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8 octobre 2014 3 08 /10 /octobre /2014 10:41

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Yves Leclair

(Photo ex-libris.over-blog;com)

 

L’écrivain et poète angevin Yves Leclair a fait paraître en juin le cinquième tome de son journal poétique, Cours s’il pleut, publié dans la collection blanche de Gallimard. A cette occasion, le Prix de Poésie Alain Bosquet 2014 lui a été décerné. L’ouvrage est placé sous les auspices de Virgile, avec un extrait de l’Enéide (VI), traduit par l’auteur :

 

[…] Facilis descensus Averno ;

Noctes atque dies patet atri janua Ditis ;

Sed revocare gradum, superasque evader ad auras,

Hoc opus, hic labor est. […]

 

 […] Facile de descendre aux enfers ;

La porte du dieu sombre reste ouverte, nuit et jour ;

Mais revenir sur ses pas et regagner le grand air,

Telle est l’œuvre, telle est la tâche.

 

Le recueil se présente ainsi comme une sorte de parcours vers la lumière.  Sa forme versifiée en est très variée, et structuré en cinq parties : dans « Doucement les basses » (I), nous suivons le narrateur au cours de poèmes qui se succèdent pour constituer un trajet pendant lequel « le temps nous tricote/ en douce de très beaux linceuls/ où nous ferons des vers tout seuls ». Déjà, dans Prendre l’air, en 2001, le poète avait évoqué la barque funèbre : « Comment retenir un peu de couleur/ dans cette crue noire ? » Ici, « sur le quai, un homme charge une barque/ de sac gris ». Le poète, tel un Sisyphe moderne, doit « ôter un à un, comme des pierres, / les mots, en retirer les plus lourds, les rejeter/ à l’eau comme à travers la page,… » Les poèmes sont constitués de distiques rompus par de fréquents enjambements qui confèrent à la déambulation poétique un rythme d’errance et de rupture, à l’image d’un monde d’ombre et de nuit. Sous les auspices du nocher fatal, le poète va « cherchant l’obole à tâtons », ignorant « si l’on est dans la nuit, / si c’est une aube, la fin d’un jour, d’une/ époque ou bien d’une autre… »

 

« Voix céleste » (II) se divise en trois parties. « Hauts pays bas » (1) a essentiellement pour cadre les Pays-Bas, décrits en tercets et quatrains, sous l’apparence de faux sonnets. Le poète y est sensible à la couleur et à la lumière des êtres et des paysages : il dit «  le regard roux d’un « Viking inerte », la « robe de moire » de « quatre chevaux paissant dans l’herbe de Garnwerd », « la friture blonde qui danse/ dans l’huile », les  yeux d’une femme « d’un noir parfait d’enluminure ». Il s’y montre attentif aux sonorités des mots souvent « imprononçables », Raadhuisstraat, Damrak, Kalverstraatet. Il s’y révèle sensible  au souvenir d’Anne Frank, évoquant son « sourire innocent sur la tapis-/ serie d’un autre siècle. » Las ! « Exit : sur les huit un seul survivant ».

 

« D’un unique trait de pinceau » (2) nous emmène vers des rives méditerranéennes, animées et sensuelles, dans des groupes de vers libres de grandeur inégale. Des lacs italiens à Sfax en passant par la Crète, le poète admire la beauté des femmes, métamorphosées en hamadryades, la magie des noms inconnus d’un petit livre qu’on lui a offert (Sophrone, Barsanuphe, Nicéphore le Solitaire), tout en rêvant sur les mots, ses « moyens de transport ».

 

« Vues imprenables » (3) nous ramène en France avec des dizains qui sont autant de petites scènes prises sur le vif par un randonneur au regard aigu sur un quotidien banal, dont il décrypte la beauté. Sur les bords de Loire, il surprend « la barque vide à l’abandon/ du menuisier pêchant parmi les ombres », et, dans le marais breton-vendéen,  près de « la porte étroite » « une vieille comme un bas-relief » qui « attend que Dieu l’emporte dans sa nef ». Sous sa plume, les graffiti les plus minuscules sont transfigurés, tandis qu’à Chartres, « le bateau du passeur attend à quai » et que « vide la cabine éclaire un bouquet. »

 

« Cité des dieux » (III) fait se succéder des neuvains encadrés par deux dizains qui nous baladent avec humour à Saint-Pierre-Quiberon, Saumur et dans le jardin du poète. Déambulant dans le marché, il est séduit par ce « visage de jeune Indienne » qui « encens [e] l’air de patchouli » ou par « la belle qui racle/ la crêpe parmi la friture […] – tombée du paradis d’Allah ». L’ « homme de plume » qu’il est se demande où mettre la plume que lui ont postée « la primevère jaune tendre, / le rouge-gorge et le pic-vert/ qui ont toqué tout cet hiver » et, perplexe, il s’interroge sur le routard qui « joue de mémoire un concerto/ pour violon. C’est un massacre […] On se croirait à L’IRCAM, tant/ sa ruine confine au chef-d’œuvre ».

 

« Vers salutaires » (IV) propose 16 poèmes constitués par une succession de tercets. L’enfance y affleure avec le souvenir du père, décortiquant une noix : « […] La noix/ qu’il décortique en prenant tout son temps, / entre ses doigts maladroits, retournant/ la coquille vide où l’œil gris se noie/ - seule barque vers la nuit éternelle ». Le poète s’y souvient  de son « enfance bucolique » que ravive la lecture de Jean le Bleu, tout en méditant sur le sable de la plage de Keraude à Quiberon : « Au fond de tes sandales, / ne reste que du sable, / sable du temps passé,… » Le port de Saint-Jean-de-Luz lui remémore les pêcheurs des Evangiles tandis qu’une religieuse, les pieds dans la mer, « sent son corps glorieux ressusciter ». Petites scènes, parfois non dénuée d’humour, comme autant d’émouvantes épiphanies.

 

Enfin, « Derniers vers pour la route » (V) rassemble des neuvains. Toujours aigu et vif, le regard du poète s’attarde sur les « jambes nues d’une Hollandaise » sous prétexte de « l’éloge du vent », ce même vent qui « fait trembler/ une pervenche mal fleurie ». A mi-chemin entre humour, sensualité et philosophie, ils se concluent avec une « Coda (ou Conte des pieds) » qui clôt la balade poétique d’un poète-artisan, une sorte de cordonnier de la poésie qui essaierait avec ses vers de raccommoder la vie.

 

Le recueil se parachève avec six vers de l’Enfer de Dante, qui évoquent le retour au « monde clair », celui auquel aspire le poète Le-clair. De l’exergue de Virgile, qui soulignait la difficulté de « regagner le grand air », à cette citation du poète italien, la boucle du périple est bouclée.

 

Dans Bâtons de randonnée, Yves Leclair avait déjà évoqué le chant VI de l’Enéide et il avait fait un superbe portrait du nocher Charon, le passeur, le « portitor », qui fait passer vers l’autre rive : « C’est bien une rive que tous, nous tentons de rejoindre, en nous affairant, en courant, pour une part d’entre nous, un peu partout. » Il ajoutait alors qu’il aimerait « renverser la funèbre allégorie […] Un tel passeur conduirait les morts vivants que nous sommes, vers la rive de la terre promise, ici-bas, dans ce vacillant hiéroglyphe de lumière ». Et il me semble que c’est ce renversement qu’opère le poète-passeur avec le cinquième tome de son journal poétique, qui permet à l’homme de se tenir contre la mort grâce à l’écriture (« Vers salutaires »).

 

Dans son entretien récent avec Sophie Nauleau, dans l’émission Ca rime à quoi sur France-Culture, Yves Leclair souligne cet aspect. Conscient des limites de l’existence humaine, il se sert de la poésie, « rempart de brindilles », cher à René Char, contre le grand vent des galaxies. Sophie Nauleau voit ici un élément nouveau dans l’œuvre du poète angevin que cette fatalité acceptée, cette acceptation des choses, ce désarroi heureux, même « s’il pleut » dans la vie. Yves Leclair précise que, de Virgile à Dante, ce dernier opus manifeste une volonté de sortir des enfers de la société dépressive qui est la nôtre. C’est en suivant le son d’un « petit ruisseau en pente douce », « chemin caché » que l’on revient au monde clair. Le voyageur poète conduit ainsi son lecteur d’une conscience aiguë de la mort à la contemplation de la beauté du monde dans sa limite. C’est ce dont témoigne le beau poème intitulé « Drôle de manège » qui brosse le portrait du père « tatoué clinquant de mauvais goût » d’une fillette handicapée, qui installe avec amour celle-ci dans la voiture d’un manège :

 

 

 

[…] Il cache des larmes de joie sur son visage.

 

Puis il s’en va, poussant toujours

 

sa petite fée avec la même force d’amour

 

 

 

sous le ciel, après les trois petits tours

 

de manège, vers un ciel que lui seul

 

sait ouvrir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 15:37

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Jocelyne Tournier  

Samedi 22 mars, pour clôturer le Printemps des Poètes 2014, Claude, un ami de mon groupe de poésie, nous recevait chez lui. Il y avait invité  les Parisiennes Sophie Schneider et Jocelyne Tournier pour un spectacle poétique en appartement, intitulé Dans tes rêves.

Nous avions déjà rencontré Sophie Schneider, venue à Saumur pour Les Poétiques 2013, et membre du groupe des Coquecigrues. Rassemblés à l’initiative de Paul Guerre, directeur de la Maison de la Poésie, les participants de ce groupe disent « par cœur » des textes de poésie (http://www.franceculture.fr/emission-ca-rime-a-quoi-claude-guerre-et-les-par-coeuristes-2012-10-28). Sophie Schneider est par ailleurs professeur des écoles et la poésie lui est d’une grande aide dans l’apprentissage de la lecture.

Elle forme ici un duo avec Jocelyne Tournier, qui est comédienne et chanteuse. Mezzo-soprano, celle-ci a participé à de nombreux spectacles : La Funambule, Le cabaret de Melle Arthur, Chansons coquines et raffinées, Le cirque de Brigitte, Les 7 péchés capitaux ou la chanson de Barbara et, plus récemment, Faux départ, un spectacle ludique et fantaisiste.

Ce soir-là, dans la pénombre de l’appartement, éclairées seulement par une petite lampe de bureau, elles nous ont proposé une trentaine de textes exaltant la sensualité, le corps féminin, les vibrations et les déboires de l’amour. Vêtues d’élégantes robes noires, les jambes gainées de bas à résille, les lèvres maquillées de rouge, assises de part et d’autre d’une petite table ronde, chargée d’ouvrages de la collection Poésie/ Gallimard et de grands ou petits cahiers renfermant leurs textes, elles ont offert à leur public les mille et une facettes de l’art d’aimer.

