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5 mars 2011 6 05 /03 /mars /2011 17:59

  Colin firth au micro

  George VI (Colin Firth), prononçant son discours à l'Empire britannique,

le 04 septembre 1939 (Photo Allo-Ciné)

 

 

Certains diront que Le discours d’un roi, le film de Tom Hooper, n’est qu’un « biopic » de plus, qui vient à point redorer le blason de la monarchie anglaise, à la veille du mariage du prince William. Ils n’auront peut-être pas tout à fait tort non plus ceux qui n’y voient qu’une fresque historique, sans grande imagination cinématographique.

Or il me semble que l’enjeu du film ne soit pas à rechercher sur le plan de l’Histoire, d’autant plus que ce long métrage ferait quelques entorses à la vérité historique. George VI aurait été guéri de son bégaiement bien avant 1939 et l’on sait que le grand Anglais de la guerre de 1940, ce n’est pas le roi d’Angleterre mais Winston Churchill. Quant à Edouard VII, il aurait eu, malgré le choix qu’il fit, un sens de l’Etat bien plus grand que ne le laisse entrevoir le film.

On sait que le film retrace le long parcours d’Albert, le deuxième fils du roi Georges V d’Angleterre (Colin Firth), pour se guérir d’un bégaiement acquis dans la petite enfance. Appelé à régner à la suite de l’abdication de son frère aîné, Edouard VII (Guy Pearce), après de nombreuses hésitations, il finira par accepter la méthode thérapeutique de Lionel Logue (Geoffrey Rush), un orthophoniste australien, autodidacte et acteur shakespearien raté, qui le guérira de son handicap et deviendra son ami.

Le film est donc bien plutôt une réflexion sur le langage et ses enjeux et sur la manière d’exister et d’être reconnu à travers lui. Aristote ne disait-il pas que « l’Homme est le vivant qui possède la parole » ?

 

Colin firth en répétition

Le duc (Colin Firth) et la duchesse d'York (Helena Bonham-Carter), 

pendant la thérapie avec Lionel Logue (Geoffrey Rush)

(Photo Allo-Ciné)

 

Ce long métrage est à cet égard pain bénit pour  l'acteur, qui doit faire de la parole un outil privilégié de son art. Colin Firth, l’interprète du roi George VI, qui joue le rôle d’un bègue pour la troisième fois, a bien souligné cet aspect. Il avoue que son secret a consisté à « s’appliquer à ne pas bégayer. Ce que voient les spectateurs, c’est un homme qui tente désespérément de ne plus le faire. Et pas l’inverse. »

Il a de plus surtout cherché à jouer l’angoisse générée par cette infirmité, et le véritable enfermement qui en découle. Cette anxiété qui saisit le roi, c’est aussi celle du comédien qui redoute le premier soir sur scène, qui craint d’oublier ses répliques, toutes choses par ailleurs qui ne sont pas réservées aux artistes. N’est-ce pas aussi le lot de tout un chacun, quand on doit porter un toast lors d’un mariage, qu’on est contraint de faire quelque chose en public, qu'on est invité à participer à un karaoké ?

Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles le film touche autant le public. Ce roi, qui se sent incapable d’affronter le micro, à une époque où la radio devient un média de masse, c’est Monsieur-Tout-Le-Monde, obligé de parler en public. Helena Bonham-Carter, qui interprète la femme de George VI, conforte cette idée: « Je crois que nous souffrons tous de blocages qui nous inhibent dans notre vie de tous les jours… On se bat au quotidien pour surmonter ses complexes, tout comme George VI s’est battu pour vaincre son handicap. »

 

Geofrey rush lionel logue

Lionel Logue (Geoffrey Rush), (Photo Allo-Ciné)

 

Jouer ce personnage, qui a des difficultés pour s’exprimer, a sans doute été pour Colin Firth le rôle le plus difficile de sa carrière, ainsi qu’il le reconnaît. Il craignait que son jeu ne sonne faux, qu’il ne soit exagéré, que le spectateur n’y croie pas. Dans son travail, il a été très dépendant de Tom Hooper, le réalisateur, qui lui a permis de savoir jusqu’où il pouvait aller. Ainsi, on voit le roi, alors qu’il n’est encore que le duc d’York, enfourner neuf  billes de verre dans sa bouche, afin de suivre la vieille méthode qu’employait Démosthène. Ou bien se mettre à chanter, ou encore proférer des jurons, ou même faire travailler son diaphragme, alors que son épouse est assise sur son ventre. Il ne fallait point en faire trop pour que son jeu soit crédible. C’est peu de dire qu’il y a réussi et il n’est jamais ridicule. Le spectateur éprouve plutôt une immense compassion pour ce roi, qui conquerra au prix de multiples humiliations sa grandeur. Son père George V ne le méprise-t-il pas ? Quant à son frère aîné Edouard VII, il rit de lui en l’appelant B… B… Bertie ?

