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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 21:40

 

 Stella sur banc

Stella (Léora Barbara)

 

Alors que les deux Guerre[s] des Boutons, sorties récemment, s’affrontent sur les écrans en donnant à voir une fois de plus des enfants dans une atmosphère passéiste, sans grande invention, le film de Sylvie Verheyde, Stella, touche au cœur, avec le portrait  étonnamment juste d’une petite fille qui entre en 6ème. Diffusé jeudi 29 septembre 2011 sur Arte, ce film, sorti discrètement en 2008, un peu avant Entre les murs, dont il partage certaines thématiques, mérite qu’on s’y attarde.

C’est le troisième long métrage de Sylvie Verheyde, après Un frère (1997) et Princesse (2000), tous deux avec Emma de Caunes. La réalisatrice explique que son projet est né lorsque son fils est rentré en 6ème. Elle s’est alors demandé quelle place l’école avait tenu dans sa vie et elle a souhaité réaliser un film «  à hauteur d’enfant ». La fiction lui a permis d’organiser les images qu’elle avait en tête et de prendre une certaine distance avec ses propres souvenirs. Elle a eu la chance de trouver très vite la petite actrice (Léora Barbara) susceptible de jouer le rôle de son héroïne, Stella Vlaminck, et le charme du film doit beaucoup à cette dernière. "On n’est pas la même en classe quand on est petite et brune et quand on est grande et blonde !", remarque la réalisatrice.

Sylvie Verheyde a aimé cette petite fille, qui était tout à la fois fragile, intimidante et mystérieuse, avec une grande force de caractère. Bien que certaines scènes aient été difficiles à réaliser, la jeune comédienne s’est à chaque fois montrée étonnamment calme et a su être autonome. Très intelligente, elle a toujours compris l’enjeu des scènes qu’elle tournait.

Léora Barbara joue ici le rôle d’une petite fille de onze ans, dont les parents, Rosy (Karole Rocher) et Sergio (Benjamin Biolay) tiennent un café-hôtel dans le XIII° arrondissement. Rendez-vous des paumés, des marginaux et des alcooliques du quartier, c’est le lieu où Stella découvre la violence du monde : les rixes entre clients éméchés, les disputes de ses parents en plein désamour, les avances de Bubu (Jeannick Gravelines), un client un peu trop gentil avec elle. Ne va-t-elle pas jusqu’à menacer elle-même d’un fusil Yvon (Thierry Neuvers), celui qui a séduit sa mère ? Dureté d’un monde scandé par « 15ème round » de Bernard Lavilliers : « C’est souvent dur à porter la violence ! ».

Mais elle se fait aussi consoler par le barman Loïc (Johan Libéreau), elle joue aux cartes, au flipper, au baby-foot, au milieu des rires et des cris, tout en regardant les copains de son père jouer au billard. Sur les musiques de Gérard Lenorman (« Michèle ») ou de Umberto Tozzi (« Ti amo »), elle s’abandonne à une douce rêverie amoureuse auprès d’Alain-Bernard (Guillaume Depardieu), son Prince charmant, son amoureux secret.

 

Stella Alain bernardAlain-Bernard (Guillaume Depardieu)

 

Nous sommes en 1977 et, par un hasard administratif, Stella se retrouve collégienne au lycée La Fontaine. Le choc est dur pour cette petite fille de cafetiers pénétrant dans un monde qui n’est pas le sien et dont elle ne possède pas les codes. Elle y rentre le premier jour avec son ballon de foot sous le bras ; elle crache sur un garçon qui la frappe à la récréation et elle revient avec un œil au beurre noir le soir chez elle. Elle est en butte aux vexations des professeurs, à la morgue des petites bourgeoises qui ricanent de la voir porter un blouson, dont le col est « en  vraie fourrure, en lapin ». Elle ne comprend rien à ce que lui demandent les enseignants et se mure dans son univers, essayant tant bien que mal de combler ses lacunes qui ne cessent d’augmenter. Victime des moqueries répétées d’une collégienne au visage d’ange, elle « pète » un jour « les plombs » et, à l’issue d’un cours de gymnastique, lui frappe violemment la tête contre un radiateur en fonte. Pour sa mère, qui n’a pas fait d’études, et qui est convoquée dans le bureau du principal, c’est « la honte » ! Pauvre petite collégienne avec son cartable trop lourd pour elle et qui traîne les pieds avec ses grandes bottes !

L’horizon de Stella va s’éclairer cependant quand elle se lie d’amitié avec Gladys, une collégienne qui est tout le contraire d’elle-même. Juive, fille de réfugiés argentins, première de la classe, Gladys lui ouvrira les portes de la lecture en lui demandant si elle a lu Balzac ou Cocteau. L’entrée de Stella dans ce nouveau monde se fera par l’achat timide dans une librairie des Enfants terribles. « Tu lis, toi ? », lui demande sa mère. « T’es amoureuse ? » Ensuite, Stella ne pourra plus cesser de lire. Il faut voir cette belle scène où elle lit Le marin de Gibraltar de Duras, dont les phrases (« elle rencontrerait quelqu’un…) trouvent un écho profond en elle et la font pleurer. Peu à peu, le professeur de français (Christophe Bourseiller) perçoit la richesse intérieure de son élève et l’encourage à persévérer. Car Stella, comme le révèle la chanson finale, est « loin, v[a]loin, ne veu[t] pas en rester là… »

 

Stella et Galdys

Gladys (Mélissa Rodrigues) et Stella

 

Sylvie Verheyde, sans prosélytisme ni manichéisme, nous montre comment une certaine forme de mixité sociale peut faire accéder à la culture. «  Si la culture est un luxe », dit la réalisatrice, « c’est aussi une richesse, c’est ce qui ouvre les portes ». A la fin de l’année scolaire, Stella apprend par Gladys, qui est déléguée de classe, qu’elle est admise en 5ème. Elle téléphone à ses parents au café et sa mère laisse couler ses larmes en annonçant la nouvelle au père. « On va fêter ça », dit-il, alors que leur couple est en pleine crise.

