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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 19:20

 Eglon van der Neer 1675–80 Gygès et la femme du roi cand

Gygès et la femme du roi Candaule, Eglon van der Neer

 

Dimanche 13 novembre 2011, à 13h 30, lors de l’émission Philosophie sur Arte, Raphaël Enthoven et Pierre Cassou-Noguès (Mon zombie et moi. La philosophie comme science fiction) dialoguaient sur le thème de l’homme invisible. Ils ont réfléchi sur le roman de H. G. Wells, les films de James Whale (1933), de John Carpenter (Les aventures de l’homme invisible, 1992), la conception de Descartes distinguant l’homme invisible et l’homme intangible.

Mais ce qui a surtout retenu mon attention, c’est l’analyse qui a été faite du tableau de Eglon van der Neer, intitulé Gygès et la femme du roi Candaule. Cette légende a connu de nombreuses versions (Xanthos de Lydie, Plutarque, Hérodote…) mais c’est sans doute celle qu’en donne Platon au deuxième livre de La République qui est la plus célèbre. Elle est passée à la postérité sous le titre de L’anneau de Gygès.

Gygès était un jeune berger de Lydie qui, à la faveur d’un affaissement de terrain, découvre au doigt du squelette d’un géant un anneau d’or. Ce dernier a la vertu de le rendre invisible lorsqu’il en tourne le chaton vers l’intérieur. Le jeune homme se sert de ce pouvoir pour commettre l’adultère avec la femme du roi Candaule. Il complotera ensuite avec elle pour tuer le roi et s’emparer du pouvoir. Platon use de cette fable pour discuter de la justice qui est le sujet essentiel de La République. Alors que Wells s’interrogeait sur une invisibilité métaphysique, Platon pose le problème dans la perspective de la morale : que ferions-nous si nous pouvions voir sans être vus ?

Le tableau de Van der Neer propose quant à lui la version d’Hérodote. La reine se déshabille dans sa chambre et elle voit Gygès caché (dans le coin gauche du tableau). Elle lui propose une alternative : où elle le met à mort à cause de son impudence ou il s’engage à tuer le roi Candaule, son époux. A droite de la toile, dans l'âtre, se trouve un chenet, surmonté d’une boule. Outre l’aspect éminemment phallique de celle-ci, on notera que la boule ressemble à un œil. Celui-ci met le spectateur dans la position même de Gygès, car nous aussi nous regardons la femme de Candaule dans son intimité.

A cette occasion, Raphaël Enthoven a rappelé la scène de L’Etre et le Néant de Sartre, dans laquelle le narrateur, croyant être seul,  regarde par un trou de serrure. Surpris par quelqu’un qui monte l’escalier, il retombe dans l’Etre alors qu’il était dans le Néant. Ainsi, nous regardons mais nous sommes aussi regardés et soumis alors à la réification. Nous sommes bien tributaires de l’identité que les autres nous accordent.

Les deux philosophes ont ensuite expliqué que l’expérience de l’invisible s’accompagne d’une sorte de folie voire de perte de responsabilité. Tel Gygès, l’homme invisible ne finit-il pas par commettre des crimes ?

En fait, pour être invisible, il suffirait de ne pas être vu. C’est ainsi que Le dernier des hommes de Murnau (1924) met en scène un homme qui, de portier respecté en uniforme qu’il était, subit un déclassement en devenant « homme-pipi ». Il est alors rendu invisible par l’indifférence et son invisibilité devient sociale. On le voit uniquement comme celui que d’habitude on ne voit pas.

Cette émission très stimulante pour l’esprit s’est achevée par l’évocation de l’œuvre de Ralph Ellison, Invisible Man, sur le thème du racisme envers les noirs américains et par celle de G-K Chesterton. Cette dernière traite du crime commis par un facteur qui est entré dans un immeuble mais que personne n’a vu. Lui, c’est personne !

Grâce à cette émission, j’ai donc appris que ce thème surprenant de l’homme invisible, à mi-chemin entre l’absence et la présence, est aussi vieux que la philosophie elle-même.

