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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 21:31

  annie%20girardot%20rocco

Annie Girardot, dans Rocco et ses frères de Luchino Visconti

 

 

Quel pire destin

Pour une comédienne

Quand la mémoire

Est léthéenne

 

Et que l’on ne sait plus

Qui on est

Où on va

Où est la caméra

 

On t’avait adulée

On t’avait oubliée

Assise sur ton banc

La vie t’a désertée

 

Mais tu nous resteras

En image sépia

Avec ta voix voilée

Tes mots précipités

 

Tes larmes ton sourire

Une vraie tragédienne

Une vraie comédienne

Identique à toi-même

 

 

 

Lundi 28 février 2011,

mort d'Annie Girardot

 

 

 

 

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 18:12

  Rossetti Dante Gabriel-The Wedding of St George and Princes

Le Mariage de saint Georges et de la princesse Sabra, Rossetti, 1857,

Tate Gallery, Londres

 

 

Après avoir terminé L’Enfance de la Vierge Marie (1848-1849) et  Ecce Ancilla Domini (1849-1850), Rossetti part avec Hunt en voyage en France et en Belgique. A son retour, il commence une série de peintures à l’aquarelle, inspirées des légendes médiévales, des romans de chevalerie et de L’Enfer de Dante.

Ce tableau (1857), intitulé Le Mariage de saint Georges et de la princesse Sabra, appartient à cette première période. Il évoque un des épisodes de la légende de saint Georges, qui aurait délivré cette princesse, promise à la dévoration d’un monstre. Burne-Jones, dans la deuxième moitié des années 1860, mettra lui aussi en images les différentes étapes de cette histoire  (Le Fille du roi, La Pétition au roi, La Princesse Sabra tirant au sort, La Princesse attachée à l’arbre, Le Retour de la Princesse).

On voit ici la princesse Sabra en train de couper une mèche de ses cheveux pour la donner en gage à saint Georges. Ce dernier, revêtu de son armure, étreint son épouse à genoux, tandis que la tête du dragon, la gueule close par un lien et la langue pendante, gît dans un coffre. La composition, extrêmement claustrophobique, accumule les motifs médiévaux : armoiries, auréole, couronne, gonfanon, éperons à mollette, cloches, anges musiciens (?), motif millefleurs...

C’est Jane Burden, la future femme de William Morris, qui posa comme modèle pour ce tableau, qui était destiné à cet ami de Rossetti.

Ash Russell se demande si cette toile n'a pas été inspirée à  Rossetti par une ballade intitulée Sir Georges et le Dragon, publiée en 1765 par Thomas Percy, dans les Reliques de la Poésie Anglaise d’Autrefois :

 

« Ainsi il vécut avec son cher amour

Et la chance répandit sa grâce sur leur union

Ils furent heureux de longues années

Et leurs vies s’écoulèrent à Coventry »

 

James Smetham, un artiste proche des préraphaélites décrivait ainsi cette toile : « Une œuvre grandiose, comme un rêve voilé d’or. »

 

  JaneBurdendetail Rossetti

  Portrait de Jane Burden par Rossetti

 

 

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 08:41

   mousse protégée

  La mousse sur le muret de pierre (Dimanche 21 février 2011)

 

 

C’est un muret de pierre

En haut d’un tertre vert

Souvent quand vient le soir

On m’y voit m’y asseoir

 

Dans un noir de velours

En moi meurt le grand jour

 

Et lorsque déraisonne

Mon cœur qui s’empoisonne

Dans la fraîcheur amère

Des lèvres de la terre

Je frôle infiniment

De mes doigts frissonnants

Le duvet de la mousse

Et son étoffe douce

 

 

 

  mousse 2 protégée

Monticules de mousse sur le faîte du muret de pierre (Dimanche 21 février 2011)

 

 

 

 

 

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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 19:34

  Rossetti livre portrait

 

Je me suis récemment plongée dans un livre de Ash Russell (Editions Mengès, 1995) consacré à Dante Gabriel Rossetti. J’y ai retrouvé avec délectation les toiles de ce peintre et poète, que j'avais étudié il y a bien longtemps en Littérature comparée, et qui, avec six autres peintres, créa en 1848 la Confrérie préraphaélite, dont on retrouve la signature commune sur les tableaux : P. R. B. (Pre-Raphaelite Brotherhood).

