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20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 18:40

 

 mrs-dalloway.jpg

Laura (Julianne Moore) lisant Mrs Dalloway,

dans le film de Stephen Daldry, The Hours (2003)

 

 

J’avais lu il y a longtemps Mrs Dalloway (1925) de Virginia Woolf. Je me souvenais d’une femme du monde qui sortait le matin afin d’acheter des fleurs dans Londres pour une réception prévue le soir. Il me semble que je n’avais même pas terminé ma lecture et que j’avais abandonné en chemin la pauvre Clarissa. C’est pour mon groupe de lecture que j’ai eu envie de (re)lire et de présenter ce roman, tout en me demandant comment j’avais pu passer à côté de cette œuvre majeure de la littérature anglaise.

En effet, quand on fait l’effort de se plonger dans la phrase de Virginia Woolf, quand on en découvre le rythme intérieur (un peu comme pour Proust, qu’elle précède pourtant), le charme agit et l’on est surpris par tout ce qu’apporte – stylistiquement et émotionnellement – cette écriture résolument novatrice. Rejetant la tradition réaliste victorienne, réduisant à un degré zéro de l’histoire action et événements, transformant la conscience focale  des personnages en matériau narratif, l’écrivain anglais propose « une littérature de l’espace intérieur », qui privilégie « la texture à la structure ». Mais ce qui m’a surtout passionnée dans cette œuvre, c’est la manière dont Woolf  se sert de cette écriture pour s’attaquer aux préjugés de l’époque de l’après-guerre et remettre en cause une vision stéréotypée de la femme. Catherine Bernard, dans son ouvrage Catherine Bernard commente Mrs Dalloway de Virginia Woolf, fait des remarques très pénétrantes à ce sujet et dont je voudrais me faire l’écho.

Pour appréhender le roman et sans tomber dans les travers d’une lecture biographique, on ne niera pas l’empreinte d’une éducation marquée par de nombreux deuils familiaux, à l’origine des troubles psychiques de Woolf. On ne mésestimera pas non plus l’influence, tout autant intellectuelle que tyrannique, de son père Leslie Stephen. Mais si les filles de la famille, Vanessa et Virginia, ont accès à la bibliothèque paternelle, ce sont les fils qui vont à Cambridge ! On sait aussi que c’est sa participation au célèbre groupe de Bloomsbury, creuset des idées avant-gardistes du temps, qui permit sans doute à Woolf d’entrer en écriture.

Par ailleurs, Mrs Dalloway ne saurait se comprendre si l’on omet de dire qu’en parallèle l’auteur fait œuvre d’essayiste. Dans Le commun des lecteurs, elle révèle son aspiration à une écriture totale ; avec Mr Bennett et Mrs Brown (1924) elle oppose les édouardiens (Bennett, Galsworthy) et les géorgiens novateurs (Forster, Lawrence, Eliot, Joyce) et propose une approche moderniste de la notion de personnage ; avec Le pont étroit de l’art (1927), elle aspire à l’invention d’ « une forme hybride, instable, en mouvement, à l’image de la réalité moderne, violente et rétive à toute systématisation » ; enfin, avec Une chambre à soi (1928), un essai majeur, elle rêve à l’écrivain idéal, qui serait androgyne, à l’image de l’esprit de Shakespeare, tout à la fois masculin et féminin.

On sait que la maturation de Mrs Dalloway fut longue, jalonnée par plusieurs textes, et dura dix ans. Dans La traversée des apparences (1915), Clarissa y est personnage secondaire. Pourtant, la carte de visite du couple qu’elle forme avec son époux Richard, « Mr and Mrs Dalloway, 23 Browne Street, Mayfair » est déjà révélatrice de ce qu’elle sera dans le roman : « Non plus même Clarissa, c’est là Mrs Richard Dalloway ». Dans la nouvelle intitulée Mrs Dalloway dans Bond Street (1923), le personnage prend de l’ampleur. Si l’héroïne ne va pas encore acheter des fleurs mais des gants, on trouve déjà la tension entre le temps subjectif de la conscience et le temps officiel ponctué par Big Ben, élément qui sera essentiel dans le roman.

C’est donc en écrivant ce texte que Woolf conçoit l’idée d’une œuvre construite autour de ce personnage féminin. En octobre 1922, son Journal révèle qu’elle a déjà imaginé d’en faire « une étude de la folie et du suicide ». Le personnage de Septimus Warren Smith, présent dans une autre nouvelle, Le Premier Ministre, est le personnage qu’elle choisira pour porter la dimension sacrificielle du roman. Alors que c’est Clarissa qui devait à l’origine se suicider ou mourir à la fin de sa réception, c’est finalement à Septimus que la mort sera dévolue. Infléchissement capital dans cette structure symétrique qui ne s’est pas imposée d’emblée à l’écrivain.

Un dernier élément essentiel dans la genèse du roman est la découverte du « procédé de sape » qui donne l’occasion à Woolf de pratiquer les « retours amont ». Dans son Journal, le 15 octobre 1923, elle écrit : « Il m’a fallu une année de tâtonnements pour découvrir ce que j’appelle mon procédé de sape, qui me permet de raconter le passé par fragments, quand j’en ai besoin. » Innovation stylistique majeure et pourtant on connaît l’angoisse qui la saisissait toujours à la fin de l’écriture d’une œuvre. En janvier 1925, Leonard Woolf, son mari, la rassurera en lui disant que Mrs Dalloway est ce qu’elle « a fait de mieux ».

Un des aspects passionnants du roman est ainsi la manière dont Woolf parvient, grâce à l’association étroite entre présent et passé, à restituer le temps vécu par les personnages. C’est le philosophe Paul Ricœur qui a remarquablement analysé le thème du temps dans l’œuvre (Temps et Récit, 1983).  Il y interroge le lien entre ce qu’il appelle le « temps monumental » - celui que sonne Big Ben et celui que rappellent les statues des grands hommes - et le temps subjectif des personnages. Il met en lumière la manière dont le courant de conscience circule entre les nombreuses intériorités, formant un temps « en réseau ». Par le biais de cette étude sur le temps woolfien, il révèle comment l’ « obscur souffle de vénération » qui passe sur Bond Street est en fait un souffle de mort, symbolisant la décadence de l’Empire.

Plusieurs personnages, Hugh Whitbread, Sir William Bradshaw, Lady Bruton, Miss Kilman, participent aussi de cette entreprise de démolition. Ces piliers de l’ordre britannique apparaissent comme les tenants d’un ordre conservateur, « de marbre », comme celui des effigies noires de Whitehall. Chacun à sa manière se fait le chantre d’une Angleterre imbue de ses traditions, en proie à l’esprit de système, que ce soit celui du nationalisme, de la médecine officielle ou encore de la religion établie. Tous, ils sont partie prenante dans l’entreprise sceptique de Woolf.

C’est Clarissa Dalloway et Septimus Warren Smith qui seront surtout les porte-parole du discours subversif de l’auteur. A travers eux, elle s’insurge contre le statut des femmes soumises au mythe de l’éternel féminin et contre celui des victimes de la guerre réduites à la folie.

« To kill the angel in the house » est la métaphore de l’émancipation féminine choisie par Woolf dans une de ses conférences en 1931. C’est bien ce qu’elle fait déjà dans le roman en donnant à Clarissa des qualités proprement féminines marquées au sceau de l’ambiguïté. Le lexique floral, souvent convoqué, est révélateur à cet égard : Peter Walsh compare les femmes à « ces fleurs que la tante Helena de Clarissa pressait entre deux feuilles de buvard gris avec un Littré dessus »…

Si Clarissa est associée à la lumière par son prénom, elle l’est aussi, souvent, à la lune « blafarde ». Si Clarissa est celle qui entre en relation avec les autres, elle est pourtant encore comparée à une religieuse « qui fait retraite ». Et quand Peter Walsh, l’amoureux d’autrefois, la retrouve, « elle est là à raccommoder sa robe […] Elle est restée assise là pendant tout le temps que j’étais en Inde ; à raccommoder sa robe. » Image conventionnelle d’une Pénélope éternelle.

L’ambivalence du personnage de Clarissa est aussi perceptible dans l’image de la « parfaite hôtesse » qui se tient en haut de l’escalier les soirs de réception. N’est-elle pas celle qui préside à l’harmonie des relations sociales, qui fait perdurer des rites mondains immuables ? Dans le même temps, ce rôle la contraint à se tenir en retrait et la condamne à une forme de solitude et d’ignorance : « Elle ignorait tout des problèmes sociaux. »

C’est l’évocation de Sally Seton, l’amie d’autrefois, qui ouvre une brèche  dans le personnage de la bourgeoise snob qu’est Clarissa. « La sauvage, l’audacieuse, la romantique Sally » est celle qui avait converti son amie aux idées du socialiste William Morris, défendu l’abolition de la propriété et la cause des femmes. Autrefois, à Bourton, on l’avait surprise nue dans le couloir ! Le baiser passionné que Sally donnera à Clarissa est soudain « gonflé de quelque signification extraordinaire » et se trouve métaphorisé dans l’image de l’allumette que Clarissa voit brûler dans un crocus. N’oublions pas que l’on est à une époque où le désir n’a pas voix au chapitre. C’est le vers de la Cymbeline de Shakespeare – « Ne crains plus la chaleur du soleil » - que se répètent et Clarissa et Septimus - qui dit cette aspiration à une sexualité libérée des interdits.

