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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 18:05

Lycée Fromentin 

 

C’est à une entreprise de ressuscitation d’un amour fracassé par les « événements » d’Algérie que Francine de Martinoir convie ses lecteurs dans son dix-huitième et mélancolique ouvrage. Hospitalisée en 2003, son héroïne, Octavie Delgodère, apprend par la télévision la mort du commandant Tancrède Préfailles, qui fut trop brièvement son mari lors de sa première année d’enseignement au lycée Fromentin d’Alger. Elle avait vingt-trois ans, lui quarante. Elle entreprend alors de retrouver les traces de cet amour  impossible, qui demeure l’amour de sa vie, à travers des souvenirs faillibles et des rêves révélateurs.

La guerre d’Algérie n’a pas souvent été évoquée par des femmes et, d’ailleurs, l’est-elle vraiment dans ce roman ? L’on y rencontre plutôt une femme, en proie à la solitude depuis toujours (son père, un héros de la Résistance corse, se suicida dans une prison d’Ajaccio sans avoir parlé), qui se jette à corps perdu dans sa passion pour un officier, dont les illusions ont été englouties à vingt ans à Buchenwald puis en Indochine, « pays où la distance entre les êtres humains était abolie ». 

Alger à la veille du putsch est le cadre  de ces « événements » auxquels une Octavie, assoiffée d’amour, ne comprend rien. Ecartelée entre ses amis et collègues enseignants (Agnès et Gildas Bazaine, leur cousin Etienne Bazaine et Emmanuel Brézolle), dont les sympathies vont au FLN, elle est pourtant bien de la famille du soldat perdu Tancrède Préfailles, cet homme à l’ « immense indifférence », qui lui dit lors d’une de leurs premières rencontres : « Octavie […], nous sommes tous les deux ce que l’on appelait en 45 des personnes déplacées, vous dans le temps, moi dans l’espace. » Et pourtant, elle le quittera, ne voulant pas être, comme les femmes corses de sa famille, de celles qui attendent toujours l’homme parti à la guerre.

Francine de Martinoir brosse un superbe portrait du commandant Préfailles, un officier cultivé, un homme d’honneur, personnage qui lui fut inspiré par Hélie de Saint-Marc, et qui nous dit avec ferveur que tous les officiers français ne furent pas des tortionnaires. Octavie ne pénétrera jamais le mystère de son mari, ce soldat « prêt à verser son sang pour des gens qu’il n’estime pas » mais pour qui « le champ de bataille, c’est le seul endroit du monde où [il se soit] fait une place ». Et elle s’en voudra toute sa vie d’avoir pu douter de lui, d’avoir envisagé qu’il ait pu prêter la main à la disparition et à l’exécution de son ami Etienne Bazaine, retrouvé près d’une décharge publique entre Alger et Kouba ». Ce n’est qu’après qu’elle comprendra celui qui lui disait : « Tu crois vraiment, Octavie, qu’après avoir été interrogé et torturé par la Gestapo, j’infligerais ce procédé aux autres ? » Cet homme mystérieux lui sera plus pleinement révélé lorsqu’elle retournera dans leur ancien appartement parisien du neuvième arrondissement dominant la  statue de l’Abbé de l’Epée, dans la cour de l’hôpital des Sourds-Muets, et dont elle avait toujours gardé le trousseau de clés. Elle y fera la connaissance de la fille adoptive du commandant Préfailles, Zora, la fille de Mounir, son chauffeur, massacré en juin 62 […] par des gens du FLN qui le connaissaient bien. » Après ses dix années « au secret » (mais ne l’aura-t-il pas toujours été ?) pour avoir participé au putsch des généraux, il avait retrouvé Zora et sa mère et avait adopté la jeune fille. Celle-ci dira à Octavie : « Vous savez, le commandant a toujours attendu votre retour, il restait persuadé qu’un jour vous reviendriez. »

Or, c’est parce qu’elle avait voulu « en avoir le cœur net » sur son amour pour elle et sur ses agissements qu’Octavie avait rompu avec son mari, son « aimé de juillet », l’amant des quelques heures éperdues à la Villa Matarese, l’homme qui lui « avait été prêté » et qui lui avait dit : « Le cœur n’est jamais net Octavie. » La réponse à sa question venait trop tard et elle n’avait plus le pouvoir de lui ramener Tancrède. Car son amour pour lui s’était passé « dans une combustion intérieure se nourrissant d’elle-même » et elle n’était « jamais parvenue à déchiffrer le présent lorsqu’[elle] le vivait. » Elle n’avait jamais su  où elle se situait, « dans un entre-deux sans doute, là où il ne faut pas rester. »

Dans la lumière d’un Alger dont « la vivacité, et la profusion » de la lumière « semblaient annoncer ou promettre une certaine condition amoureuse », et que ceux qui y ont vécu reconnaîtront avec émotion, grâce à une phrase élégante et digressive dans les méandres d’une mémoire en miettes, Francine de Martinoir dresse la géographie d’une ville et d’un amour disparus. Un exemplaire déchiré du dernier ouvrage de Balzac, L’Envers de l’Histoire contemporaine, une fascination pour la Basilique pythagoricienne de la Porte Majeure, une remontée temporelle dans le labyrinthe souterrain des Bains de Neptune fréquentés par les Algérois, une évocation historique de la vente par les Gênois de la Corse à la France, la description d’un tableau de Hopper, Summertime, la petite musique de la chanson de Paul Anka, You are my destiny, sont autant de jalons d'un parcours amoureux que l’héroïne s’efforce de restituer. Ils permettent à l’auteur d’évoquer cette femme brisée, qui avait écrit dans sa lettre de rupture, cette phrase terrible de Kafka : « On attend le dimanche existentiel et c’est le samedi qui ne finit pas. »

« Et ma cendre sera plus chaude que leur vie », ce vers d’Anna de Noailles, qui trotte dans la tête de la narratrice alors qu’elle descend la rue Michelet, est une des clés de ce très beau roman sur la mémoire. N’est-ce pas cette cendre que Francine de Martinoir parvient à ranimer par l’écriture et qui réchauffera son héroïne le temps qui lui reste à vivre ?

 

                                                                                    Le 21 septembre 2009

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11 septembre 2009 5 11 /09 /septembre /2009 10:38

Bouc--emissaire.jpg

 

La lecture du dernier livre de Jean Teulé- à interdire aux âmes sensibles- suscite des réticences que l’on peut tenter d’expliquer. Ce bref ouvrage de moins de 140 pages raconte un fait divers véridique qui est l’un des plus horribles de l’histoire des provinces françaises.

Il raconte en vingt chapitres, qui sont autant de stations, le chemin de croix d’Alain de Monèys, gentilhomme campagnard périgourdin de vingt-huit ans, de constitution fragile. Par « une bien belle journée » de l’année 1870 », exactement le mardi 16 août, il se rend à la foire d’Hautefaye, entre Angoulême et Nontron. Jeune homme aimable et éclairé, il est le nouveau premier adjoint de Beaussac, il travaille à un projet d’assainissement de la Nizonne et il a fait lever son exemption pour s’engager sur le front de Lorraine, la France étant en guerre avec la Prusse. Parti de la propriété familiale de Bretanges à treize heures, il mourra deux heures plus tard, ( en dépit de la résistance de quatre amis, Pierre Antony, Bouteaudon le meunier, Philippe Dubois, Mazerat le bûcheron, d’une femme Anna Mondout, vierge martyre, et dans une moindre mesure de celle de l’aubergiste Elie et du père Victor Saint-Pasteur), après avoir été martyrisé par une foule en délire, de l’entrée d’Hautefaye jusqu’à l’autre extrémité du village. Entre-temps, on l’aura cravaché, fouetté, frappé à coups de pierre et de gourdin ; on l’aura ferré comme une bête, on lui aura arraché les orteils, foulé aux pieds, lynché, écartelé comme un régicide, brûlé vif, émasculé et même mangé !

Tortures inimaginables engendrées par un terrible malentendu qui se produit entre Alain de Monèys et un colporteur « à la bêtise au front de taureau », comme le disait Flaubert. Le marchand se méprend à propos d’une phrase prononcée par le jeune homme qui cherche à défendre son cousin, appelé de Maillard (lequel s’enfuira au plus vite avant que les événements ne dégénèrent !). Il ne semble pas inutile de rapporter l’exact dialogue à l’origine du déferlement de haine qui fait d’Alain de Monèys un bouc émissaire. Monèys arrive en claudiquant près d’un groupe de villageois en train de déchiffrer un article de L’Echo de la Dordogne, relatant les défaites de Froeschwiller, Reichshoffen, Worth et Forbach. « L’empereur [Napoléon III] est foutu, il n’a plus de cartouche. »

« - Eh bien, mes amis, que se passe-t-il ?…

-         C’est votre cousin, explique un colporteur. Il a crié : « Vive la Prusse ! »

-         Quoi ? Mais non ! Allons donc, j’étais auprès et ce n’est pas du tout ce que j’ai entendu.   Et puis je connais assez de Maillard pour être bien sûr qu’il est impossible qu’un tel cri sorte de sa bouche : « Vive la Prusse »… Pourquoi pas « A bas la France ! » ?

-         Qu’est-ce que vous venez de dire, vous ?

-         Quoi ?

-         Vous avez dit « A bas la France »…

-         Mais non, j’ai pas dit ça ! J’ai…

Le colporteur demande aux gens près du muret :

-         Que ceux qui l’ont entendu crier « A bas la France » lèvent la main !

Un bras se tend vers le ciel :

-         Ah, moi je l’ai entendu dire « A bas la France »…

D’autres pognes se lèvent, cinq, dix… »

Le processus fatal est enclenché et, par cette journée de canicule, dans cette atmosphère de défaite nationale qui s’annonce,  rien ne pourra plus l’arrêter.

On ne déniera pas à l’auteur un souci de véracité historique qui lui fait reconstituer avec une minutie extrême le chemin vers son Golgotha d’Alain de Monèys. Chaque chapitre débute par le plan du village qui indique la marche progressive vers la mort annoncée de la victime expiatoire, en une véritable géographie de l’horreur.