On n’aurait garde encore d’oublier les scènes pleines de mélancolie où l’on voit Stella partir en vacances dans le Nord, chez sa grand-mère paternelle. Dans un paysage de terrils et de corons, elle retrouve une copine dont les parents sont au chômage et qui la considèrent comme « la Parisienne ». Leur désœuvrement les conduit à jouer dans une déchetterie, sur un tas de betteraves, tandis que des gamins à peine pubères veulent les embrasser. Infinie tristesse du sort de cette autre petite fille, qui n’aura sans doute pas la chance de quitter ce Nord triste et désespérant.

 

Stella al mèreRosy, la mère de Stella (Karole Rocher)

 

La réussite de ce film tient encore à la reconstitution de l’atmosphère de la fin des années 70 mais celle-ci n’est pas systématique. Sylvie Verheyde reconnaît y avoir inscrit aussi des éléments des années 50. Dans ce décor de café, elle a su habilement associer comédiens professionnels et non acteurs. Il en va de même pour le collège : le professeur d’anglais est Anne Benoit, une comédienne qu’elle connaît bien, alors que la principale du collège est une "vraie" directrice. Ayant vécu elle-même dans un café, la réalisatrice craignait le manque de crédibilité de sa reconstitution. Si les scènes de classe ont été filmées en caméra fixe, celles dans le café l’ont été caméra à l’épaule, en faisant la part belle à l’improvisation. Le résultat est réussi et l’atmosphère de violence et de déstructuration de ce milieu est particulièrement bien rendue.

On remarquera encore le jeu de Benjamin Biolay, le « chanteur rive gauche », ici à contre emploi. Sylvie Verheyde a trouvé avec lui cet « acteur capable d’interpréter avec élégance un homme au bord de la déchéance ».Il joue le père de Stella, le patron du bar, un prolo dont la mère est une ancienne prostituée. Avec ses chevaux gominés, sa chaîne autour du cou, sa gourmette clinquante, sa cigarette au bec, il est crédible en père aimant mais absent et en époux délaissé.

 

Stella le pèreSergio, le père de Stella (Benjamin Biolay)

 

Guillaume Depardieu, quant à lui, apparaît ici dans un de ses derniers rôles. Il joue Alain-Bernard, dont est secrètement éprise la petite fille. Il y est d’une justesse remarquable, dans une prestation très économe de paroles, mais toute en intensité. Sylvie Verheyde raconte avec émotion que, dans un souci de véracité, il avait apporté le pantalon porté par son père dans Les Valseuses. Pendant tout le tournage, il s’est montré facile à diriger, plein de générosité, et a su créer avec la petite comédienne une véritable relation. « Choisi pour être un Prince charmant, il l’a vraiment été », souligne Sylvie Verheyde.

Au plus près de Stella, dont les pensées sont parfois transcrites en voix off, j’ai été touchée par l’histoire de cette petite fille, qui avoue à la fin du film à son amie Gladys qu’elle a toujours peur. Cette année d’entrée en 6ème, véritable temps initiatique pour Stella, nous rappelle combien les enfants sont fragiles mais en même temps qu’ils recèlent en eux une force et une lucidité remarquables, qui les aident à grandir. Ce très joli film, dénué de tout pathos et de toute sensiblerie, est en même temps un bel hymne à la lecture, et nous dit sans fard que les mots sont porteurs d’une infinie consolation.

 

Sources :

Interview de Sylvie Verheyde par Kevin Dutot, excessif .com

www.ac-grenoble.fr, Dossier pédagogique : Stella de Sylvie Verheyde

 


 

 

 

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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 16:39

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La Crucifixion sur les voûtes du choeur de la collégiale Sainte-Croix à Loudun

(Photo ex-libris.over-blog.com, Dimanche 19 octobre 2011)

 

Lors de mon voyage sur les terres australes en novembre 2008, j’avais eu l’occasion de découvrir la peinture aborigène. A Hermannsburg, à 126 kilomètres d’Alice Springs, dans la touffeur du désert, nous avions visité le petit musée où sont exposées les œuvres d’Albert Namatjira, peintre aborigène de réputation mondiale. A l’extérieur, assises par terre, des femmes peignaient ces points mystérieux, hérités du Temps du Rêve.

Lors des Journées du Patrimoine 2011, une exposition, Les peintres du Temps du Rêve, dans la collégiale Sainte-Croix de Loudun, m'a donné l’opportunité de revoir ces peintures qui m’avaient fascinée. L’occasion pour moi de m’interroger de nouveau sur la signification de ces extraordinaires toiles, venues du fond des âges.

On sait que cet art, « la plus ancienne tradition spirituelle et picturale au monde, jamais interrompue », est celui des premiers habitants de l’Australie. Répartis en 500 ou 600 tribus, ils peuplaient tout le pays, parlaient environ 300 langues et avaient développé dans l’isolement le plus total une culture et une religion des plus complexes. Au nombre d’un million lors de l’arrivée des Anglais au XVIII° siècle, ils ne sont plus désormais que 500.000 pour une population australienne de 20 millions d’habitants. Je ne reviendrai pas ici sur le terrible génocide dont ils furent victimes, les Anglais ayant déclaré cette terre « terra nullus », c’est-à-dire vide de tout habitant !

La peinture aborigène contemporaine, appelée aussi desert painting (peinture du désert), est née au début des années 70, à 240 kilomètres au nord-ouest d’Alice Spring, dans la communauté de Papunya. Cette renaissance eut lieu avec une fresque fameuse, intitulée Le rêve de la fourmi à miel.  Sous l’influence d’un instituteur, Geoffrey Bardon, les Aborigènes, s’approprient alors avec maestria les techniques occidentales  pour en faire les messagères de leur spiritualité. Le pointillisme, qui a contribué à la célébrité de cette peinture, est dû à la crainte des peintres de dévoiler au plus grand nombre les motifs du Dreamtime ou Temps du Rêve. Aussi noyèrent-ils ces symboles dans des points afin de les rendre moins lisibles. Par ailleurs, le système des points répond bien à la conception énergétique qu’ils ont du monde et que leur léguèrent leurs ancêtres. Ils l’ont donc conservé.

Car la particularité de cette peinture, c’est qu’elle remonte à la nuit des temps. En Australie, ils sont en effet très nombreux les sites (grottes ou pétroglyphes) qui véhiculent cette symbolique et cette spiritualité. C’est celle du Dreamtime, du Tjukurpa, du Temps sacré ou encore du Dreaming, la forme progressive anglais étant la plus à même pour rendre compte de l’intemporalité du mythe.

