dubois (2004).C’était, je crois, un roman retraçant avec justesse l’histoire de ceux qui eurent vingt ans en 1970. L’adaptation qui en a été proposée par France 2, mercredi 14 septembre 2011, m’aura donné envie de lire cet auteur de ma génération.

Ce téléfilm de Jean-Pierre Sinapi ne reprend paraît-il qu’un épisode d’une trentaine de pages d’un roman qui en comporte plus de 400 : adapter, n’est-ce pas toujours choisir ? Il présente avec une grande justesse de ton et une sensibilité à vif un sentiment rarement aussi bien traité à l’écran : la relation entre un père et sa fille. C’est celle de Paul Blick, un photographe (remarquable Jacques Gamblin), qui cherche à arracher sa fille Marie (Pauline Etienne) au silence où l’enfonce inexorablement une dépression schizophrénique.

L’adaptation, qui use des flash-back avec intelligence et justesse, décrit la souffrance des deux enfants Vincent (Joeffrey Verbruggen) et Marie, dont les parents s’éloignent insensiblement l’un de l’autre. Au-delà de la mort des illusions de la jeunesse, elle souligne aussi qu’à un moment ou à un autre chacun est contraint de faire un choix et qu’on ne peut marcher indéfiniment à côté de soi-même. C’est ce que fera Paul Blick, hanté par la culpabilité de la mort à vingt ans de son frère Vincent, dont il a donné le prénom à son fils. « Il ne se passe pas un seul jour sans que je ne pense à lui », dit-il à sa fille.

Ce n’est que deux ans après la disparition tragique de sa femme Anna dans un accident de bi-moteur qu’il trouve enfin une raison d’exister. Il rassemble toutes ses forces pour sortir sa fille Marie de la nuit de la maladie mentale, tandis que son fils Vincent assume son choix d’aller vivre sa vie au Japon avec son amie Yûko.

Paul Blick tente de ramener Marie vers le monde des vivants en lui racontant tout ce qu’il ne lui a jamais dit : les utopies de sa jeunesse, sa rencontre avec Anna la bourgeoise, la mort de son frère, l’annonce de la mort et de la trahison de sa femme. Il lui dit la perte de l’idéal, l’amour indestructible pour Vincent, le sentiment d’avoir trahi sa classe d’origine, l’amour tu pour sa mère (Edith Scob, fragile et volontaire).

Non dénué d’un humour subtil, animé par la présence lunaire mais intense de Jacques Gamblin, ce téléfilm intelligent et plein de délicatesse tente de répondre à la question : « Faut-il vraiment aimer quelqu’un pour vivre ? »

 

Lire :

La séquence du réalisateur : "J'ai tourné Une Vie française en cinémascope",

par Jean-Pierre Sinapi, sur Télérama.fr  link

 

 

 

 

 

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16 avril 2011 6 16 /04 /avril /2011 12:26

  Katyn l'exécution

 

Avec son film Katyń (2007), diffusé jeudi 14 avril 2011 sur ARTE, le cinéaste polonais Andrzej Wajda signe une œuvre forte au lyrisme contenu. Katyń est le nom d’une localité russe près de Smolensk. Dans les centres du NKVD (Commissariat du Peuple aux Affaires Intérieures), lors du printemps 1940, y furent exécutés par les Soviétiques, d’une balle dans la nuque, 14 700 officiers polonais et 11 000 membres de la résistance nationale, oubliés dans les forêts de Katyń, Tver et Kharkov. On se rappellera qu’auparavant, Staline et Hitler avaient conclu le pacte Molotov-Ribbentrop (signé le 23 août 1939 et rompu le 22 juin 1941) dans le but de se partager la Pologne, « ce bâtard né du traité de Versailles ».

 

Katyn Maja Ostaszewska

Anna, la femme d'Andrzej (Maja Ostaszewska)

 

Ce massacre de masse fut passé sous silence pendant les longues années de l’occupation soviétique, qui en reporta la responsabilité sur les Allemands. Ceux-ci en avaient découvert les charniers lors de leur avancée vers l’Est en avril 1943. Pendant des décennies, URSS et Allemagne, qui avaient été unies par le pacte germano-soviétique, s’accableront mutuellement avant que la vérité n’émerge peu à peu, entre 1981 et 1989. C’est Boris Eltsine en 1992 qui reconnaîtra publiquement le rôle de Staline, en accord avec Beria et le Politburo, dans cette décapitation de l’armée polonaise, considérée alors comme les « ennemis objectifs ».

 

Katyn la mère-copie-1

La mère d'Andrzej (Maja Komorowska)

 

Si Wajda a souhaité réaliser ce film, c’est d’abord pour des raisons personnelles. En effet son père, Jakub Wajda, valeureux soldat de la Grande Guerre, titulaire de la croix de l’ordre Virtuti Militari, la plus haute distinction militaire polonaise, disparut dans les fosses soviétiques. Cependant, sa famille l’attendit en vain pendant des années, car si le nom de Wajda figurait bien sur les listes des victimes, il s’agissait d’un certain Karol.

 

Katyn la femme du général

Roza, la femme du général polonais (Danuta Stenka)

 

Mais le réalisateur explique que le propos de son film n’est pas uniquement la recherche d’une « simple vérité personnelle ». Il souhaite qu’il soit « le récit du drame et des souffrances subis par de multiples familles, victimes de Staline et du silence qu’il parvint à imposer à ses alliés d’alors : la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ». Il voudrait enfin que le 17 septembre 1939, date de l’invasion de la Pologne par les nazis,

ne soit plus uniquement pour les jeunes Polonais d'aujourd'hui la date d'un jour férié. 

 

Katyn la fille du généralEwa, la fille du général polonais (Agnieszka Kawiorska) 

 

Le film est fondé sur un scénario adapté du livre de Andrzej Mularczyck, Post Mortem, l’histoire de Katyń. Mais il se base aussi sur les récits des documents retrouvés sur le corps des officiers, et associe des images d’archives à des témoignages historiques véhiculés par des personnages. Il s’est agi pour Wajda de relater la destinée tragique de ceux qui vécurent cette horreur planifiée, ce « nettoyage de classe ».

 

Katyn Magdalena Cielecka

Agnieszka, la soeur du lieutenant Pilote  (Magdalena Cielecka)

 

C’est donc à travers l’histoire de plusieurs femmes, dont le destin s’entrecroise, que le cinéaste accomplit son devoir de mémoire. Il s’agit d’abord d’Anna (Maja Ostaszewska), de sa fille Weronika dite Nika (Wiktoria Gasiewska) et de sa belle-mère  (Maja Komorowska), toutes trois ignorantes du sort d’Andrzej leur mari, père et fils, capitaine au 8e régiment de Uhlans (Artur Zmijewski), dont elles perdent la trace, alors qu’un train de prisonniers l’emmène vers l’Est. Il y a encore Róza (Danuta Stenka) et sa fille Ewa (Agnieszka Kawiorska)), qui apprennent la mort de leur époux et père, un général de l’armée polonaise (Jan Englert), mais qui s’opposent farouchement à ce que l’on travestisse la vérité de sa mort. C’est enfin le personnage d’Agnieszka (Magdalena Cielecka), la sœur du lieutenant Pilote qui, telle Antigone, n’aura de cesse, au mépris de sa vie, d’ériger une pierre tombale à la mémoire de son frère martyr. Trois belles figures de femmes, amoureuses et fières, rebelles à toute compromission, qu’aucune hypocrisie étatique ou militaire ne fera plier.

