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8 octobre 2011 6 08 /10 /octobre /2011 17:55

 Jeudi 25 août 2011 016

 La descente de croix et la Résurrection,

Peintures murales du XVI° siècle,

découvertes en 1980, à Notre-Dame de Recouvrance,

 Ploemel (Morbihan)

(Photos ex-libris.over-blog.com, Jeudi 25 août 2011)

 

A Notre-Dame de Recouvrance

Sous le badigeon du silence

Soudain ont ressurgi

Douloureux incendie

La passion les souffrances

De Notre-Seigneur Jésus-Christ


 Jeudi 25 août 2011 013

La mise au tombeau

Jeudi 25 août 2011 004

Le lavement des pieds

Jeudi 25 août 2011 010

L'arrestation du Christ au jardin des Oliviers

(Photos ex-libris.over-blog.com, Jeudi 25 août 2011)

 

 

 

Pour la comunauté de Hauteclaire :

Week-end du Petit Patrimoine

 

 


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7 octobre 2011 5 07 /10 /octobre /2011 21:53

 Chagall Tchitchikov

Illustration de Marc Chagall pour Les Ames mortes : le portrait de Tchitchikov

avec le cheval de sa britchka et la mallette qui renferme le nécessaire pour dresser les contrats d'achat des "âmes mortes"

 

 

Les grandes œuvres n’ont jamais  fini de nous interroger et Les Ames mortes de Nicolas Gogol ne déroge pas à la règle. On sait que ce « roman-poème » de Nikolaï Vassiliévitch Gogol (1809-1852), entrepris en 1835 à Saint-Pétersbourg, et rédigé surtout à Paris (1836) en Suisse et à Rome, lui demanda plus de dix-sept ans de travail. 

Ce « Léviathan », ainsi que Gogol l’appelle lui-même, devait être composé de trois parties mais il n’en demeura qu’une seule, la première. Terminée en 1841, elle est publiée en 1842 avec un titre que lui imposa la censure : Les aventures de Tchitchikov ou Les Ames mortes. Elle connaît alors un succès immédiat, tout en étant en butte à de nombreuses critiques.

En 1846, paraît la seconde édition, inachevée. Comme le Paradis succède à l’Enfer dans la Divine Comédie de Dante, cette partie aurait été l’envers de la première. Pourtant on n’y entrevoit guère l’exaltation des valeurs spirituelles qu’envisageait l’auteur. En 1845, Gogol la jette au feu et il se propose de la refaire.

En 1846, il se remet au travail. Mais après avoir terminé onze chapitres, aidé de son domestique, il jette l’ensemble au feu en février 1852. S’il affirme, tout en regardant se consumer le manuscrit, que « le second volume des Ames mortes a été brûlé parce qu’il devait l’être », il se plaint aussi : « Comme le diable est puissant ! Voyez à quoi il m’a poussé… »

Quant à la troisième partie, qui devait montrer la régénération de l’escroc Tchitchikov, elle nous demeure pour jamais inconnue.

C’est Pouchkine qui donna à l’écrivain son sujet, dont il avait voulu lui-même faire un poème. Peut-être est-ce à cause de cela qu’après la mort du poète en 1837, son admirateur l’intitula « roman-poème », en en faisant ainsi une sorte de « legs sacré ». Peut-être aussi parce qu’il ne s’y interdit pas des digressions lyriques, notamment sur le thème de la terre russe.

Si les péripéties de l’écriture de ce roman contribuent à en faire une œuvre singulière, le thème des plus étranges y est aussi pour quelque chose. Il s’agit des événements de la vie d’un certain Tchitchikov (ses origines ne seront dévoilées qu’à la toute fin du livre) qui souhaite faire fortune. Pour réaliser son but, il met au point une escroquerie destinée à duper le fisc et les propriétaires terriens. Il achète à vil prix des paysans-serfs, morts après le dernier recensement (ce dernier avait lieu tous les dix ans), mais encore vivants pour l’administration fiscale. C’est la raison pour laquelle on les appelle « âmes mortes », puisqu’ils « vivent » encore des années dans les registres de l’Etat et que leurs propriétaires continuent à payer l’impôt. Tchitchikov les transfère ensuite sur le papier dans la Chersonèse, une région où l’on concède de vastes terrains à ceux qui possèdent de nombreux serfs. Il ne lui reste plus qu’à se faire prêter de l’argent par les banques russes. Un procédé qui ne pourra manquer de faire penser à certains scandales financiers actuels !

Tchitchikov, qui circule dans sa britchka, est accompagné dans ses pérégrinations à travers la Russie par son cocher Sélifane, souvent pris de boisson, et son valet Pétrouckka, à la forte odeur sui generis. Le récit se fonde ainsi sur les diverses rencontres de l’escroc avec les petits et les grands propriétaires, ruinés par la disette et le choléra. Le dernier chapitre est consacré à la révélation des origines de Tchitchikov.

C’est l’occasion pour Gogol de brosser une galerie de portraits inoubliables : Manilov est un personnage lisse, « ni chair ni poisson », un fainéant qui se rassure quand le héros lui affirme que la transaction n’est pas « contraire aux institutions » ; Madame Korobotchka est celle qui hésite à vendre parce qu’elle veut connaître le prix exact d’une « âme morte » ; Sobakévich est un ours âpre au gain, dont la femme ressemble à une oie ; Pliouchkine devient le prototype de l’avare, un ladre, un fantoche, qui renonce à engager la moindre dépense ; Nozdriov, le bon vivant, accumule les mensonges et il est celui qui révélera la supercherie. Cette satire impitoyable de la société russe n’omet pas les petite gens mais ceux-ci apparaissent de manière plus sympathique.

Au-delà de la veine comique qui irrigue tout le roman, Les Ames mortes propose de nombreuses pistes de lecture. Certes, Gogol voulait en premier lieu écrire une œuvre comique, en mettant en scène un « coquin ».  On n’en finirait pas de relever les éléments du comique de situation, du comique de répétition, les ruptures, les oppositions ou les rapports inattendus. On a très souvent envie de sourire en découvrant les comparaisons et les métaphores choisies dans la société rurale, ou la société des fonctionnaires russes qui s’animent sous l’aspect d’animaux. L’art du portrait est ici porté à son point d’excellence.