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Sophie Schneider

Les poèmes alternaient avec des chansons chantées a capella par Jocelyne Tournier, accompagnés parfois d’un orgue de Barbarie miniature. Un minuscule moulin à musique égrenait aussi de temps à autre sa petite musique mécanique. Le spectacle s’est ainsi ouvert avec « Mon secret » de la « garçonne » Suzie Solidor. L’icône des années 1930 y distille le sentiment troublant de l’attente amoureuse :

 

« […] mais je n’ai qu’un rêve

Joie immense et brève

De te revoir

Chaque soir

Mon espoir […] »

 

« Nana », en espagnol, nous a donné à entendre une tendre berceuse de la veine populaire de Manuel de Falla, à laquelle a succédé un peu plus tard « Luccellino » de Vivaldi.

La « Chanson du feu » m’a fait découvrir Nicole Louvier (1933-2003), un auteur-compositeur-interprète et romancière des années 1950, que Maurice Chevalier avait surnommée « Le petit Radiguet de la chanson ». Dans ses Chansons interdites, elle dit l’ivresse des corps et le « jeu chinois de l’amour ».

La grande Barbara - à laquelle d’ailleurs Jocelyne Tournier m’a souvent fait penser – était à l’honneur avec « Joyeux Noël ». Cette chanson de la « dame en noir » prend avec humour Noël à contrepied avec la description d’un intermède amoureux, prétexte à « un Noël comme on n’en fait pas ». Mais le temps de la fête ne dure jamais bien longtemps et la routine reprend ses droits…

Grande admiratrice de Brigitte Fontaine (elle lui a consacré un spectacle), Jocelyne Tournier a chanté encore « La bouche des bébés ». « Après un rêve », une mélodie de Fauré, a évoqué le déchirement du réveil qui succède aux rêveries romantiques de la nuit tandis que « Rossignolet du bois » a appris à l’amant comment il faut aimer : « Faut aller voir la fille, faut l’aller voir souvent… »

Ce sont enfin « Les Passantes », qui ont clôturé mélancoliquement ce spectacle dédié en grande partie à la Femme. Il s’agit d’un texte d’Antoine Pol (1888-1971), que Brassens regretta toujours de n’avoir pu rencontrer, lui qui avait superbement mis son poème en musique :

« […] Alors, aux soirs de lassitude,

Tout en peuplant sa solitude

Des fantômes du souvenir,

On pleure les lèvres absentes

De toutes ces belles passantes

Que l’on n’a pas su retenir. »

 

En ce qui concerne les poèmes, Sophie Schneider et Jocelyne Tournier ont puisé dans un répertoire très varié. Passionnée par Guy Goffette, avec qui elle avait dit en duo des poèmes lors des Poétiques de 2013, Sophie Schneider avait choisi les quatre sonnets de « L’Attente » dans la partie II de La vie promise et un extrait en prose du poète belge.  Les quatre sonnets rapportent les paroles d’une femme à l’homme aimé. « […] Reste si tu viens pour rester » lui dit-elle. Et pourtant elle sait qu’il n’y a pas « le moindre/ écho de [lui] dans ce désert immense », qu’elle « reste à  [l’] attendre,/ seule et glacée, sous [ses] caresses. »

 

« […] Oui, c’est dans une île, dans une île

qu’il aurait fallu ouvrir l’un après l’autre,

peu à peu, notre unique trésor, et non

 

l’étaler comme ici, parmi les rognures du temps,

tout jouer d’un coup de dés sur le tapis

et puis demander au plafond l’heure du train. »

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L’extrait de Elle par bonheur et toujours nue raconte comment l’écrivain fit la connaissance de Marthe Bonnard. Entré dans un musée pour échapper aux accablements conjugués de la chaleur et des sentiments, Guy Goffette se retrouve devant Marthe, le modèle puis l’épouse du peintre, "dont j'ignorais tout, sinon qu'elle était nue, sinon qu'elle était belle, et son éclat d'un coup me rafraîchit jusqu'au ventre ». Mais si l’écrivain s’attache à la femme, c’est sans doute pour mieux parler du peintre !

Prévert était aussi présent deux fois dans ce florilège. Il l’était avec drôlerie et dérision avec « L’amour à la robote », un poème dans lequel un homme qui écrit une lettre d’amour sur sa machine à écrire est piégé par cette même machine, qui finit par le tromper « avec un machin un machin à mourir de rire ». Un texte qui prend toute sa saveur à l’ère du tout numérique…

Avec « Déjeuner du matin », dont l’apparente simplicité n’est qu’un « trompe-l’œil », c’est une facette plus mélancolique du facétieux poète qui nous est dévoilée. La polysémie de ce texte simplissime (qui est le « je », qui est le « il » » ?) se dévoile au fil d’actions routinières et banales qui conduisent à un drame intime :


" [...] Et il est parti

Sous la pluie

Sans une parole

Sans me regarder

Et moi j'ai pris

Ma tête dans ma main

Et j'ai pleuré."


D’au-delà de la Méditerranée, le Marocain Abdellatif Laâbi (emprisonné de 1972 à 1980 et exilé en France depuis 1985) était convoqué avec deux poèmes « Comme un lierre » et « Celui qui n’a jamais » tandis que Boris Vian affirmait « Il y a des îles ».

Patrice Delbourg, une des jongleurs de mots des Papous dans la tête sur France-Culture, nous a invités à cuisiner voluptueusement en sa compagnie avec « Faim d’elle » Quant à la latino-américaine Isabel Allende, elle nous a recommandé « L’omelette », un texte extrait d’Aphrodite, un ouvrage où elle distille les plaisirs de la chair et de la bonne chère. Cette épicurienne y recommande l'omelette. Luxure et gourmandise ne sont-elles pas « les deux péchés capitaux auxquels il importe de s’adonner » ?

Avec « Idéal maîtresse » (1923) de Desnos, la femme est célébrée par l’écriture automatique des surréalistes :

« […] Eh quoi, déjà je miroir. Maîtresse tu carré noir et si les nuages de tout à l’heure myosotis, ils moulins dans la toujours présente éternité. »

« La muse sexuelle » (in Eros émerveillé) de André Velter a métamorphosé pour nous le poème en corps féminin :

 

« Poème en pente douce

De la nuque jusqu’aux reins

Des épaules aux chevilles

Des tempes au creux des seins

Et des lèvres jusqu’aux lèvres […] »

 

Dans « Magie » extrait de Lointain intérieur (1938), Henri Michaux explore le monde intérieur et ses fantasmes amoureux. Il nous invite à nous pencher sur la force et les déceptions du désir :

 

« […] Elle sentit un grand froid et qu’elle s’était trompée tout à fait sur mon compte.

Elle s’en alla la mine défaite et creusée, et comme si on l’avait volée. »


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 Gérard Philipe et Maria Casarès dans Les Epiphanies de Henri Pichette en 1947


Nos deux diseuses avaient encore convoqué deux grands chantres de la sensualité, Henri Pichette et Mahmoud Darwich. Elles ont ainsi modulé avec ferveur « Le Duo d’Amour Fou », extrait de la célèbre pièce Les Epiphanies du premier. On sait que c’est en 1947 que Gérard Philipe, Maria Casarès et Roger Blin la créèrent au Théâtre des Noctambules. Dans ce « mystère profane », ce dialogue amoureux et incandescent à nul autre pareil, embrase les amants « au soleil de midi, l’été, entre plaine et forêt », et on se souvient de leur litanie :

 

« […] Le Poète : Je t’imprime

L’Amoureuse : je te savoure

Le Poète : je te rame

L’Amoureuse : je te précède

Le Poète : je te vertige

L’Amoureuse : et tu me recommences […] »

 

Avec « L’art d’aimer » du poète palestinien Mahmoud Darwich, ce sont les subtilités et les flamboyances orientales que les deux amies  nous ont fait savourer dans ce poème construit sur l’anaphore : « Attends-la ! »

 

« Auprès du bassin, des fleurs du chèvrefeuille et du soir,

Attends-la […]

Jusqu’à ce que la nuit te dise :

Il ne reste plus que vous deux au monde.

Alors porte-la avec douceur vers ta mort désirée

Et attends-la !... »

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Dans cette alternance entre douceur et violence, « Commande » de Julio Cortazar, extrait de Crépuscule d’automne, a exprimé une forme de renaissance violente par l’amour :

 

« Ne m’accorde pas de répit, ne me pardonne jamais.

Harcèle mon sang, que chaque cruauté soit toi qui reviens.

Ne me laisse pas dormir, éloigne de moi la paix !

Alors je gagnerai mon royaume

et lentement je naîtrai. […]

 

Je n’aurais garde d’oublier que le Verlaine de Hombres (qui fut « Imprimé sous le manteau et ne se vend nulle part », 1891), consacré à l’homosexualité masculine, était aussi présent dans ce choix de textes sur l’amour, avec une suite de quatrains, à interdire aux oreilles jeunes et chastes. Considéré par Jacques Borel « comme une nouvelle fuite de l’être en désarroi […], l’envers et la rançon du songe », ce recueil n’a pas trouvé sa place dans les Œuvres poétiques complètes de La Pléiade.

J’ajouterai que la « Douzine cubiste » de Ian Monk, fervent oulipien, ponctuait le spectacle dans le désordre d’un corps féminin, sens dessus dessous et que cinq poèmes ont encore été dits dont je n’ai pas retrouvé les références.

Ainsi avec ce beau spectacle en ombre et lumière, tout en sensualité et en poésie, Sophie Schneider et Jocelyne Tournier, les deux jouteuses passionnées, nous ont convaincus que la poésie doit se dire à voix haute. Claude Guerre n’affirme-t-il pas « qu’il faut la dire, cette poésie qui nous occupe tant. Qu’il faut se la sortir des tripes. Qu’il faut se battre avec. On ne peut plus juste la photocopier avec la bouche. Il nous faut autre chose. Il faut la cracher avec le nous-mêmes tout entier » ?

