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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 18:11

 

 szymborska_wislawa.jpg

 

 

Qui a dit que l’Académie Nobel n’aimait pas les poètes ? N’a-t-elle pas deux années consécutives récompensé Seamus Heaney l’Irlandais (1995) et la Polonaise Wislawa Szymborska (1996), dont on a annoncé la mort jeudi 1er février 2012 ? Et je voudrais évoquer ici brièvement celle qui fut choisie « pour une poésie qui, avec une précision ironique, permet au contexte historique et biologique de se manifester en fragments de vérité humaine ».

C’est une œuvre singulière en effet que celle de Wislawa Szymborska, longtemps inconnue en France. Seuls Christophe Jewelski et Isabelle Macor-Filarska avait fait connaître Dans le fleuve d’Héraclite, pour le compte de la Maison de la Poésie du Nord-Pas-de-Calais.

Cette poétesse polonaise, née le 2 juillet 1923, à Bnin dans l’ouest de la Pologne, étudia d’abord la littérature polonaise et la sociologie à l’université Jagellon, de 1945 à 1948. D’une certaine manière son premier poème « Szukam slowa » (« Je cherche le mot ») (1945) est emblématique  de toute son œuvre à venir, qu’on a pu qualifier de poésie gnomique.

Après avoir été liée au parti ouvrier unifié polonais, elle s’en éloignera pour fréquenter certains milieux dissidents (auxquels elle collaborera sous le pseudonyme de Stanczykówna)  et le quittera définitivement en 1966.

De 1953 à 1981, elle travaille à la rédaction de la revue hebdomadaire Zycie Literackie (La vie littéraire) et déploie son art dans de nombreux domaines, du tourisme au jardinage et à la sorcellerie, en passant par l’histoire de l’art et la critique littéraire. Elle est aussi connue pour avoir traduit en polonais le poète juif Icyk Manger et les baroques français et notamment Agrippa d’Aubigné.

On ne peut guère l’identifier à aucun mouvement littéraire car elle a créé sa propre école d’écriture. Il s’agit d'une poésie « simple comme bonjour », quoiqu’elle « ne néglige nullement les innovations poétiques, mais dans une simplicité qui les fait quasiment passer inaperçues ». C’est ainsi que certains critiques la rapprochent de Queneau, Ponge ou Guillevic.

Dans La fin et le commencement (1993), voilà comment elle évoque la poésie :

 

Certains,

pas tout le monde,

pas la majorité, mais une minorité.

Hormis les écoliers qui le doivent,

et les poètes eux-mêmes.

Ca doit faire dans les deux mille.

Certains aiment.

Mais on aime aussi le potage aux vermicelles.

On aime les compliments et la couleur bleu clair.

On aime un vieux foulard

On aime flatter un chien. La poésie, mais qu’est donc la poésie ?

Plus d’une réponse brûlante a déjà été donnée.

Et moi je n’en sais rien.

Je n’en sais rien et je m’y accroche

comme une rampe de salut.

 

Alliant subtilement l’humour à la réflexion philosophique, elle s’interroge sur l’être humain, comme dans « Eloge de la mauvaise opinion de soi », extrait de De la mort sans exagérer (1996), qui rassemble plusieurs de ses oeuvres :

 

Le busard n’a strictement rien à se reprocher.

Les scrupules sont étrangers à la panthère.

Les piranhas ne doutent jamais de leurs actions.

Le serpent à sonnettes s’approuve sans réserve.

 

Personne n’a jamais vu un chacal repenti.

La sauterelle, l’alligator, la trichine et le taon

vivent bien comme ils vivent, et en sont très contents.

 

Un cœur d’orque pèse bien cent kilogrammes

mais sous tout autre aspect demeure fort léger.

Quoi de plus animal que la conscience tranquille

sur la troisième planète du soleil.

 

Dans un langage plein de compassion, elle a rendu aussi un vibrant hommage aux victimes de la guerre et des totalitarismes, ainsi que le montre cet extrait de Je ne sais quelles gens, en 1997 (par ailleurs le titre de son discours de réception au Nobel) :

 

Je ne sais quelles gens fuyant je ne sais quelles autres.

Dans un je ne sais quel pays sous le soleil

et sous certains nuages.

 

Ils laissent derrière eux je ne sais quel tout,

champs labourés, je ne sais quelles poules, quels chiens,

quels miroirs où les flammes se reflètent.

