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24 février 2010 3 24 /02 /février /2010 19:01

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Pendule offerte au Maréchal Foch , par la Ville de Cassel, en 
souvenir de son séjour en cette Ville, du 23 Octobre 1914 au
 22 Juin 1915.   (Carte postale trouvée entre les pages du carnet
de ma grand-mère.)                                           
        


Dans le carnet de poésie de ma grand-mère, ce poème de quatre strophes alternées de quatre et six vers inaugure la période de la Grande Guerre. Les textes s’y font plus sombres, et l’on y sent frémir la douleur de l’absence de ceux qui sont au front. Non daté et intitulé « Après la guerre… », avec sept points de suspension, ce poème est comme une sorte de préfiguration des bouleversements affectifs à venir. Ecrit d’une petite écriture ronde et régulière, il est signé M. Gay.

 

Lorsque je reviendrai, je ne trouverai plus,

Dans la lourdeur des soirs qui bruniront la plaine,

Le rêve dont mon âme aimante est encore pleine

Car mes pleurs du passé, l’oubli les aura bus !

 

Le cadre de ma vie, où vous étiez venue

Comme la bonne fée, au bout de l’avenue

Qui montre le chemin conduisant au bonheur,

Les vents l’auront terni de toute leur poussière,

Et les festons jaunis qui joncheront la terre

En les brisant, je les arroserai de pleurs ! …….

 

Si je ne reviens pas, vous n’écouterez plus,

Dans la langueur du soir illuminant la plaine,

Cette chanson d’amour dont notre âme était pleine,

Qu’à chanter pour nous seuls, nos deux cœurs s’étaient plûs. (sic)

 

Et lorsque, solitaire, au bout de l’avenue,

Lassée, au soir mourant, d’attendre ma venue

Vous vous ressouviendrez de tout notre bonheur !

Triste vous reviendrez, pensant que cette terre,

C’est un peu notre amour qui s’envole en poussière !

Et vos yeux, vos beaux yeux se rempliront de pleurs !

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Qui était ce jour-là l’hôte de ma grand-mère qui lui écrivait un texte aussi mélancolique ? Sans doute pas cette Madame M. Gay qui publia en 1922, aux éditions de la Librairie Geldage, un manuel scolaire, intitulé Claude et Francine, Premier Livre de Lecture courante. Poésie de Madame Genty ! Je pencherais plutôt pour un très jeune homme, un de ceux que la guerre engloutira, et qui imagine l’après-guerre avec pessimisme. Les deux premières strophes évoquent son retour et ses larmes car l’amour a fui. Les deux dernières envisagent sa mort et les larmes de celle qui l’a aimé. Dans un cas comme dans l’autre, la guerre aura tout détruit !

 

Pour le Jeudi en Poésie de Brunô.

Mercredi 24 février 2010.

 

 

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23 février 2010 2 23 /02 /février /2010 17:11

Le 25 septembre 1910, dans le carnet de poésie de ma grand-mère,  un certain L. Chavane de Dalmassy, d'une écriture pleine de tempérament et qui m’apparaît comme étant masculine, a rédigé deux paragraphes sur sa conception de la Femme.

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                                                   Amazone à la chasse à courreC. M. , 1909. 


La première partie reprend une vision très traditionnelle du sexe dit faible. Partagée entre fausseté et effronterie, la femme n’aurait d’autre ressource que d’être parfaite. La dernière phrase n’est guère un modèle de galanterie : « On doit avouer que la perfection est rare. »


Quant au second paragraphe, il cantonne la femme dans le rôle passif que la société judéo-chrétienne lui a toujours attribué. Certes les femmes sont nombreuses qui ont été des muses pour les écrivains mais dire qu’ « elles n’écrivent pas » est une affirmation qui, je l’espère, aura  fait réagir ma grand-mère !

Voici ce texte d'une grande lisibilité, tel qu'il apparaît sur la page, écrit d'une plume bien appuyée, dans une disposition très équilibrée :

" Si une femme dissimule, c'est fausseté ; si elle ne dissimule pas, c'est effronterie. Elle n'a de ressource que d'être parfaite. On doit avouer que la perfection est rare.-

Les femmes sont pareilles aux Muse qui inspirent et n'écrivent pas : les hommes ont l'action ; les femmes, l'influence.- "

1910, c'est l'année où Colette se sépare de son pygmalion de Willy et prend son envol, l'année aussi où La Vagabonde obtient trois voix au Goncourt. Alors, j'imagine ma grand-mère, qui s'enivrait aux vers de Marcelline Desbordes-Valmore et d'Anna de Noailles, se lançant avec répartie et vivacité dans un catalogue des femmes de plume choisies parmi ses lectures, et je l'entends dire.

