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17 avril 2010 6 17 /04 /avril /2010 10:01

Rimbaud La photo retrouvée

 

Alban Caussé et Jacques Desse, libraires à Paris ont retrouvé il y a deux ans au fond d'une caisse une trentaine de clichés d'Aden à la fin du XIX° siècle. Ils ont appartenu à Jules Suel, beau-frère de Dubar, qui engagea Rimbaud dans la factorerie dirigée par Alfred Barbey. Ils représentent des bâtiments de la ville indigène, appelés Crater par les Anglais, des vues de Steamer point, appellation du port de la ville, des photographies de l'Hôtel de l'Univers, que l'on peut encore voir de nos jours, malgré sa décrépitude et dont Suel était le propriétaire. L'on sait que Rimbaud séjourna régulièrement à Aden pendant une dizaine d'année et qu'il logea dans cet hôtel, avant d'embarquer pour les côtes africaines et de livrer des fusils à Ménélik, roi du Coa.

Une des photographies, de format 9,6 x 13,6 cm, montre sept personnes, qui ont pris la pose sur le perron de l'Hôtel de l'Univers. En comparant différentes vues de Steamer point, Jean-Jacques Lefrère et Jacques Desse ont  pu dater ce cliché entre 1880 et 1890.

Ce groupe est composé essentiellement d'Européens, dont deux sont vêtus à la mode yéménite, et d'une femme. Parmi eux, sur la droite de la photo, on remarque un homme, qui a manifestement bougé pendant la prise de vue. En effet, ses traits ne sont pas très nets mais son regard, aigu en même temps que lointain, retient l'attention.

Lefrère et Desse ont rapproché ce cliché d'autres photographies de Rimbaud et ils ont été frappés par de nombreux points communs avec les huit rares clichés que l'on possède du poète devenu aventurier. Voici les traits caractéristiques qu'ils ont retenus : l'ovale du visage, la densité des cheveux, plantés de manière particulière, avec une pointe un peu décentrée sur la droite, les pattes très fines, des oreilles similaires dans leur implantation, leur forme et leur proportion, un nez assez large entre les sourcils, la forme de l'oeil, le dessin de la paupière et celui de l'arcade sourcilière.

Ils ont remarqué encore le regard très clair, souligné par Jean Richepin, qui écrivait que le poète avait des "yeux bleus comme [il n'en avait ] vu à personne : ils étaient gênants à force d'être clairs".

Ils ont souligné le bout du nez rond et les narines un peu échancrées, les fines moustaches blondes, semblables à celles que dessina Isabelle Rimbaud et dont le vice-consul de France à Massouah dans une lettre d'août 1887 avait dit qu'elles étaient "presque blondes mais petites".

Ils ont été attentifs à la bouche très dessinée qu'Ernest Delahaye, l'ami d'enfance de Rimbaud décrivait comme "non grande mais forte, rouge, d'un dessin rude, d'une expression violente et amère, lèvres épaisses, l'inférieure surtout, et comme fendue".

Le bas du visage a retenu leur attention par son menton rond et volontaire à la fois, les renflements sur les joues de part et d'autre de la bouche, les deux bosses sous la lèvre inférieure, détails que Julien Gracq appelait "la marque de famille" des Rimbaud et qu'Isabelle sa soeur possédait aussi.

 

isabelle rimbaud photo sur plaque de verre

                                                                   Isabelle Rimbaud, photo sur plaque de verre

 

L'élément déterminant de la comparaison a sans doute été la dissymétrie de la lèvre supérieure de Rimbaud, la partie gauche de celle(ci présentant un "manque", visible nettement sur la photo retrouvée.

Pour les auteurs de la trouvaille, celle-ci est d'importance puisqu'elle donne à voir avec netteté le visage de Rimbaud au début de ses aventures en Mer Rouge. Selon eux, elle serait une sorte de "chaînon manquant" entre les photos de l'adolescence et les autoportraits trop peu précis du Harar.

Elle est aussi très émouvante. En effet,  sur cette photo un peu floue, Rimbaud, vêtu simplement et prêt à se lever, ne semble-t-il pas mal à l'aise, comme s'il était déjà absent au monde, "aywhere, out of the world"?

 

 

Rimbaud-enfant

Rimbaud enfant

rimbaud à sept ans 

Rimbaud à sept ans

 

Rimbaud et son frère

Frédéric et Arthur Rimbaud en communiants 

 

  Rimbaud Institut Rossat

Arthur Rimbaud (croix rouge), en classe de 6°

à l'Institut Rossat 

   

 

Rimbaud à la moue

 

Rimbaud à douze ans, par Carjat

photo parue dans La Revue Blanche en 1897

 

rimbaud à la cravate noire 

  Rimbaud avec une lavallière noire

 

 

Rimbaud

Rimbaud à dix-sept ans, été 1872,

Photo de Carjat 

 

Buste de Rimbaud par Paterne Berrichon

Buste de Rimbaud par Paterne Berrichon,

paru dans La Plume en 1900 

 

Rimbaud en 1871

Rimbaud en 1871 

 

Rimbaud F Vallotton

Rimbaud par F. Vallotton

 

 

rimbaud par cazals

Rimbaud en 1871 par Casals 

 

 

 

 

  L-eternite-C-est-la-mer-allee-avec-le-soleil-Arthur-Rimbaud

 

Rimbaud par Paul Verlaine 

 

 

Rimabaud et verlaine

Rimbaud et Verlaine marchant dans Londres 

 

rimbaud à la pipe-copie-1 

Rimbaud en juin 1872 par Paul Verlaine 

 

 Rimbaud par Verlaine2

Rimbaud, la pipe à la main

 

Rimbaud dessin 2

Rimbaud assoupi sur une chaise 

 

rimbaud verlaine luc albert moreau 

Rimbaud et Verlaine par Luc-Albert Moreau 

 

 Rimbaud et verlaine un coin de table fantin latour

Rimbaud et Verlaine, Un coin de table, Fantin-Latour, 1872 

 

rimbaud l'allongé

Epilogue à la française,

Portrait du Français Arthur Rimbaud, blessé après boire

par son intime le poète français Paul Verlaine.

Sur nature par Jef Rosman

 

 

Arthur Rimbaud ernest delahaye 1875 

Rimbaud fumant

par Ernest Delahaye en 1875

 

Rimbaud dessin

Rimbaud assis en 1873

 

Rimbaud 1880

Rimbaud (debout à gauche) à Aden en 1880,

photo de Scheick-Otman 

   

Rimbaud autoportrait Harra 1883

  Autoportrait de Rimbaud au Harar

 

Rimabaud

Autoportrait de Rimbaud au Harar 

 

rimbaud in harar

Autoportrait de Rimbaud au Harar 

 

Rimbaud à Aden sur le perron de l'hôtel Univers entre 188 

Rimbaud (assis à droite) sur le perron de l'Hôtel Univers

entre 1880 et 1890 

 

Rimbaud La photo retrouvée

Gros plan de Rimbaud  (photo précédente)

 

 

Rimbaud par isabelle

 

Rimbaud par sa soeur Isabelle 

 

Rimbaud par Isabelle 3

Rimbaud par sa soeur Isabelle

 

irimbaud mourant 2 

Rimbaud mourant par sa soeur Isabelle

 

 

 

 

 

Sources:

Jean-Jacques Lefrère et Jacques Desse, Un coin de table à Aden.

 

Samedi 17 avril 2010

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15 avril 2010 4 15 /04 /avril /2010 15:14

 

P1000322

 

Dans le carnet de poésie de ma grand-mère, au milieu d’une page, une main inconnue, qui signe CR dans un élégant arrondi, a dessiné d’une main ferme au crayon de bois un paysage. L’ensemble, inscrit dans un cadre précis, utilise le feuillet transversalement dans sa hauteur. La page précédente, une écriture régulière indique que le dessin représente l’aspect du front belge devant Pervyse en février 1917.

Il s’agit d’une nature désolée, animée par quelques arbuste étiques, qui se détachent entre eau stagnante et ciel gris. Un chemin noir et gras serpente à travers ce qui ressemble à de la neige. Une impression de tristesse et de désolation émane de cette image en dégradés de gris. N’est-elle pas symbolique de l’attente des soldats, et d’une guerre qui ne veut pas finir ? Nous sommes en février. En avril, ce sera l’échec tragique de l’offensive du Chemin-des-Dames, menée par le général Nivelle. Mon grand-père y participera.