 

Ils portent sur leurs dos cruches et baluchons.

Plus ils sont vides et plus ils pèsent lourd […]

 

Et encore dans Fin et début  :

 

[…]

Ceux qui sont au courant

du pourquoi du comment

cèderont bientôt la place

à ceux qui en savent peu.

Puis à ceux qui en savent prou.

Puis enfin, rien du tout.

 

Dans l’herbe qui couvrira

les causes et les effets,

il faudra que quelqu’un se couche

un épi entre les dents

à regarder les nuages.

 

Elle a l’art d’allier le concret à la profondeur, comme dans ce poème « Conversation avec une pierre », extrait de Sel (1962) :

 

« Je frappe à la porte de la pierre

devant moi, laisse-moi entrer.

je veux pénétrer dans ton intérieur,

y jeter un coup d’œil,

te respirer à fond.[…] »

 

« Je n’ai pas de porte, dit la pierre. »

  

En dépit du petit nombre de poèmes, moins de 400, (« Il y a une poubelle dans ma chambre, dit-elle. Un poème écrit le soir est relu le matin. Il ne survit pas toujours. »), c’est donc une œuvre au registre étendu, qui ne néglige pas non plus le lyrisme comme en témoigne ce quatrain, « Jamais deux fois » (1990) :

 

Souriants, à moitié enlacés,

nous essayons de trouver l’harmonie,

bien que nous soyons aussi différents

que deux gouttes d’eau claire

 

Birgitta Trotzig, un membre de l’Académie suédoise,  évoque à propos de la poétesse polonaise et comme point de départ de son œuvre, « l’expérience d’une catastrophe […], l’effondrement complet d’une foi ». Et pour rendre compte du quotidien et du vide qui la remplacent, elle souligne combien lui fut nécessaire la création d’ « une langue particulière, une langue qui rend les choses relatives, une langue qui commence méthodiquement à partir de zéro ». Pour la poétesse polonaise, « il n’est pas [non plus] de questions plus importantes que les questions naïves » et elle se réclame de « vers qui n’imposent ni interdisent rien ».

Il faut donc découvrir l’œuvre de Wislawa Szymborska, tellement révélatrice de notre époque, me semble t-il. Ne disait-elle pas dans son dernier recueil : « Mes signes particuliers sont le ravissement et le désespoir » ?

 

Sources :

Beskid.com, La Pologne on line

Nobelprize.org

Quelques mots sur Wislawa Szymborska, Club des Poètes

Wislawa Szymborska, Babelio.com

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 19:03

 Francois-bonvin-le-verre-d-eau.jpg

Le verre d'eau, François Bonvin, quatrième quart du XIX° siècle,

Musée des Beaux-Arts de Grenoble

 

 

 

Derrière le verre dur et cassant

La fraîche limpidité de l’eau

 

Sous l’abat-jour blanchi du soir

La douceur d’or de la lumière

 

Sous la goutte de rosée matinale

Le vert naissant de la feuille

 

Sous le voile léger du coton

La rondeur ravie du sein maternel

 

Sous la peau claire et diaphane

Le sang solitaire qui sinue

 

Sous le verre bombé de la montre

Les minutes tueuses du temps

 

Sous l’œil curieux du microscope

Les mille insoupçonnés de l’univers

 

Derrière la glace sans tain toute ternie

Les longs mensonges des êtres

 

Et

 

Dans ton regard de devin translucide

Pour moi enfin l’épiphanie du monde

 

Pour Le Casse-Tête de la Semaine,

Thème : en transparence

 

 

 

 

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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 09:34

ODILON-REDON-CLOSED-EYES 2

Yeux clos 2, Odilon Redon

 

Ton âme

Est une contrée très lointaine

Volatile aérienne

Derrière l’horizon et sa ligne secrète

Un sfumato bleuté un boréal halo

En tremblée perspective

Et lorsque je me penche sur ton regard noyé

J’y découvre hantés en stellaires voyages

D’infinis pays sages

 

Pour Papier Libre de Juliette,

Thème : d’infinis paysages

 


 

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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 09:13

John-Wiliam-Waterhouse-Hylas-et-les-nymphes-1896.jpg

Hylas et les nymphes, John William Waterhouse, 1896

 

 

 

Nuit rhénane 

 

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire


Alcools, Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)

 

 

Ce poème est un des plus célèbres du recueil d’Alcools. Inaugurant la série des neuf poèmes des Rhénanes, un recueil dans le recueil, il se met à l’écoute d’un autre texte, qui est la « chanson » d’un batelier ; chaque strophe reprendra le thème du chant, du carmen magique. Ce dernier est renforcé par la thématique du cercle, sous-tendue par le verbe « tordre » et le participe passé employé comme adjectif ,« repliées ». La circularité en est encore renforcée par la double occurrence du substantif "verre" au premier et au dernier vers.

