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31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 18:44

Bretonnes sur le quai Charles Cottet

Bretonnes sur le quai, Charles Cottet

 

A Gabriel Vicaire

 

C’est Marivône Le Guînver,

Avec ses coiffes de batiste,

C’est Maryvône Le Guînver

Qui passe sa vie à rêver.

 

Marivônic, Dieu vous assiste

Dans l’avenir et le présent !

Marivônic, Dieu vous assiste :

Votre regard paraît triste !

 

Marivônic s’en va disant

Aux bateliers de la prairie,

Marivônic s’en va disant :

« N’est-ce pas l’heure du jusant ? 

 

« Et n’a-t-on pas vu, je vous prie,

Dans le chenal de Kerenor,

Et n’a-t-on pas vu, je vous prie,

Le vaisseau de sa seigneurie,

 

« Le beau vaisseau d’ivoire et d’or

Avec des mâts en palissandre,

Le beau vaisseau d’ivoire et d’or

De monseigneur Hadanic-Vor ? »

 

II

 

Hélas ! le soir tombe et mêle sa cendre

Aux brouillards légers qui montent des eaux,

Et les bateliers n’ont rien vu descendre

Sur le chenal bleu bordé de roseaux.

 

Mais Marivônic espère quand même,

En vain le temps passe, elle attend toujours,

Et, pour faire honneur à celui qu’elle aime

On ne la voit plus qu’en riches atours.

 

Regardez ! Sa coiffe est toute en batiste.

Ah ! qu’elle est jolie avec son justin

Où de fins galons, couleur d’améthyste,

Courent sur la laine et sur le satin !…

 

Et l’année ainsi va chassant l’année.

Marivône est vieille et marche à pas lents,

Et rien n’a changé dans sa destinée,

Sinon qu’aujourd’hui ses cheveux sont blancs.

  

III

 

Et la voilà vieille, vieille,

Au point qu’elle n’a, dit-on,

Sa pareille

Dans aucun bourg du canton.

 

Ses beaux yeux n’ont plus de flamme ;

Elle tremble au moindre vent ;

Mais son âme

Est aussi jeune qu’avant,

 

Et sous son hoqueton jaune,

Malgré l’âge et le besoin,

Marivône

Est toujours mise avec soin.

 

Songez donc, si tout à l’heure

L’impatient jouvenceau

Qu’elle pleure

Débarquait de son vaisseau

 

Et s’en venait d’un air tendre,

Avec deux ménétriers,

Pour lui tendre

L’anneau blanc des mariés !

 

IV

 

Or, un jour de printemps que la brise était douce,

Le beau vaisseau parut au détour du chenal,

Le jusant vers la mer l’entraînait sans secousse

Et ses hunes baignaient dans le vent matinal.

 

Mais à mesure aussi qu’il approchait des berges

On voyait que ses mâts étaient tendus de deuil.

Ses sabords restaient clos et quatre rangs de cierges

Flambaient sur le tillac autour d’un grand cercueil.

 

Marivône en silence attendait sur la grève,

Ses yeux gris avivés d’on ne sait quel éclat,

Car elle discernait maintenant qu’aucun rêve

N’a d’accomplissement sinon dans l’Au-Delà.

 

Elle portait toujours son vieux hoqueton jaune

Et, quand le noir vaisseau l’eut prise sur son bord,

A pas menus, les paumes jointes, Marivône

Alla s’agenouiller devant le prince mort.

 

Elle pria longtemps en fervente chrétienne,

Puis, disposant la couche où dormait son amant,

Elle étendit sa tête au chevet de la sienne,

Fit un signe de croix et mourut doucement.

 

J’aime beaucoup ce poème de Charles Le Goffic, qui appartient à une série de sept poèmes, regroupés dans Petits Poèmes, dédiés à José-Maria de Heredia. A travers une aura de légende, le poète y dit l’attente éternelle de celle dont l’amant est parti sur la mer. Tout une vie s’y déroule, de la jeunesse à la vieillesse de Marivônic, amoureuse éperdue de son prince. Les « mâts tendus de deuil » m’évoquent la voile noire du bateau de Tristan. Marivônic meurt d’amour, tout comme succomba Yseut la Blonde, croyant que Tristan était mort.

Pour dire cette tragique histoire de la femme qui reste à terre, Charles Le Goffic a su varier avec art le rythme des vers. Usant de l’octosyllabe (I), du décasyllabe (II), de l’heptasyllabe et du trisyllabe (III), et enfin de l’alexandrin (IV), multipliant les enjambements, il nous donne à voir et à entendre cette éternelle amoureuse au bout du quai, dont la vie ne fut qu’un rêve d’amour.

