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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 19:08

 

 Rouissoirs-2.JPG

 Rouissoir à chanvre dans la plaine de Rou-Marson 

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

Le soleil à son plein

La pierre du bassin

La mare verte au chanvre

L’eau y est une chambre

Les bottes y rouissent

Dans la fraîcheur propice

 

Mardi 22 novembre 2011

 

 Rouissoirs 3

A Rou

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

Pour la communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière,

Thème : au bord de l’eau

 

 


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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 13:45

  Les tambours de Tokyo Eizi Kitada

  Les Tambours de Tokyo (Photo Eizi Kitada)

 

 

 

Jeudi 17 novembre 2011, la nuit saumuroise a retenti des roulements des Tambours de Tokyo, en représentation à la salle Beaurepaire. Le cœur des spectateurs à vibré au propre et au figuré au son de ces tambours venus du Pays du Soleil levant.

Devant une salle comble, les six artistes du groupe O Edo Sukeroku Taïko ont démontré les  possibilités infinies de ces Taïko(s), tambours issus d’un Japon du fond des âges, et qui battent la marche du monde. On en trouverait en effet déjà des traces au VI° siècle dans les sépultures sous tumulus, les kofun(s), renfermant des figurines en terre cuite représentées un tambour à la main.

Les silhouettes fines et chorégraphiques des musiciens ont animé un décor, dont le fond est constitué de deux représentations en rouge, blanc et noir d’un personnage très populaire du théâtre kabuki, Sukeroku, samouraï au courage et au charme renommés. Le nom de ce dernier est d’ailleurs une des composantes du nom de cet ensemble, Edo étant quant à lui l’ancien nom de Tokyo.

En batteur confirmé de ces fêtes japonaises où le tambour a une place essentielle, Seïdo Kobayashi, créateur du groupe en 1959,  avait vite compris les potentialités de son instrument. C’est ainsi qu’il se met à exercer son art au-delà des fêtes de l’été. Il commence à composer très jeune et crée son groupe alors qu’il n’est encore qu’un adolescent. Très rapidement, il invente une nouvelle forme de percussions utilisant simultanément deux tambours qu’il frappe en évoluant sur les rythmes qu’il compose.

 

 

Kobayashi-Seido.jpgLe Maître Kobayashi Seïdo


Les spectateurs ont admiré les formes variées de ces Taïko(s), tambours au glacis brun rouge ou plus orangé, joués avec des baguettes courtes ou des mailloches et disposés sur des socles de bois noir ou rouge laqué.

Deux sortes de Taïko sont ici usités : le O Daïko, grand tambour ou tambour moyen (de 45 à 90 cm de diamètre). Il est composé de deux peaux de génisse ou de cheval, clouées sur un tronc en forme de tonneau. Les possibilités de l’instrument sont multiples du fait que l’on frappe aussi bien les membranes que les bordures de bois ou encore les chevilles de fixation des peaux avec deux bâtons de bois, dont la taille varie en fonction de la taille du tambour.

L’autre tambour est le Shime Daïko, dit aussi « tambour lié ». Cet instrument est en effet tenu serré par des cordes d’assemblages. Celles-ci tendent les peaux, renforcées à l’emplacement de la frappe par un rond en peau de daim. On l’utilise avec deux baguettes, courtes et fines. Dans le théâtre No, le Shime Daïko marque l’apparition des dieux, des héros ou des esprits.

Aux spectateurs qui se sont peu à peu accoutumés au roulement intense des instruments, les artistes, tels des elfes bondissant, ont offert un spectacle rare. Avec leur maître, l’extraordinaire Seïdo Kobayashi, créateur du groupe en 1959, quatre jeunes hommes et une jeune femme nous ont montré tout ce qu’il est possible de faire avec un tambour. Sur des compositions originales du maître, ils ont ainsi célébré le mouvement des vagues, l’orage, le passage des saisons, les cerisiers en fleur…

En duo, trio, quatuor ou tous ensemble, avec tous les tambours ou seulement quelques-uns, ils ont accompagné de leur corps, et souvent de leur voix, le rythme fascinant de l’instrument. Moulés dans un collant bleu-marine, chaussés de ballerines de gymnastique, changeant de couleur de veste au gré des compositions, une fine cordelette nouée autour de la tête, ils nous ont proposé une chorégraphie vive et colorée, tirée au cordeau, dans laquelle la concentration se conjugue à la vélocité et à la précision.