- Mon cher Chavane, on n'écrit pas avec son sexe ! Avez-vous oublié les vers enflammés de Louise Labé ? Comment pouvez-vous méconnaître le "premier roman psychologique français" de Madame de La Fayette ?  Que faites-vous des vues pénétrantes de Madame de Staël dans De l'Allemagne ?

Et ce discourtois Chavane de Dalmassy, alors qu’il prend congé, de faire à ma jolie grand-mère ses excuses les plus plates, tout en lui alléguant, dans un baise-main très incliné, qu’il ne s’agit que d’ironie mondaine !


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Car, en 1910, on commence enfin à se demander si la femme doit demeurer un « objet de luxe », quoique la condition féminine soit encore souvent envisagée sous l’angle unique de la mode. Ainsi, l’on peut lire dans Le Figaro du 26 septembre 1910, à l’occasion des défilés de couture du grand couturier Martial et Armand : « Cette mode est nouvelle de couleur et de forme surtout. Car on aperçoit non seulement le pied, mais aussi la cheville. Voilà qui va faire le bonheur des femmes aux attaches aristocratiques… »

Cependant, grâce aux campagnes féministes des suffragettes, anglaises notamment, les femmes, qui remplacèrent les hommes pendant la Grande Guerre, seront bientôt à leurs côtés dans presque toutes les professions.

 

Mardi 23 février 2010.

 

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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 09:22

 

 

Odilon Redon Tête flottant dans un paysage
Tête flottant dans un paysage, Odilon Redon.


Dormeuse abandonnée

Aux doux bras de Morphée


Rêveuse fulgurante

Aux images démentes


Stellaire voyageuse

Au sein des nébuleuses


Amante des mensonges

Dans la forêt des songes


Machine à remonter

Les temps désaccordés


Averse de pollen

Dessus les fleurs sereines


Envolée de poussière

Au-delà des barrières


Myriades de plancton

Dans l’océan profond


Oiseau métaphysique

Sur les fils électriques


Nacelle balancée

Aux courants éventés


Navette tournoyante

En une valse lente

 

Une petite fille

A l’odeur de vanille

Amarrée à ses draps

Sur son petit lit bas

 




Odilon Redon yeux-clos
Les yeux clos, Odilon Redon, 1890.




Dimanche 21 février 2010

Pour papierlibre.over-blog.net

Thème : La forêt des songes

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20 février 2010 6 20 /02 /février /2010 18:19

 

La Chute D'Icare Herculanum
La chute d'Icare, Herculanum.


Dans les eaux icariennes, aux abords des Sporades,

Un corps vient de tomber, un kouros en sa fleur ;

Le Soleil à son plein caresse les Naïades,

Elles le bercent en leur sein, elles le baignent de pleurs.

 

Héritier de Dédale, architecte ingénieux,

Prisonnier avec lui dans l’odieux Labyrinthe,

Compagnon de son père dans un vol hasardeux,

Il rêvait de l’Ether et d’infinies étreintes.

 

Amant de l’Absolu, il souhaitait se fondre

Dans l’Azur éternel, planer comme un oiseau ;

Il est allé trop haut et voilà qu’il s’effondre,

Les plumes et la cire, fatals oripeaux.



Thème : Le vol d'Icare, pour le blog de Juliette, En Résonnance.
Samedi 20 février 2010.

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20 février 2010 6 20 /02 /février /2010 11:54

                                                                                                       

jan-karski 287

Jan Karski   


Qui témoigne pour le témoin? (
 Paul Célan).

 

Il est difficile de classer le dernier ouvrage (un roman ?) de Yannick Haenel, intitulé Jan Karski, livre bouleversant et salutaire. En effet, pour raconter l’histoire de ce résistant polonais, né le 24 juin 1914 à Lodz, et « messager de l’Histoire », l’auteur choisit trois approches différentes. Dans le chapitre 1, il raconte comment Jan Karski témoigne de l’extermination des Juifs dans Shoah (1985) de Claude Lanzmann, film-testament récemment rediffusé à la télévision. Dans le chapitre 2, l’auteur reprend ce qu’a écrit Karski lui-même, dans son récit, paru aux USA en novembre 1944, sous le titre Story of a Secret State, quand il essaya en vain de persuader les Alliés de venir en aide aux Juifs. Quant à la dernière partie, fictive, elle s’attache à comprendre la psychologie de Jan Karski, en le faisant  se remémorer ses souvenirs tragiques alors que, devenu citoyen américain après la guerre, il est dévoré par ses ombres et ne sait plus en quoi il croit.