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Oiseau dessiné dans une anfractuosité d'Uluru

( Photo ex-libris.over-blog.com, Octobre 2008)

Société hautement évoluée, fondée sur un système de relations de parenté complexe, le peuple aborigène avait élaboré un grand mythe d'origine, celui du Temps du Rêve, porteur d'un concept fondamental, celui d'un temps cosmique sans commencement ni fin. Le totémisme y était par ailleurs essentiel, puisque ce sont les Grands Ancêtres qui sont nés de la terre en gestation et qui ont créé le monde. Advenus à la vie, ils la peuplèrent et y laissèrent leur empreinte en la parcourant en chantant. Ce sont ces chants, ces parcours, appelés song lines, qui ont donné naissance au relief, aux espèces, au cosmos. Dans le Temps du Rêve, c'est toute la création du monde qui ressuscite, accompagnée de la geste des Grands Ancêtres.

C’est ainsi que, lors de notre balade autour d’Uluru le rocher sacré, dans le Red Center, nous avions pu admirer des figures sacrées, telle La patte d’émeu ou Le cerveau. Pendant la Multijulu walk, on nous avait raconté l’histoire de la bataille entre Kunya le serpent bénéfique et Liru le serpent maléfique autour d’un trou d’eau. Dans des abris percés en surplomb, servant à la pratique de rituels au serpent Arc-en-Ciel, nous avions pu admirer des dessins rupestres, qui représentent oiseaux, échidnés ou encore émeus.

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La patte d'émeu, Uluru (Photo ex-libris.over-blog.com, Octobre 2008)

Pour les Aborigènes, il est certain que leur peinture, en animant l’esprit ancestral, contribue à participer de l’énergie qui fait perdurer l’univers. Cette peinture n’est nullement une peinture décorative puisqu’elle est chargée de tout le passé et de l’énergie créatrice des Grands Ancêtres. Elle met ainsi en jeu l’essence même du peintre, tout ce qui constitue son être, lequel est religieux au premier chef.

A l’origine, les motifs tracés de la peinture aborigène, du nom de kuruwarris, le sont à l’occasion de rituels. Ils sont dessinés sur le sol mais aussi sur le corps et les objets sacrés. Les Aborigènes usent de l’ocre, du duvet d’oiseaux, de fibres végétales, de sang et de résine.

Les caractéristiques de la peinture aborigène moderne, aisément reconnaissable, sont très particulières. Peinte généralement à plat sur le sol, elle se regarde en perspective aérienne et ne possède ainsi ni haut ni bas. Si elle est relativement économe de signes, ceux-ci sont en revanche très chargés de signification. Du cercle concentrique, témoin d’un site religieux ou d’un campement, au signe en forme de U, symbole d’un personnage, en passant par l’ovale, image du coolamon  (objet en bois servant à transporter enfant ou nourriture) ou encore par les empreintes d’animaux, on y lit l'histoire de l'un des peuples les plus anciens de l'humanité.

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Peinture aborigène, Collection personnelle (Photo S. Thévenet)

Dans les années 70, cette peinture n’était accessible qu’aux hommes. Depuis 1990, les femmes se sont arrogé le droit de peindre. Désormais, 80% des toiles peintes sont le fait des femmes. Le peintre aborigène, toujours un homme ou une femme parvenu à maturité, ne peindra que les motifs hérités de son clan et des mythes paternel et maternel. L’homme et la femme ne peignent pas du tout de la même manière. En effet, le premier est assimilé au monde « du dessous », la seconde au monde « du dessus » et chacun n’illustrera pas pareillement le même rêve.

Il faut enfin remarquer que pour accéder à la peinture contemporaine, les Aborigènes ont été contraints à un compromis, qui fait coexister Dreamtime et loi des Occidentaux. Cette tentative de conciliation de deux conceptions du monde a pour nom Two ways (Les deux voies).

La déambulation dans la collégiale Sainte-Croix, ce lieu, éclatant de lumière grâce à une grande verrière, est un véritable ressourcement. Sur le tuffeau, ces peintures venues d’un monde lointain, sont superbement mises en valeur. Elles y voisinent avec les scènes du XIII° siècle, peintes sur la voûte du chœur, et représentant la Crucifixion, surmontée du Soleil et de la Lune. Elles nous rappellent aussi que la spiritualité est universelle et que nous, Occidentaux, n’en avons pas le monopole. Une leçon salutaire !

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     Détail du tableau ci-dessus, Collection personnelle (Photo S. Thévenet)

 

 

Sources :

 Comprendre la peinture aborigène du désert australien, Michèle Panhelleux

 


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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 11:16

 

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Vendredi 23 octobre, la 5 diffusait un beau portrait du journaliste et écrivain Philippe Labro, dans la série Empreintes. Du « petit garçon » à celui qui « tombe sept fois et se relève huit », en passant par « l’étudiant étranger », cette émission a été l’occasion de suivre « la traversée » d’un homme passionné qui reconnaît avec humilité ses faiblesses.

Le téléspectateur est retourné avec lui dans la maison à l’architecture basque de son enfance, située près de Montauban. C’est là qu’il a évoqué son père, qui hébergeait des juifs pendant la guerre, alors même que la maison familiale était réquisitionnée par la Kommandantur. Sans nul doute, déjà, une grande leçon de courage pour ce fils, dont le père a son nom inscrit sur le monument aux Justes de Yad Vashem.

Nous l’avons suivi ensuite dans ses débuts littéraires encouragés par Pierre Macaigne, quand il faisait des reportages dans Paris et des piges pour Le Figaro littéraire. Puis on l’a retrouvé sur les pas de sa jeunesse enthousiaste, découvrant les Etats-Unis en 1954, à l’université de Lexington en Virginie. Il se remémore ce que disait le père de d’Artagnan à son fils dans Les Trois Mousquetaires : « Ne manquez pas les occasions et recherchez les aventures. » Ce sera le début de l’âge adulte pour le Frenchie, que l’on surnomme Lucky Pierre et qui « apprend pour ensuite se déployer ».

C’est en Amérique qu’il dit avoir appris son métier et il se souvient avec émotion du « Forest service », accompli à Norwood dans le Colorado. Aux côtés des ouvriers forestiers temporaires, il met en pratique les mots du poète Thoreau : « Comment attraper le plus de vies possibles. » Il cherche à « voir, écouter, apprendre, comprendre, pour durer, pour écrire, ni trop avant ni trop longtemps après », ainsi que le conseillait Hemingway, un de ses maîtres.