Pervyse (en flamand Pervijze) est aujourd’hui une section de la ville belge de Dixmude, située en région flamande dans la province de Flandre-Occidentale. Cette commune, qui était située le long du front de l’Yser, fut complètement détruite pendant la Grande Guerre. La ligne de chemin de fer Nieuport-Dixmude y passait, délimitant une zone, délibérément inondée par les Belges ; elle séparait les belligérants. Je pense que ce dessin représente bien la ligne de front inondée. Il m’apparaît très éloquent dans sa simplicité et son dénuement.

En le regardant, je songe aux premiers et aux derniers vers de La complainte de ceux qui vont combattre, un poème d’Edmond Rostand, publié dans Le Figaro, le 10 mai 1917 :

 

Voilà mille jours qu’on se bat.

Mille fois que le jour est né.

Mille fois qu’ils ont frissonné !

Les fins de nuits sont le moment

Du plus mauvais frissonnement.

[…]

C’est l’heure où l’on sort de son trou

La bouche amère et le cœur mou.

Pour souffrir ce qu’on a souffert,

On remet son chapeau de fer.

Des hommes passent, lourds, pliés,

Et la route est sans peupliers.

 

 

 

 

  Pervyse Soldats morts

Champ de bataille de Pervyse,

Cadavres de soldats morts au champ d'honneur

 

 

 

 

 

Jeudi 15 avril 2010

Pour le Jeudi en Poésie de Brunô

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 15:57

Grenouilles granville 

Grenouilles par Granville 

 

 

Dans la nuit muette

Coassement des grenouilles

Hélant les étoiles

 

  Erdeven, le 11 avril 2010, 02 h du matin

 

 

 

 

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 14:33

Adjani L'Ecole des femmes

Isabelle Adjani dans L'Ecole des Femmes 

 

C'était par un bel après-midi de juin, quand les terrasses des cafés parisiens sont remplies de garçons aux regards chapardeurs et de filles dont le soleil dardant rosit les joues.

Attablée dans un petit troquet devant une menthe à l'eau , j'attendais dans la transe le moment où je devrais me présenter devant le jury du Conservatoire. A cette époque, il existait encore un concours digne de ce nom, où les jurés, souvent de grands comédiens du Français, repéraient de leur oeil d'aigle ceux qui brûleraient demain les planches.

J'avais décidé d'interpréter le rôle d'Agnès dans L'Ecole des Femmes, plus précisément la scène 5 de l'acte II. C'est le moment où Arnolphe revient de voyage et où, soupçonneux, il interroge sa pupille, qui est en fait sa nièce, née des amours coupables de sa propre soeur.

Le choix du partenaire de jeu en cette occasion est capital car il vous emporte ou vous supporte, il vous sert ou vous dessert. Un de mes amis, qui m'avait suivie depuis le collège et le lycée, et avait choisi comme moi la voie étroite du théâtre, avait accepté, sur ma demande pressante, de me donner la réplique. J'avais une absolue confiance en Louis et je savais que rien par lui ne pourrait m'advenir de mauvais, d'autant plus que je le soupçonnais d'être secrètement amoureux de moi.

Je le considérais comme un grand frère car je n'avais pas eu de famille. Mes parents étaient morts alors que j'étais très jeune, et je n'avais aucun souvenir d'eux. J'avais été confiée à la garde de mon parrain, le frère de mon père. Ayant vécu longtemps avec cet oncle, guindé dans ses bottes de vieux militaire et ses principes d'un autre âge, il me semblait que le personnage d'Agnès m'était familier ; je la comprenais comme on comprend une soeur d'élection. Après bien des affrontements et des atermoiements, de guerre lasse, le vieux bourru au coeur tendre, avait fini par me laisser partir à Paris « faire la Sarah Bernhardt », comme il le marmonnait avec une pointe de mépris derrière ses moustaches à la Salvador Dali.

Cela faisait un mois déjà que nous répétions studieusement chaque soir dans ma petite chambre de bonne sous les toits. Nous avions bien assimilé la scène, nous nous l'étions bien mise en bouche, nous l'avions dite et redite "à l'italienne" et « à l'allemande », mais un passage, curieusement, me posait problème. C'était la célèbre réplique d'Agnès, « Le petit chat est mort! », que je parvenais pas à exprimer de façon convaincante. Chaque fois qu'elle se profilait dans le dialogue, mon coeur se mettait à battre la chamade et un sentiment indéfinissable s'insinuait en moi, curieux mélange de crainte et d'angoisse que je ne m'expliquais pas.

Au début, Louis avait été patient, cherchant par tous les moyens à m'aider à dire cette petite réplique anodine. Il s'était efforcé de me faire visualiser le chat : était-ce un gros chat persan, un Siamois, ou bien un vulgaire chat de gouttière? De quelle couleur était-il? Se laissait-il facilement caresser ou était-il indépendant? Où Agnès déposait-elle le matin la fragile soucoupe de lait qui lui était destinée? Avait-il un jour griffé sa petite maîtresse? Ce chaton est-ce que je l'aimais, bon sang? Rien n'y avait fait et la réplique glissait toujours aussi platement de mes lèvres. Alors Louis s'agaçait, s'énervait, et les insultes pleuvaient comme à Gravelote pour me faire sortir de mes gonds. Il n'avait qu'une crainte : que cette minuscule réplique ne me fasse échouer à ce concours auquel mon avenir était suspendu.

Sur la grande scène aux senteurs de vieux bois et de poussière, le moment fatidique était venu. Dans la coulisse, encore bruissante des élèves excités qui nous avaient précédés, avant d'endosser la défroque d'Arnolphe et d'Agnès, Louis m'avait violemment serré la main, en murmurant doucement : « Le petit chat n'est pas mort! » Projetés sur la scène au parquet craquant, devant le trou noir et profond de la salle où nous devinions l'aréopage sévère des jurés, nous entrâmes dans la maison d'Arnolphe, mais l'avions jamais quittée? Louis avait d'emblée trouvé le ton bonhomme et libidineux du vieux tuteur amoureux, et je le sentais juste dans la moindre de ses intonations et le plus imperceptible de ses gestes. Quant à moi, j'étais Agnès comme si elle avait toujours habité en moi, et les dieux du théâtre étaient avec nous.

Emportée par l'ivresse du jeu, je n'avais pas vu arriver la réplique fatidique. A l'instant même où je la prononçai, un phénomène étrange se produisit, semblable à ce qu'on appelle la vision panoramique des noyés. En un millième de seconde- mais cette translation spatiale et temporelle peut-elle être mesurée?- j'ai vu une grande chambre, éclairée par une froide lumière hivernale. Allongé sur le lit, un couple- que je reconnus comme celui de mes parents dont mon parrain m'avait montré une photo pâlie- allongé dans l'immobilité de la mort. Et sur le haut tapis de laine marocain aux couleurs ensoleillées, j'ai aperçu avec stupeur un tout petit chat blanc et gris, figé lui aussi dans une raideur cadavérique. Enfin, je me suis reconnue comme dans un miroir et je me suis entendue dire à mon oncle pétrifié, qui me serre la main avec brusquerie dans l'entrebâillement de la porte : « Parrain, le petit chat est mort! »

A la fin de la scène, de retour dans les coulisses, Louis m'a embrassée sur la bouche avec emportement. Il a murmuré que j'avais été magnifique. Et les vannes de mes larmes et de mon passé se sont enfin ouvertes.

J'ai été reçue au Conservatoire avec les félicitations d'un jury, ému comme rarement par l'annonce de la mort du petit chat d'Agnès. Et si depuis longtemps, j'ai passé l'âge de jouer la pupille d'Arnolphe, l'adolescente au chat demeure mon personnage préféré, celui qui a fait de moi une grande fille.

 

 

 

Pour papierlibre.over-blog.net : Thème : le chat.

Jeudi 08 avril 2010

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 14:12

Ru Kim Thuy

 

Ru est un livre rare, un de ceux qui vous accompagnent longtemps. A travers le kaléidoscope de ses souvenirs, l'auteur, d'origine vietnamienne, et devenue canadienne par l'exil, nous fait pénétrer dans la douleur indicible du déracinement. Dans cet ouvrage, pourtant, nulle sensiblerie, aucune complaisance dans le chagrin ou le malheur, et c'est ce qui lui confère toute sa force.

