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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 22:33

 

 Anna_de_Noailles---Philip-Alexis-de-Laszlo-Laszlo.jpg

      Portrait d'Anna de Noailles par Philip-Alexis de Laszlô

 

Je voudrais faire avec une pâte de fleurs

De vers de langoureuse et glissante couleur,

Où la rose d’été, l’œillet et le troène

Répandraient leur arôme et leur douce migraine ;

 

Des vers plus odorants qu’un parterre en juin

Où l’on marche en posant sur son cœur une main,

Où, las de la lumière et des herbes trop belles,

On soupire en rêvant sous de larges ombrelles ;

 

Des vers qui soient pareils à nos premiers jardins,

Quand, remuant le sable et les cailloux, soudain

Le paon traînait le beau feuillage de sa queue

Près de la mauve molle et des bourraches bleues ;

 

Des vers toujours gluants de sucre et de liqueurs,

Comme le doux gosier des plus suaves fleurs,

Comme la patte aiguë et mince de l’abeille

Enduite de miel fin et de poudre vermeille,

 

Et comme le fruit chaud du tendre framboisier

Qu’étant petite enfant, mon âme, vous baisiez,

Car vous aimiez déjà les choses de la vie,

Le matin odorant, la pelouse ravie,

 

Les rosiers emplis d’ombre et d’insectes légers,

L’inexprimable odeur du divin oranger,

Avec le cœur penchant et le fervent malaise

De Sainte Catherine et de Sainte Thérèse…

 

Les Jardins, III, in Les Eblouissements, Anna de Noailles

 

 

Je feuillette souvent la vieille édition  jaune que je possède des Eblouissements d’Anna de Noailles, datée de 1928. Sur la page de garde, ma grand-mère a indiqué que ce recueil lui fut offert par mon père en 1941, alors qu’elle était réfugiée à Nantes. Je sais que mon aïeule aimait beaucoup les vers de celle qui posa pour van Dongen, Jacques-Emile Blanche ou Jean-Louis Forain.

Parlant de cette œuvre, Proust disait qu’elle recèle « un charme, un talisman qui tient aux doigts de l’ouvrier ». Dans ce poème justement, « Je voudrais faire avec une pâte de fleurs », qui est un dialogue avec elle-même (« vous baisiez », « vous aimiez »), la poétesse y livre son art poétique. On l’y retrouve tout entière, avec son amour fou de la nature et déjà cette inquiétude profonde qui ne cessera de la ronger, présente dans les deux derniers vers et l’emploi des points de suspension.  Elle y explique comment elle voudrait écrire des vers, telle une cuisinière poète qui utiliserait une rare « pâte de fleurs ».

Le poème est « enchanteur »- terme employé encore par Proust- par cette atmosphère début de siècle, où l’on imagine des femmes évanescentes et dolentes en proie à une rêverie vague (v .8), sous des « ombrelles », tandis que des paons délicats et élégants font la roue.

Anna de Noailles sollicite ici toutes les sensations de manière à ce qu’elles se muent en sentiments, ainsi que l’avait bien vu l’abbé Mugnier dans son Journal. La vue est présente avec les « mauves molles » et « les bourraches bleues », la « poudre vermeille » du cœur des fleurs ; le toucher est suggéré par la main posée sur le coeur, « la patte aiguë et mince de l’abeille », le baiser au « fruit chaud du tendre  framboisier » donné par la narratrice enfant, les « insectes légers » ; le goût est signifié à travers les aspects « gluants de sucre et de liqueurs » du pistil des fleurs ; l’odorat, le sens le plus sollicité, l’est grâce à l’évocation de « l’arôme de la rose d’été (reprise par « les rosiers »), l’œillet et le troène », le lexique des senteurs étant par ailleurs très présent (« répandraient », « arôme », « odorant » (deux occurrences) et le terme « odeur ») ; l’ouïe l’est enfin par la connotation du bruit des cailloux et celui du bourdonnement de « l’abeille ». C’est de toute cette matière merveilleuse et sensuelle que la poétesse voudrait confectionner ses « vers », le terme étant repris dans l’anaphore des deuxième, troisième et quatrième quatrains.

On perçoit l’ivresse exaltée que procure la beauté de ce jardin grâce à l’emploi des superlatifs et des termes mélioratifs : ici la migraine devient « douce », les vers sont « plus odorants qu’un parterre en juin », les herbes sont « trop belles », les ombrelles sont « larges », le gosier des fleurs est « doux », les fleurs sont « les plus suaves », la pelouse est « ravie », l’odeur de l’oranger est « inexprimable » et l’arbuste est lui-même qualifié de « divin ».

