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23 décembre 2010 4 23 /12 /décembre /2010 16:56

François invente la crèche de Noël

L'invention de la crèche par François d'Assise, Giotto

 

 

Un Dieu plein de douceur mit la faiblesse en nous

Afin que nous aimions les faibles et les doux,

Et que l’homme aux petits soit toujours charitable.

Aussi Jésus voulut naître dans une étable.

Or, le bon saint François, lorsque venait Noël,

Pour convier le monde à l’amour fraternel,

Devant ceux que l’orgueil aveuglément domine

Prêchait l’humilité dans une humble chaumine,

Il avait près de lui le bœuf, l’âne ; et ceux-ci,

Qu’aimait le pur apôtre, et qui l’aimaient aussi,

Fixaient sur leur ami leur regard grave et tendre,

Et, l’écoutant parler, paraissaient le comprendre.

 

Fleurs de corail, 1900

 

Dans l’Evangile de Luc, l’endroit où repose Jésus à sa naissance est désigné par le mot « mangeoire », « cripia » en latin, qui a donné le mot « crèche ». Il s’agit donc de l’auge destinée à la nourriture des animaux. Par extension, le mot s’apparentera à l’étable tout entière. La naissance de Jésus aurait eu lieu dans une grotte aménagée en étable, comme il en existait beaucoup en Palestine à cette époque.

La plus ancienne représentation picturale de la Nativité fut retrouvée sur un sarcophage dans le sud de la France et date du XI° siècle. Entre le XI° et le XII° siècle, on jouait la Nativité au cours de la célébration liturgique. Ces jeux liturgiques ayant peu à peu dégénéré en festivités profanes, ils furent supprimés en 1548.

Ce poème de Maurice Olivaint (1860-1929) rappelle que c’est saint François qui est à l’origine de la tradition de la crèche. En effet, la crèche, telle que nous avons coutume de la représenter, daterait du XIII° siècle.

C’est en 1223 que saint François réunit les habitants de Greccio, village situé près d’Assise, en Ombrie,  afin de célébrer la messe de minuit dans une grotte. Ni Jésus, ni Marie, ni Joseph ne figurent alors dans cette représentation, qui ne présente qu’une mangeoire et le bœuf et l’âne. Pourtant, jamais la Nativité de Jésus n’avait paru aussi vivante aux habitants de Greccio. On raconte en effet que François avait placé une hostie dans la mangeoire et que l'Enfant-Jésus s'y manifesta.  L’idée de la crèche fut ainsi reprise par l’ensemble du monde chrétien. La tradition de « faire la crèche », manifestation de la foi, date du XIV° siècle et se répand au XVI° siècle en Italie.

La tradition du bœuf et de l’âne, évoquée dans ce poème, remonterait au III° siècle. Origène, un théologien de cette époque, commentant l’Evangile de Luc, fait référence au prophète Isaïe. Dans le Livre d’Isaïe (I, verset 3), qui date du VIII° siècle avant Jésus-Christ, il affirme que « le bœuf connaît son propriétaire et l’âne la mangeoire de son maître ».

L’Evangile apocryphe du pseudo-Matthieu mentionne la présence de ces humbles animaux  au chapitre 14, verset 14 : «  Or, le troisième jour, après la naissance du Seigneur, Marie sortit de la grotte, entra dans une étable, et elle déposa l’enfant dans la crèche, et le bœuf et l’âne l’adorèrent. Ainsi s’accomplit ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : « Le bœuf a connu son maître et l’âne la crèche de son maître. » Ces animaux donc, qui avaient l’enfant entre eux, l’adoraient sans cesse. Ainsi s’accomplit ce qui avait été dit par le prophète Habacuc : « Tu te manifesteras au milieu de deux animaux. » »

Ces deux animaux, qui expriment ici gravité et tendresse, me font penser à l’ouvrage de Christian Bobin, Le Très-bas, une « promenade au cœur de l’âme » de saint François d’Assise. Et voici ce que l'auteur y écrit à propos de l’âne :  « Il y a bien un âne dans la vie de François. Il dort quand François dort, il mange quand François mange, il prie quand François prie. Il ne le quitte jamais, l’accompagne du premier jour. C’est le corps de François d’Assise, c’est son propre corps qu’il appelle ainsi : « mon frère l’âne » - manière de s’en détacher sans le rejeter, car c’est avec ce compagnon qu’il faut aller au ciel, avec cette chair impatiente et ces désirs encombrants : pas d’autre accès aux sommets éternels que par cette voie-là escarpée, caillouteuse, un vrai chemin de mulet. »

L’âne, ce « doux ami du ciel bleu », comme le décrivait Francis Jammes, un intermédiaire vers la sainteté ?