Septimus, l’ancien combattant de la Grande Guerre, est en effet l’autre voix dissidente que le lecteur est amené à décrypter. Victime du shell shock à la faveur de la mort de son ami très aimé Evans, il a refoulé au plus profond de lui-même la douleur de sa perte. De plus, la société des années vingt a oublié « ces milliers de pauvres types […] qu’on avait mis au trou et à qui on ne pensait déjà plus ». En proie à de terribles visions, il est donc condamné à la folie et, à terme, à la mort.

De plus, il représente l’écrivain incompris – ne ressemble-t-il pas à Keats ? -  réduit à écrire des odes au temps, à tracer des dessins inintelligibles, à se livrer à des conversations avec Shakespeare, à envoyer des messages d’outre-tombe à Evans, à entendre les oiseaux chanter en grec. En dépit de l’amour de son épouse Lucrezia, il est condamné au silence et rien ne le sauvera du suicide. Sa folie – échappatoire -  est bien le signe de son opposition aux impératifs de la société qui veut faire de lui un héros : « Qu’il fallait, qu’il fallait, pourquoi toujours « il faut » ? »

Ces deux personnages en miroir – qui condensent par ailleurs nombre des éléments de la propre maladie de Woolf – sont ainsi les porte voix remarquables de l’auteur. S’ils ne se rencontrent jamais, ils sont pourtant de la même famille. C’est au cours de la réception de Clarissa que celle-ci apprend la mort  de Septimus. Au cours de cette « cérémonie secrète », la jeune femme se sent mystérieusement en empathie avec lui et comprend intuitivement qu’ « il y avait dans la mort une étreinte ».

A travers ces deux très beaux personnages gémellaires, Virginia Woolf fait donc entendre une parole vibrante et subversive que le lecteur est amené à découvrir entre les lignes. Avec eux, et de manière poignante, Woolf donne la parole à tous ceux que la société musèle et rejette. Ce faisant, Mrs Dalloway est bien l’expression de cette « prose dissidente », ainsi que la qualifie Augustin Trapenard.

 

 

 


 

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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 14:26

 gmcginniswuthering

Illustration de Robert Mc Ginnis (1926) pour Wuthering Heights

 

Nombreuses sont les lectrices qui, adolescentes, ont lu avec passion Wuthering Heights d’Emily Brontë et ont été fascinées par Heathcliff et par son amour pour Catherine Earnshaw. Comme elles, je n’ai pas oublié ce que Catherine dit à sa nourrice de celui qu’elle aime : « … il est plus moi-même que je ne le suis. De quoi que soient faites nos âmes, la  sienne et la mienne sont pareilles… » (p. 124), et un peu plus loin : « Nelly, je suis Heathcliff. Il est toujours, toujours dans mon esprit ; non comme un plaisir […] mais comme mon propre être. » (p. 126). Après leur mort, ces amants mythiques inoubliables ne reviennent-ils pas hanter en couple les Hauts, ainsi que le raconte un petit pâtre (p. 446) ?

Wuthering- cahy et H

Cathy Earnshaw (Merle Oberon) et Heathcliff (Laurence Olivier),

dans Wuthering Heights, de William Wyler (1939)

Or, quand on relit ce roman plus de quarante ans après, on est frappé par la violence de l’œuvre et sa sauvagerie. Avec Heathcliff, ce bohémien sans nom patronymique, venu d’ailleurs, dont la rage d’aimer se métamorphose en rage de détruire, la cruauté et le sadisme atteignent des sommets. Il épouse Isabelle Linton alors qu’il ne l’aime pas et la maltraite ; il tient en son pouvoir Hindley  Earnshaw qui meurt des suites d’une rixe avec lui ; il en vient à laisser mourir son propre fils Linton, « ce petit drôle », en refusant d’appeler un médecin ; il emploie tous les moyens pour réduire Hareton Earnshaw à l’état de rustre. Nelly Dean, un des narrateurs, le compare ainsi à une « bête malfaisante […] attendant le moment de bondir et de détruire » (p. 159).

wh-heathcliff.jpgHeathcliff (Laurence Olivier), dans l'adaptation de William Wyler (1939)

Comme dans le roman gothique, Heathcliff apparaît tel un vampire lorsqu’il s’écrie à propos de la relation entre Catherine et Linton : « Dès le moment qu’elle [Catherine] aurait cessé de lui porter intérêt, je lui aurais arraché le cœur et j’aurais bu son sang ! » (p. 211). Lockwood, le premier des narrateurs, décrit ainsi Heathcliff, alors que celui-ci brave toutes les interdictions pour revoir Catherine : « Ses cheveux et ses vêtements étaient blancs de neige et ses dents aiguës de cannibale, qui se montraient sous l’effet du froid et de la rage, brillaient dans l’obscurité." (p. 246). Nelly Dean se demande à la fin du roman  s’il est « une goule ou un vampire » (p. 437). Il est question aussi du pouvoir hypnotique de son « regard de basilic ».  Et, lors d’une dispute avec Isabelle, après l’avoir « jeté[e]hors de la pièce, Heathcliff murmure : « Je suis sans pitié ! Je suis sans pitié ! Plus les vers se tordent, plus grande est mon envie de leur écraser les entrailles ! C’est comme une rage de dents morale, et je broie avec d’autant plus d’énergie que la douleur est plus vive. » (p. 216). Parlant de Catherine Linton et de Linton son propre fils, ne va-t-il pas jusqu’à oser affirmer : « Si j’étais dans un pays où les lois fussent moins strictes et les goût moins raffinés, je m’offrirais une lente vivisection de ces deux êtres comme amusement d’une soirée » (p. 362) ? Sa vengeance se fait nécrophile. Il la perpétue jusque dans la tombe puisqu’il soudoie le fossoyeur pour ouvrir un côté du cercueil de Catherine Earnshaw du côté où lui-même sera enterré et non du côté de son époux (p. 385).

La tonalité fantastique de ce roman se manifeste par la voix de Catherine Linton qu'entend Lockwood au chapitre III et par de nombreux détails inquiétants. On sait notamment que Catherine hantera Heathcliff pendant dix-huit ans. François Angelier dit qu’Emily Brontë, avec cette œuvre de vent et de neige,  a su « rendre à la nuit sa puissance oraculaire et incantatoire ». Quant à l’essayiste George H. Lewes, il a été frappé par la puissance créatrice d’Emily Brontë, cette « bête fauve », ainsi qu’il la surnomme !

Michel Mohrt, dans sa préface à l’édition du Livre de Poche insiste particulièrement sur cette influence du roman noir. Il explique pourtant comment Emily Brontë, si elle a repris les poncifs du genre, a su excellemment les transformer. « Elle est entrée dans des lieux communs, pour les « faire vrai [s] », ce qui est, selon Alain, la définition du génie », explique-t-il. Elle a notamment savamment orchestré le principe de clôture et d’enfermement en faisant du bâtiment primitif de Wuthering Heights une prison-labyrinthe, gardée par des chiens, et aussi une prison des âmes. Elle a donné une portée symbolique aux deux lieux principaux en opposant les Hauts et la vallée de Trushcross Grange. Avec Emily Brontë, le paradis est dans la vallée, l'enfer se tient sur les hauteurs, faisant ainsi du décor de cette œuvre  l’illustration parfaite du roman noir, tel que le définit François Angelier : « Une nature violente avec ses décors de bois épais et ténébreux, ses monts escarpés et ses vals sans retour ; des récits où de sombres inconnus cachent un lourd passé dans les ténèbres glacées d’un castel funèbre ; romans où de frêles héroïnes interrogent la nuit à la vacillante clarté d’une chandelle ; nuits fouettées par la fureur des torches, le hennissement des attelages égarés, les cris des séquestrés. » On sait aussi combien Emily Brontë était attachée de façon quasi mystique au paysage des « moors » qui ont façonné sa personnalité. Ils sont pour elle synonyme et de liberté et de désespoir.

A la lecture de ce roman paroxystique, on ne peut que s’interroger sur les mystères de la création littéraire. Comment cette jeune fille, dont l’univers fut confiné au presbytère paternel de Haworth, a-t-elle pu écrire cette œuvre de « bruit et de fureur » ? Certes, elle fut bien l’ « objet d’une malédiction privilégiée » : orpheline, elle perdit sa mère à trois ans et deux sœurs aînées dans son enfance ; sœur souffrante, elle fut le témoin horrifié des crises de son frère Branwell, alcoolique et opiomane ; « cendrillon volontaire », elle vécut dans une grande solitude, comparable à celle de ses héroïnes. Certes, son imagination fut stimulée par les jeux de rôle partagés avec Charlotte, Ann et Branwell et la création des Chroniques de Gondal, leur monde imaginaire ; elle fut bercée par les lectures de la Bible, du Blackwood Edimburgh’s Magazine, les œuvres noires de Byron, les toiles de Blake et de John Martin. Mrs Dean ne lui ressemble-t-elle pas lorsqu’elle dit à Lockwood : « Il n’y a pas dans cette bibliothèque un livre que je n’aie ouvert et même dont je n’aie tiré quelque chose » ?

Mais cela suffit-il à expliquer cette prescience du monde du Mal, la description hallucinée de cette contamination du Mal qui gangrène ses personnages ? Peut-être faut-il se dire que c’est en elle seule qu’elle a puisé tout cela, que c’est dans sa longue solitude, dans le seul drame d’exister qu’elle a trouvé la vérité de l’amour et de la mort. Charlotte Brontë, dans la préface à l’édition de 1850 de Wuthering Heights, n’écrivait-elle pas : « Elle a sculpté ses personnages d’un âpre ciseau et sans aucun autre modèle que la lumière de ses méditations » ? Avec ce roman inclassable, Emily Brontë signerait là un grand livre métaphysique, sans doute au-delà du Bien et du Mal.

