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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 17:59

  397px-William-Adolphe Bouguereau (1825-1905) - The-copie-1

La Leçon difficile, William-Adolphe Bouguereau

 

C’était un vendredi, jour de Vénus, et jour de lessive au village, que ÇA  lui était arrivé. Par-delà les années profondes, le souvenir lui en revenait parfois par bouffées délirantes. Elle était obligée de s’asseoir et Elle demeurait pétrifiée, les yeux fixés sur l’incompréhensible, l’indéchiffrable, le sibyllin.

C’était peu de temps après la Guerre. Elle allait avoir douze ans et s’apprêtait à passer le certificat d’études. Elle vivait avec la mère et la grand-mère, toutes deux veuves de guerre, dans un petit village du Berry, là où la « birette » porte une peau de sanglier, où le meneur de loups empoisonne les bêtes, où l’œil du sorcier crucifie la chouette sur le linteau des portes. La mère était la directrice crainte et respectée de l’unique école du village. Cependant, sa réserve naturelle, une certaine rigueur puritaine, faisaient qu’elle décourageait les amitiés. Quant à la grand-mère, dite « la sauvagine », elle préparait des potions d’herbes médicinales amères, que les villageois venaient quérir à la sauvette, sur le seuil, à la nuit tombée.

C’était une vie sans hommes. Tombés dans les oubliette du Chemin-des-Dames et de la Débâcle de 1940, le grand-père et le père n’étaient que des images fantomatiques sur le buffet de la salle à manger. Les histoires de violence et de débauche masculines venaient mourir aux murs de la maison, comme une écume lointaine. Elle ignorait ce que sont les hommes. Le seul qu’elle rencontrât parfois était le braconnier, qui leur apportait à la nuit quelque hase, surprise au collet. Il déposait le gibier sur la toile cirée de la cuisine. Un tremblement courait en Elle devant le mince filet de sang, qui faisait comme une petite rigole dans la tendre fourrure grise et blanche.

Elle portait un unique sarrau, d’un gris de fumée. Tout taché d’encre violette, de traces de peintures salies, de poussière de craie, du reflet des alphabets, du sucre des bonbons acidulés, il était pour Elle comme une cuirasse contre le froid du monde.

Les soirs d’hiver, à la clarté de la bougie, Elle lisait la Bible dans l’édition hallucinée de Gustave Doré. Le couteau sur la peau innocente d’Abel, la tête d’Holopherne brandie par Judith, celle du Baptiste sur le plateau que tient Salomé, le mauvais sang était partout, il ne cessait de couler. Elle ne savait pas pourquoi.

Les soirs de printemps, après avoir fait ses devoirs aux côtés de la mère qui corrigeait les cahiers, Elle s’asseyait sous le tilleul aux feuilles sucrées, dans la cour de récréation. Elle y frissonnait avec François le Champi, Elle y rêvait avec Augustin Meaulnes. Et lorsqu’elle sortait de la petite maison de garde-barrière pour appeler la fille, la mère ne voyait plus qu’une silhouette indécise aux cheveux d’un blond d’auréole, perdue dans son sarrau de souris. Elle le portait jusqu’à la nuit et ne l’enlevait qu’au moment de rentrer dans le petit lit à rouleaux.

Les jours s’écoulaient, grisés et lents, dans la solitude à trois. Et, s’il n’y avait pas eu les livres, leurs reliures chaudes et mordorées, les fines pages du papier de soie, la ronde dansée des mots, le regard lavé de la grand-mère, le visage incliné de la mère sur les cahiers d’écolier, Elle serait peut-être allée marcher dans l’étang de la Mer Rouge.

Un soir de juin, la cloche avait sonné la fin de la classe et les enfants étaient debout devant leurs pupitres, attendant que l’institutrice sortît de la salle, comme à l’accoutumée. Elle sentit se faire comme un mouvement derrière Elle et monter doucement comme un brouhaha. Elle se retourna et vit les élèves qui se poussaient du coude et la regardaient en ricanant. Dans le même temps, Elle sentit quelque chose de chaud couler le long de sa jambe et Elle vit une étoile rouge sur sa socquette de fil blanc. Elle poussa un cri d’oiseau, croyant qu’Elle s’était blessée à un clou. La mère s’approcha, et lui serra les doigts. « Sortez en rang », intima-t-elle aux enfants qui, chuchotant entre eux, avaient les yeux rivés sur le sarrau gris, couleur de plomb.

