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16 septembre 2011 5 16 /09 /septembre /2011 09:40

  Busnel

 

 

 

Si je ne devais retenir qu’une chose de l’émission de La Grande Librairie du jeudi 15 septembre 2011, c’est cela qu’ont exprimé les quatre écrivains invités : Emmanuel Carrère (Limonov) dans une moindre mesure pour ce dernier livre, Delphine de Vigan (Rien ne s’oppose à la nuit), Jean-Philippe Blondel (Et rester vivant) et Boualem Sansal (Rue Darwin). Il a existé pour chacun un instant à partir duquel ils ont eu la certitude qu’ils ne pouvaient pas ne pas écrire sur leurs douloureuses racines familiales. J’ai pensé à la phrase d’Hubert Haddad entendue récemment et que je crois restituer dans son exactitude : « La vie est un long, un très long infanticide. »

J’ai beaucoup aimé, vers la fin de l’émission, ce moment où Boualem Sansal, qui fut élevé dans une tribu berbère par une grand-mère impériale, s’est tourné vers Delphine de Vigan, issue d’une famille traditionnelle française, et lui a confié de sa voix apaisée de sage combien son histoire était la sienne.

Et peut-être est-ce ce qu’a dit la tenancière d’un motel américain à Jean-Philippe Blondel qui résume le mieux l’atmosphère si particulière de cette émission : « Il n’y a pas de bien ni de mal, il n’y a que des circonstances. Va vers ce qui te cicatrise. » Et pour ces quatre-là, la cicatrisation, c'est l'écriture.

 

 

 

  

 

 

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16 septembre 2011 5 16 /09 /septembre /2011 07:59

  une-vie-francaise

  Jacques Gamblin (Paul Blick) et Pauline Etienne (Marie)

 

 

Je n’ai pas lu Une vie française de Jean-Paul Dubois (2004).C’était, je crois, un roman retraçant avec justesse l’histoire de ceux qui eurent vingt ans en 1970. L’adaptation qui en a été proposée par France 2, mercredi 14 septembre 2011, m’aura donné envie de lire cet auteur de ma génération.

Ce téléfilm de Jean-Pierre Sinapi ne reprend paraît-il qu’un épisode d’une trentaine de pages d’un roman qui en comporte plus de 400 : adapter, n’est-ce pas toujours choisir ? Il présente avec une grande justesse de ton et une sensibilité à vif un sentiment rarement aussi bien traité à l’écran : la relation entre un père et sa fille. C’est celle de Paul Blick, un photographe (remarquable Jacques Gamblin), qui cherche à arracher sa fille Marie (Pauline Etienne) au silence où l’enfonce inexorablement une dépression schizophrénique.

L’adaptation, qui use des flash-back avec intelligence et justesse, décrit la souffrance des deux enfants Vincent (Joeffrey Verbruggen) et Marie, dont les parents s’éloignent insensiblement l’un de l’autre. Au-delà de la mort des illusions de la jeunesse, elle souligne aussi qu’à un moment ou à un autre chacun est contraint de faire un choix et qu’on ne peut marcher indéfiniment à côté de soi-même. C’est ce que fera Paul Blick, hanté par la culpabilité de la mort à vingt ans de son frère Vincent, dont il a donné le prénom à son fils. « Il ne se passe pas un seul jour sans que je ne pense à lui », dit-il à sa fille.

Ce n’est que deux ans après la disparition tragique de sa femme Anna dans un accident de bi-moteur qu’il trouve enfin une raison d’exister. Il rassemble toutes ses forces pour sortir sa fille Marie de la nuit de la maladie mentale, tandis que son fils Vincent assume son choix d’aller vivre sa vie au Japon avec son amie Yûko.

Paul Blick tente de ramener Marie vers le monde des vivants en lui racontant tout ce qu’il ne lui a jamais dit : les utopies de sa jeunesse, sa rencontre avec Anna la bourgeoise, la mort de son frère, l’annonce de la mort et de la trahison de sa femme. Il lui dit la perte de l’idéal, l’amour indestructible pour Vincent, le sentiment d’avoir trahi sa classe d’origine, l’amour tu pour sa mère (Edith Scob, fragile et volontaire).