Le ton adopté se veut objectif, si l’on excepte les quelques passages, assez peu nombreux, où le lecteur pénètre dans l’esprit éperdu d’incompréhension et d’épouvante du jeune gentilhomme, lequel est par ailleurs souvent présenté comme une victime un peu bêlante voire stupide ! Le style de Jean Teulé- qui excelle à rapporter la langue drue et ordurière des bourreaux- se teinte cependant d’une ironie que l’on peut considérer comme de l’humour noir, mais qui met le lecteur extrêmement mal à l’aise. On en donnera deux exemples. Alors que son sang commence à couler à cause de ses blessures, voilà ce que dit Alain de Monèys :

« Zut, mon habit est taché. Je ne vais pas pouvoir rentrer ainsi à Bétanges. Que dirais-je à ma mère ? »

Ou encore, au moment où on le ferre comme un cheval :

« Triste corps, combien faible et combien puni, il a des fourmis plein les talons- ça fait un fracas de cinq cents tonnerres. Sa chair vire obscène. Son âme flue en rêves flous parmi ces gens cafards à vous dégoûter d’être au monde. En venant à la foire, son rêve était au bal, je vous demande un peu. » Si l’empathie du narrateur existe, elle est amplement dépassée par l’ironie tragique !

En outre, n’y-a-t-il pas une complaisance certaine à détailler par le menu le martyre du jeune homme ou les outrages subis par la jeune Anna Mondout, qui cherche à retarder son supplice en s’offrant à un garçon de ferme? La lecture de cette scène est quasiment insoutenable. La vraisemblance paraît aussi être mise à mal. Comment croire que ce jeune homme de vingt-huit ans, qui est décrit comme ayant une faible constitution, puisse parvenir encore vivant sur le lieu du bûcher après avoir subi autant de sévices?

Jean Teulé, pour être  complet, nous apprend que, sur une foule d’environ six cents personnes qui participèrent à cette infâme tuerie, seuls vingt-et-une furent jugées. Quatre furent exécutées, neuf furent condamnées aux travaux forcés et huit à des peines diverses en fonction du délit reproché et de leur âge. N’y avait-il pas un garçon de cinq ans ? Mais peut-on condamner tout un village?

L’épilogue nous dit aussi qu’un des bagnards, libéré en Nouvelle-Calédonie après trente années de bagne, eut des enfants d’une Canaque, qu’il déclara sous le nom de Monèys. Ultime geste de réparation pour redonner vie à sa victime ? Et le 16 août 1970, les descendants de la famille de la victime et de celles des bourreaux assistèrent côte à côte à une messe anniversaire dans l’église d’Hautefaye, village que l’Administration, en raison de l’inhumanité du crime, avait voulu un temps rayer de la carte.

Jean Teulé prend le parti de la narration en focalisation externe, de l’impartialité. On aurait souhaité plus d’empathie avouée pour le bouc émissaire ou, à tout le moins, une tentative d’explication. Le narrateur constate mais jamais il ne décrypte. D’aucuns diront que c’est ce choix de l’impassibilité qui donne sa force de dénonciation à l’horreur. Pas si sûr !

En ces temps où nous avons récemment vu à l’œuvre ceux qu’on a appelés « le gang des barbares », ne dénions pourtant pas à ce récit le mérite de nous inciter à réfléchir sur la « bête immonde » qui sommeille en tout un chacun. Déjà, dans un article intitulé « Les Foules », paru dans Le Gaulois du 23 mars 1882, Guy de Maupassant s’interrogeait sur ce que Gustave Le Bon appellera quelques années plus tard la « psychologie des foules ». Faisant le constat que « la foule ne raisonne pas », il s’interroge sur les raisons qui la « poussent à accomplir des actes qu’aucun des individus qui la composent n’accomplirait » s’il était seul. Que sont cette frénésie, cet élan, cette pensée commune qui la font se précipiter sur un homme et le massacrer « sans raison, presque sans prétexte » ? Et la réponse qu’il propose préfigure les travaux novateurs de Gustave le Bon : « C’est qu’il avait cessé d’être un homme pour faire partie d’une foule […], sa personnalité avait disparu devant une infime parcelle d’une vaste et étrange personnalité, celle de la foule. »

C’est en effet le médecin et sociologue Gustave Le Bon (1841-1931) qui vulgarisera les notions de psychologie collective, notamment avec son ouvrage Psychologie des foules. Selon lui, pour provoquer un mouvement de foule, quatre éléments sont nécessaires : un choc émotif important (dans une atmosphère de défaite, les villageois se persuadent qu’Alain de Monèys est un traître à la patrie) ; un mot d’ordre (celui de Madame Lachaud : « Pendez le Prussien ! ») ; des leaders d’opinion (François Chambort, Pierre Buisson, François Léonard dit Piarrouty, François Mazière) à l’encontre d’un présumé coupable (l’innocent Alain de Monèys). Ce que Le Bon appelle « la foule psychologique », c’est l’individu en foule qui « n’est plus lui-même mais un automate que sa volonté devenue impuissante à guider […] Isolé, c’est peut-être un individu cultivé, en foule, c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. » En effet, pour Le Bon, « la foule est aussi aisément héroïque que criminelle ».

Au juge qui demandera aux accusés pourquoi « cette pulsion dionysiaque », il sera répondu : « Nous avons viré fous […] De Monèys, bien sûr que c’était un brave garçon. "

Alors un récit salutaire ? Peut-être… Mais pour aller plus avant dans la compréhension de cet acte qui fait honte au nom d’homme, il vaut mieux relire Le Bouc émissaire de René Girard, lui qui écrivait : « Ce sont les mêmes stéréotypes persécuteurs partout mais personne ne s’en aperçoit. » Nous sommes ainsi tous invités au devoir de vigilance !


                                                                                                                                                                   Le 11 septembre 2009
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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 18:45

Mona-Ozouf.jpg  

A l'heure où l'Europe ne cesse de s'agrandir et où la question des identités régionale et nationale se fait plus aiguë, le dernier ouvrage de l'historienne Mona Ozouf,Composition française, Retour sur une enfance bretonne, vient à point nommé pour nous faire réfléchir sur les tensions entre l'universel et le particulier.

Originaire de Plouha dans le Finistère, fille d'un père mort très jeune, Jean Sohier, qui avait œuvré avec passion pour la réhabilitation de la langue bretonne, en même temps fille d'une institutrice pure et dure de l'école laïque, Mona Ozouf explique comment elle eut du mal à trouver son identité, tiraillée entre deux mondes, celui de sa grand-mère, « Bretonne bretonnante » et celui de sa mère, institutrice dans l'« Ecole de la France ». Entre le breton et le français, où trouver sa place?

Le livre s'ouvre sur « la scène primitive », celle de la perte du père, emporté en quelques jours par une bronchopneumonie. De ce père disparu alors qu'il n'est encore qu'un jeune homme et que sa fille a quatre ans, Mona Ozouf brosse un portrait émouvant. Originaire de Lamballe, d'une famille à demi-bourgeoise « pleinement francophone, avide d'acculturation française, sans aucun souci d'identité bretonne », il va très vite se définir comme « patriote breton » et Jean Sohier devient Yann Sohier. Ce choix demeure un mystère et des légendes gravitent autour de lui. L'une, nationaliste et droitière, fait de lui le chanteur rebelle du Bro goz va Zadou (hymne national breton) au nez et à la barbe de Poincaré. L'autre est véhiculée par Morvan Lebesque et fait de lui un adhérent du Parti communiste. Si elles sont fausses toutes les deux, elles disent cependant l'engagement de Yann Sohier dans le Parti nationaliste breton et son pacifisme.

Sorti de l'Ecole normale en 1921, il y a fait la rencontre capitale de François Vallée, « un bénédictin de la langue bretonne » et, en janvier 1933, paraît le premier numéro d'Ar Falz (La Faucille). Ce modeste bulletin, qui ne paraîtra que deux années, est animé par l'idée capitale puisée chez Ernest Renan que « le génie d'un pays réside dans sa langue ». Yann Sohier croit à « ce miracle culturel, la résurrection d'une langue ».Selon lui, en ces années 1930, le danger qui menace le breton est le succès des écoles maternelles. N'écrit-il pas: « L'école maternelle, avec sa jeune maîtresse, ses jeux, ses chants sa cantine scolaire, son petit théâtre enfantin, sa gaieté, aura vite fait d'accomplir cette chose effroyable […] l'assimilation sournoise, mais plus implacable, plus dangereuse et plus terrible que le port du sabot fendu, le « symbole de nos pères »? Ce disant, c'est le portrait de sa femme qu'il brosse, cette jeune institutrice fervente, acquise aux idées de Célestin Freinet. En accélérant la francisation de la Bretagne, son épouse tendrement aimée ne combattait-elle pas malgré elle ses aspirations personnelles? Et pourtant avec elle, il avait épousé « en bloc, la Basse-Bretagne, la langue, une famille paysanne, indemne de toute contamination par la bourgeoisie française, une belle-mère en coiffe du Léon. Bref, le « côté de Lannilis », en tournant le dos à son propre « côté », celui de Lamballe. » Pour Mona Ozouf, le choix paternel, que sa mort rendra définitif, sera obligatoirement le sien. Pour elle, il n'y aura jamais qu'un « côté », d'autant plus que le peu de temps qu'elle vivra avec son mari, sa mère acceptera « qu'un salaire sur deux soit entièrement consacré à la confection et à la diffusion d'Ar Falz. »

Sa grand-mère maternelle, née dans une fratrie de douze enfants, Marie-Scholastique Bizien, et épouse de Charles, matelot de deuxième classe devenu second-maître, représente pour elle « la Bretagne incarnée ». «  Ma grand-mère, son costume, sa coiffe, sa langue, ses savoirs multiples, tout en elle parlait donc de l'identité bretonne. » Elle « enseigne que les livres ne sont pas la seule fenêtre sur la vie. » Savante en recettes culinaires, véritable répertoire de proverbes bretons et de chansons tendres ou gaillardes, peu encline à raconter des légendes bretonnes, elle croit cependant au monde des « Anaon », qui se manifestent à celui des vivants. Grâce à elle, la mort est tout, sauf une disparition. « Et puis il y a la langue. » Du temps de son père, on ne parlait qu'en breton mais après sa mort, la grand-mère s'adressera à sa petite-fille en français. Le breton sera réservé aux échanges avec sa fille, pour évoquer la sexualité notamment. Le français parlé avec sa petite-fille n'en garde pas moins les tournures du parler breton, « cette langue vigoureuse, expressive, anthropomorphique »; une langue imagée, concrète, et dont la grammaire est d'une grande liberté.

