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10 juin 2010 4 10 /06 /juin /2010 14:04

 

Sorj Chalandon

 

Avec La légende de nos pères, Sorj Chalandon pose la question de la fonction de l’écriture. Dans ce dernier roman, il met en scène un biographe familial, Marcel Frémaux, qui écrit des récits de vie et « remet en ordre les mots des simples gens ». Cet ancien instituteur et journaliste, devenu rédacteur de la mémoire des autres, retravailles leurs écrits, ajoute de la fantaisie à la réalité, mêle au vrai deux ou trois fables et « tout en devient plus beau ».

Sollicité par Ludivine Beuzaboc, il entreprend de rédiger la biographie du père de la jeune femme, un certain Tescelin Beuzaboc. Elle lui a dit en substance : «  Mon père était cheminot. Pendant l’Occupation, il a résisté. Il avait vingt ans. Il a pris des risques terribles et n’en a jamais parlé. » Le narrateur qui a laissé s’en aller son propre père, « ce héros sans lumière, ce résistant, ce brave, ce combattant dans son coin d’ombre », sans le questionner, saisit cette opportunité pour, en quelque sorte, racheter son manquement à la mémoire paternelle.

Cependant, au bout de quelques séances avec le vieil homme qui lui rappelle son père, la « peste du doute » s’insinue dans le biographe. Bien qu’il ne se veuille « ni journaliste ni historien », « encore moins juge », il s’interroge sur la véracité des dires du grand bonhomme aux cheveux d’argent. Dans la touffeur de la ville de Lille, il se pose  nombre de questions et veut se persuader d’une unique chose : « Le client raconte, le biographe écrit. » Petit à petit, c’est « une saloperie silencieuse, sinueuse, écoeurante  comme une odeur de mort » qui naît en lui.

Il finira par découvrir que la prétendue blessure à la jambe gauche de Beuzaboc n’a jamais été causée par un bombardement mais est due à l’écrasement d’une charge mal arrimée ; que la mort du soldat allemand n’est qu’une « histoire pour enfant » ;  que Beuzaboc n’a jamais secouru le moindre aviateur anglais et que Wimpy est une légende. Il apprendra à ses dépens que le vieux père de Ludivine n’est qu’ « un homme qui n’a trahi personne, ne s’est pas engagé non plus. A simplement détourné les yeux ». Il choisira de falsifier la vérité : « Il serait ce grand homme, ce brave. […] Il voulait être résistant ? Je ferais de lui un héros. Il voulait la reconnaissance. Il l’aurait pour l’éternité. J’allais tout réécrire. »

C’est au cours d’un repas où le biographe doit remettre le résultat de son travail d’écriture à son client que la vérité éclatera, dévoilée par celui-là même qui avait voulu la travestir. Placé en face de son mensonge après avoir écouté les faits d’armes du vrai héros qu’est le père du narrateur, conscient qu’il est un usurpateur, Beuzaboc a décidé qu’il ne voulait pas léguer ses mensonges, tandis que Marcel Frémaux prend le parti d’arrêter son métier.

Livre sur la filiation et le devoir de mémoire, écrit dans une langue hachée qui va à l’essentiel, l’ouvrage pourra séduire ceux qui réfléchissent sur l’attitude des Français pendant la guerre. On s’étonnera cependant que le fils d’un résistant puisse accepter de prêter la main à un mensonge semblable. On regrettera cette fin où, sous prétexte d’un aveu sincère, et sans se poser véritablement de questions, la fille et les amis donnent l’absolution à celui qui a passé sa vie à mentir. On sort de cette lecture avec une grande impression de malaise.

 

Jeudi 10 juin 2010

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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 14:56

Gorki

 

Le premier acte de l'autobiographie de Gorki, Enfance (qui sera suivie de En gagnant mon pain et Mes universités), achevée en 1914, signe son retour en Russie. Il a alors déjà beaucoup vécu l'exilé qui s'appelle Alexeï Maximovitch Pechkov et qui est né le 16 mars 1868 à Nijni-Novgorod (future Gorki entre 1932 et 1990), d'un père ébéniste, Maxime Pechkov, et d'une mère, Varvara Kachirine, fille d'un teinturier. Contraint à travailler très jeune, il a fréquenté les marginaux de la société russe, les “bossiaks”, qu'il a imposés en littérature. Symbole de la lutte contre l'oppression tsariste, il a été assigné à résidence en Crimée. Il a connu le succès au théâtre avec Les Fas-Fonds ; il a fondé la maison d'édition Znanie ; il a été emprisonné. Il a vécu aux Etats-Unis puis à Capri.

Durant l'hiver 1913, très malade, l'écrivain, qui a choisi le nom de plume de Maxime Gorki (Le prénom est celui de son père et de son frère morts pendant sa toute petite enfance ; le patronyme signifie “amer”), se résout sur la demande de ses amis à écrire ses souvenirs d'enfance. Ces derniers sont essentiels pour comprendre ce romancier épris de liberté et de justice. Selon Hubert Juin, qui a écrit la préface de l'édition Folio Classique, ce livre possède « un ton inimitable » et « une netteté de style dont ses Oeuvres complètes offrent peu d'exemples ».

On ne peut en effet qu'être fasciné par la manière dont l'auteur raconte sa venue au monde et les premières années de sa vie, jusqu'à l'âge de douze ans, où il part "gagner [son] pain". Cette enfance marquera profondément son parcours futur et son idéologie, fondée sur une volonté farouche d'instruction pour les masses. Celui qui fréquenta très peu l'école, et qui écrivait qu'il n'en avait retenu que peu de chose, ne cessera de marteler son désir d'éducation. Quand son cousin Sacha est désireux de fuir sa famille et de l'emmener avec lui, il écrit : « Ce n'était pas possible ; j'avais moi aussi mon idée, je voulais devenir un officier à grande barbe blonde, et, pour cela, il fallait étudier. »

Il a compris que l'étude est le seul moyen de sortir de sa condition et de faire disparaître la brutalité sauvage remplie de cruauté de « cette race stupide » dont il fut la victime. Le récit de sa petite enfance est ponctué de scènes violentes, dont le grand-père maternel ou les oncles sont les principaux instigateurs. Après la mort du père, cela commence quand l'enfant et sa mère, accompagnés de la grand-mère, reviennent vivre chez le grand-père Kachirine à Nijni-Novgorod. Les oncles Mikhaïl et Iakov réclament leur héritage : « Ils montr[ent] les dents et se secou[ent] comme des chiens », tandis que leur père, tout rouge, frappe la table avec une cuiller, que les deux frères s'empoignent, que les chaises tombent et que les enfants se mettent à pleurer. Scène emblématique d'un « conte cruel » dont Gorki écrit qu'il reflète « ce cercle étroit, étouffant où vivait et vit encore le peuple russe ».

Au-delà de la souffrance de sa propre existence, le narrateur s'oblige à raconter cette réalité car il sait « qu'il est indispensable de la connaître parfaitement pour l'extirper de notre âme, pour la faire disparaître de notre vie, si pénible et honteuse”. Mais le propos de Gorki, s'il se veut didactique, est aussi nuancé : « Ce qui étonne chez nous, écrit-il à la fin du chapitre XII, ce n'est pas tant cette fange si grasse et si féconde, mais le fait qu'à travers elle germe malgré tout quelque chose de clair, de sain et de créateur, quelque chose de généreux, de bon qui fait naître l'espérance invincible d'une vie plus belle et plus humaine. »

Certes, les scènes de violence sont souvent insoutenables : l'enfant est régulièrement fouetté de verges jusqu'à en perdre connaissance ; les deux frères de Varvara sa mère, Mikhaïl et Iakov, ont voulu tuer Maxime, le père de Gorki, en le noyant dans un lac gelé ; ils écrasent le compagnon Tsyganok sous le poids d'une croix ; le grand-père frappe même sa femme en présence de son petit-fils ; l'oncle Mikhaïl assène un pieu sur sa mère ; à la fin de sa vie, Varvara devenue irritable bat régulièrement son fils.

C'est encore tout un petit peuple souffrant au travail que décrit Gorki : le charretier Piotr qu'on retrouve mort, la gorge tranchée ; la femme de Iakov battue à mort par son époux ;  l'aide Grigori qui deviendra aveugle et sera abandonné par la famille Kachyrine ; Varvara, la mère veuve, qui n'a de cesse de se remarier pour sortir de sa condition, mais mourra ruinée par son second mari. Tous moujiks pitoyables et magnifiques.