Ce parti-pris a le mérite de mettre en relief l’aventure terrible d’un homme, dépositaire d’un message qu’il ne parvint pas à transmettre aux Alliés, ou plutôt que ceux-ci se refusèrent à entendre. Ce message, que le résistant polonais compare à une phrase de l’Ancien Testament, concernait le sort des Juifs que Karski avait découvert avec horreur dans le ghetto de Varsovie puis dans le camp d’Izbica Lubelska. En substance, il disait ceci : « Si les Alliés ne prennent pas de mesures sans précédent […], les Juifs seront totalement exterminés. »

Les trois approches font prendre conscience au lecteur de l’intense sentiment de culpabilité éprouvé par Jan Karski, courrier de la Résistance, poursuivi toute sa vie par son échec. Il est ce témoin direct de l’horreur à qui les victimes ont crié : «  Dites-leur là-bas. Vous avez vu. N’oubliez pas. » Il est cet homme qui s’interroge sur l’humanité : « Des être humains qui n’ont plus l’air vivants et qui ne sont pas morts, qu’est-ce que c’est ? » Il est  la minorité, celui qui a passé les bornes, en révélant ce que l'on ne doit pas entendre.
Et Yannick Haenel imagine, avec une ironie tragique, la manière dont Franklin Delano Roosevelt écoute Jan Karski délivrant son message. Il le décrit comme un homme qui digère, qui bâille et qui ne cesse de répéter « I understand », alors qu’il se refuse à comprendre. Le constat est sans appel sur la passivité et la lâcheté des pays occidentaux face au génocide des Juifs. "Car il y a les victimes, il y a les bourreaux, mais il y a également ceux qui sont à côté, et qui assistent à la mise à mort." Et pour l'auteur on ne peut  plus parler de "crime contre l'humanité" puisque le génocide des Juifs a fait disparaître la notion même d'humanité.

Avec ce livre, éloge d'un homme qui fut consacré par une parole qu’il essaya de dire en dépit de tous les obstacles, qui fut nommé Juste parmi les Nations, Yannick Haenel poursuit la réhabilitation de « l’un des plus grands personnages du siècle », entamée par son biographe Stanislas Jankowski.

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                                    Yannick Haenel
                                                         


Samedi 20 février 2010 

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18 février 2010 4 18 /02 /février /2010 19:15

                                                           
                          

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                                                                                       Mimi, 24 décembre 1910.

Sur la page encore blanche où mes vers vont éclore

Qu’un souvenir parfois ranime votre cœur

De votre vie aussi la page est blanche encore

Je voudrais la remplir d’un seul mot :

Le bonheur !…

C’est le vœu le plus ardent

Que forme pour toi, ma chère Yvonne, ta vieille amie

 

                  J. Diraud

                           E de M

 

             Fresnes le 17 Décembre 1910

 

Voilà ce qu’a écrit sur le carnet de poésie de ma grand-mère une de ses relations, très chère sans doute, puisqu’elle mentionne qu’elle est une « vieille amie ».

Sous la signature de cette dernière, J. Diraud, on peut lire deux initiales, écrites en petits caractères : E de M. Que signifient-elles ? Ce sont peut-être celles de son patronyme de jeune fille ; ou bien les initiales d’une autre personne qui les accompagnait. Une femme ?  Un homme ? Mystère d’une rencontre, un 17 décembre 1910, à Fresnes.

Je pense que Fresnes est ici Fresnes-sur-Escaut, ma grand-mère vivant alors dans le Nord. Je l’imagine avec son amie au cours d’une excursion.

Les mains dans leurs manchons de fourrure (on est en décembre), elles marchent avec élégance. On aperçoit leurs pieds fins, sanglés dans de hautes bottines, sous leurs longues jupes qui soulèvent les petits cailloux du sentier du Cavalier, le long des berges de l’Escaut. Des cormorans et des mouettes les accompagnent de leurs criaillements piailleurs, dans le froid vif. Elles ont admiré le Christ de Pitié, ornement de  l’église Saint-Martin, et qui date du XVII°siècle. Tout à l’heure, elles déambuleront dans le parc du château de Gédéon Desandrouin, le fondateur des verreries qui firent la renommée de la petite ville.

Et c’est peut-être à côté du temple de l’Amour, édifié pour le parc du château par Chalgrin, qui en construisit un aussi pour le Petit Trianon de Versailles, que l’amie de ma grand-mère lui a écrit ces quelques vers, reflet de son amitié tendre.