Le sentiment d’exaltation qu’Anna de Noailles éprouve est bien transcrit par cette écriture de la richesse et de l’excès. On y sent aussi l’intense nostalgie du paradis de l’enfance avec l’évocation des « premiers jardins », éden inoublié de la « petite enfant », et qui la modelèrent. On devine encore la précocité d’une « âme » sensible à la beauté du monde : « Car vous aimiez déjà les choses de la vie ». Pleine d’élan,  ne baisait-elle pas « déjà »le fruit du framboisier ?

Sans doute aimé-je aussi beaucoup ce poème panthéiste car il se clôt sur l’évocation de deux grandes saintes qui ont connu le mariage mystique : sainte Catherine d'Alexandrie (ma patronne !) et sainte Thérèse d’Avila, laissant subtilement entendre que l’extase est toujours liée au corps, à la sensation. Et dans la fin de ce poème, la comtesse de Noailles, noyée dans des effluves odoriférants, à la limite de la pâmoison et de l’asphyxie, « le cœur penchant », dans un « fervent malaise », m’apparaît bien comme une mystique, en épousailles avec la nature.

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Suzâme : un poème « coup de cœur »

 

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 12:19

      Mademoiselle C

      Jean (Vincent Lindon) et Véronique Chambon (Sandrine Kiberlain), écoutant Le salut d'amour d'Edward Elgar

(Photo Allo-Ciné)


Hier soir, dimanche 11 novembre 2012, sur ARTE, Isabella Rossellini présentait Mademoiselle Chambon (2009) de Stéphane Brizé. Comparant le cinéma américain et le cinéma européen, elle disait que ce dernier avait l’art d’évoquer « le dramatique dans le quotidien ». C’est cet art que le réalisateur de Je ne suis pas fait pour être aimé (un film que j’avais déjà beaucoup aimé) pratique de nouveau avec ce long métrage, adapté d’une nouvelle éponyme d’Eric Holder, un écrivain lillois. Il continue en effet d’y égrener cette petite musique tendre et mélancolique qui lui est propre.

Avec ce film, il raconte l’histoire toute simple de Jean, un maçon, interprété par Vincent Lindon, marié à Anne-Marie, une ouvrière d’usine (Aure Atika, délicate et juste). A la faveur d’une intervention dans la classe de son fils Jérémy (Arthur le Houérou), des liens se créent entre lui et l’institutrice du petit garçon, Véronique Chambon (Sandrine Kiberlain). Il découvre alors un monde inconnu qui se déploie grâce au violon que pratique la jeune femme.

Stéphane Brizé explique ainsi ce qui lui a plu dans le travail d’adaptation réalisé avec Florence Vignon et l’auteur : « C’est effectivement une histoire simple. Ce n’est donc pas l’intrigue qui m’a happé mais la manière dont Eric Holder traduisait les émotions de ces gens modestes. Avec ses outils de romancier, il parlait de ces personnes avec une fragilité et une émotion qui semblaient me dire : « Voilà ce que tu dois filmer, c’est à cela que tu dois oser te confronter. » » Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec le concours de trois comédiens sensibles et pudiques, il a tenu cette gageure.

Ainsi, j'ai beaucoup aimé la scène d'ouverture du film où la famille de Jean fait un pique-nique. Son fils fait un devoir de français et s'affronte au problème du complément d'objet direct. Les parents calent aussi devant l'exercice ; si la scène est amusante, elle est pourtant, me semble-t-il, d'une extrême justesse, mettant le doigt sur l'inégalité de fait que peut créer l'absence de savoir. 

Certains ont reproché à ce film d’être minimaliste, pauvre en dialogues, voire ennuyeux. C’est pourtant cette extrême économie de moyens qui fait le charme de ce long métrage où un homme modeste et taiseux tombe amoureux d’une jeune femme instable, en quête d’autre chose. Vincent Lindon a très vite été pressenti pour jouer ce rôle, lui qui sait si bien exprimer l’humanité profonde de ses personnages. Il a accepté de jouer cette histoire avec Sandrine Kiberlain, dont il est désormais séparé, ne voulant pas la priver d’un aussi beau rôle. C’est peut-être cela, cet amour qui a existé entre eux, qui donne sa crédibilité au couple qu’ils forment à l’écran. Il faut pouvoir la jouer cette scène où ils écoutent tous deux Le salut d’amour d’Edward Elgar et dans laquelle se révèle leur attirance réciproque. Pleine de douceur, de retenue, de non-dits, c’est une scène magnifique.