 

Sources :

http://catholique-versailles.cef.fr/ croire-p-texte-noel-traditions-creche.htm

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème : la crèche

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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 22:14

  les bus du Vel d'Hiv

Les bus parisiens rangés le long du Vélodrome d'Hiver

 

 

« V'là qu' Paris i' s’enfonce sous l’ botte des Fridolins », c’est ça qu’ papa i' nous avait dit c’ soir tout froid d’ décembre 1942, où qu’on tremblait comm’ des feuilles. On était tous les trois avec m’man, tout contr’ la ch’minée et on d’vait tout l’ temps rajouter du bois qu’on avait glané dans l’ bois d’ Chaville. Moi, j’ crois bien qu’ j’avais sept ans - l’âge de raison - que p’pa i' m’ répétait tout l’ temps. Mais j’crois qu’ j’avais pas beaucoup d’ raison, parc’ que c’te phrase, elle m’ rev’nait dans la tête comme quand l’ toupie elle tourne tout l’ temps et qu’on voudrait ben qu’elle s’arrête à la fin. C’est qu’elle m’empêchait d’ dormir, c’ te vilaine phrase, et j’ f’sais d’ méchants rêves, où que j’me réveillais en criant. J’ voyais ma tête tout’ écrabouillée par d’ grosses bottes ; c’était comm’ si qu’ y avait des soldats d’ plomb qui marchaient sur ma tête et que j’ m’enfonçais dans l’ mare à purin d’ Mémé.

J’ crois qu’on n’était pas ben loin d’ Noël. A Paris, on n’avait pas l’ droit d’ se  prom’ner l’ soir et les rues, elles étaient toutes noires. M’man, elle f’sait la queue dans les boutiques du quartier : « J’ voudrais bien qu’on fasse un gueuleton pour Noël » qu’elle disait. Mais j'y croyais pas trop pac' que qu’on mangeait, c’tait toujours des rutabagas et des topinambours et d’ la soupe de lait et c’ qu’on buvait, c’était du café d’orge, qui m’ laissait un sale goût dans ma bouche. J’ m’ souviens qu’elle avait toujours l’air triste, « comme un jour sans pain » qui disait p’pa. Alors moi, j’ mettais ma tête dans son tablier qu’avait des gros carreaux bleus pis blancs, et elle m’ caressait mes cheveux mais moi j’ voyais bien qu’ m’man elle pensait à aut’ chose. Toujours bougon, P’pa, i’ rentrait l’ soir d’ son atelier de menuiserie, çui qu’est rue de la Boule blanche. I’ posait son rabot et son ciseau à bois sur l’ toile cirée d’ la cuisine. I’ gueulait contre les verts-de-gris, les doryphores et les Chleuhs. Et quand j’ lui d’mandais c’ que ça voulait dire, et ben, i’ m’ répondait jamais.

J’ m’ rappelle qu’à la radio, y avait une chanteuse, j’ m’ rappelle qu’elle chantait : « Je suis seule ce soir avec ma peine… » et c’ refrain, i’ m’ réveillait la nuit et moi ben j’ pouvais pus dormir. Moi, qu’est-ce que j’avais peur d’ me retrouver tout seul dans ma p’tite chambre ! J’y voyais rin de rin, sauf un peu d’ lumière en-d’ssous d’ la porte qui v’nait d’ la cuisine. C’était comm’ si qu’on m’étouffait avec un oreiller. J’ crois qu’ c’était à cause du bout d' tissu tout bleu qu’ m’man elle pendait tous les soirs d’vant ma f’nête. « C’t à cause des bombardements », qu’elle disait. Et moi, j’ me rappelais toujours la nuit où qu’ les sirènes elles avaient gueulé et qu’ j’avais dû descendre avec m’man et p’pa dans la cave avec tous les gens d’ l’immeuble. Avant d’ rentrer dans mon lit, ben, j’ me mettais à genoux  sur le p’tit tapis qu’on avait ach’té à La Samaritaine. Su’ l’ mur, m’man, elle avait épinglé une image de Marie, la m’man du P’tit Jésus, avec des roses en-d'ssous d' ses pieds et pis ses mains qui s’ouvrent :  « Sainte Vierge, », que j’y disais tout bas, « pourvu qu’y ait pas d’avions c’te nuit ! »

Faut que j’ vous dise tout, c’est pas ça qui m’empêchait d’ dormir, non, c’est pas ça. Au mois d’ juillet, c’était tôt l’ matin qu' y avait eu tout un ram-dam dans l’immeuble, des cris, des gens qui gueulaient, des cavalcades et pis des claquements d’ galoches. Avec m’man et p’pa on était sorti en pyjama dans l’ couloir, y avait plein d’ gens qui dégringolaient l’escalier et pis qui s’ bousculaient. Y avait des mecs avec des galurins tout noirs, sapés comme des milords, avec des manteaux d’cuir et pis y avait des poulets avec des capes, comme celle d’ Superman, sauf qu’ celle d’ Superman, ben elle est toute rouge. C’ qui m’a fait drôle, c’est qu’ dans tout c’ bazar, y avait mon copain Rudy, ç’ui qui m’ file des billes à la récré et qu’ en a toujours une ben bonne à raconter. J’ai même pas eu l’ temps d’ lui dire que’que chose, j’ai vu seul’ment qui m’ faisait un signe avec sa main, pis j’ai entendu les bus qui roulaient dans la rue, pis plus rin.

