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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 14:56

Gorki

 

Le premier acte de l'autobiographie de Gorki, Enfance (qui sera suivie de En gagnant mon pain et Mes universités), achevée en 1914, signe son retour en Russie. Il a alors déjà beaucoup vécu l'exilé qui s'appelle Alexeï Maximovitch Pechkov et qui est né le 16 mars 1868 à Nijni-Novgorod (future Gorki entre 1932 et 1990), d'un père ébéniste, Maxime Pechkov, et d'une mère, Varvara Kachirine, fille d'un teinturier. Contraint à travailler très jeune, il a fréquenté les marginaux de la société russe, les “bossiaks”, qu'il a imposés en littérature. Symbole de la lutte contre l'oppression tsariste, il a été assigné à résidence en Crimée. Il a connu le succès au théâtre avec Les Fas-Fonds ; il a fondé la maison d'édition Znanie ; il a été emprisonné. Il a vécu aux Etats-Unis puis à Capri.

Durant l'hiver 1913, très malade, l'écrivain, qui a choisi le nom de plume de Maxime Gorki (Le prénom est celui de son père et de son frère morts pendant sa toute petite enfance ; le patronyme signifie “amer”), se résout sur la demande de ses amis à écrire ses souvenirs d'enfance. Ces derniers sont essentiels pour comprendre ce romancier épris de liberté et de justice. Selon Hubert Juin, qui a écrit la préface de l'édition Folio Classique, ce livre possède « un ton inimitable » et « une netteté de style dont ses Oeuvres complètes offrent peu d'exemples ».

On ne peut en effet qu'être fasciné par la manière dont l'auteur raconte sa venue au monde et les premières années de sa vie, jusqu'à l'âge de douze ans, où il part "gagner [son] pain". Cette enfance marquera profondément son parcours futur et son idéologie, fondée sur une volonté farouche d'instruction pour les masses. Celui qui fréquenta très peu l'école, et qui écrivait qu'il n'en avait retenu que peu de chose, ne cessera de marteler son désir d'éducation. Quand son cousin Sacha est désireux de fuir sa famille et de l'emmener avec lui, il écrit : « Ce n'était pas possible ; j'avais moi aussi mon idée, je voulais devenir un officier à grande barbe blonde, et, pour cela, il fallait étudier. »

Il a compris que l'étude est le seul moyen de sortir de sa condition et de faire disparaître la brutalité sauvage remplie de cruauté de « cette race stupide » dont il fut la victime. Le récit de sa petite enfance est ponctué de scènes violentes, dont le grand-père maternel ou les oncles sont les principaux instigateurs. Après la mort du père, cela commence quand l'enfant et sa mère, accompagnés de la grand-mère, reviennent vivre chez le grand-père Kachirine à Nijni-Novgorod. Les oncles Mikhaïl et Iakov réclament leur héritage : « Ils montr[ent] les dents et se secou[ent] comme des chiens », tandis que leur père, tout rouge, frappe la table avec une cuiller, que les deux frères s'empoignent, que les chaises tombent et que les enfants se mettent à pleurer. Scène emblématique d'un « conte cruel » dont Gorki écrit qu'il reflète « ce cercle étroit, étouffant où vivait et vit encore le peuple russe ».

Au-delà de la souffrance de sa propre existence, le narrateur s'oblige à raconter cette réalité car il sait « qu'il est indispensable de la connaître parfaitement pour l'extirper de notre âme, pour la faire disparaître de notre vie, si pénible et honteuse”. Mais le propos de Gorki, s'il se veut didactique, est aussi nuancé : « Ce qui étonne chez nous, écrit-il à la fin du chapitre XII, ce n'est pas tant cette fange si grasse et si féconde, mais le fait qu'à travers elle germe malgré tout quelque chose de clair, de sain et de créateur, quelque chose de généreux, de bon qui fait naître l'espérance invincible d'une vie plus belle et plus humaine. »

Certes, les scènes de violence sont souvent insoutenables : l'enfant est régulièrement fouetté de verges jusqu'à en perdre connaissance ; les deux frères de Varvara sa mère, Mikhaïl et Iakov, ont voulu tuer Maxime, le père de Gorki, en le noyant dans un lac gelé ; ils écrasent le compagnon Tsyganok sous le poids d'une croix ; le grand-père frappe même sa femme en présence de son petit-fils ; l'oncle Mikhaïl assène un pieu sur sa mère ; à la fin de sa vie, Varvara devenue irritable bat régulièrement son fils.

C'est encore tout un petit peuple souffrant au travail que décrit Gorki : le charretier Piotr qu'on retrouve mort, la gorge tranchée ; la femme de Iakov battue à mort par son époux ;  l'aide Grigori qui deviendra aveugle et sera abandonné par la famille Kachyrine ; Varvara, la mère veuve, qui n'a de cesse de se remarier pour sortir de sa condition, mais mourra ruinée par son second mari. Tous moujiks pitoyables et magnifiques.