On reconnaîtra cependant qu’après la mort de Heathcliff, les forces du Mal s'épuisent, le domaine se restructure, la nature se pacifie, le normal émerge à nouveau, les morts laissent la place aux vivants. Lockwood, de retour à Trushcross Grange, ne dit-il pas (et ce sont les dernières lignes de l’œuvre) : « … je regardais les papillons de nuit qui voltigeaient au milieu de la bruyère et des campanules, j’écoutais la brise légère qui agitait l’herbe, et je me demandais comment quelqu’un pouvait imaginer que ceux qui dormaient dans cette terre tranquille eussent un sommeil troublé. «  (p. 447).

Roman de la démesure, roman romantique et victorien, tout à la fois naïf et pénétrant, roman sado-masochiste, roman gothique, mais roman à l’épilogue surprenant de douceur, Wuthering Heights est tout cela à la fois. Il correspond bien, ce me semble, à ce qu’en disait Charlotte Brontë qui soulignait combien chaque page en était chargée d’une  « espèce d’électricité morale ».

 Wuthering Heights cast

Sources : 

Les Hauts de Hurlevent, Livre de Poche n°105, Préface de Michel Mohrt. Les pages font référence à cette édition.

L'ange du bizarre, Le romantisme noir, de Goya à Max Ernst, Beaux-Arts, Hors-Série.

Exposé de Catherine Bouhey sur Wutherine Heights.


 

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22 octobre 2012 1 22 /10 /octobre /2012 15:00

 nicolas-antoine-taunay-triomphe-de-la-guillotine

Le triomphe de la guillotine, Nicolas-Antoine Taunay

 

Dans Une rencontre de Milan Kundera, l’écrivain  consacre son chapitre III, intitulé « Les listes noires ou divertimento en hommage à Anatole France », à ce républicain socialiste et humaniste, victime d’un long purgatoire. Il y évoque celui dont le successeur à l’Académie française, Paul Valéry, ne fit l’éloge qu’avec une ostensible réserve, celui dont Aragon disait : « Il ne faut plus que, mort, cet homme fasse de la poussière ! » Un rejet qui étonne contre un homme qui sut prendre parti pour Dreyfus, qualifiant le « J’accuse » de Zola de « moment de la conscience humaine ».

Peut-être faut-il en trouver la raison dans l’incompréhension suscitée par son roman historique Les Dieux ont soif, dans les rangs de la gauche, qui se demanda comment cet anticlérical avait pu se métamorphoser en antirévolutionnaire. C’était bien évidemment un contresens de lecture pour un écrivain qui avait dit : « J’aime la Révolution parce que nous en sortons, et j’aime l’ancienne France parce que la Révolution en est sortie. »

Marqué par la couleur rouge (« Les dieux ont soif de sang », avait-dit Camille Desmoulins), ce roman, publié d’abord en feuilleton dans La Revue de Paris, du 15 octobre 1911 au 15 janvier 1912, puis en volume chez Calmann-Lévy en 1912, se veut une œuvre de démythification. Narrant des événements qui se passent de mai 1793 à la fin juillet 1794 (11 thermidor, an II), il raconte l’histoire d’Evariste Gamelin, un peintre raté, qui devient juré au Tribunal révolutionnaire. Faisant « taire ses sentiments dans l’intérêt supérieur de l’humanité », persuadé d’être un pur, cet austère à « l’irrémédiable chasteté » met en pratique jusqu’au fanatisme la devise des révolutionnaires inscrite au-dessus de la porte de l’église des Barnabites devenue siège de l’assemblée générale de la section : « Liberté, Egalité, Fraternité ou la Mort. »Et l’on pourrait dire de lui ce qui fut dit de Robespierre l’Incorruptible : « Il est vertueux : il sera terrible. »

Il condamnera ainsi à la guillotine le sceptique et tolérant ci-devant Brotteaux des Ilettes, le prêtre réfractaire Louis de Longuemare, Athénaïs la prostituée au grand cœur, Maubel qu’il croit avoir été l’amant de sa maîtresse Elodie Blaise, Fortuné de Chassagne, aimé de sa sœur Julie, Mme de Rochemaure qui aura intrigué pour faire de lui un juré au Tribunal révolutionnaire. Quant à lui, il sera emporté dans la tourmente qui abattra Robespierre.

Piètre personnage en fait que cet Evariste Gamelin, au visage de Minerve, opportuniste et fanatique, qui n’a que l’audace des faibles. Alors que sa sœur Julie présente d’incontestables caractères de volonté et de courage, il est d’une certaine manière un personnage féminin faible, et le jouet du destin. (Son prénom Ev-ariste est d’ailleurs révélateur à cet égard, associant Eve, la pécheresse, à Oreste, le meurtrier poursuivi par les Erynies.) C’est Elodie Blaise qui lui déclare son amour et c’est Mme de Rochemaure qui s’entremet pour lui. Ballotté au gré des événements, il n’est qu’un être « ordinaire qui se croit extraordinaire ».

Et pourtant, l’on comprend qu’il aurait pu devenir un véritable artiste s’il ne s’était pas aventuré dans un art au service du pouvoir : ne crée-t-il pas des jeux de cartes à l’effigie des dirigeants révolutionnaires ? Dans la toile qu’il laisse inachevée, l’œuvre de sa vie, Oreste consolé par sa sœur, transparaît un art qui aurait pu être autre chose qu’un art officiel et pompier. Ce tableau est d’ailleurs une des clés du roman puisqu’il associe les thèmes de la famille, de l’inceste, du meurtre, de la culpabilité.

Kundera a très justement fait remarquer qu’avec cet anti-héros, Anatole France pénètre le mystère des bourreaux. Avec Gamelin, qui s’occupe bien de sa mère, qui distribue son pain à une pauvre femme, on comprend que « les bourreaux sont des hommes normaux », comme étaient des hommes ordinaires les nazis qui officiaient dans les camps d’extermination et fêtaient sereinement Noël avec leur famille.  En 1891, France avait déjà écrit : « Les hommes de 1793 furent dans une situation horrible. Ils furent surpris, lancés dans une formidable explosion : ils n’étaient que des hommes. »

C’est d’ailleurs une des autres réussites du roman que de nous faire vivre cette période historique tragique en nous donnant à voir le quotidien de personnages banals. Les queues interminables pour obtenir du pain, les difficultés des petits artisans, le déroulement précis de ces procès rigoureusement formels mais où le sort des accusés est joué d’avance, Anatole France a l’art de recréer l’atmosphère et la mentalité de cette époque.

A cet égard, on soulignera que Kundera admirait particulièrement le chapitre X, à l’exact milieu du roman, qui relate la partie de campagne au cours de laquelle se délassent les personnages. Il y voyait « une ampoule allumée », illustrant ce désir de vivre et d’aimer malgré les horreurs. Avec le personnage d’Elodie Blaise, Anatole France approfondira cette idée qui lui tient à cœur, à savoir que la vie dévore la vie et que le propre des vivants est d’avant tout d’oublier les morts. Ainsi, à la fin de l’œuvre, la maîtresse d’Evariste tiendra à son nouvel amant Desmahis exactement les mêmes propos que ceux dont elle entretenait le peintre avant sa mort.

Peut-être est ce une des raisons pour lesquelles ce roman marqué au sceau de l’ironie tragique ne fut pas compris. Ne fait-il pas d’une certaine manière la critique des idéaux utopistes ? Ne met-il pas en garde contre les idéologies mortifères ? Le personnage de Brotteaux des Ilettes, sceptique convaincu, grand lecteur de Lucrèce, ne peut en effet manquer d’apparaître comme le porte-parole d’Anatole France. Pour lui, le Dieu que la Révolution a mis à bas et l’Etre suprême, c’est tout un.

Ainsi, on ne saurait que conseiller de lire ou de relire cet ouvrage trop longtemps délaissé. On y apprend que les hommes deviennent cruels et féroces quand ils sont persuadés de détenir la Vérité, au risque d’être « dévorés par l’Histoire », comme l’est Evariste Gamelin.

 

Sources :

Les Dieux ont soif, Anatole France, Préface de Daniel Leuwers, GF Flammarion

« A. France / P. Michon : relire Les Dieux ont soif à la lumière des Onze », Annie Mavrakis

Dictionnaire des Œuvres de tous les temps et de tous les pays, Tome II, Robert Laffont, pp. 350-351

 

 

 

 

 

 

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 17:05

Femelles.jpg

 

Dans son émission, Carnets de Route, débutée le 20 octobre 2011, François Busnel est allé jusqu’en avril 2012 à la rencontre des écrivains américains contemporains. C’est ainsi que le 27 janvier 2012, à Princeton, à deux pas de la prestigieuse université où elle enseigne, Joyce Carol Oates, la « wonder woman de la littérature américaine », lui a accordé un entretien passionnant. En 40 ans, avec plus de 115 livres, 55 romans, plus de 400 nouvelles, un dizaine d’essais, 8 livres de poésie, elle est devenue un des écrivains les plus discutés et les plus controversés de sa génération.

Dans son œuvre protéiforme, elle met en scène des personnages torturés, ambigus, névrosés aux prises avec les dysfonctionnements de la famille et du couple. Derrière des apparences sages, se dessinent des adolescents criminels, des enfants martyrisés, des pères bourreaux, des tueurs en série, des violeurs, des kidnappeurs, des terroristes.