P’pa et m’man, i' bougeaient pus, i' z’étaient comm’ la statue toute verte du square d’en face. J’y ai d’mandé : « Où c’est qui va, Rudy ? » Et p’pa i' m’a dit : « T’en fais pas, i' va r’venir, c’est pour qu’i' vérifient leur identité. » Moi, j’ai pas compris, pa’ce que Rudy, on sait bien qui c’est, c’est l’ fils de Moshe, l’ tailleur du quatrième, c’ui qui vient d’ Pologne, et qui sait si bien rap’tasser les vieux habits, même que m’man, elle lui dit toujours : « Monsieur Moshe, c’est ben vrai qu’ vous avez d’ l’or dans vos doigts ! » Alors, voilà, moi j'pense toujours à lui, la nuit, quand c’est qu’ j’arrive pas à pioncer.

Pour c’te Noël-ci, p’pa, i' m’a fait un sapin avec un manche à balai et pis des branches d’ sapin qu’il a coupées avec sa grande scie dans l’ square d’en face. M’man, elle a fait une p’tite crèche dans une boîte à godasses et pis elle a mis d’ssus une étoile, même que j’y ai dit qu’ c’est comme l’étoile qu’ la mère d’ Rudy elle a cousu sur sa pèlerine. P’pa, i' m’a donné un p’tit Pinocchio en bois, même qu’ c’est lui qui l’a fait dans son atelier. I' m’a dit qu’ comme ça p’t-être que j’y dirais pus d’ mensonges. Mais moi, j’ crois plutôt qu’ c’est p’pa qui dit des menteries, pa’ce que Rudy, ben, il est jamais r’venu et moi, ben, j’ l’attends toujours et c’est pour ça que j’ dors pus.

 

Pour la Petite Fabrique d'Ecriture,

Jeu du 14/12/10 au 04/01/11,

Thème : les insomnies des fêtes de fin d'année,

 

 

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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 16:02

  jdromilly

 

 

Jacqueline de Romilly (1913-2010) vient de nous quitter pour son dernier séjour dans Les Champs-Elyséens. Celle qui fut première en tout, première femme reçue à L’Ecole Normale supérieure (1933), première femme reçue au Collège de France (1973), première femme élue à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres (1975), était une amoureuse passionnée de la Grèce et un professeur avide de transmettre son savoir.

Pour honorer la mémoire de celle qui avait reçu la nationalité grecque en 1995, je voudrais citer ces quelques lignes de son discours de réception à l’Académie française (1988), où elle fut la deuxième femme à siéger après Marguerite Yourcenar. Elle y exprimait  avec conviction l’apport capital de la Grèce dans la formation :

« Pour l’apprentissage du français, le lien est si évident  que j’ose à peine le rappeler. Les mots de notre vocabulaire ne prennent-ils pas leur transparence lorsque l’étymologie les éclaire ? L’attention lucide aux structures grammaticales ne s’acquiert-elle pas plus sûrement au contact des langues anciennes, où tout peut se raisonner ? Et je ne parle pas de la merveille qu’est cette langue grecque encore sans bavure, concrète et rigoureuse, qui donne d’emblée le goût de l’expression juste. Rien que pour le français, par conséquent, ce serait déjà une pitié que de voir toutes les entraves aujourd’hui imposées à ces études, qui pourtant auraient des adeptes.

Mais la langue française n’est pas seule en cause, ni les études classiques seules en danger. Est-ce la griserie du progrès scientifique ? Est-ce l’urgence d’obtenir, dans un monde difficile, un gain immédiat ? Certains en tout cas semblent s’être imaginés que l’on pouvait, du coup, mettre en veilleuse les études littéraires dans leur ensemble. Peu à peu les examens, les horaires, les méthodes mêmes ont évolué en conséquence. On paraît avoir oublié que ces études, par le contact avec les textes, assurent la formation de l’esprit et de la sensibilité.

Comprendre la pensée exprimée dans les œuvres, aiguiser et entraîner son aptitude au raisonnement, et en même temps se pénétrer des valeurs et des rêves des hommes de tous les temps – sans oublier ceux qui sont à l’origine de la civilisation occidentale – voilà ce qu’elles apportent à l’élève ; et, si la qualité de l’enseignement est toujours et partout essentielle, elle décide ici des forces mêmes que cet élève acquiert pour l’avenir. C’est pourquoi, Messieurs, il m’est si précieux de penser que vous avez sans doute voulu, à travers moi, marquer solennellement votre attachement à cette culture littéraire, qui pourrait bien n’être pas moins menacée que la faune des mers ou que l’eau des rivières. »

Ayant enseigné avec bonheur pendant vingt-cinq ans la littérature française en lycée, je ne peux que souscrire à cette profession de foi, doublée d’une inquiétude de Cassandre, qui, hélas, me semble-t-il, n’était pas vaine.