Souvent de profil et les jambes fendues devant leur instrument, dans un état de tension extrême, avec parfois un léger sourire aux lèvres, ils ont frappé de toute la force de leurs bras minces et musclés les membranes sonores. Passant avec aisance et souplesse d’un tambour à l’autre, ils ont manié avec une dextérité que pourrait leur envier la moindre majorette leurs baguettes de bois, ils ont fait des sauts périlleux, tout en modulant le rythme des battements, ménageant les temps d’attente, les reprises, les accélérations, pour atteindre à l’acmé du roulement, juste avant la chute dans le grand silence.

A la fin de la représentation, la jeune artiste s’est adressée au public debout qui applaudissait à tout rompre. Elle lui a demandé de communiquer son énergie aux victimes du récent tsunami par le rythme de ses applaudissements et la répétition de deux syllabes vocaliques. Une attention délicate qui a conféré à la prestation des six artistes une dimension émouvante.

A la lisière de la musique, de la danse, de la gymnastique, du chant et de l’art martial, parfait reflet de l’âme d’un pays, Les Tambours de Tokyo est un spectacle total, dont la vibration intense résonne en vous très longtemps.

 


 

Sources :

Dépliant du spectacle : Saumur présente O Edo Sukeroku Taïko, Les Tambours de Tokyo

 

 

 

 


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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 15:18

 femme marchant de dos

Femme debout, marchant de dos, Bernardino Poccetti (Fin XVI°-Début XVII°)

Le Louvre, Département des Arts graphiques

 

 

 

Tes pas, enfants de mon silence,

Saintement, lentement placés,

Vers le lit de ma vigilance,

Procèdent muets et glacés.

 

Personne pure, ombre divine ;

Qu’ils sont doux tes pas retenus,

Dieux !… Tous les dons que je devine

Viennent à moi sur ces pieds nus !

 

Si, de tes lèvres avancées,

Tu prépares pour l’apaiser

A l’habitant de mes pensées

La nourriture d’un baiser,

 

Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre

Et mon cœur n’était que vos pas.

 

                                    Charmes, 1922

 

Cette suite de quatre quatrains octosyllabiques en rimes croisées occupe une place privilégiée dans mon anthologie personnelle. Je l’ai apprise il y a bien longtemps et j’aime à me la réciter en silence. Peut-être est-ce dû au charme mystérieux qui en émane, enclos déjà dans le titre du recueil Charmes, le terme latin « carmina » signifiant à la fois poèmes et chants magiques.

Sans doute cette prédilection tient-elle aussi à la polysémie du poème, dont on ne sait s’il décrit l’attente de la femme aimée, de la Muse ou encore de la Mort.

J’en aime la simplicité extrême, alliant un lexique abstrait à une expression plus sensuelle, qui baigne dans une discrète aura antique et mythologique. J’en admire la beauté plastique, qui me donne à imaginer cette silhouette féminine intemporelle, venue visiter le poète.

Le poète propose ici un texte clos sur lui-même grâce à la double occurrence du substantif « pas » dans le premier et le dernier vers. Il surprend avec le passage délicat du tutoiement au vouvoiement dans le dernier quatrain, comme s’il souhaitait établir une distance entre cet être mystérieux et lui-même.

C’est ce subtil équilibre entre tous ces éléments qui confère une dimension philosophique quasi mystique à un poème qui nous dit l’intensité extrême de l’instant en suspens, juste avant la rencontre amoureuse, l’acte d’écrire ou la venue de la Mort.

 

 

 

Pour les Jeudis en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par ABC : l’attente

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 14:41

Régnier

 Lettre écrite par Henri de Régnier à un jeune poète, père d'un de mes amis 

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

Le onze onze onze, c’était mon anniversaire. A cette occasion, un ami m’a offert une lettre du poète Henri de Régnier. Postée le 22 novembre 1933 de la rue Singer, Paris XVI°, elle est datée du 21 novembre 1933. Elle fut écrite au père de cet ami, alors qu’il était tout jeune professeur à l’institution du Sacré-Cœur à Annonay dans l’Ardèche, et qu’il s’essayait à la poésie. J’en restitue ici la teneur :

 

Cher Monsieur,

 

J’ai bien reçu votre aimable lettre et j’ai lu avec beaucoup d’intérêt le sonnet qu’elle m’apportait, ayant aussi écrit de nombreux « vers de jeunesse » avant d’acquérir une forme personnelle. Les vôtres sont encore jeunes mais ils témoignent d’un réel sentiment poétique. Le reste viendra avec le temps et le travail.