 

 


 

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 21:58

BouquetBouquet d'anniversaire, trouvé devant mon portail

(photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

Le vendredi onze novembre hier

J’ai fêté mon anniversaire

Le vendredi onze onze onze

Date qui ne reviendra onques

Avant un siècle ou bien cent ans

Comme c’est loin j’ai bien le temps

 

Onze onze onze ça affole

Millénaristes numérologues

Point de tombeaux tout grand ouverts

Et ni la porte des Enfers

Et dans les cieux nulle éclipse

Et pas non plus d’Apocalypse

 

Moi à onze heures onze

Le onze onze onze

Dans mon jardin j’ai recueilli

Les dernières roses épanies

 

Au pied de mon portail de bois

J’ai ramassé venant de toi

Un bouquet de lys et de roses

Qui ont embaumé toutes choses

 

Au téléphone tout près de moi

J’ai entendu de douces voix

Si lointaines et si familières

De la famille des amis chers

 

A la radio ils l’ont bien dit

Ils étaient tous en paradis

Ils étaient tous dessous la terre

Les combattants de la Grande Guerre

 

J’ai pensé à la saint Martin

Et au beau temps déjà lointain

Quand j’allais le soir dans les rues

Avec des lanternes ventrues

 

C’est un ami qui m’a offert

Ce beau présent que je préfère

Une lettre d’Henri de Régnier

L’admirateur de Mallarmé

 

Et dans la nuit vite venue

J’avais seulement un an de plus

Ce n’était pas une infortune

A la clarté de la pleine lune

 

Le 11 novembre 2011

 Pleine-lune-visible-a-99-.JPG

  Pleine lune visible à 99%, vendredi 11 novembre 2011

(Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 


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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 19:48

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 Chaumière près de Crac'h (Photo Hélène Duriez)

 

 

Pousse la porte. Personne. Voici les vers luisants du petit feu dans l’âtre, le banc-coffre, la huche, les lits-clos et, dans le silence enfumé qui sent le pain bis et le lait, le solennel et doux tic-tac de la grande horloge noire où la Mort se tient cachée.

 

                                                     in Poètes bretons d’aujourd’hui, Telen Arvor, 1976

 

 

 

Dans le cimetière de Vannes repose Paul-Alexis Robic (1907-1973), un poète breton méconnu qui n’aura guère quitté le Morbihan. Charles le Quintrec le décrit ainsi : « Il eût aimé, tel un Rimbaud, entrer dans quelque cité interdite quand il n’avait sous les yeux que les rues dépavées de Vannes, les marronniers de la Garenne, et les sabliers du port. »

Car ce fils d’instituteurs de Quistinic, dans la vallée du Blavet, s’il travaillait à terre aux Ponts et Chaussées, avait pour fonction d’étudier les routes maritimes des deux baliseurs le Roi Gradlon et le Logoden. Cet amoureux de Supervielle et de Henry de Monfreid fut ainsi un voyageur immobile, un rêveur qui venait respirer sur les quais l’odeur du large.

Dans ces trois lignes, ce poète discret, qui courut surtout les chemins de son enfance, évoque avec une extrême économie de moyens l’intérieur d’une maison paysanne bretonne, telle qu’il en connut sans doute. Il invite son lecteur à pousser La Porte basse (titre de l’un de ses recueils, 1947) de la chaumière pleine d’un silence que rompt le tic-tac de l’horloge. Il l’entraîne ainsi avec lui dans un quotidien, dont la tranquillité n’est que le masque d’une Mort inéluctable qui guette tout un chacun.

 

 

 

Sources :

Poétique Bretagne, Une anthologie de 32 poètes, Keltia Graphic/ Coop Breizh

www.art-chignaned.com/spip/article :

Revue Art-Mène, n°2, Paul-Alexis Robic, « La Vallée aux loups », par Jean Markale, 1983

Hommage à Paul-Alexis Robic, « T’as le bonjour d’Alfred » par Jean-Paul Kermadec

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de mots,

Thème proposé par ABC : le silence

 

 


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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 23:01

  Mongoutte

Le cimetière allemand de Mongoutte à Sainte-Marie-aux-Mines

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 08 novembre 2011)

 

 