Leur but est de redonner vie à l’art par un retour à la nature. S’ils admirent le peintre italien Raphaël, ils rejettent les conventions auxquelles son enseignement a donné naissance. Faisant du réalisme et de l’idéal leurs thèmes favoris, ils vont dépeindre les idées comme autant de symboles. Leurs thèmes de prédilection sont essentiellement bibliques, mythologiques et légendaires. La précision de leur art annonce parfois l’expressionnisme.

Parmi eux, on retiendra trois personnalités remarquables : William Holman Hunt (1827-1910), John Everett Millais (1829-1896) et Dante Gabriel Rossetti (1828-1882). Le frère de ce dernier, William, assuma les fonctions de secrétaire et de porte-parole du mouvement.

Au départ, tous suivent une orientation commune, imitant strictement les sources de l’art italien et des nazaréens.  Comme eux, Rossetti traitent des thèmes religieux, L’Adolescence de la Vierge Marie, Ecce Ancilla Domini (devenue par la suite L’Annonciation). Accusé avec ses pairs de blasphème, de papisme, de perversité, Rossetti s’oriente de manière personnelle vers des sujets d’inspiration médiévale traités à l’aquarelle (Mort d’Arthur, Dante). Alors que Millais (Ophélie) et Hunt (Le Berger stipendié) réussissent dans le naturalisme, Rossetti échoue dans cette voie, renonçant même à achever un sujet moral moderne (Trouvée, 1854).

Les opposants à la Royal Academy ne désarmant pas, les peintres font alors appel au célèbre critique d’art Ruskin, initiateur du mouvement pictural néogothique, qui accorde son soutien à Millais et à Rossetti. Le mouvement préraphaélite mourra de lui-même, quand ses créateurs suivront des voies divergentes. Rossetti pour sa part se retire dans un splendide isolement pour se consacrer à l’imagination pure et à une inspiration médiévale. L’art médiéval est alors considéré comme un modèle de liberté artistique par une Angleterre corsetée dans son puritanisme.

C’est en effet avec les thèmes médiévaux, purs produits d’une mythologie personnelle, et traités sur de petites dimensions, que Rossetti a le plus d’affinités. Miniatures aquarellées, couleurs héraldiques, atmosphère mystique, deviennent les caractéristiques  reconnaissables entre toutes de sa manière de peindre. C’est à cette époque qu’il réalise des dessins d’Elizabeth Siddal, dite Lizzie, son modèle, son élève, sa femme et sa muse. A la fin des années 1850, le peintre revient à la peinture à l’huile et puise son inspiration dans la voluptueuse chevelure rousse de la femme aimée. On le salue alors comme le pape du préraphaélisme.

Frère de la poétesse Christina Rossetti, fils d’un père qui était poète, Dante Gabriel a toujours écrit en même temps qu’il peignait. A l’automne de 1848, il termine la traduction en anglais de la Vita Nuova de Dante Aligheri. Au moment de sa rencontre avec Hunt, il est l’auteur d’un poème intitulé « La Demoiselle élue », écrit dans le style de Keats.  En 1862, quand Elizabeth Siddal meurt d’une overdose de laudanum, il enterre avec elle les poèmes qu’il n’est pas parvenu à faire publier. Il réalise une de ses plus belles toiles, Beata Beatrix (1872), faisant revivre la Béatrice de Dante sous les traits de son amour disparu. Ce n’est qu’en 1871 qu’il décidera de déterrer ses poèmes et de les faire publier. Ils susciteront le scandale par leur érotisme et leur sensualité.

Artiste excellemment doué qui vécut dans sa tour d’ivoire, peintre « littéraire » encensé et controversé, grand amoureux des femmes (Elizabeth Siddal, Fanny Cornforth, Janey Morris) qu’il sublima dans sa peinture, Dante Gabriel Rossetti influença durablement le mouvement symboliste et l’Art Nouveau par sa force d’expression et sa richesse d’imagination.

Les tableaux de Rossetti sont souvent accompagnés de poèmes que je donnerai à lire ces jours prochains.

