Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
18 février 2010 4 18 /02 /février /2010 19:15

                                                           
                          

P1000320-copie-1

                                                                                       Mimi, 24 décembre 1910.

Sur la page encore blanche où mes vers vont éclore

Qu’un souvenir parfois ranime votre cœur

De votre vie aussi la page est blanche encore

Je voudrais la remplir d’un seul mot :

Le bonheur !…

C’est le vœu le plus ardent

Que forme pour toi, ma chère Yvonne, ta vieille amie

 

                  J. Diraud

                           E de M

 

             Fresnes le 17 Décembre 1910

 

Voilà ce qu’a écrit sur le carnet de poésie de ma grand-mère une de ses relations, très chère sans doute, puisqu’elle mentionne qu’elle est une « vieille amie ».

Sous la signature de cette dernière, J. Diraud, on peut lire deux initiales, écrites en petits caractères : E de M. Que signifient-elles ? Ce sont peut-être celles de son patronyme de jeune fille ; ou bien les initiales d’une autre personne qui les accompagnait. Une femme ?  Un homme ? Mystère d’une rencontre, un 17 décembre 1910, à Fresnes.

Je pense que Fresnes est ici Fresnes-sur-Escaut, ma grand-mère vivant alors dans le Nord. Je l’imagine avec son amie au cours d’une excursion.

Les mains dans leurs manchons de fourrure (on est en décembre), elles marchent avec élégance. On aperçoit leurs pieds fins, sanglés dans de hautes bottines, sous leurs longues jupes qui soulèvent les petits cailloux du sentier du Cavalier, le long des berges de l’Escaut. Des cormorans et des mouettes les accompagnent de leurs criaillements piailleurs, dans le froid vif. Elles ont admiré le Christ de Pitié, ornement de  l’église Saint-Martin, et qui date du XVII°siècle. Tout à l’heure, elles déambuleront dans le parc du château de Gédéon Desandrouin, le fondateur des verreries qui firent la renommée de la petite ville.

Et c’est peut-être à côté du temple de l’Amour, édifié pour le parc du château par Chalgrin, qui en construisit un aussi pour le Petit Trianon de Versailles, que l’amie de ma grand-mère lui a écrit ces quelques vers, reflet de son amitié tendre.

Quant au charmant dessin à la plume et à la peinture à l'eau de deux petites filles dansant une ronde, il a été réalisé par Mimi, une autre amie sans doute, sept jours après cette promenade.  
                                                                               

 

P1000340-1



Pour le Jeudi en Poésie de Brunô.

Jeudi 18 février 2010.

 


Repost 0
17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 16:26

1897-la-mort-et-les-masques1 ensor 

                                                                     La mort et les masques, 1897, James Ensor.

Je devais avoir un peu plus d’une dizaine d’années, dans une de ces cités du nord de la France où, comme le chante Jacques Brel, « un canal s’est pendu ». C’était le temps du carnaval. Pendant plus d’un mois, la  ville et les communes avoisinantes y sont prises d’une frénésie dominicale, qui rappelle l’époque où les pêcheurs faisaient la foye, avant de partir pour six mois pêcher la morue en Islande.

Du notable à l’ouvrier, tout le monde se mêle à  la Vissherbende, la bande des pêcheurs. Souvent travestis en femmes, coiffés d’extravagants chapeaux à fleurs, auxquels pend une figue qu’attrapent les enfants, armés de parapluies démantibulés qui jettent leurs baleines vers le ciel désespérément gris, les cletchards battent le pavé flamand, en s’enivrant de chansons paillardes. Ils intriguent en allant sonner à la porte des uns, ils font halte chez les autres qui tiennent chapelle toute la journée et les régalent de bière, de soupe à l’oignon et de potschevleeshe.

Ce dimanche-là, mes cousins et moi, avec mon amie de coeur Ghislaine, nous nous étions retrouvés chez mes grands-parents pour regarder les carnavaleux de leur balcon. Ils habitaient place de l’Hôtel de Ville, un observatoire idéal, puisque, de la terrasse de la mairie, le Maire jette aux pêcheurs les kippers ou harengs, souvenir des temps d’autrefois. Malgré notre envie, nous avions l’interdiction formelle de nous mêler à la bande et ma grand-mère, en gardienne des bonnes moeurs, nous faisait prier chaque dimanche soir du Carême, pour tous ceux qui, sous le masque, commettent des péchés mortels pendant le carnaval.

Il y a peu, j’ai retrouvé par hasard une photo prise cet après-midi-là. Je l'ai regardée en tremblant. Je me suis revue, arborant un sourire qui se veut charmeur dans mon visage rond de petite fille heureuse, déguisée en Niçoise. Je porte un corselet de velours noir sur une jupe à fines lignes rouges que maman m’a cousus. Mon visage est ombragé par un joli chapeau de paille claire, cerné par un ruban de satin noir. La longue robe de soie grisée à la chinoise qu’a revêtue ma cousine, de deux ans plus âgée que moi, le maquillage charbonneux qui souligne ses yeux, la vieillissent et il me semble que je vois dans cette adolescente dégingandée la femme qu’elle est devenue. Mon cousin  s’est donné une dégaine de corsaire - Jean Bart oblige !- Une fine moustache dessinée au bouchon lui ombre la lèvre ; un foulard de pirate lui enserre la tête ; un anneau brille à son oreille. Il est chaussé de bottes, portées haut sur des collants gris, qui lui font des jambes toutes grêles. Quant à mon amie Ghislaine, je ne sais pourquoi, elle n’est pas déguisée. Elle regarde loin devant elle et semble à l’extérieur, comme absente de notre petit groupe. Derrière la porte vitrée qui donne sur le balcon, mes grands-parents, un peu flous, nous regardent, telles des sentinelles.

Observer le carnaval du haut de ce belvédère privilégié, c’était quelque chose de très excitant pour nous, enfants empêchés de participer à la bande. Nous étions à la fois dans la foule et en dehors d’elle. Et j’ai toujours aimé cette distance qui permet de voir sans participer, attitude qui est sans doute un peu celle du voyeur. Curieuse impression que celle d’y être et de n’y être pas !

Nous étions ainsi accoudés tous les quatre à la rambarde du balcon de ciment depuis environ une heure, tout au plaisir de détailler la multitude des masques qui déambulaient en braillant sous la conduite de Cô-Pinard, le tambour-major, flanqué de la cantinière, chargée de son tonneau de genièvre. Ma grand-mère venait de nous distribuer  des gaufres fourrées et des caramels Lutti, ceux qui ont un emballage blanc avec des lettres bleues.

Mon regard avide suivait dans la foule bigarrée deux masques, de dos, qui marchaient en cadence. Ce duo m’intriguait parce que j’avais l’impression que les autres masques se détournaient de lui ou reculaient à son approche. J’avais les yeux rivés sur la longue cape sombre de l’un d’entre eux et qui balayait le pavé inégal. En quoi donc ce personnage de haute taille, qui paraissait en imposer à tous, était-il déguisé ?

-         Regarde, Ghislaine, ce grand masque là-bas, à ton avis, il est déguisé en quoi ? demandai-je à mon amie avec qui je partageais tout. 

Elle n’eut pas le temps de me répondre. Comme s’il avait entendu ma question, le carnavaleux avait fait brutalement volte-face. Je poussai un cri inarticulé en crispant mes doigts sur le bras de Ghislaine qui se raidit. Le masque portait un habit collant, d’un noir de terril, sur lequel étaient grossièrement dessinés à la peinture blanche les os du squelette. Son visage aux traits fuligineux était une porte ouverte sur la nuit. De sa main gauche, il brandissait un os de plastique, de ceux que l’on donne à son chien pour qu’il s’y fasse les dents. Son comparse, qui était suspendu à son bras, s’était lui aussi retourné, emporté par un violent élan. C’était un homme aussi sans doute, qui avait revêtu une longue robe verte toute chiffonnée, comme au sortir d’un marécage. Son visage terreux, de la couleur de ceux que l’alcool empoisonne, était à demi caché par une longue perruque jaune, surmontée d’une couronne de pacotille. Tous les deux s’étaient avancés de concert sous le balcon, comme si nous les avions aimantés, et ils nous regardaient avec intensité. Derrière le tambour-major, les fifres s’étaient mis à jouer une sorte de marche funèbre. La foule poursuivait désormais sa déambulation sur un rythme sinistre, d’une lenteur de cauchemar.

