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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 14:12

Ru Kim Thuy

 

Ru est un livre rare, un de ceux qui vous accompagnent longtemps. A travers le kaléidoscope de ses souvenirs, l'auteur, d'origine vietnamienne, et devenue canadienne par l'exil, nous fait pénétrer dans la douleur indicible du déracinement. Dans cet ouvrage, pourtant, nulle sensiblerie, aucune complaisance dans le chagrin ou le malheur, et c'est ce qui lui confère toute sa force.

Dédiées simplement « Aux gens du pays », les pages écrites « à sauts et à gambades », comme aurait dit Montaigne, selon les caprices de la mémoire, ressuscitent le pays natal, englouti dans la tourmente de la guerre.

Par bribes, on apprend l'histoire de cette famille d'origine chinoise par l'arrière-grand-père maternel, marié à une Vietnamienne. Quatre de ses enfants avaient choisi d'être vietnamiens, les quatre autres chinois. Une famille déjà divisée comme le pays: les proaméricains au sud, les communistes au nord. Une famille “projetée” dans le présent par l'intrusion des dix inspecteurs communistes dans sa maison et avec qui elle est contrainte de cohabiter de part et d'autre d'un mur de brique. Etrange compagnonnage que la narratrice s'efforce d'expliquer: étaient-ils des ennemis ou des victimes, ces jeunes qui “avaient marché dans la jungle depuis l'âge de douze ans [...], passé des journées entières dans des étangs sous des nénuphars, vu les corps de camarades sacrifiés pour empêcher le glissement des canons [et qui avaient] oublié le visage de [leurs] parents” ?

L'ouvrage de Kim Thúy, c'est une galerie de personnages que la mémoire de la narratrice ressuscite avec sensibilité et émotion. Il y a son grand-père paternel, toujours couché sur un “énorme lit de jour en ébène monté sur des pattes sculptées” et qui avait eu un AVC juste avant sa naissance. La soeur Cinq de son père, célibataire, s'occupait de lui et lui préparait son plat favori, du riz au porc rôti. Devenue bouddhiste, sa tante fit don à sa nièce des quatre bols bleus et blancs, au rebord couvert d'un anneau d'argent, qui avaient servi à le nourrir pendant des dizaines d'années.

Il y a sa grand-mère, mère de dix enfants, celle qui portait le ao dài pour “redessiner son corps avec une gaine au trente crochets” afin de “respecter la coupe cintrée de cette robe hypocritement pudique et trompeusement candide”. A l'âge de quarante ans, dans son salon de Saigon, “elle portait à elle seule l'aura d'une époque de beauté et de luxe extrême”, recevant les marchands et maniant la loupe à diamants pour repérer les inclusions. Quand elle eut tout perdu, elle s'habilla “avec le long kimono gris porté par les fidèles” de Bouddha mais demeura “magistralement belle”. Entre le risque de perdre ses deux plus jeunes enfants en mer ou de retrouver son fils “déchiqueté dans un champ de mines en faisant son service miitaire au Cambodge”, elle fit le premier choix, maîtrisant sa peur en s'adonnant à la prière.

Il y a oncle Deux, le frère de sa mère, qui faisait le pont entre les deux camps culturels et politiques. Député et chef de l'opposition, il était ce “jeune mâle” qui faisait valser les femmes de ministres. Avec sa famille, et surtout sa fille Sao Mai, dont la narratrice était l'ombre, il vivait dans “une aura de fête, de décadence et de fièvre”, parlant de Proust, évoquant les chaises du Luxembourg et les “jambes interminables des danseuses de cancan”, souvenir de ses années d'étudiant à Paris. C'est ce même fascinant oncle Chung qui dénonça ses deux fils, alors qu'ils partaient dans “l'autobus des fugitifs” en destination d'un boat people pour lequel la mère de la narratrice avait envoyé de l'argent. Avait-il craint de les perdre en mer ou avait-il eu peur des représailles? A son enterrement, ils furent nombreux pourtant à pleurer celui qui “n'avait pas vieilli avant de mourir”.

Il y a sa fille Sao Mai qui était “sa princesse”, qu'il embrassait sur le nez quand elle avait fini de jouer Au clair de la lune au piano. Vénérée comme une prima donna, elle possédait ainsi une grande force intérieure, que lui enviait sa cousine germaine, qu'elle protégeait en classe et qui fut toujours sa confidente. Puis elle fut contrainte de vendre du ““café”, fait à partir de vieux pain carbonisé moulu, sur le trottoir en face de chez elle”. Par la suite, elle devint une “grande femme d'affaires”, dont les pâtisseries sont célèbres dans tout le Vietnam.

Il y a belle-tante Deux, sa mère, “une femme d'affaires “au regard vif et à la langue tranchante”, celle qui ne pouvait, malgré elle, cesser d'aimer son fils joueur, et de croire à ses mensonges.

Il y a la pauvre tante Sept, la sixième enfant de sa grand-mère maternelle, dont les hurlement hystériques déclenchaient la folie dans la maison familiale. Elle échangeait son collier d'or de vingt-quatre carats contre un morceau de goyave ou “s'adonn[ait] au sexe en échange d'une flatterie”. Elle portait une cicatrice au bas du ventre, dont elle ignorait tout. Hébergée au couvent des Oiseaux pendant le temps de sa grossesse, elle n'avait jamais su “pourquoi elle grossissait ni pourquoi, au réveil d'un sommeil profond, elle avait maigri”. Elle était comme le fils adoptif de tante Quatre qui faisait des fugues comme elle et “sillonnait les rues à la vitesse de la lumière”, et dont elle ne sut jamais qu'il était son propre enfant. Un jour, en dépit des recherches, on ne l'avait pas retrouvé et il n'avait laissé “pour seul souvenir [qu'] une cicatrice au-dessus du pubis de sa mère”.

Souvenir encore de tante Six dont la narratrice reconnaît qu'elle a les mêmes cuisses bombées. Celle-ci lui avait offert une boîte à thé dans laquelle elle avait placé dix petits papiers comportant chacun un nom de métier, lui permettant ainsi de “rêver [son] propre rêve”; de tante Huit qui lui enseigna le plaisir éphémère “d'un instant volé”, et d'oncle Neuf qui la connaît mieux qu'elle ne se connaît elle-même; ne lui offrit-il pas son premier roman?

Ce qui est admirable dans ce livre, c'est l'hommage vibrant que l'auteur rend à ses parents, qui lui ont permis de recommencer à rêver: “Pour nous, ils ne voyaient pas les tableaux noirs qu'ils essuyaient, les toilettes d'école qu'ils frottaient, les rouleaux impériaux qu'ils livraient. Ils voyaient seulement notre avenir. Mes frères et moi, nous avons ainsi marché dans les traces de leur regard pour avancer.”

Sa mère d'abord, dont elle porte quasiment le même nom, et dont elle devait être un prolongement, projet que la guerre réduisit à néant, quand elles traversèrent il y a trente ans le golfe de Siam. Sa mère Courage, la fille d'un préfet, qui connut le travail pour la première fois à trente-quatre ans, “sans tristesse”, alors qu'avant sa préoccupation unique avait été l'éducation de ses enfants, la tenue de sa maison et les soirées mondaines. Dans sa sagesse et le bruit lointain des bombes, elle avait su les préparer à la chute en leur enseignant à “s'agenouiller comme les domestiques”. A travers toutes les vicissitudes, elle a continué à vouloir à toute force un avenir pour eux, elle a su leur donner “des outils” pour qu'ils puissent recommencer à s'enraciner et à rêver. C'est cette femme d'une autorité “de la plus grande instance” et d'un amour sans failles, dont sa fille dit qu'elle “ a commencé à vivre, à se laisser emporter, à se réinventer à cinquante-cinq ans”.

Son père, quant à lui, est le dépositaire d'une sagesse qui tient peut-être au fait que son propre père avait été enlevé par une faction de voyous et qu'il avait “appris à vivre loin de ses parents, à quitter des lieux, à aimer le temps présent, à ne pas s'attacher au passé”. Une serpillière à la main ou assis dans une limousine, “il inspirait toujours le plus grand, le plus beau bonheur”. L'héritage de son père, c'est “ce sentiment permanent d'assouvissemnt”, dont elle lui est reconnaissante. Et dans ce livre où l'on perçoit la profondeur du culte des ancêtres, “qu'ils aient été joueurs, nuls ou violents”, où l'on apprend que l'on porte les ancêtres non dans son coeur mais au-dessus de sa tête, la narratrice nous dit qu'elle n'a touché la tête de son père qu'une seule fois, celle où il lui avait donné l'ordre de s' “appuyer sur lui pour sauter par-dessus la rampe du bateau”.

Outre la description d'une famille qui a su garder l'essentiel dans l'exil, on découvre en creux l'existence d'un Vietnam composé de personnages attachants et émouvants. Les femmes sont particulièrement inoubliables. Elles permettent à la narratrice d'esquisser une définition de l'amour dans l'abandon volontaire de ses enfants. Il en va ainsi de cette mère qui avait voulu lui donner sa fille, parce qu'elle ne supportait plus de “la voir courir après les touristes pour leur vendre des nappes qu'elle avait brodées”.

Elles l'invitent à la compassion quand elle évoque cette mère vietnamienne, assistant à l'exécution de son fils de six ans, petit messager qui courait dans les rizières pour aider la résistance ou transmettre un mot d'amour. Et elle constate: “Les jeunes pousses de riz continuaient à être bercées par le vent, impassibles devant la brutalité de ces amours trop grands, de ces douleurs trop sourdes pour que les larmes coulent, pour que les cris s'échappent de cette mère qui recueillait avec sa vieille natte le corps de son fils à moitié enfoncé dans la boue.”