De retour en France, sa rencontre avec le grand Pierre Lazareff lui permet d’entrer à France-Soir. Il écrit Un Américain peu tranquille en 1960, tout en étant aussi reporter à Europe 1.

Sa mobilisation en Algérie, qu’il avait longtemps reportée, laisse en lui une empreinte durable et douloureuse, avec Des feux mal éteints, publié en 1967. Il souffre de ce « grand non-dit » pour la génération des Max : « Nos vingt ans, nos vingt ans sont restés là ! » Il en fera un film, Salut les Max

Après, c’est la grande aventure de Cinq colonnes à la une, à laquelle il collabore activement et de nombreux voyages aux Etats-Unis. A la faveur de l’un d’entre eux, il couvre l’assassinat de Kennedy. Pour celui que l’on surnomme l’Américain, ce pays devient vraiment « le laboratoire de la modernité ».

A la tête de RTL pendant quinze ans, il se fait aussi parolier de chansons : Jésus-Christ est un hippie, pour Jonnhy ; Baby song, pour Gainsbourg. Son éclectisme et sa curiosité l’amènent au cinéma. Il réalise Tout peut arriver, donnant ainsi son premier rôle à Fabrice Lucchini. Il noue une relation intime et privilégiée avec le réalisateur Jean-Pierre Melville qui le conseille pour Sans mobile apparent. Entre les deux hommes, c’est le relais du cinéma qui se transmet et d’autres films suivront : L’Héritier, L’Alpagueur, Rive droite, rive gauche.

Tout semble lui réussir mais tout bascule au début des années 90. Il traverse « une nuit du corps et de l’âme ». En 1994, il est victime d’une paralysie totale des poumons et on le met dans un coma artificiel. Sorti de sa léthargie, il retrouve l’envie de vivre quand sa femme lui met entre les mains un carnet de moleskine noir et il se remet à écrire. Il se métamorphose en quelqu’un de « plus averti, plus ouvert à tout et aux autres ».

A la fin de cette décennie noire, il éprouve de nouveau la perte du désir, le refus de soi-même, le doute. L’amour de son entourage familial, la main que lui tend Vincent Bolloré, l’aident à se relever et c’est ainsi  qu’en 2003, il écrit Tomber sept fois, se relever huit. De belles rencontres suivront sur France 3 où il crée une nouvelle émission : celle de Nagui, et du violoniste Renaud Capuçon.

A la fin de l'émission, Philippe Labro reconnaît que cela ne l’intéresse plus d’être seul. Désormais, il a envie de « forer en eau profonde », de vivre avec ses enfants, en un mot de « boire au lait de la tendresse humaine » selon la belle formule de François Mauriac.

 

 

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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 09:59


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L'archiduchesse Marie-Antoinette,

Sanguine aquarellée (1762), Jean-Etienne Liotard 

 

Dans le lourd carrosse qui cahote vers la frontière française, Maria-Antonia dodeline de sa jolie tête au front un peu grand. Elle frissonne dans sa robe de velours bleu et serre frileusement ses petites mains diaphanes dans son manchon de vison des Carpates. Cela fait déjà cinq jours qu’elle a quitté la Hofburg et, au souvenir du départ dans ce froid matin du 21 avril 1770, son cœur se fendille comme les fines plaques de gel sur les bassins des jardins autrichiens.

Elle revoit Marie-Thérèse de Habsbourg-Lorraine, si maternelle, qui s’efforce de faire bonne figure. Sa bonne mère lui tend un paquet carré, des lettres d’instructions scellées : « A lire tous les jours », lui confie-t-elle en l’embrassant. « Vous savez qu’il me faut être pour vous père et mère, vous donner mon avis et vous aider […] A votre âge, vous avez besoin de conseils. » Puis elle la confie à la comtesse Windischgrätz, son Obersthofmeisterin : « Chère comtesse, je vous remets ma dernière fille très aimée. Prenez-en bien soin jusqu’à la frontière. » C’est la dernière fois- das letzte Mal- que Maria-Antonia entend sa voix.

En posant sa jolie chaussure en chevreau sur le marchepied du carrosse, elle se demande encore comment elle n’a pas fait volte-face et n’a pas couru se jeter dans les bras de Marie-Thérèse. Pourquoi est-ce elle, sa dernière fille avec ses quinze ans, qui monte dans cette voiture lourdement capitonnée ? Pourquoi n’est-ce pas Maria-Carolina, bien plus jolie et plus volontaire qu’elle-même, si paresseuse et si indocile ?

Depuis les cinq jours interminables de ce voyage à travers les plaines et les forêts allemandes, la future Dauphine de France a eu tout le temps de ressasser tous ces événements, qui se sont soudain précipités et qui l’ont menée dans ce carrosse. Cela fait cinq ans déjà qu’elle sait qu’elle est promise au Dauphin Louis de France, qui n’est encore que duc de Berry. Le roi Louis XV a donné son accord à cette union, à condition « qu’aucune déformation physique n’intervienne avant le mariage ».

Mais pour cela, elle est tranquille, cette petite princesse qui accorde déjà un grand intérêt à sa propre image. Elle connaît la séduction de sa grâce primesautière et enfantine, les agréments de sa jolie figure, rehaussée avec art par la poudre et les boucles que son friseur, Monsieur Larseneur, sait ajuster sur son front haut. Elle est sûre de cette qualité qui lui vient de sa mère, celle de « toujours dire aux gens les choses les plus aimables ». Elle a appris à jouer de son ascendant sur les hommes, à commencer par Monsieur Matthieu-Jacques de Vermont, son précepteur français. « Vous assujettissez trop l’abbé », l’a morigénée sa mère. A quoi elle a répondu sans vergogne : « Non, maman, je vois que cela lui fait plaisir. » Et puis, quoi, Madame von Brandis sa gouvernante lui a affirmé que le Dauphin avait éprouvé un grand  contentement à la vue de son portrait réalisé par Monsieur Ducreux, vous savez, le pastel où elle tient une rose blanche dans la main gauche.