En bas de la vallée la vie roule sans trêve son bruit de camions

Une écharpe de brume flotte dans l’air humide et doux

 

Au flanc de la montagne sous un tapis de feuilles blondes

Dorment mille cent soixante quinze soldats allemands

Et le baron Fitz-James de Berwick colonel de la garde impériale de Russie

 

Tous

 

Qui ne chargeront plus sabre au clair

Qui n'avanceront plus baillonnette au canon

Qui ne salueront plus au garde-à-vous

Qui ne marcheront plus au pas de l’oie

 

Soldats de guerres sans nom sauvages et meurtrières

Soldats de tous les grades Schütze Pioner Hauptmann

Julius Kantorowitz Jäger Karl Ochs Landsturmann

Que la mort a mêlés et confondus dans les ténèbres de l’humus


 Mongoutte 3

  Quatre croix de métal au cimetière allemand de Mongoutte à Sainte-Marie-aux-Mines

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 08 novembre 2011)

 

Désormais

 

Ils gisent dans l'amitié tendre et ténue de la terre 

Ils respirent le vent dans les branches tendues et frémissantes

Ils prêtent l’oreille au murmure de l’eau sous le pont de pierre

Ils écoutent le cri des corneilles et des corbeaux au-dessus des prés

Ils tressaillent au son cristallin des cloches villageoises en contrebas

Ils remuent doucement parmi les plantes et les racines à la vie obstinée

Comme le dormeur dans ses draps fuyants et ondoyants

 

Savent-ils si leur casaque est bleue ou verte

Soupirent-ils pour l’Allemagne songent-ils à la France

Murmurent-ils Alsace appellent-ils Elsass

Leurs rêves sont-ils français ou bien sont-ils allemands

 

Maintenant

 

Je crois qu’ils n’en ont cure ceux-là qui dorment éternellement indifférents

Dans le compagnonnage serein et universel des morts

 

Au cimetière allemand de Mongoutte

Sainte-Marie-aux-Mines,

mardi 08 novembre 2011, 11h du matin

 

 

 

 

 

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 21:10

waterhouse the lady of shalott01

 Lady of Shalott, John William Waterhouse, 1894

 

 

 

Des yeux d'amande tendre

De longs doigts de sylphide

Une petite enfant

Rieuse et mystérieuse

 

Dans la magnanerie des jours

Qui donc deviendra-t-elle

Dans l'avenir accidentel

Quand elle se dépliera

Qu'elle se déploiera

De la nymphe à la femme

Vénus renaissante

Au cheveux de passante

Que sera son visage

Au revers de la page

Quand dans le grand silence

Glissera sa mue d'enfance

 

Toutes les femmes en elle

Son enveloppe recèle

Chrysalide lyrique

D'un féminin mythique

 

Pour Papier Libre de Juliette,

Thème : chrysalide

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 16:17

  De Vilmorin Louise dans le salon bleu

 Louise de Vilmorin dans le célèbre salon bleu de Verrières-le-Buisson

   

 

Une lettre d'amour ? Oui, doux Seigneur

Mais à qui donc l'écrirai-je ?

Tous mes bouquets de bonheur

Sont poussières sous les neiges.

 

Neige, neige qui n'est pas de beau temps,

Beau temps qui n'est pas d'ivresse,

Neige de mes passe-temps

Et chevelure en détresse.

 

Ma main ne brode plus de mots d'amour

Doux Seigneur. L'âge m'emporte.

A tel revers nul secours,

Lettre d'amour : lettre morte.

 

Le sable du sablier, Louise de Vilmorin  

in Poèmes, Poésie/ Gallimard 

 

Dans Le sable du sablier, un volume marqué par les thèmes du temps et de la finitude, Louise de Vilmorin revient avec mélancolie sur ce que fut sa vie. Elle y évoque les hommes, leur mensonge, la passion de l'amour qui fit son malheur : « L'amour en sa rigueur me tue... »

Dans plusieurs poèmes, « celle qui voudrait dormir » appelle à l'aide le doux Seigneur, souhaitant ardemment qu'il l'emmène se reposer « loin de tout ce qui [la] délaisse/ Et loin de ce qu' [elle a] osé ».