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Hauteclaire : Légendes de mer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 12:57

                            Yves Leclair                                             Commere    

                                                   Yves Leclair                                                                            Pascal Commère

 

Hier, dimanche 20 mars 2011, s’achevait Le Printemps des Poètes 2011, dont le thème était consacré à D’Infinis Paysages.

La librairie, Le Livre à Venir, sise rue de la Tonnelle à Saumur, avait convié Yves Leclair et Pascal Commère pour une lecture de poèmes. Albane Gellé, poète et âme de l’association Littérature et Poétiques, a d’abord présenté ces deux jeunes poètes quinquagénaires. Tous deux écrivains attachés à leur terre, le premier enraciné dans la craie angevine, le second dans la glaise bourguignonne, nous ont fait pénétrer avec une extrême simplicité dans l’intimité de leurs mots.

Pascal Commère, fils de jockey et familier des bêtes et des maquignons, nous a d’abord emmenés loin dans un grand mouvement vers Oulan-Bator, au galop précipité des chevaux de Mongolie. De retour sur ses terres de l’Auxois, il a su nous dire son voisinage fraternel et compassionnel avec le monde rural, longtemps et toujours fréquenté. Il nous a fait ressentir l’extraordinaire vibration des mouches vibrionnantes, et le monde secret que recèle le fil de la lieuse. Il a expliqué que l’écriture est née chez lui vers l’âge de six ans et que, s’il n’avait pas écrit, il serait sans doute déjà mort.

Quant à Yves Leclair, il souhaite que son écriture tende de plus en plus vers l’épure. La poésie pour lui s’apparente à la méditation philosophique et, ultime paradoxe, le point d’orgue de l’écriture, serait peut-être de ne plus écrire. Appuyé sur son « bâton de randonnées », il a nous donné de nous émerveiller devant la jonquille de mars dans son pot d’étain, de nous abandonner à la « contemplation en montagne », pour enfin nous enjoindre à partir en quête de notre « Orient intime ». Et il nous a confié que c’est, dans sa jeunesse, la main tendue du grand poète Yves Bonnefoy qui lui permit d’entrer en poésie.

Hier, dans une petite librairie fleurant bon les livres, nous avons rêvé des chevaux de Mongolie et de la Chine de Bashô, des douces collines aux confins du Morvan et d’un jardin angevin planté d’arbres fruitiers. Mais surtout deux poètes nous ont confié que les « infinis paysages » sont au plus près de nous, en nous, et qu’il nous suffit de savoir les regarder.

 

  Le livre à venir 21 rue de la tonnelle

Le Livre à Venir, 21, rue de la Tonnelle à Saumur

 

 

 

 

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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 09:25

vent

 

 

Dimanche, 20 mars 2011, en lien avec l’association Plein Ecran, et dans le cadre du Printemps du Cinéma, le cinéma le Palace à Saumur diffusait deux films du cinéaste iranien Abbas Kiarostami : à 11h, Et le vent nous emportera (Bad ma ra khahad bord), de 1999, et à 20h Ten. L’après-midi, François Bégaudeau, parrain de Plein Ecran, proposait une analyse filmique du long métrage du matin.

Le vent nous emportera tire son titre d’un poème, emprunté à Forough Farrokhzad, une poétesse iranienne (1937-1967), et dont quelques vers sont prononcés par le personnage principal du film, interprété par  Behzad Dourani.

Le film raconte la venue d’un cinéaste (sans doute le double de Kiarostami), qui se dit ingénieur en télécommunication, dans un village isolé du Kurdistan, éclatant de soleil et pourtant appelé « la vallée noire ». On y découvre progressivement qu’il est là avec son équipe pour filmer un rite funéraire, et  notamment des pleureuses qui se griffent le visage. Il attend donc la mort d’une centenaire, qui ne se résigne pas à mourir. Au terme d’un lent parcours initiatique, guidé par un jeune garçon à l’étonnante maturité, Behzad, va peu à peu perdre sa superbe de citadin, secourir un blessé, s’ouvrir aux autres et à la beauté du monde. En dépit de la mort de la vieille femme, il repartira sans avoir filmé le rituel mortuaire.

La belle affiche du film, représentant l’immensité des blés blonds sous le soleil, est révélatrice de l’œuvre. Elle correspond au moment où Behrad tisse soudain des liens nouveaux avec le monde qui l’entoure, où il écoute le vieux médecin qui le transporte sur sa mobylette réciter des vers d’Omar Khayyam, où le vent souffle sur la mer des blés.