Car c’est bien de charme dont il s’agit ici : charme délétère et mortifère des nixes et de la Lorelei, chères aux conteurs germaniques, et à Apollinaire lui-même. L’on sait que ces fées des eaux renvoient à Annie Playden, la gouvernante anglaise de la vicomtesse de Milhau, dont il tombera éperdument amoureux, mais que la violence de son amour effraiera. Incarnations magiques, ces sept fées (chiffre magique) aux cheveux couleur d’eau sont elles-mêmes parole, puisqu’elles « incantent l’été », un verbe employé ici transitivement.

Pour lutter contre l’envoûtement  des ces femmes des eaux,  le narrateur-poète exhorte d’autres femmes « blondes », celles-ci bien réelles, dont les tresses sages et « repliées » sont censées conjurer la magie de celles qui tordent leur libre chevelure.

Ce poème « fantastique », emblématique du titre du recueil Alcools, met en scène un poète enivré (vers 1, 9 et 13), qui délègue son ivresse au fleuve Rhin, et dont on ne sait s’il parvient à rompre l’enchantement. Le dernier et unique alexandrin de la fin du poème est problématique : ce verre brisé est-il le signe que le charme est rompu ? Ou ce rire n’est-il pas plutôt le rire diabolique des sirènes maléfiques ?

« Nuit rhénane » véhicule toute une thématique de l’inspiration, connotée bien sûr par le thème de l’ivresse poétique. Elle est renforcée par l’idée de miroitement et de reflet (vers 9 et 10) mais aussi par les termes « flamme » et « or » et l'homonymie entre les substantifs "verre" et "vers". Mais le discours poétique peut-il vaincre le charme en le nommant ?

On sera sensible enfin au traitement des sonorités, remarquable dans la troisième strophe. L’assonance en [i] y mime la tension extrême du poète en train de succomber à la magie mortelle, symbolisée encore par le magnifique néologisme qu’est ce « râle-mourir ».

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème : la superstition

 

 

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 14:05

 

 A-fleur-de-peau.JPG

 Le bassin gelé (Photo ex-libris.over-blog.com)

 

A fleur de neige

A fleur de givre

A fleur de gel

 

Sous l’épiderme froid

De l’eau

 A-fleur-de-peau-2.JPG

L’esquisse rouge

Des poissons immobiles

 

Les racines pétrifiées

Des nénuphars noyés

 A-fleur-de-peau-3.JPG

Et mon âme

A fleur de peau

 

Dans la froidure figée

D’un 1er février

 

Avec un jour de retard,

pour la communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière,

Thème proposé par Joëlle Colomar : à fleur de peau

 

 


 

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 10:12

 

grands-parents-enfants-tet.jpg

Grands-parents et petits-enfants lors de la fête du Têt

(Iconographie : Blog de Phong Tuc Tâp Quàn)

 

 

Dans l’élégante et tendre

Porcelaine de Chine

Aux transparences lisses

Venue des lointains Ming

Dans l’éclatement jaune

Des fleurs de forsythia

Promesses du printemps

Les lî xì or et rouge

Dévoilent les étrennes

Du Nouvel An lunaire

 

Sur la table de fête

Fécondité du Têt

Les bánh tét tout ronds

Aux graines de mungo

Tout verts du bananier

Le tét khro bruni

Du porc au caramel

Et des oeufs mijotés

Au nuóc măm marin

Les cinq fruits savoureux

Les cinq vœux  éternels

 

Sous les yeux des ancêtres

Souriants dans leurs cadres

Dans leur soie rose et bleue

Aux fins boutons de perle

Sur leurs pantalons blancs

Moi je me souviendrai

De deux petits-enfants

Hésitants et timides

Remerciant leurs aïeux

Tout en leur souhaitant

Pour Nhâm Thìn qui vient

L’an du Dragon de terre

Phúc lôc tho le bonheur

Et la prospérité

Et la longévité

 