Non dénué d’un humour subtil, animé par la présence lunaire mais intense de Jacques Gamblin, ce téléfilm intelligent et plein de délicatesse tente de répondre à la question : « Faut-il vraiment aimer quelqu’un pour vivre ? »

 

Lire :

La séquence du réalisateur : "J'ai tourné Une Vie française en cinémascope",

par Jean-Pierre Sinapi, sur Télérama.fr  link

 

 

 

 

 

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15 septembre 2011 4 15 /09 /septembre /2011 14:45

   Noyer noyé

Noyer noyé (Photo ex-libris.com)

 

 

 

Ce matin, en entrouvrant les yeux, je cherche le noyer qui s’encadrait fidèle dans ma haute fenêtre et qui fut abattu. Je l’avais chanté il y a plus d’un an, le 24 mars 2010. (in Poèmes  page 27, "Elégie pour un noyer").  Je me resouviens de lui aujourd’hui.

 

 

Sous la robe orbée des paupières bombées de la nuit

Dans l’eau lente du regard et le scaphandre des souvenirs

Flotte l’ombre matinale d’un autrefois déjà lointain

 

Le grand noyer noyé par un après-midi froid de mars

Dans la stridence démente des scies méchantes

Dans le bourdonnement énervé des dures tronçonneuses

Dans la pâle ignorance de ceux qui ne savent plus

Que ses cheveux de racines caressaient le cœur de la terre

Se métamorphosaient mystérieusement en indolents lombrics

Faisaient fortes et noires les fourmis zélées et opiniâtres

Aspiraient l’obscure senteur de l’humus âcre et puissant

 

Le grand noyer noyé qui ignorait qu’il deviendrait sabots endurants

Qui avait résisté au feu au froid à la folie et à la foudre

Qui m’offrait ses chatons en chenilles sur son écorce grise

Qui pleuvait de bonnes bogues vives et vertes au soleil de septembre

Qui me récompensait d’un en-cas de cerneaux irritants sous la langue

Qui me promettait le râpeux vin de noix après la messe du dimanche

Et le gâteau crissant des colliers de noix beiges fracassées sous le fer

Et l’huile forte et douce des salades plantées au potager d’été

 

Le grand noyer noyé au houppier en épi aux feuillages épais

Qui vit tomber au vent sa frondaison céleste et solitaire

Saignant de son écorce ses fissures écorchées

Où soudain ont coulé les larmes alourdies de sève translucide

 

A sombré doucement dans mon rêve éveillé

 

 

Jeudi 15 septembre 2011-09-15

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Moog : Auprès de mon arbre

 

 

 

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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 22:32

  Poétiques stands

  Les stands des éditeurs au Jardin des Plantes

   

Samedi après-midi, les Poétiques de Saumur se sont déroulées au Jardin des Plantes par un temps magnifiquement ensoleillé. Sous le pavillon d’entrée, à gauche de la statue d’un héros grec blessé, on pouvait rencontrer des éditeurs de poésie : Jacques Brémond, Potentille, Isabelle Sauvage, MLD, Entre Deux, Le Chat qui tousse, La Dragonne et Frichtre. La Bibliothèque-Médiathèque de Saumur y présentait aussi les ouvrages de poésie qu’elle met actuellement en lumière, tandis que le stand de la librairie Le Livre à Venir proposait les livres des éditions Zulma, qui fêtent cette année leurs vingt ans d’existence.

 

Poétiques expo

L'exposition photographique de Michel Durigneux, Egyptiens

 

Dans l’Orangeraie, située dans le haut du jardin, la plasticienne Kelig Hayel nous accueillait au milieu de sa forêt et de ses animaux familiers dessinés au feutre, en grand format, dans de petits cahiers de dessin, ou encore découpés en silhouettes sur l’herbe verte. On déambulait dans le jardin un verre à la main (Saumur oblige), tout en rencontrant le regard des Egyptiens de la rue Gamaleya, photographiés par Michel Durigneux, dont les portraits paraîtront dans le dernier opus de Philippe Longchamp aux éditions La Dragonne. Sous l’ombrage des arbres, la voix et l’accordéon d’Elena et Laura d’Un bout d’macadam nous invitaient à rêver mélancoliquement.