Et pourtant, au plus profond de l'horreur et de la brutalité, on perçoit l'amour exclusif du petit-fils pour sa grand-mère, qui illumine le livre. Le petit-fils, qu'elle appelle sa « petite âme bleue », le dit très vite au chapitre premier : « […] elle parut, me réveilla et me guida vers la lumière. Elle lia d'un fil continu tout ce qui m'entourait, en fit une broderie multicolore et tout de suite devint mon amie à jamais, l'être le plus proche de mon coeur, le plus compréhensible et le plus cher. Son amour désintéressé du monde m'enrichit et m'insuffla une force invincible pour les jours difficiles. »

La voix « pensive et mystérieuse » de la grand-mère Kachyrine assise près de la fenêtre lui dit des contes et des légendes, lui fait part des événements de sa vie, lui parle de son père. Sous les yeux de son petit-fils, Ivguénia se met à danser et retrouve toute la beauté de sa jeunesse ; elle soigne un sansonnet et s'attache à lui apprendre à parler. L'enfant l'entend évoquer son passé avec son époux : « C'était une chanson triste où il était question de maladies, d'incendies, de coups et de morts subites, d'adroites filouteries, de simples d'esprits et de seigneurs cruels. » Elle recommande à son petit-fils de garder son coeur d'enfant et d'attendre que Dieu lui indique sa mission et lui montre sa voie. Elle croit en un Dieu de compassion qui, « par moments, se met à sangloter ». Toujours prête à défendre ses enfants contre les violences de son mari, la grand-mère est l'objet de l'admiration sans bornes de son petit-fils : « Tu es vraiment une sainte! On te tourmente, on te martyrise, et toi, tu supportes tout! » On retiendra encore la description des nuits à la belle étoile où l'enfant et Ivguénia regardent le ciel tandis que la grand-mère raconte encore de longues histoires choisies, qui rendent la nuit « significative et plus belle ».

Avec cette enfance, qui se déroule entre les figures d'un grand-père tyrannique et d'une aïeule tendre et compatissante, dans un milieu d'artisans livré aux duretés d'une vie sans espoir, Gorki fait un tableau sans concessions du peuple russe. Il s'y révèle un portraitiste remarquable tout en prônant l'importance de l'action et de l'indépendance. Entre la mort inaugurale du père et celle de la mère à la fin du livre, l'enfant butine dans cette enfance comme dans une ruche dont le miel fut souvent “impur et amer”. En nous la livrant sans fard, il nous donne aussi quelques clés pour aborder aux rivages de la beauté et des tourments de “l'âme russe”.

 

 

Enfance, Maxime Gorki, Folio Classique n°823, Préface d'Hubert Juin.

Lundi 31 mai 2010

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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 14:42

 

levy justine watson

 

Concevoir et attendre un enfant alors que sa mère se meurt d'un cancer, c'est cette épreuve que Justine Lévy, Louise dans le roman, raconte avec rage et lucidité dans Mauvaise fille. Ne se sent-elle pas monstrueuse d'avoir « zappé [sa mère] en faisant un enfant »? Ne culpabilise-elle pas de manquer d'amour pour celle dont elle se sent si proche, malgré les aléas de la vie? La mort de sa mère est une épée plantée en plein coeur : « Je sais que la date me poursuivra, que je vieillirai à la place de maman, que je prendrai chaque année deux ans, un pour moi, un pour elle, jusqu'au jour où je serai plus vieille qu'elle et que le temps m'aura rattrapée, il ne suffit pas de dire je ne crois pas au temps pour que le temps n'existe pas et qu'on ne souffre pas atrocement le jour de l'anniversaire de la naissance ou de la mort de sa maman. Mais c'est ainsi. Je suis ainsi. Mauvaise fille. »

Elle décrit avec une minutie quasi-masochiste les premiers symptômes de sa grossesse, la peur, la honte, la culpabilité engendrées par la venue d'un être qu'elle aimera plus qu'elle-même et plus que sa mère, Alice. Elle se revoit, elle la vivante, annonçant à celle qui l'a portée que sa fille est enceinte alors que la malade est déjà trop faible pour le comprendre : « J'ai trop attendu et je crois qu'elle ne m'a pas entendue. » Et quand sa fille naît, songeant à sa mère morte d'un cancer du sein, elle refuse de l'allaiter : « Le bon lait maternel que je ne lui donnerai pas, les bons anticorps, la bonne fusion, je ne veux pas de cette fusion là, elle me dégoûte, on s'aime et puis on souffre et puis on est une mère indigne et on meurt. »

Le lecteur suit ainsi en parallèle la grossesse de la narratrice et le lent cheminement de la maladie chez sa mère. En un dosage subtil, la jeune femme alterne ces deux étapes de sa vie, tellement inconciliables. Elle narre les inquiétudes liées à l'attente de l'enfant, “cette excroissance d'elle-même, ce morceau de [soi]”, qu'elle traite d'abord aussi mal qu'elle. Elle évoque avec humour le rendez-vous chez l'aptonomiste qui lui dit de parler à sa fille et de ne pas garder stress et tristesse “dans la gorge et dans le ventre”. Elle explique comment elle déteste sa sensiblerie nouvelle, ce corps qu'elle ne reconnaît plus Elle insiste sur son refus d'être regardée, sur son rejet de l'air “béat” et “guilleret” du “club des enceintes”. Elle s'interroge, se demandant si elle sera une bonne mère, alors qu'elle déteste sa vie, qu'elle fume et qu'elle a peur.

La narratrice ne fait l'impasse sur rien. Elle dit les visites éprouvantes et humiliantes avec sa mère chez Toubib, le Grand Professeur, incapable de retenir le nom de sa patiente, indifférent à son sort, et devant qui la malade doit étaler sa “nudité ruinée”. Elle raconte les visites à l'hôpital Saint-Louis, “son sale et vieux copain”; elle dit le manque de maman, celle avec qui elle riait tant, car est-ce encore maman, “cette chose-là, reliée à ses tuyaux”? Elle se demande quels sont les mots qui soulagent, répertorie les petits gestes qu'elle accomplit- lui tenir les mains, lui lire des livres, la forcer à manger- décrit les instants où elle n'en peut plus d'assister à l'agonie de sa mère, cette “chose” cette “forme”, “que le cancer a bouffée de l'intérieur”. Elle se remémore le séjour à l'île d'Houat lors de sa rémission, quand sa mère souhaitait devenir la bonne mère qu'elle n'avait jamais su être. La fille garde en mémoire « la dernière plainte qui n'est pas sortie », le « dernier mot de maman. Il n'a plus que moi ce mot».

C'est ainsi que grâce à l'écriture, elle écrit une émouvante élégie à la mère morte. La narratrice se dit que sa mère est peut-être tombée malade pour qu'un rapprochement s'opère entre elles. Elle évoque l'amour de ses parents, “quand ils avaient dix-huit ans et qu'ils s'aimaient et qu'ils étaient beaux, et jeunes, et la vie devant eux, et sur pied d'égalité, aussi forts, aussi amants, autant de chances l'un que l'autre.” Elle revoit celle qui s'appelait Alice, avec son visage de « vierge phosphorescente avec quand même cet air de dédain général». Elle souligne sa « grande beauté d'avant le cancer, […] qui excusait tout, qui rachetait tout, même le mal qu'elle [lui] faisait». Elle rappelle comment son père, après leur séparation, n'avait jamais cessé de la comparer aux autres femmes qu'il rencontrait et comment Alice “était toujours la plus belle”. Elle se souvient comment, sans ressources, elle était toujours prête à dépanner un copain. Elle livre la lettre envoyée à son père, datée du 23 juin 98, celle dans laquelle elle écrit : “Bernard. Tu vas rire : j'ai bien vécu, j'ai eu plein d'aventures étranges et d'autres très jolies comme Louise. J'ai été une belle femme. Pas trop con et parfaitement indaptée sociale, ce qui m'a, paraît-il, conféré un certain charme Mais, ce mardi 23 juin, j'ai décidé que j'avais assez vécu... ”

Et alors que sa mère descend dans la terre « avec son kimono aux manches larges, pour cacher son gros bras », elle verse des pleurs libérateurs tandis que son enfant lui donne des coups de pied dans le ventre : « parce que c'est la vie qui palpite, qui veut croître, qui proteste, la vie dans le ventre, la vie comme dans une poupée russe, et au même moment, maman, en bas, dans la terre, cogne et tambourine contre le bois, ça s'appelle la concordance des temps et ce sera ma vie maintenant. »

Dans cette sorte d'autobiographie romancée- on reconnaît sans difficultés BHL dans le père de la narratrice-, Justine Lévy dit avec justesse et désespoir la douleur de devenir orpheline en même temps que le bouleversement de mettre un enfant au monde. L'ouvrage, cependant, se clôt sur le constat du « train de vie » inéluctable : n'est-ce pas dans l'ordre des choses que la mère meure pour que la fille devienne mère à son tour? Au-delà de la colère, du scandale, des regrets, la « souffrance séchée » n'est-elle pas tout simplement ce que Boris Cyrulnik appelle du beau mot de résilience?