Avec In the mood for love ou Sur la route de Madison, ils sont assez rares les films qui évoquent avec justesse « une rencontre entre deux êtres qui se sont ratés ». Mademoiselle Chambon, avec discrétion, trouve une place de choix dans cette étroite liste

 mademoiselle-chambon-.jpg

Mademoiselle Chambon au violon (Sandrine Kiberlain)

(Photo Allo-Ciné)

 

 

 

 


 

 

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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 16:24

Fussy

La Vieille maison

(Photo ex-libris.over-blog.com, Effet Flou artistique)

 

Au fin fond du jardin

Au-delà des massifs aux oreilles de lapin

Derrière les murs couverts de vigne vierge

Je retrouverai La Vieille maison

C’était son nom 1790 était gravé sur la pierre

 

Dans la pénombre du salon

Aux odeurs de feu de bois et d’encaustique

Semblable et inchangée

Luira doucement la vitrine blonde en marqueterie

Avec ses courbes douces ses fleurs et ses guirlandes

Et ses pieds de lion griffus

 

Seule je m’assiérai sur le canapé Louis XVI

Tout raide dans sa tapisserie fanée

Et pourtant on l’appelait le canapé des fiancés

 

Au milieu de l’escalier de bois noir et ciré

Je reverrai la tête du Christ de plâtre gris

En agonie jusqu’à la fin des temps

Sculpté par ma grand-mère

 

Et tout en haut sur le palier

Il y aura Mazeppa le Hongrois

Nu livide et tordu

Attaché sur son blanc cheval fou

Dans son grand cadre noir

 

Et il m’emportera loin là-bas

Au pays des choses immobiles et secrètes

 

Pour Papier Libre de Juliette,

Thème : la sourde poésie des choses

 

 

 

 

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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 16:15

 Gares-sepia-2.JPG

La gare de La Ménitré

(Photo ex-libris.over-blog.com, Effet HDR, années 60 et sépia, le 02 novembre 2012)

 

Entre Angers et Tours, le long de la Loire, s'égrènenent de petites gares qui semblent désaffectées. Ce n'est plus l'omnibus rouge et jaune qui s'y arrête mais le TER aux couleurs pâlies des Pays de la Loire. Elles ont conservé l'harmonie blanche de leur tuffeau mais qui les regarde encore ?  En ce 02 novembre, derrière les vitres pluvieuses du train qui me ramenait de Paris, je les ai trouvées touchantes dans leur dénuement.

gares-60-2.JPG

La gare des Rosiers-sur-Loire

(Photo ex-libris.over-blog.com, Effet HDR, années 60 et sépia, le 02 novembre 2012)

 

Sur le quai des gares mortes

Sommeillent les voyageurs

Sur des bancs tels des cloportes

La pluie tombe dans leur cœur

 

Sur le quai des gares mortes

Dessinent les voyageurs

Des tags aux formes tortes

Aux couleurs du malheur

 

Sur le quai des gares mortes

Descendent les voyageurs

Et novembre les emporte

Dans le vent dévastateur

 

Sur le quai des gares mortes

Sont partis les voyageurs

Car on a muré les portes

Leurs rêves s’en vont ailleurs

 

Dans le train entre Angers et Saumur,

entre 10h 53 et 11h 24,

vendredi 2 novembre 2012

 

 

Gares-60.JPG

 L'ancien Café de la Gare aux Rosiers-sur-Loire

(Photo ex-libris.over-blog.com, Effet HDR, années 60 et sépia, le 02 novembre 2012)

 

 

 


 

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 13:13

      Narcisse

      Narcisse, Félix-Jacques Moulin, vers 1850, daguerréotype stéréoscopique coloré

 

 

 

Visage à l’envers

Ma vie au travers

Miroir ressemblant

Miroir faux-semblant

Baiser sur mes yeux

Leurre d’un iris bleu

 

Textoésie envoyé le 2 novembre à 10h 17,

En réponse à celui de Suzâme, reçu le 1er novembre à 13h 30 link

 

 

 

 

 

 

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1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 18:15

Donissan-2.jpg

L'abbé Donissan (Gérard Depardieu) et le Diable sous l'apparence d'un maquignon,

dans Sous le soleil de Satan, de Maurice Pialat

 

 

 

Dans ses romans, Georges Bernanos, cet « athlète de Dieu » ainsi que le définissait Claudel, s’interroge sans relâche sur la sainteté à travers des personnages torturés. Le plus célèbre est sans doute l’abbé Donissan de Sous le soleil de Satan, qui fut inspiré à Bernanos par le curé d’Ars. Ce prêtre, qui est tout sauf un intellectuel, ne correspond nullement à l’image d’Epinal convenue et éthérée du saint. Avec ce patronyme qui associe le thème du don et celui du sang, l’abbé garde toujours pourtant les pieds sur terre. Mystique, il est à l’œuvre dans la pâte humaine.