C’est alors que, dans une sorte de rêve éveillé, je vis le masque à tête de mort lever la main droite. C’était Ghislaine qu’il désignait de son gant gainé de charbon. Sur le balcon, nous étions statufiés tous les quatre. Le masque se mit à compter lentement, en détachant avec ostentation chaque doigt de la main. Quand il fut arrivé à dix, il tint un instant- qui me sembla ne pas vouloir finir- ses deux mains ouvertes comme des soleils noirs. Il n’avait cessé de regarder Ghislaine. Mes cousins m’ont raconté plus tard que c’est à ce moment précis que je me suis évanouie.

L’éclatement alcoolisé d’un sucre camphré dans ma bouche me sortit de ma petite mort. J’étais allongée sur le canapé Louis XVI du salon de mes grands-parents. Ma grand-mère avait ouvert sa petite fiole d’eau de Lourdes et elle était en train d’en rafraîchir mon visage. Les rideaux de velours bleu avaient été tirés et la Cantate à Jean Bart, qu’accompagnaient les cuivres de la clique, parvenait assourdie à mes oreilles. Dans la pénombre, mes deux cousins, figés comme au garde-à-vous, me regardaient avec inquiétude. Mon grand-père, les bras immobiles sur les accoudoirs luisants du fauteuil à col de cygne, semblait désemparé. Quant à Ghislaine, assise à mes côtés sur un petit tabouret bas, son visage surtout me fit peur. Il était livide, des cernes y étaient apparus et une fine sueur perlait à son front haut.

Dix jours plus tard, elle était emportée par une encéphalite foudroyante.
Vous comprendrez peut-être pourquoi je hais les masques et les carnavals.
                                                             

la bande des pêcheurs gaston vinckle 1912


                                                                      La Bande des Pêcheurs, Gaston Vinckle, 1912.




Pour Le Casse-Tête de la Semaine de Lajémy : Costumes et masques.
Mercredi 17 mars 2010. 














Repost 0
14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 16:59

P1000338-1


















Dans le carnet de poésie de ma grand-mère, le 10 octobre 1904, un certain Vivire, curieux patronyme s'il en est,  a apposé sa signature au-dessous de quatre vers, sorte de condensé poétique de La Vie, qui est le titre du poème. Il a même mis celui-ci en relief  par l'emploi de quatre points de suspension et d'un point d'exclamation, suggérant ainsi une conception de la vie, un rien cynique. 
La signature est-elle réelle? Ce Vivire ressemble furieusement au verbe latin vivere, qui signifie bien évidemment vivre. Qui était cet invité qui recopiait pour ma très jeune grand-mère ce texte, empreint de pessimisme?

Voici le quatrain que j'ai recopié en respectant la ponctuation. En effet, les virgules disparaissent curieusement au deuxième vers, correspondant ainsi à ce continuum qu'est l'existence. Le point clôture cependant le poème qui s'achève sur le verbe mourir.

Naître, pleurer, sourire, obéir, entreprendre,
Travailler échouer recommencer attendre
Aimer se dévouer se séparer souffrir
Se soumettre adorer espérer et mourir.


Ces vers ont pu un temps assombrir l'humeur de ma grand-mère. Mais elle avait aussi de l'humour ! Pour preuve, ce dessin que lui a dessiné P. P, aussi sur le thème de la Vie.

                                                            
P1000386

                                 La Vie a ses alternatives.




Dimanche 14 février 2010
 

Repost 0
13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 22:32

La peau de chagrin
                                                                  La peau de Chagrin, Illustration d'Adrien Moreau.

Raphaël de Valentin est le héros malheureux de La Peau de Chagrin (1831) de Balzac, une oeuvre qui renouvelle le thème du pacte faustien. L'histoire est celle de Raphaël de Valentin, à qui l'Antiquaire d'un magasin de curiosités offre une mystérieuse peau de chagrin, un talisman qui lui permet de réaliser ses voeux. Cependant, après l'accomplissement de chaque souhait, la peau rétrécira comme les jours de celui qui la possède. Victime de ses passions, le héros meurt à vingt-six ans. 
Mais le destin de Raphaël de Valentin, c'est aussi celui de son nom, lieu de convergence symbolique de l'histoire sociale et individuelle. Le héros perd en effet sa fortune à vouloir sauver "l'histoire de [s]on nom". Rappelons que Valentin a une origine latine et signifie "vaillant". Il perdra sa vigueur et sa vaillance dans les plaisirs et la dissipation de son énergie vitale.
Ses origines sont révélatrices. Par son père, il est issu d'une vieille famille aristocratique ruinée mais son père n'est pas demeuré crispé sur ses privilèges. Il a par la suite servi l'Empereur qui lui a octroyé des terres en Prusse et en Bavière, que la Restauration lui reprendra ("décret impérial sur les déchéances"). Par sa mère, il appartient à la bourgeoisie aisée. Raphaël est donc de cette élite, issue d'un long enracinement, dont il cherche à sauver le nom. Avec le père de Raphaël, c'est l'image d'une aristocratie de mérite et de fonction qui est sous-jacente (" Il était juste [...] un grand caractère [...]  des moeurs pures [...] de [la] bonté").
Une fois son père ruiné, son nom ne lui sert plus de rien puisqu'il est pauvre.  Ainsi, il sera contraint de vendre sa dernière parcelle de terre, l'île de la Loire où est inhumée sa mère. Son patronyme n'est plus que l'objet d'étymologies fantaisistes de la part d'Emile qui le fait descendre "de l'Empereur Valens, souche des Valentinois, fondateur des villes de Valens en Espagne et en France, héritier légitime de l'empire d'Orient".
Par ailleurs, Raphaël de Valentin se voit doté d'un destin semblable à celui du peintre de la Renaissance, Raphaël d'Urbin, dont il porte le prénom, et dont on apprend, à ce que rapporte la tradition, qu'il fut "tué par un excès d'amour". Le héros de Balzac, ayant mené une vie trop dissipée, meurt quant à lui dans un excès de désir. Quand on le retrouve dans son hôtel particulier de la rue de Varenne, sa vieillesse prématurée est le signe de l'effet destructeur des passions. Il ressemble même à l'Antiquaire, qui lui a fait cadeau de la peau de chagrin. On ne peut manquer alors de songer à celui qui sera un de ses avatars, le Dorian Gray d'Oscar Wilde.
Il existe dans ce roman une croyance quasi-magique dans le pouvoir des noms. C'est ce qu'explique le narrateur dans Louis Lambert : "L'assemblage des lettres, leurs formes, la figure qu'elles donnent à un mot, dessinent exactement, suivant le caractère de chaque peuple, des être inconnus dont le souvenir est en nous."


Samedi 13 février 2010, jour de la saint Valentin.



PeauChagrin

Repost 0
Published by Catheau - dans Des personnages.
commenter cet article
13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 17:45

 

darrieussecq-laurens

                                                                         Marie Darrieusecq et Camille Laurens


Jeudi 21 janvier 2010, à La Grande Librairie, François Busnel recevait le trop rare Jean-Jacques Schuhl (Entrée des fantômes), Marie Darrieusecq (Rapport de police)et Philippe Sollers (Discours parfait). On y a parlé de « ce qui fâche ». En réponse aux accusations de plagiat dont elle fut victime de la part de Marie N’Diaye et Camille Laurens, l’auteur de Truismes vient en effet de publier chez P. O. L un ouvrage, intitulé Rapport de police. Accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction. Elle y démonte brillamment, en bonne Normalienne qu’elle est, les rouages de cette campagne calomnieuse dont de nombreux écrivains furent les victimes.

Rappelons brièvement les faits. En 1998, lors de la parution de son deuxième roman, Naissance des fantômes, Marie N’Diyae accuse Marie Darrieusecq de la « singer ».(J. J Schuhl fait remarquer avec humour qu’il l’a à son tour plagiée puisque son dernier roman s’appelle Du côté des fantômes !) Puis c’est au tour de Camille Laurens de lui reprocher un « plagiat psychique » avec Tom est mort, publié en 2007, alors qu’elle-même, en 1995, avait écrit Philippe, récit de la mort de son fils nouveau-né. Marie Darrieusecq lui aurait "volé" sa douleur et l'aurait "copiée". En lisant la définition du mot « plagiat » dans le Robert, quelle n’est d’ailleurs pas ma surprise de voir qu’en 1537, le terme « larrecin plagiant » signifiait « vol d’enfant » !