 

Jeudi 27 mai 2010

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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 14:02

 

patrick-modiano photo franck Courtés pour lire

Patrick Modiano, Photo de Franck Courtés pour Lire

 

Dans le dernier opus de Patrick Modiano, sobrement intitulé L'Horizon, le narrateur, Jean Bosmans, écrit qu'il ne sait plus dans quel livre il a lu que « chaque première rencontre est une blessure ». Une angoisse le saisit à l'idée qu'il pourrait ne plus jamais retrouver celle qu'il a rencontrée lors d'une manifestation, place de l'Opéra, Marguerite Le Coz, née à Berlin, et qui disparaît un soir de sa vie.

Par-delà « les années confuses qui ont suivi », « depuis quarante ans », le livre raconte comment il part en quête de cette femme, pour laquelle « il n'y avait jamais eu de point de départ »; elle « avançait dans la vie par bonds désordonnés,par ruptures et chaque fois elle repartait à zéro ». Ne fuit-elle pas un jour en train parce que ses patrons, le docteur André Poutrel et Yvonne Gaucher, dont elle garde le petit Peter, ont été arrêtés ? Elle craint en effet un interrogatoire, le lendemein, au quai des Orfèvres: « Ils savent des choses sur moi que je ne t'ai pas dites et qui sont dans leurs dossiers. »

C'est donc tout ce qui a été passé sous silence, « brèves rencontres, rendez-vous manqués, lettres perdues, prénoms et numéros de téléphone figurant dans un ancien agenda et que vous avez oubliés, et celles et ceux que vous avez croisés sans même le savoir », qui constituent le coeur même du roman. Ce que les astronomes appellent « la matière sombre », et qui, « plus vaste que la partie visible de votre vie », est infinie, devient l'unique objet de la quête de Jean Bosmans.

Admirable roman où le narrateur- tel Orphée descendant aux Enfers- plonge dans cette « matière sombre » pour en « retenir les ombres et en savoir plus long sur elles ».

Derrière ce narrateur, il n'est pas difficile de voir par ailleurs une sorte de double de Modiano. Comme lui, il a une mère flanquée d'un amant- « une femme aux cheveux rouges » et un homme à l'allure de prêtre défroqué ou de torero- qui vient lui réclamer de l'argent; comme lui, il aime les livres- il travaille dans la librairie des éditions du Sablier; comme lui, il écrit pour exprimer « un sentiment d'asphyxie »; comme lui, depuis quarante ans, il est devenu romancier et a publié une vingtaine de livres. Ainsi, le roman apparaît comme une sorte de concentré de toute l'oeuvre modianesque (Mais.ne pouvait-on déjà le dire pour Un Pedigree? )

Comme à l'accoutumée chez Modiano, la mémoire du narrateur est faillible, les indications inscrites dans son carnet personnel sont vagues, les phrases chuchotées dans son sommeil ne signifient plus rien au réveil, les calculs de probabilité sont inutiles. Et pourtant, la réalité des paroles échangées entre deux personnes se dissipe-t-elle vraiment dans le néant? La lumière du rêve qui a baigné ce que Jean Bosmans a vécu avec Margaret n'est-elle pas justement la vraie? Dans les replis du temps, Margaret et les autres, ceux de la Bande Joyeuse, Mérovée, Boyaval, le professeur Ferne et sa femme, Michel Bagherian, le docteur André Poutrel, Yvonne Gaucher et le petit Peter, ne vivent-ils pas « encore tels qu'ils étaient à l'époque »?

Il semble en effet que, dans ce roman de Modiano, il y ait quelque chose de nouveau, dont le titre L'Horizon est le signe. Certes,il y avait dans les précédents romans la volonté de cerner le passé, mais ici la certitude qu'il reste « des ondes, un écho d [u] passage » des personnages est clairement affirmée par le narrateur.

Et c'est justement la mémoire sublimée par l'écriture qui va lui permettre cette quête impossible. Lorsqu'il commence à écrire, c'est là qu'il comprend qu'il est proche d'une frontière « d'où il pourrait s'élancer vers l'avenir. Pour la première fois, il avait dans la tête le mot: avenir, et un autre mot: l'horizon. Ces soirs-là, les rues désertes et silencieuses du quartier étaient des lignes de fuite, qui débouchaient toutes sur l'avenir et l'HORIZON ». C'est ce sentiment d'un espoir, d'une ouverture qu'il avait aussi éprouvé en rêvant une rare fois de Margaret. Dans ce rêve, ils étaient attablés tous deux dans le bar de Jacques l'Algérien. La lumière en était lumineuse; « Quelques mots lui vinrent à l'esprit, sans doute le titre d'un livre: Une porte sur l'été. »

Parti à Berlin, le narrateur, qui n'a « aucune assise dans la vie », retrouvera la trace de celle avec qui il lui avait semblé qu'il avait vécu dans un « présent perpétuel ». Ainsi que le dit Nerval, « La treizième revient, c'est toujours la première ». Alors qu'un passant du nom de Rod Miller vient d'indiquer à Jean Bosmans l'adresse de la librairie Ladjinikov, que Margaret a reprise depuis deux ans, le narrateur éprouve un sentiment de sérénité. Il a soudain « la certitude d'être revenu à l'endroit exact d'où il était parti un jour, à la même place, à la même heure et à la même saison, comme deux aiguilles se rejoignent sur le cadran quand il est midi. »

Ainsi, dans cette nouvelle recherche du temps perdu entreprise par Modiano, où il est aussi question de science occultes à travers le livre d'André Poutrel, Le Cénacle d'Astarté, la croyance ésotérique en un temps cyclique et en l'Eternel retour vient sauver définitivement Margaret Le Coz de l'oubli. Pour Jean Bosmans,« elle ne cesse de marcher à sa rencontre sur le trottoir en pente de l'avenue Reille dans une lumière limpide d'hiver quand le ciel est bleu... »

 

 

Mardi 25 mai 2010

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29 avril 2010 4 29 /04 /avril /2010 16:02

  jouve par henri le fauconnier

  Pierre Jean Jouve par Henri Le Fauconnier

 

L’œuvre romanesque de Pierre Jean Jouve (1887-1976), connu surtout en tant que poète de l’ « inconscient, [de la] spiritualité [et de la] catastrophe », traducteur de Shakespeare et de Hölderlin, et admirable exégète musical, est singulière à plus d’un titre. D’abord, elle s’étend de 1925 à 1935, date à partir de laquelle il se consacra entièrement à la poésie et ne revint jamais au roman, « toute recherche de sujet [s’étant] terminée par un refus intérieur. » C’est la fulgurance et la densité de cette décennie romanesque qui constituent une des composantes du mystère de l’œuvre.

Par ailleurs, cette dernière fut inaugurée par un premier roman, La Rencontre dans le Carrefour, paru à Paris en 1911, et que Jouve retrancha volontairement de sa production. Il précise dans la partie II de son journal : « Les premiers essais romanesques furent antérieurs à la crise de 1922-1925. » En 1924, il avait aussi rédigé un récit, Le Démon naïf, dont il détruisit le manuscrit « par insatisfaction ou scrupule ». Cette volonté délibérée de rompre avec un passé renié est l’autre aspect de la création jouvienne.

Ce que Jouve a appelé sa « Vita Nuova » trouve une de ses manifestations les plus puissantes avec le premier roman que l’auteur reconnaisse, Paulina 1880, « né de toutes ses mémoires d’Italie et publié en octobre 1925. Paulina est une héroïne de l’amour et de la rupture. Il est suivi de Le Monde désert, qui « reflétait plusieurs drames à partir d’un tableau de Genève que [Jouve] avait connu pendant la guerre ». Cette « autre œuvre de rupture », selon Daniel Leuwers, paraît en janvier 1927. Par la suite, Hécate en 1928 et Vagadu en 1931 constitueront L’Aventure de Catherine Crachat, dont le personnage de belle actrice « avait commencé de poursuivre [l’auteur] de ses désirs dans certains quartiers des bords de Seine ». Catherine Crachat est par ailleurs le premier personnage romanesque du roman moderne à être soumis à la psychanalyse.