Et pourtant, ultime paradoxe, elle apprenait à sa petite-fille « Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine » car elle « avait beau « être de Lannilis », elle était, elle se savait française. » L'absence de connaissances n'empêche pas l'existence du sentiment d'appartenance à une patrie.

C'est ce personnage haut en couleurs qui inscrit sa fille, « vrai test de résistance à l'Eglise », à l'école laïque. Elle lui permettra plus tard, alors qu'elle est « empêchée de se présenter à l'Ecole normale de Quimper », de passer le concours dans les Côtes-du-Nord, « autant dire à l'étranger » et de devenir une institutrice modèle des « hussards de la République ». Et c'est cette dernière qui, malgré ses réticences, respecte les dernières recommandations de son mari à propos de leur fille : « Ne l'ennuie pas avec nos idées, avait-il dit; plus tard, elle lira et comprendra. » Les « idées », en effet, ma mère s'en tenait elle-même écartée, comme d'une substance maléfique qui avait coûté la vie à son mari; «  L'auteur garde un souvenir ému du « chagrin sauvage » de sa mère, jeune veuve décourageant les amis les plus fidèles, d'autant plus que la règle donnée aux instituteurs de la Laïque était catégorique: « Etre bien avec tout le monde, n'être bien avec personne. » (Cette institutrice, qui faisant un jour visiter avec fierté sa classe à deux bourgeoises, s'entend dire: « Ah, mon dieu, j'aimerais mieux être pute! ») Mais elle tenait à être fidèle à ce qui avait été le cœur de son combat, la défense de la langue bretonne. »

Ainsi, la porte de la bibliothèque paternelle, dont « la Bretagne [...] faisait l'unité » ne fut jamais fermée à la petite fille. La langue orale de sa grand'mère et les livres forgèrent donc son identité bretonne. Cette bibliothèque était d'une grande richesse et pourrait être le vade mecum de celui qui veut découvrir cette terra incognita. Les dictionnaires indispensables de François Vallée et de Roparz Hémon y voisinent avec les histoires de Bretagne d'Aurélien de Courson et d'Arthur de La Borderie, racontant l'humiliation séculaire subie par les Bretons: le lac de boue de Conlie où pourrit l'armée bretonne en 1870, l'année fatidique de 1532 qui signe le glas de l'indépendance bretonne et Du Guesclin, « an Trubard « , le « traître », servant l'armée de Charles V contre Jean IV.

Ces textes exaltent en parallèle les gloires légendaires de Nominoé et d'Erispoé, celle d'Anne de Bretagne, la « petite Brette », la « jolie boiteuse », contrainte d'épouser tour à tour deux rois français, celle encore des anonymes « Bonnets rouges », révoltés contre les impôts royaux sans aucun respect du privilège des provinces.

De célèbres textes y rendent aux Bretons leur mémoire. Ce sont les incontournables: La Légende de la mort d'Anatole Le Braz, Le Foyer breton d'Emile Souvestre, L'Ame bretonne de Charles le Goffic, les Gwerzou de Luzel ou encore Paul Sébillot. Sans oublier le joyau poétique du Barzaz Breiz, admiré par George Sand, tous ces poèmes collectés inlassablement par le vicomte de La Villemarqué.

C'est bien une bibliothèque de militant, celle qui fait sa place à Feiz ha Breiz (Foi et Bretagne), Stur (Le gouvernail), Kornog (Occident), Seiz Breur et Gwalarn (Vent d'ouest), la grande revue littéraire. Dans ces revues, Mona Ozouf apprend à connaître Tchekhov, Eschyle, Hawthorne, et se rend compte que la langue bretonne excelle à en rendre les subtilités.

Mais la Bretagne c'est aussi un ailleurs proche, celui des Celtes, de l'Ecosse, du Pays de Galles, de la Cornouaille, de l'Irlande. Viennent à la rescousse les Mabinogion, « véritable expression du génie celte », selon Renan, et le Kalewala, oeuvre finnoise auquel le Barzaz n'a rien à envier. L'adolescente découvre la lutte clandestine irlandaise avec Le Dénonciateur de Liam O' Flaherty et l'hostilité viscérale aux Anglais dans Le Baladin de Synge dont les Iles Aran sont l'oeuvre culte. Deux livres marqueront pour toujours la jeune lectrice. D'abord les Contes et récits d'Outre-Manche avec ses personnages inoubliables, l'enfant Taliesin, Luned, Olwen, et bien sûr les héros de La Table ronde, dominés par Merlin et Arthur. Le second ouvrage, de James Stephens, s'intitule Le Pot d'or et raconte la quête d'enfants disparus que recherchent les « Side », des créatures invisibles. Si plus tard Louis Guilloux entreprendra de remettre à leur plus juste place cette « celtitude idéale et amplement fantasmée », il n'empêchera pas la lectrice de rendre hommage aux « grands Bretons, en dépit de leur appartenance indiscutable à la littérature française », les Lamennais, Chateaubriand, Renan, dont la lecture précoce lui laisse « des images plus que des idées ».

Tous ces ouvrages sont des manifestes éclatants contre les « Parisiens » qui ridiculisent la Bretagne, ce Mérimée qui raille une langue qu'on ne peut « parler qu'avec un bâillon dans la bouche » et cette méprisante Mme de Sévigné qui eut le front de dire: « Mea culpa, c'est le seul mot de français qu'ils [les Bretons] sachent. »

C'est contre le stéréotype du « Breton honteux », contre Bécassine chez Mme de Grand Air que s'élèvent les piles d'ouvrages de la bibliothèque paternelle. Mais cette identité bretonne revendiquée  « était un projet encore plus qu'un constat, un avenir davantage qu'un passé. » Complexité d'une attitude que Renan résume ainsi dans ses Souvenirs: « J'aime le passé mais je porte envie à l'avenir. »

Dans ce qu'on peut appeler à bon droit des mémoires, d'autres pages sont passionnnantes et notamment celles qui décrivent les deux écoles, l'école de la France et celle de l'Eglise.
Quand Mona Sohier entre à "la grande école", elle découvre la fin de la solitude et la "merveille" qu'elle représente: "nous rendre pareils". C'est une école "ni urbaine ni vraiment campagnarde, un espace neutre, qui neutralise tout ce que nos vies ont de couleurs particulières". Elle aimera tout de l'école et notamment les maîtresses, même si elle sait déjà lire quand elle entre au cours préparatoire; elle lui procurera "un sentiment de profonde sécurité affective", qui vient sans doute de son "credo central, celui de l'égalité des êtres". Certes, elle éprouvera "une inquiétude fugitive" devant le silence de cette école sur le monde breton de la maison mais à cette abstention des institutrices de Plouha, elle ne veut pas prêter des "raisons lourdement idéologiques". Elle préfère mettre cette attitude sur le compte de leur "indolence", d'une "imperméabilité aux consignes pédagogiques" et d'un "enseignement sans invention". A cette époque, il était évident "qu'à l'école, c'était la France qu'il fallait apprendre". Elle en aimera la grande carte géographique de Vidal-Lablache, les images des châteaux de la Loire, "les deux Jeanne, celle de Rouen et celle de Beauvais". Avec la vision d'une France  "présentée comme une personne [...] et comme un pays qui avait cessé d'être un royaume pour devenir une patrie", elle n'eut jamais le sentiment qu'on lui enseignait une Histoire falsifiée, "c'était seulement une autre histoire, et ni là ni ici je ne demandais d'explications, dans la certitude que rien ne devait relier les deux mondes." Un seul accord pourtant entre les deux, la "Grande Guerre" même si "la maison voit la guerre comme une calamité, un détestable dernier recours, et soupçonne la France , quand une guerre survient, d'y expédier en priorité les paysans bretons".
Sa grand'mère (toujours elle!) se fera la « majestueuse messagère entre l'école du diable et la maison du Bon Dieu ». Alors que l'école publique, c'est « l'égalité sur les bancs », l'église pour la petite fille de la Laïque représente « le lieu de l'inégalité »; dans l'église de Plouha, les « filles des Soeurs » n'occupent-elles pas les bancs de devant tandis que les filles de l'école publique occupent les bancs du fond? Et il en va de même pour les garçons! Quant à l'apprentissage du catéchisme, il est marqué par la récitation « par coeur » et par l'incompréhension totale devant les questions « que le petit livre blanc égrène ». Formalisme d'une « religion froide »qui trouve son point d'orgue dans les séances de confession consistant en une longue « liste acceptable de péchés ». Sous la houlette du père Dagorn qui martelle « avec un fort accent breton: « Celui qui vient au catéchisme sans son catéchisme est comme le chasseur sans son chien», l'approche de la foi se résume à un « enseignement mécanique »dans un lieu « sans douceur ».