 

Guy Pearce georges vII

  Edouard VII (Guy Pearce) (Photo Allo-Ciné)

 

C’est d’ailleurs au cours d’une scène émouvante entre le thérapeute et son patient que l’on apprend l’origine probable du handicap du roi, mal-aimé dans l’enfance et privé de nourriture par une nounou qui lui préférait son frère. La relation fraternelle, de surcroît, est traitée avec beaucoup de subtilité. Tom Hooper suggère que le duc d’York, poussé par Lionel Logue qui l’en croit digne, se refuse à envisager un trône qu’il n’a jamais souhaité, par peur d’être déloyal envers son aîné et son roi. Ce que Edouard VII perçoit très finement lorsqu’il se moque de son puîné en évoquant ses sentiments « moyenâgeux ».

Un certain nombre de hasards heureux ont présidé à la réalisation de ce film et en ont favorisé la réussite. C’est la mère de Tom Hooper qui lui a d’abord soumis le sujet, après avoir vu la pièce de théâtre, The King’s Speeech. Le réalisateur cherchait en effet depuis longtemps un sujet qui lui permettrait d’évoquer les relations entre Anglais et Australiens. Lors d’une audition, sa propre femme, d’origine australienne, avait eu à souffrir du mépris anglais envers l’accent australien. Cette condescendance est ainsi très perceptible dans le film, lorsque le roi, repousse une deuxième fois les services de Lionel Logue, et le traite de buveur de bière et de vacher. Quant à Geoffrey Rush (grand comédien de théâtre, élève autrefois de Jacque Lecoq), qui interprète Lionel Logue, c’est une assistante australienne qui a glissé un jour le synopsis de la pièce dans sa boîte au lettres. Son jeu, tout en retenue et en humour, est très convaincant.

Par ailleurs, David Seidler, le scénariste, né en 1937, a lui aussi souffert de bégaiement dans l’enfance. Le roi George VI, vainqueur de sa maladie, était devenu un véritable héros pour lui. Le scénario du film touchait donc au plus intime de lui-même et c’est lui qui a proposé au réalisateur d’insérer la « technique des jurons », qu’il avait lui-même mise en pratique lors de sa propre thérapie.

De plus, neuf semaines avant le début du tournage, Tom Hooper a rencontré le petit-fils de Lionel Logue, qui a porté à sa connaissance le journal de bord de son grand-père, texte qui n’avait jamais été lu ni par la famille royale ni par des historiens. Le réalisateur a alors demandé à David Seidler de réécrire le scénario, afin de tirer le meilleur parti possible des détails véridiques. Tous ces éléments ont concouru, me semble-t-il, à la vraisemblance du propos et à sa justesse.

 

colin firth et helena bonham carter

Le duc (Colin Firth) et la duchesse d'York (Helena Bonham-Carter) 

(Photo Allo-Ciné)

 

Dans ce film, encore, les seconds rôles sont particulièrement bien traités. Les trois épouses notamment tirent avec aisance leur épingle du jeu.  Helena Bonham-Carter (que j’avais beaucoup aimée dans Chambre avec vue de James Ivory) campe avec justesse cette duchesse d’York, amoureuse de son mari et désespérée de le voir inhibé par son infirmité. L’actrice remarque que ces deux personnage, dont l’un avait une haute conscience de son métier de roi et dont l’autre était très à l’aise avec un monde protocolaire en représentation permanente, « étaient parfaitement complémentaires ».  Jennifer Ehle, dans le rôle de Myrtle Logue, est tout en finesse et en subtilité, notamment dans la scène où elle découvre que Monsieur et Madame Johnson, sont le roi et la reine d’Angleterre. Quant à Eve Best, qui est Wallis Simpson, elle ressemble à s’y méprendre à cette Américaine mondaine pour qui Edouard VII renonça au trône. Si Derek Jacobi, interprète de l’archevêque Cosmo Langi, laisse bien deviner à travers son regard inquisiteur l’influence de la toute puissante Eglise anglicane, Timothy Spall, dans le rôle de Winston Churchill, paraît caricatural. On apprend cependant que lui aussi fut victime d’un bégaiement et qu’il parvint à en faire un atout.