Croyez, cher Monsieur, à mes sentiments sympathiques.

 

Henri de Régnier

 

Considéré souvent comme un symboliste 1900, un peu désuet, Henri de Régnier fut le gendre de José-Maria de Heredia : il avait épousé sa seconde fille Marie, connue sous le pseudonyme de Gérard d’Houville. Il fut malheureux en amour puisque la poétesse aima Gabriele d'Annunzio et entretint une relation avec Pierre Louÿs, le  mari de sa propre soeur. Elle en eut un fils que Pierre Louÿs reconnut.

A la lisière du Parnasse et du symbolisme, ce poète « de suprême élégance et de détachement », que ses amis appelaient Stick, sut user avec art des thèmes du baroque et dire « un passé obsédant dont on sent le poids et la marque ». Empreinte de mythologie et de panthéisme, sa poésie, où les éléments ont une grande place, est celle des reflets et des métamorphoses.

J’ignore quelle fut la réaction de l’apprenti-poète à la lecture de cette courte missive, écrite par cet écrivain, âgé de soixante-neuf ans, qui allait disparaître trois ans plus tard. Celui dont les poèmes « ne portent nulle marque d’effort » (La Revue des revues, 15 janvier 1896) l’enjoignait à travailler sur la durée, tout en reconnaissant son don poétique.

Pour ce jeune professeur féru de poésie, écrire à Henri de Régnier, c’était alors s’adresser à un écrivain reconnu qui, avec son élection en 1911, avait fait entrer le symbolisme à l’Académie française. Dans cette courte lettre cependant, ni morgue ni mépris, simplement un conseil amical de la part d’un auteur qui écrivait : « Juger est quelquefois un plaisir, comprendre en est toujours un. »

La démarche du père de mon ami est aussi celle d’une génération d’hommes qui avaient fait leurs humanités et étaient nourris de culture classique. Elle me rappelle aussi celle de mon père qui avait écrit à François Mauriac pour lui demander des conseils sur l'orientation de sa vie. A cette époque, on savait admirer et on se cherchait des mentors. Le jeune homme qui écrivait à Henri de Régnier a fait le choix de la carrière des armes ; mon père a repris l’étude paternelle de notaire. Ils sont cependant tous deux demeurés ces hommes ardents dans le cœur de qui couve la flamme de la poésie, capables de composer un sonnet à l’improvisade et de réciter par cœur d’innombrables poèmes jamais oubliés.

Odelette 2

 Si j'ai parlé  
 De mon amour, c'est à l'eau lente  
 Qui m'écoute quand je me penche  
 Sur elle ; si j'ai parlé  
 De mon amour, c'est au vent  
 Qui rit et chuchote entre les branches ;  
 Si j'ai parlé de mon amour, c'est à l'oiseau  
 Qui passe et chante  
 
 Avec le vent ;  
 Si j'ai parlé  
 C'est à l'écho,  
 
 Si j'ai aimé de grand amour,  
 Triste ou joyeux,  
 Ce sont tes yeux ;  
 Si j'ai aimé de grand amour,  
 Ce fut ta bouche grave et douce,  
 Ce fut ta bouche ;  
 Si j'ai aimé de grand amour,  
 Ce furent ta chair tiède et tes mains fraîches,  
 Et c'est ton ombre que je cherche.  
 

Henri de Régnier, Les Jeux rustiques et divins


henri-de-régnier

Henri de Régnier (1864-1936)

 

 

 

 

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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 09:46

Io-Giovanni-Benedetto-Castiglione--fin-XVII--Caen-Musee-d.jpg

Io, Giovanni Benedetto Castiglione, Fin XVII°,

Musée des Beaux-Arts de Caen

(Photo base Joconde)

 

C'est une bien étrange histoire qui était arrivée à la fille de ferme de Maître Jupien, tout là-bas, dans les montagnes vertes du Morvan. Je me rappelle que Paullon, le vieux garde-champêtre du village, me l'avait racontée quand j'étais petite et que je séjournais chez ma grand-mère près de Bourbon-Lancy, là où Madame de Sévigné allait aux eaux. J'étais alors une petite fille impressionnable et son récit m'avait beaucoup marquée. Maintenant, je me dis qu'il devait être un brin menteur, un peu niacouet, comme disait mon aïeule.