Ainsi, entre l'école, l'église et la maison, « les croyances sont désaccordées »: à l'école, on célèbre les gloires que la maison méprise, on fait flotter le drapeau tricolore mais on cache surtout le noir et le blanc; à l'église, on doit prier pour un ciel qui demeure vide; à la maison, il ne faut pas nécessairement applaudir à tout ce qui est niaiseries bretonnantes ou « bretonneries ». Et Mona de se demander: « Où donc était le beau, le bien, le vrai? » Et si « le dernier mot rev[ient] presque toujours à la maison », ce n'est pas sans malaise. Comment s'y retrouver quand l'école, « au nom de l'universel », ignore et humilie le particulier et que la maison, « au nom des richesses du particulier », conteste l'universel mensonger de l'école? Dilemme, paradoxe résolus par un « Et pourtant ». Le dernier mot revient une fois encore à la grand'mère: « La Bretagne vivait à la maison en la personne de ma grand'mère, et pourtant c'était elle qui m'entretenait de la France. »

L'avant-dernier chapitre du livre est consacré à « l'éloignement ». Evocation de la guerre qui demeure un peu lointaine à Plouha, installation à Saint-Brieuc marquée par l'inquiétude de la dispersion familiale, découverte de l'étoile jaune, exécution en 1943 de jeunes lycéens qui ont abattu en gare de Plérin un soldat allemand, souvenir élogieux des professeurs enthousiastes du collège Ernest-Renan, rencontre féconde avec Renée Guilloux, professeur de Mona en troisième, et femme de Louis Guilloux, qui devient pour elle un « indicateur de lectures », éloignement progressif de la « matière de Bretagne ». Puis ce seront l'hypokhâgne de Rennes, la khâgne à Paris, L'Ecole normale supérieure, la tentation du Parti communiste, tout un apprentissage intellectuel et humain qui se conclut, semble-t-il, par la conviction de la « similitude universelle des êtres humains ». Il apparaît alors à l'auteur que « la foi de l'école » l'a « emporté décisivement sur celle de la maison, l'idéologie française sur les attaches bretonnes. »

Dans le dernier chapitre, qui a donné son titre à l'ouvrage, Mona Ozouf élargit son propos et redevient la grande historienne que l'on connaît en brossant un tableau saisissant des affrontements révolutionnaires, le triomphe du jacobinisme à l'origine de « la défaite des particularités ». Elle montre par ailleurs comment plus tard existera chez Jules Ferry « un sentiment aigu de la France profonde » et elle écrit: « [...] le localisme contredit le régionalisme. Plus on multiplie sur le territoire français les différences menues, et moins on peut craindre de les voir s'agréger en groupes menaçants, animés d'une volonté de séparation. L'unité française ne risque pas de s'y dissoudre, mais elle y multiplie et y affermit ses ancrages. » Elle considère que progressivement s'est « poursuivi l'assouplissement du modèle jacobin » imposé de force par la Révolution et que « la République s'est enracinée en prenant appui sur les particularités locales. »

Au terme d'une réflexion particulièrement limpide et pertinente, elle renvoie dos à dos universalistes et communautaristes, en accordant la primauté à la voix de l'individu qui devient « le narrateur de sa vie ». La narration libératrice « fait de la voix « presque mienne » d'une tradition reçue la voix vraiment mienne d'une tradition choisie ». C'est ce choix salutaire et porteur d'espoir qu'adopte l'historienne Mona Ozouf, contrevenant ainsi à la consigne impérative d'objectivité de l'historien, et créant magistralement peut-être un nouveau genre, celui de « l'ego-histoire », comme l'a si justement appelé Alain Finkielkraut.

                                                                                                             Le 08septembre 2009                              

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 22:06

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Cela aurait pu aussi bien s'appeler Ritournelle de la fin. Car c'est bien de la fin, des fins, des chutes des mondes connus de la narratrice (Ethel Brun, avatar de la mère de Le Clézio, à qui cette fiction autobiographique rend hommage), et que celle-ci nous conte, dans le dernier livre de « l'homme aux sandales de vent ».

Fin de l'adolescence et de l'amitié amoureuse pour Xénia Chavirov, naufragée de la révolution russe, qui disait avec fermeté: « Les souvenirs, ça me donne mal au cœur. Je veux changer de vie, je ne veux pas vivre comme une mendiante. » Celle avec qui Ethel avait dansé dans l'atelier de couture de la comtesse Chavirov et qui l'avait embrassée avec fougue « tout près du coin des lèvres ». Celle encore qu'elle avait revue après la guerre, mariée avec le beau Daniel Donner, mais qui avait perdu cette « odeur de pauvreté » qui l'émouvait tant autrefois. Tout s'était terminé dans la banalité. Peut-on passer sa vie à admirer une icône?

Fin de Monsieur Soliman, son grand-oncle très aimé, qui lui avait donné les rêves de construction de la Maison mauve, dans le jardin de la rue d'Armorique. Il avait eu beau faire de sa nièce sa légataire universelle pour la protéger des folies financières de son père, Alexandre Brun s'était empressé de dilapider aux quatre vents la fortune de sa fille.

Fin de la nostalgie de l'île Maurice, le monde définitivement englouti d'Alexandre, lui qui se croyait « de la race des seigneurs, descendants des maîtres et des Grands Mounes qui pliaient l'univers selon leurs désirs. » Ses rêves de grandeur et de richesse s'étaient achevés misérablement dans un appartement niçois sous les toits, où il était mort d'un œdème du poumon, recroquevillé dans son vieux fauteuil de rotin.

Fin du trio familial formé par Alexandre, Justine et Ethel, leur fille, qui s'était un jour rendue compte qu'elle ne les aimait pas: « C'était un lien. Peut-être une chaîne. ». Ses parents dont elle ne saurait jamais « comment ils s'étaient rencontrés et ce qui leur avait donné l'idée de mettre une fille au monde. » Ce couple enfin sur qui planait l'ombre de Maude, ancienne demi-mondaine, qu'Ethel avait retrouvée sur un marché ramassant des épluchures et vivant dans le sous-sol de la villa Sivodnia, à l'odeur de « pisse de chat et de misère ».

Fin de l'univers feutré et mondain du salon de la rue du Cotentin où les Brun recevaient « chaque premier dimanche du mois à midi et demi ». « Les volages, les « artistes », les affairistes, les margoulins, les prédateurs » y préparaient, dans leur ignorance bestiale et leur superbe anti-juive, anti-nègre, anti-arabe, leur naufrage et leur châtiment.

Fin du peuple juif, révélée par l'intermédiaire de Laurent Feld, « un Anglais aux cheveux roux et bouclés, joli comme une fille », celui qu'Ethel suivra au Canada après leur mariage. Celui-là même qu'elle avait conduit à l'allée des Cygnes sous l'arbre éléphant, « d'où l'on voit très bien la tour Eiffel ». Il n'avait pas voulu y rester ; juste en face, c'était le Vél'd'Hiv, où sa tante Léonora avait été parquée avec tous les Juifs de Paris, pour être ensuite déportée vers Drancy et les camps de la mort.

Comme le Boléro de Ravel, « pièce musicale favorite de la mère de Le Clézio, « qui raconte l'histoire d'une colère et d'une faim », le dernier opus de son fils, qui tisse destins particuliers et grande Histoire avec la sensibilité retenue qu'on lui connaît, laisse son lecteur abasourdi d'émotion, dans un silence d'apocalypse.


                                                                                                                                         Le 27 juillet 2009

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 21:52

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Le monde des gitans n'est guère un thème fréquent en littérature et rares sont les romanciers qui en font le sujet de leurs œuvres. C'est pourtant le choix d'Alice Ferney qui décrit dans ce roman la vie d'une famille de gitans français sédentarisés depuis quatre cents ans et ayant perdu ce qui leur permettait de vivre, notamment l'art de la vannerie; en fait des êtres « en dehors ». La grand'mère Angéline, le chef de clan, ne dit-elle pas, en évitant de parler de l'holocauste: « On nous croit disparus […] Mais on est bien là, Dieu! »? Grâce au talent de la romancière, nous pénétrons les pensées et les désirs souterrains de ces éternels voyageurs que la société rejette.

Nous découvrons leur camp, installé sur un ancien potager déclaré inconstructible: « La terre, pleine de fondrières, était incrustée de verres cassés, de morceaux de pneus et de bouts de ferraille. Des portières de voitures démolies servaient de pont sur les grandes flaques qu'apportait la pluie. Une poubelle municipale scellée sur un socle de ciment débordait. Un pommier finissait de mourir dans le sol pelé, couvert de détritus et d'un peu de bois pourri. »

La romancière brosse un superbe portrait de la grand'mère: « La vieille n'avait pas encore soixante ans. Mais, si la vérité est bonne à dire, elle portait bien son surnom. Son visage était fendu de rides si profondes et nombreuses qu'on aurait dit une maladie de peau. A la regarder de près, on avait mal à sa place. Elle ne soufrait pourtant de rien et les ans difficiles, qui l'avaient précocement vieillie ne l'avait pas tuée. Elle en concevait un orgueil sympathique. Elle était en vie, envers et contre le monde et le froid, elle avait un furieux désir de continuer à voir ce spectacle de la terre, du vent, du feu sous les nuages, des nuages même, et des nouveaux venus qu'elle avait engendrés dans cette bourrasque. » Dans ce roman, la grand'mère a cinq fils dont un n'est pas marié et dont un autre sera interné dans un hôpital psychiatrique. Ils vivent tous avec femmes et enfants autour d'Angéline: « C'était une tribu: personne n'était jamais seul et chacun se mêlait aux autres. »

Les femmes du clan n'ont guère un destin enviable: Lulu doit hurler dans l'hôpital pour qu'une sage-femme condescende à aider Misia à mettre son fils au monde; Héléna, que Simon son mari frappe « comme s'il fendait du bois », le quitte avec ses filles, malgré l'amour qu'elle lui porte; Misia perd son fils Sandro, renversé par une voiture qui s'enfuit impunément, et Nadia fait des fausses couches à répétition dans sa caravane éclaboussée de sang. Pour elles, « Tout est écrit et les destins sont irrésiliables. » Il ne leur reste que l'amour de leurs hommes qui leur donne « ce plissé extatique et douloureux qui est le sourire des saintes » et la tendresse qu'elles éprouvent pour leurs enfants, « leur peau douce, la chaleur de leur ventre et cette manière qu'avaient les facultés d'apparaître les unes après les autres et de [les] conduire à l'émerveillement. »

Pour les gitans, leur vie n'est pas la plus misérable et il s'en satisfont: « Ils n'étaient pas des rampants sans feu ni lieu, puisqu'ils avaient des camions, des caravanes, et de belles femmes qui portaient de jeunes enfants. Que pouvait-on demander de plus à la vie […]? »

Au sein de cet univers de « grâce et de dénuement », une porte va s'ouvrir vers autre chose qu'ils ne connaissent pas: la lecture. Cet imaginaire inconnu leur sera apporté par Esther Duvaux, longtemps infirmière avant de devenir bibliothécaire. Elle vient vers les Gitans non par compassion mais parce qu'elle a l'intime conviction que « la vie a besoin de livres […], que la vie ne suffit pas. » Installée dans sa Renault, elle lira des histoires aux enfants, et cela, chaque semaine pendant une année. De Jean de la Fontaine à Babar en passant par Perrault, Andersen et Saint-Exupéry, son choix éclectique permettra à Esther de donner aux Gitans la clef d'un domaine jusque là inaccessible mais en même temps elle s'ouvrira à elle-même le monde de ces exclus: « Les Gitans prenaient plus que les livres, ils prenaient Esther. Les femmes se confiaient, les enfants s'attachaient et les hommes désormais s'en mêlaient aussi. Esther! Et nous alors! Disaient-ils de loin. Ils voulaient la même attention qu'elle donnait à leurs femmes. »

Grâce à l'entremise d'Esther, Anita, une des petites filles de la tribu aura la chance d'aller à l'école mais beaucoup de questions se poseront à elle. « Pourquoi tu sais pas lire grand-mère? demandait Anita. La vieille elle a jamais su lire, disait Angéline, son père il voulait pas qu'elle aille à l'école pour qu'elle devienne comme les gadjé. Esther disait: les hommes ont une langue, une écriture, une culture. Anita aimait Esther et elle aimait Angéline et elle ne comprenait plus rien. » Mais, désormais, rien ne fera qu'Anita n'aime plus les histoires dont elle embrasse le carton de la couverture et qu'elle serre contre sa poitrine.