Il est bien sûr nécessaire de lire les deux ouvrages pour se faire une idée et les critiques littéraire, comme Pierre Assouline et Jacques-Pierre Amette par exemple, sont très divisés. Ayant écouté les arguments de Marie Darrieusecq, lu ensuite l’article de Camille Laurens, « Le syndrome du coucou », mais n’ayant pas lu Philippe, je suis moi-même très partagée. Je voudrais cependant, tout en respectant l’étonnement douloureux de l’auteur de Philippe, reprendre les arguments de Darrieusecq qui m’ont semblé intéressants. En posant le problème du plagiat et de la calomnie, l'auteur pose surtout celui de la littérature et des droits imprescriptibles de la fiction.

François Busnel affirme en effet qu’il faut lire Rapport de police si l’on veut savoir ce qu’est la littérature. Marie Darrieusecq précise que c’est un livre de colère, qu’elle revendique la liberté d’invention, qui a beaucoup à voir avec l’art de lire. Elle rappelle que Camille Laurens, publiée comme elle chez P. O. L (mais qui n'appartient  plus à cette maison puisque l’éditeur a décidé de ne plus la publier), lui dénie d’écrire sur ce qu’elle n’a pas vécu. L’auteur de Philippe, a d'ailleurs riposté avec Romance nerveuse, une autofiction par laquelle elle entend régler ses comptes avec sa « rivale ».

Selon l’ « accusée », le milieu littéraire a besoin de crimes. Certes, elle reconnaît qu’il est normal de s’identifier et de s’imaginer au centre d’un livre quand on le lit. Mais son problème à elle, c’est surtout celui de la calomnie. Marie N’Diyae et Camille Laurens ont tenté de l’assassiner puisqu’elles l’ont attaquée dans son être. Ce fut le cas de Paul Celan qui se suicida, de Daphné du Maurier, empêchée d’écrire pendant une dizaine d’années par une campagne similaire, de Zola, accusé par Edmond de Goncourt d’avoir plagié l’héroïne de Germinie Lacerteux avec le personnage de Gervaise dans L’Assommoir.

Celle qui se décrit comme étant « faite de phrases », dénie à quiconque le droit de projeter sur un livre une quelconque propriété privée. C’est une crispation identitaire qui correspond à la volonté d’interdire à l’autre d’écrire. Selon la romancière, désormais aussi psychanalyste, il y aurait une rage à vouloir être plagié puisque les bénéfices qu’on en tire sont nombreux. On se pose ainsi comme étant un écrivain qui compte, on se place comme  représentant de l’authenticité (un des mots d’ordre du XIX°siècle), on revendique son originalité. C’est ce que firent Léon Bloy et Goncourt, conduits à écrire des « pamphlets puants » contre le libre flux de la parole de l’écrivain,  toujours fait de mots qui viennent d’ailleurs. Philippe Sollers ajoute que, dans cette perspective, tout écrivain véritable ne peut dire que : « Plagiez-moi ! »

Il poursuit en précisant qu’il a été impressionné par le chapitre dans lequel Marie Darieussecq évoque les victimes du régime soviétique qui eurent à souffrir de campagnes de plagiat et furent acculés au suicide et à la mort. Le cas de Mandelstam, notamment, confirme que la poésie, c’est la guerre. Accusé de plagiat, objet de rancœur et de jalousie, l’écrivain soviétique n’avait plus la possibilité de se loger ni de se nourrir. Exclu du milieu littéraire, il mourra au goulag.

François Busnel renchérit sur les belles pages du livre qui évoquent ces années situées entre 1917 et 1950, qui voient encore la manipulation de la Guépéou contre Maïakovski, rival de Gorki, protégé par Staline, et l’épuisement de Chalamov.

L’écrivain serbe, Danilo Kìs, a bien analysé ce phénomène dans Leçon d’anatomie, en y fustigeant la détestation de l’Autre, dont il fut lui-même victime. Il y répond à ses accusateurs et y prophétise la guerre future en Yougoslavie.

Marie Darrieusecq poursuit en indiquant que l’exemple tragique de ces auteurs désignés du doigt montre une implacable mécanique à l’œuvre et que la calomnie est bien une arme de destruction.

A François Busnel qui lui demande alors ce qu’est l’art d’écrire, l’écrivain répond que tout part d’histoires de jalousie et d’envie. Certes, elle reconnaît que le plagiat existe et elle en donne des exemples dans son ouvrage.  Mais  ce qu’elle combat, c’est la « plagiomnie » (un mot-valise créé par elle), qui désigne l’accusation calomnieuse de plagiat.

Sous le prétexte qu’elle n’a pas perdu d’enfant, que la véracité, l’originalité et l’indicible doivent être la loi (concepts hérités du XIX°siècle), qu’il faut rendre à César ce qui est à César, on dénie à Marie Darrieusecq de parler de cette épreuve. Platon déjà s’opposait à Aristote à ce propos. C’est par la fiction choquante qu’on évitera le pire. On doit reconnaître que l’on écrit parce qu’on a été nourri par les livres et que ce n’est pas un péché ! Pour savoir écrire, en effet, il importe de savoir lire. Ce à quoi Philippe Sollers rajoute que pour savoir lire, il faut savoir vivre.

« Je crois à la haine inconsciente du style », écrivait Flaubert. Et ce sentiment est de tous les temps puisqu’il remonte à Epicure et Martial.

Jean-Jacques Schuhl intervient alors pour dire que, dans Entrée des fantômes, il a plagié, fait des samplings et des citations. Il déclare y avoir plagié Opération Shylock de Philip Roth et que l’on n’y a vu que du feu. Pour lui, cette polémique n’a aucun sens. Il évoque aussi l’anecdote selon laquelle il avait souhaité « acheter » une phrase de Passion fixe de Philippe Sollers et que ce dernier, grand seigneur, la lui avait donnée. Il avoue encore qu’il a emprunté le titre, Exit Ghosts, toujours à Philip Roth. Se plaçant à l’ombre du surréalisme, marqué par le hasard, le jeu, l’hypnose, il reconnaît enfin que le titre, Entrée des fantômes, vient d’André Breton.

Dans la littérature, les exemples sont nombreux de ce que Borges appelle le plagiat par anticipation. Ainsi, quand on lit certaines phrases de Maupassant, on peut croire parfois qu’on lit Proust. Or, le style ne se vole pas ni la musique. Michael Jackson en est la preuve, lui qui fut accusé de plagiat et n’eut qu’à chanter devant le tribunal pour être disculpé.

Il ne faut pas croire qu’il existe des frères et sœurs en littérature. Marie Darrieusecq n’avait-elle pas choisi de se faire éditer chez P. O. L parce qu’elle admirait Philippe de Camille Laurens ? Elle parlait alors d’amitié. Mais c’est un leurre puisque vos amis sont les premiers à vous accuser de plagiat. Même si on écrit tout seul, on déclenche des « projections » (selon le langage freudien). C’est le complexe fraternel.

Ainsi, Marie Darrieusecq, pour répondre à Camille Laurens, a préféré prendre de la distance, en se plaçant sur le terrain de la théorie et en écrivant un essai. De cette manière, si son sujet semble être le plagiat, elle s’interroge en fait sur les origines de la Littérature, dont elle affirme qu’elle est fille de la Lecture. « J’écris parce que j’ai lu, parce que je suis faite d’influences et d’apports, c’est une évidence. » On ne la démentira pas.

 

 

A lire :

  • Marie Darrieusecq : « L’accusation de plagiat est une mise à mort », Entretien avec Nelly Kaprièlian, le 09 janvier 2010.
  • www.leoscheer.com/…22-camille-laurens-marie-darrieusecq-ou-le-syndrome-du-coucou
  • Romance nerveuse, de Camille Laurens : les vérités à risque de Camille Laurens, Raphaëlle Rérolle,  Le Monde, le 09 janvier 2010.

 

 

 

 

Repost 0
11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 16:41

Cupidon Vermeer
Cupidon, Vermeer de Delft.



Toi mon cœur battant

Dedans ma poitrine

Or des sentiments

Qui tout illumine

 

Toi mon cœur changeant

Frêle girouette

Victime des vents

A la moindre alerte

 

Toi mon cœur vaillant

Comme un étendard

Fidèle au serment

L’honneur en rempart

 

Toi mon cœur tremblant

Qui pleure et qui geint

Une feuille au vent

Que rien ne retient

 

Toi mon cœur aimant

Aux portes ouvertes

A mon bel amant

Qui fera ma perte

 

Toi mon cœur dolent

Secoué de larmes

Où perle le sang

Des vives alarmes

 

Toi mon cœur absent

Perdu sur les routes

Qui va titubant

En pleine déroute

 

Toi mon cœur ardent

De l’amour épris

Brasier violent

De la tragédie

 

Toi mon cœur sanglant

Sans fin piétiné

Par l’indifférent

Qui l’a méprisé

 

Toi mon cœur mourant

Au long des années

L’implacable temps

T’a martyrisé





Le Casse-Tête de la Semaine, Thème : Mon Coeur.
Jeudi 11 février 2010
 

 

 

 

 

Repost 0
10 février 2010 3 10 /02 /février /2010 22:54


P1000336-1


A la quatrième page de gauche du carnet de poésie de ma grand-mère, en date du 29 juin (peut-être 1904, mais l’année n’est pas indiquée), une de ses amies sans doute, Manon ou Nanou, a recopié « Ici-bas », un poème de Sully Pruhomme, extrait de Stances et Poèmes. Ce recueil fut publié en 1865 et il est composé de quatre parties : « La Vie intérieure », « Femmes », « Mélanges », « Poème ». Les trois strophes appartiennent à la première partie.