 

 

Pour retrouver textes et auteurs :

"Mon secret", Suzie Solidor link

"Idéal Maîtresse", Desnos link

Les Epiphanies, Pichette link

Guy Goffette link link

Nicole Louvier link

"Joyeux Noël", Barbara link

Ian Monk link

Mahmoud Darwich, "L'art d'aimer" link

Brigitte Fontaine link

"L'amour à la robote", Prévert link

"Après un rêve", Fauré, link

Patrice Delbourg, link

"Rossignolet", link

Cortazar, link

"Magie", Michaux, link

Isabel Allende, link

"La muse sexuelle", André Velter, link

"Déjeuner du matin", Prévert,link

"Les Passantes", Antoine Pol, link


 

 

 

 

 

 

 

 

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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 23:33

 

 affiche printemps poètes

 

 

Samedi 22 mars 2014, à 15 heures, à la Médiathèque de Saumur,  et pour clore le Printemps des Poètes, le groupe des 7 lecteurs de poésie, auquel j’appartiens, proposait une lecture à plusieurs voix. Accompagnés en douceur par la guitare légère et amicale d’Ahmed Kechi, nous y avons dit, certains par cœur, des poèmes lus pendant l’année et que nous aimons particulièrement.

Edith, qui fait partie notamment de l’association Lire et Faire lire, a proposé « Etude de mains » de Théophile Gautier. Le poète y décrit sa vision éblouie d’une main moulée en plâtre, « Pur fragment d’un chef-d’œuvre humain ». La description de la sculpture est prétexte à une rêverie folle sur les mouvements « De cette paume, livre blanc/ Où Vénus a tracé des signes/ Que l’amour ne lit qu’en tremblant. »

Elle a dit plus tard et avec passion « Hommage à la vie » de Supervielle, exaltation admirative de la vie et du temps qui passe. Ecrit en temps de guerre, le poème précise le rôle du poète, dont le rôle est de donner sens au monde.

Dany, qui est poète elle-même, et grande admiratrice de Christian Bobin, avait choisi un de ses poèmes intitulé « N’avons-nous pas été des princes d’amour ? » Pour elle, l'amour est bien "palpitation originelle". 

Elle a donné ensuite la parole à Blaise Cendrars qui fut un temps le frère d’élection de Marc Chagall. Dans Dix-neuf poèmes élastiques, le poète, en complète empathie artistique avec le peintre, qui « a passé son enfance sur la croix », évoque l’atmosphère de ses toiles et sa manière de peindre :

« […] Il peint avec un nerf de bœuf

Il peint avec toutes les sales passions d’une petite ville juive

Avec toute la sexualité exacerbée de la province russe […]

Une autre Dany a proposé « Quartier libre » de Prévert, dit très à propos dans la ville de la cavalerie :

[…] Alors

On ne salue plus

A demandé le commandant

Non

On ne salue plus

A répondu l’oiseau […]

Elle a choisi ensuite « Pour faire le portrait d’un oiseau », célèbre recette pour apprendre à peindre un oiseau, et réflexion sur l’inspiration, le travail sur le langage et la musicalité :

Peindre d’abord une cage

avec une porte ouverte

peindre ensuite quelque chose de joli

quelque chose de simple

quelque chose de beau

quelque chose d’utile

pour l’oiseau […]

Elle a changé de registre avec « Soleils couchants » de Verlaine, qui exprime l’âme saturnienne du poète. Le spectacle du soleil couchant où se mêlent les ors et les rouges y invite le poète à une rêverie mélancolique, reflet de son état d’âme splénétique.

Pour sa part, Claude a dit en anglais puis en français le poème « Invictus »  de William Ernest Henley. On sait que ce poème était entre les mains de Mandela lors de son long emprisonnement et qu’il l’aida à supporter la réclusion :

[…] Aussi étroit soit le chemin,

Nombreux les châtiments infâmes,

Je suis le maître de mon destin,

Je suis le capitaine de mon âme.

En amoureux de la nature, Claude a invité l’auditoire à « L’étreinte des nuages » de Jacques Lacarrière. Dans une inspiration cosmique, le grand voyageur rappelle la nostalgie du ciel, séparé de la terre aux origines du monde :

[…] Depuis qu’aux temps premiers du monde

Ouranos dut quitter la couche de Gaïa

 

Il n’a jamais cessé de regretter la terre

Les rondeurs de ses  seins, les courbes de ses cimes […]

Pour ma part, j’avais retenu un extrait Du Roman inachevé de Louis Aragon, qui propose le portrait du poète. Dans ce passage, celui-ci se fait démiurge pour « l’enchantement du verbe et la malédiction des poètes ».  Aragon compare le faiseur de mots à des enfants « ridicules et grandioses », à des « acteurs ambulants », à des « Romanichels » dont on ne veut nulle part. Une page lyrique qui conclut sur l’enchantement du langage :

[…] Voilà Cela commence comme cela : les mots vous mènent

On perd de vue les toits on perd de vue la terre On suit

Inexplicablement le chemin des oiseaux

J’ai dit aussi par cœur deux poèmes que j’aime particulièrement : le « Colloque sentimental » de Verlaine, dans lequel deux revenants de l’amour évoquent dans une veine macabre le néant de la passion : 

[…] – Te souvient-il de notre extase ancienne ?

Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ? […]

Nous avons ensuite suivi « Les Pas »  de Paul Valéry dont on ne sait s’ils sont ceux de l’amante, de la muse ou de la mort. En quatre quatrains, le poète s’adresse à l’inconnue dans une attente méditative et ardente qui fait tout le charme mystérieux du poème :

[…] Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre

Et mon cœur n’était que vos pas.

Je voudrais dire que j'ai été très émue d’entendre Véronique entamer cette lecture à la Médiathèque avec un poème, que j’avais écrit en 2011, et dédié à Camille Claudel. Ce poème est celui qui a trouvé sa place dans le recueil européen en ligne, dans le cadre du Printemps de Poètes, sur  le thème « Au cœur des Arts ». link

En pensant à la solitude extrême de Camille durant son internement à Montdevergues, j’avais imaginé que ce fut, peut-être,  dans les souvenir de ses années heureuses à Villeneuve, qu’elle trouva la force de résister :

[…] Alors c’était quoi l’espoir

Pour Camille ?

 

C’était peut-être le souvenir

Ténu et tremblotant

De l’enfance à Villeneuve

Ce joli Villeneuve

Quand elle courait petite

Dans les champs avec Paul

Pour trouver de la glaise

 

A pétrir

 

Un autre de mes textes « Bouffée d’éther » a été modulé à deux voix par Edith et Dany. J’y ai rassemblé nombre d’images que m’inspire la couleur bleue, sans jamais la nommer : images cinématographiques, souvenirs de lecture ou de voyages,  rappel de tableaux célèbres… Pour moi, dans tous ces bleus,  la couleur devient respiration.  Au sein de tous ces bleus,

[…] Il y a cela ce minuscule éclat de verre brisé

Où le ciel et la mer ne sont plus qu’une bouffée d’éther

Quant au « Bleu Klein » de Zéno Bianu, il a été décliné en voix décalées par Véronique, Françoise et Marie-Annick. Elles nous ont ainsi fait entrer « dans le bleu/ comme on pénètre dans la vraie vie ». Les deux derniers vers, ouvrant sur un vaste horizon de couleur, se sont quelque temps prolongés en écho : 

[…] une fête de l’infini

pour les marcheurs d’aurore

Véronique et Claude, en duo, ont offert au public un poème de François Cheng, dont le devoir de poète est « d’habiter poétiquement la terre. » Extrait de A l’orient de tout, Qui dira notre nuit, ce texte plein d’espoir affirme l’unité de l’univers et le consentement volontaire à la vie :

Puisque tout ce qui est de vie

Se relie

Nous consentirons

[…]

A la vie privée d’oubli

A la mort abolie

Véronique et moi-même avons uni nos voix pour dire trois poèmes de Pier Paolo Pasolini dont ma fille m’avait offert un recueil à Noël. Notre lecture alternée, en italien et en français, a mis en lumière l’intense mélancolie de l’enfance du cinéaste italien dans sa province natale. C’est dans « Le miroir » que se reflète « l’ennui de [son] enfance », c’est là que  « sur l’argent lisse/ Il y a la main très ancienne/ D’Abel petit garçon ».  « Casarsa » exprime ce sentiment diffus de culpabilité qui étreint le poète quand il se remémore « Casarsa l’étouffante » : 

Se àu fat di frut tal muscli neri

Ta la piel umida e muarra dal soreli ?

 

Qu’ai-je fait enfant dans la mousse noire

Dans la peau moite et morte du soleil ? […]

Enfin, dans « A ma loupiote », il s’adresse à une petite fille, qui lui ressemble. Il lui prédit une angoisse et une solitude semblables aux siennes :

Cressude un pùc, l’afàn

Che, nini, ‘i ài patît,

Tu patirâs, sintìnt

Silensi a la to vous.

 

[…] Déjà grandette, tu l’auras,

L’angoisse que j’avais,

Enfant, face au silence

Qui répond à tes cris. […]

Edith et Claude se sont affrontés avec humour avec la syllabe [né], dans « On est tous nés » de Patrick Dubost, extrait de Cela fait-il du bruit ? Ecrits pour la voix. Ce faisant, ils ont témoigné de la vie violente des mots et de leur portée ludique.

Le public a encore écouté en souriant les « Questions innocentes » de Gilles Baudry, poète et moine breton de l’abbaye de Landévennec. Ces questionnements pertinentes et poétiques, posés par Véronique et Dany, ont dû le laisser sans  voix !

Demande-t-on

      au vent

    de retenir

   son souffle ?

 

ou bien

 

    Face à la mort

ne sommes-nous pas

         toujours

   des prématurés ?

Enfin, pour clore cette lecture, Edith, Dany, Françoise, Véronique et moi-même avons dit successivement des extraits de Je suis formidable mais cela ne dure jamais très longtemps de Sylvie Laliberté. Dans ces jeux  avec les mots, une nouvelle réalité se fait jour. C’est donc dans une cacophonie ludique que nous avons achevé ce temps de lecture consacré aux poètes, lesquels ne ne se résoudront jamais au silence :

 « A l’école, les maîtresses voulaient que l’on garde le silence. C’est étrange que l’on veuille faire des enfants les gardiens du silence ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 08:20

 au.coeur.des.arts.avec.logos.jpg

 

 

Le 21 mars 2014, Journée internationale de la Poésie, sur le site de Maguy Grech, Moments d'écriture, chez Calameo, est paru un recueil de poèmes en ligne. Initié par cette animatrice d’écriture en ligne et à Montpellier, il est constitué d’une petite soixantaine de poèmes écrits sur le thème du Printemps des Poètes 2014, « Au Cœur des Arts ». Vous pouvez lire ces textes en suivant ce lien : link

Ce recueil européen  rassemble des poèmes venus en grande majorité d’auteurs français mais aussi belges, anglais, italiens, espagnols, grecs. Il s’élargit à la Hongrie, La Mauritanie, La Réunion et, au-delà de l’Atlantique, au Canada et aux USA. Illustré par des photos de Pierre Grech évoquant l’Art à travers les siècles, il est dédié « à Olga Burguière poétesse » dont le poème « Langage intérieur » ouvre le recueil. Présentés en version originale et en version française, les poèmes y expriment les « battements de l’art » et le « besoin inné de la beauté ».

