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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 15:29

 retours de m 7

Vue du port de Dunkerque, Isabey

 

Jeudi 28 novembre 2013, j’étais de retour dans mon port d’attache natal, à Dunkerque. Le musée des Beaux-Arts de la ville y propose, d’octobre 2013 à janvier 2015, une belle exposition intitulée Retours de mer. Elle a été créée par Jean Attali, philosophe, et Claude Steen-Guélen, attachée de conservation, en collaboration avec l’équipe des musées de Dunkerque et un groupe de personnalités invitées dans le cadre de Dunkerque 2013,Capitale régionale de la culture.

J’en ai beaucoup aimé la conception originale, orchestrée entre le tragique des combats et des naufrages et la poésie des retours et des souvenirs du voyage. La scénographie, particulièrement épurée, met en valeur les objets et les tableaux et établit, d’une manière parfois surprenante mais toujours stimulante, un dialogue entre le passé et le présent.

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D’emblée, le visiteur ressent l’appel du large avec une grande toile de Hendrich Van Minderhout, Vue d’un port d’Orient. Les quais sont animés, les voiles gonflent dans le vent, les hauts-mâts sont en partance… Animation qui fut sans doute celle du port de Dunkerque quand Vauban y construisit un chenal et que Louis XIV lui accorda franchise. Dans « La salle des abordages », et tout en écoutant le vent grâce à une vidéo de Richard Skryzak, on se remémore les hauts faits de Surcouf avec L’Arbordage du Kent (Louis Garneray) et ceux de Jean Bart (1650-1702), le grand corsaire dunkerquois, avec une série d’estampes de Yves-Marie-Le Gouaz. Par ailleurs, on découvre Twin's portraits (1952) de Laurent-Marie Joubert, une toile inspirée par les portraits célèbres de Jean Bart et de Duguay-Trouin.

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L’horreur de la traite négrière est évoquée ici avec les feuillets d’une correspondance entre Bonaventure Tresca, un armateur, et le capitaine François Vanstable. Une statue figurant un jeune noir joue office de tronc pour le rachat des esclaves, objet typique d’une époque marquée par l’asservissement et l’horreur. Dans cette salle, on remarque aussi un bau d’assemblage, une poutre servant à relier les deux bords du Duguay-Trouin, navire qui passa aux mains des Anglais en 1805, et qui fut détruit dans la Manche en 1949.

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Dans « La salle orientaliste », j’ai retrouvé la magnifique tableau représentant le port de Dunkerque par Isabey, déjà admiré lors d'une précédente visite. Le blanc éclatant des murs se détachant sur le bleu du ciel étonne et surprend : on se croirait devant un port méditerranéen ! Il paraît que le peintre le peignit peu de temps après son retour d’Algérie et ceci explique sans doute cela. Cette salle est extrêmement dépouillée : dans un angle, un marbre de Joseph Félon, sur un socle bleu, propose la nudité blanche d’une Andromède. Elle accompagne Le Triomphe d'Amphitrite, une petite esquisse colorée de J. H. Taraval, Paysage égyptien, de Charles de Tournemine, La Charmeuse de serpents de Daniel Hernandez Marilo, des photographies en noir et blanc de Georges Maroniez, toutes oeuvres évoquant la fascination de l’Afrique du Nord au XIXème siècle et au temps des colonies.

Inattendu à cet endroit, on peut regarder un extrait du film d’Alain Resnais Je t’aime, je t’aime (1968). On y voit Claude Rich émerger d’une Méditerranée solaire avec une pêche fabuleuse. Ces images voisinent avec une page de Salammbô (1862) de Flaubert, grand roman de l’Orient mythique.

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On se dirige ensuite vers  une salle qui présente de nombreuses  photos de Laura Henno sur le thème des migrants en quête d’un Eldorado fallacieux : c’est La Cinquième île. Ces clichés réalistes et colorés ont été pris aux Comores et à Calais, témoignant avec lucidité et sensibilité de ces parcours si souvent illusoires pour ceux qui y sont contraints. L'artiste parle ainsi de son oeuvre : "L'une de mes images évoque Le Radeau de la Méduse : ces hommes qui se cachent à l'abri des rochers tels des naufragés échoués sur les pierres."

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Puis c’est « La salle des tempêtes », organisée autour d’une immense toile de Valérie Favre, disposée à plat sur le sol et intitulée Les Restes de la Méduse. La toile a été peinte sans châssis dans un format semblable à celui du Radeau de la Méduse de Géricault (1819), l’œuvre mythique qui l’a inspirée. Cette réalisation est commentée par une vidéo cadrée sur le visage de l’artiste : un long monologue centré sur le thème du naufrage, de tous les naufrages, maritimes et intérieurs !

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Cette vidéo est disposée parmi toute une série de toiles formant « le mur des tempêtes ». Lors de ma visite, les enfants d’une classe de primaire assis par terre écoutaient, plus ou moins sagement, les explications de la guide. Du XVII° au XIX°, il était question d’écume, de naufrageur, de navires en partance.

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Toujours dans cette salle, une grande toile de A. Guillou, Après la tempête, représente une femme retrouvant sans doute le cadavre de son fils dans l’épave d’un bateau : un tableau marqué par l’emphase et le pathos du corps blanc dont la lividité éclaire l’ensemble d’une façon morbide. Une petite série de photographies de Albert Clermont, Signatures, illustre encore le thème des fortunes de mer. Le photographe garde ainsi le souvenir de ces menus objets rejetés par la mer que les ramasseurs d’épaves s’accaparent en les marquant d’un galet avant de les emporter avec eux. Mémoire de gestes infimes racontant une histoire secrète de la mer.

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Vient ensuite « La salle des marins, pêcheurs et fortunes de mer ». Elle présente des œuvres résolument modernes qui voisinent harmonieusement. Le regard est d’abord happé par un long dessin au fusain et au stylo à bille, de Christelle Mally, intitulé Crâne de cachalot (2013). Sa précision naturaliste tout en finesse trouve un écho avec deux autres de ses œuvres, Masque d’oiseau et Oculus (2012), des crânes d’animaux blanchis et rehaussés de rouge. Cette couleur est reprise dans une toile de Raymond Picque, Les Marins (1981).    

Le mur de gauche des deux salles suivantes est orné dans sa longueur de lances, de pagaies, de massues provenant des îles Tonga et Fidji. De part et d’autre de cette ligne d’horizon lointain, l’artiste Jean-Luc Poivret a disposé de beaux objets exotiques dont nous sommes peu coutumiers : des coquillages servant de monnaie d’échange, des boîtes à plumes pour serrer les ornements de la tête, une gourde à chaux pour la consommation du bétel… Tous ces objets usuels ou rituels nous transportent dans un ailleurs rêvé, celui que découvrirent Cook et Bougainville, celui du « bon sauvage » mythifié par Rousseau. Tout en s’interrogeant sur la fonction de ces objets porteurs de rêve, on entend une musique de harpe et de violon, véritable invitation au voyage sur un poème de Charles Olson : Baudelaire n’est pas loin…

La vague

« La salle Gustave Courbet » magnifie ce qui est sans nul doute le point d’orgue de l’exposition, La Vague (1869), dite encore La mer orageuse. « Courbet a tout simplement peint une vague, une vraie vague déferlant sur le rivage » dira Zola. La simplicité du motif, l’absence de présence humaine, la structuration en trois bandes horizontales, confèrent une grande puissance à cette œuvre traitée dans une large gamme de vert sombre, de gris et de blanc. On ne peut qu’être d’accord avec l’appréciation de Cézanne devant ce tableau qui vous saisit : oui, « Sa marée vient du fond des âges » et la vague nous ramène sur le sable, illustrant ainsi au plus juste le titre de l’exposition : Retours de mer. Une œuvre qui se suffit à elle-même et dont le seul contrepoint se trouve être un bronze de Jean-Baptiste Carpeaux tout en légèreté : La jeune fille à la coquille.

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Dans les dernières salles consacrées à l’Océanie, on sera ému par les photos d’une tête mãori, tatouée et momifiée, longtemps possédée par le musée de Dunkerque. Elle fut restituée à ses héritiers en 2012 et elle est l’occasion d’une réflexion sur la manière dont les Occidentaux se sont emparés des objets sacrés des pays qu’ils découvrirent. Un retour aux origines qui s’imposait, témoignage d'un mea culpa nécessaire !

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Cette exposition se clôture avec le Tracé cosmogonique de l'Univers, Paumotu, créé par les habitants des îles Tuamamotu. Un magnifique dessin, sorte de carte terrestre et céleste montrant les différents étagements qui composent ce monde légendaire et les entités qui l’animent. Avec des chants mãori et une musique de piano, ce parcours inspiré s’achève avec des œuvres contemporaines évoquant l’espace sous-marin (Pneuma de Jean-Luc Poivret) et aérien (Pluie plus de Patrick Tosani). Et au terme de ce voyage maritime, j’ai pensé au vers de Baudelaire :  « Mon âme est un trois-mâts cherchant son Icarie… » Il m’a semblé alors que cette exposition en était une belle illustration.

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      Jour n°22, Se souvenir, Dos et regard, Vidéo de Enrique Ramirez

 

 

 


 

 

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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 18:07

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      Le dragon à deux têtes du programme de l'exposition, par Nicolas Jolivot

(Photo ex-libris. over-blog.com, 21 septembre 2013)

 


Samedi 21 septembre 2013, le soleil était de nouveau de la partie et je suis allée avec une amie à Doué-la-Fontaine, voir la dernière édition d’Une Semaine enchantée. Sur le thème du Fantastique Bestiaire, elle présente en une semaine, dans trois lieux différents, onze peintres, illustrateurs ou sculpteurs résidant en Saumurois. L’occasion d’y retrouver les habitués Olivier Supiot, Myriam Nion, Max le Baleur, Sophie Puls ou Nicolas Jolivot ; l’opportunité de découvrir d’autres univers, ceux d’Olivier Martin, de Catrine Sanson, de Daniel Collette, de Hervé Girardin ou Guy Ducornet.

Nous nous sommes d’abord rendues dans la roseraie Foulon. Dans ce jardin où poussent plus de 400 variétés de rosiers-buissons, grimpants, à tige, c’est le coucou de Sophie Puls qui nous a accueillies. L’artiste aime Cuisiner les mythes en extérieur pour les nuls.

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Les coucous de Sophie Puls

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Nous sommes ensuite allées dans les écuries du baron Foulon, un superbe bâtiment du XVIIIe siècle en pierre de grison qui abrite le petit musée des Anciens Commerces. Là, à l’étage nous avons d’abord retrouvé avec plaisir Myriam Nion et sa série de dessins à l’encre de Chine, inspirés par son petit jardin en friche, et intitulée Dans mon jardin il y a….

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La chorale des grandes bouches, Myriam Nion

(Photo ex-libris.over-blog.com), samedi 21 septembre 2013)

C’est toujours la même admiration devant la manière dont l’artiste traite le motif dans des œuvres de format carré, dont chacune lui demande environ une trentaine d’heures. Myriam Nion a observé le peuple de l’herbe, escargots, demoiselles libellules (très nombreuses cette année), abeilles butineuses, sauterelles sauteuses, lents carabes, papillons élégants, fourmis ouvrières et oiseaux bavards. Quelle patience pour dessiner d’abord au crayon les centaines de petites lentilles d’eau où sautent ses grenouilles, pour tracer les ombres des tiges de prêles qui rappellent le corps segmenté de la sauterelle, pour dessiner l’ombre des herbes ! On imagine la patience de cette artiste travaillant le soir à la lumière électrique pour réaliser ces dessins d’une précision de naturaliste. Ceux-ci disent son regard attentif et tendre sur une nature proche que l’on oublie trop souvent de regarder. Et comme toujours, pour accompagner l’exposition, un très joli petit livre noué d’un ruban noir qui reprend les œuvres accrochées au mur et qui nous dit que point n’est besoin de se transporter loin pour découvrir « un fantastique bestiaire ».

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Les papillons de Myriam Nion dans les écuries Foulon

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Sur le mur du fond de la grande salle du premier étage, ce sont les Animachromismes de Olivier Supiot qui voisinent avec les petites bêtes de Myriam Nion. Les Saumurois connaissent ce dessinateur révélé à Angoulême en  1997 et primé encore dans cette même ville en 2003 pour son album Le Dérisoire. L’artiste se présente comme quelqu’un qui « dessine, scénarise, colorise, gribouille, peinturlure, bref […] s’amuse un peu ! » Il définit ainsi avec humour l’ « animachromisme » : « Pathologie légère provoquant chez le sujet une déformation liée à la perception des couleurs lors de l’observation d’animaux sauvages ou domestiques…. » Jouant donc avec les mots tout autant qu’avec la vivacité de la couleur, il propose ici une série d’animaux qui prennent les expressions au pied de la lettre. Ainsi, on sourit devant Le canard à l'orange, ou Le Pigeon aux petits pois.