Puis le rire se fait amer quand on perçoit l’immense médiocrité humaine de ce monde où les êtres ne sont bien souvent plus que leur fonction. Et les « âmes mortes », ce sont sans doute, au premier chef, tous ces personnages réduits à l’état d’automates. « On dirait vraiment que tout est mort, que les âmes vivantes ont, en Russie, cédé la place à des âmes mortes », écrivait l’auteur dans « Quatre lettres à diverses personnes à propos des Ames mortes ». Le regard de Gogol, dans sa terrible lucidité, sonde  une société russe, déjà prête pour tous les nihilismes à venir.

Stéphanie Girard, dans un passionnant article, intitulé « Le fantastique dans l’œuvre de Nicolas Gogol », insiste sur cet aspect de l’œuvre, peut-être pas le plus étudié. Si de nombreux éléments réalistes y sont évidemment présents, ils coexistent avec le fantastique, puisque ce dernier correspond à l’irruption de l’irrationnel, du surnaturel, dans le quotidien. Stéphanie Girard explique comment les événements sont alors saisis par une conscience, un sujet, au sens philosophique du terme, celui-ci étant souvent « un homme cruel sous des abords policés ». C’est bien le cas de Tchtchikov, dont le chapitre XI nous apprendra qu’il n’est pas un « homme vertueux » mais un « coquin », qui a dupé tout le monde. C’est un être double, qui peut faire penser au célèbre Docteur Jekyll et Mister Hyde, prototype du héros fantastique. Par ailleurs, on se retrouve dans des mondes qui sont souvent des non-lieux, et on remarque que la ville de N… ne peut être située. De là à penser que Les Ames mortes sont le récit d’un voyage en enfer, c’est un pas que franchit Stéphanie Girard en écrivant que « la lecture des Ames mortes comme un voyage dans les enfers permet de mettre l’aspect fantastique présent chez Gogol en lien avec le carnaval et le comique populaire ». Par ailleurs, elle voit dans le héros de Gogol un avatar du Diable. A la douane, ses chefs ne disaient-ils pas que « c’était un diable incarné » ?  Quant à la mort, motif essentiel du fantastique, outre qu’elle est présente dans le titre, elle irrigue de nombreuses pages du roman.

Un des autres intérêts de ce roman génial est la relation qui s’instaure entre l’auteur, le narrateur et le lecteur. A la suite de Diderot, le premier à employer le procédé, Gogol crée un personnage qui n’a pas de secrets pour un narrateur omniscient qui raconte en focalisation zéro. Les insertions du narrateur- manifestées par l’emploi du je ou du nous- sont ainsi très nombreuses. Elles lui permettent de donner son point de vue sur certains sujets, tout en interrompant ou en relançant le récit. Ainsi en va-t-il en ce qui concerne les femmes, les lois de l’hospitalité, le bonheur des voyages ou encore la vieillesse. Quant aux adresses au lecteur, elles le préviennent de ce qui va arriver, lui rappellent certains événements, lui content la jeunesse du narrateur ou encore lui donnent l’occasion d’énoncer son projet littéraire.

N’oublions pas non plus que Gogol disait que ce roman était à l’image de son âme : « Ma dernière œuvre, c’est l’histoire de ma propre âme… » L’errance de Tchitchikof, n’est-elle pas celle de l’écrivain russe à travers l’Europe, celle de l’artiste incompris, prêt à toutes les aventures mystiques, à tous les autodafés, celle d’un « banni », ainsi que Georges Nivat désigne Gogol ? On notera aussi que le héros est célibataire et n’entretient aucune relation avec des femmes : certains n’ont pas manqué de s’interroger sur l’attachement passionné de Gogol à sa mère, sur une homosexualité refoulée qu’il aurait vécue dans la douleur.

Qu’est-ce donc alors que ce roman ? Si on le qualifie de politique, on est peut-être dans l’erreur puisque Gogol lui-même réfutait cette lecture. Interprétation difficile par ailleurs car on peut se demander si Gogol est « l’apologète du knout » comme on le lui a reproché ou bien plutôt le précurseur de la Révolution russe que d’autres ont voulu voir. S’il semble difficile de caractériser ce roman-poème de roman psychologique, les personnages étant surtout  typisés, on lui reconnaîtra certains aspects réalistes. Le mot « poème » trouvera pourtant sa justification dans quelques digressions lyriques dans lesquelles se dit l’amour éperdu de Gogol pour la Russie, sa terre natale, si souvent fuie. On pourra aussi voir dans Les Ames mortes une œuvre picaresque, le personnage étant sans cesse en déplacement et ses aventures étant l’occasion de mettre en jeu la satire de la société. Dire encore de ce roman qu’il est pré-symboliste n’est pas non plus exagéré, à partir du moment où ce tableau d’un monde de fonctionnaires peut être lu comme le symbole de « ce ver qui mine la société russe ». On a bien vu comment la perspective fantastique n’est pas non plus invraisemblable, certains critiques y voyant en outre des pages préfiguratrices de l’univers kafkaïen ou de l’absurde.

Ce sont donc ces différents degrés de lecture qui rendent passionnante la lecture de ce grand roman russe, de ce roman de « l’âme pétrifiée », une œuvre protéiforme qui n’a pas fini de lancer les reflets de ce "beau luminaire" évoqué dans la dédicace.

 Gogol portrait

Portrait de Gogol

Sources :

« Le fantastique dans l’œuvre de Nicolas Gogol », Stéphanie Girard, Littérature Russe.net

Exposé de Bénédicte Picard

Les aventures de Tchitchikov ou Les Ames mortes, Traduit par Henri Mongault, Le Livre de Poche, 1963

 

 

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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 14:01

La_fileuse_savoyarde-Leon-roumagnac.jpg 

Fileuse en Haute-Maurienne, Paul-Louis Mestrallet

 


                                                                            Lila… neque nent.

 

Assise la fileuse au bleu de la croisée

Où le jardin mélodieux se dodeline.

Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée.

 

Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câline

Chevelure, à ses doigts, si faibles évasive,

Elle songe, et sa tête petite s’incline…

 

Un arbuste et l’air pur font une source vive

Qui, suspendue au jour, délicieuse arrose

De ces pertes de fleur le jardin de l’oisive.