Les scènes d’intimité familiale, pour leur part, recèlent un charme particulier. C’est Colin Firth lui-même qui a proposé au metteur en scène l’histoire du prince transformé en pingouin, que le roi raconte à ses deux filles, Elizabeth et Margaret, au pied desquelles sommeillent deux gros chiens. De même, les scènes où Lionel Logue joue Shakespeare devant ses deux fils sont particulièrement réussies. En filigrane, s’y dessinent subtilement les personnages infirmes que sont Richard III et Caliban, doubles contrefaits du roi.

Histoire de la guérison d'un roi qui ne voulait pas l’être, relation d’une amitié entre un thérapeute et son patient, ce film "so british" se termine sur le point d’orgue du discours de George VI, s’adressant aux cinquante-huit pays de l’Empire britannique, alors que l’Angleterre vient d’entrer en guerre. Se souvenant de ce qu’avait dit à regret son père George V : « Nous ne sommes plus que des acteurs », George VI, vainqueur de son bégaiement, pourrait quant à lui s’écrier comme Gloucester, au début de Richard III : « Donc voici l’hiver de notre déplaisir changé en glorieux été par ce soleil d’York… »

 

  Colin firth la reine et logue

 

Sources :

Site officiel du film, Le discours d’un roi.

Interview de Tom Hooper et Colin Firth, Vidéo Allo-Ciné.

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 21:38

  Les 3 bigoudènes gauguin

Les trois Bigoudènes, Paul Gauguin (Vers 1894-1895)

 

 

Une vieille édition (aux éditions Plon) des Poésies complètes du poète Charles Le Goffic, datée de 1922, est dédicacée à ma grand-mère, qui en a eu la primeur (ainsi qu’elle l’a annoté au crayon de bois sur la table des matières) :

« En hommage reconnaissant et en fidèle souvenir du bon accueil qu’elle daigne faire à deux oiseaux de passage tombés de lassitude et de faim, une après-midi de mars 1922, à son foyer, J. et Ch. Le Goffic. »

On trouve dans ce recueil : Amour breton, Le Bois Dormant (Rondes et Chansons, Petits poèmes, Epilogue),  Impressions et Souvenirs (Ailleurs, En Bretagne).

Ces textes pour la plupart ont été publiés entre 1889 et 1903 ; l’éditeur y a adjoint quelques pièces nouvelles sans lien apparent ou de simples pièces de circonstance. De Charles Le Goffic, Charles Maurras disait qu’il avait su donner çà et là « à l’incertitude des choses une voix précise, une voix classique et latine ». Souvenir sans doute d’une lointaine ascendance maternelle latine, qui « travaillait à discipliner en lui les élans du Celte », sans les supprimer. « Qu’y faire ? Il faut savoir être de sa race. »

C’est donc de « la pure, l’inimitable note celtique » que se réclame l’auteur dans ce recueil , et particulièrement dans les quinze quatrains d’octosyllabes du poème, intitulé « Les Bigoudens ». Le poète y fait le portrait de ces Bretonnes, du « bout de la terre ». En une vision hallucinées, inspirée par l’Histoire, bien loin des confectionneuses de crêpes, il décrit les Bigoudens comme les héritières des hordes barbares, leur conférant ainsi une dimension épique.

  La bigoudène méheut

Bigoudène (Mathurin Méheut)

 

 

 

 

 Les Bigoudens

 

A Eugène Le Mouël

 

« On les croit d’origine asiatique. Leur coiffure tripartite tient à la fois de la mitre, du casque, du serre-tête, et se termine par une pointe de forme priapique. D’après certains auteurs, les spirales des disques brodés sur leurs plastrons auraient eu une signification religieuse et symboliseraient le création du monde. «  (Les Ethnographes)

 

A  Plomeur, raides sous leur mitre,

En plastrons d’or vert, jaune ou roux,

Les Bigoudens, sur le placitre,

Tournent au son des binious…

 

                    ***

 

D’où viennent-elles, ainsi faites,

Avec leur face sans méplats

Et les disques qu’aux jours de fêtes

Elles collent sur leurs seins plats ?

 

L’immobilité de leur masque

Fait paraître encore plus lointains,

Dans l’aigre et sonore bourrasque,

Leurs yeux vaguement thibétains.

 

Peut-être qu’au temps où la Gaule

Châtiait l’orgueil d’Attila,

Un débris de tribu mongole

Vint à la nuit s’échouer là.

 

C’était un plateau solitaire,

Un grand cap triste du Ponant,

Perdu tout au bout de la terre,

Sous un ciel bas et frissonnant.

 

Quand l’œil des fuyards, dans la brume,

Put l’explorer le lendemain

Un mur circulaire d’écume

Partout leur barrait le chemin.