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Canard à l'orange et Pigeon aux petits pois, Olivier Supiot

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Enfin, le dessinateur de BD Olivier Martin aligne sur le mur blanc son bestiaire, en forme de question : Fantastique bestiaire ? Il a souhaité proposé une série de « portraits de têtes d’animaux existants mais peu médiatisés voire inédits, [en] mettant en avant leurs aspects incongrus, singuliers, étranges et donc fantastiques. »

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Singe, Olivier Martin

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembres 2013)

Travaillant au brou de noix qu’il éclaircit peu à peu en fonction des ombres du dessin et à l’acrylique blanche, il présente en gros plan des animaux qui deviennent fabuleux, pour peu qu’on les observe et qu’on s’intéresse à eux. Mais, attention, Olivier Martin met en garde le visiteur : « Ce sont peut-être des membres éloignés de votre propre famille. Allez savoir ! »

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Tête de taureau, Catrine Sanson

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Après avoir fait un tour dans la roseraie où poussent des roses plus séduisantes les unes que les autres (le rêve que d’avoir une rose à son nom !), nous avons fait une halte dans le petit pavillon de l’entrée du jardin, à l’élégante architecture. Catrine Sanson y expose Bêtes de scène !, animaux réalisés dans le carton recyclé des boîtes d’œufs. Elle travaille à l’eau cette matière qu’elle modèle à son gré. En séchant, celle-ci prend l’apparence de la pierre. Chats, petites souris en tutu, acrobates sur des chevaux, constituent un bestiaire délicat. J’ai aimé une belle tête de taureau peinte en bleu qui m’a fait penser à la Crète.

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Une toile d'Hervé Girardin

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Nos pas nous ont ensuite dirigées vers la salle des arts de la Bibliothèque de Doué-la-Fontaine. Nous y avons découvert les toiles de Hervé Girardin qui déclinent une infinité de formes proches les unes des autres, à mi-chemin entre l’animal et le végétal. Un monde étrange, aux sinuosités surprenantes, qui s’anime sous le règne de la métamorphose. Une série d’œuvres, qui illustrent la phrase de Yves Ellouët :   « J’ai été sous une multitude de formes ».

Se Jolivot

Dans le pavillon de contemplation des poissons rouges, Nicolas Jolivot

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Nicolas Jolivot, quant à lui, l’artiste plasticien voyageur, dont beaucoup connaissent les merveilleux carnets de voyage, a adopté une attitude zen avec Juillet 2013, dans le pavillon de contemplation des poissons rouges.  Il a pris le temps de « regarder et [de] dessiner les poissons rouges [nageant] entre les nénuphars nains du Thouet et les pousses de prêles des [ses] bassins ». Il a ainsi réalisé de légers dessins très colorés, d’inspiration japonisante, qu'il a accompagnés de commentaires. L’actualité ne lui rappelle-t-elle pas au quotidien « qu’on vit tous dans un immense bassin de poissons rouges… » ?  De lui aussi, une série de trois dessins, intitulée Libellules et lotus. C’est lui encore qui a réalisé le dragon à deux têtes gris et noir qui se déploie sur le carton pop-up du programme de l’exposition.

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Libellules et lotus, Nicolas Jolivot

(Photo ex-libris.over-blog.com)

Mais ce qui a surtout retenu notre attention, c’est l’impressionnante collection personnelle de Guy Ducornet, consacrée à ce thème du bestiaire fantastique. Connu par ses écrits sur le Surréalisme, ce poète plasticien a longtemps vécu aux Etats-Unis où il a pratiqué le dessin, la peinture et la céramique tout en enseignant la littérature française. De 1962 à 1991, il a participé avec Rikki Ducornet à l’aventure surréaliste américaine et aux expositions internationales du mouvement PHASES d’Edouard Jaguer après 1970. Désormais, il se partage entre son atelier du Puy-Notre-Dame et Paris.

Se Gravida

Gravida n°5, Suzel Ania

(Photo ex-libris.over-blog.com)

On y découvre donc de nombreuses  œuvres aux techniques variées, eaux-fortes, collages, lithographies, dessins originaux à la plume ou au crayon, sérigraphie…  De Max Ernst à Philippe Honoré en passant par Wifredo Lam, Max Bucaille ou Jorge Camacho, ces œuvres oniriques et fantastiques démontrent avec brio que le surréalisme n’est pas mort. En témoigne notamment un collage de Suzel Ania, un membre de PHASES, Gravida n°5, de 1994. Le thème de « celle qui avance » fut souvent illustré par les surréalistes qui en avaient fait un thème de prédilection.

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Rencontre au soleil, 2000, Artur do Cruzeiro Seixas

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

La Main-sardine (1996)de Philippe West m’a fait sourire et j’ai aimé la représentation d’un totem, Gravure sur pierre signée, 1974, par l’artiste Inuit Art Thompson. Quant à la Rencontre au soleil (2000), un dessin gouaché de Artur do Cruzeiro Seixas, elle m’a donné l'occasion de rêver sur ses créatures hybrides.

Se Halibut

Gravure sur pierre signée, Art Thomson

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Au milieu de cette très belle collection, quelques toiles personnelles de Guy Ducornet, des illustrations réalisées pour un livre pour enfants en anglais et des boîtes-vitrines.

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Jardin n°2 (à gauche), Guy Ducornet

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Au sortir de cette exposition, nous avons vu pour terminer les Abysses de Anne Levillain, tout un monde aquatique de méduses et de poissons, accroché au-dessus du bassin de la place des Fontaines.

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Abysses, Anne Levillain, place des Fontaines

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Enfin, cette petite balade à Doué-la Fontaine m’a aussi permis de découvrir les ruines de la collégiale Saint-Denis, dont j’ignorais l’existence ! De style gothique Plantagenêt, elle possédait à l’origine une seule grande nef de trois travées, éclairée par six fenêtres, d’un chœur éclairé par cinq fenêtres, d’un transept et d’un clocher carré avec trois fenêtres. Désormais, l’herbe y pousse mais elle impressionne toujours par sa majesté.

D’un fantastique bestiaire aux ruines élancées de la collégiale, ce fut vraiment un après-midi enchanteur !

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      Les ruines de la collégiale Saint-Denis

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)



 

 

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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 16:03

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 Affiche de l'exposition

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 20 août)

 

La petite ville bretonne du Faouët est connue pour ses superbes halles et sa chapelle Saint-Fiacre, qui renferme un merveilleux jubé. Chaque année, son musée propose une exposition qui permet de faire de belles découvertes. C'est ainsi que, cet été, j'ai pu admirer l'exposition Femmes artistes en Bretagne, 1850-1950. Une rétrospective intéressante à plus d'un titre puisqu'elle donne l'occasion, non seulement de découvrir les peintres féminins de la Bretagne, mais encore de comprendre comment les femmes ont peu à peu pris possession du domaine de l'art, qui leur fut si longtemps fermé.

En effet, si les femmes ont été de tout temps les modèles favoris des peintres, ce n'est que depuis peu qu'elles sont reconnues comme des artistes à part entière. Cette exposition du Faouët rend ainsi hommage aux Bretonnes audacieuses qui, dès la fin du XIXe siècle, osèrent proposer des oeuvres aux différents salons, parfois encouragées par un conjoint qui était lui-même peintre.

Rien d'étonnant d'ailleurs à cela à partir du moment où l'entrée à l'Ecole des Beaux-Arts leur est interdite et où le droit de concourir pour le prix de Rome leur est refusé. Ce n'est qu'en 1925 que la Bretonne Odette Pauvert reçoit le premier Grand Prix décerné à une femme pour sa Légende de saint Ronan. Cela n'empêche pas ces artistes de se former dans des académies parallèles comme les académies Julian, Colarossi ou encore les ateliers de Léon Bonnat ou de Léon Gérôme. Quant à la critique masculine, délibérément misogyne, elle les considère comme des amateurs et quand elle les admire, c'est toujours avec de nombreux bémols ! " Si la preuve n'était déjà faite, la 19e exposition des femmes peintres et sculpteurs affirmerait l'inaptitude des femmes aux travaux vraiment artistiques...". On ne peut être plus catégorique que ce chroniqueur de la revue Art décoratif !

flambage-du-lougre.jpgLe flambage d'un lougre, Caroline Espinet 

Cependant, en ce qui concerne les artistes bretonnes, il est heureux que les musées locaux les aient vite accueillies, en leur donnant une place de choix dans leurs collections. Il en va ainsi pour les toiles d'Emma Herland (Le déjeuner du petit Potic ou Le Voeu), acquises peu après leur exposition à Paris ou à Nantes. De même pour les oeuvres de Caroline Espinet dont le  tableau, Le Flambage d'un lougre (1877), par exemple, sera acheté en 1890 par la ville de Lorient.

En cinq salles, l'exposition s'attache ainsi à décliner les différent aspects de cette lente conquête du domaine de l'Art par les Bretonnes. La  première salle est consacrée à des scènes où l'on voit des jeunes filles peignant au début du siècle, dans une activité de passe-temps qui fait alors partie de leur éducation (Atelier de jeunes filles de Catherine-Caroline Thévenin qui deviendra la femme du peintre Léon Cogniet).

On y voit des portraits ou autoportraits des artistes. Une des plus célèbres, Louise Abbéma (1853-1927) s'est représentée de face, l'air sévère avec un petit lorgnon et vêtue comme un homme. Elève de Carolus Durand et de Henner, elle a réalisé deux portaits de Sarah Bernhardt, une huile sur toile de face, Sarah Bernhardt dans le rôle d'Adrienne Lecouvreur (vers 1884-1887) et un dessin de profil (1891). La comédienne, dont on ignore souvent qu'elle peignait et sculptait, s'est elle-même représentée dans une petite sculpture en bronze posée sur un socle de marbre, datant de l'époque où elle jouait Le Sphinx d'Octave Feuillet. Un choix des plus étranges pour une artiste qui aima la Bretagne au point d'y installer une résidence dans un petit fortin sur la Pointe des Poulains à Belle-Ile-en-Mer. Les autoportraits de Jeanne-Marie Barbey (1876-1960), un huile sur toile, et de Emma Herland (1855-1947), une aquarelle sur papier, m'ont beaucoup plu par le sérieux et l'intensité de leur beau regard grave.

Dans cette même salle, est présenté un curieux portrait du poète Saint-Pol-Roux par Mary Piriou (1881-1956) qui a retenu mon attention. Sur un fond floral d'un mauve virant vers le rose et que domine un château, le poète breton vêtu de noir est entouré d'un coq, d'un corbeau, d'une colombe et d'un paon. La tête chenue légèrement inclinée, le regard mélancolique, il fixe un ailleurs connu de lui seul. "Du chevalet, la proie transfigurée me fixant, m'hallucine de son écho concret [...] me voici dompté par cette main de femme à poignée d'homme [...]", ainsi a-t-il commenté lui-même ce portrait empreint de mystère.

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Les jeunes Bretonnes sur le quai de Concarneau, Emma Herland 

Pour ces artistes femmes, la peinture va être le moyen de faire connaître les moeurs et la vie traditionnelle bretonne. Dans la deuxième salle, l'enfance est ainsi très présente notamment grâce à Emma Herland et Les jeunes Bretonnes sur le quai de Concarneau, cousant et devisant à l'ombre d'un mur de granit. J'ai aimé ses deux petites filles en sabots, assises sur le parquet, plongées dans La Lecture du petit Journal, 1883. Y éclatent le blanc du bonnet de l'une, de la collerette de l'autre et de la page blanche du journal. Dans une toile pleine de profondeur, dans laquelle s'ouvrent deux portes, Deux Bretonnes de Gourin préparant le beurre, 1905, Jeanne-Marie Barbey inscrit ses personnages au travail entre deux mondes, entre semi-obscurité et lumière.

On admire ici de beaux portraits académiques, ceux de Madeleine Fié-Fieux (1897-1995) d'une Paysanne du Morbihan au visage las tenant sa quenouille et l'Etude de Breton, belle image d'un vieillard en costume de fête aux joues couperosées tenant son chapeau ; des tricoteuses, celle assise  de Louise Castex-Lamorre (1869-1943), celle debout de Emmy  Leuze-Hirschfeld (1884-1976). On est ainsi surpris par la Bretonne à l'éventail de Paule Gobillard (1867-1946), à la délicate touche impressionniste, avec cet éventail accroché au mur qui, tel un oisau, surmonte la légère coiffe du pays de l'Aven. Berthe Morisot, sa tante, l'influença sans doute.

Pauvert.jpgLa Légende de saint Ronan, Odette Pauvert 

Dans cette salle encore, la grande toile de La Légende de saint Ronan de Odette Pauvert, dont j'ai déjà parlé. Sur un fond de port breton, au pied d'un crucifix, baignant dans une lumière jaune, le saint auréolé est agenouillé dans une prière d'abandon, tandis que les deux molosses censés le dévorer sont couchés à côté de lui. L'ensemble est empreint de puissance et de dignité.

Dans la grande chapelle lumineuse éclairée par des vitraux et qui fait office de troisième salle, les artistes bretonnes se déploient dans la nature, suivant en cela l'exemple des impressionnistes de l'école de Barbizon. L'ancêtre est ici Louise-Joséphine Sarazin de Belmont (1790- 1870) ; avec Vue de Saint-Pol-de-Léon, 1837, elle propose un des premiers paysages connus d'une scène bretonne.