 

Une tige où le vent vagabond se repose

Courbe le salut vain de sa grâce étoilée

Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose.

 

Mais la dormeuse file une laine isolée,

Mystérieusement l’ombre frêle se tresse

Au fil de ses deux doigts longs et qui dorment, filée.

 

Le songe se dévide avec une paresse

Angélique, et sans cesse, au fuseau doux, crédule

La chevelure ondule au gré de la caresse…

 

Tu es morte naïve au bord du crépuscule,

Fileuse de feuillage et de lumière ceinte.

Tout le ciel vert se meurt. Le dernier arbre brûle.

 

Ta sœur, la grande rose où sourit une sainte,

Parfume ton front vague au vent de son haleine

Innocente, et tu crois languir. Tu es éteinte

 

Au bleu de la croisée où tu filais la laine.

 

                                        Œuvres I, 19, Paul Valéry

 

Cette suite de tercets est un des premiers poèmes de Paul Valéry. Il recèle un charme prenant, qui n’est pas sans faire penser à celui de certains tableaux pré-raphaélites. Dans cette atmosphère symboliste très fin de siècle, quelle est cette fileuse languide, à l’image des modèles féminins de Rossetti ? Serait-ce une allégorie de la Poésie ou bien encore une vision rêveuse d’une des Moires ou, pourquoi pas, la Vierge avant l’Annonciation ? Le 15 juin 1891, Paul Valéry écrivait d’ailleurs à André Gide : « J’ai fait un vers en dormant… » et il lui envoyait le premier vers de ce poème.

Poème mystérieux, voire mystique, associant les motifs de la rose, de l'étoile et de l'azur mallarméen, ce texte joue subtilement de la césure et de l’enjambement.  Expression d’une beauté pure qui ne renvoie qu’à elle-même, il me paraît l’exacte illustration de cette « prolifération d’une végétation mentale », dont parle le philosophe Jacques Darriulat.

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Tricôtine : de fil en aiguille

 

 

 

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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 08:50

 PapillonsPilipsDeMarlier1640

  Papillons, de Marlier, 1640

 

 

Fou frémissement

Poussière Orient

Elytres de ciel

Changeantes ocelles

 

Mouvement troublant

Frisson au Levant

Tremblante étincelle

Nymphose éternelle

 

Caresse du vent

Papillon errant

Reflets de prunelle

Vive envolée d’ailes

 

Doux rêve flottant

Mystérieux moment

Mon âme qui ose

Sa métamorphose

 

 janmot vol ameL'Envol de l'âme, Louis Janmot, entre 1836 et 1854

 

 

Pour Papier Libre de Juliette,

Sur la photo d’un papillon

 

 

 

 

 

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4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 09:26

 

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 Grenouille dans les nénuphars (Lundi 03 septembre 2011)

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 


A fleur de bassin

La grenouille verte rêve

A l’été indien

 

 


 

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4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 09:24

 les Parques J.M Strudwick

Les Parques (1855), J. M. Strudwick

 

Ma vie

Sur le fil

Du rasoir

Dévide

Sa pelote

Interminable

Tissée

D’un tissu

De mensonges

Aux boutons

Dépareillés

De dés

Jetés

Au hasard

Et de piqûres

D’aiguilles

Empoisonnées

 

Pour le Défi de la Semaine des Croqueurs de Mots,

Proposé par Tricôtine : de fil en aiguille

 


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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 21:40

 

 Stella sur banc

Stella (Léora Barbara)

 

Alors que les deux Guerre[s] des Boutons, sorties récemment, s’affrontent sur les écrans en donnant à voir une fois de plus des enfants dans une atmosphère passéiste, sans grande invention, le film de Sylvie Verheyde, Stella, touche au cœur, avec le portrait  étonnamment juste d’une petite fille qui entre en 6ème. Diffusé jeudi 29 septembre 2011 sur Arte, ce film, sorti discrètement en 2008, un peu avant Entre les murs, dont il partage certaines thématiques, mérite qu’on s’y attarde.

C’est le troisième long métrage de Sylvie Verheyde, après Un frère (1997) et Princesse (2000), tous deux avec Emma de Caunes. La réalisatrice explique que son projet est né lorsque son fils est rentré en 6ème. Elle s’est alors demandé quelle place l’école avait tenu dans sa vie et elle a souhaité réaliser un film «  à hauteur d’enfant ». La fiction lui a permis d’organiser les images qu’elle avait en tête et de prendre une certaine distance avec ses propres souvenirs. Elle a eu la chance de trouver très vite la petite actrice (Léora Barbara) susceptible de jouer le rôle de son héroïne, Stella Vlaminck, et le charme du film doit beaucoup à cette dernière. "On n’est pas la même en classe quand on est petite et brune et quand on est grande et blonde !", remarque la réalisatrice.

Sylvie Verheyde a aimé cette petite fille, qui était tout à la fois fragile, intimidante et mystérieuse, avec une grande force de caractère. Bien que certaines scènes aient été difficiles à réaliser, la jeune comédienne s’est à chaque fois montrée étonnamment calme et a su être autonome. Très intelligente, elle a toujours compris l’enjeu des scènes qu’elle tournait.

Léora Barbara joue ici le rôle d’une petite fille de onze ans, dont les parents, Rosy (Karole Rocher) et Sergio (Benjamin Biolay) tiennent un café-hôtel dans le XIII° arrondissement. Rendez-vous des paumés, des marginaux et des alcooliques du quartier, c’est le lieu où Stella découvre la violence du monde : les rixes entre clients éméchés, les disputes de ses parents en plein désamour, les avances de Bubu (Jeannick Gravelines), un client un peu trop gentil avec elle. Ne va-t-elle pas jusqu’à menacer elle-même d’un fusil Yvon (Thierry Neuvers), celui qui a séduit sa mère ? Dureté d’un monde scandé par « 15ème round » de Bernard Lavilliers : « C’est souvent dur à porter la violence ! ».

Mais elle se fait aussi consoler par le barman Loïc (Johan Libéreau), elle joue aux cartes, au flipper, au baby-foot, au milieu des rires et des cris, tout en regardant les copains de son père jouer au billard. Sur les musiques de Gérard Lenorman (« Michèle ») ou de Umberto Tozzi (« Ti amo »), elle s’abandonne à une douce rêverie amoureuse auprès d’Alain-Bernard (Guillaume Depardieu), son Prince charmant, son amoureux secret.