 

Partout la mer, la mer sans borne !

Son sel corrodait l’eau des puits.

Et, campés sur leur grand cap morne,

Ils n’en ont pas bougé depuis.

 

Ils vivent dans cette ouate blême

Les bras croisés sous leurs mentons,

Chrétiens, au moins par le baptême,

Et, par la langue, Bas-Bretons.

 

Mais l’âme ancestrale persiste

Et c’est toujours comme autrefois

Le vieil Orient fataliste

Qui stagne en leurs crânes étroits.

 

C’est lui qui charge leurs corps frustes

D’or jaune ou vert ou cramoisi

Et qui déroule sur leurs bustes

Une Genèse en raccourci ;

 

Et lui qui, sur le front de nacre

Des vierges encor dans l’avril,

Plante l’obscène simulacre

D’un minuscule nerf viril…

 

                   ***

 

O filles des hordes camuses

Qui meurtrirent les champs latins,

Bigoudens, en vos cornemuses

Hennissent des poneys lointains.

 

Vous plongez au profond des âges ;

Dans votre Orient fabuleux

Vous aviez déjà ces visages

Ronds et crins aux reflets bleus ;

 

Sous des toits portés par des hampes

Et taillés dans des peaux d’élans,

Vos yeux retroussés vers les tempes

S’ouvrirent voici deux mille ans ;

 

Et, près de flots lourds endormis,

Vous avez l’air, dans vos draps d’or,

D’une peuplade de momies

Terrée aux confins de l’Armor.

 

  Le goffic

 

 

Pour le Jeudi en Poésie

Des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Lilie : Femmes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 13:53

  oies p 1

Vol d'oies sauvages au-dessus du village,

(Jeudi 24 février 2011)

   

Dans le ciel gris de pluie

Nouveau Nils Holgersson

A l’écoute du nisse *

Ravi mon petit-fils

A vu les oies sauvages

Au céleste plumage

 

Dans le ciel gris de pluie

Elles volaient en couples

Elles voguaient en v

Une lance pointée

Dans un grand va-et-vient

De nuages éoliens

 

Dans le ciel gris de pluie

J’ai entendu leur cri

Nasalité aiguë

Cancanement d’éther

Comme un libre appel d’air

Aux terriens engourdis

 

 

oies p 2 

 

Dans le ciel gris de pluie

Je me suis demandé

Où vont les oies cendrées

Dans leur tracé choisi

Leur vol haut dessiné

Libres calligraphies

 

Dans le ciel gris de pluie

Les oies cendrées ont fui

Abandonnant au vent

Aux pies et aux corbeaux

Du printemps à venir

Le transperçant écho

 

* nisse : lutin dans la mythologie scandinave

 

 

oies p 3 

 

 

 

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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 09:19

  Bogdany yakab nature morte avec cochon d'inde

Nature morte avec oiseaux et cochon d'Inde,(1660) Bogdany Jakab,

Hungarian National Gallery, Budapest 

 

 

 

Je devais avoir une dizaine d’années et mes parents m’avaient promis un cochon d’Inde. J’avais longtemps rêvé sur ce nom, imaginant un animal avec la queue en tire-bouchon et, pourquoi pas, un œil au milieu du front, comme j’en avais vu sur le front des Indiennes de mon livre de géographie. Aussi, quand on m’avait donné l’animal, avais-je été un peu déçu, trouvant qu’il ressemblait plus à un chat qu’à un cochon, et qu’il n’avait d’indien que le nom.

Très vite pourtant, je m’étais attaché à lui. J’avais été conquis par ses quatre dents de devant, grandes comme des touches de piano, ses yeux noirs comme des raisins de Corinthe, la douceur de sa fourrure blanche et brune, sous laquelle je sentais battre un petit cœur affolé.

Je pensais alors à tous les petits cobayes dont on m’avait parlé et qui mouraient dans les cages transparentes des laboratoires. Notre voisine, une vieille Anglaise, originale et fantasque, qui venait souvent nous rendre visite parce qu’elle avait habité notre maison dans son enfance, faisait campagne contre la vivisection. Malgré les rires sous cape dont elle était la victime consentante, bravant la pluie et les frimas, avec abnégation, elle animait un stand sur les marchés dominicaux des villages avoisinants et ne ménageait pas sa peine pour défendre les animaux sans défense. Je l’entends encore me dire avec son inimitable accent anglais : « Tu sais, papillon, les bêtes aussi iront en paradis ! » Je revois sa haute silhouette dégingandée, quand elle arpentait les vignes, grande déesse sauvage, accompagnée de sa chienne Khâli, son « vilain chien noir », ainsi qu’elle l’appelait avec tendresse.