La narratrice écrit un tombeau à “toutes ces femmes qui ont porté le Vietnam sur leur dos pendant que leur mari et leurs fils portaient les armes sur le leur”. Celles qui “ne regardaient pas le ciel”, sous leur chapeau conique, celles à qui la fatigue interdisait d'imaginer leurs fils ou leur mari mort, celles qui portent “le poids de l'histoire inaudible du Vietnam”. Ainsi cette femme disparue dans le silence de la fosse septique familiale, “derrière sa hutte, entourée de poissons-chats à la chair jaune, à la peau lisse, sans écailles, sans mémoire”. Ainsi ces vieilles femmes courbées, aux mains tremblantes, qui plaçaient “les feuilles de thé à l'intérieur des feuilles de lotus ouvertes” afin d'en recueillir le parfum.

Et que dire de l'histoire de cette jeune journalière, à “la peau trop brûlée par le solei”, à qui le jardinier du grand-père de la narratrice donnait tous les jours “une portion de riz collant, enveloppée dans une feuille de bananier”? Ils étaient tombés amoureux mais les parents du jeune homme avaient demandé au grand-père de le muter. Et il était parti, sans même lui laisser une lettre car elle ne savait pas lire...

Image sensible encore de cette jeune fille, vendeuse de porc grillé à l'entrée d'un temple bouddhiste, dont la grande beauté était occultée par un nuage de fumée et de cendre. Ses cheveux avaient pris feu et une partie de sa chemise avait brûlé, avant que la narratrice ne lui propose un travail. Elle avait décliné l'offre, incapable “de détourner son regard vers un horizon sans fumée”.

C'est en souvenir des femmes qui préparaient pour leur époux, prisonnier dans les camps de rééducation, de la viande rissolée dans de vieilles boîtes de lait Guigoz, que la narratrice elle-même confectionne maintenant ce plat afin de perpétuer ces gestes d'amour.

Et ce sont toutes ces femmes victimes qu'elle personnifie en une seule, alors qu'elle est retournée au Vietnam pendant trois ans, que les mines communistes sautent encore et qu'elle se demande qui elle pouvait être. “Un jour, une femme a été déchiquetée, entourée de fleurs de courges jaunes éparpillées, émiettées. Elle devait certainement être en route vers son marché pour les vendre. Peut-être ont-ils [les Américains] aussi trouvé le corps de son bébé sur la route. Peut-être que non. Peut-être son mari était-il mort dans la jungle. Peut-être était-ce elle, la femme qui avait perdu son amour devant la maison de mon grand-père maternel, le préfet.”

La beauté du livre réside encore dans le fait que la narratrice porte son attention sur toutes les victimes de la guerre du Vietnam, de quelque côté qu'elles soient. Evoquant l'évolution parallèle des langues du Nord et du Sud-Vietnam, elle nous dit qu'un terme avait été créé “pour désigner les enfants des nuits endiablées des GI”. Les soldats américains, qui achetaient des blocs de glace aux parents de son oncle Six, n'avaient-ils pas “besoin d'être froids pour quitter les femmes qui portaient leurs enfants sans ne plus jamais leur revenir, sans jamais avoir révélé leur nom de famille”?

Elle parle ainsi avec beaucoup de délicatesse de ces enfants “ostracisés par la profession de leur mère mais aussi de leur père”. Et quand, trente ans après la guerre, les Etats-Unis ont voulu récupérer ces enfants abîmés et leur donner une identité qui effacerait “celle qui avait été souillée”, certains ont été incapables de se l'approprier. Elle est hantée par le souvenir de cette jeune Eurasienne du Bronx qui n'aspirait qu'à une chose, retrouver son lit de cartons devant la poste de Saigon et qui répétait sans cesse qu'elle était vietnamienne. Remords de n'avoir rien pu faire pour elle, qui était retournée “dans la jungle du Bronx”.

Livre de souvenirs, mais aussi livre de reconnaissance et de gratitude envers tous les Canadiens qui accueillirent la narratrice et sa famille à Granby et leur redonnèrent le goût de vivre. Elle se souvient de Marie-France, sa première enseignante au Canada, qui veilla sur elle comme “une maman cane”; des habitants de Granby qui les “ont bercés un à un; du prêtre qui avait élevé jusqu'à leur maturité les cinq enfants de monsieur Vinh, grand chirurgien emprisonné à Saigon; de Claudette qui accepta simplement d'élever le fils de monsieur Kiet, celui qu'il “avait retrouvé sur la plage, après que son bateau s'était enroulé dans une vague trop gourmande”.

Tous ces Canadiens généreux, ces “parrains” bénévoles, elle les compare à une armée d'anges, dont faisait partie son amie Johanne, retrouvée trente ans plus tard et qui l'avait connue sourde et muette, eux qui étaient présent par dizaines “pour offrir des vêtements chauds, des jouets, des invitations, des rêves”.

Et quand la diaspora vietnamienne se retrouvait à trente personnes dans un petit appartement pendant les vacances de Noël, tous ses membres, “serrés les uns contre les autres”, avaient le même rêve, celui du “rêve américain”, dont Monsieur Girard, propriétaire d'une belle voiture, et Madame Girard, “plonde platine comme Marylin Monroe”, étaient la personnification

Peut-être que le livre de Kim Thúy est une berceuse pour la petite fille du boat people, disparue dans la mer et qu'elle aurait pu être. Les pages qui racontent le voyage vers l'ailleurs inconnu sont une subtile association de pudeur et de réalisme. Au fond du bateau de l'exil, “où le jour ne se distinguait plus de la nuit”, ils étaient ces passagers qui ne savaient pas s'ils allaient vers le ciel ou vers les profondeurs de l'eau”, et “ils étaient figés dans la peur par la peur”.

Elle n'a pas oublié le camp de réfugiés de Malaisie et la cabane sur pilotis qui s'enfonçait dans la terre glaise, dans laquelle ils vécurent “tellement collés les uns contre les autres qu' [ils] n'av[aient] jamais froid”. Et quand, à Granby, un botaniste a emmené les enfants dans les marécages afin de leur faire observer les insectes, il ignorait que les mouches avaient été leurs compagnes dans le camp de réfugiés. Là-bas, près des fosses septiques, où il fallait toujours maintenir l'équilibre afin de ne pas tomber dans les excréments, et autour des branches, elles s'agglutinaient “comme les baies d'une grappe de poivrier, ou comme des raisins de Corinthe”. Horreur des mouches et aussi des milliers de vers qui sortaient des latrines lors des pluies et métamorphosaient “le rouge de la terre glaise en un ondoyant tapis blanc”.

Cet exil a appris à la narratrice “à voyager très léger” et c'est pourquoi, désormais, elle ne se déplace jamais avec plus d'une valise. Pendant le voyage, son bien le plus précieux fut un bracelet en acrylique de prothèse, où ses parents avaient inséré des diamants. Jamais elle et ses frères n'eurent d'or sur les dents, car leur mère leur disait que “les dents et les cheveux sont les racines, ou peut-être la source originelle d'une personne”. Et elle savait aussi que les pirates thaïlandais qui les menaçaient auraient pu leur arracher les dents en or et les molaires diamantées.

Si elle sait que ses parents ne lui lègueront pas d'argent, elle est consciente qu'ils lui “ont légué la richesse de leur mémoire, qui [leur] permet de saisir la beauté d'une grappe de glycine, la fragilité d'un mot, la force de l'émerveillement”. Ils ont fait don à leurs enfants de “pieds pour marcher jusqu'à [leurs rêves], jusqu'à l'infini” et c'est suffisant.

Le dévidage de  l'écheveau des souvenirs de la narratrice lui permet enfin d'esquisser son autoportrait. On apprend ainsi, comme en passant, que son fils Henri est autiste et que “grâce à lui, chaque étincelle de joie est une bénédiction” pour elle. A son fils Pascal elle raconte des anecdotes afin de conserver “un pan d'histoire qui ne trouvera jamais sa place sur les bancs de l'école”. Ce sont ses deux enfants qui lui ont fait abandonner l'idée de mourir. Ils l'ont obligée “à vivre, à être éblouie par l'ombre de leurs cils, à être émue par un flocon de neige, à être renversée par une larme sur leur joue”.

Quant à sa propre identité, elle a compris qu'en réalisant le rêve américain, elle n'avait plus le droit de se proclamer vietnamienne, ayant “perdu leur fragilité, leur incertitude, leurs peurs”. Elle a dû réapprendre sa langue maternelle, abandonnée très jeune. Ce sentiment irrémédiable de la perte a influencé, dit-elle, sa manière d'aimer les hommes, et elle ne désire surtout pas se les approprier. “Ainsi, je leur suis une parmi d'autres, sans rôle à jouer, sans exister.”

Si un Vietnamien peut la reconnaître comme une compatriote aux cicatrices de ses vaccins, et constater avec elle leur “état hybride: moitié ci, moitié ça, rien du tout et tout en même temps”, elle a conscience que beaucoup de ce qu'elle fut s'est évanouie avec les trente années passées aux Etats-Unis. “Quand je m'assois dans ce lounge enfumé, j'oublie que je fais partie des Asiatiques qui ne possèdent pas l'enzyme déshydrogénase pour métaboliser l'alcool, j'oublie que je suis née marquée d'une tache bleue sur les fesses, comme les Inuits, comme mes fils, comme tous ceux de sang oriental. J'oublie cette tache mongoloïde qui révèle ma mémoire génétique parce qu'elle s'est estompée pendant les premières années de l'enfance, alors que ma mémoire émotive, elle, se perd, se dissout, s'embrouille avec le recul.”