Telle une vestale, Elle suivit sa mère, Elle traversa la cour et toutes deux rentrèrent dans la maison. « Elle a ses menstrues », murmura la mère à la grand-mère qui se signa. Elle entendit le mot monstrueux et Elle revit les sangsues noires et voraces sur le ventre blanc et malade de son aïeule. La grand-mère marmonna :  « Pauvre petite ! ». Les deux femmes la dévêtirent de son sarrau impur et on lava sa tunique de Nessus sous un filet d’eau froide, dans la dure auge de l’évier de pierre. Ses larmes à Elle coulaient, transparentes et pures, sur ses joues blêmes. Et ce fut tout.

La nuit venue, dans son lit, Elle pleura encore silencieusement, les jambes recroquevillées sur la  boule de chiendent et d’orties qui la fouaillait au creux du ventre. Inexplicablement, Elle se répétait la phrase qu’Elle avait lue dans Macbeth : « Tous les parfums de l’Arabie ne pourront effacer cette tache de sang ! » Elle ne comprenait plus rien, Elle ne comprendrait plus jamais rien.

Et c’est ainsi que, dans son sarrau d’écolière, dans les larmes, la honte et le silence, Elle rejoignit la harde éternelle des sacrifiées au sceau du sang.

 

 

Pour Papier Libre de Juliette,

Sur la photo d'une petite fille en sarrau d'écolière.

 

 



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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 17:03

  visage aux mouches

 

 

 

La Marquise de Termeuil au Vicomte de Montval

 

Vicomte,

 

Il faut que je vous conte au débotté une anecdote savoureuse et pleine d’enseignement, qui vient de survenir, et dont la relation ne souffre point de délai.

Ce matin, j’étais en visite à l’impromptu chez notre amie très chère, Mme de Vaulanglais. Elle n’était point céans et François, son vieux cicerone, à ma demande pressante, m’a menée sur le pas des appartement de Caecilia, votre petite protégée. Vous, qui me connaissez à cœur, ne manquerez point là de lire une marque de ma curiosité native !

J’ai trouvé la jeune enfant à sa toilette, les cheveux défaits,

« Belle sans ornement, dans le simple appareil

D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil »*.

Elle était dans la contemplation béate de ce petit écrin de nacre, rond comme un coquillage, que je lui ai offert pour ses seize ans, et qui contient ces minuscules vanités dont nous, pauvres femmes, ne pouvons nous passer. Vous savez cependant combien j’y tenais ! C’est mon parfumeur anglais préféré qui m’en avait fait don, du temps que nous avions, vous en souvenez-vous, un penchant l’un pour l’autre ? Un fabuleux magicien qui m’avait donné à découvrir en sus  l’enchanteresse « eau à la maréchale ». Ne vous enivra-t-elle point lorsque nous nous rencontrâmes, il y a, ma foi, fort longtemps ? Mais, foin de ces souvenirs ! Il fallait bien que je m’en dessaisisse puisque cela avait été orchestré dans notre plan.

Et voici que, sur l’instant, il prend à ma plume l’envie de vous narrer cette historiette à la manière de celui « qui pèse des œufs de mouche dans des balances en toile d’araignée » **. Et vous me pardonnerez, très cher, cet éloignement vis-à-vis de moi-même, tant il est vrai que, dans cette machination galante, je ne suis que votre acolyte occulte.

 

Dans les appartements privés de Madame de Vaulanglais : la chambre de sa fille.

 

CAECILIA DE VAULANGLAIS

Oh ! Madame, comme il me sied de vous rencontrer de sitôt. Je suis dans le plus profond embarras, car j’ignore tout du secret de ces petits riens de mousseline et de velours, dont vous m’avez gratifiée. Ne serait-ce point trop de votre bonté que de m’en révéler le bon usage ?

MADAME DE TERMEUIL

Ma chère petite agnelle, vous me mandez là un conseil, qu’il eût été plus séant de demander à votre digne mère ! Mais, puisque c’est moi qui vous ai fait cadeau de cette frivolité, il n’est que justice que je vous en donne la clé. Sachez en premier lieu que, lorsqu’il s’agit de se parer, comme en toute chose, mesure et discrétion sont de mise. Ainsi, il vous faudra éviter les emplâtres  sur les tempes et sur les joues ; ils pourraient malencontreusement faire croire à vos soupirants que vous désirez celer quelque bouton malin ou la quelconque trace d’une vilaine vérole.