A cette époque-là, avant la guerre, le Paullon, c’était un beau gars timide aux cheveux ondulés. Ce qu’il préférait, c’était jouer de la viole au bal le dimanche. Pour vivre, il aidait à la forge. Il m’avait laissé entendre qu’il en pinçait ferme pour la vachère de Maître Jupien. Il aurait vendu son âme au diable pour la bicher rien qu’une fois et il la suivait souvent sans qu’elle s’en doutât.

Cette Ionia- c’était son nom- avait été placée « en ferme », comme on disait alors en ce temps, chez le plus gros propriétaire terrien de la région. Elle était encore toute jeunette mais déjà si belle, m’avait dit Paullon avec gourmandise. Sa peau était laiteuse, de la blancheur du drap sous la pleine lune, et il n’osait la toucher quand il la rencontrait. Il se contentait de l’admirer de loin.

Elle avait une tête petite, avec un front large et de délicates oreilles un peu allongées. Celles-ci disparaissaient à demi sous sa coiffe de baptiste à tuyaux, qui lui faisaient comme de minuscules cornes. Paullon frissonnait quand elle babignotait en passant sa mignonne langue rose sur ses lèvres, ourlées comme un coquillage. Quant à sa silhouette, je ne vous dis que ça ! Une poitrine bombée sous le corsage à lacets et une croupe arrondie que lui enviaient les femelles du voisinage. Mais elle était dans l’innocence de ses quinze années et ignorait tout de sa séduction animale.

Lui, Maître Jupien, c’était un vrai tyranneau de province, fort en gueule et autoritaire. Un homme de haute stature, bien de sa personne comme on dit, avec une barbe drue, si noire et si luisante que certains l’appelaient Barbe-Bleue. C’était un des derniers fauconnier du pays et quand il chassait avec sa bête au poing, ses yeux lançaient des éclairs.

Sa renommée de don Juan n’était plus à faire et Ionia, la pauvre oie blanche, n’avait guère pu lui résister. Un soir de moisson, elle n’avait eu qu’à ouvrir les cuisses qu’elle avait longues et musclées par les travaux des champs. Ensuite, pour la pauvre chambière, ça avait été l’enfer. Maître Jupien l’avait dans la peau et il la guettait tout le long du jour. Il la surprenait à la cuisine, dans la souillarde, au cellier, à l’étable, au fenil, derrière la haie vive du grand champ quand elle n’était pas sur ses gardes. Comment voulez-vous qu’une servante comme elle lui résiste ? N’était-il pas le maître de céans ? Un maître, on lui obéit, lui avait recommandé sa mère. Sinon, ça fait des embrouilles ! Et puis, c’était devenu une habitude et quand il la forçait, elle ne sentait plus rien.

Non, ce qu’elle craignait bien plutôt, c’était la maîtresse, une forte femme blonde bien en chair, jalouse et acariâtre. Elle regardait souvent sa petite vachère d’un œil méchant et lui cherchait des noises. Divine qu’elle s’appelait mais, vrai, c’était un nom qu’elle ne méritait pas ! Elle avait chargé Graus, un valet de ferme venu de la Suisse, sournois et méchant, de la surveiller. La Divine, il ne fallait pas lui en conter : c’est qu’elle y tenait à son Jupien de mari ! Et Graus, croyez-moi, il avait des yeux partout ! Depuis des mois que ça durait, la pauvre Ionia n’en pouvait plus et elle avait même songé à s’enfuir. Mais pour aller où ? Elle ne possédait  pas un sou vaillant.

Ce matin-là, on était au début du mois de juillet et le temps était à l’orage. Paullon, qui venait  vers le village sur la sente à l’âne, avait soudain entendu un air de pipeau. Il avait alors vu de loin Ionia et Graus en façon de chaperon qui conduisaient les dix génisses vers le pré. Il s’était acassi précipitamment derrière la haie de sureaux et de noisetiers et avait laissé passer le duo et le troupeau.

L’air était lourd et pesait sur lui comme le couvercle d’une marmite. Une énorme nuée grise aux formes monstrueuses avait envahi tout l’espace. Ses vêtements lui collaient à la peau et il s’était senti mal. Je ne vais quand même pas défaillir comme une femmelette, avait pensé Paullon. Il se souvenait encore du vrombissement de nombreux taons au cul des génisses et de l’affolement de celles-ci, galopant dans tous les sens. Armés de leurs seuls aiguillons, Ionia et Graus avaient eu bien du mal à les faire pénétrer dans le champ.