 

 Katyn Maja Ostaszewska et Wiktoria Gasiewska

Anna et sa fille Nika (Wiktoria Gasiewska)

 

Tendu vers le point d’orgue tragique qu’est l’exécution méthodique de toute une armée, retraçant l’histoire d’un mensonge d’Etat, le film évite l’écueil du pathos pour donner toute sa lisibilité à cet effroyable maquillage de la vérité. Wajda ne cache rien des différences de point de vue entre les officiers emprisonnés dans les camps, ni de la violence brutale d’un Müller mettant à bas l’Université polonaise (dont fait partie le père d’Andrzej, le professeur Jan [Wladyslaw Kowalski)]), ni encore des choix faits après la guerre par les membres d’une même famille. Ce qui donne lieu notamment à une très belle scène entre une Agniezska qui continue à résister sous l’occupation soviétique, alors que sa sœur Irena (Agnieszka Glinksa)  a choisi de faire le jeu des nouveaux maîtres. Ce dilemme s’incarne de manière exemplaire dans le personnage du lieutenant Jerzy (Andrzej Chyra), qui a échappé au massacre de Katyń et qui devient le bras armé de l’occupant. Au terme d’une lente prise de conscience, il finira par hurler la vérité et se suicidera de n’être pas entendu.

 

Katyn 2

Le lieutenant Jerzy, du 8e régiment de Uhlans (Andrzej Chyra)

 

Long cheminement vers une vérité trop longtemps occultée et falsifiée, le film s’achève donc par l’exécution systématique des officiers, tué un par un d’une balle dans la nuque, et basculant dans une fosse. Puis, sur la belle musique de requiem de Krzysztof Penderecki (De natura sonoris), l’écran devient noir.

A l’image de ce Christ enterré dans une fosse et recouvert d’une capote militaire, c’est du martyre de toute une nation que Wajda  nous invite ainsi à nous souvenir. Baignant dans un clair-obscur ou dans une froide lumière mortifères, le film d’une facture très classique (que certains lui ont d’ailleurs reprochée) impressionne par son acharnement à dévoiler la vérité d’un peuple. Sa puissance tient sans doute aussi au fait que Wajda nous donne à lire cette page d’Histoire tragique au travers de beaux personnages de femmes courageuses. Antigone éternelles, celles-ci nous rappellent avec Sophocle qu’ « un mort n’a pas besoin d’être tué deux fois ».

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki. Katy%

http://www.katyn-lefilm.fr

 

 

 

 

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 16:18

  la nuit du chasseur love and hate

  Les tatouages sur les mains de Harry Powell (Robert Mitchum)

 

Décidément, incarner le Mal sied à Robert Mitchum. Le mercredi 09 mars 2011, sur Arte, hallucinant de méchanceté brutale dans un thriller « flippant », il m’avait mis les nerfs à vif dans le film éponyme de Jack Lee Thomson (1962). Et voici que je le revois, au comble de la haine, lundi 21 mars, toujours sur Arte, dans un film devenu culte, La Nuit du Chasseur (1955), de Charles Laughton, adapté d’un roman de Davis Grubb, publié en 1943.

Cet acteur anglais, dont le coup d’essai filmique fut un coup de maître, explique avec humour  son propos : « Lorsque, autrefois, j’allais au cinéma, les spectateurs étaient rivés à leurs sièges et fixaient l’écran, droit devant eux. Aujourd’hui, je constate qu’ils ont le plus souvent la tête penchée en arrière, pour pouvoir mieux absorber leur popcorn et leurs friandises. Je voudrais faire un film en sorte qu’ils retrouvent la position verticale. » C’est peu de dire qu’il y a réussi et que le spectateur se redresse d’horreur devant  ce film, unique dans l’histoire du cinéma, et unique pour son auteur qui n’en réalisa jamais d’autre.

Ce film inclassable, réalisé en noir et blanc, à une époque où l’on privilégie désormais la couleur, et tourné en trente-six jours, raconte l’histoire d’un faux pasteur assassin de veuves, Harry Powell (Robert Mitchum, sans doute son plus grand rôle), qui cherche par tous les moyens à récupérer un magot de 10 000 dollars. C’est un camarade de cellule, condamné à mort pour vol à main armée suivi de deux meurtres, Ben Harper (Peter Graves), qui lui en révèle l’existence, alors qu’il se retrouve en prison pour avoir volé une voiture. Libéré, Powell n’aura de cesse de retrouver la famille de Ben, d’épouser sa veuve, Willa Harper (Shelley Winters), de la tuer, de terroriser ses deux enfants, John (Billy Chapin) et Pearl (Sally Jane Bruce), afin de faire main basse sur le butin. Le châtiment divin s’abattra sur lui, tandis que les deux enfants seront sauvés par une femme au grand cœur, Rachel Cooper (Lilian Gish).

Ce film sur l’enfance, le réalisateur l’explique ainsi : « Notre thème, comme celui du livre original, se limite à l’épreuve des petits enfants qui doivent apprendre ceci : le Mal a de multiples visages et la bonté surgit parfois où on l’attendait le moins. Nous n’avons pas cherché le symbole mais nous avons recréé le rêve. »

L’onirisme est en effet partout présent dans ce film, où tout est vu à hauteur d’enfant, à travers les yeux de John Harper, le frère de Pearl, à qui il a fait jurer de ne jamais dévoiler à quiconque que le butin est caché dans sa poupée. Nous sommes dans le domaine du conte et tout y est possible.

L’emploi du noir et blanc favorise la création d’une atmosphère fantastique, créée par le chef opérateur Stanley Cortez (La splendeur des Amberson…). On n’est pas près d’oublier la silhouette inquiétante du pasteur au chapeau noir, se profilant sur le mur de la chambre des deux enfants, la lumière mortifère baignant la chambre de Willa Harper, allongée telle une gisante, offerte au couteau de Harry Powell, et Willa, assise dans la voiture précipitée au fond de l’eau par l’assassin, ses chevaux flottant comme des algues.

 La nuit du chasseur nuit

  La nuit sur la rivière

 

On n’oubliera pas non plus les nuits pendant lesquelles les deux enfants fuient dans la barque du père, que le vieil ami alcoolique de John n’aura pas eu le temps de calfater, et qui les emporte au gré du courant. Veillés par toute une faune nocturne, lapin, renard, chouette, grenouille, tortue, et tandis que scintille le ciel noir, ils dorment dans la barque secourable. Epopée onirique, atmosphère de merveilleux, pour un conte où deux enfants cherchent à échapper à l’ogre qui les poursuit. Superbe image, à cet égard, d’une toile d’araignée encadrant la barque qui glisse au fil de la rivière. Parviendront-ils à échapper au piège tendu par l’homme du Mal ?

Le noir et blanc concourent excellemment à faire de ce film une réflexion sur le Bien et le Mal. Le noir est au service des lieux sombres (la cave, la nuit), qui sont toujours les zones dangereuses tandis que le blanc connote toujours l’innocence. Certes, le film est manichéen avec les deux mondes en lutte, représentés par les tatouages, Love et Hate, sur la main droite et la main gauche du faux pasteur. Certes, ce combat peut paraître simpliste, lorsque Harry Powell le mime au moyen de ses deux mains. Mais c’est sans doute cette même simplicité extrême, cette épure, qui confère au film toute sa puissance d’expressivité. Nombre de réalisateurs ne s’y sont pas trompé, qui se réfèrent à ce long métrage comme à un modèle exemplaire jamais égalé.

Le film intéresse encore par le contexte sociologique qui y est véhiculé. Nous sommes dans les années 30, au moment de la Grande Dépression, quand une multitude d’enfants orphelins courent les routes en quête de nourriture, quand les hommes cherchent du travail pour survivre (« On demande  des ramasseurs de pêches », lit-on sur une pancarte). C’est l’époque où les Américains sont prêts à trouver des boucs-émissaires pour exorciser leurs peurs et l’on voit la foule, prête à lyncher Harry Powell, au moment de son procès. Le temps encore où il sont prêts  à retomber dans leurs égarements religieux fanatiques. Willa Harper ne harangue-t-elle pas les foules dans la crainte du Jugement dernier, après son mariage avec le faux pasteur ? Harry Powell n’a-t-il pas une conception rétrograde de la femme en qui il voit la Tentatrice suprême ?