Et pourtant, au plus profond de l'horreur et de la brutalité, on perçoit l'amour exclusif du petit-fils pour sa grand-mère, qui illumine le livre. Le petit-fils, qu'elle appelle sa « petite âme bleue », le dit très vite au chapitre premier : « […] elle parut, me réveilla et me guida vers la lumière. Elle lia d'un fil continu tout ce qui m'entourait, en fit une broderie multicolore et tout de suite devint mon amie à jamais, l'être le plus proche de mon coeur, le plus compréhensible et le plus cher. Son amour désintéressé du monde m'enrichit et m'insuffla une force invincible pour les jours difficiles. »

La voix « pensive et mystérieuse » de la grand-mère Kachyrine assise près de la fenêtre lui dit des contes et des légendes, lui fait part des événements de sa vie, lui parle de son père. Sous les yeux de son petit-fils, Ivguénia se met à danser et retrouve toute la beauté de sa jeunesse ; elle soigne un sansonnet et s'attache à lui apprendre à parler. L'enfant l'entend évoquer son passé avec son époux : « C'était une chanson triste où il était question de maladies, d'incendies, de coups et de morts subites, d'adroites filouteries, de simples d'esprits et de seigneurs cruels. » Elle recommande à son petit-fils de garder son coeur d'enfant et d'attendre que Dieu lui indique sa mission et lui montre sa voie. Elle croit en un Dieu de compassion qui, « par moments, se met à sangloter ». Toujours prête à défendre ses enfants contre les violences de son mari, la grand-mère est l'objet de l'admiration sans bornes de son petit-fils : « Tu es vraiment une sainte! On te tourmente, on te martyrise, et toi, tu supportes tout! » On retiendra encore la description des nuits à la belle étoile où l'enfant et Ivguénia regardent le ciel tandis que la grand-mère raconte encore de longues histoires choisies, qui rendent la nuit « significative et plus belle ».

Avec cette enfance, qui se déroule entre les figures d'un grand-père tyrannique et d'une aïeule tendre et compatissante, dans un milieu d'artisans livré aux duretés d'une vie sans espoir, Gorki fait un tableau sans concessions du peuple russe. Il s'y révèle un portraitiste remarquable tout en prônant l'importance de l'action et de l'indépendance. Entre la mort inaugurale du père et celle de la mère à la fin du livre, l'enfant butine dans cette enfance comme dans une ruche dont le miel fut souvent “impur et amer”. En nous la livrant sans fard, il nous donne aussi quelques clés pour aborder aux rivages de la beauté et des tourments de “l'âme russe”.

 

 

Enfance, Maxime Gorki, Folio Classique n°823, Préface d'Hubert Juin.

Lundi 31 mai 2010

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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 15:27

 

Contes et légendes mythologiques

 

Dans les pages pâlies

Des livres de l'enfance

La vie était si belle

Et les héros si beaux

Quand les hommes étaient dieux

Et les dieux presque humains

Comme il est loin le temps

De cet émerveillement

 

ajax transportant le cadavre d'achille v 570 avt jc cratèr 

 

Ajax transportant le corps d'Achille, Cratère attique à figures rouges,

vers 570 avant J-C, Musée archéologique de Florence

 

Suivre encore une fois

Dans la carrière cendreuse

Sous un soleil de gloire

Achille aux pieds agiles

Et le bouillant Hector

Ou bien se lamenter

Sur Hercule dément

Au poison se brûlant

 

   centaure essayant d'enlever hippodamie à prothoos-copie-1

 

Centaure essayant d'enlever Hippodamie à Pirithoos et Thésée,

Cratère apulien à figures rouges, vers-350-340 avant J-C,

British Museum

 

S'affliger et rêver

Aux femmes amoureuses

D'un cygne d'un taureau

Ou bien d'une pluie d'or

Léda Europe et Danaé

Pour jamais délaissées

Par Zeus abandonnées

pénélope et télémaque 

Pénélope à son métier à tisser et Télémaque,

Skyphos à figures rouges, 440-435 avant J-C,

Chiusi, Musée National 

 

Sourire et s'étonner

Des femmes ingénieuses

Tissant sans fin la toile

Fidèles et loyales

Celles qui vont bravant

L'écumant Minotaure

Au fond des corridors

 

sirenes 

 

Ulysse et les sirènes, Stamnos à figures rouges,

Ve siècle avant J-C, Londres, British Museum

 

Frémir d'épouvante

Aux bêtes fabuleuses

Les sphinx les sirènes

Les hydres serpentines

Les violents cyclopes

Les centaures altiers

Aux lisières du brutal

Et puis de l'animal

 

TheseeMinotaure     

 

Thésée combattant le Minotaure en présence d'Ariane,

Psykter à figures noires, vers 550-540 avant J-C,

Londres, British Museum

 

Et disparaître enfin

Là où le lait d'Héra

Devient la Voie lactée

Quand le chariot d'Orion

Se fait constellation

Dans l'infini opaque

Du fabuleux zodiaque

 

  zodiaque

 

 

 

 

 

Défi n°30, proposé par Adamante

Raconter en vers ou en prose, en images ou en sons, l'un ou l'autre- l'un et l'autre- ou tous réunis,

une atmosphère de légende vécue ou imaginaire.