Pour clore ce Printemps des Poètes 2011, consacré à D’Infinis Paysages, voici ce poème que Behrad récite dans l’obscurité d’une cave à une jeune femme occupée à traire une vache. Si elle demeure invisible, (la technique du hors champ étant une des techniques favorites de Kiarostami), on entend ces vers magnifiques, emblématiques d’un film à la beauté irradiante et secrète.


Dans ma nuit, si brève, hélas 
Le vent a rendez-vous avec les feuilles. 
Ma nuit si brève est remplie de l'angoisse dévastatrice 
Écoute ! Entends-tu le souffle des ténèbres ? 
De ce bonheur, je me sens étranger. 
Au désespoir je suis accoutumée. 
Écoute ! Entends-tu le souffle des ténèbres ? 
Là, dans la nuit, quelque chose se passe 
La lune est rouge et angoissée. 
Et accrochée à ce toit 
Qui risque de s'effondrer à tout moment, 
Les nuages, comme une foule de pleureuses, 
Attendent l'accouchement de la pluie, 
Un instant, et puis rien. 
Derrière cette fenêtre, 
C'est la nuit qui tremble 
Et c'est la terre qui s'arrête de tourner. 
Derrière cette fenêtre, un inconnu s'inquiète pour moi et toi. 
Toi, toute verdoyante, 
Pose tes mains, ces souvenirs ardents, 
Sur mes mains amoureuses 
Et confie tes lèvres, repues de la chaleur de la vie, 
Aux caresses de mes lèvres amoureuses 
Le vent nous emportera ! 
Le vent nous emportera ! 

 

 

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 21:38

  Les 3 bigoudènes gauguin

Les trois Bigoudènes, Paul Gauguin (Vers 1894-1895)

 

 

Une vieille édition (aux éditions Plon) des Poésies complètes du poète Charles Le Goffic, datée de 1922, est dédicacée à ma grand-mère, qui en a eu la primeur (ainsi qu’elle l’a annoté au crayon de bois sur la table des matières) :

« En hommage reconnaissant et en fidèle souvenir du bon accueil qu’elle daigne faire à deux oiseaux de passage tombés de lassitude et de faim, une après-midi de mars 1922, à son foyer, J. et Ch. Le Goffic. »

On trouve dans ce recueil : Amour breton, Le Bois Dormant (Rondes et Chansons, Petits poèmes, Epilogue),  Impressions et Souvenirs (Ailleurs, En Bretagne).

Ces textes pour la plupart ont été publiés entre 1889 et 1903 ; l’éditeur y a adjoint quelques pièces nouvelles sans lien apparent ou de simples pièces de circonstance. De Charles Le Goffic, Charles Maurras disait qu’il avait su donner çà et là « à l’incertitude des choses une voix précise, une voix classique et latine ». Souvenir sans doute d’une lointaine ascendance maternelle latine, qui « travaillait à discipliner en lui les élans du Celte », sans les supprimer. « Qu’y faire ? Il faut savoir être de sa race. »

C’est donc de « la pure, l’inimitable note celtique » que se réclame l’auteur dans ce recueil , et particulièrement dans les quinze quatrains d’octosyllabes du poème, intitulé « Les Bigoudens ». Le poète y fait le portrait de ces Bretonnes, du « bout de la terre ». En une vision hallucinées, inspirée par l’Histoire, bien loin des confectionneuses de crêpes, il décrit les Bigoudens comme les héritières des hordes barbares, leur conférant ainsi une dimension épique.

  La bigoudène méheut

Bigoudène (Mathurin Méheut)

 

 

 

 

 Les Bigoudens

 

A Eugène Le Mouël

 

« On les croit d’origine asiatique. Leur coiffure tripartite tient à la fois de la mitre, du casque, du serre-tête, et se termine par une pointe de forme priapique. D’après certains auteurs, les spirales des disques brodés sur leurs plastrons auraient eu une signification religieuse et symboliseraient le création du monde. «  (Les Ethnographes)

 

A  Plomeur, raides sous leur mitre,

En plastrons d’or vert, jaune ou roux,

Les Bigoudens, sur le placitre,

Tournent au son des binious…

 

                    ***

 

D’où viennent-elles, ainsi faites,

Avec leur face sans méplats

Et les disques qu’aux jours de fêtes

Elles collent sur leurs seins plats ?

 

L’immobilité de leur masque

Fait paraître encore plus lointains,

Dans l’aigre et sonore bourrasque,

Leurs yeux vaguement thibétains.