Dédiées simplement « Aux gens du pays », les pages écrites « à sauts et à gambades », comme aurait dit Montaigne, selon les caprices de la mémoire, ressuscitent le pays natal, englouti dans la tourmente de la guerre.

Par bribes, on apprend l'histoire de cette famille d'origine chinoise par l'arrière-grand-père maternel, marié à une Vietnamienne. Quatre de ses enfants avaient choisi d'être vietnamiens, les quatre autres chinois. Une famille déjà divisée comme le pays: les proaméricains au sud, les communistes au nord. Une famille “projetée” dans le présent par l'intrusion des dix inspecteurs communistes dans sa maison et avec qui elle est contrainte de cohabiter de part et d'autre d'un mur de brique. Etrange compagnonnage que la narratrice s'efforce d'expliquer: étaient-ils des ennemis ou des victimes, ces jeunes qui “avaient marché dans la jungle depuis l'âge de douze ans [...], passé des journées entières dans des étangs sous des nénuphars, vu les corps de camarades sacrifiés pour empêcher le glissement des canons [et qui avaient] oublié le visage de [leurs] parents” ?

L'ouvrage de Kim Thúy, c'est une galerie de personnages que la mémoire de la narratrice ressuscite avec sensibilité et émotion. Il y a son grand-père paternel, toujours couché sur un “énorme lit de jour en ébène monté sur des pattes sculptées” et qui avait eu un AVC juste avant sa naissance. La soeur Cinq de son père, célibataire, s'occupait de lui et lui préparait son plat favori, du riz au porc rôti. Devenue bouddhiste, sa tante fit don à sa nièce des quatre bols bleus et blancs, au rebord couvert d'un anneau d'argent, qui avaient servi à le nourrir pendant des dizaines d'années.

Il y a sa grand-mère, mère de dix enfants, celle qui portait le ao dài pour “redessiner son corps avec une gaine au trente crochets” afin de “respecter la coupe cintrée de cette robe hypocritement pudique et trompeusement candide”. A l'âge de quarante ans, dans son salon de Saigon, “elle portait à elle seule l'aura d'une époque de beauté et de luxe extrême”, recevant les marchands et maniant la loupe à diamants pour repérer les inclusions. Quand elle eut tout perdu, elle s'habilla “avec le long kimono gris porté par les fidèles” de Bouddha mais demeura “magistralement belle”. Entre le risque de perdre ses deux plus jeunes enfants en mer ou de retrouver son fils “déchiqueté dans un champ de mines en faisant son service miitaire au Cambodge”, elle fit le premier choix, maîtrisant sa peur en s'adonnant à la prière.

Il y a oncle Deux, le frère de sa mère, qui faisait le pont entre les deux camps culturels et politiques. Député et chef de l'opposition, il était ce “jeune mâle” qui faisait valser les femmes de ministres. Avec sa famille, et surtout sa fille Sao Mai, dont la narratrice était l'ombre, il vivait dans “une aura de fête, de décadence et de fièvre”, parlant de Proust, évoquant les chaises du Luxembourg et les “jambes interminables des danseuses de cancan”, souvenir de ses années d'étudiant à Paris. C'est ce même fascinant oncle Chung qui dénonça ses deux fils, alors qu'ils partaient dans “l'autobus des fugitifs” en destination d'un boat people pour lequel la mère de la narratrice avait envoyé de l'argent. Avait-il craint de les perdre en mer ou avait-il eu peur des représailles? A son enterrement, ils furent nombreux pourtant à pleurer celui qui “n'avait pas vieilli avant de mourir”.

Il y a sa fille Sao Mai qui était “sa princesse”, qu'il embrassait sur le nez quand elle avait fini de jouer Au clair de la lune au piano. Vénérée comme une prima donna, elle possédait ainsi une grande force intérieure, que lui enviait sa cousine germaine, qu'elle protégeait en classe et qui fut toujours sa confidente. Puis elle fut contrainte de vendre du ““café”, fait à partir de vieux pain carbonisé moulu, sur le trottoir en face de chez elle”. Par la suite, elle devint une “grande femme d'affaires”, dont les pâtisseries sont célèbres dans tout le Vietnam.

Il y a belle-tante Deux, sa mère, “une femme d'affaires “au regard vif et à la langue tranchante”, celle qui ne pouvait, malgré elle, cesser d'aimer son fils joueur, et de croire à ses mensonges.

Il y a la pauvre tante Sept, la sixième enfant de sa grand-mère maternelle, dont les hurlement hystériques déclenchaient la folie dans la maison familiale. Elle échangeait son collier d'or de vingt-quatre carats contre un morceau de goyave ou “s'adonn[ait] au sexe en échange d'une flatterie”. Elle portait une cicatrice au bas du ventre, dont elle ignorait tout. Hébergée au couvent des Oiseaux pendant le temps de sa grossesse, elle n'avait jamais su “pourquoi elle grossissait ni pourquoi, au réveil d'un sommeil profond, elle avait maigri”. Elle était comme le fils adoptif de tante Quatre qui faisait des fugues comme elle et “sillonnait les rues à la vitesse de la lumière”, et dont elle ne sut jamais qu'il était son propre enfant. Un jour, en dépit des recherches, on ne l'avait pas retrouvé et il n'avait laissé “pour seul souvenir [qu'] une cicatrice au-dessus du pubis de sa mère”.

Souvenir encore de tante Six dont la narratrice reconnaît qu'elle a les mêmes cuisses bombées. Celle-ci lui avait offert une boîte à thé dans laquelle elle avait placé dix petits papiers comportant chacun un nom de métier, lui permettant ainsi de “rêver [son] propre rêve”; de tante Huit qui lui enseigna le plaisir éphémère “d'un instant volé”, et d'oncle Neuf qui la connaît mieux qu'elle ne se connaît elle-même; ne lui offrit-il pas son premier roman?

Ce qui est admirable dans ce livre, c'est l'hommage vibrant que l'auteur rend à ses parents, qui lui ont permis de recommencer à rêver: “Pour nous, ils ne voyaient pas les tableaux noirs qu'ils essuyaient, les toilettes d'école qu'ils frottaient, les rouleaux impériaux qu'ils livraient. Ils voyaient seulement notre avenir. Mes frères et moi, nous avons ainsi marché dans les traces de leur regard pour avancer.”

Sa mère d'abord, dont elle porte quasiment le même nom, et dont elle devait être un prolongement, projet que la guerre réduisit à néant, quand elles traversèrent il y a trente ans le golfe de Siam. Sa mère Courage, la fille d'un préfet, qui connut le travail pour la première fois à trente-quatre ans, “sans tristesse”, alors qu'avant sa préoccupation unique avait été l'éducation de ses enfants, la tenue de sa maison et les soirées mondaines. Dans sa sagesse et le bruit lointain des bombes, elle avait su les préparer à la chute en leur enseignant à “s'agenouiller comme les domestiques”. A travers toutes les vicissitudes, elle a continué à vouloir à toute force un avenir pour eux, elle a su leur donner “des outils” pour qu'ils puissent recommencer à s'enraciner et à rêver. C'est cette femme d'une autorité “de la plus grande instance” et d'un amour sans failles, dont sa fille dit qu'elle “ a commencé à vivre, à se laisser emporter, à se réinventer à cinquante-cinq ans”.

Son père, quant à lui, est le dépositaire d'une sagesse qui tient peut-être au fait que son propre père avait été enlevé par une faction de voyous et qu'il avait “appris à vivre loin de ses parents, à quitter des lieux, à aimer le temps présent, à ne pas s'attacher au passé”. Une serpillière à la main ou assis dans une limousine, “il inspirait toujours le plus grand, le plus beau bonheur”. L'héritage de son père, c'est “ce sentiment permanent d'assouvissemnt”, dont elle lui est reconnaissante. Et dans ce livre où l'on perçoit la profondeur du culte des ancêtres, “qu'ils aient été joueurs, nuls ou violents”, où l'on apprend que l'on porte les ancêtres non dans son coeur mais au-dessus de sa tête, la narratrice nous dit qu'elle n'a touché la tête de son père qu'une seule fois, celle où il lui avait donné l'ordre de s' “appuyer sur lui pour sauter par-dessus la rampe du bateau”.