 

Dimanche 30 mai 2010

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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 14:42

 

levy justine watson

 

Concevoir et attendre un enfant alors que sa mère se meurt d'un cancer, c'est cette épreuve que Justine Lévy, Louise dans le roman, raconte avec rage et lucidité dans Mauvaise fille. Ne se sent-elle pas monstrueuse d'avoir « zappé [sa mère] en faisant un enfant »? Ne culpabilise-elle pas de manquer d'amour pour celle dont elle se sent si proche, malgré les aléas de la vie? La mort de sa mère est une épée plantée en plein coeur : « Je sais que la date me poursuivra, que je vieillirai à la place de maman, que je prendrai chaque année deux ans, un pour moi, un pour elle, jusqu'au jour où je serai plus vieille qu'elle et que le temps m'aura rattrapée, il ne suffit pas de dire je ne crois pas au temps pour que le temps n'existe pas et qu'on ne souffre pas atrocement le jour de l'anniversaire de la naissance ou de la mort de sa maman. Mais c'est ainsi. Je suis ainsi. Mauvaise fille. »

Elle décrit avec une minutie quasi-masochiste les premiers symptômes de sa grossesse, la peur, la honte, la culpabilité engendrées par la venue d'un être qu'elle aimera plus qu'elle-même et plus que sa mère, Alice. Elle se revoit, elle la vivante, annonçant à celle qui l'a portée que sa fille est enceinte alors que la malade est déjà trop faible pour le comprendre : « J'ai trop attendu et je crois qu'elle ne m'a pas entendue. » Et quand sa fille naît, songeant à sa mère morte d'un cancer du sein, elle refuse de l'allaiter : « Le bon lait maternel que je ne lui donnerai pas, les bons anticorps, la bonne fusion, je ne veux pas de cette fusion là, elle me dégoûte, on s'aime et puis on souffre et puis on est une mère indigne et on meurt. »

Le lecteur suit ainsi en parallèle la grossesse de la narratrice et le lent cheminement de la maladie chez sa mère. En un dosage subtil, la jeune femme alterne ces deux étapes de sa vie, tellement inconciliables. Elle narre les inquiétudes liées à l'attente de l'enfant, “cette excroissance d'elle-même, ce morceau de [soi]”, qu'elle traite d'abord aussi mal qu'elle. Elle évoque avec humour le rendez-vous chez l'aptonomiste qui lui dit de parler à sa fille et de ne pas garder stress et tristesse “dans la gorge et dans le ventre”. Elle explique comment elle déteste sa sensiblerie nouvelle, ce corps qu'elle ne reconnaît plus Elle insiste sur son refus d'être regardée, sur son rejet de l'air “béat” et “guilleret” du “club des enceintes”. Elle s'interroge, se demandant si elle sera une bonne mère, alors qu'elle déteste sa vie, qu'elle fume et qu'elle a peur.

La narratrice ne fait l'impasse sur rien. Elle dit les visites éprouvantes et humiliantes avec sa mère chez Toubib, le Grand Professeur, incapable de retenir le nom de sa patiente, indifférent à son sort, et devant qui la malade doit étaler sa “nudité ruinée”. Elle raconte les visites à l'hôpital Saint-Louis, “son sale et vieux copain”; elle dit le manque de maman, celle avec qui elle riait tant, car est-ce encore maman, “cette chose-là, reliée à ses tuyaux”? Elle se demande quels sont les mots qui soulagent, répertorie les petits gestes qu'elle accomplit- lui tenir les mains, lui lire des livres, la forcer à manger- décrit les instants où elle n'en peut plus d'assister à l'agonie de sa mère, cette “chose” cette “forme”, “que le cancer a bouffée de l'intérieur”. Elle se remémore le séjour à l'île d'Houat lors de sa rémission, quand sa mère souhaitait devenir la bonne mère qu'elle n'avait jamais su être. La fille garde en mémoire « la dernière plainte qui n'est pas sortie », le « dernier mot de maman. Il n'a plus que moi ce mot».

C'est ainsi que grâce à l'écriture, elle écrit une émouvante élégie à la mère morte. La narratrice se dit que sa mère est peut-être tombée malade pour qu'un rapprochement s'opère entre elles. Elle évoque l'amour de ses parents, “quand ils avaient dix-huit ans et qu'ils s'aimaient et qu'ils étaient beaux, et jeunes, et la vie devant eux, et sur pied d'égalité, aussi forts, aussi amants, autant de chances l'un que l'autre.” Elle revoit celle qui s'appelait Alice, avec son visage de « vierge phosphorescente avec quand même cet air de dédain général». Elle souligne sa « grande beauté d'avant le cancer, […] qui excusait tout, qui rachetait tout, même le mal qu'elle [lui] faisait». Elle rappelle comment son père, après leur séparation, n'avait jamais cessé de la comparer aux autres femmes qu'il rencontrait et comment Alice “était toujours la plus belle”. Elle se souvient comment, sans ressources, elle était toujours prête à dépanner un copain. Elle livre la lettre envoyée à son père, datée du 23 juin 98, celle dans laquelle elle écrit : “Bernard. Tu vas rire : j'ai bien vécu, j'ai eu plein d'aventures étranges et d'autres très jolies comme Louise. J'ai été une belle femme. Pas trop con et parfaitement indaptée sociale, ce qui m'a, paraît-il, conféré un certain charme Mais, ce mardi 23 juin, j'ai décidé que j'avais assez vécu... ”