Par moment, pourtant, elle a bien eu l’impression que Marie-Thérèse n’avait commencé à s’intéresser à son éducation uniquement parce qu’elle allait devenir reine de France. Elle s’est étonnée un temps de la venue à Vienne de tous ces Français si fantaisistes, attachés à sa personne : son dentiste, ses couturiers, ses coiffeurs, son maître de ballet, le célèbre Jean-Georges Noverre.  Et même, ne lui a t-on pas accordé le privilège insigne de jouer du clavecin avec le jeune Wolfgang-Amadeus Mozart ?

Si ces pensées l’ont un peu assombrie un temps, elle a vite retrouvé sa légèreté et son insouciance. Au milieu de ses très nombreux frères et sœurs, dans une étiquette bien éloignée du froid cérémonial à l’espagnole, elle a continué à « s’instruire en s’amusant » et à  participer aux bals masqués, redoutes, mascarades et carrousels. Elle a oublié bien souvent qu’il lui faudrait un jour quitter Schönbrun et le joli château de Laxenburg, où elle aime tant se divertir l’été, dessiner avec Maria-Carolina, courir dans le parc avec son dernier frère, ou encore participer à de petits concerts familiaux. Ils ont bien raison ceux qui disent que Vienne, c’est « la plus charmante cour d’Europe ».

Et puis, voilà que le terme de tout cela est arrivé. Elle a vu le visage de Marie-Thérèse, qu’elle aime mais qu’elle craint un peu, devenir grave. Elle a senti un voile de tristesse glisser sur les traits de ses frères et sœurs.

Le 14 avril 1770, elle a reçu une lettre de Monseigneur le Dauphin et le portrait du prince. Elle l’a découvert dans son habit rouge de chevau-léger, avec son grand cordon bleu et moiré du Saint-Esprit, son air indifférent, ses yeux très bleus à fleur de tête, son imposant nez bourbonien et ses grandes oreilles. « Il a quand même une belle bouche bien dessinée », a-t-elle pensé avec gourmandise. Elle a été inquiète cependant- elle ne sait pas très bien pourquoi- lorsque Monsieur de Durfort, l’ambassadeur de France, lui a indiqué que le Dauphin n’aime rien tant que la chasse et les travaux de serrurerie.

Ce même jour, dans la salle du Conseil, toute tendue de brocart, elle a renoncé à la succession héréditaire de son père, François 1er du Saint-Empire et Empereur Romain Germanique, et de sa mère Marie-Thérèse d’Autriche. Tout en lisant la formule de renonciation et en prêtant serment sur l’Evangile, elle a soudain pensé que c’était la dernière fois- das letzte Mal- qu’elle portait le titre d’archiduchesse d’Autriche.

Le 16 avril, le marquis de Durfort, avec force civilités, a fait la demande en mariage pour le roi de France, à l’intention de son petit-fils, le Dauphin. Cette fois, Maria-Antonia s’est dit que les jeux étaient faits et qu’elle ne pouvait plus reculer.

Le 17 avril, Marie-Thérèse a tenu à donner une fête somptueuse au Belvédère avec un feu d’artifice qui, la jeune fille en est sûre, demeurera dans les annales. En voyant les fusées éclater dans le ciel autrichien, elle s’est dit que c’était la dernière fois- das letzte Mal- qu’elle contemplait la beauté de la nuit viennoise quand l’air est froid et cristallin.

Le 19 avril, a eu lieu le mariage par procuration. A six heures du soir, à la nuit tombante, conduite par Marie-Thérèse, la mariée, revêtue d’une longue robe tissée de fils d’argent, s’est rendue dans l’église des Augustins. C’est fou mais Maria-Antonia a eu envie de rire- on n’est pas sérieux quand on se marie à quinze ans- car c’est son frère l’archiduc Ferdinand qui remplaçait le Dauphin. Le nonce a béni les anneaux et donné sa bénédiction. Et quand les grandes orgues du Te Deum ont résonné, la mariée a ressenti un pincement au cœur : c’était la dernière fois- das letzte Mal- qu’elle voyait son frère. Et le comte de Lorges a chevauché à bride abattue jusqu’à Versailles afin d’annoncer la nouvelle à Louis XV, le Bien-Aimé.

Le 20 avril, la gorge nouée et la main tremblante, sous la dictée de sa mère, Maria-Antonia a écrit une lettre au roi de France. Sa plume a hésité quand Marie-Thérèse a commencé par « Monsieur mon frère et très cher grand-père […] Ce n’était pas aisé de tracer les lettres de cette phrase. Et puis, elle a dû écrire que désormais elle allait avoir « le bonheur d’être de sa famille ». Ainsi, c’était comme ça, on changeait facilement de famille par le mariage. C’était la dernière fois- das letzte Mal- que ses frères et sœurs étaient de sa fratrie.

Le 21 avril au matin, le carrosse et toute l’escorte, conduite par le comte Stahremberg, ont roulé et galopé à grand fracas sur les pavés de la Hofburg, qu’elle ne foulerait plus : c'était la dernière fois- das letzte Mal-. Le soir, elle a fait étape à Melk. Son frère, l’empereur Joseph II, l’attendait pour lui faire ses adieux. Avec déchirement, elle a appris de sa bouche que leur sœur, Madame Louise, se retirait au couvent. Ils ont évoqué leurs souvenirs. Comme on riait aux spectacles organisés par François-Etienne pour leurs anniversaires ! Et comme elle était charmante, Maria-Antonia, quand elle dansait et chantait dans  Il Trionfo d’Amore, à l’occasion du mariage de Joseph avec Josepha de Bavière ! Il ne fallait plus penser à tout ça, voyons : Maria-Antonia allait devenir reine de France.

Elle est repartie, le cœur de plus en plus gros, et les étapes se sont succédé : Munich, Augsbourg, et la petite archiduchesse voyageuse est enfin arrivée à Kehl. C’est là, dans une île bucolique du Rhin, que le comte Stahremberg a remis son précieux bagage au comte de Noailles, envoyé extraordinaire du Roi.