 

 

 

 

 

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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 22:02

  Cathy et Marie-Jeanne

  Cathy (Solène Forveille) et Marie-Jeanne enfant (Emma Maynadie)

 

Avec son sixième film, Un Balcon sur la mer, Nicole Gracia renoue avec ses racines algériennes. Elle s’en était déjà sensiblement rapprochée en jouant dans le film de Brigitte Rouän, Outremer (1991). Elle y interprétait Zon, une femme d’officier de marine et mère de famille nombreuse, follement éprise de son mari, dans l’Algérie d’avant l’Indépendance. Longtemps réticente à situer à Oran, sa ville natale, l’enfance de ses personnages,  comme si elle continuait, dit-elle, « à tourner le dos à l’Algérie», la réalisatrice s’y est finalement résolue, sous l’influence de son co-scénariste Jacques Fieschi, lui-même originaire de cette ville. Et le film s’ouvrira sur une magnifique séquence silencieuse d’un Oran dans une demi-pénombre onirique et intemporelle, vide de toute vie, pour se clore sur celle d’une ville grouillante et animée, rendue à ses habitants arabes. L’expression de « balcon sur la mer » est celle qui caractérisait Oran, comme d’ailleurs nombre d’autres villes algériennes, situées au bord de l’eau. Elle recèle par ailleurs un charme romanesque convenant particulièrement bien à ce récit nostalgique.

Pourtant, Nicole Gracia reconnaît que cette histoire aurait pu se passer partout, ailleurs qu’en Algérie. C’est en effet dans une quête identitaire que s’engage son personnage, Marc Palestro (Jean Dujardin), jeune quadragénaire, dont la réussite aixoise d’agent immobilier a gommé l’enfance algéroise et les souvenirs tragiquement ensoleillés. A l’occasion de la visite d’une propriété, il rencontre une jeune femme, Madame Mondonato (Marie-José Croze), en qui il croit reconnaître Cathy, une adolescente blonde, qu’il écoutait sans se lasser jouer du piano, et qu’il aimait éperdument lorsqu'il était enfant. Son existence s’en trouve bouleversée, d’autant plus que la jeune femme disparaît bientôt sans laisser de traces. En se lançant à sa recherche, c’est en quête de sa propre mémoire occultée qu’il part, pour une redécouverte de son propre passé.

 

marc et marie jeanne

  Marc Palestro (Jean Dujardin) et Marie-Jeanne Montonado-Fuentes (Marie-José Croze)

 

Nicole Garcia explique que pour raconter cette histoire d’amour, de mémoire et d’enfance, il lui a fallu trouver une structure propre. C’est ainsi que le choix d’un thriller sentimental s’est imposée à elle, forme la plus à même pour rendre la densité nostalgique de ses personnages. C’est ainsi que Marie-Jeanne et Marc vont cheminer ensemble, elle avec son double, Cathy, et lui avec sa mémoire en éclats. Et Nicole Garcia joue habilement de la lenteur pour distiller le suspense sur un passé qui se révèle par bribes.

Pour rendre la complexité de l’intrigue, le metteur en scène fait de son personnage féminin une femme à plusieurs facettes, une comédienne, toute en faux-semblants. Marie-José Croze, avec sa fine silhouette sanglée dans un tailleurs strict et ses cheveux teints en blond, fait d’ailleurs penser aux héroïnes hitchcockiennes, notamment Kim Novak dans Vertigo. Par moments même, elle évoque aussi Naomi Watts, l’héroïne insaisissable de Muholland Drive de David Lynch. Avec ce personnage de femme maltraitée par la vie et qui accepte toutes les compromissions pour secourir son père, elle propose un type de femme en perdition, déjà mis en scène dans Place Vendôme et Un week-end pour deux.

Marie-José Croze a envisagé son personnage comme celui d’une femme duelle, en constant déséquilibre. Selon Nicole Gracia, les retrouvailles avec Marc lui donnent une seconde chance, lorsqu’elle se dépouille enfin de tous ses oripeaux de femme fatale, et elles laissent entrevoir qu’elle pourra vivre enfin cet amour d’adolescence inassouvi. Nicole Garcia explique qu’à la fin du film, celle qui a toujours été en retrait réussit à entrer en scène : « Au présent, comme comédienne et dans le passé, reprenant sa juste place dans la mémoire de Marc. » Pour Marie-José Croze, « Un Balcon sur la mer est un film qui parle de cinéma et de tous ses jeux possibles ». Il faut dire que le charme du film doit beaucoup à sa prestation subtile, empreinte d’un charme mystérieux, troublant et indéfinissable.

 

  Marie-jeanne

  Marie-Jeanne (Marie-José Croze)

 

Dans ce film sur les intermittence de la mémoire, elle donne la réplique à un Jean Dujardin, dont la palette de jeu gagne ici en profondeur. Nicole Garcia  explique qu’elle avait déjà pensé à lui pour jouer dans son film, Selon Charlie. Elle l’avait alors rencontré, mais il ne s’était pas senti prêt à aborder le type de personnage qu’elle lui proposait. Et comme c’est toujours un personnage qui la conduit vers un acteur, elle a de nouveau songé à lui pendant l’écriture du scénario de son sixième film. Elle avait pressenti en lui une intériorité, et les « ombres que nous avons tous en nous ». L’acteur a quant à lui été sensible à une écriture pudique des sentiments, au service d’une intrique quasi-policière. Et il a accepté de tourner dans ce film labyrinthique où s’ouvrent sans cesse de fausses portes.