 

Stella Alain bernardAlain-Bernard (Guillaume Depardieu)

 

Nous sommes en 1977 et, par un hasard administratif, Stella se retrouve collégienne au lycée La Fontaine. Le choc est dur pour cette petite fille de cafetiers pénétrant dans un monde qui n’est pas le sien et dont elle ne possède pas les codes. Elle y rentre le premier jour avec son ballon de foot sous le bras ; elle crache sur un garçon qui la frappe à la récréation et elle revient avec un œil au beurre noir le soir chez elle. Elle est en butte aux vexations des professeurs, à la morgue des petites bourgeoises qui ricanent de la voir porter un blouson, dont le col est « en  vraie fourrure, en lapin ». Elle ne comprend rien à ce que lui demandent les enseignants et se mure dans son univers, essayant tant bien que mal de combler ses lacunes qui ne cessent d’augmenter. Victime des moqueries répétées d’une collégienne au visage d’ange, elle « pète » un jour « les plombs » et, à l’issue d’un cours de gymnastique, lui frappe violemment la tête contre un radiateur en fonte. Pour sa mère, qui n’a pas fait d’études, et qui est convoquée dans le bureau du principal, c’est « la honte » ! Pauvre petite collégienne avec son cartable trop lourd pour elle et qui traîne les pieds avec ses grandes bottes !

L’horizon de Stella va s’éclairer cependant quand elle se lie d’amitié avec Gladys, une collégienne qui est tout le contraire d’elle-même. Juive, fille de réfugiés argentins, première de la classe, Gladys lui ouvrira les portes de la lecture en lui demandant si elle a lu Balzac ou Cocteau. L’entrée de Stella dans ce nouveau monde se fera par l’achat timide dans une librairie des Enfants terribles. « Tu lis, toi ? », lui demande sa mère. « T’es amoureuse ? » Ensuite, Stella ne pourra plus cesser de lire. Il faut voir cette belle scène où elle lit Le marin de Gibraltar de Duras, dont les phrases (« elle rencontrerait quelqu’un…) trouvent un écho profond en elle et la font pleurer. Peu à peu, le professeur de français (Christophe Bourseiller) perçoit la richesse intérieure de son élève et l’encourage à persévérer. Car Stella, comme le révèle la chanson finale, est « loin, v[a]loin, ne veu[t] pas en rester là… »

 

Stella et Galdys

Gladys (Mélissa Rodrigues) et Stella

 

Sylvie Verheyde, sans prosélytisme ni manichéisme, nous montre comment une certaine forme de mixité sociale peut faire accéder à la culture. «  Si la culture est un luxe », dit la réalisatrice, « c’est aussi une richesse, c’est ce qui ouvre les portes ». A la fin de l’année scolaire, Stella apprend par Gladys, qui est déléguée de classe, qu’elle est admise en 5ème. Elle téléphone à ses parents au café et sa mère laisse couler ses larmes en annonçant la nouvelle au père. « On va fêter ça », dit-il, alors que leur couple est en pleine crise.

On n’aurait garde encore d’oublier les scènes pleines de mélancolie où l’on voit Stella partir en vacances dans le Nord, chez sa grand-mère paternelle. Dans un paysage de terrils et de corons, elle retrouve une copine dont les parents sont au chômage et qui la considèrent comme « la Parisienne ». Leur désœuvrement les conduit à jouer dans une déchetterie, sur un tas de betteraves, tandis que des gamins à peine pubères veulent les embrasser. Infinie tristesse du sort de cette autre petite fille, qui n’aura sans doute pas la chance de quitter ce Nord triste et désespérant.

 

Stella al mèreRosy, la mère de Stella (Karole Rocher)

 

La réussite de ce film tient encore à la reconstitution de l’atmosphère de la fin des années 70 mais celle-ci n’est pas systématique. Sylvie Verheyde reconnaît y avoir inscrit aussi des éléments des années 50. Dans ce décor de café, elle a su habilement associer comédiens professionnels et non acteurs. Il en va de même pour le collège : le professeur d’anglais est Anne Benoit, une comédienne qu’elle connaît bien, alors que la principale du collège est une "vraie" directrice. Ayant vécu elle-même dans un café, la réalisatrice craignait le manque de crédibilité de sa reconstitution. Si les scènes de classe ont été filmées en caméra fixe, celles dans le café l’ont été caméra à l’épaule, en faisant la part belle à l’improvisation. Le résultat est réussi et l’atmosphère de violence et de déstructuration de ce milieu est particulièrement bien rendue.

On remarquera encore le jeu de Benjamin Biolay, le « chanteur rive gauche », ici à contre emploi. Sylvie Verheyde a trouvé avec lui cet « acteur capable d’interpréter avec élégance un homme au bord de la déchéance ».Il joue le père de Stella, le patron du bar, un prolo dont la mère est une ancienne prostituée. Avec ses chevaux gominés, sa chaîne autour du cou, sa gourmette clinquante, sa cigarette au bec, il est crédible en père aimant mais absent et en époux délaissé.

 

Stella le pèreSergio, le père de Stella (Benjamin Biolay)

 

Guillaume Depardieu, quant à lui, apparaît ici dans un de ses derniers rôles. Il joue Alain-Bernard, dont est secrètement éprise la petite fille. Il y est d’une justesse remarquable, dans une prestation très économe de paroles, mais toute en intensité. Sylvie Verheyde raconte avec émotion que, dans un souci de véracité, il avait apporté le pantalon porté par son père dans Les Valseuses. Pendant tout le tournage, il s’est montré facile à diriger, plein de générosité, et a su créer avec la petite comédienne une véritable relation. « Choisi pour être un Prince charmant, il l’a vraiment été », souligne Sylvie Verheyde.

Au plus près de Stella, dont les pensées sont parfois transcrites en voix off, j’ai été touchée par l’histoire de cette petite fille, qui avoue à la fin du film à son amie Gladys qu’elle a toujours peur. Cette année d’entrée en 6ème, véritable temps initiatique pour Stella, nous rappelle combien les enfants sont fragiles mais en même temps qu’ils recèlent en eux une force et une lucidité remarquables, qui les aident à grandir. Ce très joli film, dénué de tout pathos et de toute sensiblerie, est en même temps un bel hymne à la lecture, et nous dit sans fard que les mots sont porteurs d’une infinie consolation.