Dans cette conversation, Joyce Carol Oates a expliqué comment les points de départ de ses romans ou de ses nouvelles sont souvent des faits divers survenus dans l’histoire de l’Amérique. Selon elle, faire l’anatomie d’un crime permet d’entrer un peu plus avant dans l’âme américaine, le crime et le mystère étant au cœur de toute expérience humaine. Chez les Grecs, dans les grands drames élisabéthains, dit-elle, le sujet est toujours le crime. Qu’il soit passionnel ou ignoble, que ce soit le comportement moral qui soit criminel, l’écrivain a le sentiment qu’en exprimer le mystère, c’est se plonger dans l’envers de la société et comprendre plus profondément la nature humaine.

Quand j’ai vu cette émission, j’étais en train de lire son recueil de nouvelles intitulé Les Femelles. Ses remarques sont ainsi venues à point corroborer l’impression éprouvée à la lecture de cet ouvrage. Le titre originel est The Female of the Species, sorte d’intitulé générique, qui mettrait en relief l’essence de la femme. Dans ces neuf nouvelles, il s’agit de partir en quête, non de la mère, mais bien plutôt que celle qu’habite une violence inconnue, celle d’Eros et de Thanatos.

Ce sont souvent de très jeunes femmes, à la maturité fragile. Ainsi, dans la première nouvelle, « Avec l’aide de Dieu », on fait la connaissance de Lucretia, la jeune femme adolescente amoureuse du très jaloux Lucas Pitman, le shérif adjoint du comté de Saint-Lawrence, assaillie par des coups de fil anonymes. Bien qu’elle se persuade que son époux ne lui « fait pas peur », elle devra tirer sur lui pour échapper à un sentiment irrationnel.

Quant à Mme G., épouse « superficielle et vaniteuse », elle « cherch[e ] son âme » sur Madison Avenue. Elle la retrouvera peut-être tragiquement dans la réserve ensanglantée d’un des magasins qu’elle a inlassablement fréquentés.(« Madison au guignol »).

Dans ce recueil, on rencontre aussi des mères, comme Christine, la mère aimante de Céci. Dans « Faim », amoureuse d’un homme qu’elle sait dangereux, elle ira pourtant jusqu’au bout de la plage déserte de Cape Cod avec Curver son mari, un pistolet calibre .42, dissimulé dans sa poche.

Les petites filles elles-mêmes ne sont pas plus épargnées par la plume de l’écrivain. « Banshee », négligée par sa mère, se promène dangereusement sur les toits par temps de grand vent avec son petit frère, bébé entre ses bras. Dans « Poupée : une ballade du Mississipi », sans doute la nouvelle la plus horrible, la petite lolita qui se prostitue pour faire vivre son beau-père, M. Early,  se vengera à sa manière :

« Tu vois, pa-pa, ce que tu m’as fait faire.

Mieux vaut eux que moi, petite. » 

« Obsession » met en scène une petite fille dont le père est mystérieusement « M-O-R-T » ainsi que le lui répète Calvin, l’amant de sa mère. Terrifiée, elle entend des cris de lapin dans la cave où ne demeurent plus que de vieilles cages. C’est ici l’occasion de réfléchir sur le sens de la vie : « Mon cœur se serre ; dans chaque cage un lapin est pris au piège. Pourtant, c’est parfaitement logique, je m’en rendrai compte tout au long de ma vie : dans chaque cage, un prisonnier. »

Dans « Dis-moi que tu me pardonnes », à travers les récits croisés d’une mère et de sa fille, on apprendra ce qui s’est passé il y a quarante ans, à l’Old Eagle House Tavern, dont « la vieille enseigne fanée représentait un aigle en vol, ailes déployées, serres prêtes à saisir leur proie ». Telle Mary, proie féminine du hasard : « On ne peut rien faire avec des dés, à part « les lancer » ».

Et s’il est des anges dans ce livre, ils ne sont certes pas conformes à l’idée qu’on s’en fait habituellement. L’ « Ange de colère » sera Gilead l’épileptique, celui qui suit Katrina la mal-aimée et qui finira par tuer avec un démonte-pneu l’homme qui avait voulu la faire avorter.

Quant à l’ « Ange de miséricorde », il prend les traits d’Agnès O’Dwyer, une infirmière qui euthanasie ses patients : « C’est quelque chose qui arrive ? C’est le Bien, chassant le Mal. J’apporte la miséricorde à ceux qui souffrent. JE SUIS LA MISERICORDE. » Ce dernier récit fait alterner habilement la parole de R., une jeune infirmière qui apprend l’existence de cette collègue secourable.

Joyce Carol Oates a l’art de nous entraîner avec elle là où l’on ne voudrait pas aller. Ses nouvelles débutent en effet souvent dans un quotidien banal qui dérape au moment où l’on ne s’y attend pas. Ses créatures au visage d’anges portent en elles un Mal originel qui ne demande qu’à s’exprimer. L’inventivité dont l’écrivain américain fait preuve dans la construction de ses textes,  l’alternance des voix de certains récits, les monologues intérieurs, sont au service de la complexité d’une âme humaine dont elle cherche sans relâche à sonder le mystère.

Avec François Busnel, évoquant les écrivains femmes désormais acceptées, Joyce Carol Oates souligne sa grande admiration pour Toni Morrison. « Elle écrit sur le mal, ou plus précisément l’innocence qui découvre soudain le mal. Elle confronte la part civile de l’être humain à sa part de sauvagerie. » Définition d’une écriture qui est aussi la sienne.

 

 

Sources :

Les Carnets de route de François Busnel, La Grande Librairie, 27 janvier 2012, France 5, 20h 35

 

 

 


 

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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 11:27

Romanès

      Alexandre Romanès et sa chèvre

 

Le père d’Alexandre Romanès disait :

« Etre gitan [prononcez « gitane »], c’est n’être dans rien :

ni dans le sport ni dans la mode,

ni dans le spectacle, ni dans la politique

et la réussite sociale n’a pas de sens pour nous. »

Et dans son troisième livre, Un peuple de promeneurs, le poète et directeur de cirque Alexandre Romanès, mari de Délia la Lovari, qui fut dompteur chez Firmin Bouglione (issu de cette famille, il changea son nom pour le patronyme issu de Rom, l’homme), spécialiste de l’échelle libre, ami de Jean Genet et de Christian Bobin, décline cet espace en creux, ce no man’s land du monde gitan.

Le gitan n’est dans rien au sens propre car il n’a pas de maison. Et lorsque Ceauşescu contraignit les Tziganes à demeurer dans des appartements, ils y mirent leurs chevaux et continuèrent à habiter dehors. Par ailleurs, pourquoi voudrait-il être dans la mode ou à la mode alors que pour le père d’Alexandre Romanès toutes leurs femmes « sont belles » ? Ce que corrobore son fils de huit ans, Sorine,  quand il déclare que « ça serait joli s’il n’y avait que des femmes ».

Le gitan est conscient des miroirs aux alouettes tendus par la société.

« Dans ma jeunesse, les imbéciles voulaient être jeunes beaux et riches,

maintenant ils veulent être jeunes beaux riches et célèbres»

reproche une vieille Gitane.

Et un autre vieux Tzigane considère que vouloir être inséré dans la société, c’est  être « poussé par le diable ». Car le pouvoir politique, selon lui encore, n’est qu’ « un fil, tenu par des hommes et des femmes prêts à tout ».

Dans ce merveilleux petit opus, composé de réflexions à brûle-pourpoint, de fragments de conversation, d’anecdotes vivantes et sensibles, Alexandre Romanès nous dit à sa manière, simple et inimitable, la surprenante beauté et la richesse d’un monde si souvent ostracisé.

Grâce à sa plume tout à la fois tendre et acérée, on pénètre dans un univers unique qui n’est pas et ne sera jamais le nôtre. Un univers « où tout ce qui n’est pas donné est perdu », où l’on a la musique dans le sang, où les violoniste « font pleurer les murs », où l’on reconnaît un bûcheron à son parfum d’arbres, où le rêve ancestral perdure, celui d’aller de village en village, sur les routes « dans une verdine, tirée par un cheval, […] avec un ours », où les femmes lisent dans les lignes de la main « jusqu’au coude ».

Alexandre Romanès nous aussi dit aussi sans fioritures la confrontation impossible avec un monde qui rejette ce peuple qu’il ne comprendra jamais. Il y dénonce sans ménagements les interminables histoires de papiers à mettre en règle, un casse-tête permanent qui les rendra « tous fous ». Il décrit cet homme qui « s’arrach[e] les cheveux par poignées, pour des papiers qu’il n’avait pas ». Il souffre lorsqu’il ne peut ramener des enfants, « pour une misérable histoire de papiers […] Si on m’avait marqué au fer rouge comme une bête, je n’aurais pas eu plus mal », déplore-t-il.

Il sait bien que « dans un pays, rien n’est plus visible qu’une minorité » et qu’ « Etre gitan, c’est aller en prison plus vite qu’un autre ». Il évoque les innombrables démêlés avec les maires dans les communes : n’ont-ils pas fait « ce qu’il fallait » pour qu’il n’y ait pas d’espace public qui leur soit réservé ?

Sa lucidité arrache les masques des principes bafoués au quotidien : dans le campement tzigane de Nanterre, sous les lumières de la Grande Arche de la Défense, baptisée « Arche de la Fraternité » :

« […] les enfants marchaient pieds nus l’hiver,

au milieu des rats, pas d’eau ni d’électricité,

et pas toujours quelque chose à manger ».

Et, il raconte que, chez les Gitans, parfois, pour se chauffer, on se dispute pour « avoir le chien dans son lit »…

Rejeté, humilié, mis au ban de la société, intouchable de notre monde occidental, le Gitan en occupe « la dernière place ». Pourtant, dans cet univers « où tout bouge », Alexandre Romanès nous l’assure :

« Mais cette place me plaît,

je n’en voudrais pas d’autre. »

Un livre poétique, émouvant et salutaire.