En ce jour de Toussaint, j’ai relu cette très belle page extraite de Jeanne relapse et sainte, qui exprime la même idée. L’écrivain y souligne que, pour ceux qui croient, les saints sont des hommes comme nous qui tiennent « à pleines mains le royaume temporel de Dieu ».

"Mais qui se met en peine des saints ? On voudrait qu'ils fussent des vieillards pleins d'expérience et de politique, et la plupart sont des enfants. Or l'enfance est seule contre tous. Les malins haussent les épaules, sourient : quel saint eut beaucoup à se louer des gens d'Eglise ? Hé ! Que font ici les gens d'Eglise ! Pourquoi veut-on qu'ait accès aux plus héroïques des hommes tel ou tel qui s'assure que le royaume du ciel s'emporte comme un siège à l'Académie, en ménageant tout le monde ? Dieu n'a pas fait l'Eglise pour la prospérité des saints, mais pour qu'elle transmît leur mémoire, pour que ne fût pas perdu, avec le divin miracle, un torrent d'honneur et de poésie. Qu'une autre Eglise montre ses saints ! La nôtre est l'Eglise des saints.

A qui donneriez-vous à garder ce troupeau d'anges ? La seule histoire, avec sa méthode sommaire, son réalisme étroit et dur, les eût brisés. Notre tradition catholique les emporte, sans les blesser, dans son rythme universel.  Saint Benoît avec son corbeau, saint François avec sa mandore et ses vers provençaux, Jeanne avec son épée,Vincent avec sa pauvre soutane, et la dernière venue, si étrange, si secrète, suppliciée par les entrepreneurs et les simoniaques, avec son incompréhensible sourire, Thérèse de L'Enfant-Jésus. Souhaiterait-on qu'ils eussent tous été, de leur vivant, mis en châsse ? Assaillis d'épithètes ampoulées, salués à genoux, encensés ? De telles gentillesses sont bonnes pour les chanoines. Ils vécurent, ils souffrirent comme nous. Ils furent tentés comme nous. Ils eurent leur pleine charge et plus d'un, sans la lâcher, se coucha dessous pour mourir. Quiconque n'ose encore retenir de leur exemple la part sacrée, la part divine, y trouvera du moins la leçon de l'héroïsme et de l'honneur. Mais qui ne rougirait de s'arrêter si tôt, de les laisser poursuivre seuls leur route immense ? Qui voudrait perdre sa vie à ruminer le problème du mal, plutôt que de se jeter en avant ? Qui refusera de libérer la terre ? Notre Eglise est l'Eglise des saints. […]

Nous respectons les services d'intendance, la prévôté, les majors et les cartographes, mais notre cœur est avec les gens de l'avant, notre cœur est avec ceux qui se font tuer. Nul d'entre nous portant sa charge (patrie, métier, famille), avec nos pauvres visages creusés par l'angoisse, nos mains dures, l'énorme ennui de la vie quotidienne, du pain de chaque jour à défendre, et l'honneur de nos maisons, nul d'entre nous n'aura jamais assez de théologie pour devenir seulement chanoine. Mais nous en savons assez pour devenir des saints. Que d'autres administrent en paix le royaume de Dieu ! Nous avons déjà trop à faire d'arracher chaque heure du jour, une par une, à grand-peine, chaque heure de l'interminable jour, jusqu'à l'heure attendue, l'heure unique où Dieu daignera souffler sur sa créature exténuée, Ô Mort si fraîche, ô seul matin ! Que d'autres prennent soin du spirituel, argumentent, légifèrent : nous tenons le temporel à pleines mains, nous tenons à pleines mains le royaume temporel de Dieu. Nous tenons l'héritage des saints. Car depuis que furent bénis avec nous la vigne et le blé, la pierre de nos seuils, le toit où nichent les colombes, nos pauvres lits pleins de songe et d'oubli, la route où grincent les chars, nos garçons au rire dur et nos filles qui pleurent au bord de la fontaine, depuis que Dieu lui-même nous visita, est-il rien en ce monde que nos saints n'aient dû reprendre, est-il rien qu'ils ne puissent donner ? ».