La religion est présente encore, mais d’une manière très poétique, avec les récits de la Bible que raconte Rachel Cooper aux enfants (Clary, Mary, Ruby, John, Pearl) qu’elle a recueillis. John est particulièrement séduit par l’histoire de Moïse sauvé des eaux. Il y retrouve en effet sa propre histoire et celle de Pearl, échoués en barque, dans les roseaux au pied de la maison de leur protectrice. En filigrane plane le récit de la fuite de Jésus en Egypte, afin d’échapper au massacre des Innocents, fomenté par le roi Hérode.

Ce film est sans doute aussi l’un des plus beaux films jamais réalisés sur l’innocence et sur l’enfance. L’on y découvre la fragilité de celle-ci (« Les enfants sont des victimes ») mais aussi leur étonnante maturité et leur force (« Les enfants supportent tout ! »). On y voit la puissance de l’attachement de John à son père, la violence du traumatisme subi par le fils lors de l’arrestation de Ben Harper, ceinturé et couché à terre par les policiers, traumatisme revécu par l’enfant lors de l’arrestation de Powell, qu’il ne dénoncera pas. Attachement filial que Pearl, plus petite et inconsciente de sa duplicité, voudrait reproduire avec le pasteur. On y perçoit l’étonnante lucidité des enfants, qui ont des antennes et comprennent certaines chose intuitivement, et l’invention dont ils font preuve pour échapper à leurs bourreaux. Le film dit aussi l’éveil de la sensualité adolescente avec le personnage de Ruby, qui tombe amoureuse du pasteur.

 

La nuit du chasseur john et powell

  Harry Powell le pasteur menaçant John Harper (Billy Chapin)

 

La Nuit du Chasseur est un film sans concession, qui filme le Mal à l’état pur et fascine par son âpreté. C’est Harry Powell ouvrant son canif dans sa poche alors qu’il regarde une femme en train de danser ; c’est le même Powell, brandissant la lame pour tuer Willa Harper sans aucun état d’âme ; c’est enfin le pasteur menaçant John dans la cave, laissant glisser le couteau le long de son cou. C’est ainsi qu’une lecture psychanalytique du film en dévoilera les perversions de la pédophilie et du viol, l’arme blanche et le fusil étant à décrypter comme des symboles phalliques.

A la croisée de nombreux genres, le conte, le western (Harry Powell chantant, à cheval), la fable, le film « gothique » noir, l’étude psychologique, hommage aux films de D. W. Griffith (emploi de Lilian Gish, grande actrice du muet), La Nuit du Chasseur est un film d'un expressionnisme fort et dérangeant, un "diamant noir".

Et, en dépit de tous les discours bien-pensants de Harry Powell, Dieu semble étrangement absent de ce film, qui commence par une magnifique séquence en plongée, où des enfants jouent à cache-cache et découvrent le cadavre d’une femme. Et dans ce film, où quasiment tous les adultes sont dangereux, sauf Rachel Cooper, malgré un happy end rassurant, on n’est guère certain que Love l’ait emporté sur Hate.

 

  La nuit du chasseur willa

  Le pasteur tuant Willa Harper (Shelley Winters)

 

Sources :

Dossier : La Nuit du Chasseur http://www.abc-lefrance.com /article.php3

 

 

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4 février 2011 5 04 /02 /février /2011 00:07

  Proust allo ciné

  A l'ombre des jeunes filles en fleur  : à Balbec (Photo Allo-Ciné),  

 

En adaptant A la Recherche du temps perdu, Nina Companeez explique qu’elle a voulu être une « passeuse » et donner l’envie de lire Proust. « Mon but premier est de montrer aux téléspectateurs que Proust n’est pas hermétique, pas intello, pas emmerdant, mais aussi qu’il est un grand auteur comique », explique-t-elle dans le préambule de l’interview qu’elle a accordée à Télérama, n°3185. Au vu des deux épisodes  de son adaptation, il n’est pas certain qu’elle y ait réussi.

Ses choix peuvent en effet surprendre. Ne fait-elle pas l’impasse sur Du côté de chez Swann, livre dont on sait qu’il fut écrit en même temps que Le Temps retrouvé et qu’il permet ainsi de comprendre la cohérence interne de l’œuvre ? De plus, elle élimine quasiment Charles et Odette Swann, couple-clé, et double de celui que formeront le Narrateur et Albertine. Supprimer le premier livre, n’est-ce pas encore supprimer le regard de l’enfant, les flash-back ne suffisant guère à en montrer la portéee, capitale pour la compréhension du projet de Proust ?

La réalisatrice concentre sa focale sur Albertine Simonet et son adaptation devient essentiellement l’histoire d’une jalousie. Mais alors, pourquoi ne pas avoir changé le titre, car ici l’adaptation ne nous propose que des morceaux choisis de La Recherche. Ce faisant, elle s’appesantit beaucoup sur l’homosexualité des personnages, réduisant ainsi l’œuvre à un récit d’homosexualité, ce qui est nécessairement réducteur pour un roman qui cherche à décrypter le réel dans sa totalité. Les cris poussés par Charlus et Jupien  après « le vol du bourdon » sont caricaturaux, de même que la scène de flagellation du baron et les ébats dénudés des jeunes filles en fleur. Si le voyeurisme est bien une composante de l’ouvrage, l'image, elle, frise là parfois le mauvais goût.

On regrettera sans doute aussi la discrétion avec laquelle Nina Companeez évoque les artistes de l’œuvre. Celle-ci étant au premier chef une réflexion sur l’art, on aurait souhaité que Elstir, Bergotte et Vinteuil soient plus présents, eux qui président à l’initiation du Narrateur. Ce sont bien eux en effet qui offrent au Narrateur des points de repère, des techniques à utiliser, des formes à reprendre dans la gestation de son métier d'écrivain. Quant au personnage de Françoise, vivant réceptacle de la vie de la  langue, il apparaît bien édulcoré avec une comédienne qui s’essaie à prendre un accent (normand ?), mais ne nous en restitue guère la puissance et la fantaisie.

Le "Bal des têtes" de la dernière partie et son ambiance funèbre, passage-clé s’il en est, déçoit aussi à cause d’un vieillissement inégal des personnages. Enfin, le mécanisme de la mémoire involontaire, déclenché par la serviette de toilette ou par la madeleine, est-il perceptible pour un téléspectateur non-initié ?

Le principal reproche, pourtant, concerne le Narrateur. Outre l’erreur commune de lui donner une apparence qui voudrait le faire ressembler à l’auteur, Marcel Proust, Nina Companeez en fait une sorte de grand dégingandé (« Micha me fait penser à Jacques Tati avec sa grande carcasse », dit Nina Companeez !), dont l’allure et la voix efféminées ne servent guère le propos de Proust. Certes, la voix off permet d’instaurer la différence entre héros et le Narrateur : celui-ci vit de croyances ; celui-là détient un pouvoir absolu. Mais il ne suffit pas de le revêtir d’un manteau à col de fourrure, semblable à celui que portait Proust, pour nous le rendre crédible. Comme l’écrit Jean-Yves Tadié, le jeu de Mischa Lescot, qui semble avoir des vapeurs à tout moment, ne rend absolument pas compte de ce porte-parole d’un « héros viril de la pensée ».