 

 romanes-2.JPG

      Le cirque Romanès (Photo Cirque Romanès)


 

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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 23:03

 

 fort gardel traveler55 virtualtourist

Fort-Gardel. Les 10 et 11 avril 1913, le capitaine Gabriel Gardel, grand-père de Louis Gardel,

avec cinquante spahis, y arrêta une grosse harka du sultan Ahmoud.

(Photo Virtual tourist)

 

 

Lire Fort-Saganne de Louis Gardel, c’est entrer dans le rêve fracassé des bâtisseurs d’empires. Ce roman se passe en effet entre 1911 et 1915, au moment où les Touaregs qui s’étaient ralliés à la France en 1904 ne répondent plus aux messages et désertent, tandis que le chef sultan Ahmoud prépare une offensive à partir de Ghât, derrière la frontière tripolitaine. Le but pour l’Armée coloniale est alors d’occuper au plus vite le Tassili pour y asseoir sa domination sur les tribus Ajjer. Mais la  Grande Guerre sonnera le glas de l’expansion coloniale.

Le roman est l’histoire d’une jeune lieutenant ariégeois, d’origine paysanne, Charles Saganne. En quinze chapitres, le récit mêle une narration à la troisième personne à des lettres du héros à sa famille et à des pages de son journal. De l’école des enfants de troupe de Saint-Hippolyte-du-Fort aux tranchées de la Grande Guerre, en passant par le désert du Sahara, on suit le destin de cet homme jeune, épris d’aventures, qui connaîtra son heure de gloire à Esseyène, dans la nuit du 10 au 11 avril 1913, en affrontant au cours d’un combat mémorable les troupes rebelles d’Ahmoud. Un fait d’armes qui lui permettra d’entrer dans la légende targuie. Titulaire de la Légion d’honneur à vingt-sept ans, il pourra alors enfin épouser Madeleine de Saint-Ilette, le 2 juillet 1914. Après la mort de son frère Lucien au front, il combattra  lui aussi les Allemands et mourra au lazaret de Hann-Munden, alors que le prêtre lui apprend que sa femme attend un enfant.

Le parcours de cet officier amoureux du désert nous fait rencontrer toute une galerie de personnages hauts en couleurs, que Gardel décrit avec un remarquable art du portrait. Entre les politiques à Paris, « tous ces assis », et les militaires sur le terrain, le fossé est grand. Ainsi le colonel Dubreuilh, qui ambitionne de « devenir le plus jeune général de France », est persuadé que la prise de Ghât est la clé de la paix au Tassili alors que Bertozza, « grand cumuleur de mandats, bruissant comme un bourdon », qui pressent la menace de la guerre, pense que le « temps des aventures est passé.

Dans ce désert, qui peut procurer aussi bien un sentiment de « haute paix » que de « monotonie harassante », Saganne côtoiera le pire comme le meilleur. Les officiers des Affaires indigènes « à la mentalité de ronds-de-cuir », les coloniaux d’Afrique « zèbres qui ont besoin de l’étrille », le maréchal des logis alcoolique Vulpi, « vingt ans de Sahara. Deux fois cassé de son grade », le médecin Courette qui joue du violoncelle sur son chameau, René Hazan, l’interprète juif, qui ressemble à un lettré musulman, le capitaine Flammarin persuadé que même les Arabes qui [les] aiment [les] détestent », le brutal capitaine Baculard d’Arnaud, « gaillard à l’intelligence épaisse ». Aux côté  d’Embareck le « grand raconteur d’histoires », le noble Moussa Ag Amastane, le gentil Sama, il découvrira l’hospitalité, la fierté et le courage des Touaregs.

Il rencontrera aussi Charles de Foucauld, « homme admirable » à « l’humilité terrible », qui lui dira : « Cher monsieur Saganne, que vous le vouliez ou non, vous êtes un chercheur d’absolu ».

Pour moi, en effet, plus qu’une épopée guerrière, ce roman est davantage l’histoire d’un homme miné par une sorte de mal être, par le « taedium éternel, l’ennui [cette] maladie glissée partout, empoisonnant toute joie, entravant toute étude, désespérante ».

L’ennui est en effet « l’ennemi le plus redoutable » du jeune officier, ainsi qu’il l’écrit à son frère Lucien. C’est ce sentiment « accablant » qui, à Djelfa, le centre administratif où il est en garnison, le fait « s’abîmer dans l’inaction jusqu’à la nausée ». Sentiment que réactivent aussi les longues marches dans le désert à dos de chameau où l’on avance « comme dans un cauchemar », les crises de « grinche du Sud » où l’on se dit « qu’aucune cause ne justifie aucun acte », et la liberté de « réaliser toutes [les] fantaisies » dans un univers dont Courette, le médecin, dit qu’il les « rend tous malades ».

C’est un personnage complexe qui interdit à son frère d’épouser la femme qu’il aime et qui portera à jamais la culpabilité du suicide de celle-ci : « Il est coupable, irrémédiablement. Il a fait le mal absolu, celui pour lequel il n’y a ni excuse ni pardon. » C’est encore un amoureux que la journaliste Louise Tissot révélera à lui-même. Et quand il pensera à elle, en évoquant les trois objets qui la lui rappellent, il se dira : « Ces trois objets ont plus d’importance dans mon histoire (ma vraie histoire, celle qui court sous ce que je montre et ce que je fais) que mon entré à Saint-Maixent. » C’est enfin un rêveur qui ne souhaiterait qu’une chose, devenir colon au Maroc : « Une mule, une pioche, une gandoura : du lever au coucher du soleil défricher la terre, creuser le puits, planter. Le soir, se reposer, attentif au soir. Manger quand il a faim, auprès d’une petite fille silencieuse. Approcher le sommeil, y tomber. »

Après la mort de son frère au front, il obtiendra aussi de partir combattre les Allemands. Il dira alors : « Quand il y a trop de morts, je ne vois plus qu’eux. Des milliers de cadavres, c’est monstrueux. » Blessé à mort, comme le Targui Takarit, « il fera, contre tout espoir son devoir d’homme ». Au moment de mourir, ce qu’il revoit, « ce sont les moments vides : les lentes méharées, les attentes, les rêveries près des feux de bivouac ». En cet instant ultime, il considère que « ses exploits[…] ne lui ont rien appris » et que « cet héroïsme contre nature ne lui est d’aucun secours ». Alors qu’il retrouve « amplifiée, cette sensation de basculer vers le sol qu’il éprouvait quand, sous lui, le chameau s’agenouillait pour la halte », il comprend qu’il doit découvrir « un mot qui signifie à la fois « je vous remercie » et « je vous demande pardon ». Il mourra en le prononçant.

Alors, est-il un « formidable héros », ce Saganne, comme le dit la préface de l’édition Points ? L’héroïsme, il en a fait le tour, il en a vu les écueils, celui qui déclare à son ami René Hazan : « Mais tu sais, René, je ne pourrais pas recommencer, même avec l’assurance de la croix au bout, et de Madeleine en prime ! » Frère à sa manière du lieutenant Drogo du Désert des Tartares, autre roman du désert, il comprend sans doute comme lui que toute cette aventure n’a été qu’un « divertissement », avant l’ultime rendez-vous avec la Mort.

 

 

Fort-Saganne, Louis Gardel, Points, 1980

 


 

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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 19:26

 

 Carole-martinez-C-Helie-Gallimard.jpg

 

 

Avec Du domaine des murmures (Prix Goncourt des Lycéens), son second roman après Le cœur cousu, la romancière Carole Martinez poursuit son investigation du monde féminin. Dans cette œuvre, elle met en scène une jeune fille du XII° siècle, Esclarmonde, fille très aimée du seigneur des Murmures, qui règne sur Hautepierre. En 1187, le jour de son mariage avec Lothaire, le fils du seigneur de Montfaucon, se refusant à n’être qu’une matrice pour la descendance de la lignée, elle choisit de renoncer au monde pour lui préférer la réclusion dans une petite chapelle. Rebelle plutôt que véritable mystique, de son « reclusoir » ouvert seulement par une fenestrelle, elle entrera paradoxalement en communication avec l’univers.

Cette idée magnifique d’une femme emmurée dont la parole porte au loin, Carole Martinez explique qu’elle la tient de sa grand-mère qui, vivant dans une toute petite pièce unique, y déployait pourtant des histoires extraordinaires. Issue de cette oralité, elle dit avoir voulu garder cette relation entre « la rumeur séculaire des femmes et son travail d’écriture qui essaie de la fixer ».

Carole Martinez s’est aussi beaucoup promenée dans l’Histoire et elle doit beaucoup à l’Histoire des femmes en Occident, de Georges Duby et Michelle Perrot. Elle a par ailleurs été fortement inspirée par le dernier vers de « El Desdichado » de Nerval, « Les soupirs de la sainte et les cris de la fée ». Esclarmonde, échappant grâce à l’aide du Christ au sort peu enviable des femmes du Moyen Age, va vite être considérée comme une sainte. Bérangère, la servante géante (en partie inspirée par la Géante de Baudelaire), deviendra pour sa part une sorte de fée verte, une fée des eaux de la Loue, la rivière qui coule en bas du château des Murmures. Quant à Douce, la seconde femme du père d’Esclarmonde, le départ de ce dernier pour la croisade lui octroiera une forme de puissance temporelle. Ainsi chaque personnage féminin se voit doté d’un pouvoir particulier, tel celui de la sage-femme ou celui de l’ancêtre Emengarde, « enterrée vivante dans les fondations du bâtiment, comme graine ».