 

Poétiques musique

  Elena et Laura, duo accordéon et voix d'Un bout d'macadam

 

Nous nous sommes ensuite retrouvés sous un auvent aux murs de tuffeau pour écouter Hubert Haddad, romancier, nouvelliste et essayiste, né à Tunis en 1947, d’origine judéo-berbère et algérienne. Il a lu une de ses nouvelles, intitulée « Crime d’honneur ». Elle résulte d’un souhait de l’écrivain Guyette Lyr qui, depuis août 2002, a demandé plusieurs fois à cinq auteurs d’écrire une nouvelle sur un thème.

Reprenant le thème du miroir, Hubert Haddad évoque le sort tragique de Naciye la Simple, de son ombre Selda, et de son amie, la narratrice, dans un pays du Maghreb. Une nouvelle poignante et magnifique, qui dit la solitude extrême de celles qui ne sont « que des pastèques à vendre intactes », qui doivent obéir en silence alors qu’ « à seize ans [elles] rêvent de satin bleu ». Un texte, dont la chute vous demeure longtemps en mémoire : «Une odeur de rose m’a saisie un instant. J’ai revu mon amie dans la lumière inversée, j’ai revu Naciye et son ombre Selda. D’un coup le monde a basculé. Ne pleurez pas, ne dites rien. La mort est le secret du temps. »

  Poétiques haddad

  Hubert Haddad lisant sa nouvelle "Crime d'honneur"

 

La lecture de cette nouvelle a été suivie d’un échange avec Laure Leroy,  la directrice des éditions Zulma (en référence à un poème de Tristan Corbière ("A la mémoire de Zulma vierge folle hors barrière et d'un Louis")  et à l’amie d’Honoré de Balzac), qu'elle créa en 1991 avec Serge Safran. Avec passion, Laure Leroy nous a expliqué combien elle aime qu’on lui raconte des histoires et combien elle souhaite publier uniquement des libres qui la bouleversent. Ce qu’elle recherche chez un écrivain, c’est l’acuité d’un regard, quelque chose de différent et d’essentiel. Pour elle, « petit éditeur » (la maison ne comporte que cinq personnes), chaque fois qu’elle publie un ouvrage (au rythme de seulement douze nouveautés par an), elle se met en danger.

 

rosa candida

 

Son travail est des plus exigeants : elle choisit les textes, les promeut, les porte, travaille avec les auteurs, rassemble toutes ses forces pour faire passer son désir de faire lire le livre, pour en donner le goût. L’engagement de l’éditeur vis-à-vis de son auteur est total et il se manifeste par l’attachement singulier qu’il éprouve pour l’œuvre, par sa familiarité avec l’univers de l’auteur. Ainsi les bonheurs de l’éditeur sont à chaque fois différents et, d’une certaine manière, le plaisir de vendre les livres ne relève pas d’un aspect mercantile.

 

Poétiques Laure leroy

  Laure Leroy, directrice des éditions Zulma

 

Avant, les éditions Zulma avaient plusieurs collections. Celles-ci ont disparu  et Zulma se concentre désormais sur la littérature contemporaine du monde entier. Elle publie aussi exceptionnellement un livre par an consacré au cheval  et Les mots croisés de Michel Laclos, des publications particulières qui tiennent à l’histoire de la maison d’édition.

Les couvertures des douze livres publiés chaque année sont dessinées par David Pearson,  un graphiste anglais, féru à la fois de tradition et de modernité. Chaque livre possède une couverture originale qui fait le renom de la maison. Les ouvrages de Zulma sont immédiatement reconnaissables et les lecteurs leur vouent une affection particulière. C’est une forme unique dont le Z, situé dans un petit triangle blanc, est la marque de fabrique.

Laure Leroy explique ensuite le sort dévolu aux très nombreux manuscrits qui sont envoyés chez Zulma. Il y a d’abord ceux qui, manifestement, ont été mal orientés et qui n’ont pas leur place dans cette maison d’édition. Ceux qui sont « pas mal », voire bons, mais qui ne seront pas retenus. Enfin, il y a un petit lot de manuscrits sur lesquels l’équipe passe du temps, hésite, durant un laps de temps de trois à six mois. Ce qui oriente le choix, c’est vraiment le coup de cœur, et le déclencheur, c’est ce désir de publier absolument le manuscrit retenu.