 

Sources :

Interview de Sylvie Verheyde par Kevin Dutot, excessif .com

www.ac-grenoble.fr, Dossier pédagogique : Stella de Sylvie Verheyde

 


 

 

 

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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 16:39

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La Crucifixion sur les voûtes du choeur de la collégiale Sainte-Croix à Loudun

(Photo ex-libris.over-blog.com, Dimanche 19 octobre 2011)

 

Lors de mon voyage sur les terres australes en novembre 2008, j’avais eu l’occasion de découvrir la peinture aborigène. A Hermannsburg, à 126 kilomètres d’Alice Springs, dans la touffeur du désert, nous avions visité le petit musée où sont exposées les œuvres d’Albert Namatjira, peintre aborigène de réputation mondiale. A l’extérieur, assises par terre, des femmes peignaient ces points mystérieux, hérités du Temps du Rêve.

Lors des Journées du Patrimoine 2011, une exposition, Les peintres du Temps du Rêve, dans la collégiale Sainte-Croix de Loudun, m'a donné l’opportunité de revoir ces peintures qui m’avaient fascinée. L’occasion pour moi de m’interroger de nouveau sur la signification de ces extraordinaires toiles, venues du fond des âges.

On sait que cet art, « la plus ancienne tradition spirituelle et picturale au monde, jamais interrompue », est celui des premiers habitants de l’Australie. Répartis en 500 ou 600 tribus, ils peuplaient tout le pays, parlaient environ 300 langues et avaient développé dans l’isolement le plus total une culture et une religion des plus complexes. Au nombre d’un million lors de l’arrivée des Anglais au XVIII° siècle, ils ne sont plus désormais que 500.000 pour une population australienne de 20 millions d’habitants. Je ne reviendrai pas ici sur le terrible génocide dont ils furent victimes, les Anglais ayant déclaré cette terre « terra nullus », c’est-à-dire vide de tout habitant !

La peinture aborigène contemporaine, appelée aussi desert painting (peinture du désert), est née au début des années 70, à 240 kilomètres au nord-ouest d’Alice Spring, dans la communauté de Papunya. Cette renaissance eut lieu avec une fresque fameuse, intitulée Le rêve de la fourmi à miel.  Sous l’influence d’un instituteur, Geoffrey Bardon, les Aborigènes, s’approprient alors avec maestria les techniques occidentales  pour en faire les messagères de leur spiritualité. Le pointillisme, qui a contribué à la célébrité de cette peinture, est dû à la crainte des peintres de dévoiler au plus grand nombre les motifs du Dreamtime ou Temps du Rêve. Aussi noyèrent-ils ces symboles dans des points afin de les rendre moins lisibles. Par ailleurs, le système des points répond bien à la conception énergétique qu’ils ont du monde et que leur léguèrent leurs ancêtres. Ils l’ont donc conservé.

Car la particularité de cette peinture, c’est qu’elle remonte à la nuit des temps. En Australie, ils sont en effet très nombreux les sites (grottes ou pétroglyphes) qui véhiculent cette symbolique et cette spiritualité. C’est celle du Dreamtime, du Tjukurpa, du Temps sacré ou encore du Dreaming, la forme progressive anglais étant la plus à même pour rendre compte de l’intemporalité du mythe.

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Oiseau dessiné dans une anfractuosité d'Uluru

( Photo ex-libris.over-blog.com, Octobre 2008)

Société hautement évoluée, fondée sur un système de relations de parenté complexe, le peuple aborigène avait élaboré un grand mythe d'origine, celui du Temps du Rêve, porteur d'un concept fondamental, celui d'un temps cosmique sans commencement ni fin. Le totémisme y était par ailleurs essentiel, puisque ce sont les Grands Ancêtres qui sont nés de la terre en gestation et qui ont créé le monde. Advenus à la vie, ils la peuplèrent et y laissèrent leur empreinte en la parcourant en chantant. Ce sont ces chants, ces parcours, appelés song lines, qui ont donné naissance au relief, aux espèces, au cosmos. Dans le Temps du Rêve, c'est toute la création du monde qui ressuscite, accompagnée de la geste des Grands Ancêtres.

C’est ainsi que, lors de notre balade autour d’Uluru le rocher sacré, dans le Red Center, nous avions pu admirer des figures sacrées, telle La patte d’émeu ou Le cerveau. Pendant la Multijulu walk, on nous avait raconté l’histoire de la bataille entre Kunya le serpent bénéfique et Liru le serpent maléfique autour d’un trou d’eau. Dans des abris percés en surplomb, servant à la pratique de rituels au serpent Arc-en-Ciel, nous avions pu admirer des dessins rupestres, qui représentent oiseaux, échidnés ou encore émeus.

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La patte d'émeu, Uluru (Photo ex-libris.over-blog.com, Octobre 2008)

Pour les Aborigènes, il est certain que leur peinture, en animant l’esprit ancestral, contribue à participer de l’énergie qui fait perdurer l’univers. Cette peinture n’est nullement une peinture décorative puisqu’elle est chargée de tout le passé et de l’énergie créatrice des Grands Ancêtres. Elle met ainsi en jeu l’essence même du peintre, tout ce qui constitue son être, lequel est religieux au premier chef.

A l’origine, les motifs tracés de la peinture aborigène, du nom de kuruwarris, le sont à l’occasion de rituels. Ils sont dessinés sur le sol mais aussi sur le corps et les objets sacrés. Les Aborigènes usent de l’ocre, du duvet d’oiseaux, de fibres végétales, de sang et de résine.

Les caractéristiques de la peinture aborigène moderne, aisément reconnaissable, sont très particulières. Peinte généralement à plat sur le sol, elle se regarde en perspective aérienne et ne possède ainsi ni haut ni bas. Si elle est relativement économe de signes, ceux-ci sont en revanche très chargés de signification. Du cercle concentrique, témoin d’un site religieux ou d’un campement, au signe en forme de U, symbole d’un personnage, en passant par l’ovale, image du coolamon  (objet en bois servant à transporter enfant ou nourriture) ou encore par les empreintes d’animaux, on y lit l'histoire de l'un des peuples les plus anciens de l'humanité.