« Dans la colère des femmes, le silence abruti des maris et les pleurs des enfants », les Gitans seront expulsés « tels des cafards indésirables », « une offense autant qu'une blessure. » Plus loin vers le sud, ils s'arrêteront de nouveau. Esther les retrouvera et reviendra leur faire la lecture un mercredi par mois. Trois autres enfants auront été scolarisés et Nadia, une des femmes, souhaitera lire un « rôman » et elle lira Petit-Bond en hiver, son préféré.

Dans ce troisième roman, récompensé par le prix Culture et Bibliothèque pour tous, Alice Ferney, dans une langue dense et imagée, nous fait partager avec sensibilité les rêves et les aspirations de ceux qu'on appelle les gens du voyage mais qui ne voyagent plus, sinon autour de leur feu. Elle nous apprend surtout que la soif de la connaissance est ancrée au plus profond de chaque être et que l'apprentissage de la lecture en est le sésame magique.


                                                                                                                                                                                          Le Le 25 août 2009

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 21:29

                                                                                                       grimbert_1.jpg 

Avec Un Secret, paru en 2004, le psychanalyste et écrivain Philippe Grimbert racontait l'histoire d'un petit garçon, vivant dans l'intimité secrète d'un frère qu'il n'a pas, mais dont il découvre qu'il a réellement existé par la révélation d'un secret de famille. Ce thème du duo ou du double est modulé de nouveau dans son dernier roman, La mauvaise rencontre, dans une perspective psychanalyste, plus clairement avouée.

Loup, le narrateur, et Mando sont amis depuis leur plus petite enfance. Ils ont tout partagé, les jeux au Parc, les lectures fantastiques, les promenades au Père-Lachaise, les séances de spiritisme et les premiers émois amoureux. Entre eux un pacte: « le premier de nous deux qui passe de l'autre côté se débrouille pour faire signe à celui qui reste. » Pour le narrateur, Mando est sa force et son juge, celui qui jauge ses faiblesses, celui qui possède le courage qui lui fait défaut.

Au fil du temps, le narrateur va s'éloigner progressivement de son ami pour suivre l'enseignement d'un grand psychanalyste, le Professeur, dont il devient le disciple. Les manquements à son ami lui procurent un intense sentiment de culpabilité qu'il ne parvient pas à s'expliquer, jusqu'au jour où Mando l'appelle au secours car il est en train de basculer de l'autre côté, celui de la folie et de la mort.

Alors qu'il croyait que Mando était sa béquille et son guide, il comprend, lors de cet ultime appel, qu'il n'en était rien et que c'est lui, Loup, qui avait permis à son ami, atteint d'une psychose invisible, de survivre. Il fait alors sienne l'explication du Professeur: « On ne devient pas psychotique, on l'est! » La manifestation des symptômes se fait à l'occasion de ce qu'il appelle « la mauvaise rencontre », la psychose étant explicitée par cette image: « Tous les tabourets n'ont pas quatre pieds, il y en a qui tiennent debout avec trois. Mais alors il n'est plus question qu'il en manque un, sinon ça va très mal! » Loup se rend compte qu'il a été le « bouclier contre [la] folie » de Mando, folie qui exigeait une amitié pure et sans tache. Quand Loup fait défaut à son ami, ce dernier n'a plus aucun garde-fou contre son mal et sombre. La dernière phrase du journal de Mando l'atteint en plein cœur: « Loup passe tout son temps ailleurs, trois rendez-vous manqués, lui dire adieu.»

Tenté de poursuivre le journal de son ami qui s'est jeté par la fenêtre de l'hôpital, Loup y renonce in extremis et se demande alors quel est celui qui a fait la mauvaise rencontre. En effet, convaincu que « l'amitié vraie: [c'est] être l'autre absolument », Loup a la tentation de coucher sur le papier ce que Mando aurait pu écrire; il échappe à cette envie mortifère dans un ultime sursaut de survie, car dans le miroir qu'il ne veut plus regarder, il y a le visage de Mando « vers qui [il] a failli basculer. » Une autre main prendra la plume, celle de l'écrivain qui raconte cette histoire... laquelle est peut-être la sienne!

Cet ouvrage qui se lit d'une traite est une passionnante réflexion sur une amitié que la révélation tardive de la maladie métamorphose en une terrible expérience de douleur et de culpabilité. Avec l'analyse lucide du spécialiste et la sensibilité de l'écrivain, Philippe Grimbert nous dit comment une vie peut se construire sur le mensonge et qu'on ne connaît jamais l'autre, fût-il son ami le plus proche.

                                                                                                                                                                                                   Le 31 août.

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 15:57

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Encore un livre sur le nazisme et la Shoah, dira-t-on. Après La mort est mon métier, après Nuit et Brouillard, après Si c'est un homme, après Le choix de Sophie, après Les Bienveillantes, est-il possible d'ajouter encore à l'indicible?

Dans son troisième roman, Fabrice Humbert réussit pourtant ce tour de force de plonger dans le Mal absolu du III° Reich avec une puissance de suggestion et une émotion qui forcent l'admiration, venant d'un si jeune écrivain.

A l'occasion d'un voyage au camp de Buchenwald, un jeune professeur, qui enseigne dans un lycée franco-allemand, découvre avec stupeur la photo d'un détenu qui ressemble à s'y méprendre à son propre père Adrien. Il n'aura de cesse de découvrir qui est cet homme et ouvrira la boîte de Pandore d'un secret de famille longtemps dissimulé par tous les membres de sa famille, et par son père au premier chef!

On ne peut qu'admirer la façon dont se fait la révélation au terme d'une quête qui associe habilement les recherches sur le terrain, la consultation des archives, la rencontre avec des témoins de l'époque, la confrontation avec un père dont le narrateur croit qu'il ignore tout et qui a fait justice à sa manière, bien avant lui. Les thèmes de la filiation et de la bâtardise sont traités avec pudeur et sensibilité, tant à travers le personnage du père Adrien, qui laisse son fils mener sa propre enquête, sans jamais lui fournir un seul indice, qu'à travers le grand-père Marcel Fabre, dont le narrateur porte le nom, et qui se confie à son petit-fils au moment de mourir, dans des pages pleines d'émotion.

L'existence et la mort du prisonnier de la photo, David Wagner, grand-père du narrateur par le sang, sont décrites avec une puissance de suggestion que l'on n'oublie pas. Des personnages terrifiants surgissent sur le devant de la scène. Il y a l'homonyme du détenu, le médecin SS du Revier, le docteur Erich Wagner et sa « Parabole du Juif », préfiguratrice de la mort de David Wagner par injection de poison. Il y a surtout Ilse Koch, l'épouse du commandant du camp, amazone sadique, cravachant ou bastonnant les détenus au gré de son bon plaisir, « une créature d'un autre monde, absolument inhumain ».

Car l'intérêt du livre réside essentiellement sur une réflexion sur la violence, violence institutionnalisée du III° Reich, mais surtout violence intime, celle que chacun porte en soi. Force qui pousse les bourreaux à martyriser ceux qu'ils ne considèrent plus comme leurs semblables; pulsion irrépressible d'un Français qui dénonce son « gendre juif et arriviste » parce qu'il le déteste et veut s'en débarrasser; violence que le narrateur perçoit en lui quand il tabasse un passant dans la rue ou quand il se souvient de n'avoir rien fait pour empêcher qu'un copain d'enfance, Richard, ne devienne une tête de turc.

Dans ce très beau roman, Fabrice Humbert « fait le tour de sa double famille », raconte « l'histoire banale et terrifiante d'un homme qui voulait épouser une femme pour de l'argent, qui en aimait une autre parce qu'il l'aimait et qui fut déporté dans un camp par son futur beau-père ». En partant en quête de sa généalogie familiale, il « écout[e] les résonances, [il] tress[e] les fils de la violence » et revient sur le destin européen. Ce faisant, il écrit un livre puissant dont on ne sort pas indemne.

                                                                                                                                                                                          Le 11 août 2009

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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 15:37

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Si, comme le disait Sénèque, « Voyager n'est pas guérir son âme », voyager peut cependant la ranimer. C'est ce sentiment de nouveau souffle que l'on peut éprouver à la lecture des impressions de voyage de ce jeune écrivain de 31 ans, parti « à marche forcée » un beau matin d'hiver sur le Trakt (Le Moskovsky Trakt, autrement dit la plus longue route du monde, qui va de Moscou à Vladivostok). Dans le sens inverse, il suivra la voie de chemin de fer, sur des milliers de kilomètres sur l'asphalte brûlante, dans la raspoutitsa gluante ou la taïga emmoustiquée, à raison de quarante kilomètres par jour.

La division du livre nous permet de suivre un itinéraire qui va de Vladivostok à Kazan, le trajet-aller par le Transsibérien étant évoqué en guise de prologue et d'une manière elliptique par le biais d'un poème qui dit le vol de son pécule aux environs de Moscou. Après, on se sent plus léger!