Et alors que sa mère descend dans la terre « avec son kimono aux manches larges, pour cacher son gros bras », elle verse des pleurs libérateurs tandis que son enfant lui donne des coups de pied dans le ventre : « parce que c'est la vie qui palpite, qui veut croître, qui proteste, la vie dans le ventre, la vie comme dans une poupée russe, et au même moment, maman, en bas, dans la terre, cogne et tambourine contre le bois, ça s'appelle la concordance des temps et ce sera ma vie maintenant. »

Dans cette sorte d'autobiographie romancée- on reconnaît sans difficultés BHL dans le père de la narratrice-, Justine Lévy dit avec justesse et désespoir la douleur de devenir orpheline en même temps que le bouleversement de mettre un enfant au monde. L'ouvrage, cependant, se clôt sur le constat du « train de vie » inéluctable : n'est-ce pas dans l'ordre des choses que la mère meure pour que la fille devienne mère à son tour? Au-delà de la colère, du scandale, des regrets, la « souffrance séchée » n'est-elle pas tout simplement ce que Boris Cyrulnik appelle du beau mot de résilience?

 

Jeudi 27 mai 2010

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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 14:02

 

patrick-modiano photo franck Courtés pour lire

Patrick Modiano, Photo de Franck Courtés pour Lire

 

Dans le dernier opus de Patrick Modiano, sobrement intitulé L'Horizon, le narrateur, Jean Bosmans, écrit qu'il ne sait plus dans quel livre il a lu que « chaque première rencontre est une blessure ». Une angoisse le saisit à l'idée qu'il pourrait ne plus jamais retrouver celle qu'il a rencontrée lors d'une manifestation, place de l'Opéra, Marguerite Le Coz, née à Berlin, et qui disparaît un soir de sa vie.

Par-delà « les années confuses qui ont suivi », « depuis quarante ans », le livre raconte comment il part en quête de cette femme, pour laquelle « il n'y avait jamais eu de point de départ »; elle « avançait dans la vie par bonds désordonnés,par ruptures et chaque fois elle repartait à zéro ». Ne fuit-elle pas un jour en train parce que ses patrons, le docteur André Poutrel et Yvonne Gaucher, dont elle garde le petit Peter, ont été arrêtés ? Elle craint en effet un interrogatoire, le lendemein, au quai des Orfèvres: « Ils savent des choses sur moi que je ne t'ai pas dites et qui sont dans leurs dossiers. »

C'est donc tout ce qui a été passé sous silence, « brèves rencontres, rendez-vous manqués, lettres perdues, prénoms et numéros de téléphone figurant dans un ancien agenda et que vous avez oubliés, et celles et ceux que vous avez croisés sans même le savoir », qui constituent le coeur même du roman. Ce que les astronomes appellent « la matière sombre », et qui, « plus vaste que la partie visible de votre vie », est infinie, devient l'unique objet de la quête de Jean Bosmans.

Admirable roman où le narrateur- tel Orphée descendant aux Enfers- plonge dans cette « matière sombre » pour en « retenir les ombres et en savoir plus long sur elles ».

Derrière ce narrateur, il n'est pas difficile de voir par ailleurs une sorte de double de Modiano. Comme lui, il a une mère flanquée d'un amant- « une femme aux cheveux rouges » et un homme à l'allure de prêtre défroqué ou de torero- qui vient lui réclamer de l'argent; comme lui, il aime les livres- il travaille dans la librairie des éditions du Sablier; comme lui, il écrit pour exprimer « un sentiment d'asphyxie »; comme lui, depuis quarante ans, il est devenu romancier et a publié une vingtaine de livres. Ainsi, le roman apparaît comme une sorte de concentré de toute l'oeuvre modianesque (Mais.ne pouvait-on déjà le dire pour Un Pedigree? )

Comme à l'accoutumée chez Modiano, la mémoire du narrateur est faillible, les indications inscrites dans son carnet personnel sont vagues, les phrases chuchotées dans son sommeil ne signifient plus rien au réveil, les calculs de probabilité sont inutiles. Et pourtant, la réalité des paroles échangées entre deux personnes se dissipe-t-elle vraiment dans le néant? La lumière du rêve qui a baigné ce que Jean Bosmans a vécu avec Margaret n'est-elle pas justement la vraie? Dans les replis du temps, Margaret et les autres, ceux de la Bande Joyeuse, Mérovée, Boyaval, le professeur Ferne et sa femme, Michel Bagherian, le docteur André Poutrel, Yvonne Gaucher et le petit Peter, ne vivent-ils pas « encore tels qu'ils étaient à l'époque »?

Il semble en effet que, dans ce roman de Modiano, il y ait quelque chose de nouveau, dont le titre L'Horizon est le signe. Certes,il y avait dans les précédents romans la volonté de cerner le passé, mais ici la certitude qu'il reste « des ondes, un écho d [u] passage » des personnages est clairement affirmée par le narrateur.