Et pourtant, de l'évocation de monsieur An, qui survécut dans les camps car il apprit à y distinguer les différents bleus du ciel, à Anh Phi, le jeune adolescent, qui récupéra avec courage les taels d'or nécessaires à la fuite de sa famille en bateau, en passant par la description du “triangle d'or” sensuel que le vent révèle sous le ao dài, c'est bien tout son pays martyrisé que Kim Thúy ressuscite dans ce livre d'une centaine de pages. Grâce à une rare économie de moyens et un lyrisme maîtrisé, le lecteur l'accompagne vers son pays natal, devenu, par la magie de l'écriture, un écoulement de larmes en même temps qu' une berceuse.

 

 

Lundi 12 avril 2010

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 13:48

                                                                                   

                                                         P1010450

                                                                   Haie d'aubépines à Erdeven, le 09 avril 2010

 

C'est le jardin d'enfance, la maison des mouettes,

On entend le printemps dans les trilles d'oiseaux,

Sur l'herbe haute et drue poussent les pâquerettes

Et les bourdons ronronnent à l'entour des sureaux.

 

Le buisson d'aubépines éclate en avalanches

Et partout sur les tiges éclosent les bourgeons ;

Les trois saules légers agitent au vent leurs branches,

Le jardin bruit et chante autour de la maison.

 

Sous le pas de la porte, les fourmis se promènent,

Un gros lézard joueur s'est caché dans le thym,

Les chevaux des voisins passent en file indienne,

Derrière la haie vive, on surprend leur chanfrein.

 

On va en bicyclette, on roule vers la plage,

Le sable coule doux entre nos pieds tout chauds ;

La mer est plate et bleue comme sur les images,

Les algues chevelues se décoiffent dans l'eau.

 

On s'allonge au soleil, les yeux se perdent au ciel

Très bleu et très profond ; seul un petit nuage

Se promène audacieux, on dirait qu'il appelle

La mouette rieuse et lui dit d'être sage.

 

On marche au bord des vagues : coquillages, galets,

Ecume abandonnée dessinent un collier blanc ;

La mer à nos chevilles serre comme un lacet,

Froide encore de l'hiver qui salue le printemps.

 

P1010445 

La Roche sèche, Erdeven, le 09 avril 2010

 

 

 

Samedi 10 avril 2010

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6 avril 2010 2 06 /04 /avril /2010 12:05

  Mars 2010, Voyage à l'île Maurice

 

 

 

P1010165

  Coucher de soleil sur la Pointe aux Piments

 

Les houles, en roulant les images des cieux,

Mêlaient d'une façon solennelle et mystique

Les tout-puissants accords de leur riche musique

Aux couleurs du couchant réflété par mes yeux.

"La vie antérieure"

 

 

île maurice 154

  Arum dans le jardin de Pamplemousses

 

Une île paresseuse où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux;

Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,

Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne.

"Parfum exotique"

 

 

P1000493

  Etal de fruits dans le village de Pointe aux Piments

 

Comme un navire qui s'éveille

Au vent du matin,

Mon âme rêveuse appareille

Pour un ciel lointain.

"Le serpent qui danse"

 

 

P1000597

  Cap Malheureux, dans le Nord de l'ïle Maurice

 

Des meubles luisants,

Polis par les ans,

Décoreraient nore chambre;

Les plus rares fleurs

Mêlant leurs odeurs

Aux vagues senteurs de l'ambre,

Les riches plafonds,

La splendeur orientale,

Tout y parlerait

A l'âme en secret

Sa douce langue natale.

"L'invitation au voyage"

 

 

P1000691

  Maison Eurêka à Moka

 

Cependant c'était la terre, la terre avec ses bruits, ses passions, ses commodités, ses fêtes; c'était une terre riche et magnifique, pleine de promesses, qui nous envoyait un mystérieux parfum de rose et de musc, et d'où les musiques de la vie nous arrivaient en un amoureux murmure.

"Déjà"

 

 

île maurice 007

  A la nuit tombante, Pointe aux Piments

 

Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin !

"Le voyage"

 

P1000548

  Un lotus dans le bassin des lotus, au jardin de Pamplemousses

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5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 18:46

 

Baudelaire jeune

Portrait de Baudelaire par Emile Deroy

 

 Lorsque le général Jacques Aupick, beau-père détesté du jeune Charles Baudelaire, (la mère de celui-ci s’était remariée en 1828 après la mort de son père François Baudelaire), prend la décision d’un voyage aux Indes afin de le soustraire aux influences néfastes de la vie parisienne, il ignore que ce voyage, qui s'arrêtera aux Mascareignes, va influencer toute l’œuvre du poète. Le général voit déjà son beau-fils diplomate alors que celui-ci ne rêve que poésie !

Inscrit à la faculté de droit, il fréquente une pension au 11, rue de l’Estrapade et entretient une liaison avec une prostituée juive, Sarah dite la Louchette. Il lui dédiera un de ses premiers poèmes à une fille perdue. On voit beaucoup le jeune dandy dans les cafés de la Rive gauche où il rencontre la bohème du Quartier latin. Un conseil de famille est réuni et on autorise un emprunt de cinq mille francs afin de couvrir les frais d’un voyage vers Calcutta.

C’est donc le 1er septembre 1841 que le navire français, Paquebot des Mers du Sud, commandé par le capitaine Saliz, jette l’ancre en rade de Port-Louis. La cause de cette escale est due à de nombreuses avaries et un mât brisé, dégâts provoqués par une terrible tempête de cinq jours et de cinq nuits, au large du cap de Bonne Espérance.

Le poète Charles Baudelaire, qui a embarqué à Bordeaux, le 9 juin 1841, met alors pied à terre à Maurice. Il vient d’avoir vingt ans et se retrouve ainsi dans cette île contre son gré. A bord du Paquebot des Mers du Sud, l’isolement du poète, abandonné à une mélancolie rêveuse, et claustré dans sa cabine, a été total. Dans « Un hémisphère dans une chevelure », il écrit : « Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan dans la chambre d’un beau navire […] »

Le poème « L’Albatros », en décrivant les jeux de l’équipage désoeuvré  avec un albatros, nous propose un aperçu de ce que fut ce long voyage : « Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers. »

L’on sait que l’amour de la mer occupe dans la poétique de Baudelaire une place privilégiée, dont il a donné l’explication dans Mon Cœur mis à nu (LVI) : « Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable ?- Parce que la mer offre à la fois l’idée de l’immensité et du mouvement… » On citera bien évidemment le poème, « L’Homme et la mer », présent dans toutes les mémoires  (« Homme libre, toujours tu chériras la mer ») et le vers de « Moesta et errabunda » : « La mer, la vaste mer console nos labeurs ». L'étendue liquide cristallise encore l’oscillation caractéristique de l’œuvre baudelairienne. Si l’océan représente « les agonies et les extases de toutes les âmes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront  », (« Déjà », in Petits poèmes en prose), il est aussi objet de haine car l’esprit du poète se retrouve dans ses « bonds » et ses « tumultes » :

« […] ce rire amer-

De l’homme vaincu, plein de sanglots et d’insultes,-

Je l’entends dans le rire énorme de la mer. »

écrira-t-il dans « Obsession ».

 « Déjà » (Petits Poèmes en prose) donne une idée de l’état d’esprit du poète pendant cette longue traversée : « Cent fois déjà le soleil avait jailli, radieux ou attristé, de cette cuve immense de la mer dont les bords ne se laissent qu’à peine apercevoir ; cent fois il s’était replongé, étincelant ou morose, dans un immense bain du soir. Depuis nombre de jours, nous pouvions contempler l’autre côté du firmament et déchiffrer l’alphabet céleste des antipodes. Et chacun des passagers gémissait et grognait. On eût dit que l’approche de la terre exaspérait leur souffrance. «  Quand donc », disaient-ils, « cesserons-nous de dormir un sommeil secoué par la lame, troublé par un vent qui ronfle plus haut que nous ? Quand pourrons-nous manger de la viande qui ne soit pas salée comme l’élément infâme qui nous porte ? Quand pourrons-nous digérer dans un fauteuil immobile ? »

A l’arrivée à Maurice, après trois mois de voyage sans escale, la terre du « parfum exotique » s’offrira au voyageur dans toute sa luxuriance et sa beauté : « […] C’était une terre magnifique, éblouissante. Il semblait que les musiques de la vie s’en détachaient en un vague murmure, et que de ses côtes, riches en verdure de toutes sortes, s’exhalait, jusqu’à plusieurs lieues, une délicieuse odeur de fleurs et de fruits. »

 

 

isle de france

 

L’escale va durer dix-neuf jours. Selon une poétesse mauricienne, Solange Rosenmark (« Le voyage de Baudelaire à l’île Maurice », La Revue de France, le 15 décembre 1921), Baudelaire aurait alors rencontré M. Autard de Bragard au cours d’une promenade aux Pamplemousses. Né à l’île Maurice le 1er décembre 1808, Gustave-Adolphe Autard de Bragard exerce d’abord comme avocat puis magistrat dans cette île. Il possède un domaine sucrier à Pamplemousses, qu’il quitte en 1840, avant de s’établir à Cressonville. En 1834, il avait épousé Louise-Marie-Antoinette-Adèle-Emmeline de Carcénac, née en 1817 à Port-Louis. (En 1869, après l’inauguration du canal de Suez, Ferdinand de Lesseps épousera à Ismaïlia leur fille Louise-Hélène (1848-1909) qui lui donnera douze enfants.)

Charles Baudelaire sera leur hôte du 1er au 18 septembre 1841 dans leur propriété de Cressonville (aujourd’hui disparue) et sûrement aussi dans leur demeure de Port-Louis, au 8 de la rue des Tribunaux, aujourd’hui rue Guibert. M. Autard de Bragard possédant une propriété à Rouge Terre, il est possible que le poète ait visité cette région dans le Nord de l’île, proche de Pamplemousses.