 

  elizabeth siddal

Portrait d'Elizabeth Siddal, Rossetti

 

 

 

 

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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 10:09

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Petit pont à Verrie (Vendredi 25 février 2011)

 

 

Dans l’air humide et doux

Un pic-vert tape un clou

Une fumée s’élève

Du bois mort et sans sève

Sous le chemin de sable

Les feuilles innombrables

J’entends comme un réveil

Du printemps en sommeil

Rond et fragile écho

Un cheval au galop

Rythmant le cœur battant

De la terre

Cavalière

 

Verrie, le 25 février 2011

 

 

 

 

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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 22:43

 

Don juan Picoli

Don Juan Tenorio, (Michel Piccoli), dans le téléfilm de Marcel Blüwal (1965),

adapté de Don Juan ou Le festin de pierre de Molière

 

 

Ma chère, qui me fûtes tendre,

 

Vous permettrez, ma chère, que je vous appelle ainsi, car mon départ soudain a dû vous faire comprendre ce que je n’ai pas su vous dire de vive voix. Je ne reviendrai pas et ce n’est pas ma faute !

Quand nous nous rencontrâmes, je crois me souvenir que c’est vous qui me séduisîtes et que je ne fis rien pour attirer votre regard. Si cette relation, qui n’est pas de mon fait, se rompt aujourd’hui, ce n’est pas ma faute ! 

Notre amour s’est édifié sur des bases fallacieuses. N’avez-vous pas toujours souhaité que je sois votre miroir  et désiré faire de moi votre alter ego ? Or je ne suis pas vous, et vous n'êtes pas moi et ce n’est pas ma faute !

Je suis un homme qui aime les femmes : Dieu m’a créé ainsi et je ne puis me lier pour jamais à quiconque. C’est le fait de la nature masculine et ce n’est pas ma faute !

Vous me direz que je suis cruel avec vous et c’est une erreur. Je ne suis pas cruel, je suis honnête. Je n’ai plus de sentiment pour vous, je m’en vais. Ce n’est pas ma faute ! 

Enfin, vous avez connaissance de l’amour que je porte à celle qui m’a mis au monde et vous n’avez rien fait pour vous faire aimer d’elle. Elle vous l’a bien rendu ! Je suis dans l’impossibilité de vous aimer puisqu’elle ne vous aime pas. Ce n’est pas ma faute !

En espérant vivement que vous ne me tiendrez pas rigueur de mes qualités de franchise,  je vous prie de croire, ô ma chère qui me fûtes tendre, à l’expression de mes sentiments les plus sincères.

 

Don Juan de Marana

 

Texte librement inspiré de la lettre CXLI des Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos.

 

Pour Azacamopol,

Thème : la lettre d’excuse la plus extravagante

 

 

 

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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 13:58

  Lovers in blue chagall

Lovers in blue, Chagall, 1914 (Photo Art Info)

 

Dans le puits des années

Sous la poussière des heures

Derrière les yeux clos et crispés

Les vitrines aveugles

Teintées au blanc d’Espagne

 

Imprévisible terre aux yeux de la vigie

Piqûre d’épingle inattendue

Zébrure instantanée dans la lividité

Volcan éteint qui se réveille

Arc-en-ciel de mes déluges

 

Violemment

Insolemment

A soudain ressurgi

 

L’oasis de sable au pisé vert et bleu

La guérison miracle aux mains du thaumaturge

La chambre inviolée au flanc des pyramides

Le rescapé vivant tout nu sous les décombres

La claire Annonciation ombrée sur le mur blanc

L’enfant renouvelé de mon âge stérile

 

 

Le souvenir vibrant

L’image sidérante  

Phoenix renaissant

Du bel arc électrique

Jailli à l’improviste

Qui enflamma nos âmes

Qui embrasa nos cœurs

Qui consuma nos corps

 

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par ABC : la surprise

 

 

 

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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 10:23

  leonor-fini

  Une toile de Leonor Fini

 

 

 

Aux limbes de l’obscurité

Aux confins du sommeil

La mélopée modulée

De la chouette ululante

Déchire mon rêve noir

Déchiffre mon angoisse

Dessine les contours mous

De la nuit

Mouvante et muette

 

 

Jeudi 24 février 2011,

3h 40 du matin

 

 

 

 

 

 

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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 18:29

  cailoux protégés

Les cailloux dans la vitrine

 

 

C’est de mon père que je tiens la passion des cailloux et je ne peux me baisser pour en ramasser un sans penser à lui. Il cultivait des vignes et, souvent, le soir, il descendait du coteau, avec dans ses poches un ou deux cailloux qui faisait notre joie, à mon frère et à moi.