Quant au charmant dessin à la plume et à la peinture à l'eau de deux petites filles dansant une ronde, il a été réalisé par Mimi, une autre amie sans doute, sept jours après cette promenade.  
                                                                               

 

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Pour le Jeudi en Poésie de Brunô.

Jeudi 18 février 2010.

 


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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 16:26

1897-la-mort-et-les-masques1 ensor 

                                                                     La mort et les masques, 1897, James Ensor.

Je devais avoir un peu plus d’une dizaine d’années, dans une de ces cités du nord de la France où, comme le chante Jacques Brel, « un canal s’est pendu ». C’était le temps du carnaval. Pendant plus d’un mois, la  ville et les communes avoisinantes y sont prises d’une frénésie dominicale, qui rappelle l’époque où les pêcheurs faisaient la foye, avant de partir pour six mois pêcher la morue en Islande.

Du notable à l’ouvrier, tout le monde se mêle à  la Vissherbende, la bande des pêcheurs. Souvent travestis en femmes, coiffés d’extravagants chapeaux à fleurs, auxquels pend une figue qu’attrapent les enfants, armés de parapluies démantibulés qui jettent leurs baleines vers le ciel désespérément gris, les cletchards battent le pavé flamand, en s’enivrant de chansons paillardes. Ils intriguent en allant sonner à la porte des uns, ils font halte chez les autres qui tiennent chapelle toute la journée et les régalent de bière, de soupe à l’oignon et de potschevleeshe.

Ce dimanche-là, mes cousins et moi, avec mon amie de coeur Ghislaine, nous nous étions retrouvés chez mes grands-parents pour regarder les carnavaleux de leur balcon. Ils habitaient place de l’Hôtel de Ville, un observatoire idéal, puisque, de la terrasse de la mairie, le Maire jette aux pêcheurs les kippers ou harengs, souvenir des temps d’autrefois. Malgré notre envie, nous avions l’interdiction formelle de nous mêler à la bande et ma grand-mère, en gardienne des bonnes moeurs, nous faisait prier chaque dimanche soir du Carême, pour tous ceux qui, sous le masque, commettent des péchés mortels pendant le carnaval.

Il y a peu, j’ai retrouvé par hasard une photo prise cet après-midi-là. Je l'ai regardée en tremblant. Je me suis revue, arborant un sourire qui se veut charmeur dans mon visage rond de petite fille heureuse, déguisée en Niçoise. Je porte un corselet de velours noir sur une jupe à fines lignes rouges que maman m’a cousus. Mon visage est ombragé par un joli chapeau de paille claire, cerné par un ruban de satin noir. La longue robe de soie grisée à la chinoise qu’a revêtue ma cousine, de deux ans plus âgée que moi, le maquillage charbonneux qui souligne ses yeux, la vieillissent et il me semble que je vois dans cette adolescente dégingandée la femme qu’elle est devenue. Mon cousin  s’est donné une dégaine de corsaire - Jean Bart oblige !- Une fine moustache dessinée au bouchon lui ombre la lèvre ; un foulard de pirate lui enserre la tête ; un anneau brille à son oreille. Il est chaussé de bottes, portées haut sur des collants gris, qui lui font des jambes toutes grêles. Quant à mon amie Ghislaine, je ne sais pourquoi, elle n’est pas déguisée. Elle regarde loin devant elle et semble à l’extérieur, comme absente de notre petit groupe. Derrière la porte vitrée qui donne sur le balcon, mes grands-parents, un peu flous, nous regardent, telles des sentinelles.

Observer le carnaval du haut de ce belvédère privilégié, c’était quelque chose de très excitant pour nous, enfants empêchés de participer à la bande. Nous étions à la fois dans la foule et en dehors d’elle. Et j’ai toujours aimé cette distance qui permet de voir sans participer, attitude qui est sans doute un peu celle du voyeur. Curieuse impression que celle d’y être et de n’y être pas !

Nous étions ainsi accoudés tous les quatre à la rambarde du balcon de ciment depuis environ une heure, tout au plaisir de détailler la multitude des masques qui déambulaient en braillant sous la conduite de Cô-Pinard, le tambour-major, flanqué de la cantinière, chargée de son tonneau de genièvre. Ma grand-mère venait de nous distribuer  des gaufres fourrées et des caramels Lutti, ceux qui ont un emballage blanc avec des lettres bleues.