Très à l'honneur ici, Elodie La Villette (1842-1917) et Caroline Espinet (1844-1912), les deux soeurs Jacquier, qui ont beaucoup peint à Lorient, Quiberon et Groix. Ayant acheté l'année dernière un livre présentant leurs toiles, j'ai été agréablement surprise de les découvrir dans cette exposition. Adepte d'une peinture réaliste, la première peint beaucoup et avec régularité et sait capter les variations du temps et de la lumière, si rapides en Bretagne. D'un tempérament plus original, sa soeur Caroline ne connut cependant pas la même célébrité. Son huile sur bois, Petit paysage au voilier, avec sans doute la voile rouge d'un sinagot, m'a émue. Par ailleurs, alors que j'étais devant la toile lumineuse et aérienne de Elodie La Villette, Troupeau, paysage au fort de Penthièvre, j'ai entendu une vieille dame dire qu'elle avait hâte que ce tableau retrouve sa place au-dessus de son lit. J'ai envié alors cette descendante de l'artiste qui avait la chance de s'endormir et de s'éveiller au quotidien avec cette vision légère de la dune de Quiberon.

Plusieurs toiles de Berthe Morisot, de Julie Manet, de Paule Gobillard, montrent l'attachement des ces artistes à la Bretagne du Nord. On y voit les silhouettes légères et colorées de promeneuses sur la plage : Julie Manet (1878-1966) peint ainsi Paule et Jeanne Gobillard sur la plage à Dinard tandis que Paule Gobillard (1867-1946) s'attache aux Femmes à l'ombrelle sur la plage. La côte Sud n'est pas en reste avec la belle aquarelle, Montée d'orage au Pouldu, 1938, et ses mouvants nuages gris-bleu, de Andrée Lavieille (1887-1960) et les puissantes baigneuses de Marie Réol (1880-1963), notamment la Baigneuse sortant de l'eau avec son drap de bain blanc, qui lui fait comme de grandes ailes repliées sur son maillot noir. Je n'aurais garde d'oublier ici Emma Herland et sa Jeune Concarnoise, son fin profil tourné vers la mer, qui sert d'affiche à l'exposition.

Dans la mouvance de l'école de Pont-Aven, la tempera sur carton de Marguerite Sérusier (1879-1950), Barques de pêche aux voiles rouges, 1912, bouscule d'un pinceau novateur la perspective classique en surperposant les deux esquifs dans un mouvement ascensionnel.

Au milieu de cette troisième salle, on peut aussi admirer les meubles de Jeanne Malivel (1895-1926), une des créatrices les plus éclectiques du mouvement des Seir Breuz, Les Sept Frères, qui a concouru au renouveau breton. On y découvre ainsi un projet de salle à manger, et un élégant fauteuil (vers 1925), réalisé avec l'ébéniste Julien Bacon, concrétisant de cette manière ce qui lui tenait à coeur, l'alliance entre l'artiste et l'artisan.

En montant à la salle du haut, c'est une expression plus contemporaine qui s'offre au visiteur. La vogue de l'orientalisme invite les artistes à voyager et celles-ci croquent sur le vif portraits ou scènes de la vie africaine. Henriette Desportes (1877-1951) peint avec puissance Le Conteur et son public vu de dos. Monique Cras (1910-2007) peint avec douceur à l'aquarelle le visage rêveur et la robe bleue de La Petite Maure ; avec finesse, au crayon, elle livre l'élégant Portrait d'un Arabe. Quant à Thérèse Clément (1889-1984), elle fait éclater les rectangles roses de la muraille de Marrakech qui se détachent sur un fond de montagnes mauves.

Le surréalisme et l'abstraction trouvent aussi leur place dans cette exposition. Le thème de l'eau se retrouve chez Marie Toyen  dit Maria Cerminova (1902-1980) avec L'Eau et la Solitude, 1955. Des formes oblongues, algues ou rubans, se détachent verticalement sur un fond gris inquiétant. Marcelle Loubchansky (1917-1988), par le biais d'une forme sombre sur un fond bleu-vert, évoque dans Moby Dick, 1956, la baleine mythique. Enfin, j'ai eu envie de méditer devant le blanc éclatant de L'Atelier de Geneviève Asse (1923-) qui contraste avec le "bleu humide" d'une toile posée à terre, celui de "la mer et du ciel en mouvement".

femmes-artistes-plat.jpgPlat de faïence en majolique rose, Marjetta Taburet 

La dernière salle de l'exposition au rez-de-chaussée nous invite à découvrir de multiples réalisations, tant en peinture qu'en céramique ou dans les arts de la table.  Je suis demeurée longtemps devant la Légende de la ville d'Ys de Maryvonne Méheut, une terre chamotée, dans les tons bleu, vert, marron et blanc. C'est un modelage plein de mouvement qui fait surgir tous les personnages fascinants de cette légende éternelle. Un superbe plat en faïence de Plougastel, orange et bleu, de Yvonne Jean-Haffen, voisine avec un grand plat de faïence majolique rose, 2009, de Marjetta Taburet, représentant un vase de fleurs au paon. Dans un autre registre, j'ai beaucoup aimé une Nativité de Rose-Marie Favre, un bas-relief en faïence dans des nuances de bleu, ocre, jaune, dont la Vierge a le hiératisme d'une pharaonne égyptienne.

C'est peut-être l'affiche de Dorothée George, Great Western railway, qui résumerait le mieux cette exposition consacrée aux artistes nées en Bretagne, aux voyageuses, aux étrangères, qui firent de cette province un sujet de prédilection. N'est-elle pas sous-titrée : "A Land of Quaintness & Beauty ?

 

 

Sources :

Mes notes d'après les cartouches de l'exposition

Femmes artistes en Bretagne, Marie Paule Piriou, Jean-Marc Michaud, Denise Delouche, Liv'Editions

 

 

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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 18:00

 exposition-macchiaioli-musee-orangerie

 

De retour de Sicile et de passage à Paris, j’ai eu envie de continuer à rêver au soleil italien. Aussi me suis-je rendue à l’exposition au musée de l’Orangerie afin de découvrir l’exposition intitulée Les Macchiaioli, Des impressionnistes italiens ? Un titre, en forme de question, des plus incitatif.

La peinture de ces peintres italiens de la seconde moitié du XIXe siècle est méconnue en France. Il faut dire qu’ils le furent aussi de leur vivant et si leur groupe se constitua en 1855, il se dispersa vers 1870. Une unique exposition leur fut consacrée en 1861 à Florence. Au XXe siècle, une seule exposition aussi en 1978 au Grand Palais. On peut donc remercier Beatrice Avanzi, conservateur à Orsay, et Marie-Paule Vial, directrice de l’Orangerie, de nous permettre de découvrir ces artistes que l’on a souvent comparés aux impressionnistes.

Les organisatrices ont choisi de présenter une soixantaine de toiles, regroupées par thèmes, et non pas disposées selon un ordre chronologique. La première salle est consacrée à leur technique, au service d’une thématique de la lumière vers un nouveau style de peinture. Celle-ci est au cœur de la recherche de ces artistes : « Le vrai sujet de leur peinture, quel que soit le sujet abordé, c’est la lumière. » Quant à leur technique, c’est la macchia, cette petite touche si particulière, qui se distingue de la peinture lisse et nette de l’académisme. Les quatre autres salles déclinent le regard de ces peintres sur la quête de la lumière en plein air (2), la vie paysanne (3), leur engagement dans les guerres d’indépendance de l’Italie (4) et les scènes d’intérieur (5). On y apprend aussi comment la photo naissante leur sert parfois d’esquisse et comment ils ont influencé de grands cinéastes italiens, tels Visconti ou Bolognini.

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Les premières toiles que l’on découvre sont les deux célèbres portraits du mécène de ce groupe, Diego Martelli (1838-1896). L’un est de Federico Zandomeneghi, Portrait de Diego Martelli au bonnet rouge ; l’autre, le plus célèbre, est celui de Degas, réalisé en 1879, le montrant assis, les bras croisés sur une sorte de chaises curule. Martelli apporta aux artistes un soutien éclairé et durable, les hébergeant dans sa demeure de Castiglioncello, les conseillant, apportant à certains une aide financière et promouvant leur art à travers le Gazzettino delle Arti del Disegno. Comme nombre de ses protégés, il s’engagera dans la deuxième guerre d’indépendance et mourra à Florence en 1896, un an près son épouse.

Il faut savoir que Macchiaioli  ou « peintres de la macchia » (un terme qui signifie « tache » en italien »), est le terme péjoratif dont se servit un journaliste de La Gazzetta del popolo, pour définir ces artistes novateurs qui déconcertèrent les visiteurs de l’Exposition nationale de Florence en 1862. Cela fait bien sûr penser à l’anecdote concernant les impressionnistes, qui furent aussi objets de scandale.

Diego Martelli décrit ainsi leur démarche : « La macchia fut initialement une accentuation du clair-obscur pictural : un moyen de s’émanciper du défaut capital de la vieille école qui sacrifiait la solidité et le relief de ses peintures à une excessive transparence des corps. » Ces peintres italiens peignent généralement sur des panneaux de bois rectangulaires de petit format pour aboutir à une synthèse géométrique des formes, créée par une lumière, à la fois poétique et rigoureuse. Ce sont qui sont les premiers en Italie à parler de « tons gris », de « valeurs chromatiques », de « touche », d’ « effets lumineux », lesquels définiront leur nouvelle manière de peindre. Ils obtiennent ainsi un langage pictural étonnamment moderne. Selon eux, en effet, ce n’est pas le contour des objets qui fait exister la forme mais bien plutôt la lumière qui la restitue sous l’aspect des couleurs.

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Le tableau le plus significatif à cet égard (celui qui a été choisi pour l’affiche de l’exposition) est signé de Giovanni Fattori ; il est intitulé La Rotonde de Palmieri (1866). Il a été peint dans la ville balnéaire de Livourne où le peintre se rendait régulièrement avec sa femme malade. Sur une rotonde recouverte d’un auvent de toile jaune, dominant la mer, au centre de la toile, un groupe de cinq femmes assises et une debout devisent ou contemplent le lointain. Les traits de leur visage ne sont pas dessinés et le détail de leurs robes est quasiment inexistant, mis à part de minces liserés noirs. Au jaune vert de la toile répond parallèlement le vert kaki du sol, que borde la limite très blanche de la rotonde. On perçoit ici avec force que ces femmes chapeautées de noir, enveloppées d’un châle ou d’une cape, veulent se protéger du soleil, réverbéré violemment par le bleu de la mer et l’éclatant ciel d’un blanc de craie. L’effet est obtenu par un jeu de contrastes subtil, où tout pourtant n’est que suggéré. C’est une toile toute en intensité et en équilibre, que j’ai beaucoup aimée.

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Il en va de même pour une surprenante petite toile de Giuseppe Abatti, Le Cloître de Santa Croce à Florence (1861-62), qui m’a longtemps retenue. Au premier plan, on y voit de gros parallélépipèdes de pierre blanche et grise, entassés les uns sur les autres. Au second plan, décentré à gauche, assis en tailleur sur le muret du cloître, dont ne sont visibles que deux colonnettes, un personnage (un ouvrier sans doute) est assis de dos. Le bleu intense de la calotte dont il est coiffé attire le regard, tout comme le blanc aigu des blocs de pierre taillée. La palette très économe de tons (bleu unique du couvre-chef, noir, camaïeu d’ocres, de verts, de blancs) crée une impression aiguë de lumière, tandis que l’intérieur du cloître est d’un noir d’encre. Par ailleurs, ce sont les travaux de restauration du cloître qui prennent le pas sur l’architecture elle-même. A mi-chemin entre la scène de genre et le paysage, entre géométrie et nature, Abbati propose ici une peinture résolument novatrice.  

Nombre des toiles de cette première salle ont été réalisés à Castiglioncello dans la propriété de Martelli près de Livourne et à Piagentina, une autre commune au sud de Florence. Ce sont surtout ces œuvres-là, réalisées en plein air, qui ont favorisé le rapprochement avec les impressionnistes français. Il faut signaler que ces artistes sont des amoureux de la France : certains y séjournent, Diego Martelli (qui défend les principes de l’impressionnisme) rencontre Degas, un autre lit Zola, ils connaissent Corot. Grâce à la collection du prince Anatole Demidoff, exposée dans sa villa de San Donato, ils ne peuvent ignorer ce qui se fait en France.

Ainsi, tout comme les peintres de l’école de Barbizon attachés au paysage naturel, ces artistes vont peindre la nature toscane et la vie quotidienne de ses paysans. Silvestro Lega ne dit-il pas : « Cette splendide campagne n’a jamais cessé de m’inspirer… Les miracles, je les vois ici, comme, hier soir, j’avais vu le soleil se coucher. » Dans la toile de Giuseppe Abbati, intitulée Route toscane (après 1862), la primauté est encore une fois accordée à la lumière. Les ombres de cinq arbres se détachent sur une route jaune, tandis que les cyprès foncés s’opposent au bleu intense du ciel. Cette nature est parfois animée ainsi que le montre Telemaco Signorini  dans La Lune de miel (1862-63). Sous des arbres alignés, deux jeunes époux qui se tiennent la main sont assis sur un muret au bord de l’eau. Le jeune homme pêche et l’on aperçoit une barque au fond. C’est encore une fois une toile rectangulaire qui sert de support à cette scène simple et sereine, rythmée par la succession des arbres.  

Ce regard sur la campagne s’attarde aussi sur les paysans qui la peuplent. J’ai aimé le rouge syrien des charrettes  rurales, semblable à celui du tableau de Giovanni Fattori, Bœufs attelés à un chariot( vers 1867), tout comme celui de La Porte rouge (1862-63) du même Fattori. Les travaux des champs sont un des thèmes de prédilection de ces peintres : Vincenzo Cabianca peint un Retour des champs (1862), Odoardo Borrani montre un Char rouge à Castiglioncello (1865-66). Quant à Diego Martelli, il écrit : « Ils étudient sur les bœufs leurs tons de blancs favoris.»