CAECILIA DE VAULANGLAIS

Mais dites-moi sans fard, Madame, puis-je promener sur mon visage ces fleurs de taffetas sans craindre de passer pour une indécente courtisane ?

MADAME DE TERMEUIL

Ma chère enfant, s’il convient d’être modeste, il importera toujours d’être à la mode. Dans nos salons, à l’affût du moindre faux-pas, on ne vous pardonnerait point de ne pas sacrifier à l’art de la parure… et de la conversation.

CAECILIA DE VAULANGLAIS

De la conversation, Madame ? Je vous saurais gré de m’éclairer plus avant. Qu’a donc à voir la parole avec ces brimborions?

MADAME DE TERMEUIL

Vous ne l’ignorez point sans doute, ma douce, mais la gent féminine dispose d’autres moyens que les mots pour exprimer ce qu’elle ressent. Ce sont nos précieuses d’antan qui ont inventé le langage secret de ces bagatelles. Selon que vous les disposerez sur la joue ou sur le nez, elles auront un message bien différent. Ainsi, je vous dirai que la fantaisie que vous mettrez sur le front se nomme la majestueuse et qu’on jugera de bon ton de découvrir la discrète sur votre gentil menton.

CAECILIA DE VAULANGLAIS

Eh bien, Madame ! Vous m’en comptez de belles !  Il me semble que je comprends pourquoi, l’autre jour, chez  Madame de Noirmonde, la présidente de Belletour portait une de ces vétilles au coin de la bouche.

MADAME DE TERMEUIL

Et que comprenez-vous, petite fille ? Croyez bien que je suis tout ouïe.

CAECILIA DE VAULANGLAIS (Elle rougit)

Oh, Madame ! Ne vous moquez point. Il me semble que, si la présidente de Belletour a placé là sa noire fantaisie, c’est pour attirer le regard du chevalier Nadceny, ce beau Hongrois que toutes les femmes regardent avec convoitise.

MADAME DE TERMEUIL

Je vois que vous apprenez vite, ma toute belle, et ne vous dirai point quel est le nom de cette friponne-là, dont il m’apparaît que vous le découvrirez bien vite.

CAECILIA DE VAULANGLAIS

Vous me prêtez là une science que je ne possède certes pas, Madame. Mais dites-moi plutôt, est-il permis de parsemer ces bêtises ailleurs que sur le visage ?

MADAME DE TERMEUIL

Cela, ma chère, je ne saurais vous le dire ! En voilà des idées pour une petite fille qui est encore à la grille du couvent ! Apprenez seulement que notre sexe  est trop souvent tenu en souverain mépris par les hommes. Dans l’incapacité de combattre à armes égales avec eux, nous nous devons d’user de celles dont Dieu nous a pourvues. Et la séduction de votre joli minois en est une, dont il conviendra d’user et d’abuser. Croyez-en mon expérience : les charmes de ce petit écrin m’ont rendu de bons et loyaux services, dont je n’ai eu qu’à me louer.

CAECILIA DE VAULANGLAIS

Oh, Madame ! Que j’ai de reconnaissance à votre endroit ! Comment pourrais-je jamais vous remercier assez des bontés que vous avez pour moi, vous qui n’avez de cesse de parfaire mon éducation .

 

Sur ce, mon cher Vicomte, je vous dirai que notre jeune tendron, satisfaite de mes précieux conseils, m’invita en minaudant à déguster une collation sucrée au jardin.

Que dites-vous, ami, de ma petite histoire, somme toute très théâtrale ? N’y-a-t’il pas toute apparence que notre jeune oiselle soit prête à franchir le Rubicon ? Il n’est que grand’temps pour vous de vous mettre en campagne et d’endosser votre costume de Pygmalion.

A vous revoir un jour prochain, Vicomte, afin de deviser du succès de notre charmante entreprise.

 

  Du Château de …, Ce 8 juin 17…

 

 

* Britannicus, Acte II, Scène 2.

* Il s’agit de Marivaux croqué par Voltaire.

 

Pour AZACAMOPOL :

Imaginez que vous allez devoir laisser un objet auquel vous tenez beaucoup entre les mains de quelqu’un qui ne l’a jamais utilisé et qui ne sait même pas à quoi il peut servir. Après une introduction à la manière des didascalies théâtrales, écrivez le dialogue entre les deux protagonistes de cette scène. A aucun moment le nom de l’objet utilisé ne devra être mentionné.