 

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A cette occasion, Laure Leroy évoque le sort rocambolesque du manuscrit de Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès. On sait que l’auteur, qui s’était déjà vu refuser son manuscrit de 1000 pages, avait tenté de nouveau de le faire publier et avait envoyé une vingtaine d’épreuves à cinquante éditeurs. Tous l’avaient refusé (sans doute par fatigue, le texte étant très long) et il était depuis un an chez Zulma qui n’avait pas encore donné sa réponse. C’est au moment où l’auteur a souhaité récupérer son manuscrit que Laure Leroy s’est dit qu’elle ne pouvait pas laisser passer cet auteur. Elle a proposé à Blas de Roblès des coupes, qui portaient essentiellement sur l’appareil de notes, et a pris le risque de le publier. On connaît le sort dévolu au roman : Prix Roman FNAC, Prix Jean Giono, Prix Médicis 2008, et plus de 30 000 exemplaires vendus, sans passer par les hypermarchés et les plans médiatiques.

Car la force de Zulma, ce sont les libraires, tout ce réseau très actif de 60% de libraires indépendants, ce qui n’est pas un ratio classique dans les stratégies commerciales. C’est cette chaîne de confiance, cette « addition de choses très locales », qui permet à Zulma d’être efficace sur le marché du livre.

 

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Albane Gellé, poète et organisatrice des Poétiques de Saumur

 

Au cours de cet échange, Laure Leroy soulignera le long compagnonnage qu’elle entretient avec Hubert Haddad, puisque Zulma l’a publié dès le début. Haddad, qui était publié chez Fayard, est entré chez Zulma à la faveur d’un texte de commande. L’auteur souligne quant à lui qu’il aime faire rencontrer des auteurs à Laure Leroy : « Je ne suis directeur de rien, dit-il, je ne suis qu’un passeur. »

 

opium poppy

 

Puis Laure Leroy évoquera les belles rencontres avec des écrivains étrangers. Celle d’un auteur indonésien (Sur le rivage, publié chez Gallimard) ;  celle de l’écrivain sénégalais, Boubacar Boris Diop, dont Zulma va rééditer Murambi, le livre des ossements, livre capital sur le génocide rwandais ; celle de Cheikh Hamidou Kane (L’Aventure ambiguë, publié chez 10/18. Enfin, la rencontre avec Gilbert Gatore, auteur de Le passé devant soi (chez Phébus), qui sera prochainement publié chez Zulma.

Laure Leroy, avec son enthousiasme communicatif, nous a ainsi donné l’envie de découvrir de nouveaux auteurs. Comme l’écrit Albane Gellé, « il s’agit de s’émouvoir, comprendre, s’interroger – bref, se passionner toujours ».

  

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En ce qui me concerne, cet après-midi enrichissant se sera terminé avec l’écoute attentive de « Le linge, l’opium et la rose », une mise en voix proposée par deux comédiens formés au Théâtre National de Strasbourg, SylvieDebrun et Xavier de Guillebon. La douceur de la comédienne et la concentration de l’acteur nous ont donné à entendre les passages qui les ont particulièrement séduits dans Le trésor de la guerre d’Espagne de Serge Pey, Opium Poppy de Hubert Haddad et Rosa Candida de Audur Ava Olafsdottir, tous textes édités chez Zulma. La voix du narrateur qui se souvient que le linge que sa mère étendait était signal pour les Républicains de la guerre d’Espagne, celle encore d’Arnljótur, en quête de la rosa candida, la rose à huit pétales aimée de sa mère, celle enfin d’Alam le petit Afghan, dont les rêves disparaîtront dans les terres de l’exil, nous ont ainsi rappelé la beauté et l’horreur du monde. Et il n’est que d’ouvrir un livre de la « maison Zulma » pour que ces voix multiples résonnent à jamais en nous.