Samedi 28 janvier 2012, pendant la semaine du Têt viêt-namien,

Dans la 9e année des 10 troncs célestes, la 5e des 12 rameaux terrestres

 

 

 

 

 

 

 

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 08:00

Sept-objets.JPG

Sept objets dans une vitrine du musée des Beaux-Arts de Dunkerque

(Décembre 2011, Photo ex-libris.over-blog.com) 

 

 

C'était dans une vitrine géométrique

Au musée des Beaux-Arts de Dunkerque

Disposés par la main du Hasard

Les attributs du Monde 


Le peigne féminin de la Coquetterie

Le miroir terni de la Vanité

Le plat froid de la Vengeance

Le sceptre orgueilleux du Pouvoir

Le gantelet de fer de la Violence


Entre la conque de la Naissance

Et le crâne aveugle de la Mort

 

Une tragique Nature morte

 

Pour la communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière,

Thème proposé par Littorine : 7

 


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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 22:54

 Charles-Edward-Perugini-le-regard-en-arriere.jpg

Le regard en arrière, Charles Edward Perugini

 

 

En arrière de moi quand j’ai tourné la tête

J’ai vu la plage grise où je courais enfant

Sous mes pieds j’ai senti les vieux pavés glissants

Où seule je marchais le cœur à l’aveuglette

 

En arrière de moi sur un coteau doré

J’ai revu ces journées où le temps s’éternise

Quand votre vie hésite malhabile indécise

Au seuil d’une existence sans liens et sans passé

 

En arrière de moi ont jailli les visages

Des enfants lumineux de ma maternité

Sous la toise du mur le crayon des années

De ceux-là qui me sont mon plus doux apanage

 

En arrière de moi des millions de secondes

Eurydice figées que mon regard désarme

Habitées par l’amour les rires et les larmes

Un temps si minuscule en l’infini des mondes

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème : rétro

 


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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 22:02

 Vers rêvés couverture


Sous le voile safran de la robe des muses

Etincelles d’instants en mots cristallisées

Voici mes Vers rêvés

 

"Il y a toujours un rêve qui veille", écrit Louis Aragon dans Les yeux d'Elsa. C'est en pensant au fou d'Elsa, mais aussi à Nerval et à ses Vers dorés, que j'ai choisi ce titre pour ce recueil de soixante poèmes, publié chez Mon Petit Editeur.

link

 

 

 


 


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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 23:42

 

1112 ENCHANTED ISLAND nick heavican

      Prospéro (David Daniels) et Sycorax (Joyce DiDonato)

(Photo Nick Heavican, Metropolitan Opera)

«C’est dans La Tempête que Shakespeare affirme que « nous sommes faits de la même étoffe que les songes… » et, samedi  21 janvier 2012, la retransmission de The Enchanted Island au Met nous a réellement entraînés dans un rêve enchanté.

C’était pourtant une gageure que la réalisation de cet opéra-pasticcio, créé de toutes pièces à partir d’airs baroques, assemblés par William Christie et Jeremy Sams, ce dernier en étant le librettiste. Peter Gelb, le directeur général du Metropolitan Opera souhaitait en effet en élargir le répertoire avec des moyens séduisants, tout en présentant les joyaux du siècle baroque. Jeremy Sams et William Christie ont  répondu remarquablement à son attente. Le metteur en scène Phelim McDermott a orchestré le tout de main de maître. La création de l’opéra a eu lieu le 31 décembre 2011.

Pour réaliser cette œuvre, Jeremy Sams, a utilisé la technique du pastiche, très prisée aux XVII° et XVIII° siècles. Ce style musical raffiné consiste à utiliser la musique d’opéras existants, en lui associant un nouveau livret, de manière à créer une œuvre nouvelle. Pour ce faire il a écouté nombre de musiques créées entre 1650 et 1750, dont La Tempête ou l’île enchantée de Dryden et Purcell et la quarantaine d’opéras de Haendel. Il a eu la révélation des cantates italiennes de ce dernier et a redécouvert ses chefs-d’œuvre de jeunesse. Il a été sensible au lyrisme douloureux de Vivaldi dont il a utilisé neuf arias. Il est redevable à Rameau pour le ballet onirique de l’acte II et s’est servi des cantates françaises de Leclair, remplies de sorcières.