Mon regard avide suivait dans la foule bigarrée deux masques, de dos, qui marchaient en cadence. Ce duo m’intriguait parce que j’avais l’impression que les autres masques se détournaient de lui ou reculaient à son approche. J’avais les yeux rivés sur la longue cape sombre de l’un d’entre eux et qui balayait le pavé inégal. En quoi donc ce personnage de haute taille, qui paraissait en imposer à tous, était-il déguisé ?

-         Regarde, Ghislaine, ce grand masque là-bas, à ton avis, il est déguisé en quoi ? demandai-je à mon amie avec qui je partageais tout. 

Elle n’eut pas le temps de me répondre. Comme s’il avait entendu ma question, le carnavaleux avait fait brutalement volte-face. Je poussai un cri inarticulé en crispant mes doigts sur le bras de Ghislaine qui se raidit. Le masque portait un habit collant, d’un noir de terril, sur lequel étaient grossièrement dessinés à la peinture blanche les os du squelette. Son visage aux traits fuligineux était une porte ouverte sur la nuit. De sa main gauche, il brandissait un os de plastique, de ceux que l’on donne à son chien pour qu’il s’y fasse les dents. Son comparse, qui était suspendu à son bras, s’était lui aussi retourné, emporté par un violent élan. C’était un homme aussi sans doute, qui avait revêtu une longue robe verte toute chiffonnée, comme au sortir d’un marécage. Son visage terreux, de la couleur de ceux que l’alcool empoisonne, était à demi caché par une longue perruque jaune, surmontée d’une couronne de pacotille. Tous les deux s’étaient avancés de concert sous le balcon, comme si nous les avions aimantés, et ils nous regardaient avec intensité. Derrière le tambour-major, les fifres s’étaient mis à jouer une sorte de marche funèbre. La foule poursuivait désormais sa déambulation sur un rythme sinistre, d’une lenteur de cauchemar.

C’est alors que, dans une sorte de rêve éveillé, je vis le masque à tête de mort lever la main droite. C’était Ghislaine qu’il désignait de son gant gainé de charbon. Sur le balcon, nous étions statufiés tous les quatre. Le masque se mit à compter lentement, en détachant avec ostentation chaque doigt de la main. Quand il fut arrivé à dix, il tint un instant- qui me sembla ne pas vouloir finir- ses deux mains ouvertes comme des soleils noirs. Il n’avait cessé de regarder Ghislaine. Mes cousins m’ont raconté plus tard que c’est à ce moment précis que je me suis évanouie.

L’éclatement alcoolisé d’un sucre camphré dans ma bouche me sortit de ma petite mort. J’étais allongée sur le canapé Louis XVI du salon de mes grands-parents. Ma grand-mère avait ouvert sa petite fiole d’eau de Lourdes et elle était en train d’en rafraîchir mon visage. Les rideaux de velours bleu avaient été tirés et la Cantate à Jean Bart, qu’accompagnaient les cuivres de la clique, parvenait assourdie à mes oreilles. Dans la pénombre, mes deux cousins, figés comme au garde-à-vous, me regardaient avec inquiétude. Mon grand-père, les bras immobiles sur les accoudoirs luisants du fauteuil à col de cygne, semblait désemparé. Quant à Ghislaine, assise à mes côtés sur un petit tabouret bas, son visage surtout me fit peur. Il était livide, des cernes y étaient apparus et une fine sueur perlait à son front haut.

Dix jours plus tard, elle était emportée par une encéphalite foudroyante.
Vous comprendrez peut-être pourquoi je hais les masques et les carnavals.
                                                             

la bande des pêcheurs gaston vinckle 1912


                                                                      La Bande des Pêcheurs, Gaston Vinckle, 1912.




Pour Le Casse-Tête de la Semaine de Lajémy : Costumes et masques.
Mercredi 17 mars 2010. 














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14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 16:59

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Dans le carnet de poésie de ma grand-mère, le 10 octobre 1904, un certain Vivire, curieux patronyme s'il en est,  a apposé sa signature au-dessous de quatre vers, sorte de condensé poétique de La Vie, qui est le titre du poème. Il a même mis celui-ci en relief  par l'emploi de quatre points de suspension et d'un point d'exclamation, suggérant ainsi une conception de la vie, un rien cynique. 
La signature est-elle réelle? Ce Vivire ressemble furieusement au verbe latin vivere, qui signifie bien évidemment vivre. Qui était cet invité qui recopiait pour ma très jeune grand-mère ce texte, empreint de pessimisme?

Voici le quatrain que j'ai recopié en respectant la ponctuation. En effet, les virgules disparaissent curieusement au deuxième vers, correspondant ainsi à ce continuum qu'est l'existence. Le point clôture cependant le poème qui s'achève sur le verbe mourir.