Voilà : un peu tremblante, elle est montée dans une barque et elle a accosté. On l’a menée dans un pavillon de bois. Dans les cinq pièces, il y avait des tapisseries des Gobelins partout ; ça rendait l’atmosphère royale peut-être mais tellement étouffante. Pauvre petite Maria-Antonia ! Jamais elle n’avait paru si jeune et si frêle. Elle a jeté des regards effrayés partout. Sur une tapisserie au bleu d’Arras, une reine de Saba semblait lui dire : « Soyez digne, relevez la tête, on vous regarde ! »

Avec une grande délicatesse, la comtesse Windischgrätz lui a ôté sa robe bleu de Prusse, sa chemise de fine batiste, ses bas de coton blanc, ses chaussures de voyage. Elle a défait les rubans de soie de ses cheveux et lui a enlevé les peignes d’ivoire, hérités de Marie-Thérèse. Maria-Antonia  a pensé : « C’est la dernière fois- das letzte Mal- qu’elle me déshabille. Elle a toujours été douce avec moi. Je regretterai ses mains au parfum de jasmin. » On a apporté les nouveaux effets de la nouvelle Dauphine et on l’en a revêtue. Ils avaient une odeur inconnue : « C’est l’odeur de la France, c’est la mienne à présent », a-t-elle songé avec mélancolie.

Après, elle ne sait plus très bien. Ses nouveaux atours l’engonçaient un peu. On l’a conduite respectueusement et précautionneusement dans la pièce du milieu. Une grande table et une estrade de bois y étaient dressées. Elle s’est assise les yeux dans le vague. Son cœur s’est mis à battre comme un petit écureuil affolé qui va mourir, lorsque toute son escorte viennoise a quitté la salle. Elle a vu ainsi disparaître sans mot dire ceux qui, depuis toujours, vivaient dans sa proche intimité. La suite française a fait son entrée, tant de nouveaux visages qu'il lui faudrait désormais apprendre à aimer. Un sanglot lui a noué la gorge. « Non, je ne pleurerai pas, maman ne l’aurait point voulu », voilà ce qu’elle s’est dit en vaillante petite Dauphine.

Ensuite, le marquis des Granges, le maître de cérémonie, a annoncé des noms et des noms et encore des noms, dont elle a aimé les sonorités : comtesse de Noailles, chevalier de Saint-Sauveur, maréchal de Contades, marquis de Voguë, duchesse de Villars, comtesse de Tavannes… Elle a souri, a donné sa main à baiser, a incliné sa jolie tête.

A Strasbourg, le chef du Magistrat a eu la délicatesse de lui parler en allemand. En princesse qui sait tenir son rang, elle lui a répondu avec douceur mais fermeté : « Ne parlez point allemand, Monsieur : à dater d’aujourd’hui, je n’entends plus que le français. »

Et à ce moment-là, l’archiduchesse d’Autriche Maria-Antonia, devenue la Dauphine Marie-Antoinette, s'est dit : "C'est la première fois que je parle français en public. Alors, serais-je déjà un peu française. ? "  

 

 

Pour Azacamopol,

Thème : la dernière fois

 


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28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 19:21

buste-de-cleopatre-vii-dite-la-grande.jpg

 

Buste de Cléopâtre-Séléné VII, femme de Juba II

 

Avec Les enfants d’Alexandrie, paru chez Albin Michel, Françoise Chandernagor fait à la fois profession d’historienne, de romancière et, pourquoi pas, de moraliste. Tout en brossant un tableau complexe de la République romaine au temps des rivalités entre Octave et Marc Antoine, elle imagine la vie de Cléopâtre-Séléné, fille du brillant général et de la reine d’Egypte, et nous invite à méditer sur la grandeur et la chute.

Pour retracer le destin malheureux des quatre enfants de Cléopâtre (le fils de Jules César, Ptolémée-César, dit Césarion ; les enfants de Marc Antoine, les jumeaux, le blond Alexandre-Hélios et la noire Cléopâtre-Séléné ; le maladif Ptolémée-Philadelphe), l’historienne puise aux sources historiques les plus fiables. Ainsi, elle reconstruit le Palais Bleu et la nécropole d’Alexandrie la « très brillante », elle nous explique l’art de l’embaumement, la manière de se suicider, elle anime les fêtes des Donations, retrace l’éducation des jeunes princes ou les périples de leurs parents, les amants fastueux, l’Imperator et la Reine des Rois.

La romancière, quant à elle, nous passionne, lorsqu’elle remplit les vides de l’Histoire, en se penchant sur le sort tragique de la petite Séléné, la seule qu’Octave épargnera lors de la prise d’Alexandrie. On se rappelle que Césarion, fils de Jules César, portait atteinte à la légitimité de son neveu Octave. Elle nous émeut en imaginant ce que fut l’enfance de cette petite fille, amoureuse de son frère aîné et protectrice de son frère puîné, délaissée par ses parents, et livrée aux soins des nourrices et des eunuques. C’est le sort de cette enfant, reine d’une province à six ans, et en même temps  « reine oubliée », qu’elle s’attache à nous raconter dans le premier tome de ce qui sera une trilogie. Elle le fait d’une manière paradoxale, Séléné, son point focal, n’étant pas toujours au premier plan. A la fin de ce premier tome, le lecteur abandonne Séléné, à dix ans, alors qu’elle se remémore les paroles de son père : « C’est la loi de la guerre, Séléné, l’enfant d’hier n’existe plus. »

Ce qui fait aussi le grand intérêt de ce livre (qui a reçu le prix Palatine du roman historique), c’est que Françoise Chandernagor explique ses partis-pris et sa manière de travailler le matériau de l’Histoire. Outre les prises de parole de la romancière dans le cours du texte, on sera attentif à la passionnante postface où l’auteur justifie ses choix. Tout en reconnaissant que c’est « une folie de vouloir recréer le monde antique par les images et par les mots », elle dit s’être essayée non à le transposer mais à le rapprocher de nous. Ce faisant, elle se situe exactement dans la perspective des nouvelles traductions des textes antiques, ainsi que l’a fait par exemple Marie Darrieusecq dans Tristes pontiques. Elle fait délibérément le choix d’un langage moderne, qui ne nous semble jamais anachronique. N'a-t-il pas pour but essentiel de « rendre la vie » ?