A mon cochon d’Inde, j’avais aussi donné un nom indien. Mais, moi, j’avais choisi celui de Gandhi, l’apôtre de la non-violence. J’aimais l’idée qu’il avait filé le rouet comme une femme et avait offert sa poitrine squelettique aux fusils anglais. Et puis, je rêvais que mon petit Gandhi était peut-être la réincarnation d’un maharadjah aux yeux noirs car maman m’avait parlé de la métempsycose et de la migration des âmes.

Le rongeur était ainsi devenu pour moi une sorte d’ « animal sacré », objet d’une vénération comme seuls les enfants peuvent en avoir, grâce à la force rebelle de leur imagination. Certes, je m’en occupais avec soin, lui nettoyant sa litière plus proprement que ne le furent jamais les écuries d’Augias, le nourrissant des carottes les plus rouges, des feuilles de salade les plus vertes, de l’eau la plus claire. Mais, surtout, je le regardais ; enfin, c’est peu dire que je le regardais, je le détaillais, je le considérais, je l’examinais, je m’abîmais dans sa  contemplation. Et chaque jour, j’étais toujours plus émerveillé par la dextérité avec laquelle ses petites pattes agiles s’emparaient de la nourriture que je lui avais déposée. Je suivais avec attention la manière dont ses dents actives la croquaient avec vivacité. Il me semblait alors que je percevais le monde au rythme de ses fines vibrisses, qui faisaient de minuscules ondes tactiles et vibrantes au-dessus de son museau tendrement rose comme un bonbon anglais.

Mon cochon d’Inde était ainsi devenu au fil des mois une sorte de double de moi-même et le confident de mes lectures. C’est à lui que je posais à voix haute les questions du Petit Prince, c’est à lui que je racontais les aventures d’Huckelberry Finn, en radeau avec son copain noir sur le Mississipi. Et je lui disais qu’un jour j’aurais le courage d’ouvrir sa prison à barreaux et qu’il pourrait s’en aller. Mais je ne savais pas quand. Tard le soir, quand maman venait dans ma chambre pour m’embrasser, elle me trouvait à moitié endormi, accoudé à ma table de travail, le menton sur mes bras croisés, les yeux flous, rivés sur la cage de mon cochon d’Inde. Elle la prenait du bout des doigts avec le petit anneau qui la surmontait, la déposait sans ménagements dans un coin de la pièce, et me conduisait titubant jusqu’à mon lit. Dans un demi-sommeil, je l’entendais dire en maugréant : « C’est pas de l’amour, c’est de la rage ! », et je sombrais dans ma nuit enfantine.

Un jour, je crois que c’était à l’automne, quand je suis rentré de classe, maman était dans la cuisine. Elle m’a fait asseoir sur un des bancs de bois, elle s’est essuyé les mains plusieurs fois sur son tablier et elle m’a dit tout à trac en me caressant la main : « Il ne faut pas que tu pleures mais Gandhi s’est sauvé dans le grenier. Papa a essayé de le rattraper mais il n’y arrive pas. Ne t’en fais pas, il reviendra sans doute. »

Curieusement, cette nouvelle ne m’a rien fait. Je crois que j’étais plutôt content que Gandhi ait pris sa liberté puisque je lui avais toujours dit que ça arriverait. Seulement je ne pensais pas que ça serait si tôt. J’ai senti comme un grand trou qui se creusait dans mon ventre, j’ai fermé les yeux très fort ; ils picotaient un peu mais je n’ai pas pleuré.

Le soir, dans mon lit, j’ai pensé à mon animal. Je l’ai vu déambulant par petits sauts parmi les vieux cours de Littérature de maman, les bottes d’équitation racornies de papa, les piles d’assiettes de porcelaine ébréchée. Etait-ce cela la liberté dont j’avais rêvé pour lui ? Comment ferait-il pour descendre jusqu’au jardin, gagner les vignes, y retrouver les rats des champs ou rejoindre en contrebas les ragondins de la Loire ?

C’est à ce moment-là que mon grand-père, qui habitait dans la même maison que nous, est tombé malade. Cela a duré un certain temps, un mois ou deux, je crois. Il avait beaucoup de fièvre et restait toute la journée dans son lit. Ma grand-mère lui faisait des rigolos ; quand j’entrais dans sa chambre, un peu sombre à cause du grand if qui l’ombrageait, je sentais la moutarde de ses cataplasmes, mêlée à la senteur de la poudre de ma grand-mère. Très vite, mon grand-père a commencé à raconter qu’il entendait des bruits dans le grenier et on a cru que la température le faisait délirer. Quand on le lui a fait comprendre, il s’est fâché tout rouge et on n’a plus rien osé dire.