 

Peut-être qu’au temps où la Gaule

Châtiait l’orgueil d’Attila,

Un débris de tribu mongole

Vint à la nuit s’échouer là.

 

C’était un plateau solitaire,

Un grand cap triste du Ponant,

Perdu tout au bout de la terre,

Sous un ciel bas et frissonnant.

 

Quand l’œil des fuyards, dans la brume,

Put l’explorer le lendemain

Un mur circulaire d’écume

Partout leur barrait le chemin.

 

Partout la mer, la mer sans borne !

Son sel corrodait l’eau des puits.

Et, campés sur leur grand cap morne,

Ils n’en ont pas bougé depuis.

 

Ils vivent dans cette ouate blême

Les bras croisés sous leurs mentons,

Chrétiens, au moins par le baptême,

Et, par la langue, Bas-Bretons.

 

Mais l’âme ancestrale persiste

Et c’est toujours comme autrefois

Le vieil Orient fataliste

Qui stagne en leurs crânes étroits.

 

C’est lui qui charge leurs corps frustes

D’or jaune ou vert ou cramoisi

Et qui déroule sur leurs bustes

Une Genèse en raccourci ;

 

Et lui qui, sur le front de nacre

Des vierges encor dans l’avril,

Plante l’obscène simulacre

D’un minuscule nerf viril…

 

                   ***

 

O filles des hordes camuses

Qui meurtrirent les champs latins,

Bigoudens, en vos cornemuses

Hennissent des poneys lointains.

 

Vous plongez au profond des âges ;

Dans votre Orient fabuleux

Vous aviez déjà ces visages

Ronds et crins aux reflets bleus ;

 

Sous des toits portés par des hampes

Et taillés dans des peaux d’élans,

Vos yeux retroussés vers les tempes

S’ouvrirent voici deux mille ans ;

 

Et, près de flots lourds endormis,

Vous avez l’air, dans vos draps d’or,

D’une peuplade de momies

Terrée aux confins de l’Armor.

 

  Le goffic

 

 

Pour le Jeudi en Poésie

Des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Lilie : Femmes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 21:59

 

  wihelm-hammershoi-soleil

Intérieur dans le soleil, Vilhelm Hammershoi

 

 

 

Blog en pause

 

 

 

Je dis une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour en tant que quelque chose d’autre que les calices sus musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tout bouquet. Crise de vers, Stéphane Mallarmé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 janvier 2011 2 25 /01 /janvier /2011 17:03

  basho 2

Matsuo Bashô (1644-1694)

 

Mercredi 19 janvier 2011, Alain Veinstein recevait Yves Leclair dans son émission Du jour au lendemain, à 23h 30, sur France-Culture. Le poète angevin y parlait de son dernier livre, Orient intime, publié aux éditions de L’Arpenteur. Une occasion rare, au cours de la nuit qui s’avance, de faire plus ample connaissance avec un poète discret et lumineux.

Orient intime est un journal poétique : une appellation que l’on donne à plusieurs de ses livres, et, selon lui, le lieu privilégié de la poésie. Il reconnaît cependant qu’il faudrait davantage parler de poésie dans la prose plus que de poésie pure. Ce type d’œuvre est sans prétention poétique, telle qu'on entend le terme au sens propre.

Evoquant son Manuel de contemplation en montagne (2005), qu’on peut rapprocher de cette forme particulière, il rappelle qu’il est construit en trois parties (« Matin », « Midi », « Soir »), et qu’il relate l’expérience contemplative et méditative d’un séjour en montagne. C’est le journal « concentré » d’une journée idéale. Pour ce qui est de Bâtons de randonnée (2007), il s’agit d’un journal mensuel, dont chaque chapitre correspond à un mois de l’année et reflète la couleur du mois vécu. On peut davantage y voir un parallèle avec une œuvre versifiée. Quant à L’Or du commun (1993), ce sont bien des poèmes circonstanciés. Orient intime associant la méditation, la contemplation et la promenade, se situerait ainsi dans la veine du Manuel.

Si le titre peut apparaître énigmatique à certains, il reflète le sentiment qu’il existe un Levant intime de l’Etre, un matin du monde. A l’instar de Michaux, le poète part en pèlerinage pour retrouver cette lumière première. Tout en reconnaissant que l’on puisse se consacrer à l’obscurité et qu’il n’est pas un naïf, Yves Leclair affirme que des « poteaux d’angle » existent en chaque être. Cette part d’enfance, cachée par les soucis, les encombrements de la vie, cet angle de lumière, il en faut retrouver la clarté première.