  Poétiques mise en voix

  Xavier de Guillebon et Syvie Debrun lisant Le linge, l'opium et la rose

 

 

A consulter :

www.zulma.fr

 

Lire la nouvelle "Crime d'honneur"

(parue dans La Croix du 21 juillet 2011)

sur le site de La Croix

 

Crédit photos : ex-libris.over-blog.com

 

 

 

 

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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 07:00

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C’est un joli objet

Fait dans un bois léger

Marron et vernissé

Pyramide dressée

 

Quel en fut son usage

Qui l’eut en apanage

Pour quel personnage

Pour quel tatouage

 

Cet objet je ne sais

D’où je l’ai hérité

J’aime à le regarder

Dans son opacité

 

 

Pour la communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière,

Thème : l’objet-mystère

 

 

 

 

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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 15:12

Jean Loup trassars

 

La sixième édition du salon des Poétiques de Saumur (9, 10 et 11 septembre 2011 au Jardin des Plantes), s’est ouverte par une rencontre avec Jean-Loup Trassard. Dans la librairie Le Livre à Venir, à laquelle vient d’être décerné le label LIRE (Librairie Indépendante de Référence), un public d’une trentaine de personne s’est réuni vendredi soir à 20h15, autour de l’écrivain mayennais, invité pour la deuxième fois à Saumur, par Albane Gellé.

Après avoir souligné la métamorphose de son association Littératures et Poétiques en Maison des Littératures, Albane Gellé a présenté cet auteur qui s’attache dans son style à « l’infini creusement de son matériau ».  Elle nous a dit les « ruisseaux d’une écriture humble, obstinée, musicale » d’un amoureux de la terre d’autrefois, dont le travail consiste à retrouver les « traces d’un territoire perdu ».

En s’excusant avec bonhomie d’un voile importun sur sa gorge et des hésitations d’un œil récemment opéré, Jean-Loup Trassard a lu trois « récits » qui ont été publiés dans des revues. Ce sont de « petites scènes de rencontres », « des choses que le hasard [lui] a mises dans les pattes ». Résidant désormais essentiellement en Mayenne, celui qui n’est pas seulement un éleveur de bétail, ainsi qu’il le précise avec humour, a fait ainsi la part belle à Paris où il a aussi vécu.

« Dans la tiédeur de juin » évoque l’achat d’un panama dans un grand magasin. C’est l’occasion d’assister à un incident mettant en scène un client noir, qui déclenche une alarme intempestive. Un prétexte à une description haute en couleurs, qui s’achève par cette notation humoristique de la vision du « dernier esclave noir libéré aux Galeries Lafayette ».

« Casquettes » est une aventure réelle qui est arrivée à un de ses amis, Maurice. C’est la narration de la virée homérique de quatre gars de la campagne, « un truc à conserver, trop beau pour être oublié ». Goût du détail significatif (les casquettes accrochées sur les boules cuivrées au pied du lit), notations réalistes voire anthropologiques, humour plein de tendresse pour les vieux copains, il y a tout cela dans ce texte qui fleure bon la campagne et l’amitié. Et si le récit en fut fait à Jean-Loup Trassard par Pierre, l’auteur ne l’a cependant pas donné à lire à Maurice qui est toujours en vie…

Le troisième récit aura une tonalité beaucoup plus mélancolique. Celui « qui a beaucoup pratiqué le métro », qui connaît par cœur son odeur particulière, « l’haleine des tunnels, fraîche l’hiver et chaude l’été », celle de la lecture car il y a beaucoup lu, raconte comment il fut fasciné par une affiche placardée dans le métro. Elle disait : « Yannis est perdu de vue, son espoir est que vous l’ayez vu. » Jean-Loup Trassard explique ici comment il fut  poursuivi par cet appel, obsédé par la tonalité et la structure de cette phrase, qui fit de lui un écriveur de langue et non un chercheur d’enfant volé. Et il espère que ce petit disparu sera passé du regard des siens à celui d’autres personnes.

Ensuite, après la lecture de ces trois récits, qui nous auront fait basculer d’un humour tendre vers une discrète émotion, et sur une demande d’Albane Gellé, l’auteur est entré plus avant dans l’explication de sa manière d’écrire. Pour lui, l’écriture la photographie, qu’il pratique de concert, marchent parallèlement. Elles se passent l’une de l’autre mais il s’attache à les faire se rencontrer- une invention de sa part-  dans nombre de ses œuvres. Ainsi, actuellement, il travaille à une énième édition d’un livre qui présentera de tout petits objets : une minuscule pierre noire, une bulle de lave de l’Etna, un hippocampe de Crète... Une quinzaine d’objets en tout seront photographiés et accompagnés d’un petit poème en prose, un texte entre le poème et la légende. Dans le même cadre, Jean-Loup Trassard rapprochera l’écriture de la photo.