Un jour, papa, qui voulait en avoir le cœur net, est monté dans le grenier, qui était juste au-dessus de sa chambre. Il y est resté un certain temps et il en est redescendu un peu pâle. Je l’ai vu faire à maman une sorte de signe de dénégation avec la tête puis il est retourné auprès de mon grand-père. Moi, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai pensé à Gandhi. Est-ce qu’il était toujours là-haut ? Est-ce qu’il avait réussi à s’enfuir ? J’ai suivi papa à pas de loup et j’ai collé mon oreille tout contre la porte de la chambre de grand-père. J’ai entendu le parquet grincer : papa avait dû s’asseoir au bord du lit, là où les lattes sont cassées. J’ai tendu l’oreille. Papa  disait en riant : « Vous n’étiez pas fou, père ! C’est le cochon d’Inde qui faisait tout ce ramdam. Figurez-vous qu’il a mangé une grande partie des noix entreposées dans le grenier et qu’il est devenu monstrueux. J’ai eu peine à le reconnaître tellement il avait grossi. Un cochon d’Inde obèse, c’est quelque chose d’hallucinant ! »

Je n’ai pas entendu la réponse de grand-père parce qu’à ce moment-là, notre chien Sosthène a aboyé contre un passant dans la rue. Quand le silence est revenu, la voix de mon père n’était plus qu’un murmure : « Vous savez, père, il pouvait être dangereux. J’ai dû le tuer avec la vieille pelle à pain et autant vous dire qu’il ne s’est pas laissé faire. Il s’est démené comme un beau diable. On ne le croirait pas mais ce sont vraiment de sales bêtes, ces rongeurs ! »

Moi, j’en avais déjà trop entendu. Il me suffisait de savoir que je ne verrais plus mon petit Gandhi et qu’il ne me regarderait plus jamais de ses yeux curieux et rieurs. Il avait échappé à la décérébration des laboratoires, il avait connu la prison dorée de ma cage, il n’avait vécu la liberté que dans l’indigestion d’un festin de noix, il était mort sous les coups assassins de mon père. Pour moi, c’en était trop : j’ai glissé le long de la porte et je me suis évanoui.

   

Pour Le Casse-Tête de la Semaine de Lajémy,

Du 28 février au 06 mars 2011,

Thème : Rongeurs

 

 

 

 

 

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 21:31

  annie%20girardot%20rocco

Annie Girardot, dans Rocco et ses frères de Luchino Visconti

 

 

Quel pire destin

Pour une comédienne

Quand la mémoire

Est léthéenne

 

Et que l’on ne sait plus

Qui on est

Où on va

Où est la caméra

 

On t’avait adulée

On t’avait oubliée

Assise sur ton banc

La vie t’a désertée

 

Mais tu nous resteras

En image sépia

Avec ta voix voilée

Tes mots précipités

 

Tes larmes ton sourire

Une vraie tragédienne

Une vraie comédienne

Identique à toi-même

 

 

 

Lundi 28 février 2011,

mort d'Annie Girardot

 

 

 

 

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 18:12

  Rossetti Dante Gabriel-The Wedding of St George and Princes

Le Mariage de saint Georges et de la princesse Sabra, Rossetti, 1857,

Tate Gallery, Londres

 

 

Après avoir terminé L’Enfance de la Vierge Marie (1848-1849) et  Ecce Ancilla Domini (1849-1850), Rossetti part avec Hunt en voyage en France et en Belgique. A son retour, il commence une série de peintures à l’aquarelle, inspirées des légendes médiévales, des romans de chevalerie et de L’Enfer de Dante.

Ce tableau (1857), intitulé Le Mariage de saint Georges et de la princesse Sabra, appartient à cette première période. Il évoque un des épisodes de la légende de saint Georges, qui aurait délivré cette princesse, promise à la dévoration d’un monstre. Burne-Jones, dans la deuxième moitié des années 1860, mettra lui aussi en images les différentes étapes de cette histoire  (Le Fille du roi, La Pétition au roi, La Princesse Sabra tirant au sort, La Princesse attachée à l’arbre, Le Retour de la Princesse).