Et c'est justement la mémoire sublimée par l'écriture qui va lui permettre cette quête impossible. Lorsqu'il commence à écrire, c'est là qu'il comprend qu'il est proche d'une frontière « d'où il pourrait s'élancer vers l'avenir. Pour la première fois, il avait dans la tête le mot: avenir, et un autre mot: l'horizon. Ces soirs-là, les rues désertes et silencieuses du quartier étaient des lignes de fuite, qui débouchaient toutes sur l'avenir et l'HORIZON ». C'est ce sentiment d'un espoir, d'une ouverture qu'il avait aussi éprouvé en rêvant une rare fois de Margaret. Dans ce rêve, ils étaient attablés tous deux dans le bar de Jacques l'Algérien. La lumière en était lumineuse; « Quelques mots lui vinrent à l'esprit, sans doute le titre d'un livre: Une porte sur l'été. »

Parti à Berlin, le narrateur, qui n'a « aucune assise dans la vie », retrouvera la trace de celle avec qui il lui avait semblé qu'il avait vécu dans un « présent perpétuel ». Ainsi que le dit Nerval, « La treizième revient, c'est toujours la première ». Alors qu'un passant du nom de Rod Miller vient d'indiquer à Jean Bosmans l'adresse de la librairie Ladjinikov, que Margaret a reprise depuis deux ans, le narrateur éprouve un sentiment de sérénité. Il a soudain « la certitude d'être revenu à l'endroit exact d'où il était parti un jour, à la même place, à la même heure et à la même saison, comme deux aiguilles se rejoignent sur le cadran quand il est midi. »

Ainsi, dans cette nouvelle recherche du temps perdu entreprise par Modiano, où il est aussi question de science occultes à travers le livre d'André Poutrel, Le Cénacle d'Astarté, la croyance ésotérique en un temps cyclique et en l'Eternel retour vient sauver définitivement Margaret Le Coz de l'oubli. Pour Jean Bosmans,« elle ne cesse de marcher à sa rencontre sur le trottoir en pente de l'avenue Reille dans une lumière limpide d'hiver quand le ciel est bleu... »

 

 

Mardi 25 mai 2010

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23 mai 2010 7 23 /05 /mai /2010 21:58

 

L'Arlésienne van gogh

  L'Arlésienne, Van Gogh

Dans le Carnet de Poésie de ma grand-mère, deux textes qui se suivent évoquent le Sursum corda. Cette expression latine renvoie à l’injonction : « Elevons nos cœurs », qui ouvre le dialogue d’ouverture de la préface de la prière eucharistique, au cours de la messe catholique. Elle est encore l’anaphore de certaines liturgies des Eglises orthodoxes et catholiques orientales, celles de saint Basile et de saint Jean Chrysostome. Elle est souvent traduite par l’expression : « Haut les cœurs ! ».

 

Le premier texte, non daté, est signé du nom de Marie Gasquet (1872-1960). Née à Saint-Rémy de Provence, celle-ci est un écrivain de Provence, fille du poète provençal Marius Girard. Célèbre pour sa culture et sa beauté, filleule de Frédéric Mistral, elle fut désignée en 1892 comme reine du Félibrige. (Fondé officiellement le 21 mai 1854 (jour de la Sainte Estelle), dans le château de Font-Ségugne, à Châteauneuf de Gadagne, qui appartenait alors à la famille Giera, le Félibrige est, au départ, un mouvement littéraire provençal, ayant pour objectif la défense de la langue d’oc.)

Elle épousa Joachim Gasquet, un poète ami de Paul Cézanne, fut directrice de collection chez Flammarion et écrivit une dizaine de romans, dont le plus connu s’intitule Une enfance provençale.

Il est probable que ma grand-mère la rencontra au cours d’une conférence, peut-être sur un thème religieux. N’a-t-elle pas écrit sur Jeanne d’Arc, la Fête-Dieu ou encore Bernadette de Lourdes ? Les quelques lignes qu’elle lui offre alors sont, pour celle que la tristesse guette, une invitation à porter haut son regard et ses aspirations.

 

« Lorsque, à la manière des marins de Dunkerque, on sait naviguer non sur la vague qui menace mais sur l’étoile qui conduit, on peut fièrement dire si la tristesse vient : "Ce qui me console le mieux, ce n’est pas ce que j’ai atteint, c’est ce à quoi j’ai aspiré."

                                                                   Sursum Corda

                                                                   Marie Gasquet »

 P1000370

Le second texte, porte la signature d’une certaine Ag. Dubuisson, sans doute une amie de ma grand-mère. Il est en date du 18 mars 1933. Le 05 mars, dans un climat de terreur, le parti nazi a remporté les élections en Allemagne, le 23 mars, le Reichstag accorde les pleins pouvoirs à Hitler et le 29, une loi abolira les libertés fondamentales.