Outre la description d'une famille qui a su garder l'essentiel dans l'exil, on découvre en creux l'existence d'un Vietnam composé de personnages attachants et émouvants. Les femmes sont particulièrement inoubliables. Elles permettent à la narratrice d'esquisser une définition de l'amour dans l'abandon volontaire de ses enfants. Il en va ainsi de cette mère qui avait voulu lui donner sa fille, parce qu'elle ne supportait plus de “la voir courir après les touristes pour leur vendre des nappes qu'elle avait brodées”.

Elles l'invitent à la compassion quand elle évoque cette mère vietnamienne, assistant à l'exécution de son fils de six ans, petit messager qui courait dans les rizières pour aider la résistance ou transmettre un mot d'amour. Et elle constate: “Les jeunes pousses de riz continuaient à être bercées par le vent, impassibles devant la brutalité de ces amours trop grands, de ces douleurs trop sourdes pour que les larmes coulent, pour que les cris s'échappent de cette mère qui recueillait avec sa vieille natte le corps de son fils à moitié enfoncé dans la boue.”

La narratrice écrit un tombeau à “toutes ces femmes qui ont porté le Vietnam sur leur dos pendant que leur mari et leurs fils portaient les armes sur le leur”. Celles qui “ne regardaient pas le ciel”, sous leur chapeau conique, celles à qui la fatigue interdisait d'imaginer leurs fils ou leur mari mort, celles qui portent “le poids de l'histoire inaudible du Vietnam”. Ainsi cette femme disparue dans le silence de la fosse septique familiale, “derrière sa hutte, entourée de poissons-chats à la chair jaune, à la peau lisse, sans écailles, sans mémoire”. Ainsi ces vieilles femmes courbées, aux mains tremblantes, qui plaçaient “les feuilles de thé à l'intérieur des feuilles de lotus ouvertes” afin d'en recueillir le parfum.

Et que dire de l'histoire de cette jeune journalière, à “la peau trop brûlée par le solei”, à qui le jardinier du grand-père de la narratrice donnait tous les jours “une portion de riz collant, enveloppée dans une feuille de bananier”? Ils étaient tombés amoureux mais les parents du jeune homme avaient demandé au grand-père de le muter. Et il était parti, sans même lui laisser une lettre car elle ne savait pas lire...

Image sensible encore de cette jeune fille, vendeuse de porc grillé à l'entrée d'un temple bouddhiste, dont la grande beauté était occultée par un nuage de fumée et de cendre. Ses cheveux avaient pris feu et une partie de sa chemise avait brûlé, avant que la narratrice ne lui propose un travail. Elle avait décliné l'offre, incapable “de détourner son regard vers un horizon sans fumée”.

C'est en souvenir des femmes qui préparaient pour leur époux, prisonnier dans les camps de rééducation, de la viande rissolée dans de vieilles boîtes de lait Guigoz, que la narratrice elle-même confectionne maintenant ce plat afin de perpétuer ces gestes d'amour.

Et ce sont toutes ces femmes victimes qu'elle personnifie en une seule, alors qu'elle est retournée au Vietnam pendant trois ans, que les mines communistes sautent encore et qu'elle se demande qui elle pouvait être. “Un jour, une femme a été déchiquetée, entourée de fleurs de courges jaunes éparpillées, émiettées. Elle devait certainement être en route vers son marché pour les vendre. Peut-être ont-ils [les Américains] aussi trouvé le corps de son bébé sur la route. Peut-être que non. Peut-être son mari était-il mort dans la jungle. Peut-être était-ce elle, la femme qui avait perdu son amour devant la maison de mon grand-père maternel, le préfet.”

La beauté du livre réside encore dans le fait que la narratrice porte son attention sur toutes les victimes de la guerre du Vietnam, de quelque côté qu'elles soient. Evoquant l'évolution parallèle des langues du Nord et du Sud-Vietnam, elle nous dit qu'un terme avait été créé “pour désigner les enfants des nuits endiablées des GI”. Les soldats américains, qui achetaient des blocs de glace aux parents de son oncle Six, n'avaient-ils pas “besoin d'être froids pour quitter les femmes qui portaient leurs enfants sans ne plus jamais leur revenir, sans jamais avoir révélé leur nom de famille”?

Elle parle ainsi avec beaucoup de délicatesse de ces enfants “ostracisés par la profession de leur mère mais aussi de leur père”. Et quand, trente ans après la guerre, les Etats-Unis ont voulu récupérer ces enfants abîmés et leur donner une identité qui effacerait “celle qui avait été souillée”, certains ont été incapables de se l'approprier. Elle est hantée par le souvenir de cette jeune Eurasienne du Bronx qui n'aspirait qu'à une chose, retrouver son lit de cartons devant la poste de Saigon et qui répétait sans cesse qu'elle était vietnamienne. Remords de n'avoir rien pu faire pour elle, qui était retournée “dans la jungle du Bronx”.

Livre de souvenirs, mais aussi livre de reconnaissance et de gratitude envers tous les Canadiens qui accueillirent la narratrice et sa famille à Granby et leur redonnèrent le goût de vivre. Elle se souvient de Marie-France, sa première enseignante au Canada, qui veilla sur elle comme “une maman cane”; des habitants de Granby qui les “ont bercés un à un; du prêtre qui avait élevé jusqu'à leur maturité les cinq enfants de monsieur Vinh, grand chirurgien emprisonné à Saigon; de Claudette qui accepta simplement d'élever le fils de monsieur Kiet, celui qu'il “avait retrouvé sur la plage, après que son bateau s'était enroulé dans une vague trop gourmande”.

Tous ces Canadiens généreux, ces “parrains” bénévoles, elle les compare à une armée d'anges, dont faisait partie son amie Johanne, retrouvée trente ans plus tard et qui l'avait connue sourde et muette, eux qui étaient présent par dizaines “pour offrir des vêtements chauds, des jouets, des invitations, des rêves”.

Et quand la diaspora vietnamienne se retrouvait à trente personnes dans un petit appartement pendant les vacances de Noël, tous ses membres, “serrés les uns contre les autres”, avaient le même rêve, celui du “rêve américain”, dont Monsieur Girard, propriétaire d'une belle voiture, et Madame Girard, “plonde platine comme Marylin Monroe”, étaient la personnification

Peut-être que le livre de Kim Thúy est une berceuse pour la petite fille du boat people, disparue dans la mer et qu'elle aurait pu être. Les pages qui racontent le voyage vers l'ailleurs inconnu sont une subtile association de pudeur et de réalisme. Au fond du bateau de l'exil, “où le jour ne se distinguait plus de la nuit”, ils étaient ces passagers qui ne savaient pas s'ils allaient vers le ciel ou vers les profondeurs de l'eau”, et “ils étaient figés dans la peur par la peur”.

Elle n'a pas oublié le camp de réfugiés de Malaisie et la cabane sur pilotis qui s'enfonçait dans la terre glaise, dans laquelle ils vécurent “tellement collés les uns contre les autres qu' [ils] n'av[aient] jamais froid”. Et quand, à Granby, un botaniste a emmené les enfants dans les marécages afin de leur faire observer les insectes, il ignorait que les mouches avaient été leurs compagnes dans le camp de réfugiés. Là-bas, près des fosses septiques, où il fallait toujours maintenir l'équilibre afin de ne pas tomber dans les excréments, et autour des branches, elles s'agglutinaient “comme les baies d'une grappe de poivrier, ou comme des raisins de Corinthe”. Horreur des mouches et aussi des milliers de vers qui sortaient des latrines lors des pluies et métamorphosaient “le rouge de la terre glaise en un ondoyant tapis blanc”.

Cet exil a appris à la narratrice “à voyager très léger” et c'est pourquoi, désormais, elle ne se déplace jamais avec plus d'une valise. Pendant le voyage, son bien le plus précieux fut un bracelet en acrylique de prothèse, où ses parents avaient inséré des diamants. Jamais elle et ses frères n'eurent d'or sur les dents, car leur mère leur disait que “les dents et les cheveux sont les racines, ou peut-être la source originelle d'une personne”. Et elle savait aussi que les pirates thaïlandais qui les menaçaient auraient pu leur arracher les dents en or et les molaires diamantées.

Si elle sait que ses parents ne lui lègueront pas d'argent, elle est consciente qu'ils lui “ont légué la richesse de leur mémoire, qui [leur] permet de saisir la beauté d'une grappe de glycine, la fragilité d'un mot, la force de l'émerveillement”. Ils ont fait don à leurs enfants de “pieds pour marcher jusqu'à [leurs rêves], jusqu'à l'infini” et c'est suffisant.