La réalisatrice a souhaité qu’il se dépouille de tout ses tics d’acteur et elle lui a dit : « Ne joue pas ! Sois ! » Il semble qu’il y ait réussi, notamment dans la scène ou sa mère (Claudia Cardinale), sur un balcon de Marbella, lui apprend que Cathy est morte depuis longtemps dans un attentat. On voit alors le doute naître en lui, tandis que vacillent ses certitudes. La scène où il se retrouve sur la terrasse de l’enfance où il jouait avec Cathy, dans l’innocence de la jeunesse, le montre submergé par l’émotion et rendant les armes. Les dernières paroles du film, c’est lui qui les prononce, lorsqu’il répond à Jeanne-Marie qui lui demande : « Où tu étais ? » et qu’il répond « Je suis perdu ». Elle sont emblématiques d’un film sur la perte des repères, quand un  passé longtemps occulté ressurgit avec violence.

Car les scènes les plus réussies du film, ce sont sans aucun doute celles de l’enfance, qui jaillissent en flash-back dans un Oran écrasé de soleil. Il faut reconnaître que Nicole Garcia, en vraie fille de la Méditerranée, filme admirablement les paysages de mer et de soleil. Une grande luminosité baigne ces moments où les enfants vivent dans le présent : ce sont les courses dans les escaliers vers la terrasse chaude ou la fuite des Oranais dans les rues sous une lumière surexposée, lors du bouclage du quartier par les forces militaires.

 

Marc et Cathy sur la terrasse

  Marc enfant (Romain Millot) et Cathy (Solène Forveille) sur la terrasse de l'enfance

 

La force de ces passages tient encore au fait qu’ils sont filmés à travers les yeux des enfants. Le contexte de la guerre n’y est que suggéré – des soldats interdisent aux enfants de jouer sur la terrasse ; sa mère dit à Marc de ne pas rester à la fenêtre par crainte de tireurs isolés ; on apprend que le père de Cathy est un enseignant communiste ; on aperçoit un inconnu (sans doute un partisan de l’OAS) qui enjoint Marie-Jeanne de ne pas raccompagner Cathy et son père avant l’explosion qui détruit leur immeuble. Alors que l'Algérie est à feu et à sang, ce qui compte pour Marc, c’est son amour exclusif pour Cathy, l’adolescente blonde qui joue si bien du piano et le regarde en souriant, Cathy avec qui il répète Iphigénie, Cathy à qui ses parents l’arrachent contre son gré lors de leur départ d’Algérie. Ce qui se passe en ces temps troublés entre les Français et les Algériens ne concerne ni Cathy ni Marc, tout occupés qu’ils sont à vivre leurs rêves.

Et s’ils n’ont pas conscience de la tragédie historique qui se joue devant eux, ils ne perçoivent pas non plus la souffrance secrète qu’ils infligent à Marie-Jeanne, témoin muet de leurs amours. Celle-ci s’exprime dans une scène intense, lorsque l’adolescente court à perdre haleine afin de voir, une dernière fois, Marc passer en voiture sous ses yeux et qu’elle s’allonge, telle une morte, sous le soleil aveuglant.

Ainsi, en dépit de quelques invraisemblance scénaristiques, discrètement, de manière allusive, Nicole Garcia, exorcisant son « rapport intranquille avec son enfance », nous donne à voir une « histoire simple », qui prend les couleurs d’une tragédie. En effet, une des clés du film me semble se trouver dans la récurrence de l’allusion à Iphigénie de Racine, que jouent les trois adolescents à Oran et que Marc, devenu père, raconte à sa fille. Barbier d’Aucour, au XVII°siècle, n’a-t-il pas écrit :

« Le sujet de la tragédie

Est celle qui ne mourra pas. »

Et tandis que Cathy est Eriphile, sacrifiée aux dieux de la guerre, Marie-Jeanne, par un retournement du Destin, prend le visage d’Iphigénie sauvée.

 

Sources :

Entretien avec Nicole Garcia, Vidéo Allo-Ciné.com

Un Balcon sur la mer, Entretien avec l’équipe, http://www.cinemotions.com

Crédit Photos : Allociné.com 

 

 

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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 15:25

le christ au jardin des o

Le Christ au Jardin des Oliviers, Alice Martinez-Richter,

(Photo : Association Autour du peintre Antoine Martinez)

 

 

Venant de terminer Le Maître et Marguerite, je me suis plongée dans le sixième roman de l’écrivain corse Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme (Prix du Roman France Télévision). Quelle n’a pas été ma surprise d’y lire en exergue un extrait du roman de Boulgakov, évoquant le rêve de Ponce Pilate et l’intense sentiment de culpabilité qui étreint le cinquième procurateur de Judée à l’idée d’avoir prêté la main par lâcheté à la mort de Yeshoua Ha-Nozri, un avatar de Jésus-Christ.

C’est à l’ombre de cette citation que se déploie le roman de ce jeune écrivain, qui écrit sur le thème de la torture une œuvre sans manichéisme aucun. Au cours d’un entretien avec des lecteurs (Vidéo My Boox), il explique que son livre n’aurait pas existé sans le documentaire de Patrick Rotman, L’Ennemi intime (2002), et que c’est maintenant à ceux qui n’ont pas vécu ce douloureux débat idéologique de faire cesser le silence sur ce sujet tabou. Il ajoute qu’il a craint, soit que ce livre ne soit lu comme une apologie de la torture, soit qu’on n’y voie qu’une insulte à l’Armé française. Se tenant avec maestria sur une délicate ligne de crête, il parvient à éviter ces deux écueils et à poser le problème de la torture sur le plan philosophique et moral. Il le fait à travers deux personnages de militaires, qui deviennent des bourreaux chacun à sa manière, et dont il orchestre la confrontation dans un face à face remarquablement structuré, quarante années plus tard.