Ayant peut-être déjà découvert que le savoir qu’on tire du voyage est « amer », (« Le Voyage »), Baudelaire prend la décision de renoncer à ce périple aux Indes. Il débarque à l’île Bourbon le 19 septembre 1841 pour une dernière escale de quarante-cinq jours, avant le voyage de retour vers la France, qu’il atteindra le 15 février 1842. Le 14 octobre, le commandant du navire, l’Alcide avait d’ailleurs écrit au général Aupick pour lui indiquer la volonté du jeune homme d’interrompre son voyage.

C’est de l’île Bourbon, devenue La Réunion, que le 20 octobre le voyageur écrit au riche planteur, qui fut son hôte, en lui adressant le célèbre poème, « A une dame créole », destiné à son épouse. Numéroté LXI dans le recueil, Les Fleurs du mal (1857), il en est vraisemblablement le plus ancien texte.

« Mon bon Monsieur Autard,

Vous m’avez demandé quelques vers à Maurice pour votre femme, et je ne vous ai pas oublié. Comme il est bon, décent, et convenable, que des vers, adressés à une dame par un jeune homme passent par les mains de son mari avant d’arriver à elle, c’est à vous que je les envoie, afin que vous ne les montriez que si cela vous plaît.

Depuis que je vous ai quitté, j’ai souvent pensé à vous et à vos excellents amis. Je n’oublierai pas certes les bonnes matinées que vous m’avez données, vous, Madame Autard et M. B.

Si je n’aimais et si je ne regrettais pas tant Paris, je resterais le plus longtemps possible auprès de vous, et je vous forcerais à m’aimer et à me trouver un peu moins baroque que je n’en ai l’air.

Il est peu probable que je retourne à Maurice, à moins que le navire sur lequel je pars à Bordeaux (l’Alcide) n’y aille chercher des passagers.

Voici mon sonnet :

 

Au pays parfumé que le soleil caresse,

J’ai connu, sous un dais d’arbres tout empourprés

Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse,

Une dame créole aux charmes ignorés.

 

Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse

A dans le cou des airs noblement maniérés ;

Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,

Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

 

Si vous alliez, madame, au vrai pays de gloire,

Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,

Belle digne d’orner les antiques manoirs,

 

Vous feriez, à l’abri des ombreuses retraites,

Germer mille sonnets dans le cœur des poètes,

Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

 

Donc, je vais vous attendre en France.

Mes compliments bien respectueux à Madame Autard. »

 

Mme Autard de Bragard

                 Portrait de Madame Autard de Bragard

 

Baudelaire gardera une copie de ce poème qu’il insérera seize ans plus tard dans Les Fleurs du mal. Notons qu'au XIX° siècle, le terme « créole » désigne les Blancs, nés dans les îles, et qu’on appelle de nos jours « franco-mauriciens, les créoles représentant désormais les Noirs. Au moment de la rédaction du sonnet, l’esclavage, s’il n’est pas aboli à Bourbon, l’est à Maurice depuis 1834.

Le poème est de facture très classique mais il trouve son originalité dans le rapprochement entre le thème exotique (qui sera essentiel dans la poésie à venir) et le motif galant inspiré de la poésie du XVI° siècle. On fera remarquer que, dans une première version, le poète faisait mention d’ « un retrait de tamarins ambrés », devenu par la suite «un dais d’arbres tout empourprés », preuve, s’il en était besoin, que le poète a connu Tamarin.

C’est ainsi qu’en octobre 2001, la Société d’Histoire de Maurice, dévoilait une stèle à Cressonville, entre Mare-aux-Songes et la route de Tamarin, qui témoigne du séjour du poète dans la région. On peut y lire le texte suivant : « En ces lieux séjourna Charles Baudelaire, vécut la Dame créole et naquit Mme de Lesseps. » Emmanuel Richon regrette cependant que cette stèle soit perdue en plein milieu d’un champ de canne à sucre où les passants ne s’aventurent guère.  Et que dire de l’unique « allée Charles Beaudelaire » (sic) au Jardin botanique de Curepipe ou du seul Centre Culturel Charles Baudelaire, bien faibles traces du passage du grand poète français à Maurice ? Pourquoi n’a-t-on apposé aucune plaque commémorative à Port-Louis sur l’ancienne demeure des Bragard, où l’on sait avec certitude que le poète y fut ?.

Dans ce poème, toujours cité quand on parle de Baudelaire et de Maurice, en l’honneur d’une « créole » blanche, le dernier vers, en faisant allusion à l’esclavage,  préfigure un thème, que Baudelaire développera par la suite. En 2007, lors du 150e anniversaire de la publication des Fleurs du mal,  Emmanuel Richon, avait donné une conférence qui abordait la thématique des pieds nus, "marqueurs identitaires de l’esclavage". Il y précisait que si l’ouvrage avait été interdit pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, il l’avait été aussi pour des raisons racistes. Il avait encore souligné le mépris dans lequel fut longtemps tenue la compagne du poète, Jeanne Duval. Selon lui, l’engagement de Baudelaire n’est pas dissociable de sa vie et a favorisé son exclusion. Ne dit-il pas : « Baudelaire voit dans la marginalité une rédemption. D’une certaine façon, il a choisi ce camp des gens déchus» ?

 

portrait jeanne duval Manet

                          Jeanne Duval, Edouard Manet

 

Le conférencier insistait de plus sur le fait que Baudelaire a été le premier à chanter la femme noire à Paris. Le souvenir d’une esclave se profile dans « A une Malabaraise » :

[…] Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.

Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître,

Ta tâche est d’allumer le pipe de ton maître,

De pourvoir les flacons d’eaux fraîches et d’odeurs,

De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,

Et, dès que le matin fait chanter les platanes,

D’acheter au bazar ananas et bananes. […]

« La Belle Dorothée » (XXV) des Petits poèmes en prose reprend cette thématique de l’esclavage. Solange Rosenmark, dans l’article déjà cité ci-dessus, souligne que ce personnage semble appartenir à un souvenir personnel du poète : « C’était une Malabaraise, fille d’une Indienne de Bénarès… Elle était la sœur de lait de Mme Autard de Bragard, et de quatre mois son aînée… et naguère encore les vieilles dames de l’île Maurice se souvenaient d’elle. » Ce souvenir apparaîtra à plusieurs reprises dans l’œuvre du poète. L’affranchie Dorothée, « forte et fière comme le soleil », et dont « le poids de  [l'] énorme chevelure presque bleue tire en arrière sa tête délicate », demande à un jeune officier de lui décrire le bal de l’Opéra et cherche à savoir si on peut y aller pieds-nus. Mais, surtout, le poète précise qu’elle serait « parfaitement heureuse » si elle n’était dans l’obligation de racheter sa petite sœur de onze ans, « déjà mûre et si belle » !

Contredisant Sartre qui n’a vu dans le destin de Baudelaire qu’ « un échec patent, l’absence totale de prise de position », Emmanuel Richon s’attache à montrer au contraire combien « la question de l’esclavage se trouve en filigrane dans ses pages littéraires […] conçues avant l’abolition » en France. Quant à la liaison avec la « mulâtresse » Jeanne Duval, elle témoigne, si besoin en était de son empathie avec les femmes de condition servile que leur beauté magnifie.

Les souvenirs tropicaux du voyage à Maurice - soleil, paresse, « loisir embaumé », chevelure, mer, beauté féminine - trouveront une valeur méliorative lorsqu’ils serviront à nourrir le thème de l’évasion, loin de « l’ici » insupportable. Selon Emmanuel Richon, outre cette compassion pour les humbles née peut-être à l'île Maurice, certains aspects gagneraient encore à être étudiés, l’influence de l’hindouisme notamment, la métempsycose étant récurrente dans l’œuvre (« La Vie antérieure »), tout comme les nombreuses images de la culture indienne. Et il n’apparaît pas exagéré de dire que les souvenirs de l’île de France seront le creuset de toute l’œuvre du poète. Enfin, il est remarquable que les souvenirs jumelés de la « Dame créole », octobre 1841 (Les Fleurs du mal), et de la « Malabaraise », juin 1863 (Les Epaves), images d’un voyage sur « une terre riche et magnifique » au « mystérieux parfum de rose et de musc », se retrouvent, par-delà plus de vingt années, à l’origine et au terme de l’œuvre baudelairienne.

 

  duval jeanne par baudelaire 1850

                      Jeanne Duval par Baudelaire, 1850

 

Sources :

Les Fleurs du mal et autres poèmes, Charles Baudelaire, Garnier Flammarion, 1964.

Petits Poèmes en prose (Le spleen de Paris), Charles Baudelaire, Classiques  Garnier, 1962.

« Le voyage de Charles Baudelaire aux Mascareignes, Emmanuel Richon », Septembre 2004, http://www.potomitan.info/moris/baudelaire/baudelaire3.php

« Baudelaire à Maurice, 150 ans des Fleurs du mal », Septembre 2007, http://www.potomitan.info/moris/baudelaire/baudelaire2.php

Autard de Bragard, (Gustave-Adolphe) http://www.charlesfourier.fr/article.php3?id_article=513

« A une dame créole », http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%80_une_dame_cr%C3%A9ole

« Lettre à Monsieur Autard de Bragard, écrit le 20 octobre à l’Ile de Bourbon », http://baudelaire.litteratura.com/?rub=vie&srub=cor&id=23&s=1

 

 

  Lundi 01 avril 2010

 

 

 

 

 

 

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1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 16:54

 

COURBET un enterrement à ornans 1851

                                                                             Un enterrement à Ornans, Courbet, 1851

 

Sur les bords de l’Issa est une œuvre autobiographique du grand poète polonais, Czeslaw  Milosz. Il y raconte l’enfance du jeune Thomas Dilbin dans la Lituanie du début du XX° siècle. A cette époque, les bords de l’Issa, une rivière noire, sont encore une terre en proie à la superstition et à la sorcellerie.