Le travail se fait plus facile au fur et à mesure qu’on avance. A une époque de nihilisme ambiant, il importe de rappeler qu’il y a une lumière, un visage autre. Bouleversé par l’œuvre d’Emmanuel Lévinas, Yves Leclair dit avoir trouvé une orientation de son être à travers l’étranger, l’humanité. Cette attitude qui est la sienne veut s’opposer aux modes d’exclusion du monde actuel, dur, désespérant, qui ne semble pas avoir tiré un questionnement des événements tragiques du passé. Le fait que des gens cultivés aient pu devenir des barbares est un paradoxe qui lui échappe totalement. Et s’il ne s’agit pas d’enseigner une morale, il faut néanmoins effacer la peur de l’Autre. Une entente doit être possible, sinon nous courons à notre propre destruction.

Dans orientation, il y a orient et l’Orient extrême, c’est l’intime. Il faut avoir la force de ne rien attendre pour tout accueillir. Le grand lecteur de philosophie bouddhiste et taoïste qu’est Yves Leclair évoque ces trois Orients qui convergent. Parti de l’Extrême Occident, il se dirige vers l’Orient extrême, orientation qui est la plus proche de ce qu’il vit. Il s’agit de l’acte qui consiste à faire le vide en soi, un acte parfois subi au début. Mais, grâce à ce travail négatif, apparaît le visage de l’Autre, en même temps que la Poésie. Ainsi, l’ascèse conduit à l’apparition.

C’est dans cette pleine présence que naîtra l’échange, la vraie parole, où l’écriture doit trouver sa place. Yves Leclair considère qu’il mène une vie quasi monacale mais qu’il n’est pas un moine. Tout en ayant une vie de famille, il consacre beaucoup de temps à la lecture et à la contemplation, activités silencieuses qui peuvent rappeler le silence des moines ou la lecture dans un couvent. Il mène une vie ordinaire, revendiquée comme telle. Elle devient alors le lieu le plus secret, le plus obscur, propice à retrouver le Levant, la fraîcheur de l’Etre.

C’est cela qu’exprime le chapitre intitulé « Le syndrome de Robert Walser ou Voie de disparition ». En récrivant une lettre de cet écrivain-phare, « un homme tout simple », le poète dit haut et fort cette volonté de se fondre dans la nature, comme lui dans la neige. C’est un des plus beaux voyages que cette manière de disparaître dans un univers blanc, qui correspond si bien à ce personnage.

Cette blancheur, c’est aussi celle de la page. Grâce aux mots, vestiges éphémères de la disparition, le poète accepte de disparaître. Et, s’il aime le beau style, tout en n’ayant pas le culte du langage,  il place l’existence d’autrui au-dessus des mots. Ceux-ci ne sont que moyen et non pas fin en soi. Yves Leclair avoue être plus sensible à la musique des mots qu’aux mots eux-mêmes. Il obéit plus à la musique et il écrit à l’oreille. Il enlève beaucoup afin de faire naître une parole épurée. Lui qui, en même temps que les Lettres, a fait aussi des études de Musique a très vite constaté qu’il n’avait pas le génie (la fibre) d’un grand musicien. Mais il lui est demeuré cette oreille musicale.

Pour le poète, le mot apparaît quand quelque chose disparaît et « on n’écrit que par contumace ». La douleur de l’écriture consiste à écrire sur l’absence. C’est la disparition qui rend nécessaire l’écriture. Celle-ci est donc résurrection. Elle est maladie de la mémoire et santé de l’oubli. Car la mémoire est pathogène et tout est voué à disparaître. Que l’on soit un grand écrivain ou non, on ignore ce que sera le futur.

Avec le blanc, parfois on s’absente de l’écriture pour se consacrer à l’observation. C’est ce que dit le passage où le poète évoque une pie, « venue se jucher sur le tas de bois mort », et dont il souligne la « calligraphie laquée de noir et de blanc ». Car même les oiseaux écrivent ! Les traces de ces petites pattes d’oiseau dans la neige sont une sorte d’alphabet, qui mérite autant notre attention que tous nos alphabets humains prétentieux.

S’il existe plusieurs Orients, le proche est bien souvent le plus difficile d’accès, ce que disait déjà L’Or du commun. L’ailleurs est dans l’ici, le proche, d’autant plus lointain. Les poètes, tels Wang Wei ou Rûmî, possèdent une faculté supérieure pour l’approcher. Ils ont cette capacité étonnante à désigner l’origine de l’Etre, le matin du monde, qu’ils découvrent dans le quotidien.

S’il ne se sent pas la qualité pour devenir un ermite total, Yves Leclair se verrait bien dans ce moyen ermite dont parle Po Chu Yi. Il aime ces moments de retrait, cette manière d’être plus intensément au monde.