Mais je voudrais atténuer la sévérité de ce  jugement, pour une réalisatrice qui connaît à fond ce "roman-monde". La mise en scène de Nina Companeez signifie clairement que le Narrateur est bien celui qui voit. Et l’on comprend que toute recréation provient de son expérience et de sa sensation. L’emploi de la voix off paraît ici pertinent et révèle à propos ce que Benvéniste nomme « sa subjectivité dans le langage ».  L’ensemble, sans être exhaustif, rend bien compte des thèmes de cette œuvre gigantesque : angoisse amoureuse, jalousie, rupture, deuil, homosexualité, mondanité, snobisme, voyages…

Le casting apparaît judicieux et les comédiens se sont emparés de leurs personnages avec une belle ardeur. Didier Sandre incarne un Charlus convaincant, voire émouvant, qui m’a fait penser parfois à Dirk Bogarde dans Mort à Venise. Et si je m’imaginais Oriane de Guermantes, interprétée par Valentine Varela, un peu moins en chair et plus aristocratique, je reconnais que Dominique Blanc, à la diction impeccable, campe une Patronne des plus crédibles. Quant à Caroline Tillet, qui joue Albertine, elle séduit par son côté insaisissable, tout fait de candeur et de rouerie. J’ai beaucoup aimé encore Catherine Samie qui prête son fin visage et ses gestes pleins de douceur à la grand-mère du Narrateur.

Nina Companeez a par ailleurs un don certain pour créer des atmosphères et celle des soirées mondaines particulièrement. J’ai aimé la réception chez Madame Verdurin, quand Morel est au violon et Charlus au piano (Les morceaux musicaux sont excellemment choisis). Les costumes somptueux, les décors superbes, notamment ceux de l’hôtel de Béhague, un des plus beaux hôtels particuliers de Paris, le raffinement des détails, confèrent à ce téléfilm le charme désuet de la Belle Epoque.

Pour conclure, on pourrait dire que Nina Companeez n’a pas démérité. On regrettera qu’elle n’ait pas bénéficié d’un financement plus important qui lui aurait permis d’adapter les sept volumes de La Recherche. Mais on ne peut qu’être d’accord avec Vincent Ferré qui écrit que « désarticuler cette œuvre au sein de scènes très structurées fait courir le risque d’altérer radicalement leur sens ». Ceux qui connaissent Proust resteront sur leur faim ; quant à ceux qui ne l’ont pas lu, même s’ils ne se sont pas ennuyés, je doute qu’ils se soient retrouvés dans les méandres des relations entre tous les personnages.

Ils sont sans doute bien plus heureux ceux qui ont pu écouter Jean-Laurent Cochet dire La Recherche à la salle Gaveau, pendant une vingtaine d’heures, l’avant-dernier week-end de janvier. Car une succession d'image choisies ne pourra jamais rendre le déroulé, le mouvement et le mystère de la phrase de Proust, où se dit magiquement la métamorphose du monde par l’Art. « Au cinéma », dit encore Vincent Ferré, « le temps est introuvable ».

 

Sources :

« Proust est un auteur comique », Interview de Nina Companeez, Télérama, n°3185.

Le Magazine littéraire, n°496, « Au cinéma, un temps introuvable », Vincent Ferré.

Article « Proust », Dictionnaire des Littératures de Langue française, Beaumarchais, Couty, Rey.

 

 

 

 

 

 

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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 10:14

  Ridicule

  Amélie de Blayac (Fanny Ardant) et son amant, l'abbé de Vilecourt (Bernard Giraudeau)

 

Mercredi 22 décembre 2010, ARTE diffusait Ridicule, le film de Patrice Leconte, adapté du roman de Rémi Waterhouse. C’est un film (et un roman !) dont je ne me lasse pas, tant l’esprit français du XVIII° siècle y brille et y pétille dans des dialogues tout en finesse.

On en connaît le propos : en l’an de grâce 1780, Grégoire Ponceludon de Malavoy (Charles Berling), jeune nobliau « éclairé » se rend à Versailles, afin d’y obtenir une aide financière pour l’assèchement des marais de la Dombes, dont les émanations méphitiques font mourir ses paysans. A la cour, les courtisans, maîtres en intrigue, se déchaînent contre lui, qui pourtant manie assez bien, ma foi, l’esprit de répartie. Contre vents et marées, il y trouvera l’amour avec Mathilde de Bellegarde (Judith Godrèche), fille idéaliste et très savante du marquis Louis de Bellegarde (Jean Rochefort), et la faveur du Roi (Urbain Cancelier) lui sera accordée. De retour sur ses terres, après avoir été victime d’une cabale de courtisans jaloux, il pourra réaliser l’entreprise de sa vie et assécher les marais.

 

Ridicule 2

  Mathilde de Bellegarde (Judith Godrèche) et Grégoire Ponceludon de Malavoy (Charles Berling)

 

L’esprit du film est tout entier résumé dans la citation du duc de Guines, placée en exergue du roman : « Dans ce pays-ci, les vices sont sans conséquence, mais un ridicule tue. » Le prologue du film met ainsi en scène le vieux comte Amédée de Blayac (Lucien Pascal), paralysé dans son fauteuil. C’est lui qui avait présidé à la chute sociale et à l’exil du chevalier de Milletail (Carlo Brandt) en s’écriant « Pa-ta-tras », alors que ce dernier avait fait une chute malencontreuse au cours d’un bal. De retour du Nouveau Monde, le chevalier vient se venger du comte « en pissant distraitement sur [son] ventre ». Le vieil homme en mourra de honte.

Grégoire Ponceludon de Malavoy, lui aussi, sera victime d’une chute orchestrée au cours d’un bal costumé par la main vengeresse de la comtesse de Blayac qu’il a délaissée (Fanny Ardant). Alors qu’il exécute une volte en dansant avec Mathilde de Bellegarde, un courtisan déguisé en triton lui fait un croc-en-jambe, et il tombe à terre de tout son long, alors que les invités s’esclaffent : «  Comment nommerons-nous ce plaisant danseur ? ironis[e] un sylvain. Acceptez-vous le titre de « marquis des Antipodes » ? »

C’est le moment que choisit Grégoire de Malavoy pour prononcer un vibrant réquisitoire contre cette peur du  ridicule qui est en train de perdre la noblesse : «  Demain des enfants de chez moi mourront. […] Ils mourront de ce ridicule qui m’éclabousse aujourd’hui ! […] Vous enviez l’esprit mordant de M. Voltaire… Le grand homme aurait pleuré lui ! car il était d’une ridicule sensibilité au malheur du genre humain. […] Qui sera la prochaine victime ? Qui recevra en pleine face un trait si spirituel qu’une famille tombera dans la précarité ? Vous ? Vous, peut-être ? A moins… A moins que vous n’ayez vous-même le bonheur de cracher un bon mot à la figure de votre voisin ? » Il démasque alors l’auteur du titre de « marquis des Antipodes », qui se révèle être le chevalier de Milletail, lequel a pensé par son geste « abdiquer du titre infamant de marquis de « Pa-ta-tras » en faveur d’un autre danseur malheureux ». Et les yeux dans les yeux de la comtesse Amélie de Blayac qui n’a pas ôté son masque, il lance avec orgueil : « Je retourne à mon pays pourri, Madame ! Ma place est là-bas. Je ferai des canaux, je monterai des digues ! Je creuserai la vase de mes mains s’il le faut. »

 

Ridicule 8

  Grégoire de Malavoy, l'ingénieur, devant ses plans d'assèchement des marais de la Dombes

 