On ne sait qu’admirer le plus dans ce roman, de la manière dont la romancière s’empare de l’Histoire ou de l’art dont elle tisse la parole de son héroïne. J’ai en effet beaucoup aimé cet univers médiéval recréé avec ses violences et ses beautés. Celui où une jeune fille de quinze ans se tranche l’oreille le jour de ses noces, où un seigneur  inflige les stigmates du Christ à un nouveau-né, où une femme empoisonne son époux avec du pain fabriqué avec du miel et du blé dont elle a enduit son corps nu, celui où un croisé qu’on a cru mort revient des croisades pour se venger avec un cheval fou. Mais aussi celui où le fiancé bafoué devient le troubadour de la recluse, celui où celle-ci s’émerveille d’une minuscule fraise sauvage aperçue de sa fenestrelle, celui encore où une servante sait parler aux arbres et aux pierres. Un univers lointain où « la frontière était mince entre sainteté et hérésie ».

J’aurai longtemps en mémoire la description hallucinée de la croisade, composée de cent mille hommes, dont les souffrances empliront les nuits d’Esclarmonde dans sa prison volontaire. Bien peu en reviendront de ceux qui y étaient partis. Frédéric Barberousse, qui craignait tant l’eau, y trouvera la mort dans le Cydnos. Son fils Frédéric de Souabe traînera longtemps les os et le rêve de son père dans un petit sac de cuir, avant de succomber lui aussi. Tous ces hommes « écrasés comme des fourmis sous les murs de Saint-Jean d’Acre », et l’archevêque Thierry II, tué d’une pierre en plein front lancé par un David sarrasin, et le seigneur des Murmures mourant dans une faille de craie pour échapper à la brûlure du soleil. Carole Martinez a vraiment la plume épique lorsqu’elle raconte l’aventure folle de ces « cadavres en marche dont le rouge sang de la croix tournait à l’ocre ».

Mais ce qui est sans doute le plus remarquable dans ce roman, c’est le grand art avec lequel la romancière orchestre la parole. C’est le « menu souffle » de celle-ci qui se lève dès l’incipit « sur le blanc de la page ». D’emblée, le lecteur est entraîné par cette voix : « Nous acceptons de tomber dans le gouffre pour y puiser les voix liquides des femmes oubliées qui suintent autour de nous. » Il est sollicité à plusieurs reprises dans l’œuvre afin de prêter l’oreille à Esclarmonde, cette « ombre qui cause » : « A toi qui écoutes… toi qui écoutes… »

D’un château l’autre, de la forteresse des Murmures du XII° siècle aux ruines du XXI° siècle, ce sont ces mots d'autrefois que la romancière a captés et restitués. Dans un lieu « tissé de murmures », une parole enclose va faire jaillir le monde et le révéler tel qu’il est, « vaste et sublime ». En l’espace de deux années, cette parole d’Esclarmonde va aussi profondément transformer son être intime : « Dieu a balayé mon projet en me révélant à moi-même » dira-t-elle avant de mourir sous le regard doux de Lothaire, celui qu’elle avait refusé.

A mi-chemin entre Histoire et légende, entre mensonge et prophétie, entre miracle et superstition, la voix d’Esclarmonde nous invite à retrouver « la magie, le spirituel, la contemplation », disparus dans le vacarme des villes. Elle nous demande de prêter l’oreille à ce temps où le monde « était poreux, pénétrable au merveilleux » et de retrouver la force des vieux récits. Quant au personnage d’Esclarmonde, à la fois fée et sainte, il est surtout un magnifique portrait de femme, dont la puissance évocatoire ne peut que trouver un écho en chacun de nous.

 

 

Sources :

Interview de Carole Martinez, Vidéo Fnac.com

 

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7 octobre 2011 5 07 /10 /octobre /2011 21:53

 Chagall Tchitchikov

Illustration de Marc Chagall pour Les Ames mortes : le portrait de Tchitchikov

avec le cheval de sa britchka et la mallette qui renferme le nécessaire pour dresser les contrats d'achat des "âmes mortes"

 

 

Les grandes œuvres n’ont jamais  fini de nous interroger et Les Ames mortes de Nicolas Gogol ne déroge pas à la règle. On sait que ce « roman-poème » de Nikolaï Vassiliévitch Gogol (1809-1852), entrepris en 1835 à Saint-Pétersbourg, et rédigé surtout à Paris (1836) en Suisse et à Rome, lui demanda plus de dix-sept ans de travail. 

Ce « Léviathan », ainsi que Gogol l’appelle lui-même, devait être composé de trois parties mais il n’en demeura qu’une seule, la première. Terminée en 1841, elle est publiée en 1842 avec un titre que lui imposa la censure : Les aventures de Tchitchikov ou Les Ames mortes. Elle connaît alors un succès immédiat, tout en étant en butte à de nombreuses critiques.

En 1846, paraît la seconde édition, inachevée. Comme le Paradis succède à l’Enfer dans la Divine Comédie de Dante, cette partie aurait été l’envers de la première. Pourtant on n’y entrevoit guère l’exaltation des valeurs spirituelles qu’envisageait l’auteur. En 1845, Gogol la jette au feu et il se propose de la refaire.

En 1846, il se remet au travail. Mais après avoir terminé onze chapitres, aidé de son domestique, il jette l’ensemble au feu en février 1852. S’il affirme, tout en regardant se consumer le manuscrit, que « le second volume des Ames mortes a été brûlé parce qu’il devait l’être », il se plaint aussi : « Comme le diable est puissant ! Voyez à quoi il m’a poussé… »

Quant à la troisième partie, qui devait montrer la régénération de l’escroc Tchitchikov, elle nous demeure pour jamais inconnue.

C’est Pouchkine qui donna à l’écrivain son sujet, dont il avait voulu lui-même faire un poème. Peut-être est-ce à cause de cela qu’après la mort du poète en 1837, son admirateur l’intitula « roman-poème », en en faisant ainsi une sorte de « legs sacré ». Peut-être aussi parce qu’il ne s’y interdit pas des digressions lyriques, notamment sur le thème de la terre russe.

Si les péripéties de l’écriture de ce roman contribuent à en faire une œuvre singulière, le thème des plus étranges y est aussi pour quelque chose. Il s’agit des événements de la vie d’un certain Tchitchikov (ses origines ne seront dévoilées qu’à la toute fin du livre) qui souhaite faire fortune. Pour réaliser son but, il met au point une escroquerie destinée à duper le fisc et les propriétaires terriens. Il achète à vil prix des paysans-serfs, morts après le dernier recensement (ce dernier avait lieu tous les dix ans), mais encore vivants pour l’administration fiscale. C’est la raison pour laquelle on les appelle « âmes mortes », puisqu’ils « vivent » encore des années dans les registres de l’Etat et que leurs propriétaires continuent à payer l’impôt. Tchitchikov les transfère ensuite sur le papier dans la Chersonèse, une région où l’on concède de vastes terrains à ceux qui possèdent de nombreux serfs. Il ne lui reste plus qu’à se faire prêter de l’argent par les banques russes. Un procédé qui ne pourra manquer de faire penser à certains scandales financiers actuels !

Tchitchikov, qui circule dans sa britchka, est accompagné dans ses pérégrinations à travers la Russie par son cocher Sélifane, souvent pris de boisson, et son valet Pétrouckka, à la forte odeur sui generis. Le récit se fonde ainsi sur les diverses rencontres de l’escroc avec les petits et les grands propriétaires, ruinés par la disette et le choléra. Le dernier chapitre est consacré à la révélation des origines de Tchitchikov.

C’est l’occasion pour Gogol de brosser une galerie de portraits inoubliables : Manilov est un personnage lisse, « ni chair ni poisson », un fainéant qui se rassure quand le héros lui affirme que la transaction n’est pas « contraire aux institutions » ; Madame Korobotchka est celle qui hésite à vendre parce qu’elle veut connaître le prix exact d’une « âme morte » ; Sobakévich est un ours âpre au gain, dont la femme ressemble à une oie ; Pliouchkine devient le prototype de l’avare, un ladre, un fantoche, qui renonce à engager la moindre dépense ; Nozdriov, le bon vivant, accumule les mensonges et il est celui qui révélera la supercherie. Cette satire impitoyable de la société russe n’omet pas les petite gens mais ceux-ci apparaissent de manière plus sympathique.

Au-delà de la veine comique qui irrigue tout le roman, Les Ames mortes propose de nombreuses pistes de lecture. Certes, Gogol voulait en premier lieu écrire une œuvre comique, en mettant en scène un « coquin ».  On n’en finirait pas de relever les éléments du comique de situation, du comique de répétition, les ruptures, les oppositions ou les rapports inattendus. On a très souvent envie de sourire en découvrant les comparaisons et les métaphores choisies dans la société rurale, ou la société des fonctionnaires russes qui s’animent sous l’aspect d’animaux. L’art du portrait est ici porté à son point d’excellence.

Puis le rire se fait amer quand on perçoit l’immense médiocrité humaine de ce monde où les êtres ne sont bien souvent plus que leur fonction. Et les « âmes mortes », ce sont sans doute, au premier chef, tous ces personnages réduits à l’état d’automates. « On dirait vraiment que tout est mort, que les âmes vivantes ont, en Russie, cédé la place à des âmes mortes », écrivait l’auteur dans « Quatre lettres à diverses personnes à propos des Ames mortes ». Le regard de Gogol, dans sa terrible lucidité, sonde  une société russe, déjà prête pour tous les nihilismes à venir.

