Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 17:01

  Mosaic museum Istanbul V° chasse au tigre

  Chasse au tigre, Mosaïque du V° siècle, Musée d'Istanbul

 

La photo était là sur la table marquetée d’ivoire et le vieux maharadjah à l’agonie ne pouvait en détacher ses yeux rougis et mourants. Dans son cadre chantourné en bois de santal, le cliché représentait un majestueux tigre du Bengale, un mâle à la charpente musculeuse, au poil abondant et aux zébrures d’un noir d’ébène sur une fourrure de roux d'incendie. Fasciné par la bête, prête à bondir, il sembla au souverain malade qu'elle jaillissait hors du cadre et il se remémora soudain la chasse grandiose, au terme de laquelle il l’avait tuée.

C’était un temps qui lui semblait à des années-lumières que celui où il venait d’épouser la jeune maharani. Il était alors au faîte de sa puissance et de sa richesse et son regard de cobra noir ne supportait pas que quiconque le regardât dans les yeux. Et c’était pour l’amour d’elle, pour éblouir sa très jeune épousée, aux yeux vert de jade et aux cheveux luisant de nuit, qu’il avait organisé cette chasse somptueuse, qu’aucun de ses sujets n’avait jamais oubliée.

Elle avait rassemblé des centaines d’éléphants, caparaçonnés d’or et d’argent, aux trompes lentes et ondulantes comme des najas. Les pachydermes étaient escortés par d’innombrables fantassins armés de fines dagues, à la courbe empoisonnée, et d’une cohorte de cavaliers aux destriers fougueux et au sabot sûr. Un seul regard ne pouvait embrasser la piétaille servile et colorée de sa cour, où se mêlaient, dans un kaléidoscope d’étendards et de lances, le tintamarre de ses bouffons, de ses serviteurs, de ses piqueurs et de ses veneurs.

Comme dans un camée artistiquement ciselé, il avait gardé au cœur la vision enchantée de sa jeune femme, drapée, telle une momie pharaonique, dans son sari rouge aux fils étincelants, sur lequel ses lourds bijoux d’or fin jetait des reflets intermittent. Jamais il ne l’avait autant aimée, tandis qu’elle descendait de sa démarche dansée les grands escaliers de marbre rose de son palais, avec, à son petit poing d’enfant, le faucon le plus grand de sa volière.

En ce jour d’été suffocant et mémorable, c’est le plus grand tigre de ses annales de chasse que ses gens avaient rabattu. Une bête de trois cents kilos qui terrorisait les villages de la contrée par ses longs feulements nocturnes et ses attaques inattendues. Cela faisait des années que ses équipées meurtrière abandonnaient aux abords des villages endormis des vaches sanguinolentes et des petits enfants horriblement mutilés, recouverts de feuilles et de terre. Ses carnages lui avaient donné une dimension mythique et les paysans terrifiés chuchotaient que l’animal était la réincarnation de Civâ le Destructeur. Le jeune maharadjah qu’il était alors s’était trouvé investi d’une mission quasi-mystique : il lui fallait tuer le « mangeur d’hommes » et délivrer son peuple du Mal.

Tel le Koh-i Noor, le diamant des rois, le souvenir éclatant de cette journée gisait au fond du coffre de sa mémoire vacillante et lui apparaissait comme un Nirvanâ disparu à jamais. Le film sépia de cette chasse se déroulait dans son esprit toujours de la même manière, avec cette vitesse accélérée, qui donne aux personnages l’allure de marionnettes pressées par un temps inexorable. Il se souvenait du battement rythmé des mridangam, du piétinement des chasseurs haletants dans les herbes sèches, des appels enfiévrés des rabatteurs, du mouvement balancé du howdah, le palanquin rutilant de pierres précieuses, dans lequel il avait pris place avec la maharani. Et il demeurait hypnotisé par l’empreinte de la bête aux abois, cette « fleur noire à quatre pétales », qui avait éclos sur les sentes poussiéreuses du Bharatpur.