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20 janvier 2011 4 20 /01 /janvier /2011 18:04

  Redon silence 1912 museum of modern art

Silence, Odilon Redon, 1912, Museum of Modern Art, New York

 

 

 

L’aube

Ce  matin

La lune blanche

Comme une geisha

Ronde comme un sein

Regarde derrière les branches

Noires comme chevelure tressée

  

L’aube

Ce matin

La dormeuse pâle

Comme l’astre à son plein

Frêle comme lointaine étoile

Regarde derrière la haute fenêtre

Transparente comme la Voie lactée

 

L’aube

Ce matin

Lune et femme

L’une à son lever

L’autre à son coucher

Il est bien trop tôt pour l’une

Il est bien trop tard pour l’autre

 

L’aube

Ce matin

Elles se dévisagent

Le temps d’un halo

Le temps d’un regard

La femme est devenue lune

La lune est devenue femme

 

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots

Thème proposé par Lénaïg : Sous le manteau de la nuit

 

 

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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 22:24

  alexandre-jardin

Alexandre Jardin (Photo Grasset)

 

J’avoue ne pas vouloir hurler avec les loups et ne pas très bien comprendre la violence de la tempête médiatique critique qui s’est levée à la sortie du dernier livre d'Alexandre Jardin, Des gens très bien. C’est à La Grande Librairie du 06 janvier 2011 que j’ai découvert son cri d’accusation contre son grand-père Jean Jardin, qui fut directeur de cabinet de Laval du 20 avril 1942 au 30 octobre 1943. L’auteur s’y étonnait lui-même de l’extrême violence de la réception critique, tout en avouant sa fierté de se faire « insulter comme jamais ».

A travers sa propre famille, Alexandre Jardin fait le tableau de la cécité de nombre de familles bourgeoises, qui avaient sur le buffet de leur salle à manger le portrait de Pétain ou une assiette de porcelaine  à son effigie.  Et « ce passé qui ne passe pas », selon l’expression de l’historien François Furet, il s’en empare avec la rage et la violence accumulées pendant toutes ces années de non-dits, au cours desquelles son père Pascal Jardin (avec La guerre à neuf ans (1971) et Le Nain Jaune (1978)) et même lui-même (avec Le Roman des Jardin (2005)), dans une moindre mesure, ont maquillé la vie de Jean Jardin, l’éminence grise de Laval. Selon ce petit-fils, porteur de l’ADN de son aïeul collaborateur, la théorie d’un Vichy-bouclier devant le nazisme  a fait long feu depuis les travaux de l’historien américain Paxton et il remarque que le papier rédigé contre lui par son oncle Gabriel Jardin, c’est « du pré-Paxton ».

Alexandre Jardin considère son dernier ouvrage comme « un livre irréversible », un « livre nécessaire », puisque le déchaînement médiatique à son encontre lui fait prendre conscience que le pays n’a pas changé. Tant que l’accusation a porté contre des « salauds » notoires, tels Touvier ou Bousquet, tout le monde a applaudi. Mais avec ce livre, c’est l’ensemble des Français qui peut se sentir visé et qui ne l’accepte pas, préférant, sans doute, à la lucidité douloureuse l’image fallacieuse d’un peuple résistant.

Certains historiens diront qu’Alexandre Jardin n’apporte aucune preuve tangible à la complicité de Jean Jardin avec l’Allemagne (et surtout avec la rafle du Vél d’Hiv en juillet 1942) et qu’il s’est contenté d’une réponse négative des Archives, sans aller chercher plus loin pour étayer ses dires. Pierre Assouline, que l’on ne peut suspecter d’indulgence pour Jean Jardin, ne l’a-t-il pas blanchi dans la biographie (Une éminence grise (1986)) qu’il a écrite sur lui ?

Mais l’auteur de quarante-cinq ans n’écrit pas un livre d’histoire, il écrit, ainsi qu’il le dit lui-même, « le carnet de bord de [sa] lente lucidité. Pourquoi lui dénierait-on le droit de le faire, même s’il n’a pas la rigueur d’un historien ? On observera cependant que le livre a été relu par son ancien professeur à Science Po, l’historien Jean-Pierre Azéma, spécialiste de cette période, qui l’a aidé « à mieux baliser les repères historiques », car l’écrivain ne voulait pas « signer un document mal vissé ».