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Fattori va jusqu’à porter un regard critique sur la société avec le grand format de sa Scène de halage dans le parc de Cascine à Florence (1864). Cinq haleurs, dont les ombres courbées s’étirent au premier plan sur un ciel immuablement bleu, s’y échinent devant un bourgeois indifférent et figé verticalement, qui promène son enfant. Seul, un petit chien noir regarde les travailleurs de force ! Le format en longueur, la lumière éblouissante, la gamme réduite des couleurs de cette série de toiles sont autant d’éléments picturaux qui contribuent à créer « une image puissante et poétique de la vie en Toscane.»  

L’originalité de ces Macchiaioli réside aussi dans le fait qu’ils s’engagèrent corps et âme dans le Risorgimento. Giuseppe Abbati y perd un œil dans les combats pour la libération des Deux-Siciles et Sernesi y meurt. Négligeant le pathos et l’abondance de détails, ces « peintres-soldats » engagés ont ainsi renouvelé la peinture d’histoire. A l’occasion d’un concours organisé pour créer des œuvres célébrant le mouvement indépendantiste italien, ils multiplient les peintures de moments militaires. Parmi celles-ci, La Sentinelle (1871), de Giovanni Fattori, peint l’attente de trois soldats à cheval, dans une double tonalité de noirs et de blancs. Encore une fois, la banalité du thème, la simplicité de la technique, le jeu appuyé des contrastes sont au service d’une description aiguë de la vie militaire, mettant en relief l’ennui infini de l’attente.

Une toile m’a particulièrement impressionnée dans cette salle 4, tout comme le fut la reine Marguerite qui en pleura lorsqu’elle la vit. Il s’agit encore une fois d’une œuvre de Fattori, Le Soldat démonté (1880). Bien qu’il n’ait pas combattu, Fattori était aussi très engagé dans les luttes italiennes et il le reconnaît dans ses Mémoires : « Les sujets militaires ont toujours représenté mon idéal, parce qu’il me semblait voir ces jeunes hommes, bons et braves, prêts à tout sacrifier pour le bien de leur patrie et de leur famille.»  La toile représente un cavalier, dont le pied gauche est demeuré accroché à l’étrier, qui est traîné sur le ventre par son cheval. Elle se divise en deux parties, opposant un ciel de craie désespérément vide  à une route poussiéreuse aux tonalités ocres, sur laquelle s’inscrit une marque ensanglantée. La scène exprime avec une puissance tragique la violence de l’emballement du cheval, qui galope vers nulle part, si ce n’est vers la mort inéluctable de son cavalier. L’économie des tons, la composition remarquable, le pathétique de l’instant apparaissent comme une épure symbolique de la Guerre.

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Toujours dans cette salle enfin, j’ai admiré le très beau Portrait de Giuseppe Garibaldi (1861) par Silvestro Lega. La simplicité digne de celui qu’on appelait « le Nazaréen » éclate dans ce portait en pied, empreint de solennité et de sérénité. Barbu, une écharpe bleue et blanche nouée autour du cou sur la célèbre chemise rouge, son fusil abaissé à l’intérieur de son bras gauche, le héros du Risorgimento apparaît bien comme ce « Messie laïc » ainsi que l’a surnommé Anna Villari.

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A ce moment de la visite, quelques toiles rappellent la parenté que l’on peut établir entre certains Macchiaioli et le peintre français Paul Guigou (1834-1871). Ses toiles évoquent sa région, le Lubéron. C’est sa Lavandière (1860), saisie de dos à genoux en train de faire la lessive, qui a retenu mon attention. La lumière joue sur son caraco blanc, un peu caché par son grand chapeau de paille où l’ombre joue. La toile est d’une grande harmonie de tons de verts et de gris, sur lesquels se détachent le rouge d’un plat, le blanc du caraco et du baquet et le jaune du chapeau.

Expoa pergola

La salle 5 est dévolue aux scènes d’intérieur, aux scènes  de genre, qui furent des sujets très prisés par les Macchiaioli. Parmi celles-ci, une des plus célèbres est peinte par Silvestro Lega. Elle s’intitule Après le déjeuner (La Pergola), ou encore je crois La Visite, et date de 1868. Décentrée avec un vide sur sa partie gauche, elle représente au second plan trois femmes assises avec une petite fille debout sous une pergola verte, tandis qu’au premier plan, sur la droite, une servante apporte une boisson (le café peut-être). Les lointains s’ouvrent sur la campagne toscane, conférant à l’œuvre une impression de profondeur. Une fois de plus, le jeu des ombres des femmes sur le clair sol pavé, le fouillis de la verdure de la pergola contribuent à créer cette impression de lumière éclatante si chère aux artistes italiens. Lega se rappelle ici les leçons du Quatrocentto et le format des prédelles. La scansion nette de la perspective et la géométrie spatiale simplifiée évoquent Piero della Francesca ou Fra Angelico.

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Dans ces scènes d’intérieur, on rencontre beaucoup de femmes et celles du tableau de Silvestro Lega, Le Chant d’un stornello (1867) sont célèbres à juste titre. Trois femmes, l’une assise au piano et les deux autre debout derrière elle, chantent un poème d’amour, caractéristique de la Toscane et du Latium. Attentives, elles sont saisies dans l’exécution du stornello et j’en ai aimé le travail sur les mains posées sur le piano de l’une ou sur la joue de l’autre. Le jeu du tissu des robes à petits points, à carreaux, à fleurs, le motif du dallage, la fenêtre ouverte sur des cyprès et des collines bleutées, la pureté des visages, les courbes ingresques du modelé des corps créent une atmosphère douce et sereine. Un critique a dit de ce tableau qu’il est « à la fois le plus moderne et le plus ancien, sans qu’il y ait là pour autant la moindre contradiction ». C’est ce genre de toile qui a sans doute inspiré Visconti ou Bolognini.

En revanche, l’Intérieur avec figure (vers 1867) d’Adriano Cecioni a provoqué en moi une impression de malaise. Dans le décor d’une chambre bourgeoise, dont la porte blanche est entrebâillée sur un couloir, une femme vêtue de noir brode un drap, assise au pied d’un lit aux draps bien tirés. La couseuse a un visage blafard et son visage est appuyé contre le bord du lit, beaucoup plus haut qu’elle-même. C’est une toile qui évoque « la vie humble aux travaux ennuyeux et faciles », comme le manifeste la boîte à couture ouverte. Et pourtant, elle distille autre chose, comme une menace. De qui cette femme semble-t-elle se cacher ? Pourquoi ferme-t-elle les yeux ? Pourquoi cette bouche amère ? Qui risque de surgir à la porte ?

Quant au tableau, La Salle des agitées au Bonifacio de Florence (1865), de Telemaco Signorini, il ne peut manquer de demeurer en mémoire. D’un naturalisme cru, dans des tonalités de blancs, de gris, de verts, il représente des malades mentales dans diverses attitudes : assises, debout, grimaçantes, apathiques, brandissant le poing. Comme elles sont à moitié dans l’ombre, leur souffrance n’en est que plus terrible sur le blanc éclatant du mur remplissant plus de la moitié de la toile. Une toile exemplaire de ce qu’on appellera le vérisme italien.

L’exposition s’achève sur la diffusion d’un extrait de Senso de Visconti, qui dure 3 mn 50. Il se place à la fin du film, sur fond de bataille de Custoza( une défaite italienne). En présence d’une prostituée, l’officier autrichien, Franz Mahler (Farley Granger), qui a déserté pour l’amour de la comtesse Livia Sepieri (Alida Valli), dénonce sa lâcheté et l’aveuglement de sa maîtresse. Par vengeance, elle finira par le dénoncer comme déserteur et il sera fusillé. Le film se clôt sur le désespoir de la comtesse qui hurle le nom de son amant mort dans les rues de Vérone, tandis que les Autrichiens fêtent la victoire de Custoza. On  sait que scènes d’intérieur, plans du film, décor, cadrages, composition sont inspirés des toiles des Macchiaioili. Il en va de même pour Le Guépard ou pour L’Innocent de Bolognini.

Cette exposition a donc été pour moi une véritable découverte. Mais la question posée par le titre, Les Macchiaioli, Des impressionnistes italiens ?, est-elle vraiment résolue ? C’est Diego Martelli qui, en 1895, a été le premier à évoquer l’influence française des impressionnistes. A l’instar des peintres français, les Italiens renoncent au primat du dessin sur la couleur et lui préfèrent l’emploi de taches de couleurs. Cecioni le confirme : « Tous les Macchiaioli ou impressionnistes […] sont d’accord sur cela : l’art ne repose pas sur la recherche de la forme, mais sur la manière de rendre les impressions reçues d’après nature, par le biais de taches de couleurs, de clairs et d’obscurs. » Les deux groupes placent aussi leur chevalet en plein air. De plus, de la même manière, Français et Italiens, au début, furent considérés avec mépris par la critique et le public. : on traita les uns d’ « impressionnistes », les autres de « tachistes », termes considérés alors comme péjoratifs.

Cependant, les dates montrent bien que les Macchiaioli précèdent les impressionnistes, ils n’en sont donc pas, et loin de là, un pâle reflet. Ils possèdent vraiment un style qui leur est propre et, notamment, le traitement de la lumière et la vivacité des contrastes. Si les deux groupes d’artistes adoptent certes une attitude critique envers la tradition, la grande différence entre eux, c’est que les peintres italiens sont des artistes engagés alors que les impressionnistes traitent essentiellement des thèmes bourgeois de leur milieu social. Une autre serait que les impressionnistes ont rencontré un succès que ne connurent pas leurs homologues italiens. Enfin, les Macchiaioli pratiquant « le retour aux sources d’une nature toscane », c’est « dans la recherche de moyens personnels que[leur] identité [italienne] revêt son plus bel éclat ».

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      Les Macchiaioli au Caffè Michelangiolo

 

Sources : 

Mes notes d’après les cartouches de l’exposition.

Les Macchiaioli, Des impressionnistes italiens ? Exposition au musée de l’Orangerie, L’Objet d’Art, Hors-Série n°67

 

 


 

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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 17:49

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Vendredi 30 novembre 2012, de passage à Paris, je suis allée voir l’exposition Bohèmes au Grand Palais. Ayant réservé mon billet sur Internet, j’y suis entrée sans faire la queue ; de toute manière, il n’y avait pas grand’monde ! J’y suis restée presque trois heures, tout en y perdant un peu mon latin car le fil conducteur n’en est pas des plus clairs. C’est le scénographe lyrique, Robert Carsen, qui en a réalisé la scénographie, au détriment des toiles elles-mêmes, me semble-t-il. La première partie les présente dans une sorte de long boyau assez sombre et la seconde partie reconstitue ateliers ou cafés : mais était-ce vraiment indispensable ?

Les deux salles du  rez-de-chaussée sont consacrées au bohémianisme, aux Bohémiens, à la façon dont ils ont été dépeints par les artistes à travers les siècles et souvent représentés sous le masque de la diseuse de bonne aventure, du voleur, du vagabond. Après un intermède dans la rotonde où l’on découvre certaines figures féminines emblématiques, Esméralda et Carmen, on monte ensuite au premier étage pour découvrir la bohème artiste au XIX° siècle, quand le mythe est récupéré par tous ceux qui aspirent à la liberté dans l’art. La fin de l’exposition se clôt avec la vision tragique de l’extermination des Tziganes pendant la Seconde Guerre mondiale. Tout au long de la visite, le visiteur est bercé par des chants tziganes, la musique de Satie ou des airs de La Bohème de Puccini. L’ensemble de l’exposition est ponctué par des proverbes roms : « Certains regardent le bout de la route. Certains la route » ou encore « Les montagnes ne bougent pas mais les hommes bougent. »

Théodore von Holst Le souhait 1840

L’exposition  débute par un beau poème de Saban Iliaz, intitulé La Longue Route : :

« Nous avons pris une route dans la nuit

Sans savoir où elle pouvait nous mener… »

On pense que les premiers Tziganes sont venus en France au début du XV° siècle. Ils portent des noms variés : Zingari, Czigany, Zigeuner, Gypsies, Egyptiens, Gitans, Bohèmes, Bohémiens, Roms, Romanichels, Manouches… On sait cependant que leur langue est issue du sanscrit et que leur origine est l’Inde. George Sand le souligne : « Des Indiens pur sang qu’on a baptisés de tous les noms des pays traversés par eux dans leur longue et obscure migration à travers le monde. »

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La première partie est ainsi dévolue à la bonne fortune picturale du personnage du Bohémien, ou plutôt de la Bohémienne. Elle séduit le peintre par son charme étrange comme cette ravissante Petite Bohémienne (vers 1505), saisie dans sa mélancolie par Boccaccio Boccaccino l’Ancien. Avec elle naît en quelque sorte le stéréotype de la Bohémienne : sous un turban oriental bleu noué sous le menton, ses cheveux se répandent en boucles sur ses épaules tandis qu’elle est recouverte d’une sorte de châle rouge. Le collier et la ferronnière, très inhabituelle, lui confèrent une grande noblesse.