Stéphanie Girard, dans un passionnant article, intitulé « Le fantastique dans l’œuvre de Nicolas Gogol », insiste sur cet aspect de l’œuvre, peut-être pas le plus étudié. Si de nombreux éléments réalistes y sont évidemment présents, ils coexistent avec le fantastique, puisque ce dernier correspond à l’irruption de l’irrationnel, du surnaturel, dans le quotidien. Stéphanie Girard explique comment les événements sont alors saisis par une conscience, un sujet, au sens philosophique du terme, celui-ci étant souvent « un homme cruel sous des abords policés ». C’est bien le cas de Tchtchikov, dont le chapitre XI nous apprendra qu’il n’est pas un « homme vertueux » mais un « coquin », qui a dupé tout le monde. C’est un être double, qui peut faire penser au célèbre Docteur Jekyll et Mister Hyde, prototype du héros fantastique. Par ailleurs, on se retrouve dans des mondes qui sont souvent des non-lieux, et on remarque que la ville de N… ne peut être située. De là à penser que Les Ames mortes sont le récit d’un voyage en enfer, c’est un pas que franchit Stéphanie Girard en écrivant que « la lecture des Ames mortes comme un voyage dans les enfers permet de mettre l’aspect fantastique présent chez Gogol en lien avec le carnaval et le comique populaire ». Par ailleurs, elle voit dans le héros de Gogol un avatar du Diable. A la douane, ses chefs ne disaient-ils pas que « c’était un diable incarné » ?  Quant à la mort, motif essentiel du fantastique, outre qu’elle est présente dans le titre, elle irrigue de nombreuses pages du roman.

Un des autres intérêts de ce roman génial est la relation qui s’instaure entre l’auteur, le narrateur et le lecteur. A la suite de Diderot, le premier à employer le procédé, Gogol crée un personnage qui n’a pas de secrets pour un narrateur omniscient qui raconte en focalisation zéro. Les insertions du narrateur- manifestées par l’emploi du je ou du nous- sont ainsi très nombreuses. Elles lui permettent de donner son point de vue sur certains sujets, tout en interrompant ou en relançant le récit. Ainsi en va-t-il en ce qui concerne les femmes, les lois de l’hospitalité, le bonheur des voyages ou encore la vieillesse. Quant aux adresses au lecteur, elles le préviennent de ce qui va arriver, lui rappellent certains événements, lui content la jeunesse du narrateur ou encore lui donnent l’occasion d’énoncer son projet littéraire.

N’oublions pas non plus que Gogol disait que ce roman était à l’image de son âme : « Ma dernière œuvre, c’est l’histoire de ma propre âme… » L’errance de Tchitchikof, n’est-elle pas celle de l’écrivain russe à travers l’Europe, celle de l’artiste incompris, prêt à toutes les aventures mystiques, à tous les autodafés, celle d’un « banni », ainsi que Georges Nivat désigne Gogol ? On notera aussi que le héros est célibataire et n’entretient aucune relation avec des femmes : certains n’ont pas manqué de s’interroger sur l’attachement passionné de Gogol à sa mère, sur une homosexualité refoulée qu’il aurait vécue dans la douleur.

Qu’est-ce donc alors que ce roman ? Si on le qualifie de politique, on est peut-être dans l’erreur puisque Gogol lui-même réfutait cette lecture. Interprétation difficile par ailleurs car on peut se demander si Gogol est « l’apologète du knout » comme on le lui a reproché ou bien plutôt le précurseur de la Révolution russe que d’autres ont voulu voir. S’il semble difficile de caractériser ce roman-poème de roman psychologique, les personnages étant surtout  typisés, on lui reconnaîtra certains aspects réalistes. Le mot « poème » trouvera pourtant sa justification dans quelques digressions lyriques dans lesquelles se dit l’amour éperdu de Gogol pour la Russie, sa terre natale, si souvent fuie. On pourra aussi voir dans Les Ames mortes une œuvre picaresque, le personnage étant sans cesse en déplacement et ses aventures étant l’occasion de mettre en jeu la satire de la société. Dire encore de ce roman qu’il est pré-symboliste n’est pas non plus exagéré, à partir du moment où ce tableau d’un monde de fonctionnaires peut être lu comme le symbole de « ce ver qui mine la société russe ». On a bien vu comment la perspective fantastique n’est pas non plus invraisemblable, certains critiques y voyant en outre des pages préfiguratrices de l’univers kafkaïen ou de l’absurde.

Ce sont donc ces différents degrés de lecture qui rendent passionnante la lecture de ce grand roman russe, de ce roman de « l’âme pétrifiée », une œuvre protéiforme qui n’a pas fini de lancer les reflets de ce "beau luminaire" évoqué dans la dédicace.

 Gogol portrait

Portrait de Gogol

Sources :

« Le fantastique dans l’œuvre de Nicolas Gogol », Stéphanie Girard, Littérature Russe.net

Exposé de Bénédicte Picard

Les aventures de Tchitchikov ou Les Ames mortes, Traduit par Henri Mongault, Le Livre de Poche, 1963

 

 

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28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 19:21

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Buste de Cléopâtre-Séléné VII, femme de Juba II

 

Avec Les enfants d’Alexandrie, paru chez Albin Michel, Françoise Chandernagor fait à la fois profession d’historienne, de romancière et, pourquoi pas, de moraliste. Tout en brossant un tableau complexe de la République romaine au temps des rivalités entre Octave et Marc Antoine, elle imagine la vie de Cléopâtre-Séléné, fille du brillant général et de la reine d’Egypte, et nous invite à méditer sur la grandeur et la chute.

Pour retracer le destin malheureux des quatre enfants de Cléopâtre (le fils de Jules César, Ptolémée-César, dit Césarion ; les enfants de Marc Antoine, les jumeaux, le blond Alexandre-Hélios et la noire Cléopâtre-Séléné ; le maladif Ptolémée-Philadelphe), l’historienne puise aux sources historiques les plus fiables. Ainsi, elle reconstruit le Palais Bleu et la nécropole d’Alexandrie la « très brillante », elle nous explique l’art de l’embaumement, la manière de se suicider, elle anime les fêtes des Donations, retrace l’éducation des jeunes princes ou les périples de leurs parents, les amants fastueux, l’Imperator et la Reine des Rois.

La romancière, quant à elle, nous passionne, lorsqu’elle remplit les vides de l’Histoire, en se penchant sur le sort tragique de la petite Séléné, la seule qu’Octave épargnera lors de la prise d’Alexandrie. On se rappelle que Césarion, fils de Jules César, portait atteinte à la légitimité de son neveu Octave. Elle nous émeut en imaginant ce que fut l’enfance de cette petite fille, amoureuse de son frère aîné et protectrice de son frère puîné, délaissée par ses parents, et livrée aux soins des nourrices et des eunuques. C’est le sort de cette enfant, reine d’une province à six ans, et en même temps  « reine oubliée », qu’elle s’attache à nous raconter dans le premier tome de ce qui sera une trilogie. Elle le fait d’une manière paradoxale, Séléné, son point focal, n’étant pas toujours au premier plan. A la fin de ce premier tome, le lecteur abandonne Séléné, à dix ans, alors qu’elle se remémore les paroles de son père : « C’est la loi de la guerre, Séléné, l’enfant d’hier n’existe plus. »

Ce qui fait aussi le grand intérêt de ce livre (qui a reçu le prix Palatine du roman historique), c’est que Françoise Chandernagor explique ses partis-pris et sa manière de travailler le matériau de l’Histoire. Outre les prises de parole de la romancière dans le cours du texte, on sera attentif à la passionnante postface où l’auteur justifie ses choix. Tout en reconnaissant que c’est « une folie de vouloir recréer le monde antique par les images et par les mots », elle dit s’être essayée non à le transposer mais à le rapprocher de nous. Ce faisant, elle se situe exactement dans la perspective des nouvelles traductions des textes antiques, ainsi que l’a fait par exemple Marie Darrieusecq dans Tristes pontiques. Elle fait délibérément le choix d’un langage moderne, qui ne nous semble jamais anachronique. N'a-t-il pas pour but essentiel de « rendre la vie » ?

Car, elle nous explique que, dans un roman historique, et cela pourra surprendre, « le fond des choses soulève plutôt moins de problèmes que leur forme ». En ce qui concerne les personnages, ils sont tous authentiques, sauf les nourrices, les pédagogues et le précepteur des jumeaux. L’auteur a repris le physique « traditionnel » des personnages historiques mais s’est attachée à recréer son héroïne Séléné en romancière, c’est-à-dire telle qu’elle l’a rêvée. Elle est demeurée fidèle aux événements, se conformant à la version la plus répandue chez les historiens modernes, même lorsqu’elle n’y adhérait pas complètement. Plus que la connaissance des faits et des mentalités, c’est surtout la reconstitution des gestes du quotidien (pratiques religieuses, signes de politesse, accents, mimiques…) qui pose des difficultés au romancier.

Le lecteur sera donc séduit par ce livre très documenté, qui a demandé à son auteur six années de recherches et d’écriture. Mais il aimera peut-être surtout cette relation de tendresse que Françoise Chandernagor tisse avec cette petite Séléné, qui lui apparaît d’abord en rêve, tandis qu’un homme hurle « basiléôn Basiléia » et « regum Regina ». Termes grecs et latins qui lui ont permis de ressusciter cette princesse morte, qui ne demandait qu’à vivre.

 


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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 22:32

  Poétiques stands

  Les stands des éditeurs au Jardin des Plantes

   

Samedi après-midi, les Poétiques de Saumur se sont déroulées au Jardin des Plantes par un temps magnifiquement ensoleillé. Sous le pavillon d’entrée, à gauche de la statue d’un héros grec blessé, on pouvait rencontrer des éditeurs de poésie : Jacques Brémond, Potentille, Isabelle Sauvage, MLD, Entre Deux, Le Chat qui tousse, La Dragonne et Frichtre. La Bibliothèque-Médiathèque de Saumur y présentait aussi les ouvrages de poésie qu’elle met actuellement en lumière, tandis que le stand de la librairie Le Livre à Venir proposait les livres des éditions Zulma, qui fêtent cette année leurs vingt ans d’existence.