Le dévidage de  l'écheveau des souvenirs de la narratrice lui permet enfin d'esquisser son autoportrait. On apprend ainsi, comme en passant, que son fils Henri est autiste et que “grâce à lui, chaque étincelle de joie est une bénédiction” pour elle. A son fils Pascal elle raconte des anecdotes afin de conserver “un pan d'histoire qui ne trouvera jamais sa place sur les bancs de l'école”. Ce sont ses deux enfants qui lui ont fait abandonner l'idée de mourir. Ils l'ont obligée “à vivre, à être éblouie par l'ombre de leurs cils, à être émue par un flocon de neige, à être renversée par une larme sur leur joue”.

Quant à sa propre identité, elle a compris qu'en réalisant le rêve américain, elle n'avait plus le droit de se proclamer vietnamienne, ayant “perdu leur fragilité, leur incertitude, leurs peurs”. Elle a dû réapprendre sa langue maternelle, abandonnée très jeune. Ce sentiment irrémédiable de la perte a influencé, dit-elle, sa manière d'aimer les hommes, et elle ne désire surtout pas se les approprier. “Ainsi, je leur suis une parmi d'autres, sans rôle à jouer, sans exister.”

Si un Vietnamien peut la reconnaître comme une compatriote aux cicatrices de ses vaccins, et constater avec elle leur “état hybride: moitié ci, moitié ça, rien du tout et tout en même temps”, elle a conscience que beaucoup de ce qu'elle fut s'est évanouie avec les trente années passées aux Etats-Unis. “Quand je m'assois dans ce lounge enfumé, j'oublie que je fais partie des Asiatiques qui ne possèdent pas l'enzyme déshydrogénase pour métaboliser l'alcool, j'oublie que je suis née marquée d'une tache bleue sur les fesses, comme les Inuits, comme mes fils, comme tous ceux de sang oriental. J'oublie cette tache mongoloïde qui révèle ma mémoire génétique parce qu'elle s'est estompée pendant les premières années de l'enfance, alors que ma mémoire émotive, elle, se perd, se dissout, s'embrouille avec le recul.”

Et pourtant, de l'évocation de monsieur An, qui survécut dans les camps car il apprit à y distinguer les différents bleus du ciel, à Anh Phi, le jeune adolescent, qui récupéra avec courage les taels d'or nécessaires à la fuite de sa famille en bateau, en passant par la description du “triangle d'or” sensuel que le vent révèle sous le ao dài, c'est bien tout son pays martyrisé que Kim Thúy ressuscite dans ce livre d'une centaine de pages. Grâce à une rare économie de moyens et un lyrisme maîtrisé, le lecteur l'accompagne vers son pays natal, devenu, par la magie de l'écriture, un écoulement de larmes en même temps qu' une berceuse.

 

 

Lundi 12 avril 2010

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 13:48

                                                                                   

                                                         P1010450

                                                                   Haie d'aubépines à Erdeven, le 09 avril 2010

 

C'est le jardin d'enfance, la maison des mouettes,

On entend le printemps dans les trilles d'oiseaux,

Sur l'herbe haute et drue poussent les pâquerettes

Et les bourdons ronronnent à l'entour des sureaux.

 

Le buisson d'aubépines éclate en avalanches

Et partout sur les tiges éclosent les bourgeons ;

Les trois saules légers agitent au vent leurs branches,

Le jardin bruit et chante autour de la maison.

 

Sous le pas de la porte, les fourmis se promènent,

Un gros lézard joueur s'est caché dans le thym,

Les chevaux des voisins passent en file indienne,

Derrière la haie vive, on surprend leur chanfrein.

 

On va en bicyclette, on roule vers la plage,

Le sable coule doux entre nos pieds tout chauds ;

La mer est plate et bleue comme sur les images,

Les algues chevelues se décoiffent dans l'eau.

 

On s'allonge au soleil, les yeux se perdent au ciel

Très bleu et très profond ; seul un petit nuage

Se promène audacieux, on dirait qu'il appelle

La mouette rieuse et lui dit d'être sage.

 

On marche au bord des vagues : coquillages, galets,

Ecume abandonnée dessinent un collier blanc ;

La mer à nos chevilles serre comme un lacet,

Froide encore de l'hiver qui salue le printemps.

 

P1010445 

La Roche sèche, Erdeven, le 09 avril 2010

 

 

 

Samedi 10 avril 2010

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6 avril 2010 2 06 /04 /avril /2010 12:05

  Mars 2010, Voyage à l'île Maurice

 

 

 

P1010165

  Coucher de soleil sur la Pointe aux Piments

 

Les houles, en roulant les images des cieux,

Mêlaient d'une façon solennelle et mystique

Les tout-puissants accords de leur riche musique

Aux couleurs du couchant réflété par mes yeux.

"La vie antérieure"

 

 

île maurice 154

  Arum dans le jardin de Pamplemousses

 

Une île paresseuse où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux;

Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,

Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne.

"Parfum exotique"

 

 

P1000493

  Etal de fruits dans le village de Pointe aux Piments

 

Comme un navire qui s'éveille

Au vent du matin,

Mon âme rêveuse appareille

Pour un ciel lointain.

"Le serpent qui danse"

 

 

P1000597

  Cap Malheureux, dans le Nord de l'ïle Maurice

 

Des meubles luisants,

Polis par les ans,

Décoreraient nore chambre;

Les plus rares fleurs

Mêlant leurs odeurs

Aux vagues senteurs de l'ambre,

Les riches plafonds,

La splendeur orientale,

Tout y parlerait

A l'âme en secret

Sa douce langue natale.

"L'invitation au voyage"

 

 

P1000691

  Maison Eurêka à Moka

 

Cependant c'était la terre, la terre avec ses bruits, ses passions, ses commodités, ses fêtes; c'était une terre riche et magnifique, pleine de promesses, qui nous envoyait un mystérieux parfum de rose et de musc, et d'où les musiques de la vie nous arrivaient en un amoureux murmure.

"Déjà"

 

 

île maurice 007

  A la nuit tombante, Pointe aux Piments

 

Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin !

"Le voyage"

 

P1000548

  Un lotus dans le bassin des lotus, au jardin de Pamplemousses

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5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 18:46

 

Baudelaire jeune

Portrait de Baudelaire par Emile Deroy

 

 Lorsque le général Jacques Aupick, beau-père détesté du jeune Charles Baudelaire, (la mère de celui-ci s’était remariée en 1828 après la mort de son père François Baudelaire), prend la décision d’un voyage aux Indes afin de le soustraire aux influences néfastes de la vie parisienne, il ignore que ce voyage, qui s'arrêtera aux Mascareignes, va influencer toute l’œuvre du poète. Le général voit déjà son beau-fils diplomate alors que celui-ci ne rêve que poésie !

Inscrit à la faculté de droit, il fréquente une pension au 11, rue de l’Estrapade et entretient une liaison avec une prostituée juive, Sarah dite la Louchette. Il lui dédiera un de ses premiers poèmes à une fille perdue. On voit beaucoup le jeune dandy dans les cafés de la Rive gauche où il rencontre la bohème du Quartier latin. Un conseil de famille est réuni et on autorise un emprunt de cinq mille francs afin de couvrir les frais d’un voyage vers Calcutta.

C’est donc le 1er septembre 1841 que le navire français, Paquebot des Mers du Sud, commandé par le capitaine Saliz, jette l’ancre en rade de Port-Louis. La cause de cette escale est due à de nombreuses avaries et un mât brisé, dégâts provoqués par une terrible tempête de cinq jours et de cinq nuits, au large du cap de Bonne Espérance.