On voit ici la princesse Sabra en train de couper une mèche de ses cheveux pour la donner en gage à saint Georges. Ce dernier, revêtu de son armure, étreint son épouse à genoux, tandis que la tête du dragon, la gueule close par un lien et la langue pendante, gît dans un coffre. La composition, extrêmement claustrophobique, accumule les motifs médiévaux : armoiries, auréole, couronne, gonfanon, éperons à mollette, cloches, anges musiciens (?), motif millefleurs...

C’est Jane Burden, la future femme de William Morris, qui posa comme modèle pour ce tableau, qui était destiné à cet ami de Rossetti.

Ash Russell se demande si cette toile n'a pas été inspirée à  Rossetti par une ballade intitulée Sir Georges et le Dragon, publiée en 1765 par Thomas Percy, dans les Reliques de la Poésie Anglaise d’Autrefois :

 

« Ainsi il vécut avec son cher amour

Et la chance répandit sa grâce sur leur union

Ils furent heureux de longues années

Et leurs vies s’écoulèrent à Coventry »

 

James Smetham, un artiste proche des préraphaélites décrivait ainsi cette toile : « Une œuvre grandiose, comme un rêve voilé d’or. »

 

  JaneBurdendetail Rossetti

  Portrait de Jane Burden par Rossetti

 

 

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 08:41

   mousse protégée

  La mousse sur le muret de pierre (Dimanche 21 février 2011)

 

 

C’est un muret de pierre

En haut d’un tertre vert

Souvent quand vient le soir

On m’y voit m’y asseoir

 

Dans un noir de velours

En moi meurt le grand jour

 

Et lorsque déraisonne

Mon cœur qui s’empoisonne

Dans la fraîcheur amère

Des lèvres de la terre

Je frôle infiniment

De mes doigts frissonnants

Le duvet de la mousse

Et son étoffe douce

 

 

 

  mousse 2 protégée

Monticules de mousse sur le faîte du muret de pierre (Dimanche 21 février 2011)

 

 

 

 

 

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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 19:34

  Rossetti livre portrait

 

Je me suis récemment plongée dans un livre de Ash Russell (Editions Mengès, 1995) consacré à Dante Gabriel Rossetti. J’y ai retrouvé avec délectation les toiles de ce peintre et poète, que j'avais étudié il y a bien longtemps en Littérature comparée, et qui, avec six autres peintres, créa en 1848 la Confrérie préraphaélite, dont on retrouve la signature commune sur les tableaux : P. R. B. (Pre-Raphaelite Brotherhood).

Leur but est de redonner vie à l’art par un retour à la nature. S’ils admirent le peintre italien Raphaël, ils rejettent les conventions auxquelles son enseignement a donné naissance. Faisant du réalisme et de l’idéal leurs thèmes favoris, ils vont dépeindre les idées comme autant de symboles. Leurs thèmes de prédilection sont essentiellement bibliques, mythologiques et légendaires. La précision de leur art annonce parfois l’expressionnisme.

Parmi eux, on retiendra trois personnalités remarquables : William Holman Hunt (1827-1910), John Everett Millais (1829-1896) et Dante Gabriel Rossetti (1828-1882). Le frère de ce dernier, William, assuma les fonctions de secrétaire et de porte-parole du mouvement.

Au départ, tous suivent une orientation commune, imitant strictement les sources de l’art italien et des nazaréens.  Comme eux, Rossetti traitent des thèmes religieux, L’Adolescence de la Vierge Marie, Ecce Ancilla Domini (devenue par la suite L’Annonciation). Accusé avec ses pairs de blasphème, de papisme, de perversité, Rossetti s’oriente de manière personnelle vers des sujets d’inspiration médiévale traités à l’aquarelle (Mort d’Arthur, Dante). Alors que Millais (Ophélie) et Hunt (Le Berger stipendié) réussissent dans le naturalisme, Rossetti échoue dans cette voie, renonçant même à achever un sujet moral moderne (Trouvée, 1854).

Les opposants à la Royal Academy ne désarmant pas, les peintres font alors appel au célèbre critique d’art Ruskin, initiateur du mouvement pictural néogothique, qui accorde son soutien à Millais et à Rossetti. Le mouvement préraphaélite mourra de lui-même, quand ses créateurs suivront des voies divergentes. Rossetti pour sa part se retire dans un splendide isolement pour se consacrer à l’imagination pure et à une inspiration médiévale. L’art médiéval est alors considéré comme un modèle de liberté artistique par une Angleterre corsetée dans son puritanisme.