Et puis l’orage avait tonné comme jamais. Les écluses du ciel morvandiau s’étaient ouvertes avec fracas, tels des tonneaux sans bonde. Ca avait été une véritable beurrée, un cataclysme qui avait aveuglé le Paullon et l’avait laissé trempé comme Noé après le Déluge.

Quand le ciel s’était enfin éclairci, l’amoureux transi aux aguets avait vu apparaître le Jupien flanqué de Divine qui couraient vers le pré pour ramener les bêtes à l’étable. Dans mon souvenir, je me rappelle qu’à ce moment de son récit, le Paullon avait pris un temps de répit et qu’il m’avait fixée, les yeux exorbités. Tu me croiras si tu veux, gamine, avait-il murmuré : Ionia avait disparu, elle s’était volatilisée comme par miracle- ou maléfice- bien malin qui le sait. Quant à Graus, non content d’avoir été foudroyé, son cadavre gisait désarticulé sur l’herbe verte car les génisses en folie l’avaient piétiné sans pitié. Enfin, c’était pas Dieu possible, les maîtres et le Paullon avaient aperçu un magnifique paon égaré dans le pré et déambulant avec indifférence au milieu des bêtes, toutes meugnies et redevenues calmes.

Le vieux garde-champêtre se souvenait que, devant ce spectacle terrible, il avait vu un sourire de triomphe glisser, imperceptible, sur le visage de Divine et qu’elle avait caressé la manche de velours lustré de son mari. Les yeux tout embués de larmes, Paullon avait rajouté : Tu sais, petite, Ionia, la pauvre fille de ferme, si moi je ne l’ai jamais oubliée, elle, on ne l’a jamais revue. Il y en a même qui disent qu’elle est devenue une vache !

 

Pour le Défi de la Semaine n° 68,

Thème proposé par ABC : sur la photo de génisses dans un pré.

Montrez-nous précisément ce que vous avez vu et peut-être entendu

 

 

 


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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 19:20

 Eglon van der Neer 1675–80 Gygès et la femme du roi cand

Gygès et la femme du roi Candaule, Eglon van der Neer

 

Dimanche 13 novembre 2011, à 13h 30, lors de l’émission Philosophie sur Arte, Raphaël Enthoven et Pierre Cassou-Noguès (Mon zombie et moi. La philosophie comme science fiction) dialoguaient sur le thème de l’homme invisible. Ils ont réfléchi sur le roman de H. G. Wells, les films de James Whale (1933), de John Carpenter (Les aventures de l’homme invisible, 1992), la conception de Descartes distinguant l’homme invisible et l’homme intangible.

Mais ce qui a surtout retenu mon attention, c’est l’analyse qui a été faite du tableau de Eglon van der Neer, intitulé Gygès et la femme du roi Candaule. Cette légende a connu de nombreuses versions (Xanthos de Lydie, Plutarque, Hérodote…) mais c’est sans doute celle qu’en donne Platon au deuxième livre de La République qui est la plus célèbre. Elle est passée à la postérité sous le titre de L’anneau de Gygès.

Gygès était un jeune berger de Lydie qui, à la faveur d’un affaissement de terrain, découvre au doigt du squelette d’un géant un anneau d’or. Ce dernier a la vertu de le rendre invisible lorsqu’il en tourne le chaton vers l’intérieur. Le jeune homme se sert de ce pouvoir pour commettre l’adultère avec la femme du roi Candaule. Il complotera ensuite avec elle pour tuer le roi et s’emparer du pouvoir. Platon use de cette fable pour discuter de la justice qui est le sujet essentiel de La République. Alors que Wells s’interrogeait sur une invisibilité métaphysique, Platon pose le problème dans la perspective de la morale : que ferions-nous si nous pouvions voir sans être vus ?

Le tableau de Van der Neer propose quant à lui la version d’Hérodote. La reine se déshabille dans sa chambre et elle voit Gygès caché (dans le coin gauche du tableau). Elle lui propose une alternative : où elle le met à mort à cause de son impudence ou il s’engage à tuer le roi Candaule, son époux. A droite de la toile, dans l'âtre, se trouve un chenet, surmonté d’une boule. Outre l’aspect éminemment phallique de celle-ci, on notera que la boule ressemble à un œil. Celui-ci met le spectateur dans la position même de Gygès, car nous aussi nous regardons la femme de Candaule dans son intimité.