Le poète Charles Baudelaire, qui a embarqué à Bordeaux, le 9 juin 1841, met alors pied à terre à Maurice. Il vient d’avoir vingt ans et se retrouve ainsi dans cette île contre son gré. A bord du Paquebot des Mers du Sud, l’isolement du poète, abandonné à une mélancolie rêveuse, et claustré dans sa cabine, a été total. Dans « Un hémisphère dans une chevelure », il écrit : « Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan dans la chambre d’un beau navire […] »

Le poème « L’Albatros », en décrivant les jeux de l’équipage désoeuvré  avec un albatros, nous propose un aperçu de ce que fut ce long voyage : « Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers. »

L’on sait que l’amour de la mer occupe dans la poétique de Baudelaire une place privilégiée, dont il a donné l’explication dans Mon Cœur mis à nu (LVI) : « Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable ?- Parce que la mer offre à la fois l’idée de l’immensité et du mouvement… » On citera bien évidemment le poème, « L’Homme et la mer », présent dans toutes les mémoires  (« Homme libre, toujours tu chériras la mer ») et le vers de « Moesta et errabunda » : « La mer, la vaste mer console nos labeurs ». L'étendue liquide cristallise encore l’oscillation caractéristique de l’œuvre baudelairienne. Si l’océan représente « les agonies et les extases de toutes les âmes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront  », (« Déjà », in Petits poèmes en prose), il est aussi objet de haine car l’esprit du poète se retrouve dans ses « bonds » et ses « tumultes » :

« […] ce rire amer-

De l’homme vaincu, plein de sanglots et d’insultes,-

Je l’entends dans le rire énorme de la mer. »

écrira-t-il dans « Obsession ».

 « Déjà » (Petits Poèmes en prose) donne une idée de l’état d’esprit du poète pendant cette longue traversée : « Cent fois déjà le soleil avait jailli, radieux ou attristé, de cette cuve immense de la mer dont les bords ne se laissent qu’à peine apercevoir ; cent fois il s’était replongé, étincelant ou morose, dans un immense bain du soir. Depuis nombre de jours, nous pouvions contempler l’autre côté du firmament et déchiffrer l’alphabet céleste des antipodes. Et chacun des passagers gémissait et grognait. On eût dit que l’approche de la terre exaspérait leur souffrance. «  Quand donc », disaient-ils, « cesserons-nous de dormir un sommeil secoué par la lame, troublé par un vent qui ronfle plus haut que nous ? Quand pourrons-nous manger de la viande qui ne soit pas salée comme l’élément infâme qui nous porte ? Quand pourrons-nous digérer dans un fauteuil immobile ? »

A l’arrivée à Maurice, après trois mois de voyage sans escale, la terre du « parfum exotique » s’offrira au voyageur dans toute sa luxuriance et sa beauté : « […] C’était une terre magnifique, éblouissante. Il semblait que les musiques de la vie s’en détachaient en un vague murmure, et que de ses côtes, riches en verdure de toutes sortes, s’exhalait, jusqu’à plusieurs lieues, une délicieuse odeur de fleurs et de fruits. »

 

 

isle de france

 

L’escale va durer dix-neuf jours. Selon une poétesse mauricienne, Solange Rosenmark (« Le voyage de Baudelaire à l’île Maurice », La Revue de France, le 15 décembre 1921), Baudelaire aurait alors rencontré M. Autard de Bragard au cours d’une promenade aux Pamplemousses. Né à l’île Maurice le 1er décembre 1808, Gustave-Adolphe Autard de Bragard exerce d’abord comme avocat puis magistrat dans cette île. Il possède un domaine sucrier à Pamplemousses, qu’il quitte en 1840, avant de s’établir à Cressonville. En 1834, il avait épousé Louise-Marie-Antoinette-Adèle-Emmeline de Carcénac, née en 1817 à Port-Louis. (En 1869, après l’inauguration du canal de Suez, Ferdinand de Lesseps épousera à Ismaïlia leur fille Louise-Hélène (1848-1909) qui lui donnera douze enfants.)

Charles Baudelaire sera leur hôte du 1er au 18 septembre 1841 dans leur propriété de Cressonville (aujourd’hui disparue) et sûrement aussi dans leur demeure de Port-Louis, au 8 de la rue des Tribunaux, aujourd’hui rue Guibert. M. Autard de Bragard possédant une propriété à Rouge Terre, il est possible que le poète ait visité cette région dans le Nord de l’île, proche de Pamplemousses.

Ayant peut-être déjà découvert que le savoir qu’on tire du voyage est « amer », (« Le Voyage »), Baudelaire prend la décision de renoncer à ce périple aux Indes. Il débarque à l’île Bourbon le 19 septembre 1841 pour une dernière escale de quarante-cinq jours, avant le voyage de retour vers la France, qu’il atteindra le 15 février 1842. Le 14 octobre, le commandant du navire, l’Alcide avait d’ailleurs écrit au général Aupick pour lui indiquer la volonté du jeune homme d’interrompre son voyage.

C’est de l’île Bourbon, devenue La Réunion, que le 20 octobre le voyageur écrit au riche planteur, qui fut son hôte, en lui adressant le célèbre poème, « A une dame créole », destiné à son épouse. Numéroté LXI dans le recueil, Les Fleurs du mal (1857), il en est vraisemblablement le plus ancien texte.

« Mon bon Monsieur Autard,

Vous m’avez demandé quelques vers à Maurice pour votre femme, et je ne vous ai pas oublié. Comme il est bon, décent, et convenable, que des vers, adressés à une dame par un jeune homme passent par les mains de son mari avant d’arriver à elle, c’est à vous que je les envoie, afin que vous ne les montriez que si cela vous plaît.

Depuis que je vous ai quitté, j’ai souvent pensé à vous et à vos excellents amis. Je n’oublierai pas certes les bonnes matinées que vous m’avez données, vous, Madame Autard et M. B.

Si je n’aimais et si je ne regrettais pas tant Paris, je resterais le plus longtemps possible auprès de vous, et je vous forcerais à m’aimer et à me trouver un peu moins baroque que je n’en ai l’air.

Il est peu probable que je retourne à Maurice, à moins que le navire sur lequel je pars à Bordeaux (l’Alcide) n’y aille chercher des passagers.

Voici mon sonnet :

 

Au pays parfumé que le soleil caresse,

J’ai connu, sous un dais d’arbres tout empourprés

Et de palmiers d’où pleut sur les yeux la paresse,

Une dame créole aux charmes ignorés.

 

Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse

A dans le cou des airs noblement maniérés ;

Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,

Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

 

Si vous alliez, madame, au vrai pays de gloire,

Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,

Belle digne d’orner les antiques manoirs,

 

Vous feriez, à l’abri des ombreuses retraites,

Germer mille sonnets dans le cœur des poètes,

Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

 

Donc, je vais vous attendre en France.

Mes compliments bien respectueux à Madame Autard. »

 

Mme Autard de Bragard

                 Portrait de Madame Autard de Bragard

 

Baudelaire gardera une copie de ce poème qu’il insérera seize ans plus tard dans Les Fleurs du mal. Notons qu'au XIX° siècle, le terme « créole » désigne les Blancs, nés dans les îles, et qu’on appelle de nos jours « franco-mauriciens, les créoles représentant désormais les Noirs. Au moment de la rédaction du sonnet, l’esclavage, s’il n’est pas aboli à Bourbon, l’est à Maurice depuis 1834.

Le poème est de facture très classique mais il trouve son originalité dans le rapprochement entre le thème exotique (qui sera essentiel dans la poésie à venir) et le motif galant inspiré de la poésie du XVI° siècle. On fera remarquer que, dans une première version, le poète faisait mention d’ « un retrait de tamarins ambrés », devenu par la suite «un dais d’arbres tout empourprés », preuve, s’il en était besoin, que le poète a connu Tamarin.

C’est ainsi qu’en octobre 2001, la Société d’Histoire de Maurice, dévoilait une stèle à Cressonville, entre Mare-aux-Songes et la route de Tamarin, qui témoigne du séjour du poète dans la région. On peut y lire le texte suivant : « En ces lieux séjourna Charles Baudelaire, vécut la Dame créole et naquit Mme de Lesseps. » Emmanuel Richon regrette cependant que cette stèle soit perdue en plein milieu d’un champ de canne à sucre où les passants ne s’aventurent guère.  Et que dire de l’unique « allée Charles Beaudelaire » (sic) au Jardin botanique de Curepipe ou du seul Centre Culturel Charles Baudelaire, bien faibles traces du passage du grand poète français à Maurice ? Pourquoi n’a-t-on apposé aucune plaque commémorative à Port-Louis sur l’ancienne demeure des Bragard, où l’on sait avec certitude que le poète y fut ?.