Puis, l’écrivain précise comment lui est venu ce goût des mots. Après avoir beaucoup dessiné en couleurs, il s’est arrêté et s’est mis à lire, prenant autant d’intérêt aux textes qu’aux illustrations. Il se souvient qu’en classe le maître demandait aux élèves de créer des phrases pour illustrer les règles de grammaire ; puis est né le désir d’en rédiger pour lui-même. Il les inscrivait dans un cahier bleu à spirales, que lui avait offert sa mère : « Je ne lirai pas ton cahier », lui avait-elle dit. Et c’est ainsi qu’il s’est mis à chanter les feuillages d’automne et les beautés de sa campagne. « Il y a ceux qui dénoncent et ceux qui chantent », lui avait confié un ami. « Je suis de ceux qui chantent », avoue-t-il.

Habitant la campagne dans les environs immédiats d’une ferme, Jean-Loup Trassard enfant vivait beaucoup dans le potager et se cachait dans les topinambours. A l’âge de dix ans, à la faveur d'un lancement de mottes de terre, il fait la connaissance d’un garçon de son âge, le fils du fermier-étalonnier, qui devient son ami et l’est toujours resté. Et toute son œuvre est nourrie de ce qu’il a vécu entre dix et vingt ans avec ce garçon, aux côtés duquel il a appris la vie agricole.

A dix-sept ans, il se sent de nouveau envahi par la tristesse de la mort de sa mère, décédée alors qu’il avait onze ans, et il écrit alors de sombres poèmes. Un jour, pourtant, il est surpris par la vision d’une jument attelée à une charrue, qui se détache sur le couchant, et il se dit : « C’est ça qu’il faut que j’écrive ! »

Dès lors, il va se consacrer à conserver la mémoire de cette civilisation rurale disparue et à en exalter la noblesse. Il saura dire la manière de travailler d’autrefois, le respect de la matière, de l’outil, du client, tout cela qui appartenait à une élite rurale et qui est désormais perdu. Il nous rappelle aussi ses efforts pour conserver ce patois mayennais qu’il apprit vers l’âge de vingt ans. Quand lui, le petit bourgeois, est rentré à l’école, les enfants de la campagne le regardaient avec animosité. Une des premières phrases que lui ait dites un petit paysan, jaloux de son aura de petit monsieur,  c’est : « Veux-tu qu’on se pille ? »

Depuis, Jean-Loup Trassard a retrouvé les racines de ce parler vernaculaire dans les dictionnaires de latin et d’ancien français et il a à cœur de les transmettre, notamment aux habitants du pays de L'Ernée. Selon lui, la civilisation rurale est morte du progrès, mais aussi du mépris d’eux-mêmes qu’éprouvaient les paysans, qui ont oublié qui ils étaient. Il cite cette anecdote du petit Breton, à qui on accrochait un sabot sur l’épaule, lorsqu’il prononçait un mot de breton.

Patrick Cahuzac, libraire de la librairie Le Livre à Venir, invite enfin Jean-Loup Trassard à évoquer Dormance, un ouvrage à part dans son œuvre. On sait qu’il s’agit d’un épisode de la vie au néolithique, à travers le personnage d’un jeune chasseur du nom de Gaur. L’auteur explique qu’il suivit autrefois les cours de Préhistoire au Musée de l’Homme avec le professeur Leroi-Gourhan, qui était féru d’art pariétal.

Des haches néolithiques ayant été découvertes dans un petit pré, aux abords d’une source, non loin de chez lui en Mayenne, il se rend compte que le néolithique, qui signe le début de l’élevage, de l’agriculture, de la sédentarisation, de la poterie, est une période à l’origine de tout ce qu’il aime et qui l’intéresse.  Naît alors l’idée de ce roman dans lequel il imagine un jeune colon des temps préhistoriques, venu s’installer dans ce recoin reculé de Mayenne. « J’ai fixé là mon bonhomme », dit-il, entre – 4500 et – 3000. Installé sur la pente sud, Gaur avait le ruisseau pour se laver et la source claire pour boire.