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Peinture aborigène, Collection personnelle (Photo S. Thévenet)

Dans les années 70, cette peinture n’était accessible qu’aux hommes. Depuis 1990, les femmes se sont arrogé le droit de peindre. Désormais, 80% des toiles peintes sont le fait des femmes. Le peintre aborigène, toujours un homme ou une femme parvenu à maturité, ne peindra que les motifs hérités de son clan et des mythes paternel et maternel. L’homme et la femme ne peignent pas du tout de la même manière. En effet, le premier est assimilé au monde « du dessous », la seconde au monde « du dessus » et chacun n’illustrera pas pareillement le même rêve.

Il faut enfin remarquer que pour accéder à la peinture contemporaine, les Aborigènes ont été contraints à un compromis, qui fait coexister Dreamtime et loi des Occidentaux. Cette tentative de conciliation de deux conceptions du monde a pour nom Two ways (Les deux voies).

La déambulation dans la collégiale Sainte-Croix, ce lieu, éclatant de lumière grâce à une grande verrière, est un véritable ressourcement. Sur le tuffeau, ces peintures venues d’un monde lointain, sont superbement mises en valeur. Elles y voisinent avec les scènes du XIII° siècle, peintes sur la voûte du chœur, et représentant la Crucifixion, surmontée du Soleil et de la Lune. Elles nous rappellent aussi que la spiritualité est universelle et que nous, Occidentaux, n’en avons pas le monopole. Une leçon salutaire !

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     Détail du tableau ci-dessus, Collection personnelle (Photo S. Thévenet)

 

 

Sources :

 Comprendre la peinture aborigène du désert australien, Michèle Panhelleux

 


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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 11:16

 

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Vendredi 23 octobre, la 5 diffusait un beau portrait du journaliste et écrivain Philippe Labro, dans la série Empreintes. Du « petit garçon » à celui qui « tombe sept fois et se relève huit », en passant par « l’étudiant étranger », cette émission a été l’occasion de suivre « la traversée » d’un homme passionné qui reconnaît avec humilité ses faiblesses.

Le téléspectateur est retourné avec lui dans la maison à l’architecture basque de son enfance, située près de Montauban. C’est là qu’il a évoqué son père, qui hébergeait des juifs pendant la guerre, alors même que la maison familiale était réquisitionnée par la Kommandantur. Sans nul doute, déjà, une grande leçon de courage pour ce fils, dont le père a son nom inscrit sur le monument aux Justes de Yad Vashem.

Nous l’avons suivi ensuite dans ses débuts littéraires encouragés par Pierre Macaigne, quand il faisait des reportages dans Paris et des piges pour Le Figaro littéraire. Puis on l’a retrouvé sur les pas de sa jeunesse enthousiaste, découvrant les Etats-Unis en 1954, à l’université de Lexington en Virginie. Il se remémore ce que disait le père de d’Artagnan à son fils dans Les Trois Mousquetaires : « Ne manquez pas les occasions et recherchez les aventures. » Ce sera le début de l’âge adulte pour le Frenchie, que l’on surnomme Lucky Pierre et qui « apprend pour ensuite se déployer ».

C’est en Amérique qu’il dit avoir appris son métier et il se souvient avec émotion du « Forest service », accompli à Norwood dans le Colorado. Aux côtés des ouvriers forestiers temporaires, il met en pratique les mots du poète Thoreau : « Comment attraper le plus de vies possibles. » Il cherche à « voir, écouter, apprendre, comprendre, pour durer, pour écrire, ni trop avant ni trop longtemps après », ainsi que le conseillait Hemingway, un de ses maîtres.

De retour en France, sa rencontre avec le grand Pierre Lazareff lui permet d’entrer à France-Soir. Il écrit Un Américain peu tranquille en 1960, tout en étant aussi reporter à Europe 1.

Sa mobilisation en Algérie, qu’il avait longtemps reportée, laisse en lui une empreinte durable et douloureuse, avec Des feux mal éteints, publié en 1967. Il souffre de ce « grand non-dit » pour la génération des Max : « Nos vingt ans, nos vingt ans sont restés là ! » Il en fera un film, Salut les Max

Après, c’est la grande aventure de Cinq colonnes à la une, à laquelle il collabore activement et de nombreux voyages aux Etats-Unis. A la faveur de l’un d’entre eux, il couvre l’assassinat de Kennedy. Pour celui que l’on surnomme l’Américain, ce pays devient vraiment « le laboratoire de la modernité ».

A la tête de RTL pendant quinze ans, il se fait aussi parolier de chansons : Jésus-Christ est un hippie, pour Jonnhy ; Baby song, pour Gainsbourg. Son éclectisme et sa curiosité l’amènent au cinéma. Il réalise Tout peut arriver, donnant ainsi son premier rôle à Fabrice Lucchini. Il noue une relation intime et privilégiée avec le réalisateur Jean-Pierre Melville qui le conseille pour Sans mobile apparent. Entre les deux hommes, c’est le relais du cinéma qui se transmet et d’autres films suivront : L’Héritier, L’Alpagueur, Rive droite, rive gauche.

Tout semble lui réussir mais tout bascule au début des années 90. Il traverse « une nuit du corps et de l’âme ». En 1994, il est victime d’une paralysie totale des poumons et on le met dans un coma artificiel. Sorti de sa léthargie, il retrouve l’envie de vivre quand sa femme lui met entre les mains un carnet de moleskine noir et il se remet à écrire. Il se métamorphose en quelqu’un de « plus averti, plus ouvert à tout et aux autres ».

A la fin de cette décennie noire, il éprouve de nouveau la perte du désir, le refus de soi-même, le doute. L’amour de son entourage familial, la main que lui tend Vincent Bolloré, l’aident à se relever et c’est ainsi  qu’en 2003, il écrit Tomber sept fois, se relever huit. De belles rencontres suivront sur France 3 où il crée une nouvelle émission : celle de Nagui, et du violoniste Renaud Capuçon.

A la fin de l'émission, Philippe Labro reconnaît que cela ne l’intéresse plus d’être seul. Désormais, il a envie de « forer en eau profonde », de vivre avec ses enfants, en un mot de « boire au lait de la tendresse humaine » selon la belle formule de François Mauriac.