Dans ce poème, toujours cité quand on parle de Baudelaire et de Maurice, en l’honneur d’une « créole » blanche, le dernier vers, en faisant allusion à l’esclavage,  préfigure un thème, que Baudelaire développera par la suite. En 2007, lors du 150e anniversaire de la publication des Fleurs du mal,  Emmanuel Richon, avait donné une conférence qui abordait la thématique des pieds nus, "marqueurs identitaires de l’esclavage". Il y précisait que si l’ouvrage avait été interdit pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, il l’avait été aussi pour des raisons racistes. Il avait encore souligné le mépris dans lequel fut longtemps tenue la compagne du poète, Jeanne Duval. Selon lui, l’engagement de Baudelaire n’est pas dissociable de sa vie et a favorisé son exclusion. Ne dit-il pas : « Baudelaire voit dans la marginalité une rédemption. D’une certaine façon, il a choisi ce camp des gens déchus» ?

 

portrait jeanne duval Manet

                          Jeanne Duval, Edouard Manet

 

Le conférencier insistait de plus sur le fait que Baudelaire a été le premier à chanter la femme noire à Paris. Le souvenir d’une esclave se profile dans « A une Malabaraise » :

[…] Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.

Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître,

Ta tâche est d’allumer le pipe de ton maître,

De pourvoir les flacons d’eaux fraîches et d’odeurs,

De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,

Et, dès que le matin fait chanter les platanes,

D’acheter au bazar ananas et bananes. […]

« La Belle Dorothée » (XXV) des Petits poèmes en prose reprend cette thématique de l’esclavage. Solange Rosenmark, dans l’article déjà cité ci-dessus, souligne que ce personnage semble appartenir à un souvenir personnel du poète : « C’était une Malabaraise, fille d’une Indienne de Bénarès… Elle était la sœur de lait de Mme Autard de Bragard, et de quatre mois son aînée… et naguère encore les vieilles dames de l’île Maurice se souvenaient d’elle. » Ce souvenir apparaîtra à plusieurs reprises dans l’œuvre du poète. L’affranchie Dorothée, « forte et fière comme le soleil », et dont « le poids de  [l'] énorme chevelure presque bleue tire en arrière sa tête délicate », demande à un jeune officier de lui décrire le bal de l’Opéra et cherche à savoir si on peut y aller pieds-nus. Mais, surtout, le poète précise qu’elle serait « parfaitement heureuse » si elle n’était dans l’obligation de racheter sa petite sœur de onze ans, « déjà mûre et si belle » !

Contredisant Sartre qui n’a vu dans le destin de Baudelaire qu’ « un échec patent, l’absence totale de prise de position », Emmanuel Richon s’attache à montrer au contraire combien « la question de l’esclavage se trouve en filigrane dans ses pages littéraires […] conçues avant l’abolition » en France. Quant à la liaison avec la « mulâtresse » Jeanne Duval, elle témoigne, si besoin en était de son empathie avec les femmes de condition servile que leur beauté magnifie.

Les souvenirs tropicaux du voyage à Maurice - soleil, paresse, « loisir embaumé », chevelure, mer, beauté féminine - trouveront une valeur méliorative lorsqu’ils serviront à nourrir le thème de l’évasion, loin de « l’ici » insupportable. Selon Emmanuel Richon, outre cette compassion pour les humbles née peut-être à l'île Maurice, certains aspects gagneraient encore à être étudiés, l’influence de l’hindouisme notamment, la métempsycose étant récurrente dans l’œuvre (« La Vie antérieure »), tout comme les nombreuses images de la culture indienne. Et il n’apparaît pas exagéré de dire que les souvenirs de l’île de France seront le creuset de toute l’œuvre du poète. Enfin, il est remarquable que les souvenirs jumelés de la « Dame créole », octobre 1841 (Les Fleurs du mal), et de la « Malabaraise », juin 1863 (Les Epaves), images d’un voyage sur « une terre riche et magnifique » au « mystérieux parfum de rose et de musc », se retrouvent, par-delà plus de vingt années, à l’origine et au terme de l’œuvre baudelairienne.

 

  duval jeanne par baudelaire 1850

                      Jeanne Duval par Baudelaire, 1850

 

Sources :

Les Fleurs du mal et autres poèmes, Charles Baudelaire, Garnier Flammarion, 1964.

Petits Poèmes en prose (Le spleen de Paris), Charles Baudelaire, Classiques  Garnier, 1962.

« Le voyage de Charles Baudelaire aux Mascareignes, Emmanuel Richon », Septembre 2004, http://www.potomitan.info/moris/baudelaire/baudelaire3.php

« Baudelaire à Maurice, 150 ans des Fleurs du mal », Septembre 2007, http://www.potomitan.info/moris/baudelaire/baudelaire2.php

Autard de Bragard, (Gustave-Adolphe) http://www.charlesfourier.fr/article.php3?id_article=513

« A une dame créole », http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%80_une_dame_cr%C3%A9ole

« Lettre à Monsieur Autard de Bragard, écrit le 20 octobre à l’Ile de Bourbon », http://baudelaire.litteratura.com/?rub=vie&srub=cor&id=23&s=1

 

 

  Lundi 01 avril 2010

 

 

 

 

 

 

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1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 16:54

 

COURBET un enterrement à ornans 1851

                                                                             Un enterrement à Ornans, Courbet, 1851

 

Sur les bords de l’Issa est une œuvre autobiographique du grand poète polonais, Czeslaw  Milosz. Il y raconte l’enfance du jeune Thomas Dilbin dans la Lituanie du début du XX° siècle. A cette époque, les bords de l’Issa, une rivière noire, sont encore une terre en proie à la superstition et à la sorcellerie.

C’est ainsi que le narrateur y raconte la tragique histoire d’une jeune femme âgée de vingt-cinq ans, Magdalena, la gouvernante de la cure du village de Ginè, qui devient la maîtresse de l’abbé Peïskswa, après la rupture d’avec son fiancé. Leur relation amoureuse dure « une demi-année environ » : « […] pour ce qu’elle avait souffert, elle trouvait une récompense, et si même il fallait souffrir pendant des siècles, cela en valait la peine. » Quand l’abbé, conscient du scandale, l’envoie « chez un curé d’une région lointaine », l’amante rejetée finit par s’empoisonner avec de la mort-aux-rats, retournant ainsi à « la sombre nuit qu’elle avait connue avant le temps de sa félicité ».

Le curé « de là-bas » ne voulant pas l’ensevelir », c’est son cadavre qui revient à Ginè sur un char attelé de deux chevaux. La dernière promenade de Magdalena sur terre se fait dans une nature impassible et belle. De petits nuages survolent les chevaux qui vont bon train ; dans les regains, des hommes aiguisent leur faux. Elle traverse des genévriers, de petits bois de pins, dominant trois lacs « comme un collier de pierres claires ». Dans la rue du village, elle regarde les feuilles du vieil érable, traverse le marais par la digue tandis que « le concert des grives se répandait  dans le soir ». Le narrateur se demande alors : « […] qui donc regarde de là-haut ? Et voit-il cette unique petite créature qui a su arrêter toute seule le mouvement de son cœur, la circulation de son sang et, par sa propre volonté, se transformer en une chose inerte ? »

Le matin, à travers collines et chênaies, elle descend vers la vallée de l’Issa où « sur les paillettes de l’eau, parmi les osiers, l’abbé Peïkswa lit son bréviaire ». On est en été, temps où un corps se corrompt vite, mais le prêtre tarde à l’enterrer, « comme s’il ne voulait pas la rendre à la terre ». Il l’ensevelira pourtant à l’orée du cimetière, le jour de Notre-Dame des Plantes.

Et je ne peux m’empêcher de citer en entier le très beau, mais bref sermon, qu’il prononce à l’intention de celle qu’il a aimée. Il y décrit « comment Celle qui n’a connu aucune souillure pénètre dans le ciel, non pas avec son âme seule, mais avec tout son être, telle qu’elle avait marché parmi les hommes. Ses pieds sont d’abord à peine au-dessus de l’herbe et, sans qu’ils fassent un mouvement, elle s’élève lentement, toujours plus haut, la brise joue dans sa longue robe- on les portait ainsi en Judée-, jusqu’au moment où elle n’est plus qu’un petit point parmi les nuages ; et ce qui nous sera accordé, à nous pécheurs, si nous le méritons, dans la vallée de Josaphat, elle l’a déjà obtenu : avec ses sens terrestres, doté d’une jeunesse éternelle, elle contemple la face du Tout-Puissant. » Admirable assomption de celle que le prêtre aima et qu’il absout du péché de la chair, auquel il a lui-même participé. Peu de temps après il disparaît à tout jamais.