Son œil de lynx infaillible les avait repérés dans la terre calcaire où il passait l’araire. Chaque découverte était pour lui l’occasion d’une petite pause bucolique, sur le talus ensoleillé de la vigne en surplomb de la Loire. Après avoir gratté la terre de ses mains aux doigts gourds, recouverts de gros gants de peau grise, il crachait avec force sur la pierre pour la rendre brillante et en admirer les courbesou les arêtes. Il la polissait avec son grand mouchoir à carreaux et la contemplait un long moment, avec le regard amoureux du collectionneur qui vient de trouver la pièce rare. Après l’avoir déposée au plus profond d’une des nombreuses poches de sa vieille veste de chasse trouée et déchirée, il se remettait au travail en sifflotant, tout heureux de ce butin qu’il nous rapporterait le soir venu.

Et c’était à chaque fois le même cérémonial. Dans la chaude odeur de la soupe familiale qui chuchotait en sourdine, nous nous asseyions mon frère et moi autour de la grande table de la cuisine, qu’avait fabriquée le menuisier du village. Mon père prenait un air de conspirateur, il faisait des gestes cabalistiques avec ses mains déformées par la  taille et le cisaillage des vignes. Il les enfonçait soudain dans une des poches de la vieille veste, aux odeurs de fumée et de sarments, et en ressortait avec un sourire triomphal les pierres du jour, exhumées de la terre.

Notre surprise et notre étonnement étaient sans cesse renouvelés devant la variété de ce que nous découvrions : vieilles pièces de monnaie aux effigies rongées par le temps, fossiles en tous genres, silex et pierres taillées. Les pierres arrondies et blanches de calcaire faisaient ressurgir la mer immense du quaternaire ; les pierres brunes et pointues ressuscitaient le souvenir des hommes préhistoriques, qui avaient vécu dans les troglodytes de notre vallée.

Notre père devenait éloquent et nous ne nous lassions pas de l’écouter décrire ses trouvailles : la spirale lovée de l’ammonite, image de la perfection, le plissé rugueux de l’éponge, la pointe aiguë du rostre de bélemnite, la dure concavité des encoches des nucleus de silex. Les brunes pointes de flèche, fines et dentelées, se promenaient entre nos doigts d’enfants et les ombres dansantes des héros de La Guerre du Feu s’agitaient sous nos paupières. Oui, c’était ces mêmes pierres, que les hommes venus du fond de âges, avaient tenues entre leurs mains malhabiles. Grâce à elles, ils avaient découvert comment fabriquer les armes, sarcler les peaux et créer les premiers objets d’art.

La voix rauque, au débit accéléré, de notre père, résonnait à nos oreilles : le minéral, entre ses mains, nous racontait l’histoire du monde. Maman s’approchait doucement de lui. Elle lui disait d’une voix chantonnante de reproche, en lui caressant les cheveux avec tendresse : « Oh ! Toi et tes pierres, c’est tout un poème ! On pourrait en remplir une carrière entière ! »

C’était comme un signal pour le raconteur d’histoires. En un geste large, papa ramassait sa récolte du jour et la remettait prestement dans ses poches, tout en nous faisant un clin d’œil complice. Le lendemain, nous retrouvions les plus beaux specimens dans la vitrine du salon, celle qui a une marqueterie blonde et fleurie et des pieds de lion. Les autres pierres, moins chanceuses, allaient grossir la collection de papa et s’accumulaient au grenier dans des caisses en bois dur, sous les lourdes solives.

Les années ont passé, notre père a vieilli, les vignes ont été vendues ; mais quand je marche dans les chemins de mon enfance, les cailloux de mon père crissent toujours sous mes pas.

 

Pour Papier Libre de Juliette,

Sur une photo représentant neuf petits cailloux.

