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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 15:38

twolovers

 Michelle (Gwyneth Paltrow), et Leonard (Joaquin Phoenix) sur le toit de l'immeuble

(Photo Allo-Ciné)


Hier, lundi 13 mai 2013, ARTE diffusait Two Lovers, que j'ai regardé pour la troisième fois ! Je publie de nouveau le billet que j'avais écrit il y a un an, sans en changer un iota.

Jeudi 24 mai 2012, j’ai revu Two Lovers de James Gray, qui était en lice à Cannes en 2008. C’est un film qui me fait venir à chaque fois les larmes aux yeux. C’est peu de dire que le réalisateur y renouvelle le film d’amour : il le sublime et le transcende dans le réalisme le plus banal. Et il nous prouve ainsi que sa palette est des plus étendues, lui qui s’était illustré avec brio dans le thriller noir (The Yards en 2000 et La nuit nous appartient en 2007).

L’histoire est celle de Leonard Kraditor (Joaquin Phoenix), jeune trentenaire juif new-yorkais, qui ne se remet pas de la rupture de ses fiançailles due à des raisons médicales (Sa fiancée et lui étaient tous deux porteurs d’une maladie génétique). Entre calmants et passe-temps photographique, le jeune homme, revenu dans l’appartement de ses parents (Ruth Kraditor : Isabella Rossellini, et Moni Moshonov : Reuben Kraditor), a sombré dans une dépression, ponctuée de tentatives de suicide.

C’est alors qu’il fait fortuitement la connaissance d’une nouvelle locataire de son immeuble, Michelle, interprétée par Gwyneth Paltrow (oscarisée pour Shakespeare’s in love). C’est une jeune femme blonde un peu fêlée, maîtresse malheureuse d’un homme marié, avocat dans le cabinet où elle travaille. Entre ces deux êtres souffrants naît immédiatement une complicité forte, faite de rires et de confidences. Séparés par la cour de l’immeuble (Hommage appuyé à Fenêtre sur cour), ils communiquent d’une fenêtre à l’autre, se donnant des rendez-vous pour une sortie en boîte ou une rencontre sur le toit de l’immeuble.

Michelle, inconsciente (ou consciente) du mal qu’elle fait à Leonard, lui confie ses douleurs d’amour ; le confident, éperdument amoureux d’elle, souffre en secret. Parallèlement, et contraint par la pression familiale, il a engagé une relation avec Sandra, la fille du repreneur de la teinturerie de ses parents, qui comprend la complexité de son caractère. Ainsi Sandra aime Leonard, qui aime Michelle, qui aime Ronald… On n’est pas loin du triangle racinien.

two lovers 6

La silhouette parfois un peu pataude, parfois élégante, de Joaquin Phoenix, exprime à merveille ce mal être dont il sort par instants en faisant le clown ou en dansant comme un fou sur la piste d’une boîte de nuit. Subtil Joaquin Phoenix, dont le visage, marqué par la discrète et émouvant cicatrice d’un bec-de-lièvre, sait dire tant de choses avec un minimum d’effets. En l’évoquant, James Gray parle de lui comme son alter ego et il explique que le rôle fut écrit spécifiquement pour lui. « Joaquin a une perception très aiguë du comportement humain », explique-t-il. Et on regrettera que, paraît-il, cet acteur rare ait décidé d’arrêter le cinéma pour s’adonner à son autre passion, la musique.

La scène d’amour fiévreuse et intense sur le toit de l’immeuble saisi par le froid est, selon moi, une des plus belles scènes d’amour du cinéma. Et il n’est pas indifférent de savoir que le film fut inspiré à James Gray par une nouvelle de Dostoïevski, Nuits blanches, dans laquelle un homme développe une obsession pour une femme rencontrée dans la rue. Le texte et le film sont tous les deux le récit d’un trouble psychologique mais aussi et surtout l’étude du rapport à l’amour. Ici, les deux femmes, Michelle et Sandra, incarnent les deux postulations : la première, la passion destructrice, l’autre, une forme d’amour conformiste mais rassurante.