Dans le poème ci-dessus, composé de trois quatrains, elle associe un décasyllabe à trois heptamètres. Curieux poème, dans lequel cette grande dame frivole et profonde, dont la devise était "Au secours", prend Dieu à témoin de la fin inexorable de ses amours terrestres : désormais, elle n'écrira plus de lettres d'amour.

 

 

 

 

Pour les Jeudis en Poésie des Croqueurs de Mots :

Thème : lire et écrire  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:58

  Juillet 2011 171

 

 La croix à bubons du calvaire de Guilmiliau (1533-1580)

  (Photo ex-libris.over-blog.com)

 

 

Suis Catherine la Perdue

Aux plins folle et assidue

Belle à damner mes cavaliers

Quand je dansais des jours entiers

 

Suis Catherine la Perdue

J'étais pourtant une ingénue

N'aimant rien tant que les gavottes

Et quand les pieds tapent et pivotent

 

Suis Catherine la Perdue

De la malice dépourvue

Férue de rythmes entraînants

Quand la bombarde va sonnant

 

Suis Catherine la Perdue

Une perverse prétendue

Amante des jabadaos

Quand les danseurs sautent très haut

 

Suis Catherine la Perdue

De gris granite revêtue

A Guilmiliau je fus sculptée

Par tous les saints abandonnée

 

Suis Catherine la Perdue

Satan m'a prise et m'a perdue

Aux enfers il m'a emmenée

L'éternité j'y danserai

 

Au calvaire de Guilmiliau, jeudi 14 juillet 2011

 

 

  katel-jpg

 La légende de Katell Golett, entraînée aux Enfers par des démons,

représentée sur le calvaire de Guilmiliau

 

 

Pour la communauté de Hauteclaire,

Week-end du Petit Patrimoine

 

 

 

 

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21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 20:45

 Bouvard et Pécuchet

Jean Lespert et Michel Miramont, dans Vous n'aurez pas Bouvard et Pécuchet,

dans la mise en scène de Silvio Pacitto

 

 

Toute sa vie Flaubert lutta contre la « bêtise au front de taureau ». Dès les années 1850, il songe à mettre en œuvre une vaste raillerie sur la vanité de ses contemporains et il écrit alors à son ami Louis Bouilhet, en septembre 1855 : « Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m’étouffent […] j’en veux faire une pâte dont je barbouillerai le XIX° siècle… » 

On sait combien cette « analyse de la bêtise » occupa et obséda Flaubert qui y consacra de nombreuses années. On dit même qu’il aurait lu mille cinq cents livres pour se documenter. Il chercha en effet à raconter « l’histoire de la faiblesse de l’intelligence humaine […] avec un fil dans la main : ce fil est la grande ironie d’un merveilleux penseur qui constate sans cesse, en tout, l’éternelle et universelle bêtise ».

Bouvard et Pécuchet, roman- ou plutôt conte philosophique- parut en 1880, chez Alphonse Lemerre. La mort de l’auteur empêchera la parution du second volume de cette « encyclopédie critique en farce » : « J’ai peur que la terminaison de l’homme n’arrive avant celle du livre », avait-il écrit à des amis. Point d’orgue de son entreprise de démystification, cette œuvre ambitieuse et inachevée a été mise en scène par Silvio Pacitto,  d’après une libre adaptation d’Eric Herbette. Elle était jouée à Saumur, salle Beaurepaire, jeudi 14 octobre 2011, sous le titre de Vous n’aurez pas Bouvard et Pécuchet.

Bouvard et Pécuchet, ces deux amis, copistes de métier, sont ainsi les héros (ou déjà les anti-héros) de cette Encyclopédie de la bêtise humaine, sous-titre que l’ermite de Croisset souhaitait donner à cet écrit. Poussés par un désir de savoir, ils s’installent pour leur retraite dans le Calvados, près de Caen, et se lancent dans une quête effrénée des multiples domaines de la connaissance. De l’étude de la science à celle de l’éducation (ils accueilleront deux enfants), en passant par celles de l’agriculture et de la philosophie, ils sortiront exténués par la vanité et l’absence de maîtrise de leurs recherches. Ils renonceront à comprendre la complexité du monde et retourneront à leur ancien métier de copiste. Ils se contenteront alors de consigner une parole toute faite, composée de citations et de résumés : parole que Flaubert devait renfermer dans le Dictionnaire des idées reçues.