Ce poème, particulièrement harmonieux, a été mis en musique par Gabriel Fauré dans une partition pour piano et chant pour ténor ou soprano. La mélodie en fa dièse est dédiée à Madame G. Lecoq. Elle fut créée à Paris le 12 décembre 1874. Cesar Cui Respighi, Pauline Viardot, J. Duprato suivirent aussi l’exemple de Fauré. Plus récemment, l’ensemble vocal Chanterelle a adapté ce texte sur une musique d’Olivier Rossel. C’est le cas aussi du groupe Corde brève, composé de Jon Smith et de la chanteuse Charlotte Jubert, preuve s’il en était besoin que le poème n’a cessé de séduire par sa musicalité.

 

Sully Prudhomme jeune
Sully Prudhomme jeune.

Ici-bas tous les lilas meurent

Tous les chants des oiseaux sont courts

Je rêve aux étés qui demeurent

Toujours.

 

Ici-bas les lèvres effleurent

Sans rien laisser de leur velours

Je rêve aux baisers qui demeurent

Toujours.

 

Ici-bas tous les hommes pleurent

Leurs amitiés ou leurs amours

Je rêve aux bonheurs qui demeurent

Toujours.

 

Je ne saurai jamais qui était cette Manon ou cette Nanou, quelle relation elle entretenait avec ma grand-mère, et pourquoi elle a choisi d’écrire ce poème tristement tendre. Ma grand-mère était dans les débuts de son mariage et elle était heureuse avec mon grand-père. Son amie s’était-elle confiée à elle ? Son amant l’avait-il quittée ? Venait-elle de perdre un être cher ? Toujours est-il que le rythme des trois octosyllabes, brisé à la fin de chaque quatrain par l’anaphore de l’adverbe « toujours », la disposition particulière des deux rimes semblables et de la rime en écho confèrent au poème une mélancolie tendre, que j’imagine assombrir le regard de cette jeune femme inconnue.


Adepte du Parnasse et de l’Art pour l’Art, premier écrivain à recevoir le Prix Nobel de Littérature, le 10 décembre 1901, Sully Prudhomme est ce doux poète qui sut « dire l’amertume des amitiés qui se délient, la fadeur des souvenirs qui se fanent, la mélancolie de l’amour finissant qui ressemble à ces murmures d’automne où chante la plainte de la vie qui s’en va. » « Le déchirement lent et la meurtrissure invisible » confèrent ainsi à ce poème, que se disent à voix basse deux très jeunes femmes à l’aube du XX°siècle, l’accent d’une plainte inachevée.


P1000327

                                                                            Un coucher de soleil en Poitou, S. C. D.


Pour le Jeudi en Poésie de Brunô.
Mercredi 10 février 2010




Repost 0
9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 15:02

 

 P1000326.JPG

                                                                Portrait au pastel de ma grand-mère, 1920.


Le carnet de poésie de ma grand-mère renferme des trésors. On peut y lire plus d’une trentaine de textes et poèmes que lui ont écrits les invités de son salon et y admirer une quinzaine de dessins, réalisés par ses hôtes.

La majorité des écrits sont rédigés de cette écriture anglaise, qui remonte assez loin dans le temps. C’est en effet en 1574 qu’on imprime un manuel d’écriture selon la technique de la taille douce sur cuivre. Cette écriture, cursive et inclinée à droite, combine l’utilisation d’une plume fine et d’un angle d’écriture très penché.  Elle est novatrice puisque, pour la première fois, les lettres y sont liées. C’est elle qui donnera naissance à la très fine calligraphie des XVII° et XVIII° siècles, marquée par le contraste obtenu entre le trait descendant et le trait ascendant.

Elle est à l’origine de l’écriture moulée ou Copperplate (une plume porte d’ailleurs ce nom), qui signifie littéralement « gravure sur cuivre ». On la nommera plus tard Anglaise. Ecrire à l’anglaise représente une réelle gageure pour un gaucher !

P1000315.JPG                                                                 Sur un dessin de Pompon,
                                "Etre soi-même, c'est le seul moyen d'être quelqu'un. -" Août 1904.

Je ne me lasse pas de parcourir les pages de ce carnet que ma grand-mère a tenu entre ses mains fines. Je l’imagine l’offrant en un geste élégant à ses invités de marque, afin qu’ils y écrivent une pensée ou un poème, qui lui remémorerait la soirée passée avec eux. Anne Martin-Fugier n’écrit-elle pas que « l’unité de base de la sociabilité mondaine est le salon » ?

En  regardant ce joli carnet d'un cuir marron mordoré, je songe immanquablement à Proust et au salon d’Oriane de Guermantes, où se pratiquait l'art désormais disparu de la conversation. Le Narrateur l’évoque ainsi avec nostalgie : « Un littérateur eût de même été enchanté de leur [celle des invités] conversation, qui eût été pour lui […] un dictionnaire vivant de toutes ces expressions qui chaque jour s’oublient davantage : des cravates à la St-Joseph, des enfants voués au bleu, etc. , et qu’on ne trouve plus que chez ceux qui se font les aimables et bénévoles conservateurs du passé. Le plaisir que ressent parmi eux, beaucoup plus que parmi d’autres écrivains, un écrivain, ce plaisir n’est pas sans danger, car il risque de croire que les choses du passé ont un charme par elles-mêmes, de les transporter telles quelles dans son œuvre, mort-née dans ce cas, dégageant un ennui dont il se console en disant : « C’est joli parce que c’est vrai, cela se dit ainsi. » Ces conversations aristocratiques avaient du reste chez Madame de Guermantes le charme de se tenir dans un excellent français. »

Dans sa thèse intitulée Aristocrates et grands bourgeois- Education, traditions, valeurs (Editions Perrin-Tempus, 2007), Eric Mension-Rigau  souligne que les membres de ces deux classes doivent maintenir la mémoire du passé. Dans ce but, ils sont invités à faire « l’apprentissage de la distinction ». Le passage obligé en est la parfaite maîtrise de la langue française, ce que l’auteur appelle même le « langage considéré comme l’un des beaux-arts ». Chez Proust encore, on peut lire de nombreuses pages sur la prononciation correcte des noms de famille ou les expressions « peuple »  dont usent les Guermantes. La conversation devient bien un art social à part entière, dont il faut connaître les codes. L’ensemble constitue un savoir-vivre fait de maîtrise de soi et de respect de l’autre, qui rend agréable la vie en société.

Et en lisant le signatures des invités du salon de ma grand-mère, tels le sculpteur Pompon, le peintre valenciennois Maurice Ruffin, l’historien érudit Frantz Funck-Brentano, l’historien et député Louis Madelin, le poète et romancier Charles le Goffic, je pense encore au Narrateur dans le salon de la duchesse de Guermantes et qui décrivait ainsi sa belle hôtesse: «  […] la duchesse allait chercher (fort rarement car elle détestait le pédantisme) quelque citation de Victor Hugo ou de Lamartine qui, fort bien appropriée, dite avec un regard senti de ses beaux yeux, ne manquait pas de surprendre et de charmer. Parfois même, sans prétentions, avec patience et simplicité, elle donnait à un auteur dramatique académicien quelque conseil sagace, lui faisait atténuer une situation ou changer un dénouement. »

Certes, bonne-maman n’était pas une duchesse à tabouret, mais j’aime à penser qu’elle ait pu quelque soir inspirer la plume ou le pinceau de l’un de ses hôtes de choix !
Et quelle manière élégante de rendre hommage à la beauté et à l'esprit de ma grand-mère que ce petit mot d'Antoine Bédier, le 1er février 1929 :
"Pour qu'une femme d'une certaine qualité s'appuyât confiante au bras d'un de nous, il faudrait qu'il lui fût encore supérieur. Et nous ne pesons pas lourd, qui que nous soyons, auprès des âmes féminines, quand elles sont belles." Ce passage de la Guerre des Femmes est un compliment pour vous, Madame, mais aussi pour celui au bras de qui vous vous appuyez, confiante."
P1000369.JPG

Mardi 09 février 2010

Repost 0
8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 16:04

  Simon-Boccanegra-2.jpg


Depuis quatre ans déjà, par le biais du cinéma, dans la série Metropolitan Opera, en direct et haute définition, le Met permet aux mélomanes de 17 pays d’entendre les grands artistes lyriques, sans se rendre à New-York. Pendant les entractes, le spectateur pénètre dans les coulisses, observe les changements de décor qui s’opèrent dans un silence quasi-religieux, écoute les impressions des chanteurs entre deux scènes. En 2009, c’est la soprano Renée Fleming qui s’entretenait avec les artistes et tous les acteurs des spectacles.