Le « massif romanesque » prendra de l’ampleur avec Histoires sanglantes en 1932, de courts récits « ouverts dans le tuf de nos rêves » et qui procèdent directement du fonds personnel. Elles seront intégrées à La Scène capitale (1935) qui mettra le point d’orgue à l’écriture romanesque. Composée de La Victime et de Dans les Années profondes, cette œuvre est « ce qui reste de plus lourd à la « pensée de l’auteur », notamment à cause du personnage d’Hélène, « lié aux parties les plus secrètes de [la] vie de [Jouve] ». Hélène de Sannis ordonnera autour d’elle poèmes, réminiscences et obsessions de l’écrivain.

Jouve lui-même s’est interrogé sur le tarissement de sa veine romanesque qu’il s’efforce d’expliquer dans son journal : « Toute considération sur l’art du roman aboutit à des conclusions négatives. Je pensais d’une part que je n’irais pas plus loin dans l’expression, telle que je devais la concevoir. D’autre part, l’invention s’est trouvée invinciblement ramenée vers l’expérience concrète, ce qui me semblait insatisfaisant. »

Il reconnaît cependant que le drame personnel qui servit à l’élaboration du dernier roman est sans doute la raison majeure qui lui fit abandonner ce type d’écriture. La culpabilité engendrée par cette œuvre fut telle qu’elle lui interdit désormais toute continuation romanesque. Il se demande enfin si le dessein secret qui existe peut-être de Paulina à Hélène, et qui sut créer des personnages féminins aussi envoûtants, n’est pas une des autres raisons qui font que l’apparition d’autres figures l’aurait fatalement « dispersé ou brouillé ».

Marquée par la brièveté, la densité, l’étrangeté et le mystère, telle apparaît l’œuvre romanesque « poétique » et non « réaliste » de Pierre Jean Jouve, un romancier à redécouvrir.

 

 

Pierre jean jouve

 

Les citations sont extraites de En Miroir (1954), le journal de Pierre Jean Jouve.

 

Jeudi 29 avril 2010

 

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24 avril 2010 6 24 /04 /avril /2010 22:30

 

 

Nadine Gordimer

 

Qui ne se souvient du roman de Karen Blixen, La Ferme africaine, que contribua à faire connaître l’adaptation cinématographique, Out of Africa ? C’est ce topos de la ferme africaine que traite aussi Nadine Gordimer, le grand écrivain sud-africain, dans Le Conservateur (1974). Dans ce roman magistral, l’espace africain devient la métaphore du conflit qui oppose les Noirs aux Afrikaners. La ferme africaine est le point focal où s’inscrit la présence du maître et des serviteurs, devenant par là même la pomme de discorde.

L’histoire est celle de Mehring, un Afrikaner aisé, homme d’affaires connu, qui devient propriétaire d’une ferme à environ quarante kilomètres de Johannesburg. Au début, il se contente d’y recevoir ses amis blancs ou sa maîtresse ; il y vient ensuite seul de plus en plus souvent (p. 33-37). La terre est cultivée par Jacobus le contremaître noir et les ouvriers du compound. Non loin de la propriété, c’est la location, une sorte de ghetto noir de cent cinquante mille habitants. A la périphérie est situé aussi un bidonville habité par des squatters. La boutique de la famille indienne des Bismillah, gardée par des chiens, est la dernière pièce de cette mosaïque ethnique. Les Indiens conservant le statut ambigu de indentured servants, ils se sentent toujours menacés d'expulsion. Quant aux Noirs, ils n'ont pas droit à une existence digne de ce nom et vivent en état de rélégation perpétuelle. Le premier chapitre du roman est consacré à la découverte du cadavre d’un Noir anonyme sur les terres de Mehring (dans les romans de Gordimer, c'est souvent par le Noir que le scandale arrive), mort inexpliquée qui ne cessera plus de le hanter. Cette obsession le contraindra à abandonner les lieux.

Certes, ce roman n’est pas d’une lecture aisée, et Nadine Gordimer le reconnaissait elle-même. Il est pourtant celui dont la récipiendaire du Prix Nobel de Littérature 1991 se disait le plus satisfaite. L’auteur y fait en effet coexister, un peu à la manière de Faulkner, le passé et le présent. Elle y pratique l’ambiguïté par un emploi subtil du pronom personnel de la 3e personne, qui met les Noirs à distance, et de l’indirect libre.  Elle y fait alterner les différents points de vue, au sein d’une structure particulièrement élaborée en onze sections et vingt-sept sous-sections, qui couvrent dix mois. Utilisant en contrepoint de la narration les mythes de création Zoulou, elle annonce le retour de la terre de Mehring à ses habitants originels. Ses descriptions puissamment poétiques de la nature (le vlei, p. 133 ; les vingt-trois pintades, p. 150-151 ; une nuit extraordinaire, p. 283-285) deviennent des métaphores de l’âme des personnages, tandis que s’organise un réseau complexe de significations autour d’un œuf, d’une pierre ou d'une bille de verre.

Aussi l’incipit  (p. 15-16) est-il particulièrement révélateur à cet égard, qui décrit des enfants noirs prêts à ouvrir au maître la barrière de la ferme, tandis que le lecteur ouvre le livre. Groupés autour « des œufs clairs et tachetés », ils veulent se les approprier et Mehring les leur dispute. Les œufs de pintade sont ici le symbole de la vie à venir et de la nouvelle société noire qui va éclore.

« Compteur Geiger de l’apartheid », ainsi que l’a surnommée Per Wästberg, Nadine Gordimer n’a jamais renoncé à dénoncer le vrai visage du racisme en Afrique du Sud. Dans ce but, elle imagine des personnages qui sont affrontés à des choix moraux difficiles et douloureux. C’est le cas de Mehring, l’« anti-héros afrikaner », que sa femme a quitté et qui ne comprend pas son fils. Son « flux de conscience » est le fil conducteur du lecteur, qui comprend qu’il fait perdurer avec bonne conscience le système de l’apartheid.  De plus, sous couvert de protéger la nature, il en est en réalité l’exploiteur. Le titre anglais, The Conservationnist, recèle à cet égard une ambiguïté voulue puisque qu’il connote à la fois l’écologie et le conservatisme.

Peu à peu, la présence du cadavre du Noir, enterré à la hâte par la police dans la troisième pâture, va induire chez Mehring un sentiment de culpabilité diffus. Ce dernier ne l’abandonnera plus et il finira par s’identifier au mort par un insidieux travail de l’imaginaire. Il prendra difficilement conscience que la violence qu’il exerce sur les femmes est de même nature que celle qu’il établit sur une terre qui n’est pas la sienne. Dès lors, au moment où il s’apprête à faire l’amour avec une métisse, transgression majeure, il ne lui reste plus que la fuite. Dans une scène, où Nadine Gordimer distille la plus grande ambiguïté (Mehring n’est-il pas tombé dans un guet-apens ?), les Noirs observent d’une hauteur le maître qui s’enfuit. Puis, sur les terres de ce dernier, ils enterrent le cadavre du Noir anonyme : « Ils l’avaient enfin porté dans la chambre du repos ; il était revenu. Il prenait possession de cette terre- la leur- il était l’un des leurs (p. 371). » «  La terre se referme sur le mort à l’instant même où se referme le livre. »

Avec ce très beau roman, celle que les Noirs surnomment affectueusement « Magogo » (Notre mamie) apporte bien la preuve que son Nobel « appartient à tous les Africains ».

 

Sources :

Le Conservateur, Nadine Gordimer, Les Cahiers rouges, Grasset.

Nadine Gordimer, Liliane Louvel, PU de Nancy, 1994.

Discours de réception du Nobel, « L’écriture de l’Etre », 7 décembre 1991.

« Nadine Gordimer et l’expérience sud-africaine », Per Wästberg, 26 avril 2001.

 

Samedi 24 avril 2010

 

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24 avril 2010 6 24 /04 /avril /2010 16:09

 

portrait de beibeder par mme ratel

               Portrait de Frédéric Beigbeder

              par Madame Ratel (1974)

 

En refermant Un roman français, plus autobiographie que roman du reste, j’ai pensé au poème d’Apollinaire, intitulé « A la Santé » :

 

Avant d’entrer dans ma cellule

Il a fallu me mettre nu

Et quelle voix sinistre ulule

Guillaume qu’es-tu devenu

 

Le Lazare entrant dans la tombe

Au lieu d’en sortir comme il fit

Adieu adieu chantante ronde

Ô mes années ô jeunes filles

 

Certes, loin de moi l’idée de comparer Beigbeder à l’incomparable poète « à la tête étoilée », d’autant plus que les pages de son livre consacrées à son emprisonnement ne sont pas les meilleures, il s’en faut de beaucoup.