De cette œuvre, apparemment sévère voire ingrate, Silvio Pacitto a su faire un spectacle vivant, où l’on peut retrouver sans difficultés l’esprit satirique de Flaubert. Vêtus comme de bons bourgeois du XIX° siècle de redingotes de velours et de pantalons gris ou rayé, arborant gilets de satin, cravates de soie et montre de gousset, coiffés de gibus noirs, Jean Lespert et Michel Miramont campent avec verve et gourmandise ces deux personnages grotesques. Ils parviennent même parfois à les rendre touchants dans leur soif prométhéenne de savoir.

Le décorateur Ma Fu Liang a ainsi voulu symboliser sobrement celle-ci par une sorte de grande armoire à tiroirs, cabinet de curiosités ou ersatz de lutrin de copiste, d’où ils tirent livres et accessoires. Deux praticables en forme de cube complètent ce décor, dépouillé à l’extrême. Car, d’une certaine manière, l’accumulation des savoirs ne conduit qu’au vide et leur triste expérience les ramènera à une pensée figée qu’ils continueront à recopier à l’infini. On les voit d’ailleurs, vers la fin de la pièce, prononcer chacun à leur tour des phrases qu’ils ne comprennent pas et qui les laissent désemparés.

Une des trouvailles de cette adaptation, c’est d’avoir instauré un dialogue entre les deux personnages et leur créateur, ce qui permet de rendre accessible et lisible la démarche de Flaubert. Le metteur en scène montre les deux « bonshommes » au moment de la mort de leur créateur, alors qu’ils s’interrogent avec angoisse sur l’inachèvement de l’œuvre. Grâce à une utilisation habile de la poursuite, qui les met en lumière lorsqu’ils s’adressent à leur démiurge, on les voit prendre à parti Flaubert. Choix du metteur en scène d’autant plus judicieux que, à la lecture du roman, l’on ne sait pas « si Bouvard et Pécuchet sont des imbéciles dont Flaubert se moque ou s’ils sont ses porte-parole ».

Rejouant leur propre histoire, il s’interrogent sur leur rencontre fortuite à Paris, les recherches que le maître du réalisme leur a fait entreprendre ; ils se demandent où tout cela va les mener, et surtout ils perçoivent que l’écrivain fait d’eux des parangons de bêtise. C’est ainsi que dans une ultime révolte et une belle dénégation, ils s’adressent au maître et lui lancent dans un mouvement commun : « Vous n’aurez pas Bouvard et Pécuchet ! »

Eric Herbette insiste d’ailleurs sur l’« immense tendresse » qu’il éprouve pour ceux que leur auteur qualifiait de « cloportes ». Il les rend désarmants et humains, voire pathétiques, dans cette quête idéale qu’ils sont incapables de maîtriser. Après tout, ce qui leur manque, c’est la méthode et ce livre pourrait aussi porter comme sous-titre : « Du défaut de méthode dans l’étude des connaissances humaines » (Lettre de Flaubert à Madame Tennant, 16 décembre 1879). Personnifiant l’humanité, ils sont « toujours de bonne foi, toujours ardents », selon Guy de Maupassant.

Dans un article du Gaulois du 6 avril 1881, il les décrivait même comme « deux Sisyphes modernes et bourgeois qui tentent sans cesse l’escalade de cette montagne de la science, en poussant devant eux cette pierre de la compréhension qui sans cesse roule et retombe ». Une aventure nihiliste en quelque sorte, l’accumulation des  sciences n’étant pas la Science et n’aboutissant qu’à la sottise, la contradiction, la prétention. Le récit est construit sur un schéma qui débouche sur du vide : documentation, expérimentation, échec.

D’une certaine manière, avec ces deux anti-héros, Flaubert continue sa destruction du héros romanesque, entreprise avec Emma Bovary et Frédéric Moreau. En créant ces deux médiocres, il rend la médiocrité unique et ouvre la voie à l’absurde moderne, ce que cette mise en scène nous aura donné à voir avec clarté, me semble-t-il.