Avec une certaine modestie, cette femme dit hésiter à laisser une « pensée » sur la page qu’on lui tend. Elle évoque avec émotion – semble-t-il- un jour précis où ma grand-mère et elle se sont rencontrées. Je me demande ce que cache ici l’expression « Sursum ». Fait-elle allusion à une difficulté particulière, à un deuil, à la « montée des périls » ? Comment le savoir ?

 

« Si je ne savais pas que l’ombre fait valoir la lumière, je n’écrirais pas après les pages précédentes…

De talent  je n’en ai point, mais seulement un peu de cœur….. Dans cet album, comme dans votre vie- simplement- je puis laisser une trace d’affection, évoquant l’heure belle où mon cœur a rencontré le vôtre sur cette route du « Sursum ».

                                                                                                                                                                                                                                

                                                      Ag. Dubuisson

18 mars 1933

 P1000371

L’emploi récurrent de l’expression « Sursum Corda » est-il l’indice que les deux femmes font allusion au même événement ? Peut-être. Toujours est-il que, parodiant le titre d'un roman de Marie Gasquet, Ce que les femmes disent des femmes, ce que deux femmes disent ici à une troisième ne me semble pas si vain…

 

 

 

Sources :

fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Gasquet

 

Dimanche 23 mai 2010

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22 mai 2010 6 22 /05 /mai /2010 13:39

PHOTOLISTE_20090624141850_grece_naissance_de_diane_600_.jpg       

      Naissance de Diane et Apollon sous le palmier de l'île de Délos,

Abel de Pujol


Mystère des chemins

Dans le croisement hasardeux

Des routes

 

Eclair des rencontres

Aux marches des rizières

Dans la folie des grappes

Et la fumée des villes

Diamant des regards

Aux dires balbutiés

Aux mains entrelacées

 

Enfant aux yeux d’amande

Sur un rêve ignoré

Promesses de la fleur

A l’éclat de prunus

Qui serre dans ses poings

Le fabuleux futur

La lèvre souriant

Aux ombres de la chambre

Chaton pelotonné

Au sein comme au soleil

Stupéfaction du vivre

Sur les draps étonnés

Allégresse du cri

Hurlé des impatiences

Temps où l’on ne sait rien

Que la vie immédiate

Dans la tiédeur des nuits

 

Nous

On ne le savait pas

Dans le soir de notre âge

Que tu viendrais un jour

 

Toi

Au blanc prénom de lune

Au sourire étoilé

A la peau diaphane

Diane

 

 

Samedi 20 mai 2010

 

 

 

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21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 14:00

 

goya chronos.-copie-1

Chronos dévorant ses enfants, Goya

 

Dans les couloirs du sang

Tout au creux de mes yeux

Immobile aux aguets

Le Temps

Attend

 

Insidieux et secret

Au long cours de mes veines

Sinuant doucement

Le Temps

Se tait

 

Au plus profond des doutes

Où mon esprit se perd

Statue  fossilisée

Le Temps

Ecoute

 

Dieu  au masque d’idole

A l’ombre du mystère

Au berceau des années

Le Temps

Somnole

 

Violent et brutal

Sous la soie de ma peau

A coups bien assénés

Le Temps

S’emballe

 

Hystérique et pervers

Au cœur de mes entrailles

Clouant au pilori

Le Temps

Lacère

 

Ombrageux Minotaure

Dans le profond des nuits

Courant vers l’infini

Le Temps

Dévore

 

 


Pour papierlibre.over-blog.net

Personnifier un animal, une plante ou une chose pour décrire l’immobilité et le mouvement ou le silence et le bruit.

 

 

Vendredi 21 mai 2010

 

 

 

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20 mai 2010 4 20 /05 /mai /2010 15:12

 

Louise de V

 

Le 05 mai 2010, ARTE diffusait Madame de, film-culte et chef-d’œuvre de Max Ophüls, adapté du roman éponyme de Louise Lévesque de Vilmorin. La fin tragique de ce mélodrame qui voit la mort de l’héroïne, interprétée par Danielle Darrieux, m’a fait penser au poème qu’écrivit la dame du « salon bleu » de Verrières-le-Buisson et qui ouvre le recueil Fiançailles pour rire, paru en 1939.  Il est intitulé « Mon cadavre est doux comme un gant.

 

Mon cadavre est doux comme un gant

Doux comme un gant de peau glacée

Et mes prunelles effacées

Font de mes yeux des cailloux blancs.

 

Deux cailloux blancs dans mon visage,

Dans le silence deux muets

Ombrés encore d’un secret

Et lourds du poids mort des images.

 

Mes doigts tant de fois égarés

Sont joints en attitude sainte

Appuyés au creux de mes plaintes

Au nœud de mon cœur arrêté.

 

Et mes deux pieds sont les montagnes,

Les deux derniers monts que j’ai vus

A la minute où j’ai perdu

La course que les années gagnent.

 

Mon  souvenir est ressemblant,

Enfants emportez-le bien vite,

Allez, allez, ma vie est dite.

Mon cadavre est doux comme un gant.