Le livre est surtout le récit d’une honte, doublée de la volonté de la laver. Tout part du fait que, le 16 juillet 1942, au matin de la rafle du Vél d’Hiv, Jean Jardin était le directeur du chef du gouvernement du maréchal Pétain, Pierre Laval. Pour Alexandre Jardin, il est impensable que son grand-père n’ait pas su quel sort était réservé aux Juifs. L’ouvrage est l’histoire de ce cheminent intérieur qui, en trois parties (« Fini de rire », « Se refaire », « Entretien avec le pire »), reconstitue le douloureux parcours de celui qui cherche à savoir une vérité familiale travestie depuis toujours. « J’écris simplement, dit-il, pour ne plus m’inscrire dans un lignage sans remords. »

Certes, l’auteur le fait parfois maladroitement, notamment quand il imagine à la fin sa rencontre avec son grand-père dans une Citroën 15 CV « aux roues surdimensionnées ». Certes, on n’est pas très convaincu, quand il dit vouloir prendre une revanche sur son grand-père et « enjuiver la France » par le biais de son association Lire et Faire Lire. Certes, la tonalité humoristique et désinvolte qu’il emploie dans certaines pages ne semble guère adaptée au sujet et dessert parfois le propos. Toujours est-il que l’analyse qu’il fait de la déshumanisation des êtres en vue de leur destruction est terriblement juste : « Quand on tolère l’idée que des êtres ne font pas partie d’une commune humanité, le processus du pire s’amorce. La chosification d’autrui permet tout. » En lisant ces lignes, je n’ai pu m’empêcher de penser au début de l’  « Article torture » de Voltaire, soulignant cette déshumanisation : « Les Romains n'infligèrent jamais la torture qu'aux esclaves, mais les esclaves n'étaient pas comptés pour des hommes. Il n'y a pas d'apparence non plus qu'un conseiller de la Tournelle regarde comme un de ses semblables un homme qu'on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine dont il a été rongé dans un cachot. »

Certains diront que ce livre n’est que prétexte aux introspections narcissiques d’un vieil adolescent qui a trouvé là un thème porteur. Mais ne faut-il pas un courage opiniâtre pour s’opposer à sa famille, remettre en cause les siens et leurs mensonges, faire tomber de son piédestal le commandeur de la lignée ? « Qu’on le veuille ou non, la comédie des Jardin (celle de nos morts) eut un antisémitisme d’Etat pour soutènement. », constate-t-il.

Alexandre Jardin nous permet peut-être d’appréhender, sinon de comprendre, l’état d’esprit de beaucoup de Français de cette époque noire. Il a l’art de restituer des conversations, des situations, mettant en scène des témoins à charge afin de servir son acte d’accusation. C’est sa grand-mère, l’épouse aveugle de Jean Jardin, à Charmeil, sur les bords de l’Allier, s’inquiétant de la cuisson de ses poulets tandis que Barbie torture à Lyon, ou reconnaissant à ses hôtes allemands une plus grande culture qu’à Pierre Laval. C’est Frédéric Mitterrand lui disant en parlant de leurs familles respectives : « Ces-gens-là ne pensaient pas ! Ils ne s’embarrassaient pas du réel. » C’est encore sa grand-mère, recevant sans sourciller les parents de sa petite amie juive et sans voir « le numéro tatoué sur l’intérieur du bras de Mme W. » C’est son père qui, pour décrire René Bousquet dans Le Nain jaune, ne trouve pas d’autre chose à dire sinon qu’il était « très beau ». Enfin, c’est l’énigmatique ami russe de son père, Soko,  qui lui lance malgré les mines irritées de son épouse : « Nous ne savions pas que les enfants allaient être grillés ! »

L’auteur nous émeut aussi dans sa quête de qui lui ressemble, ceux qui ont eu comme lui à porter le poids d’une filiation. Il y a Jörg Hoppe, le fils unique du commandant du Stutthof, qui n’avait eu de cesse de lui dire qu’il avait fait son devoir et qu’il avait été victime d’une injustice. Pour « réparer sa filiation », le fils, marqué au fer rouge de la honte, n’avait jamais eu de son père qu’un insondable mutisme. Il y a encore Guy Bousquet, l’enfant de René, devenu avocat, qu’il croise près de son domicile et qu’il renonce à rencontrer, « par chagrin rentré sans doute ».