Car, elle nous explique que, dans un roman historique, et cela pourra surprendre, « le fond des choses soulève plutôt moins de problèmes que leur forme ». En ce qui concerne les personnages, ils sont tous authentiques, sauf les nourrices, les pédagogues et le précepteur des jumeaux. L’auteur a repris le physique « traditionnel » des personnages historiques mais s’est attachée à recréer son héroïne Séléné en romancière, c’est-à-dire telle qu’elle l’a rêvée. Elle est demeurée fidèle aux événements, se conformant à la version la plus répandue chez les historiens modernes, même lorsqu’elle n’y adhérait pas complètement. Plus que la connaissance des faits et des mentalités, c’est surtout la reconstitution des gestes du quotidien (pratiques religieuses, signes de politesse, accents, mimiques…) qui pose des difficultés au romancier.

Le lecteur sera donc séduit par ce livre très documenté, qui a demandé à son auteur six années de recherches et d’écriture. Mais il aimera peut-être surtout cette relation de tendresse que Françoise Chandernagor tisse avec cette petite Séléné, qui lui apparaît d’abord en rêve, tandis qu’un homme hurle « basiléôn Basiléia » et « regum Regina ». Termes grecs et latins qui lui ont permis de ressusciter cette princesse morte, qui ne demandait qu’à vivre.

 


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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 07:00

 Flou moi halo

 

 

 

Cette petite fille

On me dit que c’est moi

 

Celle qu’on aperçoit

Sur la photo tremblée

Sur le cliché voilé

Dans un fauteuil de cuir

Dans la blancheur du souvenir

 

On lui a mis un chapeau de grand

Une écharpe à carreaux noir et blanc

De ces deux-là je me souviens

Bien

Mon grand-père les porta

Autrefois

 

Mais le bouquet mallarméen

Dans le vieux pot d’étain

Et la table légère

Aux jambes spiralaires

Les livres reliés

Au fait qui les lisait ?

 

Que sont-ils devenus ?

Ont-ils été perdus

Avec la lumière

Radieuse et éphémère

Fusant de la terrasse

Avec la mer en face ?

 

Avec la petite fille 

Ronde comme une coquille?

 

Il paraît que c’est moi

Je ne la connais pas

Je ne m’en souviens plus

 

Et pourtant elle fut

 

Mais mon passé s’englue

Au décor décousu

Aux lointains ingénus

  

Pour la communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière,

Thème : flou

 

 

 

 

 

 

 

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 09:35

joseph denais

    Portrait de Joseph Denais, amateur passionné

 

Visiter le musée Joseph Denais, à Beaufort-en-Vallée, petite cité endormie du Val de Loire, à l’ombre de l’église Notre-Dame, c’est pénétrer dans le rêve d’un homme. Celui de Joseph Denais (1851-1916), un journaliste philanthrope, qui aspira à vulgariser la connaissance de son temps auprès de ses concitoyens.

C’est ainsi qu’au fil de ses nombreux voyages (Europe centrale, Turquie, Scandinavie…), il constitua une fabuleuse collection d’objets, où l’Art voisine avec la Science et l’Histoire. Ce faisant, ses découvertes se métamorphosent en un extraordinaire cabinet de curiosités, tel que le conçoivent la Renaissance et les Lumières.

Ce sont en effet les princes mécènes de la Renaissance qui sont à l’origine de ce lieu insolite. Studiolo ou cabinet d’étude pour les Italiens, Wunderkammer (chambre des merveilles) en Allemagne, cabinet de curiosités ou « magazin du monde » chez les Français, c’est un endroit dévolu à l’étude ou à la lecture voire un laboratoire d’alchimiste. Cependant, en exposant des objets rares, issus aussi bien de la Nature que de la main de l’homme, il se veut surtout miroir du monde.

Ancêtre du musée moderne, le cabinet de curiosités connaît son heure de gloire au XVIII° siècle et décline au XIX° siècle avec la spécialisation des collections. La diffusion de l’instruction publique à la fin de ce même siècle lui redonne un certain lustre avec la volonté de démocratiser la connaissance et les aspirations philanthropiques, qui seront celles de Joseph Denais.

Fondé sur le principe de comparaison, le cabinet d’amateur du Beaufortain a pour moteur la curiosité, mot-clé pour ce chercheur invétéré que fut ce collectionneur passionné. Reflet de l’état de la connaissance à un moment donné de l’Histoire, il est en même temps une fabuleuse porte ouverte sur l’imaginaire. Des empreintes de dinosaures aux impedimenta du soldat de la guerre de 1970, en passant par le miel du tombeau de Napoléon ou une taupe albinos, le visiteur évolue de la Science à l’Histoire par les chemins les plus improbables. Chaque salle, restaurée depuis peu dans son installation d’origine, recèle son lot de surprises et chacun peut y butiner à sa guise selon ses goûts, ses envies, ses caprices.

Ainsi, j’ai souri devant la canne, agrémentée d’une gourde et d’une sonnette, que le poète angevin, Emile Joulain, le « Gas Mile », avait inventée pour lui-même. Devant rouets et navettes, j’ai aimé imaginer la vie travailleuse des Beaufortains, à qui Jeanne de Laval, seconde épouse de René d’Anjou, avait octroyé les prés communaux qui firent leur richesse. Spécialisés dans la culture du chanvre, ils confectionnèrent pendant longtemps les voiles pour la batellerie de Loire. J’ai admiré la finesse extrême des plaques d’émaux du XVI° siècle, représentant des scènes mythologiques, et les formes végétales, utilisant mats et brillants et flammés rouges, de la manufacture de Sèvres à la fin du XIX° siècle.

J’ai été séduite par l’atmosphère élégante d’un pastel de Giuseppe de Nittis (de 1883), illustrant le salon mondain de Mathilde Bonaparte. J’ai frémi en retrouvant une épreuve en bronze noir de La petite châtelaine aux cheveux tout à jour de Camille Claudel, qui voisine avec un merveilleux arbre aux oiseaux taxidermisés. J’ai été particulièrement émue par un rustique sarcophage d’enfant en terre cuite, d’époque thébaine (1 500-1 200 av. J-C), et par ces ouchebis, serviteurs fidèles des morts égyptiens, pour qui ils assurent les tâches quotidiennes dans l’éternité. J’ai rêvé devant cette naïve et mystérieuse Vierge de Nuremberg, qu’affectionnait particulièrement Joseph Denais : dans une aura d’écritures cyrilliques, elle porte le Saint-Esprit brodé sur sa robe.