Plus léger pour de belles rencontres qui laissent inévitablement un goût d'inaboutissement. C'est un jeune berger nomade, surgi de nulle part, et qui a « la saveur d'une simple présence " . C'est Alexei, l'amoureux de la France, qui laisse « le souvenir d'un ami cher qu'on ne reverra jamais ». C'est Sacha, le porteur d'eau, confiant au voyageur en guise de viatique des vers d'Essenine. Des compagnons de rencontre d'une terra incognita: Youri le chasseur fier de ses trophées préhistoriques, Sacha aux limites des terres qui garde les engins de ceux qui travaillent au pipeline, et les bûcherons aux mains tatouées qui ont connu l'horreur indicible du goulag. Tous ces frères du voyageur qui lui ont accordé « l'humble abri, un peu de thé noir, la chaleur d'un vieux poêle, le bois souple d'un banc de mélèze, un sourire fraternel... et à qui il rend hommage. Beauté d'un livre qui porte haut « l'universalité concrète », chère à Claudio Magris, cette capacité des poètes à trouver de l'universel dans les réalités les plus humbles et les plus immédiates

Mais que serait le voyage sans les silhouettes féminines qui l'adoucissent et l'illuminent? Des hôtesses sont toujours sur le chemin: images de la jeune femme de Taïkang qui prend soin du marcheur et de la petite fille malicieuse qui lui propose eau chaude et gros édredon dans la bâtisse qui embaume les peaux d'orange. Le voyageur n'a pas oublié non plus la sollicitude souriante d'Irinka derrière son bar, le conjurant de se coucher tôt. « Dans une camaraderie sans fard », il a bu le tord-boyaux avec Jenny l'Américaine et il a valsé jusqu'à l'aube avec Svieta, « jeune houri cosaque, toute de cuivre et d'ivoire ». A Irkoursk, n'a-t-il pas envié Aurélien, dont l'épouse Elena, « de longs yeux de Chine [...] sous une crinière afghane », s'étirait sur un sofa? A dix verstes d'Irbit, alors qu'il est assoiffé, la belle Irina tombera à point nommé pour lui offrir l'hospitalité de sa petite Lada verte. Et il se souvient de toutes celles embrassées sur le coin des lèvres « pour être poli » et de celles qui vous font chavirer « sur le le parquet de pin clair »...

Dans ce récit, on rencontre des hommes, des femmes, tout un « petit peuple » russe dont on ne sait pas grand'chose, mais aussi une nature magnifique et violente. Et c'est un des grands atouts du livre que de nous la faire découvrir, changeante et diverse, au gré de la marche et des saisons. Le paysage n'est jamais comme l'indiquent les cartes, le vert y est gris, le jaune aussi, et on se demande si le cartographe est allé sur le terrain!

D'abord, il y a le froid: « Le bitume gelé trace une ligne sombre, troublée par le blizzard. » La marche est harassante, là où « le vent chasse neige et poussière en cinglants tourbillons » Si parfois « l'air est sec et cristallin », c'est plus souvent « les flocons qui tourbillonnent en un opaque essaim » Croire que la première pluie est annonciatrice du printemps est un leurre; la route sera longue avant son arrivée. Il faudra traverser la steppe aride, là où «Gengis Khan rassembla la horde qui défia et défit les Han », errer dans les villes balayées par les vents, être giflé par la bise, se fondre dans les brumes. Il faudra s'embourber dans les marigots, et dans la nuit dont la glace « inocule son venin », « l'âme aux abois », faire la rencontre angoissante d'une ourse et de son petit. Quand le printemps s'annoncera, attention, il le fera accompagné de « tout un microcosme démangeur qui pullule aux sous-bois ». Pourtant, hommes et animaux sortent de leur longue hibernation: « les femmes se promènent sur des télègues à grelots et « mille chevaux et demi paissent »: « derrière la haie sauvage piquée de gratte-culs rouges, sur l'herbe jaune, un chanfrein alezan, deux yeux grands ouverts et des naseaux rosés... immobiles. La bête gît sectionnée, à mi-corps, juste en deçà du garrot. L'arrière manque. L'ours. »

Ce n'est qu'à Atsagat que le printemps naît enfin. Renaissance des couleurs et des senteurs sur les rives de la Bolchoï Rietchka, craquement des plaques de glace « qui viennent gratter les galets », « mystère immense et merveilleux » du lac Baïkal, explosion des « bourgeons vert vif » après une bourrasque mémorable: « Le métal hurlait, l'eau grondait, la boue dégueulait, mais le tabac n'en avait que plus de saveur. »

Aux marches de Vidrino, le soleil se met à taper dur et, à l'étape sur les bords du lac, le voyageur se croit sur les bords du Loch Ness; il anche sa bombarde et se met à sonner la diane! Après Arshan adieu au « grand Baïkal »; on est dans la taïga, « c'est là que traîne le cri des loups […], cri mélancolique, effrayant », et le voyageur ne s'écarte pas de la voie; « on est toujours bien assez près du cri »!

De belles visions jalonnent la route vers l'Angara: « L'aube n'a pas encore paru que le monde s'éveille et me tire du sommeil. Le grondement des galets. Un lueur sur les eaux. Des chevaux boivent […] Au milieu de l'onde, une barque se berce, inondée de lumière. Les poissons attirés se laissent prendre au filet, hallucinés. C'est un drame étonnant, presque immobile dans le presque silence. » Car le marcheur a une âme de poète et voit Dieu à l'œuvre derrière la beauté du monde: « L'Angara se diapre de lumières douces ou vives, se drape de gaze ou chatoie, selon les heures, au gré de ses humeurs... Le chemin trace une ligne douce entre les collines où il fait bon marcher et flâner. Toute la Création se déploie, palpite et se meut insensiblement, telle la main de Dieu au-dessus du néant. »

En Sibérie, de nouveau, les moustiques passeront à l'attaque, tout comme à Strachna une « bande de marlous » qui dévaliseront le marcheur sous son églantier, lui laissant les dents vacillantes mais avec sa croix de « vieux-croyant, fidèle, qui avait refusé d'aller au diable. » Ensuite, ce seront les grandes eaux, les rivières dégorgeront, les vaches surnageant tant bien que mal, et le voyage se poursuivra vers le nord.

Sous le soleil de la taïga, « Pas une ombre. La mienne crève sous mes pieds. » Solitude de celui qui marche là où « ça fond comme des cendres sur le visage où le sel dégoutte. Et l'air qui vacille au ras du sol... » Accompagné de Sacha, le marcheur sera de nouveau face à face avec un ours tandis que son compagnon répète: « Prekrasna... Prekrasna... » (Magnifique).

Après Tchounsky, il rencontrera des bûcherons qui vivent une sorte de « rêve de Robinson » dans une isba, où rien n'est superflu. Parenthèse sylvestre de bonheur pur. Des papillons volètent dans les cheveux tandis que Kolia brandit un « magnifique coq-lyre, tout chaud, palpitant encore. »

De Kanksk à Omsk, ce seront les taons, « des cyborgs miniaturisés » et quarante degrés sur des champs à perte de vue. Vers la fin du voyage, sur « le chemin d'essoufflement » se posera la question de savoir s'il vaut mieux « vaquer dans le sous-bois en maudissant la grand'route ou crever sur celle-ci en rêvant de campagne». La réponse sera donnée par la nature elle-même, rassemblée pour « acclamer le pèlerin: « Il y avait le loup bien sûr, qu'on entendait au loin; l'ours, à l'aplomb des cimes oscillantes; le coq-lyre et ses cris fabuleux; la corneille fière, en gilet de flanelle; le lièvre véloce, oreille à l'orée; l'écureuil mutin et son costume rayé; la vache placide, qui annonçait l'homme... »

Après avoir atteint « l'ancienne grand'route, le voie des tzars... et des bagnards », se nourrissant de baies, d'oignons sauvages et de pain, tout en savourant « l'amertume d'une feuille de pissenlit », le marcheur n'aura de cesse de voir apparaître « cette ligne aérienne, d'asphalte détrempé, qui dégoutte contre les grands pins... Iekaterinbourg... L'Oural, enfin. »

Certes, son rêve de traversée continentale trouvera son terme aux rives de Kazan: « Je ne chanterai pas le Baltikum, ni les sables de Courlande, ni les forêts de Poméranie », mais, au plus près d'une nature violente et sauvage, il nous aura donné une hymne magnifique à ces terres mystérieuses mais aussi dévastées.

Car la dévastation, le voyageur nous la dit à travers la descriptions des villes: « Partout le béton soviétique a laissé sa marque dure à l'érosion. » Dans le port de Suifenhe, où les buildings ont poussé d'un coup, « macèrent la pègre et le vice ». Les « villes apoplectiques » brassent leur « magma de misère », elles sont « nue[s], sale[s] et désolée[s] ». Ce sont des « constructions enfantines, émanées d'un cauchemar » comme à Mandchouli, ce sont des villes maudites comme Daouria « écrasée pour avoir oser défier l'ogre rouge », c'est Sosnovo fêtant le 9 mai « la victoire- acquise au prix dérisoire de vingt-cinq millions de morts- de l'épatant Koba (Staline, dit « l'ours ») sur l'affreux Dudule » (Surnom donné en France à Hitler), c'est Tobolsk avec sa « fureur mécanique et ses traînées de soufre, l'asphalte dur et ses murs de ciment, les artifices de la ville et ses brondissements. » Traversant ces villes violentées par plus de cinquante ans de communisme, le voyageur dresse ainsi la géographie d'un pays mutilé et détruit par une idéologie mortifère.