Naître, pleurer, sourire, obéir, entreprendre,
Travailler échouer recommencer attendre
Aimer se dévouer se séparer souffrir
Se soumettre adorer espérer et mourir.


Ces vers ont pu un temps assombrir l'humeur de ma grand-mère. Mais elle avait aussi de l'humour ! Pour preuve, ce dessin que lui a dessiné P. P, aussi sur le thème de la Vie.

                                                            
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                                 La Vie a ses alternatives.




Dimanche 14 février 2010
 

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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 22:32

La peau de chagrin
                                                                  La peau de Chagrin, Illustration d'Adrien Moreau.

Raphaël de Valentin est le héros malheureux de La Peau de Chagrin (1831) de Balzac, une oeuvre qui renouvelle le thème du pacte faustien. L'histoire est celle de Raphaël de Valentin, à qui l'Antiquaire d'un magasin de curiosités offre une mystérieuse peau de chagrin, un talisman qui lui permet de réaliser ses voeux. Cependant, après l'accomplissement de chaque souhait, la peau rétrécira comme les jours de celui qui la possède. Victime de ses passions, le héros meurt à vingt-six ans. 
Mais le destin de Raphaël de Valentin, c'est aussi celui de son nom, lieu de convergence symbolique de l'histoire sociale et individuelle. Le héros perd en effet sa fortune à vouloir sauver "l'histoire de [s]on nom". Rappelons que Valentin a une origine latine et signifie "vaillant". Il perdra sa vigueur et sa vaillance dans les plaisirs et la dissipation de son énergie vitale.
Ses origines sont révélatrices. Par son père, il est issu d'une vieille famille aristocratique ruinée mais son père n'est pas demeuré crispé sur ses privilèges. Il a par la suite servi l'Empereur qui lui a octroyé des terres en Prusse et en Bavière, que la Restauration lui reprendra ("décret impérial sur les déchéances"). Par sa mère, il appartient à la bourgeoisie aisée. Raphaël est donc de cette élite, issue d'un long enracinement, dont il cherche à sauver le nom. Avec le père de Raphaël, c'est l'image d'une aristocratie de mérite et de fonction qui est sous-jacente (" Il était juste [...] un grand caractère [...]  des moeurs pures [...] de [la] bonté").
Une fois son père ruiné, son nom ne lui sert plus de rien puisqu'il est pauvre.  Ainsi, il sera contraint de vendre sa dernière parcelle de terre, l'île de la Loire où est inhumée sa mère. Son patronyme n'est plus que l'objet d'étymologies fantaisistes de la part d'Emile qui le fait descendre "de l'Empereur Valens, souche des Valentinois, fondateur des villes de Valens en Espagne et en France, héritier légitime de l'empire d'Orient".
Par ailleurs, Raphaël de Valentin se voit doté d'un destin semblable à celui du peintre de la Renaissance, Raphaël d'Urbin, dont il porte le prénom, et dont on apprend, à ce que rapporte la tradition, qu'il fut "tué par un excès d'amour". Le héros de Balzac, ayant mené une vie trop dissipée, meurt quant à lui dans un excès de désir. Quand on le retrouve dans son hôtel particulier de la rue de Varenne, sa vieillesse prématurée est le signe de l'effet destructeur des passions. Il ressemble même à l'Antiquaire, qui lui a fait cadeau de la peau de chagrin. On ne peut manquer alors de songer à celui qui sera un de ses avatars, le Dorian Gray d'Oscar Wilde.
Il existe dans ce roman une croyance quasi-magique dans le pouvoir des noms. C'est ce qu'explique le narrateur dans Louis Lambert : "L'assemblage des lettres, leurs formes, la figure qu'elles donnent à un mot, dessinent exactement, suivant le caractère de chaque peuple, des être inconnus dont le souvenir est en nous."


Samedi 13 février 2010, jour de la saint Valentin.



PeauChagrin

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Published by Catheau - dans Des personnages.
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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 17:45

 

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                                                                         Marie Darrieusecq et Camille Laurens


Jeudi 21 janvier 2010, à La Grande Librairie, François Busnel recevait le trop rare Jean-Jacques Schuhl (Entrée des fantômes), Marie Darrieusecq (Rapport de police)et Philippe Sollers (Discours parfait). On y a parlé de « ce qui fâche ». En réponse aux accusations de plagiat dont elle fut victime de la part de Marie N’Diaye et Camille Laurens, l’auteur de Truismes vient en effet de publier chez P. O. L un ouvrage, intitulé Rapport de police. Accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction. Elle y démonte brillamment, en bonne Normalienne qu’elle est, les rouages de cette campagne calomnieuse dont de nombreux écrivains furent les victimes.