Cependant, il y a dans cet ouvrage, imaginé à la faveur d’une garde à vue, un ton auquel le bo-bo des beaux-quartiers n’avait guère habitué son public.

Dans ce roman des origines, sorte de passage obligé pour les écrivains, il fait la part belle à ses grands-parents paternels et maternels avec de beaux portraits nostalgiques et sensibles. Il dit la fracture originelle familiale dont il ne s’est pas remis et l’admiration inconditionnelle, mais pétrie de sentiments mêlés, pour son frère. Alors que l’entrepreneur va recevoir la Légion d’Honneur, l’écrivain ne croupit-il pas  en cellule pour une provocation d’adolescent favorisé?

 

Prisonnier dans l'escalier

Prisonnier dans l'escalier du Palais de Justice

Dessin de H. de Hem, 1868

(Paris en Images)

 

A son tour, il pose la question : « Frédéric, qu’es-tu devenu ? » Et après de nombreux allers et retours dans un passé d’ « enfant gavé », devenu un « homme en ballottage », il sait seulement que son nez ne saigne plus. Désormais, l’important pour lui semble être de philosopher avec sa fille et de lui apprendre à faire des ricochets sur la plage de Guéthary.

Alors, Frédéric Beigbeder, un nouveau Lazare ? On le souhaite.

 

Samedi 24 avril 2010

 

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 14:12

Ru Kim Thuy

 

Ru est un livre rare, un de ceux qui vous accompagnent longtemps. A travers le kaléidoscope de ses souvenirs, l'auteur, d'origine vietnamienne, et devenue canadienne par l'exil, nous fait pénétrer dans la douleur indicible du déracinement. Dans cet ouvrage, pourtant, nulle sensiblerie, aucune complaisance dans le chagrin ou le malheur, et c'est ce qui lui confère toute sa force.

Dédiées simplement « Aux gens du pays », les pages écrites « à sauts et à gambades », comme aurait dit Montaigne, selon les caprices de la mémoire, ressuscitent le pays natal, englouti dans la tourmente de la guerre.

Par bribes, on apprend l'histoire de cette famille d'origine chinoise par l'arrière-grand-père maternel, marié à une Vietnamienne. Quatre de ses enfants avaient choisi d'être vietnamiens, les quatre autres chinois. Une famille déjà divisée comme le pays: les proaméricains au sud, les communistes au nord. Une famille “projetée” dans le présent par l'intrusion des dix inspecteurs communistes dans sa maison et avec qui elle est contrainte de cohabiter de part et d'autre d'un mur de brique. Etrange compagnonnage que la narratrice s'efforce d'expliquer: étaient-ils des ennemis ou des victimes, ces jeunes qui “avaient marché dans la jungle depuis l'âge de douze ans [...], passé des journées entières dans des étangs sous des nénuphars, vu les corps de camarades sacrifiés pour empêcher le glissement des canons [et qui avaient] oublié le visage de [leurs] parents” ?

L'ouvrage de Kim Thúy, c'est une galerie de personnages que la mémoire de la narratrice ressuscite avec sensibilité et émotion. Il y a son grand-père paternel, toujours couché sur un “énorme lit de jour en ébène monté sur des pattes sculptées” et qui avait eu un AVC juste avant sa naissance. La soeur Cinq de son père, célibataire, s'occupait de lui et lui préparait son plat favori, du riz au porc rôti. Devenue bouddhiste, sa tante fit don à sa nièce des quatre bols bleus et blancs, au rebord couvert d'un anneau d'argent, qui avaient servi à le nourrir pendant des dizaines d'années.

Il y a sa grand-mère, mère de dix enfants, celle qui portait le ao dài pour “redessiner son corps avec une gaine au trente crochets” afin de “respecter la coupe cintrée de cette robe hypocritement pudique et trompeusement candide”. A l'âge de quarante ans, dans son salon de Saigon, “elle portait à elle seule l'aura d'une époque de beauté et de luxe extrême”, recevant les marchands et maniant la loupe à diamants pour repérer les inclusions. Quand elle eut tout perdu, elle s'habilla “avec le long kimono gris porté par les fidèles” de Bouddha mais demeura “magistralement belle”. Entre le risque de perdre ses deux plus jeunes enfants en mer ou de retrouver son fils “déchiqueté dans un champ de mines en faisant son service miitaire au Cambodge”, elle fit le premier choix, maîtrisant sa peur en s'adonnant à la prière.

Il y a oncle Deux, le frère de sa mère, qui faisait le pont entre les deux camps culturels et politiques. Député et chef de l'opposition, il était ce “jeune mâle” qui faisait valser les femmes de ministres. Avec sa famille, et surtout sa fille Sao Mai, dont la narratrice était l'ombre, il vivait dans “une aura de fête, de décadence et de fièvre”, parlant de Proust, évoquant les chaises du Luxembourg et les “jambes interminables des danseuses de cancan”, souvenir de ses années d'étudiant à Paris. C'est ce même fascinant oncle Chung qui dénonça ses deux fils, alors qu'ils partaient dans “l'autobus des fugitifs” en destination d'un boat people pour lequel la mère de la narratrice avait envoyé de l'argent. Avait-il craint de les perdre en mer ou avait-il eu peur des représailles? A son enterrement, ils furent nombreux pourtant à pleurer celui qui “n'avait pas vieilli avant de mourir”.

Il y a sa fille Sao Mai qui était “sa princesse”, qu'il embrassait sur le nez quand elle avait fini de jouer Au clair de la lune au piano. Vénérée comme une prima donna, elle possédait ainsi une grande force intérieure, que lui enviait sa cousine germaine, qu'elle protégeait en classe et qui fut toujours sa confidente. Puis elle fut contrainte de vendre du ““café”, fait à partir de vieux pain carbonisé moulu, sur le trottoir en face de chez elle”. Par la suite, elle devint une “grande femme d'affaires”, dont les pâtisseries sont célèbres dans tout le Vietnam.

Il y a belle-tante Deux, sa mère, “une femme d'affaires “au regard vif et à la langue tranchante”, celle qui ne pouvait, malgré elle, cesser d'aimer son fils joueur, et de croire à ses mensonges.

Il y a la pauvre tante Sept, la sixième enfant de sa grand-mère maternelle, dont les hurlement hystériques déclenchaient la folie dans la maison familiale. Elle échangeait son collier d'or de vingt-quatre carats contre un morceau de goyave ou “s'adonn[ait] au sexe en échange d'une flatterie”. Elle portait une cicatrice au bas du ventre, dont elle ignorait tout. Hébergée au couvent des Oiseaux pendant le temps de sa grossesse, elle n'avait jamais su “pourquoi elle grossissait ni pourquoi, au réveil d'un sommeil profond, elle avait maigri”. Elle était comme le fils adoptif de tante Quatre qui faisait des fugues comme elle et “sillonnait les rues à la vitesse de la lumière”, et dont elle ne sut jamais qu'il était son propre enfant. Un jour, en dépit des recherches, on ne l'avait pas retrouvé et il n'avait laissé “pour seul souvenir [qu'] une cicatrice au-dessus du pubis de sa mère”.

Souvenir encore de tante Six dont la narratrice reconnaît qu'elle a les mêmes cuisses bombées. Celle-ci lui avait offert une boîte à thé dans laquelle elle avait placé dix petits papiers comportant chacun un nom de métier, lui permettant ainsi de “rêver [son] propre rêve”; de tante Huit qui lui enseigna le plaisir éphémère “d'un instant volé”, et d'oncle Neuf qui la connaît mieux qu'elle ne se connaît elle-même; ne lui offrit-il pas son premier roman?

Ce qui est admirable dans ce livre, c'est l'hommage vibrant que l'auteur rend à ses parents, qui lui ont permis de recommencer à rêver: “Pour nous, ils ne voyaient pas les tableaux noirs qu'ils essuyaient, les toilettes d'école qu'ils frottaient, les rouleaux impériaux qu'ils livraient. Ils voyaient seulement notre avenir. Mes frères et moi, nous avons ainsi marché dans les traces de leur regard pour avancer.”