Aucun fanatisme n'est épargné. Ainsi, à Longjiang, Mao en prend pour son grade: « […] Dans la bourrasque, seul le Grand Timonier, l'inénarrable dompteur de tigres en papier, l'ineffable bienfaiteur de l'humanité, se dresse sur son piédestal, majestueux et débonnaire, pour extorquer au ciel quelque lendemain chantant. »

Il en va de même pour Lénine, dont la tête sculptée monumentale a le dérisoire honneur du Guinness Book: « Les Soviets ont perdu la boule. Du coup, ils en ont fait une statue. […] C'est la plus grosse du monde. […] C'est la tête à Lénine. Ça ne manque pas de sel quand on sait qu'il l'avait petite... une « petite tête jaune aux méplats de Mongol » [selon Claude Simon]. Mais ça ne se dit pas. Un si vaste esprit! […] le drame se joue. Quelque part dans les ténèbres de cet immense petit crâne. C'est un songe. C'est l'infini. C'est une tragédie. C'était... C'est fini. »

Quant à la maison, toute de guingois, du géant Raspoutine au magnétisme pervers, n'est-elle pas le symbole de l'écroulement du régime tsariste? « Elle [la babouchka] m'agrippe, me traîne sur le chemin et, d'un doigt noueux qu'elle redresse à grand-peine, me désigne une bâtisse noire et biscornue: l'humble crèche où, à l'aplomb de la météore de passage cette nuit-là, naquit Raspoutine, le vilain petit messie. »

Outre la description de la nature sauvage et des villes violentées, l'ouvrage passionne à bien d'autres égards, notamment grâce à l'émotion. Celle-ci surgit au détour d'une page alors qu'on ne l'attend pas, affleurant souvent derrière le regard lucide du voyageur: «  […] Sur le bas-côté, d'autres tristes cippes; crève-cœur de marbre ou de toc, réguliers comme des bornes kilométriques. Ici, cloué à l'arbre, un volant. Là, dans un vieux pneu, des fleurs synthétiques. Plus loin, sur un banc couvert de neige, un ryumka de fer blanc (petit verre à vodka); pauvre Kolia, mort à vingt ans... » Traces dérisoires du passage de l'homme dans un cimetière dont la mélancolie serre le cœur.

Dans la petite isba de Robinson, Kolia prépare le dîner et Andreï retient le voyageur quand ce dernier veut servir le bouillon: « Kolia aurait détesté qu'on le prît en pitié à cause de sa main coupée. L'Afghanistan. Saloperie. La honte et l'amertume. Et cette main absente... Dire qu'il faudrait se rappeler ça chaque jour, jusqu'à la mort. » Quelques lignes, et tout est dit de l'absurdité de la guerre!

A Taïchet, on rencontre Philémon et Baucis, unis par-delà la mort et la description est poignante: « Sous une casquette de cuir usé, sur une chaise antique, se recroqueville un petit vieux tout sec. […] Il est là, immobile, près de la voie de fer abandonnée aux herbes, posé sur l'herbe. […] A ses pieds une femme est couchée, une petite vieille, toute sèche et noueuse, au pied de la canne, sur l'herbe molle. Elle a les yeux fermés. Il a fermé les yeux. C'est ainsi qu'un petit vieux veille sa petite vieille, tombée près du marché, aux marches de Taïchet. » 

Ou encore, cette réflexion pleine de sensibilité sur le passage du temps: « A Tara. Tara... Où la pluie noircissait le bois chantourné des vénérables isbas qui s'affaissaient, s'enfonçaient dans la terre gorgée d 'eau. Plusieurs siècles avaient passé sur elle... et combien de froids hivers... La patine du temps les teintait de mélancolie, et quelque chose comme un regret me les rendait amères. Ce monde, réprouvé... et sa beauté... sabotée. »

Et pourtant, au pied de l'iconostase, Yossip le charpentier s'émerveille: « Le parfum du pin fraîchement scié vaut tous les encens de Rome! » Et le voyageur de commenter: « Oui, ce parfum... ce parfum est celui de la vie, de la résurrection, de cette résurrection que tant de ruines implorent des fins fonds du pays. Je m'assieds à ses côtés, en silence, face à l'icône sainte, bienveillante, rayonnante de grâces... » L'émotion est ici empreinte d'espérance.

L'émotion est cependant modulée par l'humour et auto-dérision qui donnent à l'ouvrage saveur et vivacité. Le ton en est donné dès le prologue, alors que le voyageur vient d'être dévalisé: « […] Et toi qui as glissé ta main sous le coussin, sois béni! Brave moujik, tu sais bien, ô sage, que ton frère qui n'a plus rien ne saurait être châtié dans ce qu'il n'a pas... » On ne saurait être plus philosophe!

On appréciera de même cet autoportrait savoureux qui succède au portrait du « bougnat mandchou » et qui permet d'entrevoir le sort du malheureux (et courageux!) étranger: « Nous sommes tous des bougnats mandchous. Mais j'ai choisi de sacrifier le mandchou pour retrouver le bougnat. Sur la route. Car c'est là, la place du bougnat. Loin du lupanar, des gourgandines et de la bamboche. Loin du scandale. Sur la route. Par trente degrés dessous zéro. Dessus la glace. Et par monts et par vaux. Et qu'importe le vent coulis. On a tous les courages, quand on est un bougnat. Faire le feu chaque lieue pour que fonde la glace, et savourer sa part. Creuser la terre gelée, à la dague, pour que la tente se tienne, et tienne en respect l'aquilon. Se coucher habillé et guetter la matin, sans dormir, pour espérer le trouver. Se lever, sale, fourbu, et reprendre le sac, tellement pesant quand le but est si lointain... » Dire le courage et la persévérance derrière la dérision, n'est-ce pas là une forme de grande modestie, sinon d'humilité?

Dans le petit apologue, dit du « Français croqué », le voyageur raconte encore une fois, à sa manière, avec un art élégant du détour, les risques réels qu'il a encourus. « Paraîtrait qu'un jeune est passé- à plus d'un titre- dans les forêts alentour. Le bruit court que le téméraire avait entrepris la promenade des Anglais, sur le bord du lac, lorsque interpellé par papa, maman et bébé ours, il ne sut faire valoir son droit de visite sur les terres de l'empire ursidé. Le pauvret fut croqué et, outre les brisées du festin, on trouva un gant de toilette sang et poils, démontrant à qui en doutait encore que Michka sait vivre et qu'il s'essuie le museau quand c'est son bon plaisir. » La Fontaine n'aurait pas dit mieux!

Ce récit de voyages retient de plus l'attention car le voyageur possède un art certain du portrait, celui de brosser les silhouettes d'un monde englouti. La famille martyre de Nicolas II se transforme en image sainte: « […] une icône. Le tzar et la tzarine, timides, auréolés d'or. Autour du couple impérial, dans des médaillons, le tzarévitch et toute la couvée, tous roses, poupons, pimpants... »

Et c'est à Kharbine que défile silencieusement la cohorte des maîtres du monde d'autrefois, englouti dans la tourmente rouge: « Et le pope soutane courbettes devant bulbes très saints dorés, et le marmot modèle costume marin raie de côté, et madame crinoline taille guêpe ombrelle et valet de pied, et monsieur moustaches fines lorgnons canne canotier, et vénérable général monté sabre éperons dorés, tout ça dispersé. On les a fait péter dans la soie. On leur a volé dans le froufrou. On peut dire qu'ils l'ont eue gratis, la dentelle. Et pas de la fine. Déportation, exécution. »

Et l'imagination de s'envoler dans une Russie de livre d'Histoire quand le lecteur découvre le superbe portrait haut en couleurs du héros déchu de Daouria, Roman von Unger-Sternberg, « aristocrate balte de lignée teutonique, général russe Blanc marié à une princesse chinoise, seigneur chamaniste, ascète sanguinaire que les Asiates vénéraient comme la réincarnation de Gengis Khan, moine-soldat qui rêvait d'une Grande Mongolie, du lac Baïkal au Tibet et de la Mandchourie au Turkestan oriental, gueux famélique traqué par les Bolcheviks jusqu'aux portes de Novossibirsk, où il fut fusillé, abandonné de tous et de Satan lui-même. »

Et n'oublions pas non plus toutes ces figures de « moujiks », dessinées en un trait de plume lapidaire. C'est au départ de Vladivostok que surgissent les « deux gueules torves et vagissantes de Sacha et Liena », préfigurations de tous les autres, qui ont poussé « comme des fleurs malingres à travers la neige, cachés des hommes dans cet exil misérable. »

Le 9 mai, à Sosnovo, on fête le soixantième anniversaire de la victoire, et la description pleine de vie et de mouvement plonge le lecteur en plein charivari. « Le Caucasien et l'Asiate [y] chopinent dans un mouvement symphonique, mêlent leurs larmes et font sans-façon la bête à deux dos » tandis que « les babouchki sanglotent amoureusement » que « la marmaille se barbouille de grosses pommes confites qui dégoulinent en rouge à lèvres » et que « les filles malignes exhibent leurs cuisses » pour « les gars [qui] jouent les marlous, la casquette sur l'œil et la bière à la main. »

Des figures de vieillards inoubliables jalonnent le périple. Après Daouria, dans sa vieille isba, le voyageur est accueilli par un personnage du plus haut burlesque, le « vieil Alexandr Ivanovitch […], superbement paré de l'uniforme à bandes jaunes des cosaques de Transbaïkalie, magnifiquement chaussé de pantoufles trouées. »

Aux marches de Vidrino, surgit «  un ancêtre étique, sec comme un coup de trique, les chicots hérissés et la barbe sauvage », tout heureux de montrer avec fierté à son hôte ses trophées de chasse. 

Le coup d'œil est d'une précision photographique lors de la rencontre avec un couple de motards qui « sirote un tilleul à la table voisine » de celle du voyageur et voilà ce qu'il en dit: « Lui, poil sale et filasse. Elle, oeil lavasse et las. Tatoués tous deux estampillés Hell's Angels. Je l'imagine guichetier au Bolchoï, versant sa larmichette sur le Lac des cygnes; elle, plutôt montreur d'ours, un ours avec un ruban à grelots et des pompons bleus. »
Le regard du voyageur est aiguisé tout autant que sa plume, qui joue de manière virtuose avec juxtaposition des termes, assonances et allitérations.

Alors qu'est réellement ce livre? Un ouvrage documentaire, un récit de voyage, une invitation à relire l'Histoire du communisme? Tout cela à la fois et bien plus sans doute car ce texte raconte l'histoire d'une recherche, voire d'une quête initiatique. Le voyageur ne s'est-il pas mis en chemin avec la Bible et ses poètes favoris dans son sac?

Le voyage prend bien souvent l'apparence de l'épreuve au désert avec tout un lexique de la souffrance et de la douleur: « Ces derniers jours m'ont épuisé. […] et la douleur et l'ivresse, l'implacable mécanique des pensées sans cesse répétées, l'obsession d'arriver quelque part, ailleurs, jusques à la torpeur... et l'espoir insensé que quelque chose adviendra qui m'ouvrira les portes de quelque lieu, de quelque temps plus clément; ces longues courses m'ont consumé. »

Dieu est partout: sous l'iconostase dorée où se confesse le voyageur, et sur la planchette où l'on dépose l'obole à Bouddha: « De ma main gicle une poignée de kopecks qui scintillent dans l'éther comme autant de gouttes d'eau cuivrées. Le prix à payer pour le passage. A peine le poids d'une âme. » Le chemin est aride et il faut payer pour en atteindre le but!