 

Sources :

"Bouvard et Pécuchet, vus par Maupassant", Article du Gaulois du 06 avril 1881

Programme du spectacle : Saumur présente Vous n’aurez pas Bouvard et Pécuchet

Article « Flaubert », Dictionnaire des Littératures de Langue Française, de Beaumarchais, Couty, Rey, éditions Bordas

 

 

 

 

 

 

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20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 09:28

 

  Romy Schneider dans La Passante du Sans-Souci, de Jacques Rouffio

 

 

C’est un vieux conte de Bohême :

Sur un violon, à minuit,

Dans la lune un tsigane blême

Joue en faisant si peu de bruit,

 

Que cette musique très tendre,

Parmi le silence des bois,

Jusqu’ici ne s’est fait entendre

Qu’aux amoureux baissant la voix.

 

Mon amour, l’heure est opportune ;

La lune argente le bois noir ;

Viens écouter si dans la lune

Le violon chante ce soir !

 

L’Illusion : Chants de l’Amour et de la Mort, Henry Cazalis

 

Henry Cazalis est le nom en écriture du docteur Jean Lahor (1840-1909). Etudiant en droit puis en médecine, féru de littératures orientales, grand voyageur, épris de rencontres cosmopolites, il eut une vie riche d’expériences multiples que l’on retrouve dans son œuvre. Paul Bourget évoque à propos de sa poésie " un charme composite, inquiétant et pénétrant, comme celui des tableaux de Burne-Jones et de la musique tzigane, des romans de Tolstoï et des lieds de Heine ".

Dans les Quatrains d’Al-Ghazali, il fait un usage original du quatrain. Il sait en effet que celui-ci, " comme le sonnet, peut être une forme assez complète pour pleinement contenir toute une émotion, toute une vision… " Il me semble que c’est cela que l’on retrouve- en mineur- dans cette suite douce de trois quatrains.

 

Pour illustrer ce thème musical du violon, je vous propose cette scène bouleversante de La Passante-du Sans-Souci. Scène difficile à l'extrême pour Romy Schneider, puisque le petit garçon qui joue du violon ne pouvait manquer de lui rappeler son fils David, mort peu de temps avant.

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Vert de Grisaille : musique

 

 

 

 

 

 

 

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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 09:08

Angioini 

 

Le tuffeau est tout blanc

Les voûtes sont immenses

Et les neuf s’avancent

Vêtus de noir et rouge

Etincelles qui naissent

Etincelles qui bougent

En demi-cercle rassemblées


Angioini 2

En moi se lève un chant

Profond et continu

Troublant et inconnu

Ebranlement tremblé


Angioini les femmes

A siconda donne le ton

Et soudain cela enfle

Et voilà u bassu

Avec ses rondeurs

Devenue sa compagne

A terza la plus haute

Ornera la chanson

La main est sur l’oreille

Les corps sont frôlement

Les yeux frémissement

Les neuf à l’unisson

De leur balancement


Angioini 3 hommes

Et je ferme les yeux

Et je vois les villages

D’une Corse archaïque

Burinée de soleil

Un petit berger seul

Qui chante pour ses chèvres

Un amoureux farouche

En sa sirinata

Pour l’aimée aux yeux noirs

Une mère inclinée

Fredonnant sa nanna

A l’enfant qui s’endort

Une église rustique

Aux murs chaulés de blanc

Où s’élève puissant

Un vieux Tantum ergo


Angioini Nadine Rossello

  Nadine Rossello, maître de choeur des Angioini,  

à l'accordéon

 

 

Et quand remontera

Dans la nef immobile

Vibrante et solitaire

La silhouette noire

De la chanteuse belle

A la voix sensuelle

Aux modelés ardents

Sourdra soudain en moi

Le mystère enivrant

Caresse du sacré

 

Concert des Angioini (Les Angevins en italien),

à Notre-Dame de Nantilly, à Saumur,

dimanche 16 octobre 2011

 

 

Photo, ex-libris.over-blog.com

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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