Samedi 06 février 2010, le cinéma Le Palace, à Saumur, donnait ainsi l’occasion de découvrir un opéra assez peu connu de Verdi, Simon Boccanegra, avec dans le rôle-titre Plácido Domingo.

Il s’agit d’un mélodrame en un prologue et trois actes, sur une musique de Giuseppe Verdi, un livret de Francesco Maria Piave et Arrigo Boito, d’après la pièce de l’auteur espagnol Antonio Garcia Gutiérrez. L’opéra fut créé le 12 mars 1857 à la Fenice de Venise et il reçut un accueil très critique. C’est ainsi que, comme pour Don Carlos et Macbeth, Verdi en proposa une seconde version remaniée avec l’aide du librettiste Arrigo Boito. Le mélodrame et la tristesse y seront intensifiés. Cette version révisée sera créée le 24 mars 1881 à la Scala de Milan. Ainsi, près de vingt-cinq ans séparent les créations de la première version et la version nouvelle, tout comme vingt-cinq ans se déroulent entre le prologue et le premier des trois actes de cette fresque politique.


En voici l’argument, à l’intrigue complexe :

Prologue : L’action se situe au XVI° siècle dans une Gênes déchirée par les luttes entre patriciens et plébéiens. Nommé doge à la succession de Jacopo Fiesco, patricien haï, le corsaire Simon Boccanegra espère retrouver sa maîtresse Maria, la fille du même Fiesco, que son père a assignée à résidence, quand il a appris qu’elle avait mis au monde l'enfant de Simon Boccanegra. Cette petite fille, confiée à une vieille servante, a mystérieusement disparu. Fiesco, sachant que Maria sa propre fille vient de mourir, décrète au nouveau doge qu’il lui accordera son pardon le jour où il lui restituera sa petite-fille, fruit de leurs amours coupables. Simon découvre alors le corps sans vie de son amante.

Acte I : Vingt-cinq ans ont passé. La haine est toujours aussi vive entre patriciens et plébéiens. Au début, l’action se situe à l’extérieur de la ville, dans le jardin de Jacopo Fiesco, devenu Andréa Grimaldi, qui a adopté Amélia, une orpheline recueillie sur le rivage. Simon Boccanegra a promis la main de la jeune fille à Paolo Albiani, chef du parti du peuple, et qui l’a aidé à être élu doge de Gênes. Amélia est amoureuse de Gabriele Adorno, dont le père a jadis été tué par Boccanegra. Au cours de leur rencontre, le doge reconnaît en la jeune Grimaldi sa fille disparue. Mais quand le doge refuse à Paolo Albiani la main d’Amélia, le jeune homme l’enlève. Gabriele Adorno soupçonne alors Boccanegra d’être l’auteur du méfait et Fiesco, alias Grimaldi, provoque une insurrection. La ville est au bord de la guerre civile. Grâce à Amélia, Paolo Albiani est démasqué. Gabriele, Fiesco et lui sont emprisonnés.

Acte II : L’action se situe dans les appartements du doge. Paolo ne rêve que de se venger de ce dernier. Il empoisonne l’eau qui lui sera servie. Il persuade Gabriele Adorno de s’allier à lui en lui faisant croire que Boccanegra entretient une liaison avec Amélia. Alors que Gabriele s’apprête à assassiner le doge déjà assoupi à cause des effets du poison, Amélia arrête son geste en lui apprenant qu’elle est la fille de Boccanegra. Celui-ci pardonne au jeune homme tandis que Gabriele Adorno lui jure fidélité. Dehors, la révolte gronde.

Acte III : L’action se situe dans la salle du Conseil. L’insurrection a été écrasée. Paolo est arrêté et exécuté. Fiesco poursuit toujours le doge de sa vindicte. En lui révélant l’ancienne promesse selon laquelle le patricien et le plébéien se réconcilieraient le jour où Fiesco retrouverait sa petite-fille et en lui annonçant qu’Amélia est sa fille, le doge se réconcilie avec son vieil ennemi. Mais le poison fait son office inéluctablement. Avant de mourir, Simon Boccanegra désigne Gabriele Adorno comme successeur et bénit son union avec sa fille Amélia. Il meurt dans ses bras en prononçant le prénom de son amour, Maria, qui est aussi celui de sa fille.


simon_boccanegra-mort.jpg
Les rôles
 :

Simon Boccanegra : baryton, Plácido Domingo.

Gabriele Adorno: ténor, Marcello Giordani.

Amélia Grimaldi: soprano, Adrianne Pieczonka.

Paolo Albiani : baryton.

Jacopo Fiesco, alias Andréa Grimaldi (basse), James Morris.

Pietro : (baryton).

La direction d’orchestre est assurée par James Levine, dans une mise en scène de Giancarlo Del Monaco.

 

Simon Boccanegra est un opéra de Verdi qui fut longtemps méconnu et qui fut redécouvert dans les années 1970. Opéra très sombre pourtant qui associe à une complexe histoire de filiation une intrigue politique sur fond d’affrontements entre castes. Emanuele Muzio, élève de Verdi, n’affirmait-il pas que « Boccanegra est la lutte entre la plèbe et la noblesse » ?

La complexité de cette intrigue politique sévère est cependant nuancée par la relation superbe entre un père et sa fille, sentiment somme toute assez peu présent aussi bien au théâtre que dans le répertoire de l’opéra, si l’on excepte le Roi Lear et Cordelia. La très belle scène de reconnaissance de l’acte I dans le jardin de la demeure des Grimaldi permet ainsi à la voix d’Adrianne Pieczonka de donner toute sa mesure.

L’œuvre est grave certainement et le traitement vocal est au service du caractère de chacun des personnages : l’innocence pour Amélia, l’autorité pour Boccanegra, un timbre « d’acier » pour Fiesco, ainsi que le souhaitait le compositeur.

Jorge Lavelli, qui a récemment mis en scène cet opéra avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse, souligne quelques points susceptibles d’éclairer la lecture de l’œuvre.

Le metteur en scène argentin indique ainsi qu’il n’est pas négligeable de garder à l’esprit le contexte du risorgimento, atmosphère dans laquelle étaient plongés les spectateurs de l’époque. Si le compositeur aspirait à contribuer par son apport à l’unité italienne, cet aspect n’est cependant pas essentiel. De plus, pour nous, spectateurs du XXI°siècle, la charge politique est moins prégnante, d’autant plus que « Verdi sème un peu la confusion ». Entre le prologue et l’acte I, vingt-cinq ans ont passé mais Boccanegra a-t-il constitué une monarchie élective ou une véritable république ? Et, dans le fond, cela n’est guère important. Ce qui compte, c’est l’exacerbation des passions dans un contexte politique, c’est le mélodrame que Verdi aimait tant. Ainsi, Gabriele Adorno renonce à son premier choix politique pour rejoindre Boccanegra et préférer l’amour.

George Lavelli insiste sur le « climat de conspiration » du prologue, soutenu par une musique créatrice de mystère tandis que les dialogues se font proches de la conversation. Il souligne surtout sur cette trouvaille dramatique qu’est le « saut dans le temps » entre le prologue et le premier acte. Si elle ajoute à la complexité de l’intrigue, elle est en même temps  au service de la montée d’un crescendo qui atteint au sublime dans le dernier acte, magnifique de noblesse et d’émotion.