Le livret a été rédigé en anglais, avec des rimes autant que possible, afin que l’ensemble soit accessible au plus grand nombre. Le librettiste est d’ailleurs très reconnaissant envers Plácido Domingo d’avoir accepté l’invitation de Peter Gelb de chanter au Met. « C’est comme ça que le rôle de Neptune est né. Et il m’a bien servi pour l’histoire », précise Jeremy Sams.

the enchanted i sland-décor

Le décor de la mer imaginé par Julian Crouch

William Christie, le maître du baroque, a pour sa part sélectionné arias, cantates, airs d’opéras et passages orchestraux de Haendel, Vivaldi, Rameau, Ferrandini, Campra ou encore Jean-Marie Leclair, qu’il assemblés. Les mélomanes auront reconnu par exemple « Endless pleasure, endless love », extrait de Sémélé de Haendel, l’ouverture d’Alcina  et « Un pensiero nemico di pace » de la cantate Il Trionfo del Tempo a del Disinganno du même, ou bien encore « Ah ch’infelice sempre » de la cantate Cessate, Omai Cessate de Vivaldi. Le célèbre chef d’orchestre a aussi travaillé de manière particulièrement efficace avec les membres les plus jeunes de l’orchestre.

Quant à l’intrigue du livret en deux actes, elle est librement inspirée de La Tempête de Shakespeare. Dans le rôle-titre, on retrouve Prospero (David Daniels, contre-ténor), le duc de Milan, exilé depuis seize ans avec sa fille Miranda (Lisette Oropesa, soprano) sur une île lointaine par son frère Antonio. Dans sa bibliothèque (située à jardin), il s’adonne à la magie. Il est l’objet de la vindicte de la magicienne Sycorax (Joyce DiDonato, mezzo-soprano), dont l’antre dans la forêt est situé à cour. Alors qu’elle n’est que citée dans La Tempête, elle est ici un personnage essentiel, sorte de double inversé de Prospéro. Ce dernier l’a aimée autrefois puis il lui a ravi son île. Il lui a de plus enlevé son génie des airs, Ariel le bien nommé (Danielle de Niese, soprano colorature) et a fait de son fils Caliban (Luca Pisaroni, baryton-basse) son esclave.

Devinant qu’un navire transportant le roi de Naples et son fils le prince Ferdinand (Antony Roth Constanzo, contre-ténor) navigue aux abords de l’île, Prospero charge Ariel (en échange de sa liberté) de provoquer son naufrage car il destine le prince à sa fille Miranda. Caliban ayant surpris ce projet en avertit sa mère Sycorax. Elle lui commande alors de substituer au sang de dragon, particulièrement efficace pour les philtres, le sang d’un lézard. Toute la suite des événements va découler de ce geste fatal.

Comme dans Le Songe d’une nuit d’été, pièce à laquelle sont empruntés aussi de nombreux éléments, on retrouve le thème du philtre magique qui trompe les deux couples d’amants Helena (Layla Claire, soprano) et Démétrius (Paul Appleby, ténor) et Hermia (Elizabeth DeShong, mezzo-soprano) et Lysandre (Elliot Madore, baryton). Et tout comme Titania se réveillant amoureuse d’un homme à tête d’âne, Helena ouvrira les yeux sur le monstrueux Caliban dont elle tombera amoureuse. Il en va de même pour Miranda qui aimera successivement Lysandre et Démétrius. La forêt magique dans laquelle vont se dessiller les yeux des amoureux est inspirée directement du Songe.

The encha,ted island neptune Danielle-de-Niese-Placido-Domi

Ariel (Danielle de Niese) et Neptune (Placido Domingo)

(Photo Metropolita Opera)

Grâce à l’intervention du dieu marin Neptune (Plácido Domingo, ténor) qui retrouve Ferdinand et lui permet de débarquer sur l’île, Miranda et le prince vont enfin se rencontrer et s’aimer. Quant à Prospero, sur la demande instante du dieu, il se repentira de ses fautes auprès de Sycorax qui lui accorde son pardon, tandis qu’elle redevient maîtresse de l’île.