Le roman met en scène André Degorce, capitaine de carrière, qui a connu les camps de Buchenwald et ceux du Viêt-Minh. Durant les "événements d'Algérie", en 1957, dans une villa de Saint-Eugène, que domine Notre-Dame d’Afrique à Alger, il supervise les interrogatoires des combattants de l’ALN. Sa conception du code d’honneur militaire, sa foi, ses scrupules moraux, sa propre expérience de victime ne serviront de rien contre le maëlstrom de violence qui va l’emporter et lui faire perdre son âme. En face de lui, on découvre Horace Andreani, un jeune lieutenant, qui a combattu à ses côtés en Indochine, et qui est devenu son frère d’armes. Mais le jeune homme a l’obéissance chevillée au corps et il fait son métier de militaire sans scrupules de conscience. Le fellagah n’est-il pas un terroriste, qui pose des bombes aveuglément, et qu’il faut à tout prix neutraliser ?

D’une certaine manière, le roman s’apparente à une tragédie classique. N’y trouve-t-on pas l’unité de lieu avec la villa de Saint-Eugène ; l’unité de temps qui excède de deux jours seulement les vingt-quatre heures prescrites ; enfin l’unité d’action avec « une action simple, faite de peu de matière ». La péripétie serait l’arrestation du chef rebelle algérien Tahar, en qui le capitaine Degorce reconnaît un ennemi digne de lui et à qui il fait rendre les honneurs militaires, tout en le livrant à ses bourreaux. Péripétie encore que le suicide du prisonnier Rober Clément, torturé à mort. Quant au dénouement, il conduit les deux protagonistes en enfer, dans un rêve qui pourrait rappeler celui de Ponce Pilate dans Le Maître et Marguerite : l’on y entend Andreani, l’exécuteur des basses œuvres, dire à son chef, Degorce. « Et c’est l’heure où je me penche doucement vers vous pour murmurer à votre oreille que nous sommes arrivés en enfer, mon capitaine – et que vous êtres exaucé. »

La descente aux enfers du capitaine est en effet décrite en trois journées : 27, 28 et 29 mars 1957, respectivement placées sous le signe des textes de la Bible que sont Genèse, IV, 10, Matthieu XXV, 41-43 et Jean II, 24-25. Références capitales pour la compréhension de l’œuvre quand on les lit. La Genèse rapporte le crime de Caïn contre Abel : « Yahvé reprit : « Qu’as-tu fait ! Ecoute le sang de ton frère crier vers moi du sol ! ». Matthieu évoque le Jugement dernier : « Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges […] ». Quant à Jean, il dit à propos du séjour du Christ à Jérusalem, lors de la première Pâque: « Mais Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous et qu’il n’avait pas besoin d’un témoignage sur l’homme ; car lui-même connaissait ce qu’il y avait dans l’homme. » Nourri de la lecture de la Bible, le capitaine vit son heure terrible et solitaire à Gethsémani. : « Il a dans la bouche un goût de sang et son âme est triste à mourir. »

Le récit de la crise de conscience du capitaine Degorce s’enrichit d’une donnée supplémentaire, qui est l’admiration passionnée et déçue du subalterne pour son supérieur. Celle-ci est longuement décrite dans la quinzaine de pages hallucinées à la première personne qui ouvrent le roman. On y voit l’atroce déception d’Horace Andreani, à qui Degorce avait pourtant enseigné, après Diên Biên Phu qu’il lui faudrait apprendre à se préserver de « l’homme, homme nu ». Dans une langue haletante, en de longues phrases crues et cyniques, il lui reproche son orgueil, sa propension à disserter sur la dignité de l’homme, son incapacité à « soupçonner qu’un cœur de bourreau battait dans [sa] poitrine ». Car lui, Horace Andreani, a accepté d’aller aussi loin qu’il le pouvait en obéissant aux ordres d’abord, puis en choisissant l’OAS contre une armée qui, pensait-il, l’avait trahi. S’il a été condamné puis amnistié, il dénie cependant au peuple pour qui il a combattu ce droit de le tuer, de l’épargner, de le juger.  Et il englobe tous ceux qui pratiquèrent la torture avec lui : « Nous sommes au-delà de leur compréhension » dit-il, considérant qu’ils ont « reçu l’enseignement du monde, […] écouté sa leçon, éternelle et brutale » et qu’ils ont été, le capitaine et lui, « les instruments de son impitoyable pédagogie ».

Dans cette magistrale ouverture sont en germe les trois journées qui suivent et dont le récit se fait de manière complexe, dans une narration à la troisième personne du singulier et les relais de parole d’Andreani. La correspondance désormais vaine de Degorce avec son épouse Jeanne-Marie, ses interrogations morales soulignées par les parenthèses en italique, le récit des séances de torture planifiées par lui sur son organigramme et de ses rencontres avec Tahar, le calme rebelle, sont autant d’étapes sur le chemin de croix de celui qui prend peu à peu conscience qu’il a perdu son âme : « L’âme, peut-être, l’âme, qui rend la parole vivante. Il a laissé son âme en chemin, quelque part derrière lui, et il ne sait pas où.»