Et pendant seize années, durant lesquelles il déclare « s’être bien amusé », Jean-Loup Trassard va travailler à ce livre. Durant onze ans, il lira tout ce qu’il trouve sur le néolithique, tout en préparant son « scénario », constitué de 80 pages de notes. Quant à l’écriture proprement dite, elle lui prendra cinq ans. Il écrira surtout le soir, quand « quelque chose vous vient alors que vous êtes à demi-endormi », la « dormance » d’une graine étant cette période de léthargie au cours de laquelle elle cesse ses activités mais peut toujours être plantée. Ainsi, l’auteur nous apprend qu’il s’est endormi longtemps avec ses personnages. Lorsque l’ouvrage a été terminé, il s’est demandé avec amusement avec qui il allait désormais dormir. Il considère cependant que c’est un livre difficile et que sont de bons lecteurs ceux qui le lisent.

Toutefois, après avoir écouté le bucolique Jean-Loup Trassard, cette « âme virgilienne », ainsi qu’il se définit lui-même, évoquer avec tant de passion ce monde rural disparu, on n’a qu’un souhait : celui de se plonger au plus vite entre ses pages.

 

Consulter :

www.jeanlouptrassard.com/litterature/livres.html

 

 

 

 

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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 07:13

  Ground zero 3

  Dimanche 11 septembre 2011, Au bassin du souvenir, à Ground Zero

                           (Photo Le Nouvel Observateur)

 

 

 

Où le verre et l’acier

S’élevaient babéliens

Dans le ciel des affaires

Là où ce fut la fournaise

Et l’enfer

Là où trois mille vies

Se sont embrasées

Ont été asphyxiées

Ont été consumées

Ont été calcinées 

Ont été sacrifiées

Sont parties en fumée

Sont devenues poussière

Dans le crématoire américain

A ciel ouvert

 

C’est désormais le creux

Rectangulaire

Celui de la douleur

Où pleurent

Les eaux du souvenir

Et où celui qui reste

Avec un papier calque

Vient retrouver

Vient caresser

Vient réécrire

Le nom

De celle qu’il aima

Sur la margelle grise

Le cœur à Ground Zero

 

Au lendemain du 11 septembre 2011

 

 

 

 

 

 

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9 septembre 2011 5 09 /09 /septembre /2011 13:05

 

 

 

 

Avec l'aide de Claude-Alice link, envers qui je suis reconnaissante, mon blog a été créé le 06 mars 2009.

Aujourd'hui, vendredi 09 septembre 2011, je prends le prétexte du chiffre "rond" de 100 visiteurs (36%) qui y sont venus directement hier (sur 276) pour donner quelques précisions. Ce ne sont pas les "mille e tre" de l'air du catalogue de Don Giovanni mais bien 73.020 visites totales qui y sont comptabilisées, et 152.849 pages de 560 billets (tous genres confondus) qui ont été feuilletées et lues, je l'espère.

Je remercie tous les visiteurs qui l'animent en y apposant leurs commentaires et m'encouragent à continuer à avoir un regard sur la beauté du monde.

 

 

 

 

 

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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 13:31

 

Jules Laforgue 

Ce poème de Jules Laforgue (1860-1887) appartient à ses Premiers poèmes, qui furent publiés de manière posthume en 1903, sous le titre Œuvres complètes-Poésies. Avant la parution de ses célèbres Complaintes en 1885, s’il n’avait quasiment rien publié, il avait déjà beaucoup écrit. Mais il renonça à faire paraître ses premiers textes (qu’il appelait de manière amusée ses « poèmes philo »), quand il sut qu’il avait trouvé avec les Complaintes un mode d’expression original, plus conforme à son être profond.

 Ce poème, d'une facture des plus classiques, a néanmoins le mérite de nous donner à voir la vie du jeune bohème "décadent" qui fréquentait les Hydropathes dans les cafés de la rive droite. Transparaît aussi son goût pour la peinture, qu'il acquit auprès de Charles Ephrussi, critique d'art et grand collectionneur devant l'Eternel, dont il devint le secrétaire. Il remplira d'ailleurs sa (courte) vie durant des carnets de notes sur les tableaux qu'il admirait. Point aussi déjà, notamment avec l'allusion à Baudelaire et à Schopenhauer, cet ennui dont il fut la proie, et qu'incarnera plus tard son double dérisoire, l'infortuné prince Hamlet de ses Moralités légendaires (1887).