Entre ces deux événements en écho qui encadrent le film, on suit donc le parcours semé d’embûches du jeune Grégoire de Malavoy, dans un milieu dont il ignore tout. C’est le marquis de Bellegarde, dont il devient l’hôte et l’ami, qui l’initie aux méandres de l’art savant et piquant de la répartie. Une scène avec l’abbé de Vilecourt (Bernard Giraudeau) montre très vite que Malavoy a la parole prompte. Alors que Vilecourt, plein de mépris, cherche à le mettre dans l’embarras en l’invitant à jouer aux cartes pour vingt sols le point, Ponceludon lui répond : « Les boucles d’argent de mes souliers sont ma seule richesse. » Et de renchérir en disant : « Vous pouvez les estimer de plus près en vous courbant bien. »  Et au vicomte de Blaireveau qui clame : « Il est moins sot qu’il en a l’air ! », il lance : « C’est toute la différence entre nous, Monsieur. » Et quand le baron de Malenval essaie de définir par un exemple ce qu’est « un art de conversation qui fait rire » et qu’il s’excuse en disant :  « Pour l’instant, c’est le seul exemple qui me vient à l’esprit », Ponceludon « proje[tte] son fiel d’un ton sucré » avec cette réplique : « Vous voulez dire « à la bouche » ? »

 

Ridicule 6

  Le marquis Louis de Bellegarde (Jean Rochefort)

 

Le marquis va donc « édifier » son protégé, en qui se retrouvent droiture et intelligence, et lui enseigner que « c’est le bel esprit qui ouvre les portes ». « Selon que vous serez un « homme d’esprit » ou un « ennuyeux » […], votre réputation grandira à la cour » lui conseille-t-il. Il lui récite les tables de la loi de la réussite : il importe de ne pas trop se poudrer le visage et de rehausser son teint avec un peu de rouge aux pommette ; il faut bannir les sujets graves, savoir formuler des saillies spirituelles, fines promptes… et malveillantes, apprendre à manœuvrer son visage ainsi qu’une machine de théâtre, ne jamais faire de calembours qui sont des « éteignoirs de l’esprit » et surtout ne pas rire à ses propres mots d’esprit (Ponceludon a coutume de rire à gorge déployée !). Le marquis cite La Bruyère à l’appui de ses dires : « Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable ; il dissimule ses mauvais offices, sourit à ses ennemis, contient son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments. »

  

Ridicule 9

  Grégoire Ponceludon de Malavoy dans l'antichambre du Roi à Versailles

 

Il va jusqu’à exercer la mémoire de Grégoire avec des jeux de mémorisation. Et il explique : « Voyez-vous, l’esprit est soumis à la règle des trois R : Réminiscence, Rapidité, Rivalité. J’entends par réminiscence la faculté de faire remonter à la disposition de votre conscience les faits, les noms, les mots ou dates qui, en s’associant, vous présenteront l’opportunité d’un bon mot. La mémoire en est la base. Plus la rapidité de cette opération est grande, plus grande sera la probabilité d’une association heureuse. Ces deux qualités fondent tous les bons mots. Mais il y faut un adjuvant. Une qualité de l’âme qui a peu à voir avec les vertus de la cervelle elle-même. C’est la rivalité. Sans désir de jouter, on ne fourbit pas d’armes. La placidité est aux jeux de l’esprit ce que la froideur est aux jeux de l’amour. »

Car le marquis de Bellegarde est passé maître en cet art qu’il maîtrise à ravir.  Ne note-t-il pas scrupuleusement sur un carnet les jeux de mots qu’il entend ? Dans sa bibliothèque sont alignés des dossiers aux titres soigneusement calligraphiés que le marquis détaille :  « Naïveté, Gasconnade, Quolibet, Equivoque, Brocard et Calembours sont de peu de prix » dit-il. « Et il ajoute : « Dans un ordre croissant de raffinement, on trouve ensuite : « Amphigouri, Plaisant Paradoxe, Boutade Maligne, Bagatelle Piquante, et Saillie Drolatique… » Car, prenez y garde, un « jeu de mots » n’est pas à confondre avec un « paradoxe » et «une « allusion piquante » n’a rien à voir avec une « saillie drolatique » !

L’on aimerait citer tous les mots d’esprit qui émaillent le film et qui lui donnent sa couleur si particulière. L’esprit de l’escalier est à bannir et pourtant le marquis de Bellegarde, si féru de bons mots, en est la première victime. L’abbé de Vilecourt vient de s’émerveiller devant un compotier de fruits rouges et il s’écrie : « Des groseilles ! J’ai la passion des groseilles ! J’en mangerais autant que Samson a tué de Philistins !" Et Bellegarde essaie de lui donner la réplique : « Ah, nous les aimons tous, les groseilles ! Et si Samson… » mais il se trouve pris de court et incapable de poursuivre. Peu après, Malavoy lui rappellera que c’est avec une mâchoire d’âne que Samson a massacré ses ennemis et le marquis rêvera sur le bon mot qu’il aurait pu faire en  posant à l'abbé cette question, qui aurait fait le tour de la cour : « Avec la même mâchoire, Monsieur l’abbé ? » Implacable, son jeune ami lui fait remarquer que c’est trop tard de deux heures !

 

Ridicule 5

 

La scène où les personnages s’affrontent en bouts-rimés est des plus savoureuses. Le bout-rimé est en effet tout un art : « Attention, un bout-rimé sans esprit peut vous nuire gravement. Un mot heureux peut être le fruit du hasard, mais pas le bout-rimé ! » A l’abri de son éventail, la comtesse de Blayac tire sur un plateau les mots destinés à l’abbé de Vilecourt : Soin, Point, Sortie et Eucharistie, à structurer en alexandrins. L’abbé, ménageant ses effets, propose alors le quatrain suivant :

« Je comptais, en ce lieu, voir le roi de sortie,

L’entendre, lui parler, et m’instruire par ses soins,

Mais c’est comme Jésus en son Eucharistie,

On le mange, on le boit, mais on ne le voit point. »

Le hasard voudra que Malavoy mette à jour la tricherie de l’abbé et de la comtesse, en découvrant dans l’éventail de celle-ci des billets semblables à ceux du plateau où l’on pioche. Il décochera au tricheur une flèche de Parthe en prononçant son quatrain d’octosyllabes :

« Toujours fidèle à sa conduite,

L’abbé, sans nuire à sa santé,

Peut faire deux mots d’esprit de suite,

L’un en hiver, l’autre en été. »  

Puis il dira à la comtesse dépitée, qui quitte le salon : « Il semble que l’abbé de Vilecourt se fie plus à sa mémoire qu’à son fameux esprit ! » et lui promet que son procédé ne sera pas… éventé. »

 

Ridicule 3

  L'abbé de Vilecourt en plein exercice d'éloquence

 

Mais l’abbé de cour, tout gonflé de suffisance, sera victime de son propre orgueil. Au cours d’un exercice d’éloquence en présence du Roi, grâce à ses procédés déclamatoires et scéniques, il prouve avec maestria l’existence de Dieu. Le Roi donne alors le signal des applaudissements et l’homme d’Eglise se rengorge de plaisir et d’autosatisfaction. Au lieu d’agir en joueur avisé qui a gagné sa mise et qui quitte la table, le discoureur, grisé par son succès, se laisse emporter par son éloquence et « chacun v[oit]passer dans ses yeux la lueur infernale de l’esprit ». Il prononce alors la phrase malencontreuse qui provoque sur le champ sa chute :  « J’ai démontré ce soir l’existence de Dieu… mais je démontrerai aussi bien le contraire, quand il plaira à Sa Majesté ! » Courroucé, le Roi quitte la place et tous l’abandonnent à son triste sort. Livré à la solitude et à sa propre incompréhension, il s’ouvre à la comtesse : « Le trait était spirituel, Madame ! Je ne comprends pas mon insuccès ! »  Et, impitoyable, elle lui lance : « L’art, Vilecourt, est de briller en restant à sa place ! »