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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 23:09

 

Oncle Vania C Paou-

Oncle Vania (David Clavel), Photo Christophe Paou

 

Djadja Vanja, L’oncle Vania, sous-titrée « Scènes de la vie de campagne en quatre actes », est un drame de Anton Pavlovitch Tchékhov, qui fut représenté pour la première fois au Théâtre d’Art de Moscou en 1897. On y découvre l’idée-maîtresse du théâtre du dramaturge russe, celle de la nécessité de la résignation à la vie de tous les jours. Tout s’y joue plus dans l’atmosphère, qui entoure l’action et qui résulte de l’état d’âme des personnages, plutôt que dans les événements d’une intrigue très simple.

Dans la propriété du professeur à la retraite Sérébriakov, les différents personnages se supportent difficilement. Autour de l’oncle Vania, le frère de sa première femme, un homme plein de bonté, qui gère le domaine avec abnégation, aidé de Sonia la fille du professeur, la tension est palpable. Eléna, la trop jeune épouse de Sérébriakov, résume ainsi la situation à Vania (Voïnitzki) : « Il y a quelque chose dans cette maison. Votre mère déteste tout ce qui n’est pas ses brochures et le professeur ; le professeur est irrité, n’a pas confiance en moi, a peur de vous ; Sonia (fille d’un premier lit de Sérébriakov) en veut à son père, m’en veut à moi et ne me parle plus depuis deux semaines ; vous, vous haïssez mon mari et méprisez ouvertement votre mère ; je suis énervée et, aujourd’hui, j’ai essayé de pleurer une vingtaine de fois. » Quand Sérébriakov prend la décision de vendre la propriété, les conflits latents se déchaînent.

Gorki avait bien perçu cette lézarde entre les êtres, lui qui écrivait à Tchékhov : « Pour moi, L’oncle Vania est une chose terrible, un art dramatique absolument nouveau, un marteau avec lequel vous frappez sur les têtes vides du public ».

L’œuvre théâtrale de Tchékhov n’est pas énorme. On compte si « grandes » pièces : Platonov, Ivanov, La Mouette, L’oncle Vania, Les Trois Sœurs, La Cerisaie) et huit « piécettes » en un acte (Le Chant du Cygne, L’Ours, Le Jubilé, La Demande en mariage, Le Tragédien malgré lui, La Noce, Les Méfaits du tabac, Sur la grand’route).

C’est la force si particulière de cette quatrième pièce que le Collectif Les Possédés (nom emprunté bien sûr à Dostoïevski) a choisi de mettre en scène en 2002, créant par là même leur groupe. Jeudi 17 février 2011, la troupe la jouait à la salle Beaurepaire à Saumur, toujours avec cette « immense simplicité » dont parlait déjà Eric Ruf en février 2005. Le dispositif scénique joue sans doute un grand rôle dans la manière dont le spectateur reçoit la pièce. En effet, Rodolphe Dana, le metteur en scène, a souhaité briser le quatrième mur du théâtre et a fait le choix de faire jouer les acteurs au plus près du public. Il s’en explique ainsi : « Au centre de l’espace, une table. Autour de la table, les comédiens. A proximité des comédiens, les spectateurs. Le dispositif est tri-frontal. Pour ce vaudeville tragique, nous voulons que les spectateurs se sentent inclus dans l’espace de jeu, l’objectif étant de démythifier le rapport des spectateurs à l’espace théâtral. Ils ont chez eux chez nous. On ne sait plus trop. Les frontières entre fiction et réalité, entre les acteurs et les spectateurs devront disparaître. » Vêtus de costumes modernes, sans aucune recherche, à peine maquillés, les comédiens nous ressemblent, et sont nos miroirs. Peut-être trop, diront certains, qui regretteront une certaine magie du théâtre, créée par la distance et le noir de la salle.