Epicuréisme

Je suis heureux gratis !- Il est bon ici-bas

De faire, s’il se peut, son paradis, en cas

Que celui de là-haut soit une balançoire,

Comme il est, après tout, bien permis de le croire.

S’il en est un, tant mieux ! Ce n’est qu’au paradis

Que l’on pourrait aller, vivant comme je vis.

Je ne suis pas obèse, et je vais à merveille ;

Je ne quitte mon lit que lorsque je m’éveille ;

Je déjeune et je sors. Je parcours sans façon

Dessins, livres, journaux, autour de l’Odéon.

Puis je passe la Seine, en flânant, je regarde

Près d’un chien quelque aveugle à la voix nasillarde.

Je m’arrête, et je trouve un plaisir tout nouveau,

Contre l’angle d’une arche, à voir se briser l’eau,

A suivre en ses détours, balayé dans l’espace,

Le panache fumeux d’un remorqueur qui passe.

Et puis j’ai des jardins, comme le Luxembourg,

Où, si le cœur m’en dit, je m’en vais faire un tour.

Je possède un musée unique dans le monde,

Où je puis promener mon humeur vagabonde

De Memling à Rubens, de Phidias à Watteau,

Un musée où l’on trouve et du piètre et du beau,

Des naïfs, des mignards, des païens, des mystiques,

Et des bras renaissance à des torses antiques !

A la bibliothèque ensuite je me rends.

- C’est la plus belle au monde ! –Asseyons-nous. Je prends

Sainte-Beuve et Théo, Banville et Baudelaire,

Leconte, Heine, enfin, qu’aux plus grands je préfère.

« Ce bouffon de génie », a dit Schopenhauer,

Qui sanglote et sourit, mais d’un sourire amer !

Puis je reflâne encore devant chaque vitrine.

Bientôt la nuit descend ; tout Paris s’illumine ;

Et mon bonheur, enfin, est complet, si je vais

M’asseoir à ton parterre, ô Théâtre-Français.

 

Jules Laforgues, in Premiers Poèmes

 

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Eglantine : Nourritures du corps, nourritures de l’esprit

 

 

 

 

 

 

 

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7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 13:32

 

La plaine de septembre

Ploie sous le vent du sud

Rude

 

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   Maïs dans la plaine entre Rou et Les Ulmes (Mardi 06 septembre 2011)

 

Dans le ciel gros de pluie

Les nuages au dos rond

Distillent une menace

Grise

Les champs dont la peau douce

A été mise à nu

Par les longs couteaux

Frissonnent

Des vagues de mouettes

Des corbeaux noir asphalte

Se disputent des grains

Dans un échec

Et mat

 

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          Mouettes dans les champs entre Rou et Les Ulmes

                          (Mardi 06 septembre 2011) 

 

Sur leur tige rouge sang

Les maïs courbés

Cachent leurs dés dorés

Sous des toisons

Touffues

L’armée des tournesols

Agite tristement

La roue de ses soleils

Vieilles momies

Indiennes

 

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                     Tournesols entre Rou et Les Ulmes

                          (Mardi 06 septembre 2011)

 

Une mauve esseulée

Crie dans son violet

Pâli

Les poils d’un lapin

Coton sur le chemin

Tracent un destin

Fâcheux

Et sous l’arbre aux sabots

Où je casse une noix

Dedans sa bogue verte

Ouverte

Sur le blanc du tuffeau

Au cœur du fruit veiné

Au cerveau fibrillé

De jaune

Un gros ver annelé

A fait grincer mes dents

Et brisé mon élan

Gourmand

 

Ainsi c’est trop souvent

Avec un coeur ardent

Qu’on s’apprête à croquer

Et mordre dans la vie

Crûment

Alors que mortifère

Immobile et sournois

Dans le fruit croît

Le ver

   

Promenade dans la plaine de Rou,

Mardi 06 septembre 2011

 

 

 

 

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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