C’est Dany Lecènes, une amie poète, qui m’a incitée à répondre à l’appel de Maguy Grech. J’ai ainsi la chance qu’un de mes poèmes dédié à Camille Claudel y ait trouvé sa place à la page 45 : link

Dany Lecènes y est aussi à l’honneur avec un très beau poème intitulé « Sang d’encre ». Il dit la force indestructible de la Beauté qui persévère et demeure par-delà le mal et la mort, à travers la parole du poète. Je ne résiste pas au désir de le reproduire ici :

 

Par ton regard élargi

Sur le monde mauve

Par l’hier écarté

Par l’aujourd’hui défait

Par l’espérance vaine

Mais l’espérance encore

Germe caché aux sages

Par la victoire sûre

De ceux tombés premiers

Je dirai demain

Quelque chose de la beauté

Quelque chose qui ne meurt pas

L’étrangère, l’ensanglantante

              Beauté

Sur le monde mauve

affiche-printemps-poetes.jpg

 

 

Auteur et metteur en scène, Dany Lecènes est avant tout poète et musicienne (flûte à bec et viole de gambe).

Dany Lecènes publie chez Edilivre : link

 

 

 

 

 

 

 

 

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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 21:50

P1250299.JPG

Un geai bleu dans le jardin de Kergavat

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 4 mars 2014)

 

Au début de la semaine, dans notre jardin breton, un geai bleu est venu picorer dans la terre auprès d’un thuya abattu par la tempête. Tout en l’admirant, je me suis plu à murmurer ce vers de René de Obaldia, que l’on utilise dans les exercices d’articulation : « Le geai gélatineux geignait dans le jasmin ». Il est le début d’un poème extrait de Innocentines (1969) et intitulé « Le plus beau vers de la langue française ».

Ce texte parodique, aux vers très variés, met en scène une leçon dans une salle de classe. On y voit un professeur faire admirer à ses élèves la beauté d’un vers soi-disant magnifique. Son accent, la comparaison ridicule avec un autre vers tout aussi absurde (« Le geai volumineux picorait des pois fins »), le ridicule des métaphores (le poète devient "l'oiseau sorti de son nid" !), le rappel discret d’un vers de « Booz endormi » de Hugo (« C’était l’heure tranquille où les lions vont boire »), l’allusion à une hypothétique « petite amie anglaise », la cuistrerie de l’évocation du gallo-romain, la stupidité du motif de la punition, tous ces éléments concourent au comique du texte. Moquerie légère contre une certaine conception de l'inspiration et du génie, satire d'un enseignement formaliste, ce « poème pour enfants et quelques adultes"  (Sous-titre du recueil) souligne cependant la dimension sonore de la poésie et son aspect ludique.

 

 

 « Le geai gélatineux geignait dans le jasmin »

Voici, mes zinfints

Sans en avoir l'air

Le plus beau vers

De la langue française.

Ai, eu, ai, in

Le geai gélatineux geignait dans le jasmin...

Le poite aurait pu dire

Tout à son aise :

« Le geai volumineux picorait des pois fins »

Eh bien ! non, mes infints

Le poite qui a du génie

Jusque dans son délire

D'une main moite

A écrit :

 

« C'était l'heure divine où, sous le ciel gamin,

« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin »

 

Gé, gé, gé, les gé expirent dans le ji.

Là, le geai est agi

Par le génie du poite

Du poite qui s'identifie

À l'oiseau sorti de son nid

Sorti de sa ouate.

Quel galop !

Quel train dans le soupir !

Quel élan souterrain!

Quand vous serez grinds

Mes zinfints

Et que vous aurez une petite amie anglaise

Vous pourrez murmurer

À son oreille dénaturée

Ce vers, le plus beau de la langue française

Et qui vient tout droit du gallo-romain:

« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. »

Admirez comme

Voyelles et consonnes sont étroitement liées

Les zunes zappuyant les zuns de leurs zailes.

Admirez aussi, mes zinfints,

Ces gé à vif,

Ces gé sans fin

Tous ces gé zingénus qui sonnent comme un glas :

Le geai géla…

« Blaise ! Trois heures de retenue.

Motif : Tape le rythme avec son soulier froid

Sur la tête nue de son voisin.

Me copierez cent fois :

"Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. »

 

P1250303.JPGUn geai bleu dans le jardin de Kergavat

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 4 mars 2014)

 

Lien vers un de mes poèmes, "La jarre au jardin",  écrit sur une allitération en [j] : link

Lien vers un de mes billets sur Obaldia : link

 


 

 

 

 

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16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 22:15

pasolini-et-son-frere.jpg 

      Pier Paolo Pasolini et son frère Guido

 

Ma fille m'a offert pour Noël un recueil de poèmes de Pier Paolo Pasolini, intitulé Adulte ? Jamais, dans une belle édition bilingue. Ces poèmes, choisis, présentés et traduits de l'italien par René de Ceccaty, sont pour moi une véritable découverte, ignorante que j'étais de cet autre pan de l'oeuvre du cinéaste italien au destin tragique. Ce sont pour la plupart des textes inédits qui n'avaient jamais été traduits.

Je vous propose ici un court poème, "Le miroir", extrait de Le Cose (Les choses, 1943-1947). Le projet ne fut pas publié du vivant de Pasolini. En 1962, il publiera un roman intitulé Il sogno di una cosa (Le Rêve d'une chose, Gallimard, 1965), écrit à son arrivée à Rome en 1950.


Le miroir


Nu le miroir contemple

La solitude en lui-même,

Un ciel blanc et immense

Qui scintille dans le néant.

C'est le plafond. C'est l'ennui

De mon enfance.

Oui, là, sur l'argent lisse

Il y a la main très ancienne

D'Abel petit garçon.


Lo specchio

 

Nudo lo specchio garda

in sé la solitudine,

un cielo bianco e immenso

che scintilla nel nulla.

E il soffitto. E la noja

della mia fanciullezza.

Si, li nel liscio argento

c'è la mano antichissima

d'Abele fanciullino.

 

En quelques vers, à travers cet objet ô combien symbolique qu'est le miroir, le poète nous fait ressentir la solitude extrême de son enfance. Dans le miroir, aucun visage humain, mais une étendue vaste, désertée, sans couleur. Seul la traverse (comme un appel au secours, un geste de défense ou une invite) la main d'un petit Abel, dont le nom évoque toutes les violences du monde. On sait que les deux frères Pasolini mourront assassinés, Guido par des partisans titoistes, Pier Paolo par Pino Pelosi mais celui-ci n'était sans doute pas seul.

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Jeanne Fadosi : concret

 

 

 

 

 

 


 



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10 octobre 2013 4 10 /10 /octobre /2013 22:33

 

 _krog.jpg

Antjie Krog (Photo Lit Net)

 

Les fossiles déterrés ne décrivent pas

Mes yeux bleus passant devant tes yeux

Tes yeux noirs évitant mes yeux

Mon avant-bras blanc se reposant simplement

Le long de ton avant-bras noir

Mes cheveux lisses dormant le long de tes cheveux crépus

 

Les fossiles décrivent cependant dans la vertèbre la plus fine

La côte continuant de plaindre aveuglément

Le continent qui jadis

Lui était amarré

Le protea incontesté cherchant à humer sa compagne arrachée

Le rocher rouillé en bord de mer pleurant son frère de sang à la dérive

 

Le fossile sait que jadis tout était attaché

Que nos cœurs se sont scindés

 

Simplement nous ne savons pas

Pourquoi aujourd’hui nous héritons de cette unicité de pierre

Et de tant d’aversion cinglante

 

 in Une syllabe de sang


Avec ce poème, la poétesse sud-africaine Antjie Krog décrypte avec douleur l’alphabet-fossile, celui qui disait l’unité originelle. Elle y évoque ce temps mythique de la Pangée, avant la dérive des continents, quand la femme blanche et l’homme noir ne faisaient qu’un, quand il n’existait qu’une seule race, celle de l’humanité. Un texte qui dit l’arrachement de la femme du corps du premier homme, la nostalgie d’une époque où le racisme n’existait pas. Terrible constat d’un écrivain entrée en rébellion contre l’apartheid dès l’adolescence. Depuis, la poésie n’a cessé d’être son arme de combat.

Invitée par La Maison des Littératures, Antjie Krog sera à Saumur, salle Beaurepaire, le mercredi 16 octobre 2013, à 20h. Elle y lira ses textes en afrikaans que traduira Georges Lory. La lecture sera suivie d’un échange.

 

 

 

 

 


 

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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 10:48

 

 Poétiques titre

 Balade poétique lors du Festival Les Poétiques à Saumur

Sur le mur de l'hôtel Laffitte-Duverger

 

Samedi 14 septembre 2013, le ciel saumurois boudait les poètes pour la première après-midi du Festival des Poétiques, organisé par La Maison des Littératures, animée par son président Claude Guichet et la coordinatrice de l'association Lydiane Stater-West. Au rendez-vous de 14h au Jardin des Plantes, il pleuvait sur la ville mais il ne pleurait pas dans le cœur des amoureux des mots qui, sous les parapluies, ont accompagné Isabelle Génin, la guide de Saumur, Ville d’Art et d’Histoire, et les deux poétesses, Marie Huot et Amandine Marembert.

Poétiques génin

La guide-conférencière Isabelle Génin,

devant l'hôtel Laffite-Duverger

La première halte a eu lieu rue du Pressoir, au bas de l’ancien presbytère de Nantilly, revendu par le diocèse en 2007. Isabelle Génin nous a présenté ce bel hôtel particulier dit Laffite-Duverger, qui date de 1786. Sous son harmonieux fronton ouvragé, c’est au bas du perron que nous avons écouté (ainsi qu’un petit chien blanc aboyeur derrière la haute fenêtre) la douce voix de Marie Huot nous raconter son Histoire avec la bouche (Al Manar, 2012). Illustré par le pinceau léger du peintre Diane de Bournazel, ce recueil est dédié à une petite fille mais il n’est pas vraiment pour les petites filles. Reprenant le thème du Petit Chaperon rouge, la poétesse nous fait entendre un dialogue amoureux où l’on se cherche furtivement dans les bruits de la forêt.