Dans son chapitre intitulé « L’Orient extrême », un bol à thé artisanal incarne pour le poète l’idéal de simplicité. Derrière cet objet, dont la beauté réside dans l’irrégularité et la simplicité, il découvre que la perfection est imperfection et inachevé. Car n’est-il pas ambitieux de croire que l’on puisse jamais achever quelque chose ? C’est le cercle déformé qui l’intéresse, l’Etre qui est improbable, le mystère qui est irrégulier.

La contemplation est un travail sur soi. Il s’agit de dissiper les nuages, les soucis, pour mieux s’ouvrir à ce qu’il y a. Yves Leclair décline les images caricaturales de l’Orient. S’il ne nie pas les problèmes multiples, il refuse d’obéir aux modes et à une lecture négative de la réalité. Les critères de l’Orient ne sont pas les nôtres et il faut se défaire des caricatures quand on les approche. Il ne faut pas entrer dans un dialogue de sourds car les autres aussi nous renvoient une image caricaturale de nous-mêmes.

Aux alentours de minuit, nous avons quitté Yves Leclair, ce poète en pèlerinage vers son « secret muezzin ». Loin, au cœur de la nuit, le murmure de sa parole, invitation à écouter l’Autre, au plus profond de notre Orient intime, a résonné en nous.

 

 

 

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25 janvier 2011 2 25 /01 /janvier /2011 17:03

  basho 2

Matsuo Bashô (1644-1694)

 

Mercredi 19 janvier 2011, Alain Veinstein recevait Yves Leclair dans son émission Du jour au lendemain, à 23h 30, sur France-Culture. Le poète angevin y parlait de son dernier livre, Orient intime, publié aux éditions de L’Arpenteur. Une occasion rare, au cours de la nuit qui s’avance, de faire plus ample connaissance avec un poète discret et lumineux.

Orient intime est un journal poétique : une appellation que l’on donne à plusieurs de ses livres, et, selon lui, le lieu privilégié de la poésie. Il reconnaît cependant qu’il faudrait davantage parler de poésie dans la prose plus que de poésie pure. Ce type d’œuvre est sans prétention poétique, telle qu'on entend le terme au sens propre.

Evoquant son Manuel de contemplation en montagne (2005), qu’on peut rapprocher de cette forme particulière, il rappelle qu’il est construit en trois parties (« Matin », « Midi », « Soir »), et qu’il relate l’expérience contemplative et méditative d’un séjour en montagne. C’est le journal « concentré » d’une journée idéale. Pour ce qui est de Bâtons de randonnée (2007), il s’agit d’un journal mensuel, dont chaque chapitre correspond à un mois de l’année et reflète la couleur du mois vécu. On peut davantage y voir un parallèle avec une œuvre versifiée. Quant à L’Or du commun (1993), ce sont bien des poèmes circonstanciés. Orient intime associant la méditation, la contemplation et la promenade, se situerait ainsi dans la veine du Manuel.

Si le titre peut apparaître énigmatique à certains, il reflète le sentiment qu’il existe un Levant intime de l’Etre, un matin du monde. A l’instar de Michaux, le poète part en pèlerinage pour retrouver cette lumière première. Tout en reconnaissant que l’on puisse se consacrer à l’obscurité et qu’il n’est pas un naïf, Yves Leclair affirme que des « poteaux d’angle » existent en chaque être. Cette part d’enfance, cachée par les soucis, les encombrements de la vie, cet angle de lumière, il en faut retrouver la clarté première.

Le travail se fait plus facile au fur et à mesure qu’on avance. A une époque de nihilisme ambiant, il importe de rappeler qu’il y a une lumière, un visage autre. Bouleversé par l’œuvre d’Emmanuel Lévinas, Yves Leclair dit avoir trouvé une orientation de son être à travers l’étranger, l’humanité. Cette attitude qui est la sienne veut s’opposer aux modes d’exclusion du monde actuel, dur, désespérant, qui ne semble pas avoir tiré un questionnement des événements tragiques du passé. Le fait que des gens cultivés aient pu devenir des barbares est un paradoxe qui lui échappe totalement. Et s’il ne s’agit pas d’enseigner une morale, il faut néanmoins effacer la peur de l’Autre. Une entente doit être possible, sinon nous courons à notre propre destruction.