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J’ai été très intriguée par le tableau d’Andrea Ansaldo, La fuite en Egypte. Marie y porte la coiffe des Egyptiennes, la bern, sorte de grande auréole, présente sur nombre de tableaux. On la retrouve notamment sur la gravure du recueil de François Deserps, Recueil de la diversité des habits (1562) et qui caractérise L’Egyptienne. Peut-être faut-il voir le rejet des Bohémiens dans le fait que, selon la légende, ils auraient refusé l’hospitalité à la Sainte Famille et auraient peut-être pris part à la Crucifixion. Leurs descendants auraient été ainsi condamnés à l’errance, d’où leur présence dans des tableaux représentant la fuite en Egypte. Gypsie, gitan sont en effet deux termes issus du nom Egypte.

Petit à petit, à travers les thématiques picturales, on sent que l’exclusion se fait plus grande au fil des siècles. Des toiles représentent les campements de bohémiens, mis au ban de la société (J. Van de Venne) ; la bohémienne devient diseuse de bonne aventure et par-là un peu magicienne ; le bohémien, quant à lui, est souvent voleur.

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Deux toiles traitent superbement cette thématique. La très célèbre Diseuse de bonne aventure de Georges de la Tour (vers 1630), où éclatent les rouges et les roses, montre un jeune benêt en train d’être détroussé par trois femmes : l’une, de profil, lui subtilise sa bourse, l’autre, au visage d’ange, coupe discrètement la chaîne de sa montre, tandis que la vieille diseuse de bonne aventure, au visage ridé de vieille momie, retient son attention. La jeune femme très pâle que l’on voit à l'arrière-plan aurait été inspirée au peintre par Preciosa, une gitane, héroïne de "La Petite Gitane", personnage des Nouvelles exemplaires (1613) de Cervantès.

Nicolas Bollery - Les Acteurs vers 1595-1605

Les Acteurs (vers 1595-1605), une toile attribuée à Nicolas Bollery, présentait déjà ce thème du jeune innocent, dupé par plusieurs femmes et, ici, par un personnage masqué de la Commedia dell’arte. Ce tableau est par ailleurs un témoignage de la présence des bohémiens dans les troupes de danse ou de théâtre.

L’édit de 1682 frappe sévèrement les Bohémiens. Les arts et les sciences du Siècle des Lumières se défient d’eux désormais. Dans L’Encyclopédie, Diderot ne les épargne pas : il les traite de « vagabonds » dont le « talent est de chanter, danser, et voler ». Ils seront désormais de plus en plus marginalisés.

De nombreux artistes ont été sensibles à l’errance de ceux qu’Alexandre Hardy, dans La Belle Egyptienne, décrit ainsi :

« Seigneurs des prés, des monts, des camps, des bois

Qui, nobles n’exerçons l’agriculture vile,

Non captifs pour le gain dans l’enclos d’une ville. »

On a tous en mémoire les fines gravures de Callot représentant ces convois de Bohémiens en marche. Quant à J. C. Nessler, il réalise en ivoire et en argent doré une sculpture remarquable, Bohémien à cheval, incrustée d’agates, de diamants, d’émeraudes, et de rubis.

Au XVIIIème, Filipo Napoletano peint un Campement de bohémiens dans les ruines de la villa Tivoli ; D. Teniers II place un groupe de bohémiens dans un Paysage avec une grotte ; même Gainsborough s’intéresse à eux  avec son Paysage avec bohémiens travellers. Il paraît que le commanditaire du tableau, un gentleman d’Ipswich, mécontent du sujet choisi, aurait lacéré de rage le tableau ! Si c’est une vision plus rousseauiste, elle n’occulte pourtant pas le rejet dont sont l’objet ces nomades, certains tendant à se sédentariser pour échapper à l’ostracisme de la société.

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Au milieu de ces toiles, je n’aurai garde d’oublier La Bohémienne de Frans Hals, un « portrait de caractère ». Plein d’audace et de sensualité, il présente plutôt la diseuse de bonne aventure comme une femme de mœurs légères et détone un peu par sa joie de vivre.

Corot zingara au tambour de basque vers 1865

Parmi les toiles du XIXème  siècle, j’ai été séduite par la Zingara au tambour de basque (accessoire obligé de la Tzigane), de Jean-Baptiste Camille Corot, une vision plus adoucie de la Tzigane. Dans l’intimité de son atelier, il réalisa une centaine de portraits, dont certains recomposent le souvenir de paysannes qu’il avait observées dans la campane romaine. Dans des tonalités adoucies de rose, de beige et de vert, la jeune femme, assise de trois-quart, tourne vers le spectateur un regard pensif et mélancolique.

hdCourbet Bohemienne et ses enfants

Certains peintres, comme Alfred Dehodencq ou Henri Regnault, vont jusqu’à suivre les Bohémiens dans leur errance. En 1869, le premier peint des Bohémiens en marche, au visage tanné par le soleil, dans une toile pleine de couleurs et de pittoresque. Courbet montre sur la route La Bohémienne avec ses enfants, avec un singe (ou un enfant ?) dans sa hotte. On y perçoit la dureté de la marche, le poids du fardeau d’une condition difficile. Dans  La rencontre ou Bonjour, M. Courbet, le peintre, revendiquant la liberté de son art, s’assimile au Juif errant : « … je viens de débuter dans la grande vie vagabonde et indépendante du bohémien » écrit-il. Et si Renoir peint son premier amour, Lise Tréhot, en bohémienne, Manet, quant à lui s’écrie en parlant des Bohémiens : « Quel peuple ! » Avec les Roulottes aux Saintes Maries, Van Gogh médite sur le voyage : « Il me semble toujours être dans un voyage qui va quelque part et à une destination.  Si je me dis que le quelque part, la destination n’existent pas, cela me paraît bien raisonnable et véridique. » Les trois Bohémiens de Bellet du Poisat illustrent le poète romantique autrichien Lenau, qui célèbre le mode de vie libre des Tziganes :

« Par trois fois ils m’ont montré comment

Quand la vie pour nous se fait grise,

On la dissipe en fumée, en rêves, en chansons

Et triplement on la méprise. »

Van gogh les roulottes campement de bohémiens aux environs

De nombreux peintres s’intéressent ainsi au mode de vie des Gitans. Manet peint Le montreur d’ours et La régalade. Van Gogh en fait une description paisible et solaire avec les Roulottes aux Saintes Maries de la Mer. Dans la littérature, Bonnet représente Les Hongrois de Carpentras (1868) et Emile Zola décrit une halte de Hongrois à la porte Saint-Ouen {Nouveaux Contes à Ninon1874) et rêve de fuir avec eux dans ses Souvenirs (IX) : « Et je me souviens qu’un jour, ayant sur le cœur quelque gros chagrin d’écolier, je fis le rêve de monter dans un de ces voitures qui partaient, de m’en aller avec ces grandes belles filles dont les yeux noirs me faisaient peur, de m’en aller bien loin, au bout du monde, roulant à jamais le long des routes. »

Charles landelle portait d'un jeune serbe

A la fin du XIXème siècle, les Tziganes deviennent un sujet prisé dans l’empire austro-hongrois. Le peintre de genre autrichien, Auguste von Pettenkoffen, peint une émouvant toile représentant Deux Enfants tziganes ; Charles Landelle propose un Jeune bohémien serbe à la beauté douce et intemporelle, très orientalisante ; Devant le juge, de Sandor Bihari, met en scène un tzigane qui en appelle à la justice pour le bris de son violon ; Karoly Ferenczy peint la superbe toile de trois Tziganes, où éclate le bleu de la robe d’un personnage féminin, tandis que Deux Tziganes, de face, nous regardent avec intensité dans le tableau du Hongrois Lajos Kunffy.

Tsiganes Karoly Ferenczy

Dans l’espace intermédiaire de l’exposition, règne la figure de la Gitane éternelle, telle que Hugo, Gautier et Mérimée, suivi de Bizet, l’ont immortalisée. Carmen ou Esméralda, ce vrai personnage est en effet devenu un mythe féminin éternel. Outre la « surnaturelle créature » de Victor Hugo, La Esméralda de Charles de Steuben avec sa chèvre, on y découvre un somptueux tableau de Théodore von Holst, Le Souhait. Une belle jeune femme à l’abondante chevelure brune, à l’ovale blanc et romantique, y bat les cartes comme la diseuse de bonne aventure de toujours, exprimant ainsi les pouvoirs magiques dont est dotée la Tzigane.

Charles amable lenoir rêverie 1893

Au second étage, c’est à la suite des Romantiques et de l’artiste « maudit » que le « bohème » va faire florès. D’emblée, le ton est donné avec « Rêverie », un tableau un peu mièvre à mon goût, de Charles Amable Lenoir mais qui illustre ma foi fort bien « Le Grenier », un poème de Pierre-Jean de Béranger :

« Je viens revoir l’asile où ma jeunesse

De la misère a subi les leçons.

J’avais vingt ans, une folle maîtresse,

De francs amis et l’amour des chansons.

Bravant le monde et les sots et les sages,

Sans avenir, riche de mon printemps. »

Du haut de son grenier, surplombant la ville, le personnage, sur qui s’appuie amoureusement une jeune femme, est à l’image de ceux que décrit Balzac dans Un prince de la bohème. : « Tous ces jeunes gens, plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune mais au-dessus du destin. »

-Liszt_-Lehmann_portrait-.jpg

Et quel beau portrait en pied, par Henri Lehmann,  que celui de Frantz Liszt, sanglé dans un élégant costume noir, qu’éclairent ses longs doigts de musicien racé ! Car c’est son influence que souligne Baudelaire dans ces lignes de Mon cœur mis à nu : « Glorifier le vagabondage et ce qu’on peut appeler le bohémianisme, culte de la sensation multipliée, s’exprimant par la musique. S’en référer à Liszt. »

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Courbet, pour sa part, dans L’Homme à la pipe, fait son autoportrait, le portrait de la bohème parisienne et romantique. La pipe, la barbe, la blouse, sont bien les accessoires obligées du peintre qui se décrit là dans un temps de « pauvreté profonde ». Toute une salle est ainsi consacrée à cette génération  pour laquelle dandysme, désillusion, désespoir et suicide seront les maîtres mots.

tassaerintérieur d'ateleir

Géricault peint l’Artiste dans son atelier, Delacroix fait son autoportrait, Octave Tassaert montre avec grand réalisme un Intérieur d’atelier. Vêtu du gilet rouge des Romantiques, le peintre assis par terre, dans une attitude de profond abattement, épluche des pommes de terre (ou peut-être dessine), tandis que son fricot mijote dans la cheminée. Sa boîte de peinture est ouverte et vide, son chevalet déserté. « Les bourgeois croient que c’est tout rose, notre vie, et qu’on ne crève pas à ce chien de travail-là. Tu la connais, toi, : l’atelier, depuis le matin six heures jusqu’à midi ; à déjeuner, deux sous de pain et deux sous de pommes de terre frites… », voilà comment les frères Goncourt dénoncent la situation du bohème dans Manette Salomon. Blin, Decamps, Gros-Robert présentent des artistes acculés au suicide. Toute une condition de misère, que Le Poêle dans l’atelier de Paul Cézanne restitue dans sa banalité et sa véracité.

-poele-atelier.jpg

Henri Murger avec ses Scènes de la vie de bohème(1851) racontera la geste de ces artistes maudits et contribuera à l’élaboration du mythe. Mettant en scène le poète Rodolphe, le musicien Schaunard, le peintre Marcel, le sculpteur Jacques le journaliste Carolus Barbemuche et le philosophe Gustave Colline, sans oublier les grisettes Mimi, Musette et Francine, Murger donne la parole à « tout homme qui entre dans les arts sans autre moyen d'existence que l’art lui-même ». On en voit ici de nombreuses illustrations par Gill Daumier. On sait aussi comment Puccini et sa Bohème contribuèrent à populariser le thème.

Une salle est particulièrement émouvante, c’est celle qui présente  les célèbres Chaussures (III) de Vincent Van Gogh. Quand il peint cette toile, véritable manifeste de l’artiste vagabond, il a décidé de mener une vie d’artiste et mourra quatre ans plus tard. Dans l’exposition, la toile cohabite avec des manuscrits de Rimbaud, et notamment le célèbre texte de « Ma bohème », à la jolie petite écriture ronde, avec ses [d] au jambage en arrière, si caractéristiques :

« … Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur. »

Il est ici rappelé que Verlaine lui dédia « Laeti et Errabundi », du temps où les amants étaient « joyeux et vagabonds ».

Cette bohème, qui « n’est possible qu’à Paris », ainsi que le disait Murger, investit ensuite Montmartre. Le Moulin de la Galette (Madeleine ou Au Moulin de la Galette de l’Espagnol Ramón Casas, Le Moulin de la Galette de Paul Signac), Le Chat Noir (une amusante tôle peinte de l’enseigne représente un chat sur un croissant de lune), le Lapin Agile deviennent de hauts lieux, fréquentés par ceux qui seront les grands artistes de la première moitié du XXème siècle.

carmen-bastian.jpg

On y retrouve bien sûr les femmes : La Grosse Maria ou Vénus de Montmartre de Toulouse-Lautrec, Carmen Bastián, de Mariá Fortuny Marsal, dans l’impudeur de ses jupes relevées. Dans un café d’époque reconstitué, tandis que s’égrène la musique liquide d’Erik Satie, le tableau L’absinthe de Degas souligne par son étonnante asymétrie la solitude de la femme pensive devant son verre. Quant à Kees Van Dongen, grand habitué de Montmartre, il fait en Espagne la rencontre des belles Gitanes. J’en ai beaucoup aimé sa Gitane (la curieuse), à demi cachée par une porte d’un bleu délavé et drapée dans un châle noir et bleu, sur une robe d’un jaune éclatant brodée de rouge.