« L’amour est toujours une histoire avec la bouche

une histoire d’arbres

et de forêts… »

La femme y est fontaine, fougère qui aime les bêtes étranges. D’ailleurs, l’amour qui se promène dans la « forêt de trembles » n’y est-il pas « un animal perdu » ? En fuite et en « feulements », il se cache sous les branchages tout en craignant les pièges. Marie Huot sait admirablement murmurer ce qui se dit à bas bruit, et évoquer les premiers tremblements du corps qui frémit et du cœur qui s’affole. Et c’est avec une infinie légèreté qu’elle nous perd avec elle sur ses chemins semés de petits cailloux blancs, dans sa forêt de longue attente.

Poetiques-Marie-Huot-gros-plan.JPGMarie Huot

Puis Isabelle Génin nous a conduits à quelques rues de là devant la maison Foucher, rue Seigneur, construite par l’architecte Henry Jamard. Sa façade en pierres de taille, qui s’intègre parfaitement aux autres maisons de la rue, est surmontée d’arcades typiques de l’Art nouveau. Mais quand on pénètre dans le petit jardin à l’ouest, que domine un haut palmier, quelle surprise ! La façade est en meulière et en brique et on se croirait devant un chalet normand.

C’est là que Amandine Marembert, toute petite sous un parapluie, a continué à distiller la voix des femmes à travers Les gestes du linge (Esperluète, 2013). Dédié « à nos grands-mères, à nos mères, à nos sœurs, à nos enfants », cet ouvrage lui a été inspiré par sa grand-mère. Celle-ci avait en effet partagé sa cuisine en diagonale par un fil transversal et « c’est à ce fil qu’ [elle a ] accroché ses mots". Et au linge, par les épingles qui sont comme « des alignements d’oiseaux », c’est aussi tout la vie des femmes qui est accrochée. On y lit les odeurs, les désirs de partance, les caprices de la météo, les gestes infiniment recommencés du triage, du pliage, « la trame des dessous », les caresses des doigts des mères à travers les tricots. C’est au travers de cette activité humble que les textes de Amandine Marembert, illustrés par les dessins bleu-lessive de Valérie Linder (créatrice de l'affiche-coquelicot des Poétiques), nous disent le précieux et patient héritage des femmes.

Poétiques Amandine

Amandine Marembert sous les parapluies

De retour au Jardin des Plantes, dans la grande salle de l’école des Récollets, nous avons pu découvrir les réfugiés de la pluie. Les cinq stands des éditeurs Benoît Jacques Books (Benoît Jacques), Entre 2 (Nelly Buret), Dernier Télégramme (Fabrice Caravaca), Wigwam (Jacques Josse) et Les Ateliers Rougier (Vincent Rougier). L’un d’entre eux avait apporté fort à propos de grands parapluies blancs décorés par les auteurs qu’il édite. Ils voisinaient avec l’étal bien achalandé de la librairie saumuroise indépendante de Patrick Cahuzac, Le Livre à Venir, et le stand de la Médiathèque de la Communauté d’Agglomération Saumur Loire Développement qui proposait son fonds de poésie contemporaine.

Enfin, Dany Lecènes, poète et musicienne, présentait ses ouvrages : un roman,  Irène en fa mineur, un conte, Lacryméné, une pièce de théâtre, Le complot Pétronille, et son dernier recueil de poèmes, La Joie n’a pas de poids, tous édités chez Edilivre. Ce dernier est dédié à Christian Bobin et il décline en 132 quatrains quotidiens « un gramme de joie par jour ». A lire chaque jour pour y découvrir ce secret :

« La joie n’a pas de poids, le papillon le sait

Ignorant qu’il est Dieu quand il ourle le monde

D’un gramme de couleur comme Jean-Sébastien

Qui lévite en solo de ses ailes de feu » (II)

Pour ma part, je présentais aussi mon recueil de poèmes, Vers rêvés, publié en 2012, placé sous les auspices de la phrase d’Aragon : « Il y a toujours un rêve qui veille. » Enfin, on pouvait rencontrer Francis Carpentier qui écrit sur le site des Cahiers du Petit Curé.

Edith Testemale, lectrice enthousiaste, en compagnie de Valérie Lebossé et de Maryse Fautrat, bibliothécaires de la Médiathèque de Saumur, auraient bien aimé faire partager aux parents et aux enfants les lectures qu’elles avaient choisies mais la pluie avait découragé les familles !

Poétiques Suel

Lucien Suel 

C’est à 15h 30 que les lectures ont commencé sous le préau détrempé par l’humidité mais il en fallait plus pour faire fuir les amoureux de poésie. Cathie Barreau, responsable de la Maison Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil, a présenté l’écrivain picard Lucien Suel, « poète ordinaire », romancier et traducteur, qui y viendra en résidence en octobre.

Pour se présenter, cet homme du nord, reconnaissable à son imperceptible accent, adepte des performances poétiques et de la poésie sonore, a dit un texte publié en 2012 sur son blog littéraire SILO, extrait de Nous ne sommes pas morts (Dernier Télégramme, 2008), livre composé avec la plasticienne Hélène Leflaive. De Kurt Schwitter à Georges Bernanos, en passant par Gandhi, Eisenstein, Cat Stevens, Antonin Artaud Grace Jones, Bernard-Henri-Lévy (j’en passe et des meilleurs !), «Je ne suis pas mort » évoque tous ceux qui sont nés comme lui en 1948. Tout en reconnaissant qu’il n’est sans doute pas la réincarnation de toutes ces célébrités, Lucien Suel conclut qu’il souhaite pourtant, comme Bernanos, « retrouver au jour de [sa] mort l’enfant qu’ [il] fu[t] ».

Il a ensuite décliné ses couleurs de prédilection, celles de Mon stylo 4 couleurs du Pas-de-Calais (L’Echo du Pas-de-Calais, n°100). A travers celles-ci, c’est tout le pays picard qui revit : le noir avec ses mineurs, sa tôle goudronnée, le tableau de la classe ; le rouge avec sa betterave, la brique, le calicot des syndicats, la coulée de métal du haut-fourneau, la couenne du jambon cru, le pinard (« Armettez-me cha !) et le sang de la Grande Guerre ; le vert avec les plantations des jardin ouvriers, l’herbe humide, les mouches sur les charognes et les barquettes de choux ; le bleu, enfin, avec le travail, les gendarmes, la lessive l’encre sur le buvard, et Notre-Dame de Lorette. Et de conclure : « et rouge bleu vert et noir tout partout. ».

Pour compléter cet autoportrait en écrivain, Lucien Suel a choisi de nous livrer quelques textes parmi ceux qu’il écrit sur Twitter avec la contrainte de 140 signes. Ce Journal-Jardin raconte comment le 13 mars il « écoute un pic-épeiche au boulot avec un pistolet à clous » ; comment le 19 mars 2012, devant ses artichauts gelés, il a « une pensée émue pour le voisin qui ne verra pas le printemps". Le 14 juin 2012,  il est heureux que « le grand soleil enfin de retour [lui] tape dans le dos » et, le 1 août, il s’émerveillera devant « l’herbe des allées comme un drapeau rasta ».

Puis ce sera, sa longue litanie de l’eau, qu’il décline en H2O, sans fin recommencée. Souvenir du grand-père qui disait que « l’eau est plus forte que le vin et le porto car elle peut porter bateaux et cargos » ; honte de véhiculer les packs d’eau le samedi quand on pense à la corvée d’eau au Sahel ; plaisir, un lendemain de ribote, d’ « asperger le bois de sa gueule » ; aspiration à nager nu dans l’eau, pour respecter « une réelle égalité entre les êtres vivants ». J’ai beaucoup aimé la fin, qui était de circonstance, avec « à l’extérieur la pluie qui ruisselle » et (je cite de mémoire) « à l’intérieur l’enfant [qui] écrit dans l’humidité une poésie éphémère ».

Pour conclure, Lucien Suel, a dit Patismit (écrit en septembre 1998, publié au Dernier Télégramme et sur SILO), un  court texte écrit après avoir vu la chanteuse Patti Smith, en compagnie de sa fille à Dranouter. Il la rencontrera plus tard et elle lira le texte. Sa prestation en chti montre l’étendue de son registre et on comprend son émotion quand il découvre, lui l’amoureux de la Beat Generation, qu’elle chante Howl, « chfameu poem d’Alenn Guinnsberg ». 

« Javo méziu plin dlarm

Yavo forlontan ek kitkoss edparel nméto pon arrivé. »

Un moment unique pour lui, qu’il a vécu grâce à sa fille Marie et qu’il fait revivre devant nous avec toute sa verve :

« Jminrapélra toudi dechjourla

kank Patismit alavnu kanté à Dranouter. »

Poétiques griselin

Perrine Griselin

Ensuite, Bernard Bretonnière, « le poète énumérateur » ainsi que le surnomme François Bon, a présenté Perrine Griselin, auteur, lectrice-comédienne : « Maison des Littératures, cela veut dire aussi théâtre, et c’est bien ce que Perrine Griselin écrit ( bien qu’elle ne soit pas sûre d’en écrire- tout comme je ne suis pas sûr de savoir ce qu’est la poésie » a-t-il ajouté.)  : « Quand on l’a entendue une fois, on a envie de la réentendre » a-t-il encore souligné. La comédienne a précisé que ce monologue d’un seul tenant, intitulé Le désespoir non plus (Color Gang Edition, 2011), fut rédigé dans un état de colère. Il est empreint d’une énergie « qui [lui] appartient en propre et aux gens qui [la lui] ont transmise ». Le personnage est :

 « Celle qui a mille ans à moins qu’elle n’ait pas vu le jour :

Elle a 1000 ans, à moins, qu’encore, elle n’ait pas vu le jour.

Elle est celle qui parle. »

Arc-boutée sur elle-même, une main sur le ventre, Perrine Griselin a alors projeté vers nous ce texte halluciné qui raconte l’épopée de la violence et de la haine inscrite sur le granit des monuments aux morts. Dans un temps immémorial, dans un univers de légende, au sein d’un monde en ruines se déroule l’épopée sauvage de vieillards «  dans leurs habits de combat », de « hordes de chiens rouges vociférant », de filles « vendues pour être violentées », de « pères la morale ». Puis un « nous » se fait jour qui aspire à « réinventer la force pour ne pas mourir terrassé » et faire advenir « le monde de demain ». « Ces nuits-là », la voie s’ouvre à la musique des Tziganes, au « kora des griots », aux « ragas » des brahmanes et des Bauls ; de partout et dans toutes les langues s’élève le chant des éternels nomades  qui « Nous chantent que si la terre est ronde c’est pour que sans nous perdre nous puisions en faire le tour ». Au-delà des « périmètres des pays barbelés », « rois et prophètes/ poètes et héros/ enfants soldats des utopies enterrées/ par leurs parents abandonnés/ ceux-là viennent édifier à mains nues des monuments à la gloire des hommes vivants ». Et le texte s’achève sur la phrase désormais inscrite sur le granit des monuments aux morts : « Le désespoir non plus ». Un texte au lyrisme puissant qui vous impressionne par sa force évocatoire, ses anaphores et son rythme incantatoire.