C’est ainsi que le narrateur y raconte la tragique histoire d’une jeune femme âgée de vingt-cinq ans, Magdalena, la gouvernante de la cure du village de Ginè, qui devient la maîtresse de l’abbé Peïskswa, après la rupture d’avec son fiancé. Leur relation amoureuse dure « une demi-année environ » : « […] pour ce qu’elle avait souffert, elle trouvait une récompense, et si même il fallait souffrir pendant des siècles, cela en valait la peine. » Quand l’abbé, conscient du scandale, l’envoie « chez un curé d’une région lointaine », l’amante rejetée finit par s’empoisonner avec de la mort-aux-rats, retournant ainsi à « la sombre nuit qu’elle avait connue avant le temps de sa félicité ».

Le curé « de là-bas » ne voulant pas l’ensevelir », c’est son cadavre qui revient à Ginè sur un char attelé de deux chevaux. La dernière promenade de Magdalena sur terre se fait dans une nature impassible et belle. De petits nuages survolent les chevaux qui vont bon train ; dans les regains, des hommes aiguisent leur faux. Elle traverse des genévriers, de petits bois de pins, dominant trois lacs « comme un collier de pierres claires ». Dans la rue du village, elle regarde les feuilles du vieil érable, traverse le marais par la digue tandis que « le concert des grives se répandait  dans le soir ». Le narrateur se demande alors : « […] qui donc regarde de là-haut ? Et voit-il cette unique petite créature qui a su arrêter toute seule le mouvement de son cœur, la circulation de son sang et, par sa propre volonté, se transformer en une chose inerte ? »

Le matin, à travers collines et chênaies, elle descend vers la vallée de l’Issa où « sur les paillettes de l’eau, parmi les osiers, l’abbé Peïkswa lit son bréviaire ». On est en été, temps où un corps se corrompt vite, mais le prêtre tarde à l’enterrer, « comme s’il ne voulait pas la rendre à la terre ». Il l’ensevelira pourtant à l’orée du cimetière, le jour de Notre-Dame des Plantes.

Et je ne peux m’empêcher de citer en entier le très beau, mais bref sermon, qu’il prononce à l’intention de celle qu’il a aimée. Il y décrit « comment Celle qui n’a connu aucune souillure pénètre dans le ciel, non pas avec son âme seule, mais avec tout son être, telle qu’elle avait marché parmi les hommes. Ses pieds sont d’abord à peine au-dessus de l’herbe et, sans qu’ils fassent un mouvement, elle s’élève lentement, toujours plus haut, la brise joue dans sa longue robe- on les portait ainsi en Judée-, jusqu’au moment où elle n’est plus qu’un petit point parmi les nuages ; et ce qui nous sera accordé, à nous pécheurs, si nous le méritons, dans la vallée de Josaphat, elle l’a déjà obtenu : avec ses sens terrestres, doté d’une jeunesse éternelle, elle contemple la face du Tout-Puissant. » Admirable assomption de celle que le prêtre aima et qu’il absout du péché de la chair, auquel il a lui-même participé. Peu de temps après il disparaît à tout jamais.

Mais l’histoire de la pécheresse Magdalena n’est pas terminée ! Après sa disparition, des événements inexplicables ont lieu, qui plongent le village dans la plus extrême inquiétude. Des coups résonnent régulièrement par trois fois chez le nouveau prêtre, l’abbé Monkiewicz, et les paroissiens montent la garde dans sa cuisine. Il apparaît à tous que l’âme de Magdalena ne veut plus quitter les lieux où elle fut heureuse. Elle allume un feu invisible qui crépite dans l’âtre ; elle fait frire des omelettes sur un fourneau froid ; toute la cure, jusqu’à la chambre à coucher, résonne des bruits familiers du ménage. Quant à l’eau bénite du goupillon, elle demeure inefficace. Balthazar  voit même la morte descendre nue vers l’Issa, chevauchant un cheval blanc. Si la grand-mère Misia, férue de sorcellerie, s’amuse de ces événements, Satybelka, quant à lui, s'effraie de l'apparition d'un monstre tatare à trois têtes. Les exorcismes demeurent sans résultat et le comble est atteint quand Magdalena s’en prend à l’abbé Monkiewiecz en lui déchirant sa chemise de nuit, provoquant ainsi un érésipèle. Après avoir fait appel à une guérisseuse, le prêtre se résout à accepter un rituel barbare afin d' être débarrassé pour toujours de l’âme de Magdalena.

En pleine nuit, un groupe de villageois « graves et sûrs », armés de bêches tranchantes, se dirigent vers le cimetière. Parvenus près de la tombe de Magdalena, ils déterrent la croix et la mettent de côté « avec soin ». Ils rasent le tertre de la tombe et se mettent au travail, « hâtivement, parce que c’est quand même terrible ». Ils creusent, parviennent aux planches du cercueil :  heureusement, ils ont bu de l’eau-de-vie pour se donner du cœur à l’ouvrage ! Ils découvrent un corps qui n’est pas corrompu, tel celui d’un saint ou d’un vampire ; il n’est pas non plus couché sur le dos, « mais la face vers le bas, ce qui est un signe aussi ».

Devant ces preuves, ils hésitent d'autant moins à accomplir leur horrible besogne. Et voici ce qu’ils font : ils décapitent le cadavre de Magdalena, ils appuient sur sa poitrine un pieu de tremble, qui se fiche dans le cercueil, et placent la tête de la défunte contre la plante de ses pieds, pour enfin remettre le couvercle et recouvrir le tout de terre. « Transpercée comme un papillon par son épingle, les pieds, dans les souliers que l’abbé Peïkswa lui avait achetés, touchant son propre crâne, elle devait admettre dès maintenant qu’elle allait se dissoudre, comme tout le monde, dans les sucs de la terre. »

Les troubles de la cure cessèrent mais c’est dans les rêves du jeune Thomas Dilbin que Magdalena trouvera son éternité, qui est aussi celle accordée par la grâce de l’écriture.

 

En lisant la terrible histoire de Magdalena, admirablement racontée par Milosz, je n’ai pu m’empêcher de penser aux nonnes, dites les diablesses de Loudun, qui, dans la France de 1634,  furent amoureuses à la folie d’Urbain Grandier, abbé du couvent des Ursulines. Dans le chaos des hurlements, des calomnies, des blasphèmes, des jalousies et des exorcismes, le prêtre sera arrêté et torturé de la manière la plus abominable. Il mourra brûlé vif sur le bûcher, sans avoir rien avouer.

Aux silhouettes de l’abbé lituanien et de Magdalena, irrésistiblement, je superpose aussi le visage grave de Jean-Paul Belmondo et les grands yeux interrogateurs d’Emmanuelle Riva dans le film de Jean-Pierre Melville, Léon Morin prêtre, adapté du roman de Béatrice Beck.

Et j’entends la question de la  femme amoureuse au jeune prêtre : « Si vous n’étiez pas prêtre, me prendriez-vous pour femme ? »

 

 

 

Léon Morin prêtre

 

                                                                              Emmanuelle Riva et Jean-Paul Belmondo

                                                                                  dans Léon Morin prêtre de Melville

 

 

 

Pour Les Mots de Tête de Brunô, n° 26

Thème : un enterrement invraisemblable

Jeudi 01 avril 2010

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1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 11:01

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Quand j’étais enfant, au bout d’un jardin ]

Je trouvais un jour un bouton de rose ]

La fragile fleur était presque éclose ]

Je le recueillis d’une pieuse main. ]

 

Depuis ce jour-là, comme une relique ]

Par des soins jaloux je l’ai conservé- ]

Sur mon cœur naïf  je l’ai reposé,

- Mon cœur de quinze ans- comme un viatique. 

 

Sous les purs rayons des premiers beaux jours ]

Le petit bouton grandit à merveille

Il est devenu une fleur vermeille-

-Une fleur vermeille au teint de velours.

 

  P1000349

 

 

 

Quand je suis entré sur la mer du monde ]

J’ai cru que le vent l’aurait [emporté] agité ] 

L’aurait même un jour peut-être emporté ]

Le vent qui gémit- l’océan qui gronde. ]

 

Mais bien près de moi, plus d’un a péri ] 

Mes bras ont tremblé sous  les flots  en rage ]

Ma petite fleur a bravé l’orage

Son teint délicat ne s’est pas flétri

 

    

Elle est toujours là, là sur ma poitrine

Frêle talisman d’amour et de paix

Fraîche comme au jour où je la trouvais

Au bord du jardin, près de la colline

 

Lorsque le fardeau me semble trop lourd

Que mon cœur brisé d’une angoisse amère

Ne voit près de lui que doute et misère

Lorsque je suis las- en mes mauvais jours-

 

Je penche mon front sur sa pâle (fraîche ?) rose

Mon regard se grise à son coloris

Son parfum discret m’embaume l’esprit

Je me sens bientôt l’âme moins morose

 

Et d’un pas plus fort je suis le chemin.

Ô petite fleur, charmante et légère

Fleur de poésie, éclose naguère

Quand j’étais enfant, au bord d’un jardin

 

                                                M. Torris

 

Dans le carnet de poésie de ma grand-mère, non datée, mais située entre des textes des années 1915 et 1917,  se trouve cette suite de neuf quatrains en décasyllabes de rimes suivies. Je la restitue avec sa ponctuation d’origine et son « repentir » dans le quatrième quatrain. J’ai eu du mal à déchiffrer l’adjectif du premier vers de l’avant-dernier quatrain (« fraîche » ou « pâle » ?).