Van Dongen La Gitane la curieuse vers 1911

Picasso signe L’absinthe (Le poète Cornuty), une aquarelle sur toile, représentant ce poète espagnol, exemplaire d’une génération éthéromane et criant famine. C’est une toile qui coïncide avec la mort de son grand ami Carlos Casagemas. Ses croquis (pinceau et encre marron sur papier) des Pauvres génies sont des instantanés saisissants de la condition de l’artiste méconnu. On y voit aussi ses premières toiles dont Au Moulin rouge ou Le Divan japonais.

La fin de l’exposition se signale par une remarquable série de toiles de Otto Mueller. Peintre de toutes les bohèmes, cocréateur du mouvement artistique, die Brücke, Otto Mueller mène d’abord une existence de fête et de liberté en compagnie des expressionnistes allemands de Berlin. Fasciné par les valeurs des Tziganes, il vivra ensuite avec eux en Croatie et en Bosnie, pour en réaliser des portraits à la ligne distordue et à la couleur vive. Il fut exposé par les nazis dans le cadre de L’Entartete Kunst (l’art dégénéré) munichois en 1937. J'en ai aimé sa Madone Tzigane, la pipe au bec...

Otto-Mueller-Madone-Tzigane-.jpg

Cette exposition est d’une grande richesse mais il me semble qu’elle présente un trop grand nombre de toiles et que sa perspective n’en est pas clairement définie. La seconde partie, la bohème artistique, pouvait faire l’objet d’une présentation à elle toute seule. On sort du Grand Palais, un peu abasourdi, avec le désir de mettre au clair tout ce qu’on a vu. Et on a surtout en tête le souvenir des "prunelles ardentes" de l'insaisissable peuple des nomades.

 

Sources :

Mes notes d’après les cartouches de l’exposition.

Télérama Hors-série, Les bohèmes, Quand l’art vagabonde, Exposition au Grand Palais.

Bohèmes, Le roman de la liberté, L’album de l’exposition.

Voir l'article : "Tzigane, la nation invisible"

 link

 

 

 

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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 23:15

 Chagall-1.JPG

 

Avec l’exposition Chagall, L’Epaisseur des rêves, c’est tout un siècle de création artistique à travers une vie de peintre que nous propose le musée de La Piscine à Roubaix. Cette merveilleuse déambulation à travers la diversité et la richesse des œuvres de l’artiste russe nous donne à découvrir sa curiosité pour les genres et les techniques les plus variés. Plus de deux cents œuvres, créées entre 1907 et 1980, ont été collationnées, qui révèlent le préoccupation de la forme chez un artiste protéiforme.

Cédric Guertus, le scénographe de l’exposition, s’est attaché à mettre en relief un cheminement qui prend sa source dans la ville natale de Vitebsk, se prolonge dans l’exil en France, aux Etats-Unis et en Provence, sans toutefois négliger les tragédies du siècle et les drames intimes de l’artiste. Dans son autobiographie, Chagall écrit : « L’essentiel, c’est l’art, la peinture, une peinture différente de celle que tout le monde fait. Mais laquelle ? Dieu, ou je ne sais plus qui, me donnera-t-il la force de pouvoir souffler dans mes toiles mon soupir, soupir de prière et de tristesse, la prière du salut, de la renaissance ? »


Chagall

Double portrait au verre de vin

(Photo ex-libris.over-blog.com)


La salle 1, Construire avec la couleur, est dominée par l’impressionnant Double portrait au verre de vin (1917-1918), colonne colorée d’un trio familial, l’ange au sommet du tableau représentant sans doute Ida, la fille de Marc Chagall et de Bella, née en 1916. J’en aimé le mauve qui reprend la teinte de la jambe, sous la robe blanche du personnage féminin. Dans cette salle, on admire aussi les différents traitement du thème de La chute de l’ange, en noir et en couleurs.


Chagall-esquisse-pour-la-chute-de-l-ange.JPG

Esquisse pour La Chute de l'ange

(Photo ex-libris.over-blog.com)


La salle 2 est dévolue au Théâtre d’art juif. Le chef de troupe Alexeï Granovski avait confié à l’artiste le décor du Théâtre de chambre national juif, travail dont rendent compte de nombreuses études. A cette occasion, Chagall a permis un renouveau des arts de la scène en intégrant dans les motifs et les accessoires des costumes certaines figures de la société juive. Plus tard, réfugié à New-York, il se verra confier le décor et les costumes du ballet Aleko, auquel est dédiée la salle 3. Il s’agit d’une chorégraphie en quatre tableaux, inspirée par Les Tziganes de Pouchkine, sur un Trio en la mineur de Tchaïkovski, orchestré par Erno Rapee. Dans la lignée des Ballets russes, Aleko ressuscite la Russie de Chagall, installé à Mexico avec sa femme Bella à l’été 1942. Confiés pour la réalisation à des artistes mexicains, ces costumes associent des motifs préhispaniques et des personnages fabuleux aux couleurs ensoleillées du Mexique. Habillant des mannequins, disposés en arc de cercle sur des gradins blancs, ils offrent l’image immobile de ce qui dut être un spectacle merveilleux, dont un film d’époque vient raviver le souvenir.


Chagall-costumes-Aleko.JPGCostumes pour le ballet Aleko

 (Photo ex-libris.over-blog.com)


Dans la salle 4, on voit comment, avec le décor et les costumes de la nouvelle production de L’Oiseau de Feu de Stravinski (pour le Ballet Theâtre de New-York), Chagall poursuit sa contribution aux arts de la scène. Le 24 octobre 1945, au Metropolitan Opera House, sa réalisation connaît un succès tel qu’il sera associé à la chorégraphie de Balanchine en 1949 et en 1970. Pour ce ballet, l’artiste composa trois décors, un rideau de scène et plus de quatre-vingts costumes, en collaboration avec sa fille Ida. Si la Russie est au cœur de cette œuvre si typiquement russe, les origines amérindiennes du Mexique ne laissent pas de transparaître, notamment dans le costume du Monstre vert à rayures noires ou encore dans celui de la Femme monstre. J’ai aussi particulièrement aimé les pastels réalisés pour la Princesse verte et la Princesse rouge aux couleurs éclatantes.


chagall-costume-pour-la-princessse-rouge.JPG

Costume pour la Princesse rouge de L'Oiseau de feu

(Photo ex-libris.over-blog.com)


La salle 5, intitulée L’épaisseur des rêves, présente la production céramique de Chagall, qui découvre Vence en 1950 avec Virginia Mc Neil. Associant des motifs divers, il y crée des récipients surprenants, superbement émaillés, décorés d’oxyde, gravés au couteau. Des visages féminins y voisinent avec des animaux, des couples s’y enlacent, le Christ y apparaît crucifié. Le passage incessant d’une technique à l’autre se révèle à travers la récurrence des motifs semblables. Le douloureux Christ ceint du taleb est présent dans l’Autoportrait à la pendule comme il l’est sur le grand vase brun intitulé Crucifixion. Les amoureux célestes sont visibles dans Le Nuage nu ou sur le Vase à la main ou encore le Vase sculpté. Signes révélateurs d’un artiste en proie à ses obsessions : l’amour, la mort, la ressemblance entre monde humain et monde animal.


Chaglla-ceramiques.JPGEn haut à gauche, Crucifixion

(Photo ex-libris.over-blog.com)


De la céramique au modelage, il n’y a qu’un pas qui permet à Chagall de « donner forme à la merveille ». Ce que nous donne à admirer la salle 6 qui présente les sculptures de l’artiste. Pour Chagall, issu du peuple russe, la référence obligée est celle de la stèle tombale, telle qu’il la représente dans la toile dénommée Le Cimetière (1917). Nombre de ces œuvres, nées dans le marbre ou la pierre de Bornes, sont des illustrations de l’Ancien et du Nouveau testament ; elles m’ont fait penser à certains chapiteaux romans. On y retrouve aussi tout le bestiaire cher à l’artiste, les amoureux, autant de thèmes que Chagall ne cessera d’explorer, « de la toile au bas-relief, du papier à la ronde bosse ».


Chagall-sculptures.JPGDeux bas-reliefs

(Photo ex-libris.over-blog.com)


La salle 7 célèbre La couleur monumentale et notamment le plafond de l’opéra Garnier, dont elle expose de très nombreuses études.  On sait que, en 1963, Malraux commanda à Chagall cette composition destinée à recouvrir le plafond circulaire de Jules Eugène Lepneuveu. Avec ses lieux parisiens emblématiques, ses motifs renvoyant au monde du spectacle, ses clochers russes, ses coqs, ses musiciens, ce plafond extraordinaire offre la ronde d’un syncrétisme artistique unique. Le peintre n'écrivait-il pas : "Mon art [...] est peut-être un art insensé, un mercure flamboyant, une âme bleue jaillissant sur mes toiles."


chagall-opera.JPGEtude pour le plafond de l'opéra Garnier

(Photo ex-libris.over-blog.com)


En parallèle, Chagall aura aussi travaillé le noir et le blanc, ce que nous montre la salle 8, Au-delà de la couleur. Dès les années 1920, c’est à la plume et à l’encre noire qu’il illustre son autobiographie, Ma Vie. Plus tard, après la guerre de 1940, il réalisera de gigantesques dessins en noir et blanc, sur des papiers précieux ; toutes les tonalités du noir y seront explorées.

L’exposition s’achève avec la salle 9, Forme et couleur. On y découvre un Chagall passionné par les collages, utilisés aussi bien dans ses esquisses que dans ses études. Hérités du cubisme et du surréalisme, ils rappellent encore les bois gravés populaires russes, les louboki. Réalisées alors qu’il est déjà très âgé, ces œuvres témoignent de l’inlassable inventivité de l’artiste.

Au terme de cette exposition, on ne peut qu’admirer encore et toujours la capacité incessamment renouvelée d’un artiste qui chercha toute sa vie à « donner forme à la merveille ».

 chagall-couple-jaune.JPG

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

 

 

Sources :

Roubaix, Musée d'art et d'industrie André Diligent, La Piscine, Petit Guide des expositions du 13 octobre 2012 au 13 janvier 2013

Marc Chagall, Le peintre-poète, Ingo F. Walther/ Rainer Metzger, Taschen

 

 


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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 16:20

Gilbert delaine devant chat de 

      Gilbert Delaine devant une oeuvre de Karel Appel

(Photo La Voix du Nord)

 

A l’occasion des trente ans du LAAC, le musée d’Art contemporain de Dunkerque propose une grande exposition consacrée au groupe CoBrA et intitulée CoBrA sous le regard d’un passionné. Ce passionné, c’est Gilbert Delaine, le fondateur de la collection, qui a rassemblé des œuvres de son propre fonds et d’autres, issues de musées français, belges ou néerlandais. Huit salles, à la présentation claire et harmonieuse, permettent ainsi de découvrir la richesse et l’inventivité de ce mouvement artistique européen.

L’acronyme de son nom (trouvé par le poète belge Christian Dotremont) est d’ailleurs révélateur à cet égard : Co renvoie à Copenhague, Br à Bruxelles et A à Amsterdam. Avec ce choix, les artistes rejetaient Paris comme unique capitale artistique et ce nom faisait encore référence à la combativité rebelle du serpent.

C’est le 8 novembre 1948, dans l'arrière-café du Notre-Dame Hôtel à Paris, à la faveur d’une rencontre entre Jorn, Dotremont, Noiret, Appel, Constant et Corneille que le mouvement va prendre forme en revendiquant un art expérimental et collectif. Dotremont écrit : « CoBrA est une légende que nous avons fondée à l’occasion d’une visite à Paris en 1948. » Des expositions collectives suivront, notamment l'Exposition internationale d'art expérimental, à Amsterdam en 1949 et à Liège en 1951. 

Laac Corneille Nu renversé 1972 gouache et pastel gras verNu renversé, Corneille, 1972

Les peintres, sculpteurs et poètes de ce mouvement avaient ainsi défini leurs objectifs. Il s’agissait pour eux de rompre avec les règles de l’art en oubliant l’activité intellectuelle ; de fonder un art pour tous et par tous, basé sur l’expérimentation de la liberté ; de retrouver une liberté enfantine instinctive ; de redécouvrir la spontanéité du geste et enfin de créer une œuvre s’adressant aux sens.

Utilisant la peinture à l’huile, la gouache, l’aquarelle, le dessin et la gravure, ils privilégient les sujets liés à la femme, l’enfant, l’oiseau, le bestiaire, les astres. Tout à la fois figuratives et abstraites, ces créations présentent des traits dynamiques et des couleurs extrêmement vives. C'est dans la première salle qu'est racontée la naissance du groupe après la Seconde Guerre mondiale.