Poétiques Ian Monk

Ian Monk

Après, l’atmosphère est devenue plus légère (quoique…) avec Ian Monk, le poète et traducteur britannique, adepte de l’Oulipo (sa traduction en anglais du texte monosyllabique de Perec What a man ! a fait date). Partisan de la contrainte, il a créé les « monquines » combinant sextine et mots nombrés et les « quenoums » associant quenines et pantoums. Avec son inimitable accent british, il nous a proposé un aperçu de son savoir-faire dans la lecture-performance. La vie, c’est le mensonge, non ? :

« On te trompe en te disant je t’aime […]

On te trompe le Bon Dieu existe malgré tout […]

On te trompe la poésie contemporaine pète la forme […]

On te trompe le sexe sans amour est grandiose […]

On te trompe le sexe avec amour bof […]

On te trompe la vie est belle

On te trompe la vie est hideusement belle »

Mais la vie, c’est aussi les questions :

« C’est quoi la capitale de la Mongolie extérieure ? […]

Tu n’as jamais connu de fausses brunes toi ? […]

Combien tu me paies que je suis entrain de me foutre de ta gueule ? […]

Tu sais conjuguer le verbe gésir au passé simple ?[…]

De toute façon qui lit la poésie aujourd’hui ?[…]

Tu sais pourquoi t’es là toi ? »

Après la lecture d’un texte inédit sur l’amour (« On manque de câlins d’amour vache… »), Ian Monk a terminé avec des extraits de Plouk Town (Cambourakis, 2007). Sans concession, avec une ironie ravageuse, il y dissèque la vie à chaque étage d’un HLM. Du rez-de-chaussée au septième, c’est tout un quotidien banal, poétique et violent qui se donne à voir, à entendre, avec ses familles, ses couples qui s’engueulent, ses solitaires alcooliques, ses bricoleurs qui enfoncent des clous, ses pornographes, ses vieux qui regardent la messe à la télé et ses morts de mort violente. Une radiographie sans concession, drôle et lucide, d’une humanité plouk, de l’humanité tout court !

A la fin de sa prestation scénique, ce tendre cynique reviendra à la vie en général avec le baby, les enfants, les pré-ados, les ados, les vrais, les adultes, les vieux, qui « sont jamais là quand on leur téléphone » et qui « se plaignent qu’on leur téléphone pas », « les vieux faut les tuer à la naissance ». Mais pour finir, Ian Monk nous dira que « c’est le silence précisément le vrai ».

Poétiques Coquecigrues 4

Quatre des six Coquecigrues

Ce sont ensuite les Coquecigrues qui ont pris la relève sur la petite scène. Ces six femmes se sont rencontrées à la Maison de la Poésie de Paris en 2011. A l’initiative de son directeur Claude Guerre, elles ont formé ce groupe au nom d’un oiseau fabuleux pour dire la poésie par cœur. Depuis, elles ont jouté cinq fois et notamment contre Denis Lavant, un grand souvenir pour elles. Sur le thème de la gourmandise, elles nous ont offert l’hospitalité en latin avec Virgile, elles ont épluché les fraises et rendu leur honneur aux pommes de terre avec la poétesse coréenne Moon-Chung-hee, elles se sont enivrées avec Baudelaire, elles ont mis « le couvert en secret » avec René Char, elles ont cuisiné voluptueusement avec Patrice Delbourg, elles ont reconnu avec Queneau que « rien ne vaut grillé un morceau de boudin" et réhabilité le vin avec un poète turc. De Scarron à Neruda, en passant par la Fontaine et l'abbé de Lattaignant, passionnément, sensuellement, elles ont affirmé avec Aragon l’ivresse que procure la langue quand ont la boit jusqu’à la saoulerie.

Poétiques alchimistes

Les Alchimistes

Après l’inauguration des Poétiques par Diane de Luze, Sophie Saramito, Jacky Goulet et Stéphane Robin, la nuit était venue. C’est alors le groupe des Alchimistes qui a clôturé la journée. Ils se sont rencontrés en 2011 à l’occasion du Printemps des Poètes et de la lecture-concert de Magali Thuillier. Depuis, Titi Nefer à la contrebasse,  Emma Seegro au buzuki et à la balalaïka et Gaël Audain au saxo et à la clarinette accompagnent la chanteuse Lisa Guerrier. Pour ce spectacle intitulé J’écoute le monde, ils ont créé des musiques originales pour accompagner les textes. Silhouette sombre sur lumière jaune, de sa voix grave, toute pleine d’une rage rentrée, la chanteuse a donné voix et corps aux textes de Boris Vian, Bernard Bretonnière, Valérie Rouzeau, Jean-Pierre Siméon. Elle a dédié la chanson Les 12-18 à Magali Thuillier à l’origine de leur projet. Des textes coups de poing qui disent les amours impossibles, crient les coups de gueule, hurlent la peur du pire et se demandent comment on peut apprendre à vivre.

Un dîner au restaurant Le 7, 28 place Bilange a rassemblé une trentaine de participants. On y a encore chanté et fait de la musique jusqu’à bien avant dans la nuit.

Poétiques Suel 2

Lucien Suel

Dimanche était un autre jour avec le soleil revenu. Les lectures ont donc eu lieu sur l’esplanade en haut du Jardin des Plantes, sous les arbres. Ponctuées comme la veille par la guitare tendre et tranquille de Ahmed Kéchi, elles ont débuté avec la voix de Lucien Suel, de retour avec D’Azur et d’acier (La Contre allée, 2010). Ce texte fait suite aux trois mois de l’hiver 2009-2010 que l’auteur a passés à Fives-Lille, l’ex-cité de fabrication des locomotives. Il y a renoué avec l’histoire des ouvriers dont les briques ont gardé la mémoire. Dans un dialogue avec lui-même, il a mis ses pas dans ceux des « fantômes des ouvriers ». Il y décrit avec puissance « le soufflet des forges », « le souffle des hommes, force et fragilité ». Evoquant toutes les « bonnes raisons » qui ont fait que l’usine a fermé, il soliloque sur « l’argent qui se fait la malle, s’évapore » tandis que « la personne vivante se déchire comme une maison éventrée ». Rêvant sur la friche où règnent désormais saules marsaults, papillons et abeilles, il crée-crie- une ode à la brique du Nord avant que « les bulldozers affrétés par les « paysagistes » » ne passent à l’attaque. Il s’interroge : «  Hé ! ouais, pourquoi garder un truc comme ça ? » La « table rase » de l’Internationale s’est retournée contre les prolétaires et pourtant « il reste encore un peu de passé qui ne veut pas passer.» Lucien Suel l’affirme avec force : « Il est temps de parler de/ notre futur à Fives, d’un autre futur à vivre. »

Poétqiues Huot

Marie Huot

La parole a ensuite été de nouveau donnée à Marie Huot que le poète Philippe Longchamp, habitué des Poétiques, a présentée. Il a expliqué comment, la lisant pour la première fois, il avait été séduit par « ce quelque chose qui avait l’air si léger. Depuis- ajoute-t-il- ça a pris de la forme, de la force ». Et de louer sa simplicité d’écriture et sa puissance lyrique.

Marie Huot a lu d’abord des textes inédits extraits de Renouée, « un nom pour rester vivante ». « Pour Albane Gellé, a-t-elle précisé- et les petites filles qui sont autour d’elle. » Elle leur a confié de sa voix douce :

« Quand vous serez captives, vous perdrez vos écailles […]

et leur a murmuré :

« Ma grand-mère a aussi ses oubliettes

elle me les a données […] »

Puis elle nous a dit ses Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau (Le Temps qu’il fait, 2009). Y passent silencieusement, fantomatiquement, les femmes de son imaginaire légendaire intime, qui contribuent à créer dans ces textes cette atmosphère rêveuse et si mélancolique : la sommeilleuse, l’alouette, la femme-saumon, la vierge au pied-serpent, l’arc-boutée. Par le biais de sa mémoire, « une ardoise magique/ qui n’est pas très sûre de savoir donner un nom/ à la dure joie d’être », elle ressuscite tout un monde flottant disparu.

Enfin, elle en est venue à ses Chants de l’éolienne (Le Temps qu’il fait, 2006). Ce recueil est construit sur une histoire de vent, d’un homme léger pris dans le vent auquel une femme lourde d’une parole, essaye de s’adresser. » (Solène Ghani).

« Je t’appelle […] emmène-moi, serre-moi la taille […] »

Un subtil chant d’amour où la mythologie et le mystère s’unissent pour créer une voix tendre et mélancolique.

« Je t’appelle. Je suis fille de Cassandre et mes cheveux sont bleus.

J’ai à te faire l’étrange confession d’une diseuse. »

Poétiques leclair goffette

Yves Leclair, Guy Goffette et Sophie Schneider

Le poète Guy Goffette s’est alors avancé avec son ami, le poète angevin Yves Leclair. Ce dernier voit en lui un homme fidèle à une « enfance-nostalgie », sensible à « la beauté des femmes et à tous les paradis perdus ». Il a salué son « verbe haut et bas, son ironie lyrique », cette parole « qui a choisi de retenir, de maintenir la promesse comme Sisyphe ». Car pour cet écrivain, Icare et Sisyphe tout à la fois,  ce « trouvère de l’espérance déçue », « plus haute est l’espérance, plus grande est la mélancolie ».Guy Goffette était aussi accompagné sur scène par Sophie Schneider, une des six diseuses des Coquecigrues. Ayant appris que Guy Goffette était l’invité de ce dimanche, elle s’est proposée pour dire avec lui quelques-uns de ses textes qui l’avaient bouleversée et qu’elle connaissait par cœur. Nous avons donc eu la chance d’assister à ce moment rare, celui où un poète a dit ses textes en duo avec une lectrice fervente, l’un s’effaçant à tour de rôle pour entendre l’autre. Ils ont dit des pages d’Un peu d’or dans la boue, extraites de La vie promise (in Eloge pour une cuisine de province suivi de La vie promise, Poésie/ Gallimard, NRF, 1988)

Poétqiues Goffette

Guy Goffette

Guy Goffette nous a d’abord dit la lassitude splénétique devant la monotonie et la vanité de la vie :

« Je me disais aussi : vivre est autre chose

que cet oubli du temps qui passe et des ravages

de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons

du matin à la nuit : fendre la mer, […]" (I)