Dans orientation, il y a orient et l’Orient extrême, c’est l’intime. Il faut avoir la force de ne rien attendre pour tout accueillir. Le grand lecteur de philosophie bouddhiste et taoïste qu’est Yves Leclair évoque ces trois Orients qui convergent. Parti de l’Extrême Occident, il se dirige vers l’Orient extrême, orientation qui est la plus proche de ce qu’il vit. Il s’agit de l’acte qui consiste à faire le vide en soi, un acte parfois subi au début. Mais, grâce à ce travail négatif, apparaît le visage de l’Autre, en même temps que la Poésie. Ainsi, l’ascèse conduit à l’apparition.

C’est dans cette pleine présence que naîtra l’échange, la vraie parole, où l’écriture doit trouver sa place. Yves Leclair considère qu’il mène une vie quasi monacale mais qu’il n’est pas un moine. Tout en ayant une vie de famille, il consacre beaucoup de temps à la lecture et à la contemplation, activités silencieuses qui peuvent rappeler le silence des moines ou la lecture dans un couvent. Il mène une vie ordinaire, revendiquée comme telle. Elle devient alors le lieu le plus secret, le plus obscur, propice à retrouver le Levant, la fraîcheur de l’Etre.

C’est cela qu’exprime le chapitre intitulé « Le syndrome de Robert Walser ou Voie de disparition ». En récrivant une lettre de cet écrivain-phare, « un homme tout simple », le poète dit haut et fort cette volonté de se fondre dans la nature, comme lui dans la neige. C’est un des plus beaux voyages que cette manière de disparaître dans un univers blanc, qui correspond si bien à ce personnage.

Cette blancheur, c’est aussi celle de la page. Grâce aux mots, vestiges éphémères de la disparition, le poète accepte de disparaître. Et, s’il aime le beau style, tout en n’ayant pas le culte du langage,  il place l’existence d’autrui au-dessus des mots. Ceux-ci ne sont que moyen et non pas fin en soi. Yves Leclair avoue être plus sensible à la musique des mots qu’aux mots eux-mêmes. Il obéit plus à la musique et il écrit à l’oreille. Il enlève beaucoup afin de faire naître une parole épurée. Lui qui, en même temps que les Lettres, a fait aussi des études de Musique a très vite constaté qu’il n’avait pas le génie (la fibre) d’un grand musicien. Mais il lui est demeuré cette oreille musicale.

Pour le poète, le mot apparaît quand quelque chose disparaît et « on n’écrit que par contumace ». La douleur de l’écriture consiste à écrire sur l’absence. C’est la disparition qui rend nécessaire l’écriture. Celle-ci est donc résurrection. Elle est maladie de la mémoire et santé de l’oubli. Car la mémoire est pathogène et tout est voué à disparaître. Que l’on soit un grand écrivain ou non, on ignore ce que sera le futur.

Avec le blanc, parfois on s’absente de l’écriture pour se consacrer à l’observation. C’est ce que dit le passage où le poète évoque une pie, « venue se jucher sur le tas de bois mort », et dont il souligne la « calligraphie laquée de noir et de blanc ». Car même les oiseaux écrivent ! Les traces de ces petites pattes d’oiseau dans la neige sont une sorte d’alphabet, qui mérite autant notre attention que tous nos alphabets humains prétentieux.

S’il existe plusieurs Orients, le proche est bien souvent le plus difficile d’accès, ce que disait déjà L’Or du commun. L’ailleurs est dans l’ici, le proche, d’autant plus lointain. Les poètes, tels Wang Wei ou Rûmî, possèdent une faculté supérieure pour l’approcher. Ils ont cette capacité étonnante à désigner l’origine de l’Etre, le matin du monde, qu’ils découvrent dans le quotidien.

S’il ne se sent pas la qualité pour devenir un ermite total, Yves Leclair se verrait bien dans ce moyen ermite dont parle Po Chu Yi. Il aime ces moments de retrait, cette manière d’être plus intensément au monde.

Dans son chapitre intitulé « L’Orient extrême », un bol à thé artisanal incarne pour le poète l’idéal de simplicité. Derrière cet objet, dont la beauté réside dans l’irrégularité et la simplicité, il découvre que la perfection est imperfection et inachevé. Car n’est-il pas ambitieux de croire que l’on puisse jamais achever quelque chose ? C’est le cercle déformé qui l’intéresse, l’Etre qui est improbable, le mystère qui est irrégulier.

La contemplation est un travail sur soi. Il s’agit de dissiper les nuages, les soucis, pour mieux s’ouvrir à ce qu’il y a. Yves Leclair décline les images caricaturales de l’Orient. S’il ne nie pas les problèmes multiples, il refuse d’obéir aux modes et à une lecture négative de la réalité. Les critères de l’Orient ne sont pas les nôtres et il faut se défaire des caricatures quand on les approche. Il ne faut pas entrer dans un dialogue de sourds car les autres aussi nous renvoient une image caricaturale de nous-mêmes.