Un autre passage d'anthologie met en scène des convives qui se retrouvent à la table d’Amélie de Blayac. Comme ils sont treize à table, l’abbé de Villecourt propose un tournoi de bel esprit, au terme duquel celui « qui aura eu le moins d’esprit quand on apportera le potage » devra quitter la table. C’est un piège pour perdre Ponceludon. En effet, tandis que les commensaux  s’obligent dans l’angoisse à ciseler le bon mot qui les sauvera, la perfide comtesse endort l’esprit de son amant en caressant d’un pied traître son entrejambe. Quand viendra le tour de Grégoire, il prononcera d’une voix étranglée, « tout à trac » : « L’esprit est comme l’argent, moins on en a, plus on est satisfait. » Sur-le-champ, son hôtesse vipérine le reprend : « L’esprit est le contraire de l’argent, moins on en a, plus on est satisfait. » Puis elle ajoute : « Voltaire ! Il est préférable de comprendre ceux qu’on pille." Comprenant qu’il est perdu, le jeune homme se lève et lance à la compagnie : « J’ai grand faim. Faites-moi servir en cuisine, avec les valets, je vous prie. » Et quand d’Artimont commente son départ avec mépris : « Sachez qu’on juge un homme à ses fréquentations », le banni lui claque à la figure la plus belle réplique de la soirée :  « On a tort, Monseigneur, Judas avait d’excellentes fréquentations. »

Après la chute de l’abbé, Ponceludon obtiendra la faveur royale. Madame de Blayac s’entremettra et lui donnera l’occasion de rencontrer le Roi près de l’Orangerie de Versailles. Ce sera de nouveau pour lui l’occasion de faire montre de son esprit : « Faites-nous un mot, là… au débotté ! », lui demande le Roi. Et il ajoute, bon enfant  : « … Sur moi, par exemple ! »  Et Ponceludon de s’exécuter, en « inclinant la tête avec soumission" : « Sire… le roi n’est pas un sujet. », ce qui ravit le souverain.

 

Ridicule 7

  Un courtisan aux pieds du Roi (Urbain Cancelier) à Versailles

 

Peu après, accompagnant toujours le Roi, Ponceludon rencontre, sur l’esplanade de la pièce d’eau des Suisses, un officier, ancien camarade de collège, M. de Chevernoy. Le Roi demande alors à Ponceludon de s’approcher d’un canon à l’affût tout neuf, en sa qualité d’ingénieur. Montrant du doigt un point au-dessus de l’essieu, le jeune homme fait une proposition technique qui enchante son interlocuteur, au grand dam des autres  courtisans. Sur ce, le Roi reproche à Chevernoy de n’y avoir point pensé et invite Ponceludon à venir l’entretenir en particulier de l’assèchement des marais de la Dombes. Et tandis que le jeune noble se tient interdit auprès du canon, tout « ébloui par la grâce qu’on lui faisait », la voix aigre de Chevernoy lance : « On baptisera « Ponceludon » ce nouveau canon. Tous les deux ont le cul plus gros que la gueule ! » Et Ponceludon le défie en duel.

Après avoir fait croire à la comtesse de Blayac qu’il regagne ses terres, le jeune homme tue en duel Chevernoy et retrouve Mademoiselle de Bellegarde, tandis qu’une lettre apprend à Amélie de Blayac qu’elle est abandonnée : « Nous nous sommes livrés sans passion et nous nous quittons sans regret, mais j’ose croire, Madame, qu’entre les deux la volupté laissa un peu de place à l’amitié. » Nostalgie d'un temps où, si l'on savait parler, l'on savait aussi écrire !

Tableau d’une époque dont le marquis de Bellegarde, lucide, considère que c’est le bel esprit qui l’a perdue, le film présente ainsi une noblesse « castrée par la peur du ridicule », qui agonise de sa propre courtisanerie. Le vieux baron de Guéret, qui échoue à rencontrer le Roi parce que l’abbé de Vilecourt lui a volé sa chaussure, a beau s’égosiller en pleurant : « Louis de France, n'oublie pas que c’est la noblesse qui t’a fait roi ! », il se pendra de désespoir. Et toute la tragédie de la noblesse française n’est-elle pas résumée dans le rêve de Ponceludon, rêve partagé par tous les aristocrates, lorsqu’il dit à son mentor, le marquis de Bellegarde : «  J’ai fait un rêve étrange, la nuit dernière, j’avais la tête sur le billot, et le bourreau me dit : « Un bon mot et tu as la vie sauve. » » ? Car il n’est pas loin le temps où le bourreau Sanson n’appréciera plus les mots d’esprit...

 

A lire :

Ridicule, Il n’épargne personne,  Rémi Waterhouse, Pocket n° 7189, 1996.

 

 

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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 14:16

  chatterely

  Constance Chatterley (Marina Hands) et Parkin (Jean-Louis Coulloc'h)

 

Pour les Anglais, Lady Chatterley de T. H. Lawrence, c’est un peu comme Madame Bovary pour les Français : un livre-culte de leur panthéon littéraire. Il fallait ainsi à Pascale Ferran beaucoup d’audace- et sans doute une très grande admiration pour ce roman-  pour se lancer dans l’adaptation de cette œuvre, par ailleurs réputée sulfureuse.

On sait que David Herbert Lawrence écrivit trois fois son dernier livre. Le public a lu surtout la dernière version, celle que l’auteur considérait comme définitive, qu’il fit éditer à compte d’auteur en mars 1928, et dans laquelle la question de la révolution industrielle est très présente. Le garde-chasse (du nom d’Olivier Mellors) devient une sorte d’intellectuel qui tient un vrai discours politique, se faisant ainsi en quelque sorte le porte-parole de Lawrence. Par ailleurs la fin en est plus optimiste, laissant présager que les amants pourront sans doute se retrouver.

La réalisatrice a préféré la deuxième version, moins bavarde selon elle, et orientée sur ce qu’elle appelle « le centre de feu de l’histoire, […] la naissance d’un couple, le processus d’amour et de transformation l’un par l’autre ». (Interview accordée à Audrey Jeamart).

Et si Lawrence a écrit trois fois cette histoire, la particularité du travail de Pascale Ferran, c’est qu’elle en a tourné quant à elle deux versions, Lady Chatterley, version courte pour le cinéma (2h48) et Lady Chatterley et l’homme des bois, version longue pour la télévision, en deux épisodes de 1h44 et 1h37). Bien qu’elle soit extrêmement fidèle au livre, ce choix lui a permis de s’approprier l’histoire comme elle le souhaitait. La double version lui donnait par ailleurs l’occasion d’obtenir double financement.

La version télévisuelle longue s’est d’abord imposée à Pascale Ferran car, pour elle, la durée logique de l’adaptation se situait entre trois et quatre heures. La version cinématographique devait se situer dans la perspective de cerner davantage l’évolution des personnages. Ayant vu en premier cette dernière version, je craignais une lassitude à voir la version longue. Or il n’en est rien, bien au contraire, les personnages se métamorphosant devant nous au rythme du défilement des saisons, particulièrement bien rendu.

Publié à Florence en 1928, Lady Chatterley’s Lover ne fut imprimé au Royaume-Uni qu’en 1960, l’ouvrage ayant suscité un énorme scandale dû, en partie aux scènes de relations sexuelles explicites, en partie au fait que les amants étaient un garde-chasse, classe subalterne, et une aristocrate. Le procès intenté aux éditeurs, Penguin Books, se conclut par un verdict d’acquittement, ouvrant ainsi la voie à une plus grande liberté d’expression.