Sa mère d'abord, dont elle porte quasiment le même nom, et dont elle devait être un prolongement, projet que la guerre réduisit à néant, quand elles traversèrent il y a trente ans le golfe de Siam. Sa mère Courage, la fille d'un préfet, qui connut le travail pour la première fois à trente-quatre ans, “sans tristesse”, alors qu'avant sa préoccupation unique avait été l'éducation de ses enfants, la tenue de sa maison et les soirées mondaines. Dans sa sagesse et le bruit lointain des bombes, elle avait su les préparer à la chute en leur enseignant à “s'agenouiller comme les domestiques”. A travers toutes les vicissitudes, elle a continué à vouloir à toute force un avenir pour eux, elle a su leur donner “des outils” pour qu'ils puissent recommencer à s'enraciner et à rêver. C'est cette femme d'une autorité “de la plus grande instance” et d'un amour sans failles, dont sa fille dit qu'elle “ a commencé à vivre, à se laisser emporter, à se réinventer à cinquante-cinq ans”.

Son père, quant à lui, est le dépositaire d'une sagesse qui tient peut-être au fait que son propre père avait été enlevé par une faction de voyous et qu'il avait “appris à vivre loin de ses parents, à quitter des lieux, à aimer le temps présent, à ne pas s'attacher au passé”. Une serpillière à la main ou assis dans une limousine, “il inspirait toujours le plus grand, le plus beau bonheur”. L'héritage de son père, c'est “ce sentiment permanent d'assouvissemnt”, dont elle lui est reconnaissante. Et dans ce livre où l'on perçoit la profondeur du culte des ancêtres, “qu'ils aient été joueurs, nuls ou violents”, où l'on apprend que l'on porte les ancêtres non dans son coeur mais au-dessus de sa tête, la narratrice nous dit qu'elle n'a touché la tête de son père qu'une seule fois, celle où il lui avait donné l'ordre de s' “appuyer sur lui pour sauter par-dessus la rampe du bateau”.

Outre la description d'une famille qui a su garder l'essentiel dans l'exil, on découvre en creux l'existence d'un Vietnam composé de personnages attachants et émouvants. Les femmes sont particulièrement inoubliables. Elles permettent à la narratrice d'esquisser une définition de l'amour dans l'abandon volontaire de ses enfants. Il en va ainsi de cette mère qui avait voulu lui donner sa fille, parce qu'elle ne supportait plus de “la voir courir après les touristes pour leur vendre des nappes qu'elle avait brodées”.

Elles l'invitent à la compassion quand elle évoque cette mère vietnamienne, assistant à l'exécution de son fils de six ans, petit messager qui courait dans les rizières pour aider la résistance ou transmettre un mot d'amour. Et elle constate: “Les jeunes pousses de riz continuaient à être bercées par le vent, impassibles devant la brutalité de ces amours trop grands, de ces douleurs trop sourdes pour que les larmes coulent, pour que les cris s'échappent de cette mère qui recueillait avec sa vieille natte le corps de son fils à moitié enfoncé dans la boue.”

La narratrice écrit un tombeau à “toutes ces femmes qui ont porté le Vietnam sur leur dos pendant que leur mari et leurs fils portaient les armes sur le leur”. Celles qui “ne regardaient pas le ciel”, sous leur chapeau conique, celles à qui la fatigue interdisait d'imaginer leurs fils ou leur mari mort, celles qui portent “le poids de l'histoire inaudible du Vietnam”. Ainsi cette femme disparue dans le silence de la fosse septique familiale, “derrière sa hutte, entourée de poissons-chats à la chair jaune, à la peau lisse, sans écailles, sans mémoire”. Ainsi ces vieilles femmes courbées, aux mains tremblantes, qui plaçaient “les feuilles de thé à l'intérieur des feuilles de lotus ouvertes” afin d'en recueillir le parfum.

Et que dire de l'histoire de cette jeune journalière, à “la peau trop brûlée par le solei”, à qui le jardinier du grand-père de la narratrice donnait tous les jours “une portion de riz collant, enveloppée dans une feuille de bananier”? Ils étaient tombés amoureux mais les parents du jeune homme avaient demandé au grand-père de le muter. Et il était parti, sans même lui laisser une lettre car elle ne savait pas lire...

Image sensible encore de cette jeune fille, vendeuse de porc grillé à l'entrée d'un temple bouddhiste, dont la grande beauté était occultée par un nuage de fumée et de cendre. Ses cheveux avaient pris feu et une partie de sa chemise avait brûlé, avant que la narratrice ne lui propose un travail. Elle avait décliné l'offre, incapable “de détourner son regard vers un horizon sans fumée”.

C'est en souvenir des femmes qui préparaient pour leur époux, prisonnier dans les camps de rééducation, de la viande rissolée dans de vieilles boîtes de lait Guigoz, que la narratrice elle-même confectionne maintenant ce plat afin de perpétuer ces gestes d'amour.

Et ce sont toutes ces femmes victimes qu'elle personnifie en une seule, alors qu'elle est retournée au Vietnam pendant trois ans, que les mines communistes sautent encore et qu'elle se demande qui elle pouvait être. “Un jour, une femme a été déchiquetée, entourée de fleurs de courges jaunes éparpillées, émiettées. Elle devait certainement être en route vers son marché pour les vendre. Peut-être ont-ils [les Américains] aussi trouvé le corps de son bébé sur la route. Peut-être que non. Peut-être son mari était-il mort dans la jungle. Peut-être était-ce elle, la femme qui avait perdu son amour devant la maison de mon grand-père maternel, le préfet.”

La beauté du livre réside encore dans le fait que la narratrice porte son attention sur toutes les victimes de la guerre du Vietnam, de quelque côté qu'elles soient. Evoquant l'évolution parallèle des langues du Nord et du Sud-Vietnam, elle nous dit qu'un terme avait été créé “pour désigner les enfants des nuits endiablées des GI”. Les soldats américains, qui achetaient des blocs de glace aux parents de son oncle Six, n'avaient-ils pas “besoin d'être froids pour quitter les femmes qui portaient leurs enfants sans ne plus jamais leur revenir, sans jamais avoir révélé leur nom de famille”?

Elle parle ainsi avec beaucoup de délicatesse de ces enfants “ostracisés par la profession de leur mère mais aussi de leur père”. Et quand, trente ans après la guerre, les Etats-Unis ont voulu récupérer ces enfants abîmés et leur donner une identité qui effacerait “celle qui avait été souillée”, certains ont été incapables de se l'approprier. Elle est hantée par le souvenir de cette jeune Eurasienne du Bronx qui n'aspirait qu'à une chose, retrouver son lit de cartons devant la poste de Saigon et qui répétait sans cesse qu'elle était vietnamienne. Remords de n'avoir rien pu faire pour elle, qui était retournée “dans la jungle du Bronx”.

Livre de souvenirs, mais aussi livre de reconnaissance et de gratitude envers tous les Canadiens qui accueillirent la narratrice et sa famille à Granby et leur redonnèrent le goût de vivre. Elle se souvient de Marie-France, sa première enseignante au Canada, qui veilla sur elle comme “une maman cane”; des habitants de Granby qui les “ont bercés un à un; du prêtre qui avait élevé jusqu'à leur maturité les cinq enfants de monsieur Vinh, grand chirurgien emprisonné à Saigon; de Claudette qui accepta simplement d'élever le fils de monsieur Kiet, celui qu'il “avait retrouvé sur la plage, après que son bateau s'était enroulé dans une vague trop gourmande”.

Tous ces Canadiens généreux, ces “parrains” bénévoles, elle les compare à une armée d'anges, dont faisait partie son amie Johanne, retrouvée trente ans plus tard et qui l'avait connue sourde et muette, eux qui étaient présent par dizaines “pour offrir des vêtements chauds, des jouets, des invitations, des rêves”.

Et quand la diaspora vietnamienne se retrouvait à trente personnes dans un petit appartement pendant les vacances de Noël, tous ses membres, “serrés les uns contre les autres”, avaient le même rêve, celui du “rêve américain”, dont Monsieur Girard, propriétaire d'une belle voiture, et Madame Girard, “plonde platine comme Marylin Monroe”, étaient la personnification

Peut-être que le livre de Kim Thúy est une berceuse pour la petite fille du boat people, disparue dans la mer et qu'elle aurait pu être. Les pages qui racontent le voyage vers l'ailleurs inconnu sont une subtile association de pudeur et de réalisme. Au fond du bateau de l'exil, “où le jour ne se distinguait plus de la nuit”, ils étaient ces passagers qui ne savaient pas s'ils allaient vers le ciel ou vers les profondeurs de l'eau”, et “ils étaient figés dans la peur par la peur”.