Aux alentours de minuit, nous avons quitté Yves Leclair, ce poète en pèlerinage vers son « secret muezzin ». Loin, au cœur de la nuit, le murmure de sa parole, invitation à écouter l’Autre, au plus profond de notre Orient intime, a résonné en nous.

 

A lire sur Yves Leclair  :

http://www.ecrivains-voyageurs.net/pages/divreportages10.htm 

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13 janvier 2011 4 13 /01 /janvier /2011 17:54

  Jules laforgue par emile laforgue

Jules Laforgue par Emile Laforgue

 

 

Falot, falotte !

Sous l’aigre averse qui clapote,

Un chien aboie aux feux-follets,

Et puis se noie, taïaut, taïaut !

La Lune, voyant ces ballets,

Rit à Pierrot !

Falot ! falot !

 

Falot, falotte !

Un train perdu, dans la nuit, stoppe

Par les avalanches bloqué ;

Il siffle au loin ! et les petiots

Croient ouïr les méchants hoquets

D’un grand crapaud !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

La danse du bateau-pilote,

Sous l’œil d’or du phare, en péril !

Et sur les steamers, les galops

Des vents filtrant leurs longs exils

Par les hublots !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

La petite vieille qui trotte,

Par les bois aux temps pluvieux,

Cassée en deux sous le fagot

Qui réchauffera de son mieux

Son vieux fricot !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

Sous sa lanterne qui tremblotte,

Le fermier dans son potager

S’en vient cueillir des escargots,

Et c’est une étoile au berger

Rêvant là-haut !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

Le lumignon au vent toussotte,

Dans son cornet gras de papier ;

Mais le passant en son pal’tot

Ô mandarines des Janviers,

File au galop !

Falot ! Falot !

 

Falot ! falotte !

Un chiffonnier va sous sa hotte ;

Un réverbère près d’un mur

Où se cogne un vague soulaud,

Qui l’embrasse comme un pur,

Avec des mots !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

Et c’est ma belle âme en ribotte,

Qui se sirote et se fait mal,

Et fait avec ses grands sanglots,

Sur les beaux lacs de l’Idéal

Des ronds dans l’eau !

Falot ! falot !

 

L’idée du recueil des Complaintes (1885) vint sans doute à Jules Laforgue (1860-1887) lors d’une triste fête foraine, organisée pour l’inauguration du Lion de Belfort, en septembre 1880. Cette complainte, à l’oralité affirmée et au rythme inventif, est exemplaire de ce ton si particulier, propre au poète de Montevideo. Derrière la fausse légèreté d’une chanson qui porte un regard ironique sur l’exil et les humbles, se lit la détresse discrète d’un clown triste, un personnage « falot », dont toutes les illusions se sont envolées. Tout n’est-il pas qu’insignifiance ?

Dans son album intitulé Carnet de bord (2004), le chanteur, Gérard Pierron, a remarquablement chanté ce texte. Les mots de Laforgue, accompagnés par un accordéon, des percussions et un saxophone,  y font rebondir, sur un rythme cubain, la gouaille et le désespoir de cette "poésie oblique", ainsi que la définit Yves Stalloni.

 

(Entendre le poème chanté par Gérard Pierron) sur http://www.laforgue.org

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots

 

 

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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 09:23

 

Giorgio-de-Chirico-Melancolie-hermetique--1912

Mélancolie hermétique, Giorgio de Chirico, 1912

 

 

 

 

Tu sais ce que c’est la mélancolie ?  Tu as déjà vu une éclipse ? Eh bien c’est ça : la lune qui se glisse devant le cœur et le cœur qui ne donne plus sa lumière.

 

La folle allure, Christian Bobin

 

 

Mardi 04 janvier 2011, Eclipse de soleil

 

 

 

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16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 18:49

  Rainer-Maria-Rilke

 

 

 […] des vers signifient si peu de chose quand on les a écrits jeune ! On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas  (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »

 

Cahiers de Malte Laurids Brigge, Rainer Maria Rilke

 

Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, publiés en 1910, se présentent sous la forme d'un journal intime, celui d'un jeune intellectuel danois, qui est le masque de Rilke lui-même. Dans cette méditation sur l'existence, marquée par une angoisse profonde, l'auteur y dit la difficulté du jaillissement de la parole poétique. Celle-ci n'existera que si on laisse se déployer en soi la sensation, l'enfance et la douleur. Un texte magnifique !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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