Julian Crouch le décorateur a particulièrement bien restitué cette atmosphère de féerie et de surnaturel, propres aux deux pièces de Shakespeare. S’y mêlent harmonieusement le monde mythologique représenté par Neptune, celui des airs symbolisé par Ariel, l’univers des forces obscures de Sycorax, la magie de la métamorphose, notamment dans la danse des grotesques du cauchemar de Caliban. On admirera le magnifique décor végétal de la forêt, qui se transforme au gré des scènes en lieu idyllique et fleuri où se découvrent les amants ou en bois obscurs et inquiétants où s’enchevêtrent les branches.

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Décor de la tempête réalisé par Julian Crouch

On sera sensible à l’emploi des moyens techniques classiques, tels les vagues de la tempête découpées à l’ancienne et les paysages peints, associés à des ressources techniques des plus sophistiquées, telles ces magnifiques images vidéos qui se transforment. C’est tout le merveilleux d’un opéra qui donne à voir la terre et le système des planètes, conférant ainsi à l’histoire une profondeur insoupçonnée.

L’atmosphère baroque, si friande en deus ex machina, est particulièrement bien rendue lors de l’apparition sur son coquillage géant de Neptune en dieu marin brandissant son trident. On voit alors s’élever vers les cintres quatre sirènes nageant au-dessus de lui, tandis que les visages de nombreuses Néréides émergent d’entre les tentacules d’un poulpe.

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Caliban (Luca Pisaroni)

(Photo Metropolitan Opera)

Kevin Pollard a réalisé de superbes costumes pour les personnages, dont celui de Caliban, des plus remarquables. Comme il le reconnaît lui-même, c’est une véritable performance pour Luca Pisaroni de chanter revêtu de cette fausse carapace, de ces poils animaux, de ce carcan qui lui enserre le cou. Quant à Sycorax, sa longue chevelure torsadée, ses plumes d’oiseaux, son ample costume aux formes de racines noueuses, en font un être hybride, en lien avec cette nature profonde sur laquelle elle règne. Quant au somptueux costume doré d’Ariel à la fin de l’acte II, il ne peut que faire penser à celui de Louis XIV dans Atys.

the enchanted island le rêve

La danse des grotesques de l'acte II

(Photo Metropolitan Opera)

Tout comme dans Satyagraha, les masques créés par Julian Crouch sont particulièrement impressionnants. Ce sont eux qui, dans une danse grotesque, viennent animer le rêve de puissance de Caliban, lequel se clôt sur la gueule béante des Enfers, sur laquelle plane l’ombre de Jérôme Bosch.

Suivant en cela la tradition des opéras baroques, le rôle-titre a été confié à un contre-ténor. Ce dernier ne pouvait être que le grand David Daniels, dont la prestation est tout en élégance et en puissance. J’ai particulièrement aimé, à la fin de l’acte I,  l’aria où il se désespère d’avoir créé le chaos sur l’île.

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Le costume d'Ariel

Il faut savoir que les rôles de cet opéra-pasticcio ont été conçus spécialement pour les chanteurs, qui ont donc eu à en créer toute l’interprétation, puisqu'il n'existait aucun précédent. Pour ce faire, Danielle de Niese dans le rôle d’Ariel, a songé à Puck, à Tinkerbelle, et elle est éblouissante de virtuosité, de vivacité, de pugnacité, de séduction aussi, dans le rôle de ce génie des airs aspirant à la liberté.

Joyce DiDonato et Luca Pisaroni, mère et fils dans l’opéra, ont dit le plaisir qu’ils ont éprouvé à chanter ensemble. Ils nous ont d’ailleurs donné un des plus beaux passages de l’opéra, quand Sycorax essaie de consoler Caliban, qu’Héléna a soudain abandonné. Ne lui explique-t-elle pas que les cœurs peuvent être rompus et que c’est une loi fatale de l’amour ?

Quant à Plácido Domingo, il dit avec humour avoir dû attendre ce cent trente-sixième rôle pour interpréter un dieu ! Comme à l’accoutumée, il est impérial ; à soixante-dix ans, sa voix n’a rien perdu de sa puissance.

Avec cette œuvre où s’entrecroisent les thèmes éternels de l’amour, du pouvoir et du pardon, c’est ainsi tout le Gotha du baroque qui a contribué à faire de ce qui n’aurait pu être qu’une « curiosité » un spectacle total et féerique, non dénué de profondeur.

 

Sources :

Le site du Metropolitan Opera

http://www.metoperafamily.org/metopera/enchanted-island-jeremy-sams.aspx

The Enchanted Island, Wikipédia

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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