 

 

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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 09:59


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L'archiduchesse Marie-Antoinette,

Sanguine aquarellée (1762), Jean-Etienne Liotard 

 

Dans le lourd carrosse qui cahote vers la frontière française, Maria-Antonia dodeline de sa jolie tête au front un peu grand. Elle frissonne dans sa robe de velours bleu et serre frileusement ses petites mains diaphanes dans son manchon de vison des Carpates. Cela fait déjà cinq jours qu’elle a quitté la Hofburg et, au souvenir du départ dans ce froid matin du 21 avril 1770, son cœur se fendille comme les fines plaques de gel sur les bassins des jardins autrichiens.

Elle revoit Marie-Thérèse de Habsbourg-Lorraine, si maternelle, qui s’efforce de faire bonne figure. Sa bonne mère lui tend un paquet carré, des lettres d’instructions scellées : « A lire tous les jours », lui confie-t-elle en l’embrassant. « Vous savez qu’il me faut être pour vous père et mère, vous donner mon avis et vous aider […] A votre âge, vous avez besoin de conseils. » Puis elle la confie à la comtesse Windischgrätz, son Obersthofmeisterin : « Chère comtesse, je vous remets ma dernière fille très aimée. Prenez-en bien soin jusqu’à la frontière. » C’est la dernière fois- das letzte Mal- que Maria-Antonia entend sa voix.

En posant sa jolie chaussure en chevreau sur le marchepied du carrosse, elle se demande encore comment elle n’a pas fait volte-face et n’a pas couru se jeter dans les bras de Marie-Thérèse. Pourquoi est-ce elle, sa dernière fille avec ses quinze ans, qui monte dans cette voiture lourdement capitonnée ? Pourquoi n’est-ce pas Maria-Carolina, bien plus jolie et plus volontaire qu’elle-même, si paresseuse et si indocile ?

Depuis les cinq jours interminables de ce voyage à travers les plaines et les forêts allemandes, la future Dauphine de France a eu tout le temps de ressasser tous ces événements, qui se sont soudain précipités et qui l’ont menée dans ce carrosse. Cela fait cinq ans déjà qu’elle sait qu’elle est promise au Dauphin Louis de France, qui n’est encore que duc de Berry. Le roi Louis XV a donné son accord à cette union, à condition « qu’aucune déformation physique n’intervienne avant le mariage ».

Mais pour cela, elle est tranquille, cette petite princesse qui accorde déjà un grand intérêt à sa propre image. Elle connaît la séduction de sa grâce primesautière et enfantine, les agréments de sa jolie figure, rehaussée avec art par la poudre et les boucles que son friseur, Monsieur Larseneur, sait ajuster sur son front haut. Elle est sûre de cette qualité qui lui vient de sa mère, celle de « toujours dire aux gens les choses les plus aimables ». Elle a appris à jouer de son ascendant sur les hommes, à commencer par Monsieur Matthieu-Jacques de Vermont, son précepteur français. « Vous assujettissez trop l’abbé », l’a morigénée sa mère. A quoi elle a répondu sans vergogne : « Non, maman, je vois que cela lui fait plaisir. » Et puis, quoi, Madame von Brandis sa gouvernante lui a affirmé que le Dauphin avait éprouvé un grand  contentement à la vue de son portrait réalisé par Monsieur Ducreux, vous savez, le pastel où elle tient une rose blanche dans la main gauche.

Par moment, pourtant, elle a bien eu l’impression que Marie-Thérèse n’avait commencé à s’intéresser à son éducation uniquement parce qu’elle allait devenir reine de France. Elle s’est étonnée un temps de la venue à Vienne de tous ces Français si fantaisistes, attachés à sa personne : son dentiste, ses couturiers, ses coiffeurs, son maître de ballet, le célèbre Jean-Georges Noverre.  Et même, ne lui a t-on pas accordé le privilège insigne de jouer du clavecin avec le jeune Wolfgang-Amadeus Mozart ?

Si ces pensées l’ont un peu assombrie un temps, elle a vite retrouvé sa légèreté et son insouciance. Au milieu de ses très nombreux frères et sœurs, dans une étiquette bien éloignée du froid cérémonial à l’espagnole, elle a continué à « s’instruire en s’amusant » et à  participer aux bals masqués, redoutes, mascarades et carrousels. Elle a oublié bien souvent qu’il lui faudrait un jour quitter Schönbrun et le joli château de Laxenburg, où elle aime tant se divertir l’été, dessiner avec Maria-Carolina, courir dans le parc avec son dernier frère, ou encore participer à de petits concerts familiaux. Ils ont bien raison ceux qui disent que Vienne, c’est « la plus charmante cour d’Europe ».

Et puis, voilà que le terme de tout cela est arrivé. Elle a vu le visage de Marie-Thérèse, qu’elle aime mais qu’elle craint un peu, devenir grave. Elle a senti un voile de tristesse glisser sur les traits de ses frères et sœurs.

Le 14 avril 1770, elle a reçu une lettre de Monseigneur le Dauphin et le portrait du prince. Elle l’a découvert dans son habit rouge de chevau-léger, avec son grand cordon bleu et moiré du Saint-Esprit, son air indifférent, ses yeux très bleus à fleur de tête, son imposant nez bourbonien et ses grandes oreilles. « Il a quand même une belle bouche bien dessinée », a-t-elle pensé avec gourmandise. Elle a été inquiète cependant- elle ne sait pas très bien pourquoi- lorsque Monsieur de Durfort, l’ambassadeur de France, lui a indiqué que le Dauphin n’aime rien tant que la chasse et les travaux de serrurerie.

Ce même jour, dans la salle du Conseil, toute tendue de brocart, elle a renoncé à la succession héréditaire de son père, François 1er du Saint-Empire et Empereur Romain Germanique, et de sa mère Marie-Thérèse d’Autriche. Tout en lisant la formule de renonciation et en prêtant serment sur l’Evangile, elle a soudain pensé que c’était la dernière fois- das letzte Mal- qu’elle portait le titre d’archiduchesse d’Autriche.

Le 16 avril, le marquis de Durfort, avec force civilités, a fait la demande en mariage pour le roi de France, à l’intention de son petit-fils, le Dauphin. Cette fois, Maria-Antonia s’est dit que les jeux étaient faits et qu’elle ne pouvait plus reculer.