 Le salon bleu

Le salon bleu de Verrières-le-Buisson

 

Car la reine des soirées mondaines des années 50, la petite fiancée de Saint-Exupéry, l’égérie de Malraux, fut aussi une poétesse qu’Edmonde Charles-Roux n’a pas hésité à comparer à Louise Labé. Malraux, dans sa préface aux Poèmes de Louise de Vilmorin, édités chez Gallimard, s’en explique. Selon lui, elles possèdent toutes deux le fait d’avoir écrit « peu de poèmes, des amusements rhétoriques, une création en marge de [leur] temps […], quelques cris inoubliables. » Femmes de grande culture, les deux Louise font résonner, à quelques siècles de distance, le « même son grave  […] à partir d’un domaine et d’un ton traditionnels, […] dans l’instant où la corde se brise ».

Dans le film de Max Ophüls, Madame de avoue : « La femme que j’étais a fait le malheur de celle que je suis devenue. » N’est-ce pas là ce malheur intime que celle qu’on appelait Maliciôse- du nom d’une  de ses œuvres, L’heure Maliciôse- sut exprimer dans ses meilleurs poèmes ? Ceux dont son dernier compagnon Malraux a dit qu’ « ils ont donné l’âme et la voix à un enchantement désespéré ».

 

Sources :

Poèmes, Louise de Vilmorin, Préface d’André Malraux (1970), Poésie/ Gallimard.

 

 

Pour le Jeudi en Poésie, Communauté Croqueurs de Mots.

 

 

Jeudi 21 mai 2010

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18 mai 2010 2 18 /05 /mai /2010 15:06

 

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  Anny Duperey (Madame Alexandra) et Sara Giraudeau (Colombe),

dans Colombe à La Comédie des Champs-Elysées

Crédit photos, gala.fr

 

Samedi 15 mai 2010, France 2 retransmettait la centième de Colombe de Jean Anouilh, mise en scène par Michel Fagadau, à La Comédie des Champs-Elysées. L'auteur aurait eu cent ans cette année.

Cette pièce (1951) en quatre actes appartient aux quatre pièces dites « brillantes » du dramaturge. Elle y tient une place particulière puisqu'elle porte le prénom d'une de ses filles. De plus, celui qui fut à vingt-deux ans le secrétaire de Louis Jouvet, de 1925 à 1930, y emploie un de ses procédés favoris, le théâtre dans le théâtre. Il y manifeste sa passion pour le monde de la scène, passion née au lycée Chaptal et favorisée par ses rencontres avec Cocteau et Jean Giraudoux. Par ailleurs, elle aurait pu tout autant être qualifiée de « grinçante » car on y retrouve les thèmes chers au dramaturge, le désir d’absolu, le refus d’un monde fondé sur l’hypocrisie et le mensonge, l’impossibilité de l’amour, la prééminence accordée au jeu théâtral.

 

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Affiche de Colombe en 1951, Décor d'André Barsacq,

Photos Les Amis de Jean Anouilh wordpress.com

 

Michel Fagadau, directeur de La Comédie des Champs-Elysées en propose ici une seconde mise en scène, après celle de 1996 avec Geneviève Page, Laure Marsac et Jean-Paul Roussillon. La pièce avait été créée en 1951 au Théâtre de l’Atelier, avec Danièle Delorme et Yves Robert dans les rôles-titres, dans une mise en scène d’André Barsacq, reprise en 1954. En 1974, Anouilh lui-même, assisté de Roland Piétri, l’avait montée avec Danièle Lebrun dans le rôle de Colombe et Lucette Garcia-Ville dans celui de Madame Alexandra.

 

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Costume pour Armand, dans la mise en scène d'André Barsacq (1951),

Photos Les Amis de Jean Anouilh wordpress.com

 

Si la pièce a intéressé Michel Fagadau, c’est parce qu’elle est pour lui, dans le cadre spectaculaire du théâtre, une sorte de « comédie humaine à la Balzac », drôle et acide, qui présente toute « une panoplie de comportements humains ». Il dit avoir tenté de se faire l’avocat de chacun des personnages, permettant ainsi au spectateur de prendre parti. Selon lui, Anouilh possède au plus haut point « le génie de la construction », combinant avec art des pastiches de Marivaux, la « petite musique de Musset », le drame bourgeois, la comédie de mœurs ou de caractère. A l’étroit dans la division traditionnelle des genres (tragédie, comédie, drame), il préfère donc classer ses pièces selon des indications de tonalité (noire, grinçante, rose, brillante) qui ne l’enferment pas dans un genre fixe.