Aux abords du lac Baïkal, le vocabulaire devient quasiment mystique: « Et puis, il fallait bien qu'un larron porte un peu, en plus des siens, les péchés de ses frères. Deux jours de désert n'est pas un prix trop élevé. »

En effet, dans ce voyage épique, le surnaturel (ou le fantastique comme on voudra) n'est jamais loin et le voyageur nous confie la curieuse expérience de ce qu'il appelé « l'effet Zone ». Alors qu'il vient de faire halte dans une isba accueillante et qu'il a bien repéré le trajet de la journée (quarante kilomètres en ligne droite pour une douzaine d'heures de marche), le marcheur persévère de manière incompréhensible à s'écarter de sa route. Malgré les innombrables difficultés rencontrées, il retrouve à chaque fois « un sentier nouveau d'une nature différente », tandis que le paysage prend « une étrange tournure ». Nuages, soleil, et même son ombre, tout est « improbable » et « hallucinant ». Et pourtant, à l'heure de l'angélus (et ce moment n'est pas anodin!), il retrouve le pont qu'il avait pointé sur la carte!

Après s'être tu pendant quarante jours (et Jésus fut ce temps au désert!), « au bord de l'essoufflement », le jour de la Sainte Marie, il comprend que sa « joie plonge [ses] racines au désert » et relit une fois de plus la lettre écrite par le Frère D. , et qui fut son viatique pendant le voyage. « Sens en toi la faim du fils prodigue, reconnais en toi l'angoisse d'être loin de la maison du Père. Qu'elle te donne de l'énergie pour marcher vers toi-même. […] Accepte le passage au désert. Accepte de tout perdre. […] Que ta souffrance te rende capable d'être autrement que pour toi-même, sinon elle sera perdue. » La longue marche prend alors tout son sens, et même si le voyageur ne l'achèvera pas, il ne l'aura pas entreprise en vain.

Ainsi, avec ce premier ouvrage, Marc-Henri Picard livre un texte au ton très personnel, où l'oralité se mêle au registre soutenu dans un savant dosage, d'une haute tenue littéraire, bien éloigné des élucubrations d'écrivains de « tour d'ivoire ». Sous la morsure du gel, dans la touffeur de la taïga et l'ivresse de la vodka, un jeune aventurier épris d'absolu renouvelle le récit de voyage d'une plume incisive et sensible, tout en nous apprenant à regarder « l'étranger » comme un frère.

                                                                                                                                                                                                      Le 9 août 2009

 

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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 16:51

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Daniel Mendelsohn est surtout connu pour son œuvre magistrale, Les Disparus, parue en 2007, et saluée comme un chef-d'œuvre. Il y part à la recherche de son grand-oncle Shmiel, de sa femme et de leur quatre filles, engloutis dans la tragédie de la Shoah, afin de leur  redonner un nom et un visage.

On connaît moins son  premier  ouvrage autobiographique, paru en 1999, et intitulé L'étreinte fugitive. Il  forme avec Les Disparus et le livre qu'il est en train d'écrire, le premier volet de sa trilogie intime et familiale. On y découvre comment l'homme et l'écrivain se sont constitués. Dans sa Préface au lecteur français, il explique comment Les Disparus n'est pas « un livre sur la Shoah », mais un texte qui évoque la « relation angoissée, mais enrichissante, que le présent noue avec le passé et que le moi noue avec la famille. » Réfléchir à ces relations essentielles est vain, si on ne s'est pas interrogé sur son moi. Ce sera le fil rouge de L'étreinte fugitive.

Structuré en cinq chapitres, dont les titres sont révélateurs (Géographie, Multiplicité, Paternité, Mythologie, Identité), Daniel Mendelsohn part en quête de lui-même. Nourri de culture grecque, il tente une explication de lui-même à partir de la syntaxe de la langue grecque, fondée sur la bipolarité, sur le men et sur le de. Ce rythme de la phrase finit par structurer son être : « le monde men dans lequel vous êtes né ; le monde de dans lequel vous choisissez de vivre. » On y apprend que son existence oscille entre le monde juif, austère, hétérosexuel, procréateur et productif, et le monde de l'homosexualité, avec son culte de la beauté et sa chasse aux plaisirs toujours recommencés. « Lorsque j'écris ces deux petites syllabes en caractère romains, je commence à écrire mon propre nom.»

Revisitant les mythes d'Œdipe et de Narcisse, il reconnaît avec les Grecs que l'identité est un paradoxe et c'est bien ce qu'il vit : Juif, avec une femme et un enfant dans une rue tranquille de banlieue, semblable à celle où il a grandi, et homosexuel, près du quartier de Chelsea.

D'une réflexion sur le paradoxe du miroir à Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci de Freud, en passant par Catulle et Sappho, l'auteur revient sur ses premiers émois amoureux dans une université du Sud, en essayant de définir ce que sont les fondements de son homosexualité : « Comment savez-vous qui vous êtes ? Vous êtes celui qui aime en surimposant le même sur la différence. C'est l'étymologie de votre désir. »

Ion d'Euripide, pièce sur la filiation, donne en outre à Daniel Mendelsohn l'occasion de s'interroger sur la paternité.  Il acceptera d'incarner la figure paternelle pour le fils d'une amie célibataire. L'enfant ne l'appellera jamais Daddy mais Nanno, « un hybride, un croisement de son prénom et de nonno qui, en italien, veut dire « grand-père ».

Enfin, c'est l'Antigone de Sophocle, « la quintessence de la tragédie », l'histoire de « l'épouse de la mort », qui lui permet d'évoquer et d'élucider un secret de famille, celui de sa grand-tante Rachel, Ruchel, devenue Ray aux Etats-Unis, morte à vingt-six ans. La tradition familiale disait qu'elle était morte une semaine avant son mariage et sur sa tombe, l'inscription en hébreu disait : « En souvenir d'une fille non mariée, Rachel fille d'Elkana décédée le 22 ellul de l'an 5683 ». En fait, il apprendra qu'elle avait été mariée civilement un an avant sa mort, L'Emergency Quota Act autorisant parents, frères et soeurs d'une Juive d'Europe centrale à entrer aux Etats-Unis, si elle était mariée à un citoyen américain. Mais les Juifs orthodoxes ne l'avaient jamais considérée comme une femme mariée, car le mariage religieux célébré par le rabbin n'avait pas encore eu lieu.

C'est donc un parcours passionnant que celui de Daniel Mendelsohn qui fait aussi revivre sa mère, « l'institutrice », son père, « le mathématicien », son grand-père, le dandy raconteur d'histoires. C'est surtout un chemin très humain que celui de cet écrivain qui, à la lumière des grands mythes antiques, finit par accepter sa double identité : « Vous êtes, après tout, celui dont le nom déplie les mystères du men et du de, de la répétition qui est aussi une opposition, de l'un qui peut être aussi deux. C'est ce que vous êtes ; c'est la grammaire de votre identité. »

Et c'est cette acceptation, cette clairvoyance sur soi-même, celle du devin Tirésias, exemple de lucidité souvent cité, qui  fait la force de ce livre.


                                                                               18 mai 2009 

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30 avril 2009 4 30 /04 /avril /2009 08:00



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Alors que le romantisme de Victor Hugo développe dans de nombreuses oeuvres la foi dans le progrès humain, l'inquiétude politique et sociale, la fonction sacrée du poète et une certaine forme de messianisme, le romantisme de Musset se fonde sur le désarroi, l'inquiétude, le déséquilibre entre le rêve et la vie, l'appétit de sensations et la soif d'idéal de la jeunesse.

 

Car les héros de Musset sont essentiellement des jeunes qui sont au seuil de la vie et qui refusent d'y entrer. Fantasio, Perdican, Lorenzo ne découvrent devant eux que le vide et le néant. Leur angoisse devant ce siècle, « un spectre moitié momie, moitié foetus » est générateur de l'Ennui qui fait dire à Rolla: « Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. » Cet état de perpétuelle jeunesse leur permet donc tous les excès, tous les doutes et toutes les interrogations. Il leur donne aussi l'occasion d'exhiber leur plaie béante, souvent née de la trahison amoureuse. Celle-ci est en effet partout dans l'oeuvre de Musset et constitue la toile dramatique de son oeuvre; que l'on songe à Marianne, à Perdican, à Lorenzaccio...

 

Mais ce qui constitue l'originalité du personnage romantique de Musset, c'est son dédoublement, ce phénomène d' « autoscopie » qui lui permet de se projeter à l'extérieur de lui-même et de créer un second moi. « Etre soi, c'est être plusieurs à la fois. » Cette caractéristque ne consiste pas seulement en des contradictions psychologiques mais favorise aussi la contradiction et la critique du « je » du narrateur qui s'adresse à lui-même; ceci dans la poésie la meilleure de Musset, qui est l'écho conscient de ses défaites intérieures, comme dans son théâtre. Octave et Célio s'opposent mais se complètent, Fantasio sait qu'il est un bouffon mais ne s'identifie pas complètement à ce personnage, Lorenzo croit qu'il porte un masque alors que ce dernier fait partie intégrante de lui-même...Avec Musset, nous sommes au coeur de la crise de la conscience romantique, marquée par la division de la personne, unique possibilité de vérité mais qui cependant conduit à l'échec.

 

Les personnages de Musset sont ainsi à l'image de l'auteur lui-même, Janus à deux visages, l'un brillant et spirituel, l'autre tragique et désespéré. Le « vieil Arouet » et « son hideux sourire » ont tué Dieu. Dans La Confession d'un enfant du siècle ne demeure plus qu'un scepticisme glacial qui a remplacé le « vague des passions » du vicomte François-René.

 

Musset recèle donc un tempérament étonnamment moderne: ses héros sont capables d'une lucidité extrême mais ce qui les sauve, c'est la sincérité des émotions premières et « le seul bien qui [leur] reste au monde, est d'avoir quelquefois pleuré. »

 

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