Ce qui fait office d’épilogue accorde la parole une dernière fois à Andreani, qui apparaît comme l’âme damnée de son supérieur en même temps que sa conscience : « […] si vous êtes encore capable d’honnêteté, vous devez bien admettre qu’à part moi personne n’a aimé l’homme que vous êtes réellement car, en vérité, personne ne vous a connu à part moi.» Et cette fraternité dans l’horreur les lie à tout jamais.

Et dans ce roman d’un lyrisme intense, où tous les partis, de Tahar l’Algérien au jeune séminariste complice, en passant par le harki Belkacem, sont des victimes de la « pourriture douceâtre » qu’est la guerre, on ne peut que pleurer sur Degorce et Andreani, perdus définitivement sur le chemin de la rédemption.

 

 

 

 

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16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 18:49

  Rainer-Maria-Rilke

 

 

 […] des vers signifient si peu de chose quand on les a écrits jeune ! On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas  (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »

 

Cahiers de Malte Laurids Brigge, Rainer Maria Rilke

 

Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, publiés en 1910, se présentent sous la forme d'un journal intime, celui d'un jeune intellectuel danois, qui est le masque de Rilke lui-même. Dans cette méditation sur l'existence, marquée par une angoisse profonde, l'auteur y dit la difficulté du jaillissement de la parole poétique. Celle-ci n'existera que si on laisse se déployer en soi la sensation, l'enfance et la douleur. Un texte magnifique !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 08:49

Un efamille de paysans dans un intérier Louis Le Naan

Famille de paysans dans un intérieur, Louis Le Nain

 

C’est la nuit qu’ Jésus rend visite

Aux bourrassons, aux p’tits petiots,

Dans les bons et les mauvais gîtes,

Partout là qu’y a des p’tits sabiots.

 

Tâchez d’y faire un’ plac’ proprette

Vers el bouffoué près des landiers

Et de tisonner la flambette

Pour qu’y réchauff’ ses petits pieds.

 

Il est sans dout’ ben qui frissonne

Darrié l’harriau de vout’ courtil,

Attendant que les minuits sonnent

Pour rentrer sous vout’ couvartis.

 

Coumm’ si c’était de bell’s affaires,

Pour un’ berdin’rie à quat’sous,

Vous y bâill’rez un bout d’prière

Et le r’mercierez à deux g’noux.

 

Des gens d’ren, c’est pas difficile…

Et pis l’Jésus pour les pailleux

N’apporte que des chos’s utiles,

Des gros sous et des habits neus.

 

Prenez donc garde à vout’ chandelle !

La flamm’ qui monte en tortillons

Ferait flamber ses petit’s ailes

Comme des ail’s de papillon.

 

Le v’là, l’chérubin qui s’avance,

Tout blond, tout bouclé, tout menu

Il foule l’sol de vout’ accense

De ses petons roses et nus…

 

Nus, sans sabiots, sans bas de laine !

C’est pas qu’n’y aurait pas besoin,

Mais c’est pour pas fair’ de la peine

Aux pauv’s p’tits gas qui n’en n’ont point.

 

Noëls Berriauds, 1898

 

Hugues Lapaire (1869-1967), né à Sancerre (ou Sancoins ?), fut le chantre du Berry. Il en parla avec bonhomie et simplicité, faisant revivre les coutumes et les intonations de ses habitants dans la savoureuse langue berrichonne. Dans cette suite de quatrains, il fait de l’Enfant-Jésus l’humble frère en pauvreté de tous les petits paysans qui vont nu-pied, sans bas de laine ni sabots.

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots

Thème proposé par Hauteclaire : Noël

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 23:20

P1030618 

Les toits du village au matin

 

 

 

Dans l’air froid du matin

 

Les toits de mon village

En jeu de construction

Cubiste

 

Losanges et triangles

Bleuissement malade

Froidure

 

Panache de fumée

Rougeurs des cheminées 

Frileuses

 

Tracé fin des antennes

Tremblé dans l'atmosphère

 Pure

 

Orangé d'un arbuste

Vif claquement des dents

 Frissons

 

Oh ! de mes doigts gelés

Architecte rêveur

Dessiner

 

L’éclatement solaire

D’un mur de tuffeau

Rectangulaire

 

Lundi 13 décembre 2010, 08 h du matin

 

 

 

 

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 09:56

  fillette à l'oiseau mort

Fillette à l'oiseau mort, Anonyme, début XVI°siècle,

Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles

 

L’autre jour sous mon porche

Un tout petit oiseau

Sautillait tristement

Dessus le fin gravier

Son paletot tout jaune

Souillé détricoté

Sa frêle aile brisée

Il n’avait où aller

Oisillon hors du nid

Froid et paralysie

 

Et j’ai eu sous mes yeux

Les arcades des ponts

Le creux des escaliers

Les recoins de fortune

Les abris des parkings

Les bouches de métro

Les tunnels en travaux

Tous ces endroits de pierre

D’acier et de béton

Où l’humanité pleure

Un monde sans chaleur

 

Mercredi 08 décembre 2010

 

 

 

 