 

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Le salut de la troupe, Mise en scène de Michel Fagadau (2010),

Crédit photos Cat.S/Theota.com

 

La pièce permet sans doute de redécouvrir un dramaturge injustement qualifié de « bourgeois », grâce à une distribution exceptionnelle. Madame Alexandra, la comédienne rivale de Marie Dorval, est interprétée par Anny Duperey qui joue ici avec un abattage remarquable, déployant ainsi tout l’éventail de son talent comique. Colombe, sa belle-fille, à la fois ingénue et rouée, qui découvre les pouvoirs de sa féminité, lui donne la réplique en la personne de sa propre fille, Sara Giraudeau (déjà récompensée par le Molière de la Révélation féminine théâtrale en 2007, pour La Valse des pingouins de Patrich Haudeceoeur). Rufus, le secrétaire de la diva, joue un La Surette humble et trivial, et provoque le rire, comme naturellement. Les autres comédiens sont au diapason, chacun jouant sa partition sans faire de l'ombre aux autres. Jean-Paul Bordes, alias Poète-Chéri, s’en donne à cœur joie avec les outrances poétiques d’Emile Robinet, et Fabienne Chaudat (Madame Georges), en habilleuse, est une fine mouche du coche. De la rivalité entre les deux frères, Julien et Armand (Benjamin Bellecour en dandy épicurien et vain), on retiendra peut-être le rôle difficile du premier. Fils mal-aimé de Madame Alexandra, mari trompé de Colombe, c’est une sorte d’Alceste idéaliste que Grégori Baquet rend crédible avec rage et émotion.

 

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Danièle Delorme (Colombe) et Yves Robert (Julien),

dans la mise en scène d'André Barsacq (1951)

Photos Les Amis de Jean Anouilh wordpresse.com 

 

Car, derrière les ors du théâtre, sous le chatoiement des costumes (inventifs et délirants de Pascale Bordet), dans les coursives de la coulisse (un décor fluide de Mathieu Dupuy qui allie la scène et les loges), c’est une famille qui se délite sous la plume d’Anouilh. Madame Alexandra, la comédienne tyrannique, a tout sacrifié à son art et a eu sept époux. Si elle chouchoute son fils Armand, qui lui ressemble par son goût de la vie et des plaisirs, elle refuse son amour à Julien, « emmerdant » comme son père. Colombe, quant à elle, que l’on croyait naïve et pure, va vite être fascinée par les vanités et les illusions que distille le théâtre. Son éducation sentimentale, sous l’égide de sa belle-mère, est orchestrée par les vieux beaux qui frétillent autour d’elle. Elle succombera sans remords aux charmes délétères de son beau-frère. Quelle jolie scène, par exemple, que celle où Armand le séducteur lui fait répéter son texte et où ni l’un ni l’autre (ni le spectateur) ne sait plus s’il s’agit de la vie ou de la comédie.

 

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La loge de Colombe, dans la mise en scène d'André Barsacq (1951)

Photos Les Amis de Jean Anouilh wordpress.com

 

La pièce analyse sans concession un monde où l’idéalisme et les beaux sentiments ne sont pas de mise. Dans le lieu du faux-semblant par excellence qu’est le théâtre, on ne sait ce qu’il faut préférer, de l’égoïsme pragmatique et forcené de Madame Alexandra ou de la rigide aspiration à l’Amour de Julien. Et pourquoi Colombe, devenue mère trop jeune, n’aurait-elle pas le droit de goûter à l’indépendance et à la liberté, elle qui n’a vécu jusque là qu’à travers les désirs de son mari ? La question paraît d’une brûlante actualité.

Dans cette pièce où l’idéalisme et la pureté ne résistent pas au réalisme et à la compromission, on reconnaît la lucidité cynique d’un Jean Anouilh moraliste qui écrivait : « Le mal et le bien, aux origines, cela a dû être ce qui faisait plaisir ou non. »

 

Sources :

Dictionnaire des Littératures de langue française, « Jean Anouilh », J. -P. de Beaumarchais, Daniel Couty, Alain Rey, Bordas, 1987.

http://www.canalacademie.com/ida5673-Colombe-Anouilh-entre-realisme-et.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Colombe_

 

 

Mardi 18 mai 2010

 

 

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18 mai 2010 2 18 /05 /mai /2010 07:23

 

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  Le cerf et la vigne, Jean-Ignace-Isidore Grandville (1803-1847)

 

On était en avril et, par un frais matin,

Un chevreuil intrépide s’en vint dans un jardin.

Oublieux des conseils prodigués par sa mère

Et portant haut ses bois, il n’était pas peu fier

De vivre sans licol : « Foin de ces fariboles ! »

  Il muse, il se hasarde, il va, il batifole ;

Arrachant les écorces, mâchant les jeunes tiges,

Et broutant la bourdaine, il est pris de vertige.

 

Il aperçoit la femme du maître de céans,

Qui lui paraît, ma foi, une assez belle enfant.

« Voilà donc, rêve-t-il, l’épouse qu’il me faut,

Les biches à côté d’elle n’ont rien que des défauts. »

Tout imbu de son charme, il flatte, il apprivoise,

La dame lui sourit, le don juan pavoise.

 

En s’approchant du gîte, quelle n’est pas sa surprise,

Au-delà des croisées, de voir la table mise !

« Que j’aimerais- dit-il- être convive ici ! »

Il l'ignorait encore, on l’y voyait aussi :

Non pas sur une chaise mais au fond de l’assiette,

En cuissot de chevreuil, sur un lit de sarriette.

 

On l’avait chapitré, c’est un bien grand malheur

De convoiter la femme dont l’époux est chasseur.

 

Fable librement inspirée par la venue insolite d’un chevreuil dans le jardin d’Alice (revesetecrituresdalice.over-blog.com)

 

Mardi 18 mai 2010

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