N’existe-t-il pas en fait un grand malentendu ? En effet, c’est bien cet ouvrage, considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature érotique, que Lawrence avait  envisagé d’intituler Tenderness (Tendresse). Il avait aussi indiqué qu’il n’avait pas écrit un « roman de sexe », précisant : « Je veux qu’hommes et femmes puissent penser les choses sexuelles pleinement, complètement, honnêtement et proprement. » Pascale Ferran l’a bien compris qui explique à sa manière : « Je pense que [Lawrence] cherche avant tout à raconter une intimité, qui se développe, entre autres, par des scènes d’amour physique entre les deux personnages. Cela fait complètement partie de leur trajet relationnel. Mais on n’est pas dans la pulsion animale. Il y a autre chose entre eux. C’est ce que je trouve très beau dans le livre. Le corps et l’âme des deux personnages ne font qu’un, tout le temps. »

La réussite de la version télévisée et du film tient justement à ce fragile équilibre entre la découverte des corps et la maturation spirituelle et morale de Constance Chatterley, la maîtresse de Wragby Hall, et de Parkin, le garde-chasse. La réalisatrice parvient à allier crudité et lyrisme et les six scènes d’amour initiatiques ne sont jamais vulgaires ni empreintes de voyeurisme. Entre les deux personnages que tout sépare s’instaure progressivement une intimité qui devient un véritable amour. A une gêne mêlée de respect, où les vêtements sont encore un rempart, à des dialogues rares où le tu se mêle au vous, va succéder un apprivoisement progressif, une découverte du corps de l’autre à la lumière, une volonté de toucher et d’être touché, une aspiration au baiser, un désir d’entendre de véritables paroles d’amour.

 

Jean-Louis-Coulloch-Marina-Hands

 

C’est ce cheminement, dont la gradation est remarquablement nuancée, qui fait la force du film et lui confère son émotion. Le dialogue final, notamment, dans lequel Parkin remercie Constance de l’avoir « ouvert » au monde, de lui avoir ôté toute peur, de l’avoir délivré de sa solitude, est particulièrement significatif à cet égard. Quant à Constance, si Parkin lui a fait découvrir l’union heureuse des corps et des cœurs, il lui aura aussi permis d’ouvrir son regard sur un univers d’injustice, symbolisé par Clifford Chatterley qui ne peut concevoir que « ses » mineurs se mettent en grève.

Cette accession d’une femme à sa pleine féminité et à une réelle prise de conscience est rythmée par la vie de la nature, admirablement filmée. On pourrait trouver répétitif le rituel des promenades de Constance, qui va de Wragby Hall à la cabane de Parkin, mais il n’en est rien. La nature y est montrée à l’unisson de ses humeurs et de ses sentiments : elle cueille des jonquilles quand le printemps arrive, son dos s’appuie à l’écorce des arbres à la recherche de sensations nouvelles, elle boit dans ses mains à la source courante quand l’amour lui est advenu, elle s’extasie devant des oisillons nouvellement nés. Cet amour qui semblait voué à l’échec se fait panthéiste, symbolisé par la course joyeuse des amants nus sous la pluie, par leur union charnelle dans les feuilles et l’humus et par cette sorte de tableau pré-raphaélite où ils parsèment leur corps de fleurs et ceignent leur tête de couronnes de feuillages.

Si la relation entre Constance Chatterley et Parkin est bien évidemment au cœur du film, il serait cependant injuste de ne pas évoquer le personnage de Clifford Chatterley, subtilement interprété par Hippolyte Girardot. Revenu infirme de la Première Guerre mondiale, le maître de Wragby Hall  est celui pour qui « aucun organe vital n’est atteint mais [pour qui] partout la vie est brisée ». Incapable de donner un héritier à son épouse, il lui laisse entendre au début à que « tous les corps se valent » et qu’il ne verrait pas d’obstacle à ce qu’elle ait un enfant d’un autre homme, s’il est bien sûr de son rang ! Sans être aucunement ce qu’on pourrait appeler un mari complaisant, il est donc celui qui permet à Constance de vivre le plus naturellement du monde sa relation adultère.

Peu à peu, cependant, il la voit s’animer de nouveau après une grave période de neurasthénie et son orgueil reprend le dessus, surtout lorsqu’elle lui fait comprendre qu’elle pourrait être enceinte. Au cours d’une promenade avec sa femme, une scène burlesque le montre aux prises avec sa chaise roulante qui refuse obstinément de remonter la pente qu’il a descendue jusqu’à la source. Son amour-propre d’aristocrate lui interdit de demander l’aide de Constance et de Parkin. Il sera finalement contraint d’accepter leur secours, ne se doutant pas que, dans son dos, sa femme pose doucement sa main gantée de dentelle sur celle rugueuse et noueuse du garde-chasse. A la fin du film, lorsque Constance revient d’un voyage à Menton avec sa sœur Hilda, elle retrouve son époux, toujours fier et orgueilleux, qui a fait l’effort surhumain de quitter sa chaise roulante et de marcher avec des béquilles.

Clifford Chatterley est donc un personnage tout en nuances, qui oscille entre mépris et sollicitude, entre morgue et blessure intime, qui cherche à exister en dépit de son infirmité, en dirigeant sa mine, en s’adonnant au dessin technique et en lisant à voix haute Andromaque à Constance.

Ainsi, grâce au jeu de trois acteurs talentueux, et particulièrement celui d’une Marina Hands, naturellement lumineuse, et justement césarisée en 2007, ce film parfaitement maîtrisé réinvente le trio amoureux dans une Angleterre puritaine où les personnages ne sont jamais là où on les attend. Et comme l’écrit Yvette Reynaud-Kherlakian (www.e-litterature.net), Lady Chatterley et l’homme des bois constitue une « conquête hautement spirituelle [qui] se fait, non par volonté morale mais par une sorte de restauration spontanée et studieuse, grave et gourmande, de la dignité du sexe ».

 

ARTE ayant diffusé de nouveau la version télévisée de Lady Chatterley et l’homme des bois, de Pascale Ferran,  jeudi 04 et 11 novembre 2010, je publie de nouveau l’article que j’avais écrit en janvier 2010.

 

  chattreley pluie

 

 

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8 novembre 2010 1 08 /11 /novembre /2010 13:28

  Resurrection (2001

 

Publié en 1899, à l’aube du XX° siècle, qui se profile à la fin du roman, Résurrection est le testament politique, philosophique et religieux du comte Léon Tolstoï. Pour rendre hommage au grand écrivain qui mourut le 07 novembre 1910 à 06h 5 du matin, dans la petite gare d’Aśtapovo, ARTE lui consacrait hier, dimanche 07 novembre 2010, une longue soirée Théma, diffusant en première partie le film des frères Paolo et Vittoriano Taviani (2001), adapté de cet ultime roman.

A l’origine de cette histoire, il y a un fait véridique que A. F. Kony, procureur général au tribunal régional de Saint-Pétersbourg, rapporta à son ami Tolstoï, au cours d’un séjour à Iasnaïa Poliana, à l’automne 1887. Il avait reçu la visite d’un jeune aristocrate, venu se plaindre à lui qu’on refusait de transmettre une missive à une détenue du nom de Rosalie. Cette fille d’un métayer avait été recueillie à la mort de son père par le propriétaire des terres, qui l’avait gardée comme domestique. Séduite par le fils de la maison et enceinte, elle avait été chassée du domaine et la misère l’avait conduite à se prostituer. Un vol de cent roubles au détriment de l’un de ses clients l’avait ainsi amenée au tribunal où, par le plus grand des hasards, elle s'était trouvée en présence de l'un des jurés, le jeune homme qui l’avait autrefois abandonnée. Culpabilisé par le souvenir de sa faute de jeunesse, et dans la volonté de la racheter, ce dernier avait souhaité épouser la jeune fille, mais elle était morte du typhus.