Perdue dans cet océan d’objets rares et surprenants, venus du fond des âges, et pour conclure cette visite passionnante, j’aimerais céder la parole au collectionneur Antoine de Galbert. Ses acquisitions voisinent jusqu’au 02 novembre 2011 avec celles de Joseph Denais (Exposition, Joseph et moi, Galbert-Denais, Portrait croisé de deux collectionneurs). J’adhère en effet à ce qu’il dit avec sagesse : « Collectionner ne sert à rien […] Il s’agit simplement d’une utopie qui nous fait supporter la perspective du jour où il faudra de toute façon traverser le fleuve sans femme sans amis, sans enfants, sans chiens, et bien sûr sans objets, lesquels, eux… nous survivront. » Cette collection unique nous le rappelle à bon escient.

 

Voir les vidéos :

http://www.dailymotion.com/video/xk5bpg_lemusee-joseph-denais-rouvre-ses-portes_news

http://www.ot-saumur.fr/MUSEE-JOSEPH-DENAIS


Sources :

Plaquette informative du Musée Joseph Denais.

 

 

 


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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 20:25

  Mante et mouche

  Mouche et mante religieuse sur la table du jardin,

Jeudi 22 septembre 2011 (Photo ex-libris.over-blog.com)

 

   

Une mante éloquente rencontra une mouche,

Qui lui sembla très sotte et pas du tout farouche.

La demoiselle verte était en appétit 

Et elle aurait bien vite assouvi son envie.

« Approchez », lui dit-elle avec aménité,

« Je ne vous vois pas bien et voudrais admirer

Vos ailes diaphanes et vos yeux de velours.

Ce n’est pas si courant que je tombe en amour. »

Or l’on n’ignore pas que les mouches sont fines :

Elle vit en  la mante une autre Messaline

Et se dit in petto qu’elle n’était pas si bête,

Qu’on ne prend pas les mouches avec des chansonnettes.

« Que me chantez-vous là ? Je sais parfaitement

Vos mœurs assassines : vous tuez vos amants

Et vous les dévorez. Il ne me convient pas

D’être votre maîtresse et votre gras repas. »

La mante allait ravir la mouche téméraire

Mais celle-ci, évitant  les pattes sanguinaires,

S’envola prestement loin de la religieuse,

Qui resta sur le tas, affamée et boudeuse.

 

Moralité

 

Ne croyez pas les gens qui font de beaux discours,

Il est toujours à craindre de succomber d’amour.

 

  Mante verte

Mante religieuse sur la table du jardin,

Jeudi 22 septembre 2011 (Photo ex-libris.over-blog.com) 

 

 

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22 septembre 2011 4 22 /09 /septembre /2011 20:44

Urbain-Grandier 2

 

 

Dimanche 18 septembre 2011, pendant les Journées du Patrimoine, j'ai découvert la ville des possédées, Loudun. Je suis entrée dans l'église Saint-Pierre du Marché, dont Urbain Grandier fut le curé, et où l'on exorcisa les religieuses ursulines, compagnes de soeur Jeanne des Anges. J'ai vu la place Urbain Grandier, devant la collégiale Sainte-Croix, où le prêtre séducteur, auteur d'un traité controversé sur le célibat des prêtres, fut brûlé vif, le 18 août 1634, après avoir été soumis à la question extraordinaire. J'ai entendu les lointains échos de cette histoire d'intolérance et de fanatisme, qui fut sans doute un extraordinaire cas d'hystérie collective, doublé d'une machination politique.

A la faveur de cette visite, je publie de nouveau ce poème écrit il y a deux ans.

 

 

Le soir, près du foyer, quand la flamme s’élève,

Je rêve aux hérétiques, à tous les condamnés,

Alors qu’aux noirs fagots d’où s’est tarie la sève

S’abandonne le corps des maudits torturés.

 

Dans un lent cauchemar, je vois le tombereau

Cahotant lourdement et la foule en folie

Huant les misérables, les mains liées au dos,

Et je sens les crachats de la meute qui crie.

 

Devers le haut bûcher, les malheureux s’avancent

Dans leur robe soufrée, pétrifiés d’angoisse,

Et devant leurs yeux fous, des silhouettes dansent

Une gigue macabre qui tous les membres poisse.

 

Je songe à vous, damnées, par l’espoir désertées,

La pucelle Jeanne d’Arc, La Voisin la sorcière,

Femmes au cœur ardent par l’homme pourchassées,

Insoumises et rebelles, indomptables et fières.

 

Je pense à vous, Jean Hus, et, vous, Savonarole,

A l’esprit orgueilleux, à l’âme inaliénable,

Emprisonnés souvent pour d’obscures paroles,

Bafoués, méprisés, pour jamais détestables.

 

Quand la flamme a rampé sur vos corps enroidis,

Quand vous avez atteint aux rivages du Styx,

Quand les charbons se font incandescents rubis,

De la cendre s’envole un flamboyant phénix.

 

  Urbain Grandier

  Le supplice d'Urbain Grandier, Joseph-Nicolas Jouy,

Musée des Beaux-Arts de Bordeaux

 

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Moog : feu de cheminée

 

 

 

 

 

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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 18:49

  L'implorante

  L'Implorante ou encore Le Dieu envolé ou La Suppliante,

Bronze, vers 1910, Camille Claudel

 

 

C’était quoi l’espoir

Pour Camille trente ans internée

Menue mèche mourante

Entre les murs de Montdevergues ?

 

Pour Camille qui écrivait sans fin

Des lettres à Paul

Son double-ami

Son homme-sœur

 

Et comme il était loin

Le temps des petites filles modèles

 

Il n’y avait plus de modèles à sculpter

Ils s'étaient enfuis

Il n’y avait plus de petite châtelaine

Elle n'était jamais née

Il n’y avait plus de père

Il était mort

Il n’y avait plus de mère

Elle n’est jamais venue la voir

 

Il n’y avait plus

Que le froid et la faim

Les femmes folles

La solitude farouche

Une fin familière

 

Alors c’était quoi l’espoir

Pour Camille ?

 

C’était peut-être le souvenir

Ténu et tremblotant

De l’enfance à Villeneuve

Ce joli Villeneuve

Quand elle courait petite

Dans les champs avec Paul

Pour trouver de la glaise

 

A pétrir

 

Pour Papier Libre de Juliette,

Thème : un frisson d’espoir

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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