C’est en effet avec les thèmes médiévaux, purs produits d’une mythologie personnelle, et traités sur de petites dimensions, que Rossetti a le plus d’affinités. Miniatures aquarellées, couleurs héraldiques, atmosphère mystique, deviennent les caractéristiques  reconnaissables entre toutes de sa manière de peindre. C’est à cette époque qu’il réalise des dessins d’Elizabeth Siddal, dite Lizzie, son modèle, son élève, sa femme et sa muse. A la fin des années 1850, le peintre revient à la peinture à l’huile et puise son inspiration dans la voluptueuse chevelure rousse de la femme aimée. On le salue alors comme le pape du préraphaélisme.

Frère de la poétesse Christina Rossetti, fils d’un père qui était poète, Dante Gabriel a toujours écrit en même temps qu’il peignait. A l’automne de 1848, il termine la traduction en anglais de la Vita Nuova de Dante Aligheri. Au moment de sa rencontre avec Hunt, il est l’auteur d’un poème intitulé « La Demoiselle élue », écrit dans le style de Keats.  En 1862, quand Elizabeth Siddal meurt d’une overdose de laudanum, il enterre avec elle les poèmes qu’il n’est pas parvenu à faire publier. Il réalise une de ses plus belles toiles, Beata Beatrix (1872), faisant revivre la Béatrice de Dante sous les traits de son amour disparu. Ce n’est qu’en 1871 qu’il décidera de déterrer ses poèmes et de les faire publier. Ils susciteront le scandale par leur érotisme et leur sensualité.

Artiste excellemment doué qui vécut dans sa tour d’ivoire, peintre « littéraire » encensé et controversé, grand amoureux des femmes (Elizabeth Siddal, Fanny Cornforth, Janey Morris) qu’il sublima dans sa peinture, Dante Gabriel Rossetti influença durablement le mouvement symboliste et l’Art Nouveau par sa force d’expression et sa richesse d’imagination.

Les tableaux de Rossetti sont souvent accompagnés de poèmes que je donnerai à lire ces jours prochains.

 

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Portrait d'Elizabeth Siddal, Rossetti

 

 

 

 

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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 10:09

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Petit pont à Verrie (Vendredi 25 février 2011)

 

 

Dans l’air humide et doux

Un pic-vert tape un clou

Une fumée s’élève

Du bois mort et sans sève

Sous le chemin de sable

Les feuilles innombrables

J’entends comme un réveil

Du printemps en sommeil

Rond et fragile écho

Un cheval au galop

Rythmant le cœur battant

De la terre

Cavalière

 

Verrie, le 25 février 2011

 

 

 

 

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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 22:43

 

Don juan Picoli

Don Juan Tenorio, (Michel Piccoli), dans le téléfilm de Marcel Blüwal (1965),

adapté de Don Juan ou Le festin de pierre de Molière

 

 

Ma chère, qui me fûtes tendre,

 

Vous permettrez, ma chère, que je vous appelle ainsi, car mon départ soudain a dû vous faire comprendre ce que je n’ai pas su vous dire de vive voix. Je ne reviendrai pas et ce n’est pas ma faute !

Quand nous nous rencontrâmes, je crois me souvenir que c’est vous qui me séduisîtes et que je ne fis rien pour attirer votre regard. Si cette relation, qui n’est pas de mon fait, se rompt aujourd’hui, ce n’est pas ma faute ! 

Notre amour s’est édifié sur des bases fallacieuses. N’avez-vous pas toujours souhaité que je sois votre miroir  et désiré faire de moi votre alter ego ? Or je ne suis pas vous, et vous n'êtes pas moi et ce n’est pas ma faute !

Je suis un homme qui aime les femmes : Dieu m’a créé ainsi et je ne puis me lier pour jamais à quiconque. C’est le fait de la nature masculine et ce n’est pas ma faute !

Vous me direz que je suis cruel avec vous et c’est une erreur. Je ne suis pas cruel, je suis honnête. Je n’ai plus de sentiment pour vous, je m’en vais. Ce n’est pas ma faute ! 

Enfin, vous avez connaissance de l’amour que je porte à celle qui m’a mis au monde et vous n’avez rien fait pour vous faire aimer d’elle. Elle vous l’a bien rendu ! Je suis dans l’impossibilité de vous aimer puisqu’elle ne vous aime pas. Ce n’est pas ma faute !

En espérant vivement que vous ne me tiendrez pas rigueur de mes qualités de franchise,  je vous prie de croire, ô ma chère qui me fûtes tendre, à l’expression de mes sentiments les plus sincères.

 

Don Juan de Marana

 

Texte librement inspiré de la lettre CXLI des Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos.

 

Pour Azacamopol,

Thème : la lettre d’excuse la plus extravagante

 

 

 

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Des blancs ruisseaux de Chanaan

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Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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