 

Résurrection 2

Katioucha Maslova (Stefania Rocca) et le prince Dimitri Nekhlioudov (Timothy Peach)

 

Très vite Tolstoï va élaborer le plan de son roman qu’il appelle alors la Koneva, mais qu'il n'achèvera qu’en décembre 1898. Cette longue gestation s’explique par le fait que son métier d’écrivain ne l’intéresse plus guère, qu’il a du mal à mettre en accord ses actes avec ses idées, et qu’il se souvient avoir lui-même autrefois séduit une jeune domestique nommée Gacha. L’histoire du prince Dimitri Nekhlioudov et de Katioucha Maslova sera aussi un peu la sienne. Quant à la publication de l’œuvre, elle fut soumise à moult censures et ce n’est qu’en 1935 que Tchertkov mit la toute dernière main à l’édition définitive de l’œuvre.

L’extraordinaire histoire d’amour et de rédemption du prince Nekhlioudov et de Katioucha Maslova, comme seule l’âme russe peut en inventer, est certes un des éléments-clés du film. Et comme le dit un personnage : « Nous n’avons pas besoin d’un prince qui se fourvoie avec une prostituée ! » Sa volonté inébranlable d’épouser et de sauver la prostituée, dont il se sent coupable de la déchéance, fait du prince, décidé à tout abandonner de ce qui fut son existence dorée pour réparer sa faute, un personnage hors-norme : « Même si tu ne le veux pas, dit-il à Katioucha, je serai toujours auprès de toi. » La certitude acquise que, sans amour, on ne peut être heureux le mènera dans une Sibérie tétanisée dans la neige et le gel. Pourtant Katioucha ne le suivra pas mais liera son sort à l’anarchiste Simonson. La scène de leur séparation est exemplaire à cet égard :

« -     Je ne vous dit pas adieu, je vous reverrai.

   -     Pardon, dit-elle d’une voix à peine perceptible.

Leurs yeux se rencontrèrent et dans son étrange regard, dans le pauvre sourire qui accompagnait, au lieu d’un adieu, ce « pardon », Nekhlioudov lut que des deux explications de sa conduite, la seconde était la vraie : elle l’aimait, et elle pensait qu’en s’unissant à lui elle gâcherait sa vie ; mais dès à présent, quoique heureuse d’avoir rempli ses intentions, elle souffrait de se séparer de lui. »

Si cet amour « bizarre » entre un prince qui renie sa caste et une femme qui est « déjà morte », est remarquable, ce qui l’est tout autant, c’est la mue qu’opère le prince, obligé par cet amour coupable puis assumé d’ouvrir les yeux sur les malheurs du peuple. Le personnage du prince Nekhlioudov est l’incarnation des idéaux  que Léon Tolstoï défendit toute sa vie. Georges Lucacs, cité dans la préface de Nivat (pour l’édition Folio Classique du roman), écrit que cet aristocrate, honteux des privilèges et des excès de sa classe sociale, veut « faire le bien avec les fruits du mal ». Comme Tolstoï proposant à ses serfs la libération du servage, on le voit offrir ses terres à ses paysans qui les refusent. Le chapitre XXVIII de la Troisième partie insiste sur cette obsession viscérale des autres, qui fut celle de Tolstoï, et qu’il exprime ainsi : « Les maux effroyables qu’il [le prince] avait vus et constatés au cours des dernières semaines et en particulier le jour même dans cette horrible prison, tous ces maux […] régnaient triomphants, sans qu’il entrevît la moindre possibilité de les détruire et même de les combattre.

Dans son imagination, il vit se dresser ces centaines, ces milliers de malheureux, dégradés, parqués dans un air empesté, par des généraux, des procureurs, des directeurs de prisons indifférents. […] Comme auparavant, il se demanda si c’était lui, Nekhlioudov, qui était fou ou bien les autres, ceux qui accomplissaient tous ces actes prétendus raisonnables, et la question s’imposait à lui avec une force nouvelle et réclamait une réponse. » Et c'est bien cette réponse que Tolstoï chercha toute sa vie, au point d'y sacrifier sa vie familiale.

Dans ce film de facture extrêmement classique, parfois démonstratif, on regrettera  sans doute une absence d’émotion et des décors qui sentent souvent l’artifice. La musique envoûtante de Nicola Piovani se fait trop rare, en dépit de très beaux passages, et notamment la ballade des prisonniers. Par ailleurs, si les frères Taviani ont gommé en partie la perspective religieuse extrêmement présente dans le roman, et notamment l’Evangile de Matthieu, ils ont proposé cependant deux belles scènes : celle de la Pâque orthodoxe et le mariage de Katioucha et de Simonson. Et il n’en demeure pas moins non plus que la scène finale dans l’isba, où des moujiks fêtent le nouveau siècle (en surimpression on lit "XX secolo"), n’en fait pas l’économie.Quelqu'un demande au prince quel vœu il souhaite formuler et, après avoir hésité, il déclare : « Aimons-nous les uns les autres », phrase-clé du Sermon sur la montagne, cité abondamment par Tolstoï dans les dernières pages du roman

Il apparaît cependant que l’adaptation des frères Taviani, revenus de leurs idéaux communistes, est surtout pour eux une manière de dire la folie idéologique d'état, qui sera celle du XX° siècle. Leur film s'insurge contre "une chose appelée service de l'Etat qui permet de traiter des êtres comme des objets". Il dénonce les inégalités de classes, les jugements iniques, les emprisonnements arbitraires, les déportations massives dans des wagons noirs, emportés vers le néant. Et Tolstoï a beau écrire dans son épilogue que « cette nuit [après s'être séparé à tout jamais de Katioucha et avoir visité les cellules de la prison] fut le début pour Nekhlioudov d’une existence nouvelle », la révolution qui s’opère dans ce superbe personnage, double de l’écrivain, n’est qu’une révolution intérieure, qui sera impuissante à enrayer tous les goulags à venir.

 

  resurrezione

  Katioucha Maslova en partance pour la Sibérie

 

 

Sources :

Anna Karénine, Résurrection, « Introduction à Résurrection », Bibliothèque de La Pléiade, 1951.

Lumière morte de fin du monde, « Un Tolstoï maudit, Résurrection », Critique de Réal la Rochelle, 21/05/2008.

 

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30 octobre 2010 6 30 /10 /octobre /2010 14:01

  Abdou diouf

 

Vendredi 29 octobre 2010 la collection Empreintes de France 5 proposait un portrait d’Abdou Diouf, qui fut à trois reprises président du Sénégal (1981-2000), et qui est, depuis 2002, Secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie.

Cet élégant Sénégalais, aux origines peul, wolof et toucouleur (par sa mère) et sérère (par son père), surnommé parfois « la girafe » à cause de ses deux mètres de taille, fut le protégé et le successeur du grand Léopold Sedar Senghor, l’auteur d’Ethiopiques (1956). Le grand poète, qui déclarait être lié à l’Europe « par le nombril », n’écrivait-il pas : « Le français, ce sont les grandes orgues, qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage. »

Abdou Diouf apprit à lire au cours préparatoire avec le manuel Mamadou et Bineta vont à l’école et reçut ainsi la langue française en héritage.  Il n’eut alors de cesse d’œuvrer pour sa diffusion. Paraphrasant la phrase de Cioran, il précise qu’on habite un pays, bien sûr, qu’on habite un monde, certes, mais aussi et surtout une langue. Selon lui, l’"honnête homme" du XXI° siècle doit parler sa langue maternelle (le wolof pour lui) et au moins les deux grandes langues de communication internationale que sont l’anglais et le français.

Cet humaniste, qui a agi sans relâche pour l’unité du continent africain, est par ailleurs très attaché à l’idée de laïcité. Musulman lui-même, il a épousé une catholique, et certains membres de sa famille sont juifs. Il vit ainsi au quotidien la diversité culturelle et religieuse.

Et Abdou Diouf a conclu le rappel de son étonnant parcours par cette phrase de Soeren Kierkekaard : « Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin.»

 

  Abdou diouf 2

 

 

 

 

Samedi 30 octobre 2010

 

 

 

 

 

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