Ce poème a été recopié d’une petite écriture ronde, dont la plume noire bave un peu, par le beau-frère de ma grand-mère, Maurice Torris, le mari de sa sœur Ghislaine. Quand nous allions goûter chez cette jolie tante aux grands yeux noirs, elle nous servait des tartes à la rhubarbe, dont le souvenir violâtre et sirupeux est encore présent dans ma mémoire. Son mari et elle habitaient tous deux dans une belle maison de la petite ville de Gravelines, célèbre pour ses remparts édifiés par Vauban.

Le poète utilise ici le thème classique de la rose, renouvelé pourtant, dans la mesure où l'auteur conserve la fleur comme une "relique" et un  "viatique". Quant à ma grand-mère, elle a, elle aussi, conservé entre les feuillets de son carnet de poésie une petite branche de mimosa, souvenir sans doute d'un instant heureux.

Si ce texte, qui file la métaphore, devenue un cliché, de l’océan du monde,  peut apparaître désuet par bien des aspects, il m’émeut pourtant par la personnalité de son auteur. En effet, cet oncle, que je n’ai guère connu mais dont je me souviens très bien, n’avait pu réaliser son rêve secret : être officier de marine. On m’a raconté qu’il passait des heures avec des jumelles à scruter les allées et venues des bateaux sur la Mer du Nord. L’image de l’océan, sous sa plume, me semble révélatrice de cette aspiration inaboutie.

Ce poème me touche enfin parce qu’au plus fort de la guerre, un beau-frère attentif et affectueux offre à sa belle-sœur, dont le mari est au front, un poème plein d’espérance, un bel hommage à la poésie, seule capable de redonner le goût de vivre.

 

                                                                                                  P1000384      

                                                                            Branche de mimosa séchée entre les feuillets

                                                                            du carnet de poésie de ma grand-mère

 

Jeudi 1er avril 2010

 

Pour le Jeudi en Poésie de Brunô

 

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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 18:00

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Le logis que j’habite est toujours [abrité ;

Je le trouve parfois un peu grave [en été,

Car il est entouré d’un bois de [pins austère

Qui fait au gai soleil un voile de [mystère.

Quand tout est dépouillé, le [logis toujours vert

Prend sa revanche alors : notre [été, c’est l’hiver.

 

Tous ces sapins, si noirs dans nos jardins si roses,

Alors que tout riait, nous les trouvions moroses ;

Et voici maintenant que ces êtres à part,

Contre le froid nous font de leurs corps un rempart.

Près de nous l’épaisseur de leur sombre verdure

Est comme une amitié sévère, mais qui dure.

 

Je ne les aimais pas pourtant : je les ai vus

Dans les mois éclatants si sombrement vêtus,

Impassibles parmi cette gaieté des choses.

Quand ces splendeurs s’en vont en des apothéoses,

Quand l’automne est venu sur la terre allumer

Un feu brillant qui dore avant de consumer,

 

Quand la couleur s’exhale en de plus chaudes gammes,

Je les ai vus rester si froids parmi ces flammes,

Indifférents encore au seuil du lendemain

Que j’ai dit : ces géants n’ont pas un cœur humain.

 

La neige vint et, seule, elle a vieilli ces arbres,

A glacé leur jeunesse en des froideurs de marbre.

Aux autres, sa blancheur est un charmant décor,

Mais, sur les hauts sapins touffus, elle a pris corps,

Elle éteint leur couleur, elle agrandit leur masse,

Il me semble que tout le froid sur eux s’amasse.

Mais voici qu’un rayon de soleil ce matin

S’est joué sur le bois neigeux ; et lui, hautain,

Lui, si farouche et fier, est vaincu par ces armes,

Et j’entends le grand bois de pins qui fond en larmes.

 

                                         Comtesse de Galard Bearn

 

Dans le carnet de poésie de ma grand-mère, se trouve ce poème, non daté, en alexandrins, composé de trois sizains, un quatrain et un dizain, en rimes suivies. Je ne sais s’il a été copié à l’encre noire par son auteur elle-même, lors d’une rencontre avec mon aïeule. Toujours est-il qu’il semble que ma grand-mère ait rajouté au-dessous au crayon de bois le nom de celle-ci : la comtesse de Galard Béarn.

Le poème, très anthropomorphique, est la description d’un bois de pins austère et froid qui borde la demeure de la comtesse. Celle-ci, qui n’aimait pas ces arbres, s’est mise à apprécier leur amitié fidèle et leur protection. Soudain, par un matin de neige, alors que le soleil les frappe de ses rayons, elle entend le bois de pins, morose et grave, fondre en larmes.

Si le poème peut sembler convenu par certains aspects, il n’en demeure pas moins qu’il révèle une plume sensible et attentive aux spectacles de la nature. La dernière strophe est teintée de fantastique avec la présence de la neige qui vieillit les pins, les durcit comme le marbre, augmente leur taille et cristallise le froid sur eux. Et l’on pense au premier vers du sonnet « Obsession » de Baudelaire :

« Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales… »


Ce poème m’a donné l’occasion de découvrir Martine-Marie-Pol de Béhague, comtesse de Galard de Béarn, née en 1869 et morte à Paris, le 26 janvier 1939.  Mécène et grande collectionneuse, elle taquina aussi la plume.

Fille cadette du comte Octave de Béhague et de la comtesse, née Laure de Haber, elle-même fille d’un banquier berlinois, elle épousera à Paris, le 10 février 1890, René-Marie-Hector de Galard de Brassac de Béarn, lieutenant de cavalerie. Elle lui apportera en dot 3 5000 000 francs-or. Rapidement séparés, ils ne divorceront qu’en 1920.

Grande voyageuse, la comtesse sillonne les mers sur son yacht vers l'Egypte ou la Chine. Elle y fut même reçue par l'impératrice de la Cité interdite, Tseu-Hi. Elle est par ailleurs sans cesse à la recherche de pièces rares, des manuscrits anciens aux objets extrême-orientaux en passant par des antiques et des porcelaines de Saxe. Elle rassemble aussi des toiles de Watteau, Fragonard, Tiepolo, Guardi et même un Titien, constituant ainsi une fabuleuse collection.

Devenue propriétaire de l’hôtel particulier de ses parents, au 123 de la  rue Saint-Dominique dans le VII°, elle le fait reconstruire à partir de 1893 par l’architecte Walter-André Destailleur. Il édifie un véritable palais, surnommé la « Byzance du Septième » par Robert de Montesquiou. L’écrivain Henri de Régnier écrivit que cet hôtel était « un des plus beaux palais de notre ville ». Il deviendra l’ambassade de Roumanie, l’année de la mort de la comtesse de Galard de Béarn. Celle-ci contribua de plus à la restauration de l'hôtel de Sully.

Ambassade de Roumanie hôtel de béhague

En 1902, les travaux comportent la création de la façade sur jardin, ornée de colonnes ioniques jumelées, et en 1904, la construction de la façade d’entrée sur rue. Le décor de la Salle du Chevalier, éclairée par une lumière zénithale, est un chef-d’œuvre de Jean Dampt (désormais au Musée d’Orsay). Ce dernier exécutera également une figure en haut-relief du Temps emportant l’Amour qui fut présentée au salon de 1898. Cette œuvre décore le grand escalier de marbre polychrome, qui est inspiré de l’escalier de la Reine à Versailles.

hôtel de behague

La Salle de Concert, conçue en 1898 par l’architecte Gustave-Adolphe Gerhardt dans le style byzantin, est le plus grand théâtre privé de Paris et bénéficie d’une décoration d’une richesse exceptionnelle. « Un beau lieu dont on ne sait s’il est théâtre ou église », se demandera Robert de Montesquiou.


hôtel de béhague salle de concert

Dans ce lieu raffiné, la comtesse de Galard de Béarn accueillait le Tout-Paris des arts et des lettres. Coiffée parfois d’une perruque verte, elle recevait, étendue sur un sofa recouvert de peaux de bêtes. Ses hôtes sont des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des écrivains dont notamment les symbolistes : elle soutiendra Verlaine et, égérie de Paul Valéry, fera de ce dernier son bibliothécaire particulier. Helleu, Pascal Dagnan-Bouveret, Carlos Schwabe, Jean Dampt, Ferdinand Bac se pressaient dans ses salons. Dans son hôtel particulier, on jouera Wagner, Carmen de Bizet, Fauré y dirigera son Requiem et Isadora Duncan y dansera.

Dans la Bibliothèque de l’Institut de France, on peut consulter la correspondance de cette femme cultivée et éclairée, composée de plus d’une centaine de lettres. On y trouve aussi un ouvrage original, intitulé Livre du bord, par les passagers de la dahabieh Hathor, en croisière sur le Nil, et rédigé par les happy few de l'époque. La comtesse de Galard de Béarn s’y trouve en élégante et érudite compagnie : le prince Pierre d’Arenberg, le comte et la comtesse de Ganay,  le comte et la comtesse Paul Le Marois et Gustave Schlumberger, historien politique et célèbre numismate.
 

Robert de Montesquiou
Le comte Robert de Montesquiou, Giovanni Boldini

Martine-Marie de Galard de Béarn possédait aussi le  château de Fleury-en-Bière (XII°-XVIII° siècles), en Seine-et-Marne, qu'elle contribua à sauver entre 1910 et 1939.

Fleury en bière seine et marne

Elle fit encore construire La Polynésie, propriété sur la presqu’île de Giens, selon les plans de l'architecte René Darde. A Hyères, elle fréquente les Noailles et reçoit Paul Valéry. Le jardin de cette villa est exemplaire de la vogue des "jardins méditerranéens" après 1925. Il est ainsi organisé autour de terrasses, patios et pergolas, à partir d'axes constitués par des allées et des escaliers. Un escalier descend vers un bassin circulaire puis vers la mer. Il est bordé de plantations à la floraison estivale, caractérisant le passage de la villégiature d'hiver à celle d'été.