A cette occasion, Raphaël Enthoven a rappelé la scène de L’Etre et le Néant de Sartre, dans laquelle le narrateur, croyant être seul,  regarde par un trou de serrure. Surpris par quelqu’un qui monte l’escalier, il retombe dans l’Etre alors qu’il était dans le Néant. Ainsi, nous regardons mais nous sommes aussi regardés et soumis alors à la réification. Nous sommes bien tributaires de l’identité que les autres nous accordent.

Les deux philosophes ont ensuite expliqué que l’expérience de l’invisible s’accompagne d’une sorte de folie voire de perte de responsabilité. Tel Gygès, l’homme invisible ne finit-il pas par commettre des crimes ?

En fait, pour être invisible, il suffirait de ne pas être vu. C’est ainsi que Le dernier des hommes de Murnau (1924) met en scène un homme qui, de portier respecté en uniforme qu’il était, subit un déclassement en devenant « homme-pipi ». Il est alors rendu invisible par l’indifférence et son invisibilité devient sociale. On le voit uniquement comme celui que d’habitude on ne voit pas.

Cette émission très stimulante pour l’esprit s’est achevée par l’évocation de l’œuvre de Ralph Ellison, Invisible Man, sur le thème du racisme envers les noirs américains et par celle de G-K Chesterton. Cette dernière traite du crime commis par un facteur qui est entré dans un immeuble mais que personne n’a vu. Lui, c’est personne !

Grâce à cette émission, j’ai donc appris que ce thème surprenant de l’homme invisible, à mi-chemin entre l’absence et la présence, est aussi vieux que la philosophie elle-même.

 

 


 

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 21:58

BouquetBouquet d'anniversaire, trouvé devant mon portail

(photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

Le vendredi onze novembre hier

J’ai fêté mon anniversaire

Le vendredi onze onze onze

Date qui ne reviendra onques

Avant un siècle ou bien cent ans

Comme c’est loin j’ai bien le temps

 

Onze onze onze ça affole

Millénaristes numérologues

Point de tombeaux tout grand ouverts

Et ni la porte des Enfers

Et dans les cieux nulle éclipse

Et pas non plus d’Apocalypse

 

Moi à onze heures onze

Le onze onze onze

Dans mon jardin j’ai recueilli

Les dernières roses épanies

 

Au pied de mon portail de bois

J’ai ramassé venant de toi

Un bouquet de lys et de roses

Qui ont embaumé toutes choses

 

Au téléphone tout près de moi

J’ai entendu de douces voix

Si lointaines et si familières

De la famille des amis chers

 

A la radio ils l’ont bien dit

Ils étaient tous en paradis

Ils étaient tous dessous la terre

Les combattants de la Grande Guerre

 

J’ai pensé à la saint Martin

Et au beau temps déjà lointain

Quand j’allais le soir dans les rues

Avec des lanternes ventrues

 

C’est un ami qui m’a offert

Ce beau présent que je préfère

Une lettre d’Henri de Régnier

L’admirateur de Mallarmé

 

Et dans la nuit vite venue

J’avais seulement un an de plus

Ce n’était pas une infortune

A la clarté de la pleine lune

 

Le 11 novembre 2011

 Pleine-lune-visible-a-99-.JPG

  Pleine lune visible à 99%, vendredi 11 novembre 2011

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 


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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 19:48

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 Chaumière près de Crac'h (Photo Hélène Duriez)

 

 

Pousse la porte. Personne. Voici les vers luisants du petit feu dans l’âtre, le banc-coffre, la huche, les lits-clos et, dans le silence enfumé qui sent le pain bis et le lait, le solennel et doux tic-tac de la grande horloge noire où la Mort se tient cachée.

 

                                                     in Poètes bretons d’aujourd’hui, Telen Arvor, 1976

 

 

 

Dans le cimetière de Vannes repose Paul-Alexis Robic (1907-1973), un poète breton méconnu qui n’aura guère quitté le Morbihan. Charles le Quintrec le décrit ainsi : « Il eût aimé, tel un Rimbaud, entrer dans quelque cité interdite quand il n’avait sous les yeux que les rues dépavées de Vannes, les marronniers de la Garenne, et les sabliers du port. »

Car ce fils d’instituteurs de Quistinic, dans la vallée du Blavet, s’il travaillait à terre aux Ponts et Chaussées, avait pour fonction d’étudier les routes maritimes des deux baliseurs le Roi Gradlon et le Logoden. Cet amoureux de Supervielle et de Henry de Monfreid fut ainsi un voyageur immobile, un rêveur qui venait respirer sur les quais l’odeur du large.