 

En harmonie avec le temps de la veille, Sophie Schneider  lui a répondu que

 

« […] c’est en nous

qu’il pleut, en nous qu’une digue rompue

voit s’effondrer peu à peu derrière la vitre

et parmi les voilures, avec des pans de vieux

regrets, d’attentes fatiguées

 

les raisons de partir et d’habiller le froid. »(II)

 

Devant la question lancinante de la raison de l’existence, Guy Goffette sonde  la réalité. Las ! L’existence se présente comme

 

« vie étrangère, inaccessible présent

à celui qui ne sait plus désormais

que piétiner dans le même sillon

 

la noire et lourde argile des fatigues. » (III)

 

Et l’aspiration à partir, elle aussi, est vaine :

 

« […] Promesses des morts si vivre est plus

qu’attendre, qu’espérer. Cendres jetées

sur le feu qui regimbe un peu puis se tait

sans consolation  […]" (V)

 

Et pourtant, un petit espoir tenace subsiste :

 

« […] Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence,

pas plus que le merle en tombant ne renverse

l’axe de la terre, mais tu persistes, ô scribe,

à soudoyer les anges :

 

un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste

   ouverte." (VI)

 

En effet, malgré tout, en dépit de ce sentiment de vide, le poète continue de savourer sa présence au monde :

 

« […] je suis au monde, le ciel est bleu, nuages

les nuages et qu’importe le cri sourd des pommes

sur la terre dure : la beauté, c’est que tout

va disparaître et que, le sachant,

 

tout n’en continue pas moins de flâner. » (VII)

 

Mais la vie demeure obscure, l’on demeure étranger à soi-même et le sens toujours échappe :

 

« Ce que j’ai voulu, je l’ignore. Un train

file dans le soir : je ne suis ni dedans

ni dehors […]" ( IX)

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      Guy Goffette et Sophie Schneider

Après avoir remercié Sophie Schneider de l’avoir accompagné à travers ses poèmes, Guy Goffette a évoqué les quatre poèmes d’amour de sa vie, ceux de L’attente, inspirés par « les reproches que [lui] ont faits les dames ».

 

« Détrompe-toi, dit-elle encore, il n’y a pas

que mes lèvres, mes seins, pas que mon ventre

à t’attendre à surseoir d’un jour, d’une heure même,

le jugement du vide qui m’écrase […]

 

« Il y a, dit-elle, il y a

 

ce qui est sans visage, sans voix : un champ de neige

derrière la haie – l’hiver y dure depuis si longtemps

que tes soleils, tes glorieux soleils

 

de fin de semaine, s’ils le frôlent jamais,

y fondent aussitôt – et je reste à t’attendre,

seule et glacée, sous tes caresses. » (III)

 

Interrogeant son amour dans La main brûlée, il a dit la séparation quand on demeure « le cœur serré comme un poing dans les épines ». Il s’est interrogé sur le bilan d’une vie quand on est désormais « là où ce qui n’a pas de regard s’étiole/ peu à peu » :

 

« où donc étais-je, là-bas, si je n’ai pas dansé ? »

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Pour achever cette lecture, Guy Goffette a souhaité « passer à plus gai ». Il a voulu rappeler la mémoire d’un poète connu que l’on apprenait à l’école primaire et qui est tombé en désuétude : Francis Jammes. Aussi nous-a-t-il dit la « Prière pour aller au paradis avec Jammes », extraite de Bureau des longitudes (in Le pêcheur d’eau, Poésie/ Gallimard, NRF, 1995). La fin en est merveilleuse de douceur et de tendresse :

 

« […] Ô Seigneur qui dormez entre la camomille

et le sainfoin, laissez-moi donc dans votre attente

 

croire au paradis des ânes, et qu’il me sera

donné à moi aussi, par un jour de pluie bleue,

 

de braire tout doucement sur la grimpette étroite

qui borde les nuages et qui mène tout droit

 

entre les bras du vieux poète délicieux. »

 

Ce moment passé en compagnie du poète « pêcheur d’eau et de lumière » m’a semblé bien bref et je serais restée encore longtemps à l’écouter sous les arbres bruissants de vent.

Poétiques ecole musique

Les saxophones de la classe de Catherine Duchêne

Pendant les séances de dédicace et les visites aux stands des éditeurs, les saxophones des élèves de la classe de Catherine Duchêne de l’Ecole de Musique ont pris le relais des voix avec un bel allant.

Puis Philippe Longchamp a présenté Amandine Marembert pour ceux qui ne l’auraient pas entendue la veille. Celle qui porte un prénom « qui fait de la poésie » lui semble proposer une écriture nouvelle, « pas parce que c’est féminin, mais parce que c’est vraiment nouveau ». Il nous a invités à prêter l’oreille à cette voix qui évoque ce qui tient à sa vie quotidienne, à ses proches à la nature, à écouter « cette écriture qui est si jolie ».

Poétqiues Longchamp huot

Philippe Longchamp et Amandine Marembert

Amandine Marembert a lu ainsi des extraits de Un petit garçon un peu  silencieux (Al Manar, 2010). Ce recueil est dédié à son fils qui s’appelle Jasmin (en hommage à la poétesse libanaise Vénus Khoury-Ghata), auteur de Qui parle au nom du jasmin ? Tout le charme délicat de l’écriture de la poétesse se joue sans doute dans le poids léger de l’adverbe « un peu ». S’y dit ce dialogue « sans rien qui pèse qui pose », quand l’une regarde l’autre qui joue dans un monde qui lui est mystérieux :

« Il court en tous sens quadrillant le jardin la maison en une marelle aux règles inconnues ».

Et quand l’autre aussi, dans son silence d’ « enfant-carpe » lui « apprend à déchiffrer les interlignes ».

Poétqiues marembert

Ensuite, Amandine Marembert nous a proposé des extraits de Et s’il ne parlait pas (Les Arêtes, 2013). Cette suite, nous a-t-elle dit, a été écrite en pensant à Jasmine Viguié (Les mots nous taisent).  Elle y évoque de nouveau son enfant, qui a pris des chemins différents et dont elle cherche à pénétrer la porte fragile :  

« quel chemin fera-t-on

pour aller le plus possible à sa rencontre

y aura-t-il un jour

un endroit où nos bras

pourront l’étreindre complètement »

Délicat texte d’une mère à son fils, quand il s’agit d’inventer un autre langage :

« Et si parler une langue c’était un peu embrasser les mots ».

Enfin, Amandine Marembert a de nouveau esquissé les Gestes du linge en évoquant sa grand-mère.

« les mains des mères

viennent plier repasser

les lignes de leurs paumes

semblant donner à celles du linge

une manière de les lire »

Poétiques casas 2

Benoît Casas

Cet après-midi s’est achevé avec une lecture de Benoît Casas que Bernard Bretonnière a présenté. Il nous a expliqué comment l’auteur réintègre savamment ses lectures dans son écriture. Grand voyageur, « il écrit en lisant et lit en voyageant ». L’ordre du jour (Le Seuil, 2013) prend la forme d’un journal écrit pendant un an. Il présente 365 textes en vers, écrits selon une contrainte précise. Ils réutilisent en effet différents textes lus par l’auteur, créant ainsi un « ouvrage aussi intime qu’impersonnel puisque l’autobiographie ne s’y expose qu’à travers les mots des autres » :

« […] on pourrait appeler cela

autobiographie

jamais l’expression

journal intime

ne m’aura semblé

plus absurde »

(28 mai)

J’en ai aimé cette interrogation sur l’écriture qui affirme que « les mots sont des sondes », que « la littérature n’exprime pas/elle comprime ». On perçoit bien la quête d’un auteur qui cherche à « user d’un style plus précis ». Ne voudrait-il pas écrire « à la manière d’un Caravage/ en style féroce » ? Et de « la lumière tardive de l’automne/ en faire une sorte de solide ». Travail ardu, qui toujours vous déçoit, dont le résultat vous glisse entre les mains :

« les efforts répétés

recopiages passionnés

l’écriture avance

comme l’eau

elle engloutit

comme l’eau »

Et Bruno Casas dit bien cette difficulté de mettre en mots ce qu’on est : « en relisant ce livre/ je me suis senti une anguille/ coupée en morceaux ».

C’est donc sur cette angoisse de l’écrivain, cette douleur et ce bonheur de vivre, si bien exprimée par les voix diverses, proches ou lointaines, de tous ces poètes (particulièrement audibles grâce à l’excellente sonorisation de Matthieu Naulet), que se sont clôturées, entre pluie et soleil, ces Poétiques 2013.

 poetiques-vue-2.JPG

      Sur les hauts du jardin des Plantes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 16:35

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Jeudi 23 mai 2013, j’ai reçu par la poste le recueil de poèmes de Suzâme, présidente de Nanterre Poêvie, un ouvrage qu’elle vient de publier aux éditions Le Vert-Galant. Il est intitulé Ecrits sur ma paume, la couverture en est illustrée par Anélias B.. (link) Celle-ci explique que les deux mains représentées sont celles de l’auteur, photographiées sur le Mont Valérien. Des mains, tels des oiseaux, qui s’envolent libres pour porter les mots de celle qui se définit comme une « porteuse de poésie ». C’est bien ce qu’elle est intimement avec la création de son association, de son blog poétique et de la communauté originale, Textoésies et Vous. Par le biais des téléphones portables, en effet, la poésie se répand, se répond au quotidien.

Dans la Préface, Suzâme affirme qu’elle renonce à « être » poète, préférant « se sentir » poète, ainsi qu’elle le dit dans « Poète ? Poésie ? » (pp. 17-18) :

 

« Alors tu te sens « poète »

Pour toutes tes phrases libres !

Mais elles ne sont que des miettes

Même si leur sens vibre. »

 

Acte d’humilité et de modestie d’un auteur chez qui tout passe par la perception, la sensation, l’impression, le sentiment. C’est d’ailleurs en la rencontrant à Paris à l’automne, parmi les toiles d’artistes indochinois exposées au musée Cernuschi, que j’ai perçu son extrême sensibilité et sa perméabilité au monde.

Avec ce recueil en quatre parties, sous les auspices de Démocrite, Andrée Chédid, Socrate et Rilke, Suzâme nous invite à un parcours intérieur qui la conduit de son âme à l’âme de l’Autre et du monde.