La Polynésie Martine de Béhague

Dans ce domaine, elle fit édifier la maison des Vigneaux, à l’intention du peintre anglais Robert Norton, qui n’y résida qu’un an, puisqu’il mourut en 1939, la même année que sa bienfaitrice. Cette maison fut acquise et rénovée en 1957 par un groupe d’admiratrices américaines, pour être offerte au poète et diplomate Saint-John-Perse. Quittant son exil américain commencé en 1940, l’auteur d’Eloges et d’Anabase résidera aux Vigneaux jusqu’à sa mort en 1975 et il évoquera cette demeure dans sa correspondance.

Par-delà la mort, la comtesse, qui aimait tant la littérature, dut être heureuse que sa demeure fût habitée par celui qui écrivait :

« Et nos poèmes encore s’en iront sur la route des hommes, portant semence et fruit dans la lignée des hommes d’un autre âge. » (Vents, 1964).

Et, n’est-ce pas cet étonnant voyage que le poème de la comtesse, intitulé « Les Pins » (dont je ne saurai jamais s'ils bordaient son "logis" de Fleury-en-Bière ou de La Polynésie), a entrepris à travers le carnet de poésie de ma grand-mère ?

 

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Martine-Marie-Pol_de_B%C3%A9hague

http://www.calames.abes.fr/pub/

http://www.inventaire.culture.gouv.fr/public/mistral/merimee_fr?ACTION=RETROU...

 


Lundi 29 mars 2010 

 

 

 

 

 

 

 

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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 12:53

 Modiano-by-Nicolas-Hidiroglou2

Patrick Modiano par Nicolas Hidiroglou 


La présence de Patrick Modiano à la télévision est toujours un événement que savourent ses afficionados. Mais c’est aussi une épreuve pour le journaliste qui l’interroge, ne sachant jamais si son interlocuteur ira jusqu’au bout de sa réponse et ne se perdra pas dans les méandres d’une pensée en perpétuelle recherche de la chose juste qu’il veut exprimer. Pour Modiano aussi, on imagine que c’est un moment délicat que celui où il doit se faire l’exégète de ses propres mots. Et il y a quelque chose de profondément émouvant à voir ce grand écrivain hésiter, balbutier, s’interrompre, et être comme soulagé lorsque le journaliste formule ce qu’il a tenté de dire.

Il en était ainsi jeudi 11 mars 2010, à La Grande Librairie, le soir où François Busnel recevait Modiano pour son dernier roman L’Horizon. L’écrivain a d’abord reconnu être un grand marcheur mais beaucoup moins que du temps de sa jeunesse. Lorsqu’il marche dans Paris, il vérifie comment « ça a évolué » et comment il a intériorisé ce qu’il a vu entre 17 et 25 ans, pour en faire dans ses œuvres un Paris intemporel.

La Place de l’Etoile, le roman qui marque son entrée en littérature, rend compte d’une Occupation neuve et fantasmatique et elle est le fruit d’un long travail de mémoire. Le paradoxe de l’écriture de Modiano réside dans le fait qu’à travers une syntaxe claire, des phrases courtes et simples, un lexique du flou, est à l’œuvre un travail perpétré de livre en livre. « Je vais oublier », dit l’écrivain, alors « je voudrais cerner le truc ». Selon Marie Desplechin, il y a là une démarche assez proustienne et une constante depuis le premier roman.

Le temps de 1940-1945 est pour lui une obsession, d’autant plus que 1945 est la date de la naissance de l’écrivain. Pour lui, ceux qui sont nés en cette année-là sont le fruit de cette période trouble, qui est leur nuit originelle. Les gens nés après la guerre sont le fruit de rencontres hasardeuses. Ainsi, en 1982, dans De si braves garçons, l’écrivain évoque ces « enfants du hasard et de nulle part ». Les guerres favorisant les rencontres fugaces, les mouvements de prisonniers, de travailleurs, en temps normal, selon lui, ses parents ne se seraient jamais rencontrés. N’est-il pas le fils d’une comédienne flamande, Luisa Colpeyn, et d’un juif d’origine italienne ?

A Busnel remarquant qu’il ne parle pas d’amours mais de rencontres, Modiano répond que ces époques de fièvre sont anormales et que ce genre de rencontre ne résiste pas à la normalité. Dans Un Pedigree, il met en scène des jeunes gens qui n’ont pas eu le temps de se stabiliser et qui n’ont donc pas de colonne vertébrale. La guerre a accentué cette sorte de désordre et ils ont abordé cette époque trouble en étant du sable mouvant. Ils sont comme des fleurs qui n’ont pas eu le temps… (d’éclore).

Lorsque Busnel évoque en un condensé brutal les relations de son père avec la bande de la rue Lauriston, Modiano rétorque que son père ne savait pas qui il était et que tout ça était compliqué pour lui. Etranger dans un Paris étrange, il a continué à vivre comme s’il n’avait pas de loi.

Modiano

En ce qui concerne Lacombe Lucien, le film de Louis Malle, dont il a écrit le scénario, Modiano parle à son propos de gens fracassés. Il décrit le personnage comme un jeune paysan qui survit grâce à son instinct de conservation. Son père est prisonnier en Allemagne, sa mère vit avec un autre homme et de ce désordre initial naît son incertitude. Sans repères, il se laisse entraîner et s’oriente vers le mauvais chemin. Et pourtant, il aurait suffi d’un rien, ajoute Modiano, il aurait suffi que quelqu’un l’aiguille autrement. C’est un enfant perdu au départ, ce qui explique sa dérive. Ce film a choqué à l’époque par l’absence de jugement moral porté sur le personnage. L’explication de l’écrivain apporte donc un éclairage sur sa psychologie.

Cependant, à Busnel qui lui demande si cet anti-héros aurait pu s’appeler Patrick Modiano, l’écrivain répond que tout en essayant de le comprendre, il ne peut s’identifier à lui.

Le journaliste rappelle alors le livre de Rober Paxton sur l’Occupation, qui a fait date. On entend ensuite J. P. Rappeneau, le réalisateur du film Bon voyage, qui a travaillé avec Modiano. Il précise que l’écrivain sait tout sur la période de 1940 et racontait de multiples anecdotes. Quelques cinéastes ont été tentés d’adapter l’univers de Modiano. Patrice Leconte notamment l’a fait pour Villa triste avec un film intitulé Le Parfum d’Yvonne, qui essaie de traduire la sensualité et le parfum vénéneux et troublant de l’œuvre.

Dans une interview, Patrice Leconte fait remarquer que Patrick Modiano est en effet réputé pour être un écrivain inadaptable. S’il existe bien une intrigue sur le plan factuel, le flou domine car il n’y a pas de bases réalistes. L’essentiel réside dans tout ce qui n’est pas dit et dans les émotions souterraines. Si Modiano n’est pas le bon ami des cinéastes, c’est parce qu’il fait vraiment de la littérature et la sienne propre !

On peut comparer cette littérature à celle de Simenon. Les romans de ce dernier paraissent sans problèmes alors qu’ils en posent en fait, et de bien réels, car au fur et à mesure tout s’effrite.

La difficulté d’une adaptation de Modiano se situe dans l’existence de nombreuses allées et venues dans le temps, malaisées à rendre au cinéma. Quant aux blancs, ils sont comme de l’acupuncture, qu’il est n'est pas facile de recréer. Et dans un roman, le lecteur peut continuer sur sa lancée. De plus, il n’y a pas de mot « Fin » dans un roman de Modiano.

Dans le dernier roman de l’auteur, L’Horizon, un homme, Bosmans, part à la recherche d’une femme, Margaret Le Coz, dans le Paris des années 1960. Ce sont deux solitudes qui se sentent traquées. Et Modiano d’expliquer comment naît un roman. Au départ, c’est une image cinématographique, une image précise qui l’atteint : rue du 4 Septembre, une fille qui sort d’un bureau. Après, il ne sait plus comment continuer. Il est alors comme un conducteur qui conduit sans visibilité et chaque jour d’écriture est comme une sorte de rattrapage. Il essaie de trouver quelque chose qui puisse suivre, sans savoir vraiment où il va ; il raccroche comme des wagons. Ca  se fait par segments et c’est, comme dans le travail de joaillerie, ce qu’on appelle le « serti invisible ».

L’écriture est toujours une question de détail. Il suffit parfois de rayer deux phrases et de rajouter quelque chose d’infinitésimal. Ecrire donne l’impression de glisser sur une pente en essayant toujours de se rattraper. Le but à atteindre,  c’est une « matière sombre à saisir ».

Pour l’écrivain, il est fascinant de penser aux quarante ans de sa vie, d’y discerner tous les carrefours, d’y retrouver les rencontres qui ne se sont pas développées. La trame d’une vie est enveloppée de ces choses inachevées, de ces débris possibles qui ne sont jamais advenus. Modiano évoque cette vision assez terrible de ce que peut être une vie : comme si votre vie visible était environnée d’une "matière sombre" virtuelle. « Pourquoi avait-il choisi ce chemin plutôt qu’un autre ? »

L’écrivain dit que son mouvement naturel est de se jeter en avant et de ne pas hésiter. Comme dans un  kaléidoscope, il y a tellement de grains, de jeux (je ?), de solutions. La vie aurait pu être différente. La « matière sombre », ce sont ces virtualités, ces choses enfouies et c’est tout cela qui lui a donné l’impulsion d’écrire.

François Busnel remarque que dans L’Horizon, on trouve quelque chose de nouveau que révèle d’abord le titre. Quant au dernier paragraphe, il ouvre vers l’avenir. Et Modiano de répondre que dans un livre écrit à la 3ème personne, on prend le risque d’être Dieu le Père. Avec une fin ouverte, les personnages peuvent s’échapper du livre comme ils peuvent s’échapper d’un tableau.

