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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 17:50

Pierron.jpg 

C’était vendredi 16 octobre 2009, par une nuit qui entrait dans le froid de l’automne, dans le cadre de Poésie en Liberté, une soirée organisée par la Bibliothèque Départementale de Prêt de Maine-et-Loire. La cave communale de Marson  accueillait auprès de sa cheminée et sous ses voûtes de tuffeau, « un découvreur de poètes et d’îles, un preneur de quart à bord des accordéons »  (Jacques Bertin), le chanteur Gérard Pierron, celui qui sortit de l’oubli en 1968 Gaston Couté le méconnu. Depuis, le Thouarsais n’a pas cessé son compagnonnage musical avec le poète (1880-1911), habitant de Meung-sur-Loire (comme Jehan Clopinet dit Jehan de Meung), ville où fut emprisonné un certain François Villon. A Meung, on est entre poètes de bonne compagnie !

De sa voix chaude, avec conviction et ferveur, sans aucune affectation, Gérard Pierron, accompagné par son accordéoniste Patrick Reboud, le musicien qui « tap[e] à la machine en rêvant », a planté le décor en commençant son tour de chant par une chanson de Jules-Marie Simon, contant l’ensablement de la Loire.

Puis, il nous a fait aller à la rencontre de toutes ces petites gens des plaines, des bois, des villages des bords de Loire, région chère au cœur de Gaston Couté, « le Merle du Peuple ». Pierre Mac Orlan n’avait-il pas écrit : «  En dehors de son goût très vif pour les revendications sociales généreuses, Couté aimait plus délicatement, plus profondément, les  choses de son pays : les bords de Loire. La chanson infiniment mélancolique et sentimentale devenait alors son plus sûr moyen d’expression. Un sens très vif de la couleur, sa parfaite distinction dans le choix des mots firent de lui un poète paysan […] » ?

« Le patois de chez nous », telle est la langue du poète qui nous a bercés au fil des chansons : Le joli patois de chez nous

Est très doux !

Et mon oreille aime à l’entendre.

Mais mon cœur le trouve plus doux,

Et plus tendre !

Cette langue imagée et vivante, ce patois beauceron sentant bon le terroir, mais toujours compréhensible, a fait défiler devant nous la Toinon qu’est partie coumm’bonne/ Pour aller sarvi’ cheu les gens d’Paris », le petit porcher, embauché chez le charretier, qui toujours peinant, toujours souffrant, deviendra grand et sera changé en maître charretier nouveau, les enfants, amateurs de confitures, les p’tiots/ quand c’est qui viendront vers leur vieille grand-mère gâtiau, le fossoyeur qui en a vu des enterrements/ depuis l’temps qu’[il] pioche, celui qui dit : ça m’arrivera/ et quand on m’ trouvera dans ma vigne, / on m’emportera dans l’champ de naviots.

Les bords de Loire, c’est bien sûr le vin qui fait oublier la misère :

Allons, les homms, allons, mes frères !

J’veux ben que j’nai pas l’drouet au pain ;

Laissez-moué l’drouet à la chimère,

La chimèr’ douc’ des saoulées d’vin !

C’est la tendre invite de l’amoureux enivré par le vin nouveau :

Couchons ce soir

Sur le pressoir,

Margot, ma jolie,

Et tous les deux faisons cette folie !

C’est le vieux, nostalgique, qui s’en va  en disant adieu au fruit de la vigne :

Moué que j’viens d’vider nout darnièr’ bouteille.

J’ai coum dans l’idée que j’en r’ boira plus […]

Mais Gaston Couté, « le gâs qu’a mal tourné », s’il dit ses gens et sa terre, crie aussi sa révolte contre un monde qui « tenaille et crucifie » au nom de la morale. Et elle est pleine d’émotion la violence avec laquelle Gérard Pierron chante sa Marseillaise à lui, La Paysanne 

En route ! Allons les gars !

Jetons nos vieux sabots !

Marchons, marchons,

En des sillons plus larges et plus beaux.

Car le poète fut toujours aux côtés des petits et des humbles, les journaliers qui vont sur les routes, les paysans à qui l’on mange la terre, belle chanson des Mangeux d’terre, dont le refrain sera repris en cœur par l’assemblée :

Y avait dans l’temps un bieau chemin

- Cheminot, cheminot, chemine !

A c’t heur’ n’est pas plus grand qu’ma main

Par où donc que j’chemin’rai d’main ?

Il y a ceux qui n'ont jamais fait que trimer comme des brutes sans aucun espoir :
Un jour s’en va, un jour s’en vient,

Travaille !

Ce canevas ne me dit rien qui vaille.

Ceux qui n’ont d’espoir que dans la mort :

Et l’on s’en va au champ piocher […]

On trim’ comm’ un’ bête le lundi […]

Et l’dimanche quand on prend l’repos,

On l’sent pas parce qu’on est saoul.

Et vla comm’ça  qu’est chez nous,

On n’se repose qu’à un coup dans l’trou.

Colère que chante encore Eugène Bizeau, le poète de 103 ans, (qui fut amoureux d’une jeune fille de 76 ans), dans Ferraille à vendre :

Pour le bonheur de ce bas monde,

J’aimerais voir la paix féconde

Dans tous les cœurs et les cerveaux

Mais les canons qu’on meurt d’entendre

Me font dire à tous les bourreaux

Peau d’lapin peau, peau d’lapin peau.