Dans ces trois lignes, ce poète discret, qui courut surtout les chemins de son enfance, évoque avec une extrême économie de moyens l’intérieur d’une maison paysanne bretonne, telle qu’il en connut sans doute. Il invite son lecteur à pousser La Porte basse (titre de l’un de ses recueils, 1947) de la chaumière pleine d’un silence que rompt le tic-tac de l’horloge. Il l’entraîne ainsi avec lui dans un quotidien, dont la tranquillité n’est que le masque d’une Mort inéluctable qui guette tout un chacun.

 

 

 

Sources :

Poétique Bretagne, Une anthologie de 32 poètes, Keltia Graphic/ Coop Breizh

www.art-chignaned.com/spip/article :

Revue Art-Mène, n°2, Paul-Alexis Robic, « La Vallée aux loups », par Jean Markale, 1983

Hommage à Paul-Alexis Robic, « T’as le bonjour d’Alfred » par Jean-Paul Kermadec

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de mots,

Thème proposé par ABC : le silence

 

 


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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 23:01

  Mongoutte

Le cimetière allemand de Mongoutte à Sainte-Marie-aux-Mines

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 08 novembre 2011)

 

 

En bas de la vallée la vie roule sans trêve son bruit de camions

Une écharpe de brume flotte dans l’air humide et doux

 

Au flanc de la montagne sous un tapis de feuilles blondes

Dorment mille cent soixante quinze soldats allemands

Et le baron Fitz-James de Berwick colonel de la garde impériale de Russie

 

Tous

 

Qui ne chargeront plus sabre au clair

Qui n'avanceront plus baillonnette au canon

Qui ne salueront plus au garde-à-vous

Qui ne marcheront plus au pas de l’oie

 

Soldats de guerres sans nom sauvages et meurtrières

Soldats de tous les grades Schütze Pioner Hauptmann

Julius Kantorowitz Jäger Karl Ochs Landsturmann

Que la mort a mêlés et confondus dans les ténèbres de l’humus


 Mongoutte 3

  Quatre croix de métal au cimetière allemand de Mongoutte à Sainte-Marie-aux-Mines

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 08 novembre 2011)

 

Désormais

 

Ils gisent dans l'amitié tendre et ténue de la terre 

Ils respirent le vent dans les branches tendues et frémissantes

Ils prêtent l’oreille au murmure de l’eau sous le pont de pierre

Ils écoutent le cri des corneilles et des corbeaux au-dessus des prés

Ils tressaillent au son cristallin des cloches villageoises en contrebas

Ils remuent doucement parmi les plantes et les racines à la vie obstinée

Comme le dormeur dans ses draps fuyants et ondoyants

 

Savent-ils si leur casaque est bleue ou verte

Soupirent-ils pour l’Allemagne songent-ils à la France

Murmurent-ils Alsace appellent-ils Elsass

Leurs rêves sont-ils français ou bien sont-ils allemands

 

Maintenant

 

Je crois qu’ils n’en ont cure ceux-là qui dorment éternellement indifférents

Dans le compagnonnage serein et universel des morts

 

Au cimetière allemand de Mongoutte

Sainte-Marie-aux-Mines,

mardi 08 novembre 2011, 11h du matin

 

 

 

 

 

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 21:10

waterhouse the lady of shalott01

 Lady of Shalott, John William Waterhouse, 1894

 

 

 

Des yeux d'amande tendre

De longs doigts de sylphide

Une petite enfant

Rieuse et mystérieuse

 

Dans la magnanerie des jours

Qui donc deviendra-t-elle

Dans l'avenir accidentel

Quand elle se dépliera

Qu'elle se déploiera

De la nymphe à la femme

Vénus renaissante

Au cheveux de passante

Que sera son visage

Au revers de la page

Quand dans le grand silence

Glissera sa mue d'enfance

 

Toutes les femmes en elle

Son enveloppe recèle

Chrysalide lyrique

D'un féminin mythique

 

Pour Papier Libre de Juliette,

Thème : chrysalide

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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