 

Poétiques expo

L'exposition photographique de Michel Durigneux, Egyptiens

 

Dans l’Orangeraie, située dans le haut du jardin, la plasticienne Kelig Hayel nous accueillait au milieu de sa forêt et de ses animaux familiers dessinés au feutre, en grand format, dans de petits cahiers de dessin, ou encore découpés en silhouettes sur l’herbe verte. On déambulait dans le jardin un verre à la main (Saumur oblige), tout en rencontrant le regard des Egyptiens de la rue Gamaleya, photographiés par Michel Durigneux, dont les portraits paraîtront dans le dernier opus de Philippe Longchamp aux éditions La Dragonne. Sous l’ombrage des arbres, la voix et l’accordéon d’Elena et Laura d’Un bout d’macadam nous invitaient à rêver mélancoliquement.

 

Poétiques musique

  Elena et Laura, duo accordéon et voix d'Un bout d'macadam

 

Nous nous sommes ensuite retrouvés sous un auvent aux murs de tuffeau pour écouter Hubert Haddad, romancier, nouvelliste et essayiste, né à Tunis en 1947, d’origine judéo-berbère et algérienne. Il a lu une de ses nouvelles, intitulée « Crime d’honneur ». Elle résulte d’un souhait de l’écrivain Guyette Lyr qui, depuis août 2002, a demandé plusieurs fois à cinq auteurs d’écrire une nouvelle sur un thème.

Reprenant le thème du miroir, Hubert Haddad évoque le sort tragique de Naciye la Simple, de son ombre Selda, et de son amie, la narratrice, dans un pays du Maghreb. Une nouvelle poignante et magnifique, qui dit la solitude extrême de celles qui ne sont « que des pastèques à vendre intactes », qui doivent obéir en silence alors qu’ « à seize ans [elles] rêvent de satin bleu ». Un texte, dont la chute vous demeure longtemps en mémoire : «Une odeur de rose m’a saisie un instant. J’ai revu mon amie dans la lumière inversée, j’ai revu Naciye et son ombre Selda. D’un coup le monde a basculé. Ne pleurez pas, ne dites rien. La mort est le secret du temps. »

  Poétiques haddad

  Hubert Haddad lisant sa nouvelle "Crime d'honneur"

 

La lecture de cette nouvelle a été suivie d’un échange avec Laure Leroy,  la directrice des éditions Zulma (en référence à un poème de Tristan Corbière ("A la mémoire de Zulma vierge folle hors barrière et d'un Louis")  et à l’amie d’Honoré de Balzac), qu'elle créa en 1991 avec Serge Safran. Avec passion, Laure Leroy nous a expliqué combien elle aime qu’on lui raconte des histoires et combien elle souhaite publier uniquement des libres qui la bouleversent. Ce qu’elle recherche chez un écrivain, c’est l’acuité d’un regard, quelque chose de différent et d’essentiel. Pour elle, « petit éditeur » (la maison ne comporte que cinq personnes), chaque fois qu’elle publie un ouvrage (au rythme de seulement douze nouveautés par an), elle se met en danger.

 

rosa candida

 

Son travail est des plus exigeants : elle choisit les textes, les promeut, les porte, travaille avec les auteurs, rassemble toutes ses forces pour faire passer son désir de faire lire le livre, pour en donner le goût. L’engagement de l’éditeur vis-à-vis de son auteur est total et il se manifeste par l’attachement singulier qu’il éprouve pour l’œuvre, par sa familiarité avec l’univers de l’auteur. Ainsi les bonheurs de l’éditeur sont à chaque fois différents et, d’une certaine manière, le plaisir de vendre les livres ne relève pas d’un aspect mercantile.

 

Poétiques Laure leroy

  Laure Leroy, directrice des éditions Zulma

 

Avant, les éditions Zulma avaient plusieurs collections. Celles-ci ont disparu  et Zulma se concentre désormais sur la littérature contemporaine du monde entier. Elle publie aussi exceptionnellement un livre par an consacré au cheval  et Les mots croisés de Michel Laclos, des publications particulières qui tiennent à l’histoire de la maison d’édition.

Les couvertures des douze livres publiés chaque année sont dessinées par David Pearson,  un graphiste anglais, féru à la fois de tradition et de modernité. Chaque livre possède une couverture originale qui fait le renom de la maison. Les ouvrages de Zulma sont immédiatement reconnaissables et les lecteurs leur vouent une affection particulière. C’est une forme unique dont le Z, situé dans un petit triangle blanc, est la marque de fabrique.

Laure Leroy explique ensuite le sort dévolu aux très nombreux manuscrits qui sont envoyés chez Zulma. Il y a d’abord ceux qui, manifestement, ont été mal orientés et qui n’ont pas leur place dans cette maison d’édition. Ceux qui sont « pas mal », voire bons, mais qui ne seront pas retenus. Enfin, il y a un petit lot de manuscrits sur lesquels l’équipe passe du temps, hésite, durant un laps de temps de trois à six mois. Ce qui oriente le choix, c’est vraiment le coup de cœur, et le déclencheur, c’est ce désir de publier absolument le manuscrit retenu.

 

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A cette occasion, Laure Leroy évoque le sort rocambolesque du manuscrit de Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès. On sait que l’auteur, qui s’était déjà vu refuser son manuscrit de 1000 pages, avait tenté de nouveau de le faire publier et avait envoyé une vingtaine d’épreuves à cinquante éditeurs. Tous l’avaient refusé (sans doute par fatigue, le texte étant très long) et il était depuis un an chez Zulma qui n’avait pas encore donné sa réponse. C’est au moment où l’auteur a souhaité récupérer son manuscrit que Laure Leroy s’est dit qu’elle ne pouvait pas laisser passer cet auteur. Elle a proposé à Blas de Roblès des coupes, qui portaient essentiellement sur l’appareil de notes, et a pris le risque de le publier. On connaît le sort dévolu au roman : Prix Roman FNAC, Prix Jean Giono, Prix Médicis 2008, et plus de 30 000 exemplaires vendus, sans passer par les hypermarchés et les plans médiatiques.

Car la force de Zulma, ce sont les libraires, tout ce réseau très actif de 60% de libraires indépendants, ce qui n’est pas un ratio classique dans les stratégies commerciales. C’est cette chaîne de confiance, cette « addition de choses très locales », qui permet à Zulma d’être efficace sur le marché du livre.

 

Poétiques albane

Albane Gellé, poète et organisatrice des Poétiques de Saumur

 

Au cours de cet échange, Laure Leroy soulignera le long compagnonnage qu’elle entretient avec Hubert Haddad, puisque Zulma l’a publié dès le début. Haddad, qui était publié chez Fayard, est entré chez Zulma à la faveur d’un texte de commande. L’auteur souligne quant à lui qu’il aime faire rencontrer des auteurs à Laure Leroy : « Je ne suis directeur de rien, dit-il, je ne suis qu’un passeur. »

 

opium poppy

 

Puis Laure Leroy évoquera les belles rencontres avec des écrivains étrangers. Celle d’un auteur indonésien (Sur le rivage, publié chez Gallimard) ;  celle de l’écrivain sénégalais, Boubacar Boris Diop, dont Zulma va rééditer Murambi, le livre des ossements, livre capital sur le génocide rwandais ; celle de Cheikh Hamidou Kane (L’Aventure ambiguë, publié chez 10/18. Enfin, la rencontre avec Gilbert Gatore, auteur de Le passé devant soi (chez Phébus), qui sera prochainement publié chez Zulma.

Laure Leroy, avec son enthousiasme communicatif, nous a ainsi donné l’envie de découvrir de nouveaux auteurs. Comme l’écrit Albane Gellé, « il s’agit de s’émouvoir, comprendre, s’interroger – bref, se passionner toujours ».

  

pey

 

En ce qui me concerne, cet après-midi enrichissant se sera terminé avec l’écoute attentive de « Le linge, l’opium et la rose », une mise en voix proposée par deux comédiens formés au Théâtre National de Strasbourg, SylvieDebrun et Xavier de Guillebon. La douceur de la comédienne et la concentration de l’acteur nous ont donné à entendre les passages qui les ont particulièrement séduits dans Le trésor de la guerre d’Espagne de Serge Pey, Opium Poppy de Hubert Haddad et Rosa Candida de Audur Ava Olafsdottir, tous textes édités chez Zulma. La voix du narrateur qui se souvient que le linge que sa mère étendait était signal pour les Républicains de la guerre d’Espagne, celle encore d’Arnljótur, en quête de la rosa candida, la rose à huit pétales aimée de sa mère, celle enfin d’Alam le petit Afghan, dont les rêves disparaîtront dans les terres de l’exil, nous ont ainsi rappelé la beauté et l’horreur du monde. Et il n’est que d’ouvrir un livre de la « maison Zulma » pour que ces voix multiples résonnent à jamais en nous.

  Poétiques mise en voix

  Xavier de Guillebon et Syvie Debrun lisant Le linge, l'opium et la rose

 

 

A consulter :

www.zulma.fr

 

Lire la nouvelle "Crime d'honneur"

(parue dans La Croix du 21 juillet 2011)

sur le site de La Croix

 

Crédit photos : ex-libris.over-blog.com

 

 

 

 

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Des blancs ruisseaux de Chanaan

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La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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