Photo du groupe CoBra

Les fondateurs du groupe CoBra

(Photo ex-libris.over-blog.com)

La deuxième salle est consacrée à Asger Jorn, un artiste « en quête de la source vitale de l’être » qui puise son inspiration dans les mythes et légendes nordiques. Proche de Munch par certains aspects expressionnistes, il voisine dans cette salle avec d’autres Danois : Carl-Henning Pedersen, très onirique avec notamment son Paysage aux étoiles (1957), gris bleuté, blanc et jaune ; Henry Heerup tenté par un art plus populaire peuplé de chats, de lutins et d'oiseaux.

Ces artistes venus du Nord seront découverts par Appel, Constant (dont j’ai beaucoup aimé Tête, oiseau et main- une main étrange avec quatre doigts) et Corneille, des Hollandais qui aimeront leur spontanéité, les thèmes liés à l’enfance et l’explosion de la couleur. Ils sont présents dans la troisième salle.

La quatrième salle est celle de Karel Appel avec son Appel Circus, offert au musée par l’artiste en 1981. La ronde multicolore des dix-sept sculptures de la parade du cirque symbolise le miroir du « jeu de l’homme » et du « jeu du monde ». Appel n’avait-il pas affirmé : « Clown, je veux être comme toi. L’anti-robot ! » Au second étage, on pourra admirer les gravures qui ont inspiré ces sculptures en bois polychrome.

le cirque

Appel Circus, Karel Appel

(Photo Yanous, Le Magazine francophone du handicap)

La Jeune Peinture Belge viendra rejoindre les écrivains du groupe surréaliste révolutionnaire (Christian Dotremont et Joseph Noiret), à l’origine de CoBrA. On rencontre Louis Van Lint, Georges Collignon et Pierre Alechinsky, auxquels se joindront Raoul Ubac, Reinhoud ou Serge Wandercam. Dans leurs œuvres, ils créent des êtres fabuleux ou humoristiques. Ainsi, dans la salle 5, on peut admirer une série d’eaux-fortes d’Alechinsky représentant différents métiers : La Couturière, Le Pêcheur, Le Musicien, et d’autres encore, réalisés avec les attributs de leurs métiers. Silhouetté en quelques traits, tout en couleurs douces, Le Vénitien de Reinhoud nous fait signe gaiement avec son bicorne noir. Leur succèdent des sculptures très expressives en cuivre et laiton, dans lesquelles le mystère le dispute à la caricature : Scorpion, Femme fatalePlein de gouaille, Le Bibendum.

Pour promouvoir le mouvement, les Editions CoBrA avaient été créées et l’on découvrira dans une vitrine Les Poupées de Dixmude de Pierre Alechinsky, ou L’Aventure dévorante de Joseph Noiret, œuvres illustrées par Pol Bury.

je-ne-fais.JPG(Photo ex-libris.over-blog.com)

La salle 6 montre la grande variété créative de Pierre Alechinsky, le plus jeune membre du groupe mais sûrement l’un des plus actifs. S’il considère Jorn comme son maître, l’artiste belge subira ensuite l’influence du Chinois Walasse Ting. Celui-ci l’invita à peindre « le papier posé au sol, le bol d’encre dans une main, le pinceau dans l’autre et le corps tout entier en action. » Après avoir été séduit par l’acrylique, il combinera cette technique à la calligraphie, trouvant ainsi une continuité entre dessin et peinture. Merveilleuse salle que celle où les ondulations de son Serpent voisinent avec son gigantesque Mur d’oiseaux et son célèbre Génie du lieu. Les bordures rouges qui encadrent cette dernière toile deviendront d’ailleurs la signature de l’artiste.

mur d'oiseaux 1950Mur d'oiseaux, Pierre Alechinsky, 1950

(Photo ex-libris.over-blog.com)

Dans la septième salle, éclate l’ « Internationale des artistes expérimentaux d’avant-garde ». Jean-Michel Atlan et Jacques Doucet y représentent la France, l’un inspiré par l’Orient et le mysticisme, l’autre marqué par Paul Klee et Juan Miro. L’Anglais Stephen Gilbert nous surprend avec la couleur de ses attaques de mouches, son Oiseau captif, ses araignées voraces. L’Islandais Svavar Gudnason nous transporte vers son île natale avec les formes élevées et vivantes de sa Peur de mort. Quant au sculpteur américain d’origine japonaise, Shinkichi Tajiri, il montre comment on fait de l’art vivant avec des matériaux de récupération (Genou blessé, Plante carnivore).

Pour clore cette magnifique rétrospective, on déambule dans la dernière salle, dédiée à CoBrA et à la poésie. Juan Miro nous y accueille par cette phrase : « Je ne fais aucune différence entre peinture et poésie. » (Cobra n°5). Toute bleue et grise, la toile intitulée Dentelles de foudre, d’Asger Jorn et de Christian Dotremont, est la peinture inaugurale de cette forme de peinture-mots qui fera florès. Un mode d’alliance entre deux artistes que Dotremont explique ainsi : « Le poète écrit, le peintre peint, dans un même temps, sur un même temps, sur un même plan, en un rythme commun, les mots organisant les formes, les formes organisant les mots. »  Œuvres à quatre mains qui deviendront des peintures-mots, des dessins-mots, des encres-mots, des logogrammes-dessins.

alechinsky-Linolog2 linogravure

Linolog II, linogravure de Pierre Alechinsky et logogramme marginal de Christian Dotremont

(Photo Site de la Gravure et de l'Image imprimée)

En 1960, Dotremont invente donc les logogrammes, des « dessins de mots, des peintures de langage ». En regard du texte poétique, on voit les lettres dynamisées, métamorphosées dans un ensemble où les deux sortes de signes entrent en résonance. Ainsi, j’ai admiré le beau poème d’amour,  J’écris à Gloria (encre de Chine sur papier marouflé sur toile ) ou encore les trois magnifiques Vers sept heures du matin pour ainsi dire, Un lapon à Rovaniemi, la première fois m’avait conduit à l’autobus ou Vous vous voyagez beaucoup. La calligraphie s’y déploie, s’y élève, s’y envole en signes noirs, délicats, élégants, élancés. « Si je me perds dans les bois, c’est pour gagner la forêt… » affirment Dotremont et Atlan dans Les Transformes : tout comme la lettre devient peinture en se perdant dans le tableau.

Cette rétrospective très bien scénographiée m’a donc donné l’occasion de découvrir ce mouvement artistique méconnu. Dans ce musée de bord de mer, où les œuvres ont toujours un œil sur l’océan, ces artistes du Nord de l’Europe m’ont ouvert le regard.

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(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

Sources :

CoBrA Sous le regard d’un passionné, 20 octobre 2012-03 mars 2013, Guide de la Ville de Dunkerque

 

 

 

 

 

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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 16:51

 Une selaine enchantée photo des artistes

Les artistes d'Une Semaine enchantée (Photo Saumur-Kiosque)


Du 10 au 18 septembre 2011, la troisième édition d’Une Semaine enchantée, s’est tenue à l’abbaye d’Asnières, sur la commune de Cizay-la-Madeleine. Cette exposition des œuvres de quatorze artistes résidant en Saumurois a permis à ceux-ci de raconter l’abbaye, son histoire, son environnement, à travers des formes d’expression variées.

Le visiteur était accueilli aux abords de l’abbaye par des personnages géants,  issus des livres de son enfance, créés par l’illustrateur Olivier Supiot. Le sculpteur Daniel Collette, pour sa part, a écouté le chant des Sirènes en démultipliant leurs fines silhouettes à l’intérieur et à l’extérieur du lieu.

Asnières autel

Autour du pigeonnier désaffecté, la plasticienne Mathilde Grolleau a déposé ses pigeons en céramique, raku et tissu léger, tandis qu'Anne Le Vilain, plasticienne elle aussi, recréait une spirale légère vers les hauteurs de la fuye.

Asnières pigeons

Avec Sophie Puls et Sophie Touret, sculpteur-plasticienne et illustratrice, le visiteur pénétrait dans la sacristie et dans l’histoire de l’abbaye, réinventée par leurs soins. Le photographe Jean-Baptiste Rabouan s’est interrogé sur les fins dernières avec un tapis photographique à même les dalles, quand l’infographiste Sandrine Rabouan proposait dès l’entrée une mosaïque composée de calvaires démultiplié à l’infini. La peinture y a aussi trouvé sa place avec le Christ crucifié de Max Le Baleur  et ses stations du Chemin de croix ; Hervé Girardin a fait quant à lui réfléchir sur la vanité de la création tandis que le peintre-graphiste Dem Chamanie nous a conté les heurs et malheurs de l’abbaye à travers un film d’animation.

Asnières fuye

En ce qui me concerne, deux créations ont particulièrement retenu mon attention. Ainsi, j’ai beaucoup aimé les deux immenses retables, conçus par le peintre-illustrateur Nicolas Jolivot, racontant l’histoire mythique de Tristan et Yseut. Finesses du trait, souci du détail, unité de couleurs, ont contribué à créer deux panneaux d’une inspiration médiévale particulièrement réussie. Installés de part et d’autre du maître-autel, ces triptyques nous ont rappelé l’importance capitale de cette œuvre, qui a influencé pour longtemps la conception de l’amour dans tout l’Occident.

Enfin, l’illustratrice Myriam Nion m’a une fois de plus émerveillée par la finesse et l’imagination subtile de son travail. Elle a (re)créé quatre jeux du Moyen Age, figurant des lieux et des personnages emblématiques de l’abbaye d’Asnières : le jeu du Pèlerin, de l'Herboriste, le jeu du Renard et des Poules, de l'Oie. Ces jeux, qui lui ont demandé soixante-dix heures de travail, ont été réalisés à l’encre de Chine sur papier. Des versions colorées et cirées permettent d’y jouer plus aisémément.

Myriam Nion leu du pèlerin

Un des exemplaires m’a fascinée : celui où l’artiste s’inspire du labyrinthe médiéval, que l’on appelait aussi Chemin de Jérusalem. Il s’agit d’un parcours initiatique dont on disait qu’il était réservé aux pèlerins dans l’impossibilité de faire réellement le pèlerinage dans la Ville sainte. Ce cheminement, que l’on retrouve sur le dallage de nombre d’églises, était fait généralement à genoux dans le but d’atteindre le centre du labyrinthe, appelé « Saut de la Joie ». Le plus connu de ces parcours de prière et de méditation est celui de la cathédrale de Chartres, dont un des autres noms est la « Lieu » : l’on pouvait l’accomplir en une heure, temps nécessaire pour parcourir une lieue.

Miriam Nion présentait encore un jeu de l’Oie, un passe-temps pour enfants, qui est tout sauf anodin. En effet, avec ses embûches, ses pénalités, ses retours en arrière, ce jeu est rien moins qu’un moyen pour faire l’apprentissage de la vie.

Myriam Nion Jeu

Chaque artiste a donc investi ce magnifique endroit avec sa propre sensibilité. Il faut dire que le lieu est superbe. Située entre Saumur et Doué-la-Fontaine, implantée au creux du vallon du ruisseau de la Gravelle, cette abbaye fut fondée par Bernard d’Abbeville, un contemporain de Robert d’Arbrissel, le fondateur de Fontevraud.

Semaine enchantée gisant

De la première église du début du XIIe siècle ne subsiste plus que le mur nord de la nef, construit en moellons et percé de petites fenêtres. A l’intérieur, le croisillon sud du transept et sa chapelle absidiole, dédiée à saint Etienne, en forme de demi-lune, sont les éléments les plus anciens. Dans le chœur rectangulaire de la nef de la seconde moitié du XIIe, on peut admirer un voûtement typique de l’art gothique angevin. Il est constitué de huit voûtes portées par deux colonnes en calcaire gréseux de huit mètres de hauteur, d’où s’élancent les fines nervures de la grande voûte centrale et des quatre voûtes bombée latérales.

Asnières voûtes

Les clés de voûtes polychromes présentent un décor sculpté et peint du XIIIe siècle qui représente des scènes bibliques. Devant le maître-autel, on remarque une rosace en carrelage vernissé, tout à fait exceptionnelle.

Des fouilles de 1903 ont permis de mettre à jour les tombes des donateurs, Giraut II Berlay et son épouse Adèle. Les vitraux, provenant de l’atelier Chappée du Mans, ont été posés entre 1902 et 1950.

Asnières vitraux

Et, pendant une semaine, dans ce lieu empreint d’une haute spiritualité, quatorze artistes nous ont donné à rêver en renouant avec un passé fait de mythes et de légendes.

Photos : ex-libris.over-blog.com, Dimanche 10 septembre 2011 

Sources :

http://www.cg49.fr

Abbaye d’Asnières et son association

 

 

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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 16:39

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La Crucifixion sur les voûtes du choeur de la collégiale Sainte-Croix à Loudun

(Photo ex-libris.over-blog.com, Dimanche 19 octobre 2011)

 

Lors de mon voyage sur les terres australes en novembre 2008, j’avais eu l’occasion de découvrir la peinture aborigène. A Hermannsburg, à 126 kilomètres d’Alice Springs, dans la touffeur du désert, nous avions visité le petit musée où sont exposées les œuvres d’Albert Namatjira, peintre aborigène de réputation mondiale. A l’extérieur, assises par terre, des femmes peignaient ces points mystérieux, hérités du Temps du Rêve.

Lors des Journées du Patrimoine 2011, une exposition, Les peintres du Temps du Rêve, dans la collégiale Sainte-Croix de Loudun, m'a donné l’opportunité de revoir ces peintures qui m’avaient fascinée. L’occasion pour moi de m’interroger de nouveau sur la signification de ces extraordinaires toiles, venues du fond des âges.