Et puis en filigrane, comme une sorte de double, on lit le parcours de son ami Zac, juif par son père et allemand par sa mère, qui se révèle au fil des chapitres(« Zac m’a dit »). C’est lui qui, la première fois, lui demande pourquoi son Daddy n’a pas démissionné en juillet 42. Dès lors, le « garçon mort de son vivant » ne cessera de fouiller le passé pour « endosser son sale héritage ». Et Zac ne cessera de distiller le poison en lui expliquant que, « pour préserver l’estime de soi, l’homme peut se raconter n’importe quoi », que les collaborateurs se donnaient des assurances apaisantes « afin qu’ils puissent ne pas savoir qu’ils savaient… » Ce n’est que tardivement qu’il apprendra de la bouche de la mère de Zac, Leni, que la grand-mère Eva prônait un racisme intégral et que le grand-père, partie prenante de l’équipe d’Albert Speer, était devenu SS et avait été affecté à Auschwitz II-Birkenau. Là, il ne s’était occupé « que » de problèmes techniques « comme la combustion des cadavres en fonction du volume d’air disponible dans les crématoires », toutes choses qui, à ses yeux, ne soulevaient guère d’enjeu éthique. Alexandre Jardin comprend alors que « chacun à sa façon, [leurs] aïeux avaient participé au pire de manière centrale ».

Car, en fin de compte, c’est peut-être l’aspect « moral » de son livre qu’on ne pardonne pas à Alexandre Jardin, lui qui pose cette question, capitale à mon sens : « Comment le Nain jaune, Eva et son mari – chacun à des stades bien distincts de l’anéantissement – avaient-ils pu demeurer inaccessibles au sentiment d’avoir péché ? »

Pour avoir tenté d’y répondre, avec les moyens qui sont les siens, toute sa honte et tous ses remords, Alexandre Jardin s’est exposé à la vindicte familiale et publique. Ce faisant, il a « dépouillé le vieil homme » en lui, et ce livre devient le signe d'une seconde naissance.

 

 

 

A lire en complément :

http://www.lexpress.fr/culture/livre/jean-pierre-azema-a-vichy-les-cabinets-ministeriels-avaient-un-role-majeur_950084.html

 

 

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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 10:41

  ombre du chat protection

  Un chat, chemin de l'Eglise, Rou (Dimanche 16 janvier 2011)

 

 

 

Sur le gris du goudron

 

Les yeux verts aux aguets

La moustache vibrante

Les oreilles dressées 

Les griffes effilées

Le chat à l’affût

 

Et son ombre avec lui

 

Des sphinges pétrifiées

Jumeaux noirs

Pour la proie

 

 

 

 

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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 09:04

 

  murer une porte 2

La porte murée, Eglise Saint-Sulpice de Rou (Dimanche 16 janvier 2011) 

 

Eux

Ils ont eu beau

Murer la porte

Faire taire

Rendre muet

Etrangler le son

Bâillonner la bouche

 

Moi

J'entends 

Toujours

 Le cri intérieur

 

 

 

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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 10:24

  dali enfant soulevant la peau de

Dali enfant, soulevant la peau de la mer pour regarder un chien,

Salvador Dali,1950

 

 

 

Charles petit garçon c’est ton anniversaire

Et je voudrais savoir en curieuse grand-mère

Quelle ronde tremblée dansent dans ta mémoire

Les beaux abécédaires dessous tes cheveux noirs

 

Quel est ce lumineux et fragile brûlot

Qui incendie soudain la forêt de tes mots

Cet Eole ouragan qui souffle dans ta bouche

Et t’invite à nommer les lunes et la mouche

 

Fabuleuse genèse des alphabets défunts

Qui sans cesse revit en l’enfant incertain

Charles petit garçon aux limbes du mystère

Qui ânonne les mots de ton père et ta mère

 

Quand de ta voix ailée tu chantes des comptines

Les langues ressuscitent dans ton âme enfantine

L’accent mélodieux du vieux parler latin

Et l’unique syllabe du doré viêt-namien

 

D’où vient que lentement tel un blanc nénuphar

Du plus loin de toi-même et de tes cauchemars

Tu fais soudain éclore un mot incandescent

Petit Poucet perdu aux lointains cailloux blancs

 

Charles dont les yeux noirs dessillent tous les mondes

Ignorant du miracle des lettres vagabondes

Je ne saurai jamais au temps où il renaît

De ce Verbe hermétique l’indicible secret

 