Two lovers 2

Leonard  au bord de l'eau, après l'abandon de Michelle

Structuré entre deux séquences exprimant la tentation du suicide, ce film à la mise en scène épurée, à la lumière crépusculaire, dit sans doute le passage définitif à l’âge adulte et le renoncement aux passions adolescentes. La brisure de l’abandon de Michelle, dont l’amant renonce à sa famille pour elle, sonne le glas de tous les espoirs fous de Leonard. Sans doute ne souhaite-t-il plus traîner son cœur comme il traînait derrière lui le vêtement nettoyé au début du film. Au bord de la mer, en ramassant le gant que lui a offert Sandra, il semble prêt à relever le défi d’un amour plus sage. Il remonte lentement l’escalier pour aller offrir à Sandra le brillant qu’il destinait à Michelle et il pleure. Scène ultime et complexe d’un film tout en frisons, épidermique et profond.

 

Sources :

Allo-Ciné : Secrets de tournage

 

 

 

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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 07:00

Helmut-Newton.JPG

 Upstairs at Maxim's, 1978, Helmut Newton, Tirage argentique

(Photo ex-libris.over-blog.com, lundi 11 février 2013, effet Orton et Boost))

 

J’ai pris cette photo à l’Art Gallery de NSW, à Sydney, le lundi 11 février 2013. J’en aime le noir et blanc, très expressionniste, au service d’une élégance et d’une courtoisie à la française. En même temps, la femme y apparaît dominatrice et l’homme assez féminin : image d’un glamour obscur. La preuve aussi de la "haute qualité de la photo argentique, dans un temps où l'on est obsédé par la couleur et le mouvement".

Ce grand musée de Sydney possède une collection significative de 20 photos de Helmut Newton (1920-2004). Elles proviennent de la période la plus importante de sa carrière, entre 1970 et 1980. Le photographe d’origine allemande est connu pour l'éclairage dramatique et la pose conventionnelle de ses modèles, toujours teintée de sexualité.

Ses photographies voisinent ici avec des œuvres de Bettina Rheims, 30 photos d’une série intitulée Modern Lovers (1990). Sur un fond gris neutre se détachent des modèles pris dans la rue et dont les plus vieux ont vingt ans, donnant ainsi une image androgyne de la jeunesse.

Malgré leur différence de génération, ces deux artistes explorent la construction de l’identité du genre à travers leurs photos.

 

Pour la communaté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière,

Thème proposé par ABC : Simple visite

 


 

 

 

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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 18:13

 

Sa-robe.JPG

Dans la chambre de Diane

(Photo ex-libris.over-blog.com, novembre 2012, Effet Boost))

 

Accrochée dans la chambre

Tout en tulle et en soie

Si douce qu’elle semble

La prairie qui verdoie

 

Suspendue si légère

Papillon de printemps

Aux couleurs de fougère

Patiente elle attend

 

L’instant où la petite

Enfant  tout en liesse

Mettra comme en un rite

Sa robe de princesse

 

Pour La communauté de Hauteclaire, Entre Ombre et Lumière,

Thème proposé par Joëlle : Séquence émotion

 

 


 

 

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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 17:49

chaussure-van-gogh.jpg 

 

Vendredi 30 novembre 2012, de passage à Paris, je suis allée voir l’exposition Bohèmes au Grand Palais. Ayant réservé mon billet sur Internet, j’y suis entrée sans faire la queue ; de toute manière, il n’y avait pas grand’monde ! J’y suis restée presque trois heures, tout en y perdant un peu mon latin car le fil conducteur n’en est pas des plus clairs. C’est le scénographe lyrique, Robert Carsen, qui en a réalisé la scénographie, au détriment des toiles elles-mêmes, me semble-t-il. La première partie les présente dans une sorte de long boyau assez sombre et la seconde partie reconstitue ateliers ou cafés : mais était-ce vraiment indispensable ?