On sait que cet art, « la plus ancienne tradition spirituelle et picturale au monde, jamais interrompue », est celui des premiers habitants de l’Australie. Répartis en 500 ou 600 tribus, ils peuplaient tout le pays, parlaient environ 300 langues et avaient développé dans l’isolement le plus total une culture et une religion des plus complexes. Au nombre d’un million lors de l’arrivée des Anglais au XVIII° siècle, ils ne sont plus désormais que 500.000 pour une population australienne de 20 millions d’habitants. Je ne reviendrai pas ici sur le terrible génocide dont ils furent victimes, les Anglais ayant déclaré cette terre « terra nullus », c’est-à-dire vide de tout habitant !

La peinture aborigène contemporaine, appelée aussi desert painting (peinture du désert), est née au début des années 70, à 240 kilomètres au nord-ouest d’Alice Spring, dans la communauté de Papunya. Cette renaissance eut lieu avec une fresque fameuse, intitulée Le rêve de la fourmi à miel.  Sous l’influence d’un instituteur, Geoffrey Bardon, les Aborigènes, s’approprient alors avec maestria les techniques occidentales  pour en faire les messagères de leur spiritualité. Le pointillisme, qui a contribué à la célébrité de cette peinture, est dû à la crainte des peintres de dévoiler au plus grand nombre les motifs du Dreamtime ou Temps du Rêve. Aussi noyèrent-ils ces symboles dans des points afin de les rendre moins lisibles. Par ailleurs, le système des points répond bien à la conception énergétique qu’ils ont du monde et que leur léguèrent leurs ancêtres. Ils l’ont donc conservé.

Car la particularité de cette peinture, c’est qu’elle remonte à la nuit des temps. En Australie, ils sont en effet très nombreux les sites (grottes ou pétroglyphes) qui véhiculent cette symbolique et cette spiritualité. C’est celle du Dreamtime, du Tjukurpa, du Temps sacré ou encore du Dreaming, la forme progressive anglais étant la plus à même pour rendre compte de l’intemporalité du mythe.

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Oiseau dessiné dans une anfractuosité d'Uluru

( Photo ex-libris.over-blog.com, Octobre 2008)

Société hautement évoluée, fondée sur un système de relations de parenté complexe, le peuple aborigène avait élaboré un grand mythe d'origine, celui du Temps du Rêve, porteur d'un concept fondamental, celui d'un temps cosmique sans commencement ni fin. Le totémisme y était par ailleurs essentiel, puisque ce sont les Grands Ancêtres qui sont nés de la terre en gestation et qui ont créé le monde. Advenus à la vie, ils la peuplèrent et y laissèrent leur empreinte en la parcourant en chantant. Ce sont ces chants, ces parcours, appelés song lines, qui ont donné naissance au relief, aux espèces, au cosmos. Dans le Temps du Rêve, c'est toute la création du monde qui ressuscite, accompagnée de la geste des Grands Ancêtres.

C’est ainsi que, lors de notre balade autour d’Uluru le rocher sacré, dans le Red Center, nous avions pu admirer des figures sacrées, telle La patte d’émeu ou Le cerveau. Pendant la Multijulu walk, on nous avait raconté l’histoire de la bataille entre Kunya le serpent bénéfique et Liru le serpent maléfique autour d’un trou d’eau. Dans des abris percés en surplomb, servant à la pratique de rituels au serpent Arc-en-Ciel, nous avions pu admirer des dessins rupestres, qui représentent oiseaux, échidnés ou encore émeus.

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La patte d'émeu, Uluru (Photo ex-libris.over-blog.com, Octobre 2008)

Pour les Aborigènes, il est certain que leur peinture, en animant l’esprit ancestral, contribue à participer de l’énergie qui fait perdurer l’univers. Cette peinture n’est nullement une peinture décorative puisqu’elle est chargée de tout le passé et de l’énergie créatrice des Grands Ancêtres. Elle met ainsi en jeu l’essence même du peintre, tout ce qui constitue son être, lequel est religieux au premier chef.

A l’origine, les motifs tracés de la peinture aborigène, du nom de kuruwarris, le sont à l’occasion de rituels. Ils sont dessinés sur le sol mais aussi sur le corps et les objets sacrés. Les Aborigènes usent de l’ocre, du duvet d’oiseaux, de fibres végétales, de sang et de résine.

Les caractéristiques de la peinture aborigène moderne, aisément reconnaissable, sont très particulières. Peinte généralement à plat sur le sol, elle se regarde en perspective aérienne et ne possède ainsi ni haut ni bas. Si elle est relativement économe de signes, ceux-ci sont en revanche très chargés de signification. Du cercle concentrique, témoin d’un site religieux ou d’un campement, au signe en forme de U, symbole d’un personnage, en passant par l’ovale, image du coolamon  (objet en bois servant à transporter enfant ou nourriture) ou encore par les empreintes d’animaux, on y lit l'histoire de l'un des peuples les plus anciens de l'humanité.

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Peinture aborigène, Collection personnelle (Photo S. Thévenet)

Dans les années 70, cette peinture n’était accessible qu’aux hommes. Depuis 1990, les femmes se sont arrogé le droit de peindre. Désormais, 80% des toiles peintes sont le fait des femmes. Le peintre aborigène, toujours un homme ou une femme parvenu à maturité, ne peindra que les motifs hérités de son clan et des mythes paternel et maternel. L’homme et la femme ne peignent pas du tout de la même manière. En effet, le premier est assimilé au monde « du dessous », la seconde au monde « du dessus » et chacun n’illustrera pas pareillement le même rêve.

Il faut enfin remarquer que pour accéder à la peinture contemporaine, les Aborigènes ont été contraints à un compromis, qui fait coexister Dreamtime et loi des Occidentaux. Cette tentative de conciliation de deux conceptions du monde a pour nom Two ways (Les deux voies).

La déambulation dans la collégiale Sainte-Croix, ce lieu, éclatant de lumière grâce à une grande verrière, est un véritable ressourcement. Sur le tuffeau, ces peintures venues d’un monde lointain, sont superbement mises en valeur. Elles y voisinent avec les scènes du XIII° siècle, peintes sur la voûte du chœur, et représentant la Crucifixion, surmontée du Soleil et de la Lune. Elles nous rappellent aussi que la spiritualité est universelle et que nous, Occidentaux, n’en avons pas le monopole. Une leçon salutaire !

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     Détail du tableau ci-dessus, Collection personnelle (Photo S. Thévenet)

 

 

Sources :

 Comprendre la peinture aborigène du désert australien, Michèle Panhelleux

 


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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 13:29

 

 

Du 25 juin au 15 août 2011, l'association Art et Chapelles, avec le concours de Patrimoine Religieux en Saumurois, propose un circuit artistique de 44 kilomètres dans sept chapelles de la région de Saumur. On en connaît le principe : il s'agit pour l'artiste de s'imprégner de l'atmosphère du lieu et d'y créer une œuvre qui le reflète ou, à tout le moins, en distille un écho.

La balade commence à Marson dans l'église Sainte-Croix (XII°- XV°- XVII° siècles) dont l'ancien vocable était celui de sainte Catherine. Inspiré par les statues du XVI° siècle à l'effigie de saint Sébastien et de sainte Catherine d'Alexandrie, le peintre Louis Harel a réalisé trois polyptiques en peinture à l'huile, rappelant le martyre du patron des archers et de la patronne des jeunes filles et des philosophes. Les triangles, censés suggérer les flèches dont fut victime le premier, répondent aux chevrons de la superbe charpente en carène renversée qui surplombe la nef. Si le trait de pinceau très appuyé rattache le peintre à l'expressionnisme, la vivacité des couleurs le rapproche de l'abstraction lyrique. L'ensemble témoigne d'une grande puissance d'expression.

 

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  Saint Sébastien dans l'église Sainte-Croix de Marson

(Dimanche 17 juillet 2011)

 

A quelques kilomètres de là, le vidéaste Thierry Froger a investi Saint-Pierre de Meigné-sous-Doué, dont l'existence est attestée depuis le X° siècle. Si l'extérieur, très remanié au XIX° siècle, retient moins l'attention, il n'en est pas de même pour l'intérieur. Outre le beau bénitier de Claude Cordier dont le pied est orné de petits enfants nus, tels des putti, et la chaire avec les quatre évangélistes, on notera de curieuses représentations de saint Pierre et saint Paul, portant les attributs des papes du XVIII° siècle. L'artiste présente ici une « lessive » de cinq images, représentant chacune une femme qui indéfiniment lave un linge. Au-dessous, une série de bassines en plastique de couleurs vives, inspirées par le vitrail qui surplombe le porche, présentent des papiers chiffonnés, sur lesquels sont reproduits au tampon des visages féminins appartenant à des tableaux célèbres. Avec cette « installation », intitulée Les Suaires, et en interrogeant « images et corps à travers leur capacité d'apparition et de disparition », Thierry Froger invite à méditer sur le thème de la purification. Une création énigmatique et intrigante.

 

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  Les Suaires de Thierry Froger à Saint-Pierre de Meigné-sous-Doué

 

En pénétrant dans l'église Saint-Laurent de Forges, on sera surpris par une organisation de l'espace très théâtralisée. Un très beau confessionnal, une chaire remarquablement sculptée, sous une voûte en plâtre à cintres surbaissés, précèdent un chœur voûté sur croix d'ogives gothiques, orné d'un décor bleu et doré peint au XVIII° siècle, et d'un retable. On retiendra une très belle table de communion en tuffeau, unique sans doute en Anjou. Le ciel étoilé du décor peint a donné l'occasion à la licière Laurence Marie de créer son propre firmament sous la voûte de plâtre blanc. « Finalement, j'occupe le plafond comme une réponse à celui du chœur » avoue-t-elle. Au bleu et au doré du XVIII° siècle elle oppose son ciel, fait de morceaux de vivant tulle blanc et de boutons dorés. Ce faisant, se crée une scansion, un rythme de l'espace dans le lieu saint.

 

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     Le ciel de Laurence Marie à Saint-Laurent de Forges

 

Dans l'église Saint-Hilaire de Montfort, aux étonnants contreforts arrondis en colonnes- uniques pour un édifice religieux- on admirera un retable typique de la Contre-Réforme. On y remarquera dans le haut à gauche un portrait en médaillon de Charles Borromée, grande figure de cette période troublée, peint par Philippe de Champaigne. Dans cet endroit, très théâtral lui aussi, le sculpteur Franck Loret a accroché au plafond de la nef, du porche au chœur, dans le sens de la longueur, une sculpture en papier mâché, qui représente une sorte de long maillage. L'ombre de l'ensemble est portée sur les murs latéraux, donnant ainsi de l'ampleur à cette création. Selon l'artiste, ces « fragments intérieurs » représentent la trace de tous ceux qui sont venus dans cette église. Les différentes parties du maillage, liées entre elles par de fins brins de métal, signifient le lien qui les unit à jamais. Une œuvre aérienne et discrète à la belle symbolique.

 

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La sculpture en papier mâché de Franck Loret à Saint-Hilaire de Montfort

 

Cet après-midi-là, mon périple de découverte s'est achevé dans l'église Saint-Pierre d'Artannes. Je n'aurai pas vu l'œuvre du sculpteur Anne Martinuzzi-Compaint à Saint-Pierre de Dampierre-sur-Loire, ni celle du peintre Judith Wolfe à Saint-Pierre de Parnay.

Mais pour moi le point d'orgue de ce circuit en art aura été les toiles du peintre Ali Salem. Dans cette petite chapelle du XII° siècle, superbement restaurée depuis peu, l'artiste d'origine algérienne a travaillé pendant six mois sur le thème de la Crucifixion. Il propose ainsi à l'admiration du visiteur une petite quinzaine de toiles, rectangulaires dans la nef et triangulaires dans le chœur, « lancinance et répétition » étant au cœur de son œuvre. Dans ces peintures aux vives couleurs, la silhouette du Christ torturé se dessine avec force. Le thème est repris encore avec sept toiles, placées sur le mur sud, évoquant le martyre des moines de Tibihirine. Au-dessous, des tessons de faïence, des lampes à huile, du sable, font allusion aux cimetières maghrébins et aux marabouts.

 

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Mais le plus surprenant peut-être, c'est ce grand drapé blanc qui s'élève en croix victorieuse jusqu'au sommet de la nef, émergeant d'un parallélépipède de verre en forme de tombeau, rempli de tissus de couleur. La résurrection du Christ, fondement de la foi des chrétiens, se donne à lire ici dans tout son élan libérateur. Choix artistique d'autant plus étonnant pour un artiste d'origine musulmane : en effet si l'islam reconnaît en Jésus un prophète, il ne croit pas à la Résurrection, Toujours est-il que cette œuvre lumineuse est le vivant témoignage du regard d'un artiste ouvert et tolérant, qui interroges les signes, et qui a su exalter avec une belle puissance le mystère d'une foi qui n'est sans doute pas la sienne. Et par les temps qui courent, il me semble que c'est une démarche assez rare pour qu'elle mérite d'être signalée.

 

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  Une des Crucifixions du peintre Ali Salem

   

Sources :

Le livret d'accompagnement Art et Chapelles, Imprimerie Norbert Plot, 06/2011

http://artetchapelles.free.fr

http://artetchapelles.canalblog.com

 

 

 

 

 

 

 

 

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