Quant à la mise en scène de Giancarlo Del Monaco, classique avec élégance, elle nous fait pénétrer dans ce monde du XVI°siècle où s’affrontaient les petites républiques, en quête de gloire militaire. L’imposante salle du Conseil fait inévitablement penser à la salle du Grand Conseil au Palais des Doges de Venise et les costumes noirs et rouges, rehaussés d’hermine, des deux ordres ajoutent au hiératisme des scènes politiques. Les costumes somptueux rappellent les grands tableaux de l’époque : la longue chevelure ondulée d’Amélia et les crevés de sa robe font songer à Isabelle d’Este dans le portrait qu’en fit Léonard de Vinci. Le costume de doge de Simon Boccanegra, c’est celui des doges Andrea Gritti ou Francesco Venier peints par Titien. Quant à la magnifique armure décorée que revêt Gabriele Adorno, elle brille comme celle de Don Juan d’Autriche, lors de la bataille de Lépante !

simon-le-conseil-3.jpg
Mais l’intérêt majeur de cette représentation, c’est sans doute la présence de Plácido Domingo dans le rôle-titre. Un événement puisque, à 69 ans (un record sans doute dans les annales de l’opéra), le grand ténor interprète ici un rôle de baryton, lui qui, il y de cela quinze ans, jouait le rôle de Gabriel Adorno (ténor), dans les mêmes décors et avec les mêmes costumes.

Ce ténor qui chante en italien, français, allemand, espagnol, anglais et russe, interprète le personnage de Simon Boccanegra « avec une dignité dramatique intense et son expérience de plus de quarante ans de scène », commente le New-York Times, au lendemain de la première. Et il est vrai que c’est une performance que l’on ne peut que saluer, car  sa  prestation est « d’un niveau tel qu’on reste secoué par certains moments bouleversants […]. Il n’est en rien barytonal, il n’obscurcit pas la voix et chante en ténor, mais c’est un chant tellement expressif, tellement engagé, tellement intrinsèquement beau que l’on n’a d’yeux que pour ce Simon, complètement habité. » (Le blog du Wanderer/ Pour les fous d’opéras et de concerts classiques, 28 octobre 2009, à l’occasion de la représentation au Staatoper de Berlin).

Ainsi, ce chanteur lyrique d’exception, qui a joué plus de cent-vingt trois rôles différents et s’est produit dans plus de trois mille représentations, porte bien son prénom de Plácido, dont l’origine latine est le verbe « plaire », et qui signifie « serein » ! En effet, n'a-t-il pas acquis la sérénité la plus extraordinaire dans cet art du chant qu'il porte à son point d'orgue ?



simon-le-conseil.jpg
Sources:
Dossier de presse, Théâtre du Capitole, Saison 2009/2010.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Simon_Boccanegra
Biarritz, En direct du Metropolitan Opera de New-york, Simon Boccanegra.

Lundi 08 février 2010

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Opéras
commenter cet article
7 février 2010 7 07 /02 /février /2010 18:06

louisferdinandceline-meudon-1959.jpg                                                                                        Céline à Meudon en 1959. 



Notre Vie est un voyage
Dans l'hiver et dans la nuit,
Nous cherchons notre passage
Dans le Ciel où rien ne luit.

Chanson des Gardes Suisses (1793) 


Jeudi 04 février 2010, dans la salle de conférence de la MJC, l’association Saumur-Temps Libre donnait la parole à Olivier Macaux, Docteur ès-Lettres pour une conférence intitulée Céline ou la révolution du roman. Ce jeune conférencier passionné, à la diction claire et agréable, nous a permis d’entrer dans l’univers de Louis-Ferdinand Céline, celui qui a révolutionné le roman. Voici les  éléments essentiels de sa communication.

Céline apparaît bien souvent comme un écrivain scandaleux et controversé. Cependant, récemment, le journal Marianne reprochait à certains de trop admirer ce « mauvais génie de la littérature ». Le meilleur moyen de se faire une idée précise de cet écrivain est bien de revenir au texte et de faire entendre sa langue.

Céline est un auteur qui a écrit comme jamais avant lui on n’avait écrit. Héritier de ses prédécesseurs, il a su rompre avec tous les académismes et faire naître une langue singulière. On peut dire de lui, qui pense que beaucoup d’écrivains de son temps écrivent « à la manière de », qu’il a liquidé l’héritage littéraire du XIX°siècle. Comme Proust, mais d’une manière bien différente, il a apporté une musique nouvelle et a permis à littérature d’entrer dans la modernité.

Si Proust écrit sur la mémoire et le temps, Céline écrit sous le signe de la Grande Guerre, ce que souligne Philippe Murray son biographe en disant : « C’est sur la guerre que Céline a prélevé le déchirement de sa pensée. » Il conte l’histoire des hommes, de leurs errances et de leurs défaites et sa façon de juger l’Histoire a été bien souvent source de malentendus.

Selon Olivier Macaux, il n’existe pas plusieurs Céline, un bon et un mauvais. Il est plus intéressant de se demander pourquoi il en est venu à l’antisémitisme plutôt que de dire que c’est un écrivain remarquable ou un auteur maudit.

Céline et les pamphlets.

Entre 1938 et 1941, il écrit trois pamphlets, Bagatelles pour un massacre (1937), L’Ecole des cadavres (1938), Les beaux draps (1941) qui ne seront plus réédités. Céline avait d’ailleurs recommandé à sa femme, Lucette Destouches, de ne plus les faire publier afin de lui éviter des ennuis. Son épouse vit toujours et sans doute seront-ils publiés après la mort de celle-ci.

Céline est donc un écrivain multiple. Dans ses romans, il fait le tableau de la misère, du désespoir, des charniers de la Guerre de 14-18. Ses descriptions de l’Afrique coloniale, de l’Amérique taylorienne, et des banlieues ont fait date par leur rage et leur violence inouïes. Celui qui a été à l’origine d’une langue unique, qui se crée et se désintègre, a été beaucoup copié.

Le scandale de Céline est donc essentiellement littéraire. Il faut en effet reconnaître que même la langue de ses pamphlets (genre très répandu avant la guerre et caractérisé par une logorrhée haineuse) est extraordinaire. Ce sont ainsi les historiens qui se penchent maintenant sur ces textes. Ceux qui travaillent sur les liens entre Littérature et Collaboration conviennent que les pamphlets de Céline ont une qualité littéraire, dont ceux de Brasillach ou de Drieu la Rochelle sont totalement dénués. Avec Robert Brasillach, qui fut le directeur du journal Je suis partout, on n’est plus dans la littérature mais dans la rhétorique de la haine violente et totale. Avec Lucien Rebattet, auteur par ailleurs d’une remarquable Histoire de la Musique, on accède à la barbarie. N’est-ce pas cet homme lettré et cultivé, amateur d’art, qui reconnaissait que si Hitler lui demandait de brûler tous les tableaux du Louvre pour servir l’idéologie nazie, il le ferait ?

Céline a écrit pour les journaux collaborationnistes mais il a su orienter sa rhétorique imprécatoire vers le versant littéraire. Certes la Littérature a toujours parlé du Mal ; mais d’une certaine manière comme Sade avant lui, il a introduit la haine dans l’espace littéraire et dans la langue. Et il faut différencier le roman du pamphlet : le premier est critique quand le second prétend apporter des solutions. Ainsi, pour Céline, l’antisémitisme apparaît comme le moyen de conjurer le nihilisme qui parcourt toute son œuvre. Du Voyage au bout de la nuit à Rigodon, Céline ne cesse de dire le Mal et le désespoir, sans espoir de rédemption.

Le nihiliste qu’est Céline ne croit en rien, et il écrit des pamphlets qui montrent le basculement du monde dont il cherche les coupables, les Juifs. Cet antisémitisme n’est pas neuf et date de la fin du XIX°siècle. Edouard Drumont dans La Libre Parole et même Georges Bernanos, le maître à penser de Céline, s’en étaient faits les hérauts. Bernanos, dans La Grande peur des bien-pensants rend ainsi hommage à l’auteur du Voyage. Dans Mort à crédit, Céline se moque de son père qui s’en prend aux francs-maçons et aux Juifs, avec toujours cette rhétorique de la persuasion et de la mauvaise foi. Aujourd’hui, à l’heure du « politiquement correct », l’insulte n’est plus de mise et le genre du pamphlet n’a plus cours.

Céline connaîtra les deux guerres. Dans son imagination, elles seront l’image de l’apocalypse. La trilogie, D’un château l’autre, Nord et Rigodon, le verra emporté dans la débâcle de la fin de la guerre 40 jusqu’à Sigmaringen, puis jusqu’au Danemark. Autre voyage hallucinant dans l’Allemagne en flammes, semblable à L’Enfer de Dante, entrepris avec sa femme Lucette, La Vig, l’acteur le Vigan, qui avait joué dans Quai des brumes, et Bébert le chat. Olivier Macaux nous monte une photo sur laquelle on voit Céline  en compagnie de la danseuse Elisabeth Craig à qui le roman est dédie. Il y est aussi avec son chat, celui-là même qui lui rendait visite au Danemark quand il y fut emprisonné, et qui mourut en 1952. Frédéric Vitoux a écrit d’ailleurs une Vie de Bébert. Notons que l’avant-dernier roman est dédié aux animaux, aux malheureux et aux prisonniers. Nord, la dernière œuvre ne le sera plus qu’aux animaux uniquement, signe du pessimisme foncier de l’auteur. Dans D’un château l’autre, on peut lire par ailleurs un très beau passage sur la mort de sa chienne.