Le 17 avril, Marie-Thérèse a tenu à donner une fête somptueuse au Belvédère avec un feu d’artifice qui, la jeune fille en est sûre, demeurera dans les annales. En voyant les fusées éclater dans le ciel autrichien, elle s’est dit que c’était la dernière fois- das letzte Mal- qu’elle contemplait la beauté de la nuit viennoise quand l’air est froid et cristallin.

Le 19 avril, a eu lieu le mariage par procuration. A six heures du soir, à la nuit tombante, conduite par Marie-Thérèse, la mariée, revêtue d’une longue robe tissée de fils d’argent, s’est rendue dans l’église des Augustins. C’est fou mais Maria-Antonia a eu envie de rire- on n’est pas sérieux quand on se marie à quinze ans- car c’est son frère l’archiduc Ferdinand qui remplaçait le Dauphin. Le nonce a béni les anneaux et donné sa bénédiction. Et quand les grandes orgues du Te Deum ont résonné, la mariée a ressenti un pincement au cœur : c’était la dernière fois- das letzte Mal- qu’elle voyait son frère. Et le comte de Lorges a chevauché à bride abattue jusqu’à Versailles afin d’annoncer la nouvelle à Louis XV, le Bien-Aimé.

Le 20 avril, la gorge nouée et la main tremblante, sous la dictée de sa mère, Maria-Antonia a écrit une lettre au roi de France. Sa plume a hésité quand Marie-Thérèse a commencé par « Monsieur mon frère et très cher grand-père […] Ce n’était pas aisé de tracer les lettres de cette phrase. Et puis, elle a dû écrire que désormais elle allait avoir « le bonheur d’être de sa famille ». Ainsi, c’était comme ça, on changeait facilement de famille par le mariage. C’était la dernière fois- das letzte Mal- que ses frères et sœurs étaient de sa fratrie.

Le 21 avril au matin, le carrosse et toute l’escorte, conduite par le comte Stahremberg, ont roulé et galopé à grand fracas sur les pavés de la Hofburg, qu’elle ne foulerait plus : c'était la dernière fois- das letzte Mal-. Le soir, elle a fait étape à Melk. Son frère, l’empereur Joseph II, l’attendait pour lui faire ses adieux. Avec déchirement, elle a appris de sa bouche que leur sœur, Madame Louise, se retirait au couvent. Ils ont évoqué leurs souvenirs. Comme on riait aux spectacles organisés par François-Etienne pour leurs anniversaires ! Et comme elle était charmante, Maria-Antonia, quand elle dansait et chantait dans  Il Trionfo d’Amore, à l’occasion du mariage de Joseph avec Josepha de Bavière ! Il ne fallait plus penser à tout ça, voyons : Maria-Antonia allait devenir reine de France.

Elle est repartie, le cœur de plus en plus gros, et les étapes se sont succédé : Munich, Augsbourg, et la petite archiduchesse voyageuse est enfin arrivée à Kehl. C’est là, dans une île bucolique du Rhin, que le comte Stahremberg a remis son précieux bagage au comte de Noailles, envoyé extraordinaire du Roi.

Voilà : un peu tremblante, elle est montée dans une barque et elle a accosté. On l’a menée dans un pavillon de bois. Dans les cinq pièces, il y avait des tapisseries des Gobelins partout ; ça rendait l’atmosphère royale peut-être mais tellement étouffante. Pauvre petite Maria-Antonia ! Jamais elle n’avait paru si jeune et si frêle. Elle a jeté des regards effrayés partout. Sur une tapisserie au bleu d’Arras, une reine de Saba semblait lui dire : « Soyez digne, relevez la tête, on vous regarde ! »

Avec une grande délicatesse, la comtesse Windischgrätz lui a ôté sa robe bleu de Prusse, sa chemise de fine batiste, ses bas de coton blanc, ses chaussures de voyage. Elle a défait les rubans de soie de ses cheveux et lui a enlevé les peignes d’ivoire, hérités de Marie-Thérèse. Maria-Antonia  a pensé : « C’est la dernière fois- das letzte Mal- qu’elle me déshabille. Elle a toujours été douce avec moi. Je regretterai ses mains au parfum de jasmin. » On a apporté les nouveaux effets de la nouvelle Dauphine et on l’en a revêtue. Ils avaient une odeur inconnue : « C’est l’odeur de la France, c’est la mienne à présent », a-t-elle songé avec mélancolie.

Après, elle ne sait plus très bien. Ses nouveaux atours l’engonçaient un peu. On l’a conduite respectueusement et précautionneusement dans la pièce du milieu. Une grande table et une estrade de bois y étaient dressées. Elle s’est assise les yeux dans le vague. Son cœur s’est mis à battre comme un petit écureuil affolé qui va mourir, lorsque toute son escorte viennoise a quitté la salle. Elle a vu ainsi disparaître sans mot dire ceux qui, depuis toujours, vivaient dans sa proche intimité. La suite française a fait son entrée, tant de nouveaux visages qu'il lui faudrait désormais apprendre à aimer. Un sanglot lui a noué la gorge. « Non, je ne pleurerai pas, maman ne l’aurait point voulu », voilà ce qu’elle s’est dit en vaillante petite Dauphine.

Ensuite, le marquis des Granges, le maître de cérémonie, a annoncé des noms et des noms et encore des noms, dont elle a aimé les sonorités : comtesse de Noailles, chevalier de Saint-Sauveur, maréchal de Contades, marquis de Voguë, duchesse de Villars, comtesse de Tavannes… Elle a souri, a donné sa main à baiser, a incliné sa jolie tête.

A Strasbourg, le chef du Magistrat a eu la délicatesse de lui parler en allemand. En princesse qui sait tenir son rang, elle lui a répondu avec douceur mais fermeté : « Ne parlez point allemand, Monsieur : à dater d’aujourd’hui, je n’entends plus que le français. »

Et à ce moment-là, l’archiduchesse d’Autriche Maria-Antonia, devenue la Dauphine Marie-Antoinette, s'est dit : "C'est la première fois que je parle français en public. Alors, serais-je déjà un peu française. ? "  

 

 

Pour Azacamopol,

Thème : la dernière fois

 


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