Pour les quatre ans de Charles Hoàng-Long, le 13 janvier 2011

 

 

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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 15:36

  pablo-picasso-mere-et-fils

  Mère et enfant, 1905, Pablo Picasso

 

 

Il y a longtemps

J’ai eu un enfant

J’avais vingt-quatre ans

Et le cœur battant

 

Il y a longtemps

La vie en plain-chant

Son regard confiant

Un amour strident

 

Il y a longtemps

Le temps au présent

Son sourire fervent

Pour seul habitant

 

Il y a longtemps

Le jour ruisselant

Son frémissement

De jeune alezan

 

Il y a longtemps

Un cœur transparent

Son  étonnement

Au matin givrant

  

Il y a longtemps

Un monde olifant

Son emportement

D'ombrageux torrent

 

Il y a longtemps

Un rêve grisant

Son âme au jusant

Voyageur errant

 

Pour moi maintenant

Comme un doux onguent

L’image au cadran

D’éternel enfant

 

 

Pour l'anniversaire de mon second fils

 

 

 

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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 17:31

 

Caresse du chat

Chat au matin près du bassin (Vendredi 14 janvier 2011)

 

 

 

Caresse du chat

Sur l’eau du bassin

Les poissons frémissent

 

 

 

Briser le miroir

La patte du chat

Un nouveau Narcisse

 

 

 

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13 janvier 2011 4 13 /01 /janvier /2011 17:54

  Jules laforgue par emile laforgue

Jules Laforgue par Emile Laforgue

 

 

Falot, falotte !

Sous l’aigre averse qui clapote,

Un chien aboie aux feux-follets,

Et puis se noie, taïaut, taïaut !

La Lune, voyant ces ballets,

Rit à Pierrot !

Falot ! falot !

 

Falot, falotte !

Un train perdu, dans la nuit, stoppe

Par les avalanches bloqué ;

Il siffle au loin ! et les petiots

Croient ouïr les méchants hoquets

D’un grand crapaud !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

La danse du bateau-pilote,

Sous l’œil d’or du phare, en péril !

Et sur les steamers, les galops

Des vents filtrant leurs longs exils

Par les hublots !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

La petite vieille qui trotte,

Par les bois aux temps pluvieux,

Cassée en deux sous le fagot

Qui réchauffera de son mieux

Son vieux fricot !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

Sous sa lanterne qui tremblotte,

Le fermier dans son potager

S’en vient cueillir des escargots,

Et c’est une étoile au berger

Rêvant là-haut !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

Le lumignon au vent toussotte,

Dans son cornet gras de papier ;

Mais le passant en son pal’tot

Ô mandarines des Janviers,

File au galop !

Falot ! Falot !

 

Falot ! falotte !

Un chiffonnier va sous sa hotte ;

Un réverbère près d’un mur

Où se cogne un vague soulaud,

Qui l’embrasse comme un pur,

Avec des mots !

Falot ! falot !

 

Falot ! falotte !

Et c’est ma belle âme en ribotte,

Qui se sirote et se fait mal,

Et fait avec ses grands sanglots,

Sur les beaux lacs de l’Idéal

Des ronds dans l’eau !

Falot ! falot !

 

L’idée du recueil des Complaintes (1885) vint sans doute à Jules Laforgue (1860-1887) lors d’une triste fête foraine, organisée pour l’inauguration du Lion de Belfort, en septembre 1880. Cette complainte, à l’oralité affirmée et au rythme inventif, est exemplaire de ce ton si particulier, propre au poète de Montevideo. Derrière la fausse légèreté d’une chanson qui porte un regard ironique sur l’exil et les humbles, se lit la détresse discrète d’un clown triste, un personnage « falot », dont toutes les illusions se sont envolées. Tout n’est-il pas qu’insignifiance ?

Dans son album intitulé Carnet de bord (2004), le chanteur, Gérard Pierron, a remarquablement chanté ce texte. Les mots de Laforgue, accompagnés par un accordéon, des percussions et un saxophone,  y font rebondir, sur un rythme cubain, la gouaille et le désespoir de cette "poésie oblique", ainsi que la définit Yves Stalloni.

 

(Entendre le poème chanté par Gérard Pierron) sur http://www.laforgue.org

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots

 

 

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Published by Catheau - dans Dits de poètes
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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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