Céline et la révolution du langage.

Céline n’aura de cesse jusqu’à Guignol’s Band, œuvre méconnue, de creuser l’art romanesque. On a coutume de dire qu’il est celui qui a introduit l’émotion du langage parlé dans la langue écrite, qu’il a introduit le naturel dans le corset de la langue. C’est une vision simpliste car, en fait, la langue parlée est inaudible à l’écrit. Si l’on traduit mot à mot un dialogue enregistré, le résultat est illisible. On peut comparer cela à la langue des SMS, langue phonétique, incompréhensible pour beaucoup, et qui serait l’image de la langue orale dans la langue écrite.

Chez Céline, il ne s’agit nullement de ce phénomène. Il déconstruit la syntaxe, il retravaille l’écrit en profondeur. Au cours de ses Entretiens, il déclare qu’ « au début n’était pas le Verbe mais l’Emotion ».Cette phrase, qui peut sembler étrange de la part d’un écrivain, révèle que tout émane du domaine de la pulsion et du désir. Céline a l’art de reprendre le lexique argotique et de l’associer à la langue courante. Il est clair en effet que tout un roman en argot est illisible. Si les dialogues d’Audiard sont drôles parce qu’ils sont prononcés dans un film, tout un roman en argot est lassant, comme certains livres d’Albert Simonin. Conscient que l’argot est typé, codifié et appartient à une sorte de folklore littéraire, Alphonse Boudard s’est ainsi décidé à moins l’utiliser dans ses écrits.

Céline, quant à lui, utilise l’argot à des fins subversives, tout comme le fera Jean Genet avec la langue qu’il créera. Rappelons que Céline fut un combattant, engagé dans le régiment des Cuirassiers de Rambouillet, régiment de cavalerie réservé aux Bretons. Blessé dès 1914 lors d’une charge, il sera récompensé. Après ses études de médecine à Rennes, il s’installe à la fin des années 20 dans la banlieue parisienne où il devient médecin des pauvres. Parallèlement, il voyage en Afrique, en Amérique et se met à écrire le soir. Il utilisera d’une certaine manière la langue du milieu où il vit, fera le choix de cette langue si particulière qui lui permet de parler des malades, de se moquer de la maladie et de la mort.

 

Marechal-des-Logis-1914-en-grande-tenue.jpg

                                             Maréchal des Logis  du régiment des Cuirassiers en tenue d'apparat.

Le parcours littéraire de Jean Genet semble être à l’opposé de celui de Céline. Il passe son enfance et son adolescence dans un bagne pour enfants et connaît aussi les deux guerres mondiales. Condamné à l’emprisonnement à Fresnes, il y tombe amoureux d’un condamné à mort. Il y découvre aussi Ronsard et Proust, une langue classique et des sonorités superbes. C’est dans cette langue qu’il écrira Le Miracle de la Rose et Notre-Dame des Fleurs. Si l’itinéraire et le choix de langage est différent pour ces deux écrivains, il est clair pourtant que tous deux, dans un style différent, ont su jouer avec les limites et les interdits, et que  tous deux ont su dire la mort avec intensité. De nos jours, il semble qu’on ne sache plus exprimer la transgression puisque c’est la dérision qui règne en maître. Aujourd’hui, les écrivains sont donc en quête d’une nouvelle manière de dire le monde moderne.

Céline fut un bagnard de l’écriture. Ne disait-il pas que six cents pages correspondaient à soixante mille pages de travail ? « J’écris, j’écris ! », répétait-il, et des photos le montrent accrochant ses liasses avec des pinces à linge. Céline, dans son écriture, plonge du côté du moyen français de Rabelais et de Villon. Il reprend le flambeau de ces écrivains avec éclat et vitalité. Si Paul Léautaud reproche à Céline son style fabriqué dont il dit que ce n’est «  que du cinoche », Bernanos comprend, quant à lui, l’énorme travail sur la prose qu’entreprend l’auteur. Il y voit le comble du naturel et de l’artifice, qui donne voix à « la sombre enfance des misérables ». Et en cela, on peut comparer Céline au Zola de L’Assommoir. Avant lui, on fait parler le peuple « entre guillemets » mais on se moque de lui. Zola, dont le peuple est le personnage principal, comprend qu’il doit restituer sa langue propre, avec notamment l’emploi de l’indirect libre. En cela, il crée déjà une langue pré-célinienne et, bien qu’elle demeure très littéraire, elle est à l’origine d’un « appel d’air » significatif.

Céline en effet donne la parole à tous les misérables, ceux dont il dit  «  à cause que le dedans des pauvres sent déjà la mort », ceux à qui il fait dire : « C’est pas responsable une âme ! » Quand on a lu une fois cette langue, après,  tout paraît fade, s’enthousiasme Olivier Macaux.

Claude Lévi-Strauss, dès 1932, avait bien vu tout le travail de fabrication et de transposition de la langue de Céline. Il avait bien perçu que Le Voyage au bout de la nuit n’a pas une valeur documentaire sur la guerre ou sur l’Afrique mais une valeur littéraire, grâce à l’art d’une langue singulière : « C’est une histoire fictive », disait-il.

Il est clair que Céline a compris qu’ « une langue, c’est comme le reste, ça meurt tout le temps ». Il n’existe pas de langue naturelle mais de multiples langues françaises qui sont sans cesse en mutation. La langue est comme un corps : elle se nourrit, digère, rejette. Il n’y a pas de langue éternelle, mais « une langue qui a vécu », ce qui pourrait être une belle définition de la littérature, fait justement remarquer Olivier Macaux.

Le Voyage au bout de la nuit (1932), roman inaugural de la modernité.

Dans Le Voyage au bout de la nuit, Céline a voulu dire la folie du XX° siècle et il est le témoin qui nomme cette réalité, que la langue des symbolistes et des derniers naturalistes n’aurait pu évoquer. Lors de la sortie de l’œuvre, beaucoup lui rendent hommage, tels Sartre et Beauvoir. Plus tard, elle sera plus méfiante ! Dans La Nausée, on peut déceler l’influence de Céline sur Sartre et c’est aussi le cas de Malraux ou de Miller. Ils sont nombreux ceux qui voulaient l’avoir dans leur camp, les anarchistes de tout poil ceux de droite comme ceux de gauche, alors que Céline est un anarchiste tout court !

Céline inaugure « l’âge du meurtre en commun », venu de la nuit des temps, comme le dit René Girard dans La Violence et le Sacré .Cette reproduction d’une masse en crise, si bien montrée dans Le Bouc-Emissaire, Freud la décèle aussi dans l’avènement du règne des masses, la naissance d’une société fondée sur le meurtre et l’interdit (Totem et Tabou). Avec Valéry, ils comprennent tous les trois que « les civilisations sont désormais mortelles ».

Le problème de Céline, c’est celui de savoir comment il va pouvoir décrire cette multiplicité saignante et apeurée. Il sait, ainsi que l’a dit Platon, que « celui qui contemple doit se rendre semblable à l’objet de sa contemplation ». Il va donc inventer cette langue de la syncope, de la désintégration, de la fragmentation, bien loin de l’écriture classique qui ne peut qu’être celle du mensonge et de la dissimulation.

L’unique sujet de Céline, c’est la guerre, ce qu’il appelle « la croisade en meute ». D’une certaine manière, ses pamphlets antimilitaristes et pacifistes et son antisémitisme ne sont que l’expression de son rejet viscéral de la guerre. Dans Guignol’s Band, décrivant la Première Guerre Mondiale de Londres, il la présente comme une divinité terrible, absente et omniprésente, une apocalypse en cours. Céline, c’est le prophète de malheur qui sait que ça reviendra.