Elle n'a pas oublié le camp de réfugiés de Malaisie et la cabane sur pilotis qui s'enfonçait dans la terre glaise, dans laquelle ils vécurent “tellement collés les uns contre les autres qu' [ils] n'av[aient] jamais froid”. Et quand, à Granby, un botaniste a emmené les enfants dans les marécages afin de leur faire observer les insectes, il ignorait que les mouches avaient été leurs compagnes dans le camp de réfugiés. Là-bas, près des fosses septiques, où il fallait toujours maintenir l'équilibre afin de ne pas tomber dans les excréments, et autour des branches, elles s'agglutinaient “comme les baies d'une grappe de poivrier, ou comme des raisins de Corinthe”. Horreur des mouches et aussi des milliers de vers qui sortaient des latrines lors des pluies et métamorphosaient “le rouge de la terre glaise en un ondoyant tapis blanc”.

Cet exil a appris à la narratrice “à voyager très léger” et c'est pourquoi, désormais, elle ne se déplace jamais avec plus d'une valise. Pendant le voyage, son bien le plus précieux fut un bracelet en acrylique de prothèse, où ses parents avaient inséré des diamants. Jamais elle et ses frères n'eurent d'or sur les dents, car leur mère leur disait que “les dents et les cheveux sont les racines, ou peut-être la source originelle d'une personne”. Et elle savait aussi que les pirates thaïlandais qui les menaçaient auraient pu leur arracher les dents en or et les molaires diamantées.

Si elle sait que ses parents ne lui lègueront pas d'argent, elle est consciente qu'ils lui “ont légué la richesse de leur mémoire, qui [leur] permet de saisir la beauté d'une grappe de glycine, la fragilité d'un mot, la force de l'émerveillement”. Ils ont fait don à leurs enfants de “pieds pour marcher jusqu'à [leurs rêves], jusqu'à l'infini” et c'est suffisant.

Le dévidage de  l'écheveau des souvenirs de la narratrice lui permet enfin d'esquisser son autoportrait. On apprend ainsi, comme en passant, que son fils Henri est autiste et que “grâce à lui, chaque étincelle de joie est une bénédiction” pour elle. A son fils Pascal elle raconte des anecdotes afin de conserver “un pan d'histoire qui ne trouvera jamais sa place sur les bancs de l'école”. Ce sont ses deux enfants qui lui ont fait abandonner l'idée de mourir. Ils l'ont obligée “à vivre, à être éblouie par l'ombre de leurs cils, à être émue par un flocon de neige, à être renversée par une larme sur leur joue”.

Quant à sa propre identité, elle a compris qu'en réalisant le rêve américain, elle n'avait plus le droit de se proclamer vietnamienne, ayant “perdu leur fragilité, leur incertitude, leurs peurs”. Elle a dû réapprendre sa langue maternelle, abandonnée très jeune. Ce sentiment irrémédiable de la perte a influencé, dit-elle, sa manière d'aimer les hommes, et elle ne désire surtout pas se les approprier. “Ainsi, je leur suis une parmi d'autres, sans rôle à jouer, sans exister.”

Si un Vietnamien peut la reconnaître comme une compatriote aux cicatrices de ses vaccins, et constater avec elle leur “état hybride: moitié ci, moitié ça, rien du tout et tout en même temps”, elle a conscience que beaucoup de ce qu'elle fut s'est évanouie avec les trente années passées aux Etats-Unis. “Quand je m'assois dans ce lounge enfumé, j'oublie que je fais partie des Asiatiques qui ne possèdent pas l'enzyme déshydrogénase pour métaboliser l'alcool, j'oublie que je suis née marquée d'une tache bleue sur les fesses, comme les Inuits, comme mes fils, comme tous ceux de sang oriental. J'oublie cette tache mongoloïde qui révèle ma mémoire génétique parce qu'elle s'est estompée pendant les premières années de l'enfance, alors que ma mémoire émotive, elle, se perd, se dissout, s'embrouille avec le recul.”

Et pourtant, de l'évocation de monsieur An, qui survécut dans les camps car il apprit à y distinguer les différents bleus du ciel, à Anh Phi, le jeune adolescent, qui récupéra avec courage les taels d'or nécessaires à la fuite de sa famille en bateau, en passant par la description du “triangle d'or” sensuel que le vent révèle sous le ao dài, c'est bien tout son pays martyrisé que Kim Thúy ressuscite dans ce livre d'une centaine de pages. Grâce à une rare économie de moyens et un lyrisme maîtrisé, le lecteur l'accompagne vers son pays natal, devenu, par la magie de l'écriture, un écoulement de larmes en même temps qu' une berceuse.

 

 

Lundi 12 avril 2010

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20 février 2010 6 20 /02 /février /2010 11:54

                                                                                                       

jan-karski 287

Jan Karski   


Qui témoigne pour le témoin? (
 Paul Célan).

 

Il est difficile de classer le dernier ouvrage (un roman ?) de Yannick Haenel, intitulé Jan Karski, livre bouleversant et salutaire. En effet, pour raconter l’histoire de ce résistant polonais, né le 24 juin 1914 à Lodz, et « messager de l’Histoire », l’auteur choisit trois approches différentes. Dans le chapitre 1, il raconte comment Jan Karski témoigne de l’extermination des Juifs dans Shoah (1985) de Claude Lanzmann, film-testament récemment rediffusé à la télévision. Dans le chapitre 2, l’auteur reprend ce qu’a écrit Karski lui-même, dans son récit, paru aux USA en novembre 1944, sous le titre Story of a Secret State, quand il essaya en vain de persuader les Alliés de venir en aide aux Juifs. Quant à la dernière partie, fictive, elle s’attache à comprendre la psychologie de Jan Karski, en le faisant  se remémorer ses souvenirs tragiques alors que, devenu citoyen américain après la guerre, il est dévoré par ses ombres et ne sait plus en quoi il croit.

Ce parti-pris a le mérite de mettre en relief l’aventure terrible d’un homme, dépositaire d’un message qu’il ne parvint pas à transmettre aux Alliés, ou plutôt que ceux-ci se refusèrent à entendre. Ce message, que le résistant polonais compare à une phrase de l’Ancien Testament, concernait le sort des Juifs que Karski avait découvert avec horreur dans le ghetto de Varsovie puis dans le camp d’Izbica Lubelska. En substance, il disait ceci : « Si les Alliés ne prennent pas de mesures sans précédent […], les Juifs seront totalement exterminés. »

Les trois approches font prendre conscience au lecteur de l’intense sentiment de culpabilité éprouvé par Jan Karski, courrier de la Résistance, poursuivi toute sa vie par son échec. Il est ce témoin direct de l’horreur à qui les victimes ont crié : «  Dites-leur là-bas. Vous avez vu. N’oubliez pas. » Il est cet homme qui s’interroge sur l’humanité : « Des être humains qui n’ont plus l’air vivants et qui ne sont pas morts, qu’est-ce que c’est ? » Il est  la minorité, celui qui a passé les bornes, en révélant ce que l'on ne doit pas entendre.
Et Yannick Haenel imagine, avec une ironie tragique, la manière dont Franklin Delano Roosevelt écoute Jan Karski délivrant son message. Il le décrit comme un homme qui digère, qui bâille et qui ne cesse de répéter « I understand », alors qu’il se refuse à comprendre. Le constat est sans appel sur la passivité et la lâcheté des pays occidentaux face au génocide des Juifs. "Car il y a les victimes, il y a les bourreaux, mais il y a également ceux qui sont à côté, et qui assistent à la mise à mort." Et pour l'auteur on ne peut  plus parler de "crime contre l'humanité" puisque le génocide des Juifs a fait disparaître la notion même d'humanité.

Avec ce livre, éloge d'un homme qui fut consacré par une parole qu’il essaya de dire en dépit de tous les obstacles, qui fut nommé Juste parmi les Nations, Yannick Haenel poursuit la réhabilitation de « l’un des plus grands personnages du siècle », entamée par son biographe Stanislas Jankowski.

yannick-haenel
                                    Yannick Haenel
                                                         


Samedi 20 février 2010 

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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 17:45


Guerre-Algerie.jpg
Et ta blessure, où est-elle?
Je me demande où réside, où se cache 
la blessure secrète où tout homme court se réfugier
si l'on attente à son orgueil, quand on le blesse.
Cette blessure- qui devient ainsi le for intérieur-,
c'est elle qu'il va gonfler, emplir.
Tout homme sait la rejoindre, au point de devenir cette blessure elle-même,
une sorte de coeur secret et douloureux.
Jean Genet, Le Funambule
.
 

Il se pourrait bien qu’avec son septième roman, Des hommes, Laurent Mauvignier ait écrit l’oratorio funèbre aux soldats perdus de la Guerre d’Algérie que l’on attendait depuis longtemps.