La soirée fut encore un hommage aux admirateurs de Gaston Couté. Gérard Pierron a évoqué Marcel Martinet, mort en 1956, qui fut le premier à défendre l’œuvre du poète du Moulin de Clan et à en favoriser la publication en 1931, vingt ans après sa mort. Il a interprété sur une de ses musiques son très beau poème, extrait de Une feuille de hêtre, « Je n’ai rien refusé de la tendresse humaine », la « plainte aérienne de ceux qui sont maudits et dépouillés » :

Je n’ai rien refusé de la tendresse humaine

Et lorsque j’ai senti saigner et tressaillir

Sous de mornes regards ou des faces sereines

D’inguérissables plaies et de muets martyrs

Je n’ai rien refusé de la souffrance humaine […]

Bien sûr, Emile Joulain, était présent, le « Gâs Mile », dont Pierron a chanté Les Filles de la Loère :

Et j’irions nous perdre un soèr comme la Loère

Dret en la grande bouère par un ch’min d’lumière

Qui n’srait pus d’argent mais du rouge varmeille du soulé couchant,

Un ch’min d’paradis couleur de mon sang

Pour que j’sois moins trisse en mon heure darnière

Et qu’par une belle nuit j’mendorme en rêvant

Des filles de la Loère.

Créée pour Chante vigne, Chante vin, il y eut encore la chanson pleine d’humour, La Java sans modération, de l’auteur compositeur interprète Gilbert Laffaille :

Moi j’aime çui qu’est bien rond

Qui joue pas les barons

Mais qui donne son soleil

Pas les grands millésimes

Les vieux crus rarissimes

Qui vous chauffent les oreilles

Ah qui sont pas vulgaires

Mais qu’ont passé la guerre

A l’abri dans les caves

Ceux qu’on peut pas toucher

Qui doivent rester couchés

Qui nous prennent pour des cav’s

Le vin... et l’amour qui ne dure pas toujours ! Gérard Pierron a chanté avec la Québécoise Hélène Maurice, à la voix puissante et au beau sourire, Le temps d’amour :

Notre amour dur’ra c’qui dur’ra

Qui dur’ trois jours qui dur’ trois semaines

Qu’est-ce que ça peut faire

Pisqu’i mourra

Souffrance de l’amour que dit aussi la chanson  Les cailloux, fredonnée en duo :

Comme des gamins au sortir d’l’école

Nous jetions tous deux nos cailloux dans l’eau

Mais ton cœur était dur comme une pierre

Comme les cailloux qu’on jetait dans l’eau

[…] Je songe que c’est ton cœur que je noie

A chaque caillou que je jette à l’eau 

Ce fut une soirée chaleureuse avec un chanteur à la voix claire, au timbre rare et parfois rocailleux, avec un « aventurier qui défriche le patrimoine culturel, y découvre des trésors d’humanité et [qui], en véritable passeur de mémoire collective, les sauve de l’oubli. » (Francis Couvreux ). Il nous a donné à entendre un Gaston Couté, écorché vif, tendre et violent qui nous a pris aux tripes, mais aussi plein d’humour et tellement actuel ! Une belle soirée lyrique, bien loin des Star Academy et consorts ! Nous n’étions qu’une quarantaine dans la cave communale mais Gérard Pierron nous a assuré que l’écoute valait bien celle de 400 personnes.

Lundi 19 octobre 2009

Coute.jpg

 

 

 

 


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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 15:18

Le baiser de modiano

le baiser de modiano
envoyé par jmjp. - Regardez plus de courts métrages. 

C'est un hommage d'un chanteur à un écrivain, un de ces airs qui procure un léger frisson. 
Modiano a sans doute aimé cette chanson, lui qui, dans les années 1965-1970, fut aussi parolier avec son ami Hughes de Courson. Dans Livret de famille, le narrateur évoque "les après-midi où nous traînions, mon ami Hughes de Courson et moi, dans les locaux désolés des Editions musicales Fantasia, rue de Grammont. Nous y écrivions des chansons [...]" Mais désormais, "les Editions musicales Fantasia n'exist[ent] plus, beaucoup de gens de notre connaissance avaient sombré avec elle [...]"

Le baiser Modiano

2004 "Kensington Square"

 

C'est le soir où près du métro

Nous avons croisé Modiano

Le soir où tu ne voulais pas croire

Que c'était lui sur le trottoir

Le soir où j'avais dit : "Tu vois

La fille juste en face du tabac

Tu vois le type derrière, de dos

En imper gris, c'est Modiano !"


C'est le soir où nous avons pris

Des mojitos jusqu'à minuit

Le soir où tu as répété

"Peut-être il habite le quartier ?"

Le soir où nous sommes revenus

En dévisageant toute la rue

En cherchant derrière les carreaux

L'ombre chinoise de Modiano


C'est le soir où je repensais

A la veille du bac de français

"En vous appuyant sur le champ

Lexical de l'enfermement

Vous soulignerez la terreur

Dans le regard du narrateur"

Dans les pages cornées d'un folio

Voyage de noces de Modiano


Et le baiser qui a suivi

Sous les réverbères, sous la pluie

Devant les grilles du square Carpeaux

Et le baiser qui a suivi

Sous les réverbères, sous la pluie

Devant les grilles du square Carpeaux

Je l'appelle Patrick Modiano


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Des blancs ruisseaux de Chanaan

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La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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