S’il n’est donc pas sûr que ce choix scénique apporte vraiment quelque chose à la pièce, on reconnaîtra que le jeu des comédiens emporte l’adhésion. Chacun y joue sa partition avec naturel et passion. Ivan Petrovitch Voïnitski/ Oncle Vania est remarquablement servi par David Clavel, qui montre bien la lucidité de celui qui s’écrie : « Je suis un être de lumière qui n’éclairait personne. » Il sait subtilement évoquer ce basculement affectif qui le fait passer de l’admiration la plus grande pour son ex-beau frère Sérébriakov, à la déception meurtrière qui le pousse à tirer sur lui. « Oh ! Comme je me sens trompé ! » dit-il en aparté. «  J’adorais ce professeur, ce pitoyable rhumatisant, j’ai travaillé pour lui comme un bœuf  […] J’étais fier de lui et de sa science, je vivais pour lui, je respirais pour lui[…] De tous ses travaux il ne restera pas une seule page, il est totalement inconnu, c’est un zéro. »

Pour Dominique Fernandez, l’oncle Vania est « un des héros dramatiques les plus purs de Tchékhov ». N’est-il pas capable de supporter le désespoir sans se plaindre ? On notera que, dans la première version de la pièce, le personnage se tuait. Cette libération lui sera refusée dans la seconde version.

Katja Hunsinger prête sa silhouette de walkyrie russe à Eléna Andréevna, la deuxième femme de Alexandre Vladimir Sérébriakov (Simon Bakhouche). Elle distille avec art les sentiments ambigus qu’elle éprouve devant les déclarations passionnées de Vania et l’amour que lui porte aussi le docteur Astrov. On sent qu’il s’en faudrait de peu pour qu’elle se laisse séduire et échappe à son destin de femme mal mariée. Mais elle s’en ira avec son mari pour toujours.

Rodolphe Dana interprète avec intelligence un Mikhaïl Lvovitch Astrov lucide et amoureux, qui sait aussi faire de son personnage un écologiste avant la lettre : « J’admets que l’on coupe  les bois par nécessité, mais pourquoi les détruire ? Les forêts russes gémissent sous la hache, des milliards d’arbres périssent, les gîtes des bêtes, les nids des oiseaux se vident, les rivières s’ensablent et se dessèchent, des paysages ravissants disparaissent, et tout cela parce que l’homme est assez paresseux et qu’il n’ a pas de sens commun pour se baisser et ramasser le combustible. » On admirera encore sa folie latente, qui se révèle lors de la scène d’ivresse, où il danse à moitié nu sur la table au milieu des lumignons.

Les deux autres rôles féminins sont peut-être moins convaincants. Marie-Hélène Roig, interprète de Sofia Alexandrovna, semble un peu âgée. Elle est cependant tout à fait émouvante dans la dernière scène. Quant à Michelle Farges, qui joue la mère Maria Vassilieva Voïnitskaïa, elle me semble au contraire un peu trop jeune. On accordera une mention spéciale à Nadir Legrand, qui propose avec Ilia Ilitch Téléguine, dit La Gaufre, un bouffon plein d’humanité et de compassion, à l’image de l’idée que l’on se fait de « l’âme russe ».

Sur ce grand tapis qui occupe toute la scène et symbolise la maison, tout comme la grande table, se joue une des pièces les plus emblématiques du médecin des âmes que fut Tchékhov. Dans le nœud gordien d’une famille, qui s’affronte autour de la vente d’une propriété, quand les désirs meurent sans avoir trouvé leur accomplissement, quand la vie n’est plus que vide et bavardage stérile, que reste-t-il aux êtres ? La diction lente, hésitante, ponctuée de pauses des comédiens, est au service de la description de ce monde qui se délite sous nos yeux, sans aucun espoir de rachat.

Pour Dominique Fernandez, c’est l’ironie tchékhovienne qui a le dernier mot. Dans l’ultime scène, Vania et sa nièce Sonia, qui ont vu s’écrouler tous leurs espoirs, se remettent à leur table de travail, et dans le silence de la maison désormais vide, ils répètent inlassablement : « Il faut travailler, travailler. »

Et grâce au jeu très convaincant de la troupe des Possédés, la parole douce-amère de Tchékhov, était jeudi soir, particulièrement audible.

 

 

Sources :

Dictionnaire amoureux de la Russie, Article « Tchékhov », Dominique Fernandez, Plon, 2004.

Le Magazine Littéraire, Dossier Tchékhov, n°299, Mai 1992.

Dossier artistique de la pièce, pages 1 à 12.

 

 

 

 

 

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