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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 18:44

  le maître et marguerite wassily kandinskyLe Maître et Marguerite, Wassily Kandinsky

 

Le 28 mars 1930, l’écrivain Mikhaïl Afanassiévich Boulgakov qui, à partir de 1927, subira de manière ininterrompue les foudres de la censure stalinienne, écrit une lettre désespérée au gouvernement de l’URSS. Considéré comme le rejeton d’ « une engeance néo-bourgeoise », et comme « un écrivain qui farfouille dans des tas d’ordures pourries », il y déclare notamment : « Je vous prie de vous souvenir qu’être mis dans l’impossibilité d’écrire revient pour moi à être enterré vivant. » Suite à ce courrier, le 18 avril 1930, Staline en personne téléphonera à l’écrivain et lui proposera  un poste d’assistant- metteur en scène au Théâtre d’Art et de consultant au TRAM (Théâtre de la jeunesse ouvrière). Dès lors, l’écrivain s’efforcera de poursuivre son œuvre, mais il demeurera toute son existence un auteur « empêché » d’écrire.

Ce qui deviendra son chef-d’œuvre, Le Maître et Marguerite, son « roman sur le Diable », connaîtra la destruction de sa propre initiative, le 12 octobre 1933, et six rédactions successives. Le 13 février 1940, presque aveugle, il en dictera les dernières corrections à son épouse, mettant ainsi la dernière main à une entreprise, commencée à la fin de l’année 1928. Quelques jours avant de mourir, ne s’était-il pas levé en pleine nuit afin de s’assurer que l’on n’était pas venu saisir son manuscrit ?

Ce grand roman est en effet la revanche posthume de Boulgakov sur un régime qui mit les écrivains aux ordres et créa une littérature sous contrôle. Revisitant à sa manière le supplice du Christ, le mythe de Faust et la littérature classique russe, l’écrivain de Kiev écrit une œuvre d’une originalité incomparable, véritable réquisitoire contre le régime stalinien qui interdit à l’artiste de créer.

L’intrigue complexe mêle les agissements diaboliques d’un certain Woland et de son « train » dans le Moscou des années 1930, le récit de la condamnation à mort de Yeshoua Ha-Nozri par Ponce Pilate, et l’histoire d’amour du Maître et de Marguerite, avatar de la Gretchen de Goethe. Par le biais de cette structure, dans laquelle l’histoire du philosophe errant de Judée est rapportée sous la forme d’un récit de Woland, d’un rêve du poète Biezdomny et du roman du Maître lui-même, Boulgakov instaure une vertigineuse mise en abyme, dans laquelle les différents personnages masculins se superposent et s’interpénètrent. Le Maître, qui a les caractéristiques physiques de Gogol, et dont l’oeuvre est vilipendée par la critique, devient l’image de Yeshoua condamné à mort. Ponce Pilate, à l’origine de la condamnation, annonce le pouvoir arbitraire de Staline,  à qui le personnage de Woland peut aussi renvoyer. Mais cet illusionniste de génie n’est-il pas encore la représentation inversée du Maître ? L’initiale W de son nom, n’est-ce pas le M qui est brodé sur la toque du Maître ?

Certes, Le Maître et Marguerite n’a rien d’un ouvrage philosophique et, cependant, il permet à Boulgakov de poser les questions-clés qui sont celles de toute existence. Par l’intermédiaire du Diable-Woland, il affirme l’existence de Dieu ; à travers le personnage de Ponce Pilate, il réfléchit sur la lâcheté, le Mal et le pardon ; par le biais du Maître, victime de la censure, et qui brûle son manuscrit (comme Gogol et lui-même le firent), il s’interroge sur les difficultés de la création. Grâce à un imaginaire puissant, il fait de Woland, le maître diabolique de Moscou, le représentant de l’artiste total, le créateur de génie. Si le sort dévolu au Maître dans l’épilogue demeure ambigu (« Il n’a pas mérité la lumière, il a mérité le repos », dira de lui Matthieu Lévi, le disciple de Yeshoua), il n’en demeure pas moins que le roman propose l’idée d’une justice rétributive et d’une loi morale intangible.

Mais l’art de Boulgakov, c’est surtout, malgré l’horreur de la situation qui fut la sienne, de se servir du rire du Diable pour fomenter sa vengeance contre le régime qui voulut le bâillonner. Comme Molière, son grand modèle, il s’avance masqué et utilise les armes du pouvoir pour lutter contre ce dernier. Employant tous les moyens de la satire, brassant tous les genres (du lyrisme au burlesque en passant par l’épopée), créant des personnages à clef, multipliant les références littéraires et musicales, maniant les sous-entendus tragiques, les connaissances bibliques et les symboles cachés, il élabore ce que Dominique Fernandez appelle un « roman-mythe », d’une force suggestive impressionnante.

« Farce métaphysique », qui se déploie sous la lumière inquiétante de la lune du sabbat des sorcières, Le Maître et Marguerite, qui ne fut publié que dans les années soixante, demeure un chef-d’œuvre sans équivalent dans la littérature mondiale. Il apporte la preuve magistrale de la supériorité de l’esprit sur la force brutale et affirme haut et fort que « les manuscrits ne brûlent pas » !

 

 

 

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