Dans la première partie (p.11), elle nous dit la vivacité, la force mais en même temps l’éphémère de toute poésie :

 

« La poésie se crie

Sur le sable    et

S’efface… »

 

Elle y affirme son goût des « poèmes intuitifs » (p.14) semés au et par le vent ; de Villon à Velter en passant par La Fontaine, elle détaille ses préférence en poésie, et, « anonyme troubadour », avoue tracer sur sa fenêtre :

 

« - Oh ! quelques cris d’être

Quelques rêves sans détour. »

 

Dans la deuxième partie, trois vers d’Andrée Chédid la conduisent à la rencontre des autres :

 

« … A force de m’écrire

Je me découvre un peu

Et je retrouve l’autre »

 

Dans la foule, « Entre mille regards », Suzâme part en quête d’ « un seul » (p. 21). « L’élan est là » qui la porte et la mène « vers l’inconnu ». Elle s’y interroge sur le « poids d’une âme » (pp. 24-26) :

 

« Qui que tu sois

Où que tu ailles

Reste paille

Ou roseau

Reste toi

Sous ta peau. »

 

Comme Baudelaire, elle reconnaît en l’autre son "semblable", son « frère » :

 

« Le voici, c’est vous, c’est moi

[…] Le voilà, c’est moi, c’est vous. » (p. 29)

 

Sa poésie se crée dans les multiples allers et retours de soi à l’autre, de l’âme à l’ami (p. 31), dans le sourire et les pleurs :

 

« A l’ami

Qui déchirera mes livres et mes visions

A son œil étincelant comme l’éclair

Brisant mes songes et mes mensonges.

A son regard qui touchera mes murs. »

 

La troisième partie annonce la foi de Suzâme en une sagesse fondée sur l’émerveillement. Elle y nomme la beauté du monde, l’oiseau, la fleur, l’ombre, la lueur (p. 35), insistant particulièrement sur la mer, « antre de vie », dont elle détaille les galets (p. 43), le coquillage, et le rôle réconfortant (p. 45). Elle sait y écouter le silence, « patience éclose » car pour elle :

 

« Silence

Est son

 

Silence

Est sens » (pp. 40-42)

 

Il suffit d’ « un pas de plus » (pp. 38-39) pour que le minéral, le végétal et l’humain se reconnaissent :

 

« Un pas de plus

Et les être se ressemblent.

 

« Un pas de plus

Ames et arbres se rassemblent. »

 

La dernière partie est consacrée à des textes écrits entre 1978 et 1995, auxquels « elle tient comme aux lignes de sa main », précise-t-elle dans la Préface. Jouant sur les sonorités, les homonymies, les gradations, les anaphores, Suzâme affirme avec force que tout le corps est poésie et que celle-ci est don de soi. Ces textes, en dépit du « sang » et du « feu » (pp. 65-66), malgré la douleur, la souffrance, la trahison, le saccage, révèlent l’optimisme viscéral de l’auteur. Oui, « On n’aime jamais assez… » (p.61). On y perçoit une force vive, un élan hors de soi qui ne se dément pas. « L’œil vivant, « le vœu nu », voilà ce qui peut conduire vers la lumière.

 

« Renaître, revivre, tout refaire

sans ombres, sans abîmes

Relier l’âme aux lèvres. »

 

Tels sont les derniers mots du recueil de Suzâme, dont la plume a réalisé le vers ultime. J’ajouterai que Suzâme a eu beau écrire sur sa paume, rien de ce qu’elle a écrit ne s’est effacé et que ce petit opuscule de soixante-dix pages est un bien beau palimpseste.

 

 

 cernuschi-2.JPG

 

      Le reflet de Suzâme au musée Cernuschi

(Photo ex-libris.over-blog.com, mi-octobre 2012)

 

 


 

 

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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 08:13

      Genêts

      Dans la vallée de l'Alcantara, Sicile

        (Photo ex-libris.over-blog.com, Mardi 07 mai 2013)


Mardi 07 mai 2013, j’étais avec ma fille à l’est de la Sicile, sur les pentes grises et noires de l’Etna. Après la découverte du versant Sud et une balade dans la vallée del Bove, traversée par plusieurs coulées de lave, dont certaines très récentes, nous sommes revenues par le versant Nord. Nous y avons escaladé les dunes noires des Monts Sartorius, posés en enfilade dans un paysage désertique, et avons quitté le volcan en nous dirigeant vers la vallée de l’Alcantara.

Tout au long de cette balade, notre jeune guide a évoqué les deux visages du Janus bi-frons qu'est le volcan, à la fois destructeur et bénéfique. La vigueur de la terre y est en effet extraordinaire : à mesure que l'on monte, citronniers, orangers, vignobles cèdent peu à peu la place aux forêts de noisetiers, d'amandiers, de pistachiers, sans oublier pommiers, poiriers et cerisiers. Peu à peu, apparaissent des bois de bouleaux, de chênes, de châtaigniers, de conifères. Sur les cratères désolés ne pousse plus que l'astragale épineux.

Parmi les buissons éclatants des genêts jaunes, j'ai aimé que ce jeune Sicilien évoque le célèbre poème de Leopardi, le grand maître de la poésie du XIXe en Italie. "La Ginestra", « Le Genêt ou la Fleur du désert » fut composé en 1836, quelques jours avant sa mort et, comme d’autres écrits de sa dernière période, le texte exprime la vulnérabilité de l’être humain, L’on peut ainsi dire qu’il est u son véritable poème testamentaire : il lui fut inspiré par la nature hostile du Vésuve contre laquelle l’homme combat vainement. De structure libre, l’œuvre est une méditation sur la précarité de la condition humaine. Celle-ci est comparée à la fleur du genêt qui se déploie en mai sur les pentes du volcan. Mais telle une « fleur collective », l’homme puise toujours en lui la force de renaître. La plante au jaune éclatant, le « lent genêt » devient alors le symbole d’une forme de résistance humaine qui ne se dément jamais.

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      Genêts dans un village du versant Nord de l'Etna

         (Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 07 mai 2013)

 

                 Et les hommes préférèrent les ténèbres à la lumière (Saint Jean, III, 19)

Ici, sur le dos aride du mont formidable, du Vésuve exterminateur, que ne réjouit aucun autre arbre, aucune autre fleur, tu répands autour de toi tes rameaux solitaires, genêt odoriférant, et les déserts te plaisent. Je t’ai vu aussi embellir de tes tiges les contrées solitaires qui entourent la cité autrefois reine des mortels, ces campagnes dont l’aspect grave et taciturne semble attester et rappeler au voyageur l’empire détruit. Je te revois maintenant sur ce sol, amante des lieux tristes et abandonnés du monde, compagne fidèle des fortunes détruites. Ces campagnes couvertes de cendres stériles et recouvertes de lave durcie qui résonne sous le pas du voyageur, où le serpent se niche et se tord au soleil, où le lapin retourne au trou caverneux qu’il habite, furent de joyeuses villas, des champs cultivés ; toutes blondes d’épis, elles retentirent du mugissement des troupeaux ; elles furent des jardins et des palais, refuge agréable des loisirs des puissants ; elles furent des cités fameuses que les torrents de l’altière montagne écrasèrent avec leurs habitants, jaillissant comme la foudre de la bouche de feu. Maintenant une même ruine enveloppe tout aux environs, et où tu es, ô noble fleur, comme si tu avais pitié des infortunes d’autrui, tu envoies au ciel un doux parfum qui console le désert. Qu’il vienne ici, celui qui a coutume de porter aux nues notre condition et qu’il voie quel souci notre race inspire à l’aimante nature. Il pourra apprécier aussi avec une juste mesure la puissance de la race humaine, que sa dure nourrice, quand il craint le moins, détruit en partie d’un léger et rapide mouvement et qu’elle peut anéantir tout entière et tout à coup d’un mouvement encore plus léger. Sur ces rives sont gravées les destinées progressives et magnifiques de l’humanité. […]

Il y a bien dix-huit cents ans que ces villes ont disparu, détruites par la force du feu, et le villageois qui travaille ses vignes, à grand peine nourries par la terre morte et pleine de cendre, lève encore son regard défiant vers la cime fatale, qui n’est point adoucie encore et qui, terrible, le menace de ruine lui et ses fils et leur pauvre avoir. Souvent le pauvre homme passe la nuit, couché sans sommeil, en plein air, sur le toit de sa maison rustique, et, bondissant plus d’une fois, il examine le cours du bouillonnement redouté qui descend des entrailles inépuisables sur le flanc sablonneux du Vésuve, et qui éclaire la marine de Capri, le port de Naples et la Mergelline. Et s’il le voit approcher, si au fond de son puits domestique il entend bouillir l’eau, il éveille ses fils, il éveille sa femme en hâte, il fuit avec tout ce qu’il peut emporter de ses biens, et voit de loin son nid familier, et le petit champ, son unique salut contre la faim, devenir la proie du flot enflammé qui arrive en crépitant, et, inépuisable, s’étend pour toujours sur sa maison. Voici qu’après un si long oubli Pompei morte revoit la lumière, comme un squelette enseveli que l’avarice ou la piété remet au jour. Du forum désert, entre les files de colonnades tronquées, le voyageur contemple de loin le double sommet et la crête fumante qui menace encore la ruine éparse. Et dans l’horreur de la nuit mystérieuse, par les théâtres déserts, par les temples mutilés et les maisons brisées, où la chauve-souris cache ses petits, comme une torche sinistre qui se promène à travers les palais vides court le bouillonnement de la lave funèbre, qui rougit de loin à travers l’ombre et colore les lieux environnants. Ainsi, ignorant l’homme, les âges qu’il appelle antiques, et la suite que font les petits-fils après les aïeux, la nature reste toujours verte, ou plutôt elle avance par un chemin si long qu’elle semble rester en place. Les royaumes s’écroulent cependant, les nations et les langues passent ; elle ne le voit pas : et l’homme s’arroge la gloire d’être éternel.

Et toi, souple genêt, qui de tes branches odorantes ornes ces campagnes dépouillées, toi aussi bientôt tu succomberas à la cruelle puissance du feu souterrain qui, retournant au lieu déjà connu de lui, étendra ses flots avides sur tes tendres rameaux. Et tu plieras sous le faix mortel ta tête innocente et qui ne résistera pas : mais jusqu’alors tu ne te seras pas courbé vainement, avec de couardes supplications, en face du futur oppresseur ; mais tu ne te seras pas dressé, avec un orgueil forcené, vers les étoiles, sur ce désert où tu habites et où tu es né, non par ta volonté, mais par hasard ; mais tu l’as d’autant plus emporté sur l’homme en sagesse et en force que tu n’as pas cru que tes frêles rejetons aient été rendus immortels ou par le destin ou par toi-même.

Poésies et Oeuvres morales, Giacomo Leopardi, Traduction F. A. Aulard, Alphonse Lemerre, éditeur, 1880 (Tome II).

 

 

 

 

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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