Mais l’histoire de la pécheresse Magdalena n’est pas terminée ! Après sa disparition, des événements inexplicables ont lieu, qui plongent le village dans la plus extrême inquiétude. Des coups résonnent régulièrement par trois fois chez le nouveau prêtre, l’abbé Monkiewicz, et les paroissiens montent la garde dans sa cuisine. Il apparaît à tous que l’âme de Magdalena ne veut plus quitter les lieux où elle fut heureuse. Elle allume un feu invisible qui crépite dans l’âtre ; elle fait frire des omelettes sur un fourneau froid ; toute la cure, jusqu’à la chambre à coucher, résonne des bruits familiers du ménage. Quant à l’eau bénite du goupillon, elle demeure inefficace. Balthazar  voit même la morte descendre nue vers l’Issa, chevauchant un cheval blanc. Si la grand-mère Misia, férue de sorcellerie, s’amuse de ces événements, Satybelka, quant à lui, s'effraie de l'apparition d'un monstre tatare à trois têtes. Les exorcismes demeurent sans résultat et le comble est atteint quand Magdalena s’en prend à l’abbé Monkiewiecz en lui déchirant sa chemise de nuit, provoquant ainsi un érésipèle. Après avoir fait appel à une guérisseuse, le prêtre se résout à accepter un rituel barbare afin d' être débarrassé pour toujours de l’âme de Magdalena.

En pleine nuit, un groupe de villageois « graves et sûrs », armés de bêches tranchantes, se dirigent vers le cimetière. Parvenus près de la tombe de Magdalena, ils déterrent la croix et la mettent de côté « avec soin ». Ils rasent le tertre de la tombe et se mettent au travail, « hâtivement, parce que c’est quand même terrible ». Ils creusent, parviennent aux planches du cercueil :  heureusement, ils ont bu de l’eau-de-vie pour se donner du cœur à l’ouvrage ! Ils découvrent un corps qui n’est pas corrompu, tel celui d’un saint ou d’un vampire ; il n’est pas non plus couché sur le dos, « mais la face vers le bas, ce qui est un signe aussi ».

Devant ces preuves, ils hésitent d'autant moins à accomplir leur horrible besogne. Et voici ce qu’ils font : ils décapitent le cadavre de Magdalena, ils appuient sur sa poitrine un pieu de tremble, qui se fiche dans le cercueil, et placent la tête de la défunte contre la plante de ses pieds, pour enfin remettre le couvercle et recouvrir le tout de terre. « Transpercée comme un papillon par son épingle, les pieds, dans les souliers que l’abbé Peïkswa lui avait achetés, touchant son propre crâne, elle devait admettre dès maintenant qu’elle allait se dissoudre, comme tout le monde, dans les sucs de la terre. »

Les troubles de la cure cessèrent mais c’est dans les rêves du jeune Thomas Dilbin que Magdalena trouvera son éternité, qui est aussi celle accordée par la grâce de l’écriture.

 

En lisant la terrible histoire de Magdalena, admirablement racontée par Milosz, je n’ai pu m’empêcher de penser aux nonnes, dites les diablesses de Loudun, qui, dans la France de 1634,  furent amoureuses à la folie d’Urbain Grandier, abbé du couvent des Ursulines. Dans le chaos des hurlements, des calomnies, des blasphèmes, des jalousies et des exorcismes, le prêtre sera arrêté et torturé de la manière la plus abominable. Il mourra brûlé vif sur le bûcher, sans avoir rien avouer.

Aux silhouettes de l’abbé lituanien et de Magdalena, irrésistiblement, je superpose aussi le visage grave de Jean-Paul Belmondo et les grands yeux interrogateurs d’Emmanuelle Riva dans le film de Jean-Pierre Melville, Léon Morin prêtre, adapté du roman de Béatrice Beck.

Et j’entends la question de la  femme amoureuse au jeune prêtre : « Si vous n’étiez pas prêtre, me prendriez-vous pour femme ? »

 

 

 

Léon Morin prêtre

 

                                                                              Emmanuelle Riva et Jean-Paul Belmondo

                                                                                  dans Léon Morin prêtre de Melville

 

 

 

Pour Les Mots de Tête de Brunô, n° 26

Thème : un enterrement invraisemblable

Jeudi 01 avril 2010

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1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 11:01

  P1000348-1

 

Quand j’étais enfant, au bout d’un jardin ]

Je trouvais un jour un bouton de rose ]

La fragile fleur était presque éclose ]

Je le recueillis d’une pieuse main. ]

 

Depuis ce jour-là, comme une relique ]

Par des soins jaloux je l’ai conservé- ]

Sur mon cœur naïf  je l’ai reposé,

- Mon cœur de quinze ans- comme un viatique. 

 

Sous les purs rayons des premiers beaux jours ]

Le petit bouton grandit à merveille

Il est devenu une fleur vermeille-

-Une fleur vermeille au teint de velours.

 

  P1000349

 

 

 

Quand je suis entré sur la mer du monde ]

J’ai cru que le vent l’aurait [emporté] agité ] 

L’aurait même un jour peut-être emporté ]

Le vent qui gémit- l’océan qui gronde. ]

 

Mais bien près de moi, plus d’un a péri ] 

Mes bras ont tremblé sous  les flots  en rage ]

Ma petite fleur a bravé l’orage

Son teint délicat ne s’est pas flétri

 

    

Elle est toujours là, là sur ma poitrine

Frêle talisman d’amour et de paix

Fraîche comme au jour où je la trouvais

Au bord du jardin, près de la colline

 

Lorsque le fardeau me semble trop lourd

Que mon cœur brisé d’une angoisse amère

Ne voit près de lui que doute et misère

Lorsque je suis las- en mes mauvais jours-

 

Je penche mon front sur sa pâle (fraîche ?) rose

Mon regard se grise à son coloris

Son parfum discret m’embaume l’esprit

Je me sens bientôt l’âme moins morose

 

Et d’un pas plus fort je suis le chemin.

Ô petite fleur, charmante et légère

Fleur de poésie, éclose naguère

Quand j’étais enfant, au bord d’un jardin

 

                                                M. Torris

 

Dans le carnet de poésie de ma grand-mère, non datée, mais située entre des textes des années 1915 et 1917,  se trouve cette suite de neuf quatrains en décasyllabes de rimes suivies. Je la restitue avec sa ponctuation d’origine et son « repentir » dans le quatrième quatrain. J’ai eu du mal à déchiffrer l’adjectif du premier vers de l’avant-dernier quatrain (« fraîche » ou « pâle » ?).

Ce poème a été recopié d’une petite écriture ronde, dont la plume noire bave un peu, par le beau-frère de ma grand-mère, Maurice Torris, le mari de sa sœur Ghislaine. Quand nous allions goûter chez cette jolie tante aux grands yeux noirs, elle nous servait des tartes à la rhubarbe, dont le souvenir violâtre et sirupeux est encore présent dans ma mémoire. Son mari et elle habitaient tous deux dans une belle maison de la petite ville de Gravelines, célèbre pour ses remparts édifiés par Vauban.

Le poète utilise ici le thème classique de la rose, renouvelé pourtant, dans la mesure où l'auteur conserve la fleur comme une "relique" et un  "viatique". Quant à ma grand-mère, elle a, elle aussi, conservé entre les feuillets de son carnet de poésie une petite branche de mimosa, souvenir sans doute d'un instant heureux.

Si ce texte, qui file la métaphore, devenue un cliché, de l’océan du monde,  peut apparaître désuet par bien des aspects, il m’émeut pourtant par la personnalité de son auteur. En effet, cet oncle, que je n’ai guère connu mais dont je me souviens très bien, n’avait pu réaliser son rêve secret : être officier de marine. On m’a raconté qu’il passait des heures avec des jumelles à scruter les allées et venues des bateaux sur la Mer du Nord. L’image de l’océan, sous sa plume, me semble révélatrice de cette aspiration inaboutie.

Ce poème me touche enfin parce qu’au plus fort de la guerre, un beau-frère attentif et affectueux offre à sa belle-sœur, dont le mari est au front, un poème plein d’espérance, un bel hommage à la poésie, seule capable de redonner le goût de vivre.

 

                                                                                                  P1000384      

                                                                            Branche de mimosa séchée entre les feuillets

                                                                            du carnet de poésie de ma grand-mère

 

Jeudi 1er avril 2010

 

Pour le Jeudi en Poésie de Brunô

 

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