Rappelons brièvement les faits. En 1998, lors de la parution de son deuxième roman, Naissance des fantômes, Marie N’Diyae accuse Marie Darrieusecq de la « singer ».(J. J Schuhl fait remarquer avec humour qu’il l’a à son tour plagiée puisque son dernier roman s’appelle Du côté des fantômes !) Puis c’est au tour de Camille Laurens de lui reprocher un « plagiat psychique » avec Tom est mort, publié en 2007, alors qu’elle-même, en 1995, avait écrit Philippe, récit de la mort de son fils nouveau-né. Marie Darrieusecq lui aurait "volé" sa douleur et l'aurait "copiée". En lisant la définition du mot « plagiat » dans le Robert, quelle n’est d’ailleurs pas ma surprise de voir qu’en 1537, le terme « larrecin plagiant » signifiait « vol d’enfant » !

Il est bien sûr nécessaire de lire les deux ouvrages pour se faire une idée et les critiques littéraire, comme Pierre Assouline et Jacques-Pierre Amette par exemple, sont très divisés. Ayant écouté les arguments de Marie Darrieusecq, lu ensuite l’article de Camille Laurens, « Le syndrome du coucou », mais n’ayant pas lu Philippe, je suis moi-même très partagée. Je voudrais cependant, tout en respectant l’étonnement douloureux de l’auteur de Philippe, reprendre les arguments de Darrieusecq qui m’ont semblé intéressants. En posant le problème du plagiat et de la calomnie, l'auteur pose surtout celui de la littérature et des droits imprescriptibles de la fiction.

François Busnel affirme en effet qu’il faut lire Rapport de police si l’on veut savoir ce qu’est la littérature. Marie Darrieusecq précise que c’est un livre de colère, qu’elle revendique la liberté d’invention, qui a beaucoup à voir avec l’art de lire. Elle rappelle que Camille Laurens, publiée comme elle chez P. O. L (mais qui n'appartient  plus à cette maison puisque l’éditeur a décidé de ne plus la publier), lui dénie d’écrire sur ce qu’elle n’a pas vécu. L’auteur de Philippe, a d'ailleurs riposté avec Romance nerveuse, une autofiction par laquelle elle entend régler ses comptes avec sa « rivale ».

Selon l’ « accusée », le milieu littéraire a besoin de crimes. Certes, elle reconnaît qu’il est normal de s’identifier et de s’imaginer au centre d’un livre quand on le lit. Mais son problème à elle, c’est surtout celui de la calomnie. Marie N’Diyae et Camille Laurens ont tenté de l’assassiner puisqu’elles l’ont attaquée dans son être. Ce fut le cas de Paul Celan qui se suicida, de Daphné du Maurier, empêchée d’écrire pendant une dizaine d’années par une campagne similaire, de Zola, accusé par Edmond de Goncourt d’avoir plagié l’héroïne de Germinie Lacerteux avec le personnage de Gervaise dans L’Assommoir.

Celle qui se décrit comme étant « faite de phrases », dénie à quiconque le droit de projeter sur un livre une quelconque propriété privée. C’est une crispation identitaire qui correspond à la volonté d’interdire à l’autre d’écrire. Selon la romancière, désormais aussi psychanalyste, il y aurait une rage à vouloir être plagié puisque les bénéfices qu’on en tire sont nombreux. On se pose ainsi comme étant un écrivain qui compte, on se place comme  représentant de l’authenticité (un des mots d’ordre du XIX°siècle), on revendique son originalité. C’est ce que firent Léon Bloy et Goncourt, conduits à écrire des « pamphlets puants » contre le libre flux de la parole de l’écrivain,  toujours fait de mots qui viennent d’ailleurs. Philippe Sollers ajoute que, dans cette perspective, tout écrivain véritable ne peut dire que : « Plagiez-moi ! »

Il poursuit en précisant qu’il a été impressionné par le chapitre dans lequel Marie Darieussecq évoque les victimes du régime soviétique qui eurent à souffrir de campagnes de plagiat et furent acculés au suicide et à la mort. Le cas de Mandelstam, notamment, confirme que la poésie, c’est la guerre. Accusé de plagiat, objet de rancœur et de jalousie, l’écrivain soviétique n’avait plus la possibilité de se loger ni de se nourrir. Exclu du milieu littéraire, il mourra au goulag.