                                                         Georges Bernanos, Jeanne relapse et sainte

 

 

 

 



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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 22:54

 

 enthoven-et-raiman-photo-dr.jpg

Raphaël Enthoven et Paola Raiman à la 100ème de Philosophie

(Photo DR)

 

 

Aujourd’hui, dimanche 28 octobre 2012, sur ARTE, de 13h à 13h 30, c’était la 100ème de l’émission de Raphaël Enthoven, Philosophie. A cette occasion, le philosophe avait invité une élève de Terminale, Paola Raiman, afin de réfléchir avec elle sur la question : « A quoi sert la philosophie ? » Une idée qui s’est révélée passionnante, tant leur dialogue a été ouvert et s’est déroulé dans un climat d’écoute mutuelle vraiment remarquable.

Pour commencer, la jeune fille avait choisi un texte de Vladimir Jankélévitch, insistant sur l’idée que la philosophie se situe « quelque part dans l’inachevé ». Son inutilité fait justement  sa plus grande utilité. Elle se situe à rebours des idéologies du progrès et de la science, allant à l’encontre d’un régime de l’utile. A la question fréquente : « A quoi ça me sert ? », on répondra : « A rien ! » et c’est bien pour cela que la philosophie est indispensable. Quand on s’adonne à la philosophie, celle-ci ne fait pas de promesses et on ne signe pas un contrat puisqu’il s’agit surtout de "mieux vivre".

Enthoven évoque à ce propos le Gorgias de Platon, ce beau dialogue aporétique, dans lequel Platon s’entretient avec Gorgias, Polos et Calliclès. Selon ce dernier, "le philosophe ignore les lois qui régissent la cité ; il ignore la manière dont il faut parler aux autres dans les affaires privées et publiques; il ne sait rien des plaisirs ni des passions, et, pour tout dire d'un mot, sa connaissance de l'homme est nulle". Cette critique de la philosophie ne cessera d’être reprise à travers les siècles.

Une autre objection avance aussi l’idée qu’elle éloigne du monde, qu’elle fait de celui qui la pratique un solitaire. Dans l’Eloge de la philosophie, Merleau-Ponty répond qu’elle n’éloigne pas des hommes mais que, bien au contraire, elle fait "s’enfoncer dans la condition humaine" pour mieux repartir. Avec elle, il s’agit moins d’appréhender un réel utile que de découvrir « un homme en amont dans l’homme », ce que Sartre appelait « un monde sans les hommes ».

Dans un monde de plus en plus politisé, qui éprouve le besoin de croire à tout prix, « la philosophie proclame le doute ». Le doute est bien la seule chose utile et il est « le credo de la philosophie ». Et d’ailleurs, la croyance est toujours entachée de doute. Lors du duel Sarkozy-Royal, certains partisans de celle-ci disaient : « J’y crois encore ! » Une manière de faire savoir qu’ils commençaient à douter sérieusement de sa victoire. Et c’est bien là toute la différence entre le savoir et la croyance.

Quant au vrai philosophe, il est clair qu’il ne se situe pas dans l’actualité ; on peut même dire qu’il est « inactuel ».

Pour évoquer la naissance de son intérêt pour la philosophie, Paola Raiman emploie les termes d’ « éclosion », d’ « ouverture », d’ « ébranlement ». Elle reconnaît le rôle essentiel du professeur de philo, qui permet à l’élève d’exprimer « des choses qu’il avait silencieusement en soi ». Il possède cette responsabilité considérable de lui donner à appréhender des choses qu’il savait déjà, de lui transmettre cette joie de comprendre qu’il appartient à la condition humaine.

Ce lien si particulier existe aussi avec certains philosophes. Paola Raiman l’éprouve ainsi avec Jankélévitch, mort en 1985. Elle avoue qu’il a écrit des choses qui la touchent particulièrement et qui l’ont « traversée ». Elle reconnaît qu’ « une sorte de fil d’or » la rattache à lui. Son « écriture aérienne » lui fait des « confidences », il est devenu son « ami intime ».