Doué d’une vraie perception de la réalité, il se lance dans une entreprise romanesque hors norme, proche d’une certaine forme d’hystérie, qui serait de ne pas savoir trouver les mots pour dire l’horreur. Le retour de la barbarie, c’est l’impossibilité d’accéder au symbole par le langage. Devant la répétition du feu guerrier, Bardamu sait que le temps lui est compté : « J’ai un destin d’assassiné en sursis », dit-il. Dans la scène hallucinante décrivant la mort du maréchal des logis Barousse, dont la tête est tranchée par un obus, et qui "embrasse" le colonel de cavalerie, dont le ventre est ouvert (p. 17), Céline nous fait comprendre que la Mort est la grande machine égalitaire qui tue indistinctement gradés et hommes de troupe. Au XX°siècle, la distinction entre guerre et paix disparaît et on accède au règne des pulsions industrialisées.

Parti comme la majorité des soldats la fleur au fusil, Céline affirme : « Je n’ai plus d’enthousiasme que pour la paix. » Ceux qui ont combattu ne parlant pas, son écriture, comme celle de Primo Lévi ou de Robert Anthelme, aura le devoir de rendre pensable la guerre. Ainsi ce n’est qu’en 1932, avec la publication du Voyage,  qu’on commence à prendre la mesure de ce que fut la Grande Guerre.

Dans cette œuvre, Ferdinand Bardamu prend conscience de la puissance de la Mort. L’œuvre est la première tentative pour faire émerger le culte pour la mère des batailles. « La raison est morte en 1914, après tout déconne ! » et les soldats, « ce sont les malheureux de la terre ». Cette admiration pour Céline, qu’on retrouve dans tous les milieux, tient sans doute à cette opposition à la loi des batailles et au fait qu’il ait donné voix au chapitre à l’homme misérable. « On était faits comme des rats », voilà ce que pense Bardamu, à la fin du premier chapitre du Voyage (p. 10).

Avec lui l’être humain est passé au crible. Les femmes ne sont d’ailleurs guère épargnées dans son œuvre, très marquée par la misogynie. Excepté Molly la prostituée dont il fait quasiment une sainte, les autres femmes ne sont que des auxiliaires de la Mort. C’est la concierge du lycée, devenu hôpital psychiatrique, qui couche avec les blessés pour ensuite les dénoncer au général qui les fait exécuter. C’est Lola, la maîtresse de Bardamu qui célèbre les vertus patriotiques, horrifiée quand elle comprend que son amant déteste la guerre. « Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat », lui assène-t elle. C’est le cortège des infirmières disant : « Tu vas crever, gentil militaire ! » Chez elles aussi, l’instinct de mort supplée à l’instinct de vie.

voyage-bout-nuit-celine-tardi4.jpg                                                                 Illustration de Tardi pour Voyage au bout de la nuit.
Cette folie homicide pose la question du sens de la Vie et les blessés et les fous sont peut-être ceux qui sont les plus sages. Princhard fait l’expérience qu’« on meurt plusieurs fois à la guerre » et il ne veut plus mourir. Céline montre l’envers du décor, une existence humaine fondée sur le mensonge.

Dans la dernière édition des Lettres de Céline dans La Pléiade, on lit qu’au début il était fier d’aller au combat et qu’il a cru au discours belliciste. Puis, il comprend que la guerre, c’est la fin des individus réduits à n’être plus que des nombres, des ombres sur le champ de bataille et dans le lit des femmes. Et c’est ce processus de déshumanisation, fondé sur le mensonge qu’il analyse (qui est aussi le propre du cinéma, « ce petit salarié de nos rêves »). Quand Bardamu retrouve Lola à New-York, on perçoit qu’ils n’ont « plus de mensonges à se raconter », partant qu’ils n’ont « plus rien à se dire ou presque ». Dans cette œuvre, les maximes, les formules qui font mouche sont très nombreuses, à l’instar de celle-ci : « Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai pas pu me tuer, moi. » Ensuite, la féerie cauchemardesque prendra le relais et les maximes disparaîtront.

Dans Guignol’s Band, les scènes de bombardement sont décrites comme des ballets. Et dans Féerie pour une autre fois, Céline met en scène un personnage d’amputé lubrique qui orchestre un bombardement sur Paris. Dans le Voyage, quatre-vingts pages, soit un sixième du livre, sont consacrées à la guerre, mais Céline y dit la réalité de celle-ci, ce que ni Duhamel, ni Bordeaux, ni Barbusse n’ont réussi à faire.

La suite du Voyage sera consacrée à l’aventure africaine dans l’espace d’une dizaine de pages, qui condense l’essence du monde colonial et sa violence. « Les Blancs marchent tout seuls. Les esclaves marchent sous la trique. » L’auteur réussit à montrer comment les Noirs eux-mêmes sont devenus les complices de leur propre esclavage et, comme Joseph K. chez Kafka, ont la capacité de se sentir coupables. Au moment où Bardamu embarque pour l’Afrique, à bord de l’Amiral-Bragueton, prend place une scène emblématique (p. 114-119), celle où tous les passagers vont rêver de lyncher le héros et d’en faire un bouc-émissaire. Céline a l’art de montrer ici comment naissent les pulsions ; à la manière d’un Jarry plus que de celle d’un Zola, il met en scène l’inconscient collectif. Il en est ainsi dans le passage où Bardamu reprend le langage des hommes de la III° République, afin de se sauver des officiers qui lui demandent raison : « Capitaine ! lui répondis-je avec toute la voix convaincue dont j’étais capable dans le moment, quelle extraordinaire erreur vous alliez commettre ! […] De quelle injustice alliez-vous m’accabler  capitaine ! […] C’est trop ! vraiment c’est trop ! […] Là où les magnifiques soldats de notre race se sont couverts d’une gloire éternelle. Les Mangin ! les Faidherbe, les Gallieni !… […] (p. 120). Au fond, je le tenais par la tête […] Ce fut le seul cas où la France me sauva la vie, jusque là c’était plutôt le contraire.» (p. 121-122). 

Dans une suite de scènes extraordinaires, Céline arpente donc les terres de la modernité. Sa description de New-York est mémorable : « Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New-York, c’est une ville debout. » (p. 184). Il en va de même lorsqu’il souligne l’anonymat des grandes villes et l’inversion des valeurs quand l’or, le Dollar, devient « un vrai saint-Esprit , plus précieux que du sang »(p. 192). « Ils ne l’avalent pas l’Hostie. Ils se la mettent sur le cœur. » (p. 193). Et c’est bien la fonction du roman moderne que de cerner cette transposition du sacré en profane. Aragon le fait aussi avec la sublimation des pompes à essence dans Le paysan de Paris.

Pour en terminer avec Le Voyage, Olivier Macaux, lit le passage hallucinant des toilettes publiques de New-York, devenues « caverne fécale », là où l’intime est inutile (p. 195-196). On est alors en plein dans une description rabelaisienne. Il lit encore l'extrait dans lequel le père bat la mère, dans une arrière-cour, « oubliettes des maisons en série ». Et la voix de l’enfant qui crie à sa mère devenue enragée : « Bats-moi, maman ! Mais tais-toi, maman ! » Ecrire la misère, c’est dire ça, conclut Olivier Macaux.

Mort à Crédit (1936), roman de la négation.

Enfin, le conférencier en vient à Mort à Crédit, regard de Céline sur sa propre famille, et roman dont il ne voulait pas que sa propre mère le lise. Avec cette œuvre, il démystifie le récit d’enfance et anéantit la nostalgie de cet âge. C’est un roman d’initiation négative, moins connu que Le Voyage, qui s’apparente à la trilogie de Jules Vallès (L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé). C’est une vision très noire de ce qu’il vécut avec ses parents, Marguerite et Fernand, qui deviendront Clémence et Auguste.

A cette époque, Céline lit Freud et l’œuvre en est marquée. On y voit la mort réitérée du père déclassé et le mutisme de la mère qui boîte et souffre. On y découvre comment le fils et la mère se déchirent autour de la mémoire du père. Mort à Crédit, ce sont les Atrides dans une petite boutique du passage Choiseul !

 

C’est sur l’évocation de la bouffonnerie hallucinatoire de ce roman que se clôt la conférence d’Olivier Macaux, après un peu moins de deux heures. On eût aimé l’entendre encore parler longtemps de cet auteur magistral dont il a si bien su nous rendre la modernité de l’écriture, tout en nous incitant à nous y replonger sans délai.

 

Celine.jpg
Les pages renvoient à l'Edition Folio n° 28 du Voyage au bout de la nuit.
Dimanche 07 février 2010

 

 

Repost 0
Published by Catheau - dans Conférences
commenter cet article

Présentation

  • : Ex-libris
  • Ex-libris
  • : Un blog pour lire, pour écrire, pour découvrir et s'étonner. "La Vie a plus de talent que nous" disait Nabokov.
  • Contact

ex-libris

 ex-libris

 

Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

Recherche