François Busnel renchérit sur les belles pages du livre qui évoquent ces années situées entre 1917 et 1950, qui voient encore la manipulation de la Guépéou contre Maïakovski, rival de Gorki, protégé par Staline, et l’épuisement de Chalamov.

L’écrivain serbe, Danilo Kìs, a bien analysé ce phénomène dans Leçon d’anatomie, en y fustigeant la détestation de l’Autre, dont il fut lui-même victime. Il y répond à ses accusateurs et y prophétise la guerre future en Yougoslavie.

Marie Darrieusecq poursuit en indiquant que l’exemple tragique de ces auteurs désignés du doigt montre une implacable mécanique à l’œuvre et que la calomnie est bien une arme de destruction.

A François Busnel qui lui demande alors ce qu’est l’art d’écrire, l’écrivain répond que tout part d’histoires de jalousie et d’envie. Certes, elle reconnaît que le plagiat existe et elle en donne des exemples dans son ouvrage.  Mais  ce qu’elle combat, c’est la « plagiomnie » (un mot-valise créé par elle), qui désigne l’accusation calomnieuse de plagiat.

Sous le prétexte qu’elle n’a pas perdu d’enfant, que la véracité, l’originalité et l’indicible doivent être la loi (concepts hérités du XIX°siècle), qu’il faut rendre à César ce qui est à César, on dénie à Marie Darrieusecq de parler de cette épreuve. Platon déjà s’opposait à Aristote à ce propos. C’est par la fiction choquante qu’on évitera le pire. On doit reconnaître que l’on écrit parce qu’on a été nourri par les livres et que ce n’est pas un péché ! Pour savoir écrire, en effet, il importe de savoir lire. Ce à quoi Philippe Sollers rajoute que pour savoir lire, il faut savoir vivre.

« Je crois à la haine inconsciente du style », écrivait Flaubert. Et ce sentiment est de tous les temps puisqu’il remonte à Epicure et Martial.

Jean-Jacques Schuhl intervient alors pour dire que, dans Entrée des fantômes, il a plagié, fait des samplings et des citations. Il déclare y avoir plagié Opération Shylock de Philip Roth et que l’on n’y a vu que du feu. Pour lui, cette polémique n’a aucun sens. Il évoque aussi l’anecdote selon laquelle il avait souhaité « acheter » une phrase de Passion fixe de Philippe Sollers et que ce dernier, grand seigneur, la lui avait donnée. Il avoue encore qu’il a emprunté le titre, Exit Ghosts, toujours à Philip Roth. Se plaçant à l’ombre du surréalisme, marqué par le hasard, le jeu, l’hypnose, il reconnaît enfin que le titre, Entrée des fantômes, vient d’André Breton.

Dans la littérature, les exemples sont nombreux de ce que Borges appelle le plagiat par anticipation. Ainsi, quand on lit certaines phrases de Maupassant, on peut croire parfois qu’on lit Proust. Or, le style ne se vole pas ni la musique. Michael Jackson en est la preuve, lui qui fut accusé de plagiat et n’eut qu’à chanter devant le tribunal pour être disculpé.

Il ne faut pas croire qu’il existe des frères et sœurs en littérature. Marie Darrieusecq n’avait-elle pas choisi de se faire éditer chez P. O. L parce qu’elle admirait Philippe de Camille Laurens ? Elle parlait alors d’amitié. Mais c’est un leurre puisque vos amis sont les premiers à vous accuser de plagiat. Même si on écrit tout seul, on déclenche des « projections » (selon le langage freudien). C’est le complexe fraternel.

Ainsi, Marie Darrieusecq, pour répondre à Camille Laurens, a préféré prendre de la distance, en se plaçant sur le terrain de la théorie et en écrivant un essai. De cette manière, si son sujet semble être le plagiat, elle s’interroge en fait sur les origines de la Littérature, dont elle affirme qu’elle est fille de la Lecture. « J’écris parce que j’ai lu, parce que je suis faite d’influences et d’apports, c’est une évidence. » On ne la démentira pas.

 

 

A lire :

  • Marie Darrieusecq : « L’accusation de plagiat est une mise à mort », Entretien avec Nelly Kaprièlian, le 09 janvier 2010.
  • www.leoscheer.com/…22-camille-laurens-marie-darrieusecq-ou-le-syndrome-du-coucou
  • Romance nerveuse, de Camille Laurens : les vérités à risque de Camille Laurens, Raphaëlle Rérolle,  Le Monde, le 09 janvier 2010.

 

 

 

 

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