Les devisants passent devant les portraits d’Epicure, de Merleau-Ponty, de Bergson, d’Hannah Arendt, de Nietszche. La jeune fille s’arrête devant ce dernier, représenté à la fin de sa vie, en 1884, alors qu’il était devenu aphasique. C’est après avoir embrassé un cheval sur les naseaux qu’il s’était effondré en l’appelant « Mon frère ! » Enthoven lit alors cet admirable passage, le Fragment 29 de Par-delà le Bien et le Mal, qui définit le philosophe : « Etre indépendant est l’affaire d’un très petit nombre ; c’est un privilège des forts. Et qui en prend le risque prouve sans doute qu’il n’est pas seulement fort mais téméraire jusqu’à l’extravagance. Il s’enfonce dans un labyrinthe, il multiplie par mille les périls déjà inhérents à la vie, dont le moindre n’est pas celui-ci : que nul ne voit de ses yeux comment et où il s’égare, dans quelle solitude il se fait déchirer morceau par morceau, par quelque Minotaure tapi dans la caverne de la conscience. Un tel homme vient-il à périr, sa défaite a lieu si loin de la compréhension des hommes, que ceux-ci ne ressentent rien, n’éprouvent aucune compassion. Et lui ne peut plus retourner en arrière ; il ne peut plus même retourner vers la compassion des humains. »

Ainsi la pratique de la philosophie vous modifie, vous condamne à "cet amour-là", à voir différemment le monde, à aimer malgré les souffrances. Et dans Généalogie de la morale, Nietszche  affirme que la souffrance nous apprend beaucoup sur le non-sens de la souffrance. Aussi la philosophie est-elle le pire ennemi d’un dolorisme rédempteur. Elle ne sert à rien mais il faut la pratiquer et si le philosophe est le médecin, il est aussi le malade.

Paola Raiman évoque ensuite Bergson. Elle souligne son image austère, "comme celle d’un pasteur", dit-elle, tellement opposée à sa manière d’écrire tout en souplesse. Elle évoque un passage d’un de ses textes qui l’a marquée et qui se termine par le mot « joie ». La philosophie ne promet pas la joie et pourtant elle nous l’offre. Philosopher, c’est chercher un sens à la vie mais quel est le sens de cette quête de sens ? "Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l'homme n'ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. » (L’Energie spirituelle)

Oui, c’est bien à force d’être inutile que la philosophie est essentielle. Elle invite à une « anarchie intime » que chacun doit trouver. Alors que certains pensent qu’elle ne s’adresserait qu’à une élite, il faut plutôt reconnaître qu’il s’agit d’ « un élitisme collectif ». Nécessitant un lexique, un vocabulaire particulier, la philosophie se travaille et « ce qu’elle dit, chacun, en lisant, en fait l’expérience ».

C’est ce que souligne Epicure sans sa Lettre à Ménécée : « Même jeune, on ne doit pas hésiter à philosopher. Ni, même au seuil de la vieillesse, se fatiguer de l’exercice philosophique. Il n’est jamais trop tôt, qui que l’on soit, ni trop tard pour l’assainissement de l’âme. Tel, qui dit que l’heure de philosopher n’est pas venue ou qu’elle est déjà passée, ressemble à qui dirait que pour le bonheur, l’heure n’est pas venue ou qu’elle n’est plus. Sont donc appelés à philosopher le jeune comme le vieux. »

Pour finir, la jeune élève raconte comment elle a hésité à lire Simone Weil, craignant d'aborder un philosophe qui parle de Dieu. Elle reconnaît que ses craintes étaient vaines : « J’avais tort, dit-elle, elle m’a prise à la gorge. » Elle, Simone Weil, cette philosophe morte de faim à trente-quatre ans par solidarité pour ses concitoyens, et qui écrivait : « Un homme qui serait seul dans l’univers n’aurait aucun droit  mais seulement des obligations. » Paola Raiman admire cette femme exigeante, éprise d’absolu, dont la philosophie n’est nullement désincarnée. Ne place-t-elle pas l’infini dans le fini ?

J’ai beaucoup apprécié cette demi-heure passée à philosopher, au beau milieu de la journée. Il m’a semblé qu’il y avait là, non pas un maître et un élève, mais deux esprits qui se rencontraient en toute liberté et humilité. Paola Raiman partait en quête des idées qui l'avaient marquée tandis que Raphaël Enhoven les reformulait ou les précisait. Et j’ai trouvé que c’était là une véritable leçon de maïeutique, que Socrate eût aimée.

 

 

 


 

 

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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 08:37

 le grenier du peintre

      Le grenier du peintre, XIX° siècle

 

 

La pluie pleure dans les seaux

Les tomettes se fendillent

Les matelas crachent leurs plumes

Les vieux papiers pâlissent

Se racornit le cuir des malles

Le cœur des noix noircit

Et les pommes pourrissent

Têtue l’araigne tisse sa toile

Le ver va dans les poutres profondes

La poussière a poudré l’épiderme des choses

 

Non

Ne pas le nier

Le temps est un ogre

Au grenier

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Un soir bleu : de la cave au grenier

 

 

 

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23 octobre 2012 2 23 /10 /octobre /2012 21:00

Serre adélaïde 2

Palm House, une des serres des Botanic Gardens d'Adélaïde

(Photo ex-libris.over-blog.com, Effet Boost, novembre 2008)


Ô serre au milieu des forêts !

Et vos portes à jamais closes !

Et tout ce qu'il y a sous votre coupole !

Et sous mon âme en vos analogies !

[...]

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Quand aurons-nous la pluie ,

Et la neige et le vent dans la serre ?


"Serre Chaude", Maurice Maeterlinck,

in Serres chaudes (1889)

 

Serre adélaïde 3

L'intérieur de Palm House, une des serres des Botanic Gardens d'Adélaïde

(Photo ex-libris.over-blog.com, Effet saturation, novembre 2008)

 

Je vois des songes dans mes yeux ;

Et mon âme enclose sous verre,

Eclairant sa mobile serre,

Affleure les vitrages bleus.


"Ame de serre", Maurice Maeterlinck,

in Serres chaudes (1889)

 

C'était au plus chaud de l'été australien, en novembre 2008, et nous visitions les Botanic Gardens d'Adélaïde.

Devant la magnifiques architecture des serres aux vitres bleues, j'ai repensé au recueil de Maurice Maeterlinck, Serres chaudes, unique recueil poétique de l'écrivain belge. Il y décline solitude et mélancolie dans la touffeur de ces lieux transparents mais clos, où la lumière joue.

Cette image d'une âme prisonnière de la transparence est sans doute née dans les serres d'Oostakker près de Gand, la maison de campagne familiale, avec son jardin de cinq hectares, qui compta beaucoup dans la vie du poète. Le bleu profond des vitrages des serres australiennes a encore renforcé ce souvenir, cette couleur étant très présente dans le recueil.

 

Pour la Communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière,

Thème  proposé par Hauteclaire : les serres

 


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22 octobre 2012 1 22 /10 /octobre /2012 15:00

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Le triomphe de la guillotine, Nicolas-Antoine Taunay

 

Dans Une rencontre de Milan Kundera, l’écrivain  consacre son chapitre III, intitulé « Les listes noires ou divertimento en hommage à Anatole France », à ce républicain socialiste et humaniste, victime d’un long purgatoire. Il y évoque celui dont le successeur à l’Académie française, Paul Valéry, ne fit l’éloge qu’avec une ostensible réserve, celui dont Aragon disait : « Il ne faut plus que, mort, cet homme fasse de la poussière ! » Un rejet qui étonne contre un homme qui sut prendre parti pour Dreyfus, qualifiant le « J’accuse » de Zola de « moment de la conscience humaine ».

Peut-être faut-il en trouver la raison dans l’incompréhension suscitée par son roman historique Les Dieux ont soif, dans les rangs de la gauche, qui se demanda comment cet anticlérical avait pu se métamorphoser en antirévolutionnaire. C’était bien évidemment un contresens de lecture pour un écrivain qui avait dit : « J’aime la Révolution parce que nous en sortons, et j’aime l’ancienne France parce que la Révolution en est sortie. »

Marqué par la couleur rouge (« Les dieux ont soif de sang », avait-dit Camille Desmoulins), ce roman, publié d’abord en feuilleton dans La Revue de Paris, du 15 octobre 1911 au 15 janvier 1912, puis en volume chez Calmann-Lévy en 1912, se veut une œuvre de démythification. Narrant des événements qui se passent de mai 1793 à la fin juillet 1794 (11 thermidor, an II), il raconte l’histoire d’Evariste Gamelin, un peintre raté, qui devient juré au Tribunal révolutionnaire. Faisant « taire ses sentiments dans l’intérêt supérieur de l’humanité », persuadé d’être un pur, cet austère à « l’irrémédiable chasteté » met en pratique jusqu’au fanatisme la devise des révolutionnaires inscrite au-dessus de la porte de l’église des Barnabites devenue siège de l’assemblée générale de la section : « Liberté, Egalité, Fraternité ou la Mort. »Et l’on pourrait dire de lui ce qui fut dit de Robespierre l’Incorruptible : « Il est vertueux : il sera terrible. »

Il condamnera ainsi à la guillotine le sceptique et tolérant ci-devant Brotteaux des Ilettes, le prêtre réfractaire Louis de Longuemare, Athénaïs la prostituée au grand cœur, Maubel qu’il croit avoir été l’amant de sa maîtresse Elodie Blaise, Fortuné de Chassagne, aimé de sa sœur Julie, Mme de Rochemaure qui aura intrigué pour faire de lui un juré au Tribunal révolutionnaire. Quant à lui, il sera emporté dans la tourmente qui abattra Robespierre.

Piètre personnage en fait que cet Evariste Gamelin, au visage de Minerve, opportuniste et fanatique, qui n’a que l’audace des faibles. Alors que sa sœur Julie présente d’incontestables caractères de volonté et de courage, il est d’une certaine manière un personnage féminin faible, et le jouet du destin. (Son prénom Ev-ariste est d’ailleurs révélateur à cet égard, associant Eve, la pécheresse, à Oreste, le meurtrier poursuivi par les Erynies.) C’est Elodie Blaise qui lui déclare son amour et c’est Mme de Rochemaure qui s’entremet pour lui. Ballotté au gré des événements, il n’est qu’un être « ordinaire qui se croit extraordinaire ».

Et pourtant, l’on comprend qu’il aurait pu devenir un véritable artiste s’il ne s’était pas aventuré dans un art au service du pouvoir : ne crée-t-il pas des jeux de cartes à l’effigie des dirigeants révolutionnaires ? Dans la toile qu’il laisse inachevée, l’œuvre de sa vie, Oreste consolé par sa sœur, transparaît un art qui aurait pu être autre chose qu’un art officiel et pompier. Ce tableau est d’ailleurs une des clés du roman puisqu’il associe les thèmes de la famille, de l’inceste, du meurtre, de la culpabilité.

Kundera a très justement fait remarquer qu’avec cet anti-héros, Anatole France pénètre le mystère des bourreaux. Avec Gamelin, qui s’occupe bien de sa mère, qui distribue son pain à une pauvre femme, on comprend que « les bourreaux sont des hommes normaux », comme étaient des hommes ordinaires les nazis qui officiaient dans les camps d’extermination et fêtaient sereinement Noël avec leur famille.  En 1891, France avait déjà écrit : « Les hommes de 1793 furent dans une situation horrible. Ils furent surpris, lancés dans une formidable explosion : ils n’étaient que des hommes. »

C’est d’ailleurs une des autres réussites du roman que de nous faire vivre cette période historique tragique en nous donnant à voir le quotidien de personnages banals. Les queues interminables pour obtenir du pain, les difficultés des petits artisans, le déroulement précis de ces procès rigoureusement formels mais où le sort des accusés est joué d’avance, Anatole France a l’art de recréer l’atmosphère et la mentalité de cette époque.

A cet égard, on soulignera que Kundera admirait particulièrement le chapitre X, à l’exact milieu du roman, qui relate la partie de campagne au cours de laquelle se délassent les personnages. Il y voyait « une ampoule allumée », illustrant ce désir de vivre et d’aimer malgré les horreurs. Avec le personnage d’Elodie Blaise, Anatole France approfondira cette idée qui lui tient à cœur, à savoir que la vie dévore la vie et que le propre des vivants est d’avant tout d’oublier les morts. Ainsi, à la fin de l’œuvre, la maîtresse d’Evariste tiendra à son nouvel amant Desmahis exactement les mêmes propos que ceux dont elle entretenait le peintre avant sa mort.

Peut-être est ce une des raisons pour lesquelles ce roman marqué au sceau de l’ironie tragique ne fut pas compris. Ne fait-il pas d’une certaine manière la critique des idéaux utopistes ? Ne met-il pas en garde contre les idéologies mortifères ? Le personnage de Brotteaux des Ilettes, sceptique convaincu, grand lecteur de Lucrèce, ne peut en effet manquer d’apparaître comme le porte-parole d’Anatole France. Pour lui, le Dieu que la Révolution a mis à bas et l’Etre suprême, c’est tout un.

Ainsi, on ne saurait que conseiller de lire ou de relire cet ouvrage trop longtemps délaissé. On y apprend que les hommes deviennent cruels et féroces quand ils sont persuadés de détenir la Vérité, au risque d’être « dévorés par l’Histoire », comme l’est Evariste Gamelin.

 

Sources :

Les Dieux ont soif, Anatole France, Préface de Daniel Leuwers, GF Flammarion

« A. France / P. Michon : relire Les Dieux ont soif à la lumière des Onze », Annie Mavrakis

Dictionnaire des Œuvres de tous les temps et de tous les pays, Tome II, Robert Laffont, pp. 350-351

 

 

 

 

 

 

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Published by Catheau - dans Lectures
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