Mais, surtout, demeurait figé en lui le moment unique où, à la fin de la languissante et harassante journée de chasse, le tigre royal, avait surgi à quelques mètres de son éléphant pétrifié. Il se rappelait ce face à face comme un moment d’éternité, suspendu entre la vie et la mort. Jamais il n’avait oublié la beauté puissante de « la monture de Durga », ramassée et prête à bondir. Il voyait encore les plus infimes détails de la tête du félidé : le blanc neigeux de ses oreilles rondes, élégamment ourlées d’un liseré noir, le museau rose et duveteux, ombré par les vibrisses prophétiques, le cou magnifique, cravaté de sa collerette épaisse comme au cœur de la jungle, les canines affûtées ainsi que des katar d’argent.

Et, dans cet instant, qui lui avait semblé infini, l’homme et l’animal avaient affronté leurs regards de despotes. Les yeux mordorés de voleur de femmes du maharadjah avaient plongé dans le puits sans fond de l’iris turquoise du tigre et le prince avait cru s’y noyer. Alors que le soleil sanglant sombrait derrière une haie touffue de banian, de cassia et de pipal, il avait éprouvé le vertige de la « petite mort », semblable à celle que lui accordaient les étreintes parfumées de la maharani. Il avait fermé les yeux et il avait eu la tentation de ne pas résister à ce vacillement fatal. En un millième de seconde, il avait senti la main satinée de son épouse sur la sienne, il avait dessillé ses paupières crispées, il avait épaulé son fusil de chasse aux incrustations d’émeraude et de rubis et il avait tiré un seul coup. Le félin roux avait poussé un long feulement inarticulé d’orgueil et de détresse et s’était effondré en un lent basculement orange et noir sur la terre ocrée. Du haut de son howdah, la jeune maharani avait jeté un œil incrédule sur l’animal vaincu et elle avait  murmuré avec crainte et admiration : « Il est encore plus grand mort que vivant ! »

Peu de temps après cette chasse, dont la renommée avait rendu le maharadjah célèbre dans le Bengale et l’Inde entière, le photographe de la cour lui avait apporté les clichés réalisés pendant la battue. Le prince en avait conservé cet unique cliché du fauve prêt à bondir et qu’il avait disposé parmi ses amulettes et ses objets de prédilection.

Puis, plus rien n’avait été pareil : c’était comme si la mort du tigre avait arraché au maharadjah des lambeaux de lui-même. Inexplicablement, il avait renoncé à chasser et avait entrepris de longs et lointains voyages vers l’ouest, dans des palaces pour happy few. La maharani bien-aimée, qui ne lui avait pas donné d’enfants, avait été victime d’une tumeur maligne. Son royal époux aurait préféré disparaître avant elle et la savoir brûlée dans le sati,  l’incendie du bûcher des veuves, plutôt que de la voir enlevée à lui par une mort difforme et puante. Ses années avaient alors passé dans une incommensurable mélancolie, qu’avait seulement illuminée sa rencontre avec la « grande âme » du Mahatma Gandhi. Enfin, les Anglais avaient déserté les Indes de Victoria, et il s’était retrouvé solitaire, au milieu de ses chiens et de ses éléphants qui ne chasseraient plus.

En ce soir d’octobre du calendrier lunaire, amaigri et las, il attendait donc la mort, le regard fixé sur la photo du tigre de sa flamboyante jeunesse. Happé par les pupilles sépia et hypnotiques de son fier adversaire, il essaya encore de leur résister. Ce fut en vain : il ferma les yeux. Et, cette fois-ci, il ne les rouvrit pas.

 

 

tigreout Rôooh, Photo de Joëlle Chen

 

 

Pour La Petite fabrique d’Ecriture.

Sur une photographie « bidouillée par Joëlle Chen.

Le texte  doit commencer par « La photo était là sur la table ». La suite devra être conforme à la photo, le fauve devant quitter l’image pour un moment qu’il faut décrire ou mettre en scène.

 

 

 

 

Repost 0

Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche