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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 13:13

      Narcisse

      Narcisse, Félix-Jacques Moulin, vers 1850, daguerréotype stéréoscopique coloré

 

 

 

Visage à l’envers

Ma vie au travers

Miroir ressemblant

Miroir faux-semblant

Baiser sur mes yeux

Leurre d’un iris bleu

 

Textoésie envoyé le 2 novembre à 10h 17,

En réponse à celui de Suzâme, reçu le 1er novembre à 13h 30 link

 

 

 

 

 

 

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1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 18:15

Donissan-2.jpg

L'abbé Donissan (Gérard Depardieu) et le Diable sous l'apparence d'un maquignon,

dans Sous le soleil de Satan, de Maurice Pialat

 

 

 

Dans ses romans, Georges Bernanos, cet « athlète de Dieu » ainsi que le définissait Claudel, s’interroge sans relâche sur la sainteté à travers des personnages torturés. Le plus célèbre est sans doute l’abbé Donissan de Sous le soleil de Satan, qui fut inspiré à Bernanos par le curé d’Ars. Ce prêtre, qui est tout sauf un intellectuel, ne correspond nullement à l’image d’Epinal convenue et éthérée du saint. Avec ce patronyme qui associe le thème du don et celui du sang, l’abbé garde toujours pourtant les pieds sur terre. Mystique, il est à l’œuvre dans la pâte humaine.

En ce jour de Toussaint, j’ai relu cette très belle page extraite de Jeanne relapse et sainte, qui exprime la même idée. L’écrivain y souligne que, pour ceux qui croient, les saints sont des hommes comme nous qui tiennent « à pleines mains le royaume temporel de Dieu ».

"Mais qui se met en peine des saints ? On voudrait qu'ils fussent des vieillards pleins d'expérience et de politique, et la plupart sont des enfants. Or l'enfance est seule contre tous. Les malins haussent les épaules, sourient : quel saint eut beaucoup à se louer des gens d'Eglise ? Hé ! Que font ici les gens d'Eglise ! Pourquoi veut-on qu'ait accès aux plus héroïques des hommes tel ou tel qui s'assure que le royaume du ciel s'emporte comme un siège à l'Académie, en ménageant tout le monde ? Dieu n'a pas fait l'Eglise pour la prospérité des saints, mais pour qu'elle transmît leur mémoire, pour que ne fût pas perdu, avec le divin miracle, un torrent d'honneur et de poésie. Qu'une autre Eglise montre ses saints ! La nôtre est l'Eglise des saints.

A qui donneriez-vous à garder ce troupeau d'anges ? La seule histoire, avec sa méthode sommaire, son réalisme étroit et dur, les eût brisés. Notre tradition catholique les emporte, sans les blesser, dans son rythme universel.  Saint Benoît avec son corbeau, saint François avec sa mandore et ses vers provençaux, Jeanne avec son épée,Vincent avec sa pauvre soutane, et la dernière venue, si étrange, si secrète, suppliciée par les entrepreneurs et les simoniaques, avec son incompréhensible sourire, Thérèse de L'Enfant-Jésus. Souhaiterait-on qu'ils eussent tous été, de leur vivant, mis en châsse ? Assaillis d'épithètes ampoulées, salués à genoux, encensés ? De telles gentillesses sont bonnes pour les chanoines. Ils vécurent, ils souffrirent comme nous. Ils furent tentés comme nous. Ils eurent leur pleine charge et plus d'un, sans la lâcher, se coucha dessous pour mourir. Quiconque n'ose encore retenir de leur exemple la part sacrée, la part divine, y trouvera du moins la leçon de l'héroïsme et de l'honneur. Mais qui ne rougirait de s'arrêter si tôt, de les laisser poursuivre seuls leur route immense ? Qui voudrait perdre sa vie à ruminer le problème du mal, plutôt que de se jeter en avant ? Qui refusera de libérer la terre ? Notre Eglise est l'Eglise des saints. […]

Nous respectons les services d'intendance, la prévôté, les majors et les cartographes, mais notre cœur est avec les gens de l'avant, notre cœur est avec ceux qui se font tuer. Nul d'entre nous portant sa charge (patrie, métier, famille), avec nos pauvres visages creusés par l'angoisse, nos mains dures, l'énorme ennui de la vie quotidienne, du pain de chaque jour à défendre, et l'honneur de nos maisons, nul d'entre nous n'aura jamais assez de théologie pour devenir seulement chanoine. Mais nous en savons assez pour devenir des saints. Que d'autres administrent en paix le royaume de Dieu ! Nous avons déjà trop à faire d'arracher chaque heure du jour, une par une, à grand-peine, chaque heure de l'interminable jour, jusqu'à l'heure attendue, l'heure unique où Dieu daignera souffler sur sa créature exténuée, Ô Mort si fraîche, ô seul matin ! Que d'autres prennent soin du spirituel, argumentent, légifèrent : nous tenons le temporel à pleines mains, nous tenons à pleines mains le royaume temporel de Dieu. Nous tenons l'héritage des saints. Car depuis que furent bénis avec nous la vigne et le blé, la pierre de nos seuils, le toit où nichent les colombes, nos pauvres lits pleins de songe et d'oubli, la route où grincent les chars, nos garçons au rire dur et nos filles qui pleurent au bord de la fontaine, depuis que Dieu lui-même nous visita, est-il rien en ce monde que nos saints n'aient dû reprendre, est-il rien qu'ils ne puissent donner ? ».

                                                         Georges Bernanos, Jeanne relapse et sainte

 

 

 

 



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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 22:54

 

 enthoven-et-raiman-photo-dr.jpg

Raphaël Enthoven et Paola Raiman à la 100ème de Philosophie

(Photo DR)

 

 

Aujourd’hui, dimanche 28 octobre 2012, sur ARTE, de 13h à 13h 30, c’était la 100ème de l’émission de Raphaël Enthoven, Philosophie. A cette occasion, le philosophe avait invité une élève de Terminale, Paola Raiman, afin de réfléchir avec elle sur la question : « A quoi sert la philosophie ? » Une idée qui s’est révélée passionnante, tant leur dialogue a été ouvert et s’est déroulé dans un climat d’écoute mutuelle vraiment remarquable.

Pour commencer, la jeune fille avait choisi un texte de Vladimir Jankélévitch, insistant sur l’idée que la philosophie se situe « quelque part dans l’inachevé ». Son inutilité fait justement  sa plus grande utilité. Elle se situe à rebours des idéologies du progrès et de la science, allant à l’encontre d’un régime de l’utile. A la question fréquente : « A quoi ça me sert ? », on répondra : « A rien ! » et c’est bien pour cela que la philosophie est indispensable. Quand on s’adonne à la philosophie, celle-ci ne fait pas de promesses et on ne signe pas un contrat puisqu’il s’agit surtout de "mieux vivre".

Enthoven évoque à ce propos le Gorgias de Platon, ce beau dialogue aporétique, dans lequel Platon s’entretient avec Gorgias, Polos et Calliclès. Selon ce dernier, "le philosophe ignore les lois qui régissent la cité ; il ignore la manière dont il faut parler aux autres dans les affaires privées et publiques; il ne sait rien des plaisirs ni des passions, et, pour tout dire d'un mot, sa connaissance de l'homme est nulle". Cette critique de la philosophie ne cessera d’être reprise à travers les siècles.

Une autre objection avance aussi l’idée qu’elle éloigne du monde, qu’elle fait de celui qui la pratique un solitaire. Dans l’Eloge de la philosophie, Merleau-Ponty répond qu’elle n’éloigne pas des hommes mais que, bien au contraire, elle fait "s’enfoncer dans la condition humaine" pour mieux repartir. Avec elle, il s’agit moins d’appréhender un réel utile que de découvrir « un homme en amont dans l’homme », ce que Sartre appelait « un monde sans les hommes ».

Dans un monde de plus en plus politisé, qui éprouve le besoin de croire à tout prix, « la philosophie proclame le doute ». Le doute est bien la seule chose utile et il est « le credo de la philosophie ». Et d’ailleurs, la croyance est toujours entachée de doute. Lors du duel Sarkozy-Royal, certains partisans de celle-ci disaient : « J’y crois encore ! » Une manière de faire savoir qu’ils commençaient à douter sérieusement de sa victoire. Et c’est bien là toute la différence entre le savoir et la croyance.

Quant au vrai philosophe, il est clair qu’il ne se situe pas dans l’actualité ; on peut même dire qu’il est « inactuel ».

Pour évoquer la naissance de son intérêt pour la philosophie, Paola Raiman emploie les termes d’ « éclosion », d’ « ouverture », d’ « ébranlement ». Elle reconnaît le rôle essentiel du professeur de philo, qui permet à l’élève d’exprimer « des choses qu’il avait silencieusement en soi ». Il possède cette responsabilité considérable de lui donner à appréhender des choses qu’il savait déjà, de lui transmettre cette joie de comprendre qu’il appartient à la condition humaine.

Ce lien si particulier existe aussi avec certains philosophes. Paola Raiman l’éprouve ainsi avec Jankélévitch, mort en 1985. Elle avoue qu’il a écrit des choses qui la touchent particulièrement et qui l’ont « traversée ». Elle reconnaît qu’ « une sorte de fil d’or » la rattache à lui. Son « écriture aérienne » lui fait des « confidences », il est devenu son « ami intime ».

Les devisants passent devant les portraits d’Epicure, de Merleau-Ponty, de Bergson, d’Hannah Arendt, de Nietszche. La jeune fille s’arrête devant ce dernier, représenté à la fin de sa vie, en 1884, alors qu’il était devenu aphasique. C’est après avoir embrassé un cheval sur les naseaux qu’il s’était effondré en l’appelant « Mon frère ! » Enthoven lit alors cet admirable passage, le Fragment 29 de Par-delà le Bien et le Mal, qui définit le philosophe : « Etre indépendant est l’affaire d’un très petit nombre ; c’est un privilège des forts. Et qui en prend le risque prouve sans doute qu’il n’est pas seulement fort mais téméraire jusqu’à l’extravagance. Il s’enfonce dans un labyrinthe, il multiplie par mille les périls déjà inhérents à la vie, dont le moindre n’est pas celui-ci : que nul ne voit de ses yeux comment et où il s’égare, dans quelle solitude il se fait déchirer morceau par morceau, par quelque Minotaure tapi dans la caverne de la conscience. Un tel homme vient-il à périr, sa défaite a lieu si loin de la compréhension des hommes, que ceux-ci ne ressentent rien, n’éprouvent aucune compassion. Et lui ne peut plus retourner en arrière ; il ne peut plus même retourner vers la compassion des humains. »

Ainsi la pratique de la philosophie vous modifie, vous condamne à "cet amour-là", à voir différemment le monde, à aimer malgré les souffrances. Et dans Généalogie de la morale, Nietszche  affirme que la souffrance nous apprend beaucoup sur le non-sens de la souffrance. Aussi la philosophie est-elle le pire ennemi d’un dolorisme rédempteur. Elle ne sert à rien mais il faut la pratiquer et si le philosophe est le médecin, il est aussi le malade.

Paola Raiman évoque ensuite Bergson. Elle souligne son image austère, "comme celle d’un pasteur", dit-elle, tellement opposée à sa manière d’écrire tout en souplesse. Elle évoque un passage d’un de ses textes qui l’a marquée et qui se termine par le mot « joie ». La philosophie ne promet pas la joie et pourtant elle nous l’offre. Philosopher, c’est chercher un sens à la vie mais quel est le sens de cette quête de sens ? "Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l'homme n'ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. » (L’Energie spirituelle)

Oui, c’est bien à force d’être inutile que la philosophie est essentielle. Elle invite à une « anarchie intime » que chacun doit trouver. Alors que certains pensent qu’elle ne s’adresserait qu’à une élite, il faut plutôt reconnaître qu’il s’agit d’ « un élitisme collectif ». Nécessitant un lexique, un vocabulaire particulier, la philosophie se travaille et « ce qu’elle dit, chacun, en lisant, en fait l’expérience ».

C’est ce que souligne Epicure sans sa Lettre à Ménécée : « Même jeune, on ne doit pas hésiter à philosopher. Ni, même au seuil de la vieillesse, se fatiguer de l’exercice philosophique. Il n’est jamais trop tôt, qui que l’on soit, ni trop tard pour l’assainissement de l’âme. Tel, qui dit que l’heure de philosopher n’est pas venue ou qu’elle est déjà passée, ressemble à qui dirait que pour le bonheur, l’heure n’est pas venue ou qu’elle n’est plus. Sont donc appelés à philosopher le jeune comme le vieux. »

Pour finir, la jeune élève raconte comment elle a hésité à lire Simone Weil, craignant d'aborder un philosophe qui parle de Dieu. Elle reconnaît que ses craintes étaient vaines : « J’avais tort, dit-elle, elle m’a prise à la gorge. » Elle, Simone Weil, cette philosophe morte de faim à trente-quatre ans par solidarité pour ses concitoyens, et qui écrivait : « Un homme qui serait seul dans l’univers n’aurait aucun droit  mais seulement des obligations. » Paola Raiman admire cette femme exigeante, éprise d’absolu, dont la philosophie n’est nullement désincarnée. Ne place-t-elle pas l’infini dans le fini ?

J’ai beaucoup apprécié cette demi-heure passée à philosopher, au beau milieu de la journée. Il m’a semblé qu’il y avait là, non pas un maître et un élève, mais deux esprits qui se rencontraient en toute liberté et humilité. Paola Raiman partait en quête des idées qui l'avaient marquée tandis que Raphaël Enhoven les reformulait ou les précisait. Et j’ai trouvé que c’était là une véritable leçon de maïeutique, que Socrate eût aimée.

 

 

 


 

 

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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 08:37

 le grenier du peintre

      Le grenier du peintre, XIX° siècle

 

 

La pluie pleure dans les seaux

Les tomettes se fendillent

Les matelas crachent leurs plumes

Les vieux papiers pâlissent

Se racornit le cuir des malles

Le cœur des noix noircit

Et les pommes pourrissent

Têtue l’araigne tisse sa toile

Le ver va dans les poutres profondes

La poussière a poudré l’épiderme des choses

 

Non

Ne pas le nier

Le temps est un ogre

Au grenier

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Un soir bleu : de la cave au grenier

 

 

 

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23 octobre 2012 2 23 /10 /octobre /2012 21:00

Serre adélaïde 2

Palm House, une des serres des Botanic Gardens d'Adélaïde

(Photo ex-libris.over-blog.com, Effet Boost, novembre 2008)


Ô serre au milieu des forêts !

Et vos portes à jamais closes !

Et tout ce qu'il y a sous votre coupole !

Et sous mon âme en vos analogies !

[...]

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Quand aurons-nous la pluie ,

Et la neige et le vent dans la serre ?


"Serre Chaude", Maurice Maeterlinck,

in Serres chaudes (1889)

 

Serre adélaïde 3

L'intérieur de Palm House, une des serres des Botanic Gardens d'Adélaïde

(Photo ex-libris.over-blog.com, Effet saturation, novembre 2008)

 

Je vois des songes dans mes yeux ;

Et mon âme enclose sous verre,

Eclairant sa mobile serre,

Affleure les vitrages bleus.


"Ame de serre", Maurice Maeterlinck,

in Serres chaudes (1889)

 

C'était au plus chaud de l'été australien, en novembre 2008, et nous visitions les Botanic Gardens d'Adélaïde.

Devant la magnifiques architecture des serres aux vitres bleues, j'ai repensé au recueil de Maurice Maeterlinck, Serres chaudes, unique recueil poétique de l'écrivain belge. Il y décline solitude et mélancolie dans la touffeur de ces lieux transparents mais clos, où la lumière joue.

Cette image d'une âme prisonnière de la transparence est sans doute née dans les serres d'Oostakker près de Gand, la maison de campagne familiale, avec son jardin de cinq hectares, qui compta beaucoup dans la vie du poète. Le bleu profond des vitrages des serres australiennes a encore renforcé ce souvenir, cette couleur étant très présente dans le recueil.

 

Pour la Communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière,

Thème  proposé par Hauteclaire : les serres

 


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22 octobre 2012 1 22 /10 /octobre /2012 15:00

 nicolas-antoine-taunay-triomphe-de-la-guillotine

Le triomphe de la guillotine, Nicolas-Antoine Taunay

 

Dans Une rencontre de Milan Kundera, l’écrivain  consacre son chapitre III, intitulé « Les listes noires ou divertimento en hommage à Anatole France », à ce républicain socialiste et humaniste, victime d’un long purgatoire. Il y évoque celui dont le successeur à l’Académie française, Paul Valéry, ne fit l’éloge qu’avec une ostensible réserve, celui dont Aragon disait : « Il ne faut plus que, mort, cet homme fasse de la poussière ! » Un rejet qui étonne contre un homme qui sut prendre parti pour Dreyfus, qualifiant le « J’accuse » de Zola de « moment de la conscience humaine ».

Peut-être faut-il en trouver la raison dans l’incompréhension suscitée par son roman historique Les Dieux ont soif, dans les rangs de la gauche, qui se demanda comment cet anticlérical avait pu se métamorphoser en antirévolutionnaire. C’était bien évidemment un contresens de lecture pour un écrivain qui avait dit : « J’aime la Révolution parce que nous en sortons, et j’aime l’ancienne France parce que la Révolution en est sortie. »

Marqué par la couleur rouge (« Les dieux ont soif de sang », avait-dit Camille Desmoulins), ce roman, publié d’abord en feuilleton dans La Revue de Paris, du 15 octobre 1911 au 15 janvier 1912, puis en volume chez Calmann-Lévy en 1912, se veut une œuvre de démythification. Narrant des événements qui se passent de mai 1793 à la fin juillet 1794 (11 thermidor, an II), il raconte l’histoire d’Evariste Gamelin, un peintre raté, qui devient juré au Tribunal révolutionnaire. Faisant « taire ses sentiments dans l’intérêt supérieur de l’humanité », persuadé d’être un pur, cet austère à « l’irrémédiable chasteté » met en pratique jusqu’au fanatisme la devise des révolutionnaires inscrite au-dessus de la porte de l’église des Barnabites devenue siège de l’assemblée générale de la section : « Liberté, Egalité, Fraternité ou la Mort. »Et l’on pourrait dire de lui ce qui fut dit de Robespierre l’Incorruptible : « Il est vertueux : il sera terrible. »

Il condamnera ainsi à la guillotine le sceptique et tolérant ci-devant Brotteaux des Ilettes, le prêtre réfractaire Louis de Longuemare, Athénaïs la prostituée au grand cœur, Maubel qu’il croit avoir été l’amant de sa maîtresse Elodie Blaise, Fortuné de Chassagne, aimé de sa sœur Julie, Mme de Rochemaure qui aura intrigué pour faire de lui un juré au Tribunal révolutionnaire. Quant à lui, il sera emporté dans la tourmente qui abattra Robespierre.

Piètre personnage en fait que cet Evariste Gamelin, au visage de Minerve, opportuniste et fanatique, qui n’a que l’audace des faibles. Alors que sa sœur Julie présente d’incontestables caractères de volonté et de courage, il est d’une certaine manière un personnage féminin faible, et le jouet du destin. (Son prénom Ev-ariste est d’ailleurs révélateur à cet égard, associant Eve, la pécheresse, à Oreste, le meurtrier poursuivi par les Erynies.) C’est Elodie Blaise qui lui déclare son amour et c’est Mme de Rochemaure qui s’entremet pour lui. Ballotté au gré des événements, il n’est qu’un être « ordinaire qui se croit extraordinaire ».

Et pourtant, l’on comprend qu’il aurait pu devenir un véritable artiste s’il ne s’était pas aventuré dans un art au service du pouvoir : ne crée-t-il pas des jeux de cartes à l’effigie des dirigeants révolutionnaires ? Dans la toile qu’il laisse inachevée, l’œuvre de sa vie, Oreste consolé par sa sœur, transparaît un art qui aurait pu être autre chose qu’un art officiel et pompier. Ce tableau est d’ailleurs une des clés du roman puisqu’il associe les thèmes de la famille, de l’inceste, du meurtre, de la culpabilité.

Kundera a très justement fait remarquer qu’avec cet anti-héros, Anatole France pénètre le mystère des bourreaux. Avec Gamelin, qui s’occupe bien de sa mère, qui distribue son pain à une pauvre femme, on comprend que « les bourreaux sont des hommes normaux », comme étaient des hommes ordinaires les nazis qui officiaient dans les camps d’extermination et fêtaient sereinement Noël avec leur famille.  En 1891, France avait déjà écrit : « Les hommes de 1793 furent dans une situation horrible. Ils furent surpris, lancés dans une formidable explosion : ils n’étaient que des hommes. »

C’est d’ailleurs une des autres réussites du roman que de nous faire vivre cette période historique tragique en nous donnant à voir le quotidien de personnages banals. Les queues interminables pour obtenir du pain, les difficultés des petits artisans, le déroulement précis de ces procès rigoureusement formels mais où le sort des accusés est joué d’avance, Anatole France a l’art de recréer l’atmosphère et la mentalité de cette époque.

A cet égard, on soulignera que Kundera admirait particulièrement le chapitre X, à l’exact milieu du roman, qui relate la partie de campagne au cours de laquelle se délassent les personnages. Il y voyait « une ampoule allumée », illustrant ce désir de vivre et d’aimer malgré les horreurs. Avec le personnage d’Elodie Blaise, Anatole France approfondira cette idée qui lui tient à cœur, à savoir que la vie dévore la vie et que le propre des vivants est d’avant tout d’oublier les morts. Ainsi, à la fin de l’œuvre, la maîtresse d’Evariste tiendra à son nouvel amant Desmahis exactement les mêmes propos que ceux dont elle entretenait le peintre avant sa mort.

Peut-être est ce une des raisons pour lesquelles ce roman marqué au sceau de l’ironie tragique ne fut pas compris. Ne fait-il pas d’une certaine manière la critique des idéaux utopistes ? Ne met-il pas en garde contre les idéologies mortifères ? Le personnage de Brotteaux des Ilettes, sceptique convaincu, grand lecteur de Lucrèce, ne peut en effet manquer d’apparaître comme le porte-parole d’Anatole France. Pour lui, le Dieu que la Révolution a mis à bas et l’Etre suprême, c’est tout un.

Ainsi, on ne saurait que conseiller de lire ou de relire cet ouvrage trop longtemps délaissé. On y apprend que les hommes deviennent cruels et féroces quand ils sont persuadés de détenir la Vérité, au risque d’être « dévorés par l’Histoire », comme l’est Evariste Gamelin.

 

Sources :

Les Dieux ont soif, Anatole France, Préface de Daniel Leuwers, GF Flammarion

« A. France / P. Michon : relire Les Dieux ont soif à la lumière des Onze », Annie Mavrakis

Dictionnaire des Œuvres de tous les temps et de tous les pays, Tome II, Robert Laffont, pp. 350-351

 

 

 

 

 

 

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22 octobre 2012 1 22 /10 /octobre /2012 12:59

 

 echappé belle 2

Echappée belle sur la dune de Kerouriec en Erdeven

(Photo ex-libris.over-blog.com, Août 2012, Effet Holga)

 

La cascade surgie des rochers tortueux

Le soleil qui tombe à l’envers de la mer

Le lever de perdreaux par-dessus les maïs

Le cheval hennissant en dehors du licol

Le rebond de la balle vive et imprévisible

Les notes égrenées de la boîte à musique

Le contre-ut jailli éphémère et parfait

Le cheveu roux et fou hors du béret du Diable

Le pas lent de Lazare à l’orée du tombeau

Le marcheur en allé par-delà l’horizon

L’écolier buissonnier à travers la fenêtre

Dans le rêve le nom que l’on aurait dû taire

La caresse volée sous la porte cochère

Le bras du prisonnier à la grille noircie

La main enfin tendue que l’on n’attendait plus

Le sourire surpris dans la noirceur des jours

Le regard renaissant sous le rideau des larmes

 

Sublime et frêle

Irrationnelle

Providentielle

Telle est rebelle

En sentinelle

Toujours nouvelle

L’échappée belle

 

Pour Papier Libre de Juliette,

Thème : l’échappée belle

 

 

 

 

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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 18:37

 LOCANDIERA-3-copie-1

Mirandoline (Maryse Lefevbre), le marquis de Forlipopoli ( Philippe Calmon), Déjanire (Nayeli Forest)

Hortense (Céline Caussimon, le comte d'Albafiorita (Philippe Escudié)

 

Mardi 16 octobre, après Les Rustres, la compagnie des Déménageurs Associés était de nouveau sur scène au théâtre Beaurepaire à Saumur avec La Locanderia (1751) de Carlo Goldoni, une de ses 150 pièces en italien et en vénitien. Constituée de trois actes et créée le 26 décembre 1752, elle fut l’une des premières pièces du théâtre italien jouée sans masque. La troupe des huit comédiens à l’entrain endiablé a emmené les spectateurs dans l’auberge de Mirandoline, un avatar d’une de ces Italiennes à la langue bien pendue, dont le dramaturge fit souvent le portrait. Il paraît qu’il écrivit le rôle à l’intention d’une comédienne, La Marliani, surtout pour en contrarier une autre, l’épouse de Medebach, chef de la troupe du Sant’Angelo de Venise, avec qui il ne s’entendait plus.

Voici comment Goldoni présente sa pièce dans ses Mémoires : « Mirandolina (Maryse Lefebvre) tient un hôtel à Florence, et par ses grâces et son esprit gagne, même sans le vouloir, le cœur de tous ceux qui logent chez elle. Trois étrangers séjournent dans cet hôtel, et deux, le comte d’Albafiorita (Philippe Escudié) et le marquis de Forlipopoli (Philippe Calmon) sont amoureux de la belle hôtesse. Le troisième, le chevalier de Ripafratta (Franck Douaglin), qui refuse tout attachement féminin, la traite grossièrement et se moque de ses soupirants. C’est précisément contre cet homme fruste et sauvage que Mirandolina dresse ses batteries ; elle ne l’aime point mais, piquée au vif, veut, par amour-propre et pour l’honneur de son sexe, le soumettre, l’humilier et le punir. »

Le personnage de Mirandoline est la figure centrale autour de laquelle gravitent les personnages masculins qu’elle mène à sa guise. Stendhal ne disait-il pas de Goldoni que ses personnages « tournent et vivent » ? Pour créer cette atmosphère, le metteur en scène Jean-Louis Crinon a imaginé un décor tout en mouvement, constitué de portes mouvantes et colorées, aux dimensions différentes. Selon les scènes, elles se déplacent, dessinant ainsi les différents espaces de l’auberge. Tables et chaises, disposées sur des roulettes, contribuent encore à faire de cet espace instable le reflet des désirs des personnages. De plus, c’est toute l’Italie qui chante sous les yeux du spectateur, grâce aux couleurs de l’ocre, de l’orange, du jaune et du rouge du décor et des costumes des personnages. L’odorat est aussi sollicité puisque les comédiens font la cuisine « en live » sur un grand comptoir de cuisine d’où s’élèvent des arômes appétissants.

la-Cie-Les-Déménageurs-Associés-article

Fabrice (Bruno Dubois), le chevalier de Ripafratta (Franck Douaglin),

le comte d'Albafiorita (Philippe Escudié), 

C’est Olga Popp qui a dessiné les costumes aux couleurs vives, aux formes fantaisistes. Ils contribuent à donner à chaque personnage, outrageusement maquillé et affublé de postiches, son originalité et son individualité. Le marquis de Forlipopoli, au pantalon mal boutonné, est juché sur de hauts talons qui lui donnent une démarche maniérée et ridicule. Le comte d’Albafiorita est accablé par une bedaine qui lui tombe sur les jambes et lui dénie toute dignité. On retiendra les costumes déjantés de Déjanire (Nayeli Forest) et de Hortense (Céline Caussimon ), les deux comédiennes qui s’essaient à jouer les dames de la haute, tandis que le chevalier de Ripaffrata succombe aux charmes de Mirandoline dans un uniforme et des bottes un brin fatigués. Enfin, un Fabrice (Bruno Dubois) et un Tonino casquetté (Matthias Guallarano), les valets, amoureux eux aussi de leur patronne, composent des silhouettes comiques à souhait.

Usant de tous les procédés de la commedia dell’arte, pratiquant savamment nombre d’instruments de musique, les comédiens, à la fois bateleurs et clowns, entraînent le public dans une folle sarabande. On n’oubliera pas cependant qu’avec Mirandoline, Goldoni propose un personnage de femme qui tient tête aux hommes et cherche à assurer son indépendance financière. La pièce mérite donc bien son titre et son sous-titre, trop souvent passé sous silence, de La Locanderia ou La Femme adroite.

la-locanderia.jpg

      Mirandoline (Maryse Lefevbre), Hortense (Céline Caussimon),

le marquis de Forlipopoli), Déjanire (Nayeli Forest)

 

 

Sources :

Dossier de La Locanderia

Programme de La Locanderia (Direction des Affaires culturelles)

 

 

 


 

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18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 12:26

 fable.JPG

Cadavres de la tourterelle et du  faucon hobereau découverts dans notre cheminée

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 16 octobre 2012)

 

Une tourterelle dénommée de Turquie,

Solitaire, rêvait sur une cheminée.

Un faucon hobereau dans le ciel haut la vit :

Il la trouve à son goût et belle à se damner.

Comme les fiers Romains fondant sur les Sabines,

Il s’apprête à ravir la douce damoiselle

Pour l’emporter bien loin au-dessus des ravines,

En son aire asservir la ravissante oiselle.

Le rapace est fougueux, impatient, brutal,

Il s’abat sur sa proie dans un ouragan d’ailes.

La victime surprise veut échapper au mâle,

S’agite et se débat et glisse malgré elle

Dans le corridor noir tout tapissé de suie.

Elle entraîne avec elle l’agresseur amoureux,

Ils tombent tous les deux dans une étreinte hardie

Au fin fond du foyer, orgasme ténébreux.

 

Morale

 

Bien souvent qui aspire au septième ciel,

Découvre que l’amour est un instinct mortel.

 

 

Fable librement inspirée par la découverte de deux cadavres d’oiseaux dans le corps de notre cheminée, celui d’une tourterelle et d’un faucon hobereau, le dimanche 14 octobre 2012.

 

 


 

 


 

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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 13:39

 salvador-dali-cannibalisme-de-l-automne.jpg

Cannibalisme de l'automne, Salvador Dali

 

 

 

Au seuil du Temps

Les visages en allés

Comme un vent fou de feuilles

 

Texoésie envoyé le mercredi 17 octobre 2012, à 14h 17,

en réponse à celui de Suzâme,

reçu le mardi 16 octobre à 09h 43 link

 

Seuil froid de pierre

Sentier de feuilles

Demeurer

S’en aller

Au creux du silence

 

Textoésie envoyé le mercredi 17 octobre 2012 à 14h 24,

en réponse à celui de Suzâme,

reçu le mercredi 17 octobre à 12h 24

 


 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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