En effet, le livre est construit en quatre parties comme une tragédie en quatre actes (Exposition, coup de théâtre, catastrophe, dénouement), Après-midi, Soir, Nuit, Matin, une sorte d’unité de temps, « entre deux révolutions du soleil », qui, par le biais du flash-back du chapitre IV, nous ramène de 2000 à 1961 aux « événements » d’Algérie, comme fut appelée cette guerre qui ne disait pas son nom. « Oui, bon, c’est pas Verdun. C’est long vingt-huit mois mais c’est pas Verdun. »

L’auteur y livre l’histoire poignante de Feu-de-Bois  mais « dont certains se souviendront qu’il a un vrai prénom sous la crasse et l’odeur de vin, sous la négligence de ses soixante-trois ans ». La blessure intime (évoquée par la citation en exergue de Jean Genet) de celui dont le prénom est en réalité Bernard est racontée par son cousin Rabut, « le bachelier ». Il fut enrôlé en 1961 en Algérie, au « Club Bled », pour vingt-huit mois en même temps que lui, et tient le rôle d’un narrateur peu indulgent dans les deux premières parties, la dernière permettant au lecteur d’avoir un autre regard sur Bernard : ce Bernard alcoolique, ce Bernard qui a abandonné femme et enfants, ce Bernard qui se curait les ongles devant sa sœur à l’agonie en la traitant de « salope », ce Bernard qui avait volé sa mère…

La souffrance ensevelie de Feu-de-Bois surgit avec violence à l’occasion de l’anniversaire et du départ à la retraite  de sa sœur Solange, à qui il offre une broche dont tous se demandent comment il a pu la payer, lui qui n’a pas un sou. Quand Chefraoui l’Arabe va surgir dans le champ de vision de Bernard, il « pète littéralement les plombs » en le traitant de « bougnoule » et en se livrant à une sorte d’expédition menaçante et punitive au sein de sa famille.  Rabut le narrateur pose par ailleurs une question qui revient comme un leitmotiv : « Monsieur le Maire, vous vous souvenez de la première fois où vous avez vu un Arabe ? »

C’est tout l’art de Mauvignier d’ « exposer » ainsi la situation en deux chapitres d’égale longueur (56 et 58 pages) pour en venir au « cœur secret et douloureux »  de la blessure de Bernard, ses vingt-huit mois dans l’Oranais, où il a connu l’horreur d’une guerre sans nom et la fin des illusions. Alors que Bernard au moment du départ du bateau éprouve la peur, alors que la sirène mugit, le chapitre II se conclut ainsi, laissant présager la tragédie : « […] il perçoit un coup plus long et plus fort il lui semble, jusqu’au fond de son être, jusqu’à en avoir les mains moites et pour une fois croiser le regard livide d’un autre appelé qui, comme lui, comme eux, sait que dès cet instant toute sa vie sera perforée de ce coup de sirène qui annonce le départ. » Oui, la guerre a perforé Bernard.

Acmé du roman, l’acte III, Nuit, qui comporte 129 pages, invite le lecteur à découvrir les raisons pour lesquelles Bernard est devenu ce marginal, que tout le monde évite, pourquoi il a quitté femme et enfants dont il ne possède aucun souvenir et pourquoi il expose les photos de Fatiha, une petite fille arabe. C’est en lisant ce chapitre que l’on comprend pourquoi le fils de paysans de La Bassée n’est plus que Feu-de-Bois, double possible du père de Laurent Mauvignier, lui aussi « appelé » en Algérie, qui ne disait rien, et qui se suicida alors que son fils était adolescent.

La voix du narrateur Rabut est ici relayée par les voix multiples de Châtel le pacifiste, de Février qui montre le soir la photo de sa fiancée Eliane dans son portefeuille, de Nivelle qui, dans un village, « sans regarder, sans réfléchir droit devant s’approche d’[un] garçon et lui tire une balle dans la tête », d’Abdelmalik, le harki traître, d’Idir, le harki abandonné par l’Armée française, de Bernard bien sûr qui lit les psaumes dans son missel et ne pense qu’à retrouver Mireille, la fille de colons, rencontrée là-bas. 

Fellaghas et soldats français, sous la plume de Laurent Mauvignier, sont tout à la fois victimes et bourreaux. Quant à l’interrogation de Rabut devant la torture infligée au médecin, devant le massacre de leur compagnie et celui de la petite Fatiha, qui jouait avec leur tortue mascotte, et de sa famille, elle est sans réponse : « […] comment on peut faire ça. Parce que, c’est, de faire ce qu’ils ont fait, je crois pas qu’on peut le dire, qu’on puisse imaginer le dire, c’est tellement loin de tout, faire ça, et pourtant ils ont fait ça, des hommes ont fait ça, sans pitié, sans rien d’humain […] »
Et cette incompréhension stupéfaite de Bernard et de Rabut qui ne peuvent réaliser pourquoi on les accuse, "non pas peut-être que [leur] retard avait sauvé la vie de tous ceux du convoi et les [leurs] aussi, mais comment c'était à cause d'[eux] que les fells avaient pu opérer". Et leur vie après avec les questions et la culpabilité d'être vivants.

Mauvignier, né cinq ans après les Accords d’Evian, a su dire avec réalisme et pudeur cette réalité-là. Dans une interview accordée à Nelly Kaprièlian pour Les Inrockuptibles, il explique que ce qui l’a intéressé, ce n’était pas de faire « un roman sur les bons et les mauvais mais de mettre les hommes en situation. » Grand admirateur de Dostoïevski, inspiré par les cinéastes américains qui ont su « mettre en scène un rapport frontal à la violence plus que l’histoire de la guerre », après avoir lu les avants-gardes littéraires et avoir eu quelques hésitations, l’auteur s’est résolu à « revenir au roman » et « à quelque chose qui cogne ». Cette « sensation d’être du mauvais côté, cette guerre perdue, cette guerre de trop », il a voulu en révéler les non-dits, « pour [les] dire, pas pour [les] réparer […] le roman peut montrer les manques mais il ne s’agit jamais pour lui de donner des réponses. »

Par le biais d’une langue étonnamment inventive, à mi-chemin entre l’oral et l’écrit, qui questionne, répète, ressasse, hésite, reprend, grâce à l’emploi du style indirect libre, par le moyen du « et » indéfiniment relancé, Mauvignier cherche à donner la parole à tous ceux qui, comme Bernard, en furent privés à cause de la souffrance, de la honte et de l’humiliation. Les relais de narration, la multiplicité des points de vue confèrent au récit une ampleur magistrale d’une grande émotion. Commencé à Toulouse, poursuivi à Berlin, achevé à Rome, ce roman a exigé beaucoup de son auteur :  « Je pense n’avoir jamais retravaillé un livre comme je l’ai fait pour celui-ci, parce qu’il fallait un rythme, une densité très particulière et forte, il fallait qu’on ne lâche pas le livre dès qu’on l’a en mains, et j’ai travaillé dans ce sens. »

Et effectivement, c’est un roman qui vous « prend aux tripes » et la fin en est magnifique. C'est la partie IV, intitulée Matin. On y retrouve Rabut, qui ne "voi[t] plus un mètre d'avenir" devant lui, qui pleure la nuit et ne cesse de penser à Bernard, devenu leur "histoire à tous les deux", "cette histoire, qu'on ne sait pas ce que c'est qu'une histoire tant qu'on n'a pas soulevé celles qui sont dessous et qui sont les seules à compter, comme les fantômes, nos fantômes qui s'accumulent et forment les pierres d'une maison dans laquelle on s'enferme tout seul [...]." Après avoir décidé qu'il n'irait pas avec les autres au commissariat témoigner contre Feu-de-Bois dans l'affaire Chefraoui, il s'en va en voiture. Celle-ci glisse sur une plaque de verglas et verse dans le fossé.
Dans le calme d’un paysage de neige, les vingt-huit mois passé en Algérie lui reviennent en plein cœur. Il évoque le rêve avorté de Bernard, l’exode des pieds-noirs, « la rage au ventre, la mort dans l’âme », la liesse des Algériens, les youyous des femmes, le drapeau algérien partout, l’incrédulité des harkis abandonnés, frappés à coups de crosse pour qu’ils ne montent pas dans les camions, les derniers attentats de l’OAS. Il éprouve alors le désir de retourner dans cette Algérie dont il voudrait vérifier l'existence et il se demande « si l’on peut commencer à vivre quand on sait que c’est trop tard ».


Jeudi  21 janvier 2010

 

                                                               Mauvignier-Laurent.jpg

 

 

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Published by Catheau - dans Lectures
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