Modiano est d’accord avec Busnel pour reconnaître qu’Un Pedigree, qui a remporté un immense succès, a permis l’émergence d’une note nouvelle dans l’œuvre. Cet ouvrage autobiographique ne peut se dissocier de ses romans. Il dit que ce texte, c’est comme quand on appuyait sur une touche sur les panneaux du métro et que l’on voyait apparaître le réseau des correspondances. Tous ses romans sont dans Un Pedigree.

L’Horizon se déroule à Berlin et à Paris. Dans un reportage, Jean-Louis Ezine du Nouvel Observateur, parle de ce Paris disparu que Modiano ressuscite. (Et Modiano, qui croyait bien connaître Ezine, précise qu’il n’a su que trente ans après leur rencontre qui il était vraiment, en lisant son ouvrage Les Taiseux, dans lequel il évoque la recherche du père.)

Selon Ezine, Modiano est l’écrivain des villes, l’arpenteur des paysages urbains, celui qui montre comment le passé passe dans les villes. Celui qui n’a pas oublié par exemple que la rue Delaisement, disparue aujourd’hui, faisait le lien entre Neuilly et Levallois, qui sait que telle bijouterie actuelle était une échoppe de livres en 1951, qui connaît dans le XIV° des maisons d’édition désaffectées, qui sont censées avoir disparu, mais qui conservent encore une certaine activité. Ces dernières librairies sont un rempart, un refuge pour l’auteur. Modiano marche vite dans Paris et il en connaît bien les zones périphériques. Sur certains plans ont été conservés nombre de rues qui n’existent plus, rues fantômes qui sont la porte ouverte à son imagination.
Il rappelle l’anecdote qui est à l’origine de La place de l’Etoile, qui se passe en 1942. Modiano a demandé à quelqu’un : « Indiquez-moi la place de L’Etoile ». L’homme lui a désigné la côté gauche de sa poitrine, indiquant ainsi l’emplacement  de l’étoile jaune que furent contraints de porter les Juifs. La Place de l’Etoile symbolise ainsi l’honneur et le déshonneur.


le paris onirique de modiano

                                                                                       Le Paris onirique de Modiano

Modiano est cet écrivain de la rive droite devenu écrivain de la rive gauche, topographie correspondant à son parcours personnel. Le romancier est le spectateur de la vie des cafés, nombreux dans ses œuvres, lieux de passage où se font les rencontres, où se nouent les intrigues.

François Busnel lit alors une phrase à la page 168, qu’il trouve fantastique. Celle-ci dit qu’une ville, c’est une vie et que la forme d’une ville correspond à la forme d’une vie. Modiano ajoute que la ville de Berlin (ville natale de Margaret le Coz l'héroïne) l’a frappé parce qu’elle a grandi avec les gens de sa génération, celle de 1945, et les a accompagnés. La ville a voulu masquer les terrains vagues et essayer de mettre de l’ordre dans les marécages.

Dans L'Horizon, le père de Margaret Le Coz est présenté comme un auteur, dont le narrateur dit que c’était une erreur de jeunesse. Modiano précise, quant à lui, qu’il a commencé à écrire très jeune et qu’il essaie d’éviter de se relire. S’il a la sensation d’être la même personne, il n’en finit pas d’être le père et le grand-père de celui qu’il a été.

Il ajoute que son premier livre aurait pu être autre chose et qu’il aurait voulu écrire une histoire d’amour comme Le Diable au corps, et que l’on regrette toujours. Il dit encore qu’on écrit des livres parce qu’on n’est pas content du précédent et que c’est une sorte de fuite en avant.

Cette fuite en avant conduit-elle Patrick Modiano et ses personnages vers un nouvel horizon ? C’est ce que laisse entendre la dernière phrase du roman : « Il lui semblait atteindre un carrefour de sa vie, ou plutôt une lisière d’où il pourrait s’élancer vers l’avenir. Pour la première fois, il avait dans la tête le mot : avenir, et un autre mot, l’horizon. Ces soirs-là, les rues désertes et silencieuses du quartier étaient des lignes de fuite, qui débouchaient toutes sur l’avenir et l’HORIZON. »


                                                           modiano 2
 
                                                                                                     Les escaliers du Vert-Galant, Le Paris de Modiano,
                                                                                                                                   Philippe Loparelli




Lundi 29 mars 2010

 

 

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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 18:29

                                                                                   Dans le cimetière les tranchées sont creusées au milieu

 

Dans le carnet de poésie de ma grand-mère, j’ai trouvé ce sonnet en alexandrins, recopié (ou plutôt copié) à l'encre noire sur un feuillet  libre, apparemment arraché à un autre livret, car les bords en sont finement dentelés. Il est comme écrit à la hâte, dans une sorte d’urgence fiévreuse à dire l’horreur, exprimée par les nombreux enjambements.

Son titre « Après la bataille », m’a évidemment fait penser au poème de Victor Hugo, dans La Légende des Siècles et qui porte le même titre. Le poème de ce dernier évoque la figure du général Hugo, lors de l’avancée des troupes françaises pendant la guerre d’Espagne. Poème célèbre par sa dramatisation et son art du récit, dans lequel le fils poète exalte le souvenir du père illustre, qui donne à boire au soldat « mort plus qu’à moitié » qui le vise au front. Tout le monde a en mémoire le dernier vers :

« Donne-lui tout de même à boire », dit mon père. »

Ici, le sonnet a une tonalité beaucoup plus tragique (proche peut-être du Dos de mayo peint par Goya qui y stigmatise les exactions des Français) et se clôt sur un vers empreint de mysticisme.

J’ignore à qui appartiennent les initiales A. V. écrites à la fin du texte, mais c’est sûrement quelqu’un qui a vu de près le spectacle horrible de la guerre. Peut-être est-ce même un soldat qui a participé à cette phase de ce que les historiens de la Grande Guerre ont appelé la guerre de position, qui fait suite à la guerre de mouvement de 1914. Au mois d’octobre de cette même année, après avoir occupé Lille, les Allemands sont arrêtés à Vimy lors de la bataille de l’Artois mais ils ont détruit le beffroi d’Arras.

Le 9 mai 1915, c’est la prise de la Targette à Neuville-Saint-Waast dans le Pas-de-Calais, village qui sera totalement détruit. La division marocaine réussit alors une percée sur la crête de Vimy. La situation décrite dans le poème est celle de l’Armée française avant qu’elle ne se lance dans la Deuxième Bataille de l’Artois et ne soit arrêtée à Lorette. Neuville-Saint-Waast ne sera dégagée qu’au mois d’octobre.

 

J’ai recopié le poème tel qu’il se présente, en respectant les majuscules, l’orthographe et la ponctuation employées.

 

Neuville Saint Waast- Sonnet- 12 mai 1915.

 

Après la bataille

 

La route, entre deux rangs d’arbres

                                       [déchiquetés

longe les murs béants d’un verger. La mitraille

a d’informes monceaux de pierre et de

                                                  [ferraille

Jonché le sol meurtri des jardins dévastés

                       -------

Tout fume encor ; du fond des boyaux empestés

Monte un affreux relent de mort et de

                                                  [bataille

Les cadavres gisants (un surtout qui vous

                                                            [raille

En un rictus hideux, pêle-mêle jetés

                      -------

Un chemin creux, au fond l’enclos du

                                             [cimetière

Au revers des talus, dormant dans la

                                             [poussière

les vainqueurs effondrés sur les corps

                                         [des vaincus ;

 

Parfois le sifflement d’un obus, un cratère

qui s’ouvre, et le couchant qui nimbe de lumière

la face en pleurs du Christ et ses bras étendus

 

                                                 A.V.

 

Les combats eurent lieu dans le cimetière lui-même (ainsi que le montre la photo), ce qui explique la présence d’un Christ "aux bras étendus", mais en même temps confère au poème toute sa portée symbolique.
Actuellement, le cimetière de La Targette à Neuville-Saint-Waast s’étend sur 44 525 m2.
12 210 corps y sont inhumés, dont 11 443 Français...

Je pense avec émotion à l’inconnu qui a pris la plume pour témoigner du scandale de la guerre et à ma grand-mère qui a conservé avec soin dans son carnet ce papier plié, sur lequel son nom est écrit au crayon de bois, preuve que ce poème lui était bien destiné.



Après la bataille 2


Pour le Jeudi en Poésie de Brunô
Jeudi 25 mars 2010

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24 mars 2010 3 24 /03 /mars /2010 12:00

 

Le noyer 3

  Le noyer devant ma fenêtre au petit matin, Hiver 2009.


J’aimais le noyer devant ma fenêtre

J’aimais le noyer diseur de saisons

Pigeons et ramiers en étaient les maîtres

Et chaque matin trillaient leur chanson

 

J’aimais le noyer et ses oraisons

J’aimais le noyer aux branches ouvertes

Au soleil au vent aux pluies aux frissons

Fièrement planté sur un petit tertre

 

J’aimais le noyer et ses frondaisons

J’aimais le noyer et ses feuilles vertes

Le chien des voisins y dormait en rond

Les poules bavardes y levaient la tête

 

J’aimais le noyer aux cerneaux ridés

J’aimais le noyer aux noix d’huile douce

Dont le goût suave vibrait le palais

En éclatement de sensations rousses

 

J’aimais le noyer au soleil couchant

J’aimais le noyer en ombre chinoise

Brindilles et feuilles doucement bruissant

Fragiles dessins sur les toits d’ardoise

 

Je pleure un noyer sanglotant sa sève

Je pleure un noyer perclus de douleur

Il était pour moi une porte au rêve

Le temps de ses branches y sonnait les heures

 

Je pleure un noyer devant ma fenêtre

Je pleure un noyer tronc décapité

Toujours érigé en songe peut-être

Un printemps prochain je le reverrai




Mercredi 24 mars 2010 

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Published by Catheau - dans Poèmes
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