Les deux salles du  rez-de-chaussée sont consacrées au bohémianisme, aux Bohémiens, à la façon dont ils ont été dépeints par les artistes à travers les siècles et souvent représentés sous le masque de la diseuse de bonne aventure, du voleur, du vagabond. Après un intermède dans la rotonde où l’on découvre certaines figures féminines emblématiques, Esméralda et Carmen, on monte ensuite au premier étage pour découvrir la bohème artiste au XIX° siècle, quand le mythe est récupéré par tous ceux qui aspirent à la liberté dans l’art. La fin de l’exposition se clôt avec la vision tragique de l’extermination des Tziganes pendant la Seconde Guerre mondiale. Tout au long de la visite, le visiteur est bercé par des chants tziganes, la musique de Satie ou des airs de La Bohème de Puccini. L’ensemble de l’exposition est ponctué par des proverbes roms : « Certains regardent le bout de la route. Certains la route » ou encore « Les montagnes ne bougent pas mais les hommes bougent. »

Théodore von Holst Le souhait 1840

L’exposition  débute par un beau poème de Saban Iliaz, intitulé La Longue Route : :

« Nous avons pris une route dans la nuit

Sans savoir où elle pouvait nous mener… »

On pense que les premiers Tziganes sont venus en France au début du XV° siècle. Ils portent des noms variés : Zingari, Czigany, Zigeuner, Gypsies, Egyptiens, Gitans, Bohèmes, Bohémiens, Roms, Romanichels, Manouches… On sait cependant que leur langue est issue du sanscrit et que leur origine est l’Inde. George Sand le souligne : « Des Indiens pur sang qu’on a baptisés de tous les noms des pays traversés par eux dans leur longue et obscure migration à travers le monde. »

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La première partie est ainsi dévolue à la bonne fortune picturale du personnage du Bohémien, ou plutôt de la Bohémienne. Elle séduit le peintre par son charme étrange comme cette ravissante Petite Bohémienne (vers 1505), saisie dans sa mélancolie par Boccaccio Boccaccino l’Ancien. Avec elle naît en quelque sorte le stéréotype de la Bohémienne : sous un turban oriental bleu noué sous le menton, ses cheveux se répandent en boucles sur ses épaules tandis qu’elle est recouverte d’une sorte de châle rouge. Le collier et la ferronnière, très inhabituelle, lui confèrent une grande noblesse.

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J’ai été très intriguée par le tableau d’Andrea Ansaldo, La fuite en Egypte. Marie y porte la coiffe des Egyptiennes, la bern, sorte de grande auréole, présente sur nombre de tableaux. On la retrouve notamment sur la gravure du recueil de François Deserps, Recueil de la diversité des habits (1562) et qui caractérise L’Egyptienne. Peut-être faut-il voir le rejet des Bohémiens dans le fait que, selon la légende, ils auraient refusé l’hospitalité à la Sainte Famille et auraient peut-être pris part à la Crucifixion. Leurs descendants auraient été ainsi condamnés à l’errance, d’où leur présence dans des tableaux représentant la fuite en Egypte. Gypsie, gitan sont en effet deux termes issus du nom Egypte.

Petit à petit, à travers les thématiques picturales, on sent que l’exclusion se fait plus grande au fil des siècles. Des toiles représentent les campements de bohémiens, mis au ban de la société (J. Van de Venne) ; la bohémienne devient diseuse de bonne aventure et par-là un peu magicienne ; le bohémien, quant à lui, est souvent voleur.

georges-de-la-tour-la-diseuse

Deux toiles traitent superbement cette thématique. La très célèbre Diseuse de bonne aventure de Georges de la Tour (vers 1630), où éclatent les rouges et les roses, montre un jeune benêt en train d’être détroussé par trois femmes : l’une, de profil, lui subtilise sa bourse, l’autre, au visage d’ange, coupe discrètement la chaîne de sa montre, tandis que la vieille diseuse de bonne aventure, au visage ridé de vieille momie, retient son attention. La jeune femme très pâle que l’on voit à l'arrière-plan aurait été inspirée au peintre par Preciosa, une gitane, héroïne de "La Petite Gitane", personnage des Nouvelles exemplaires (1613) de Cervantès.

Nicolas Bollery - Les Acteurs vers 1595-1605

Les Acteurs (vers 1595-1605), une toile attribuée à Nicolas Bollery, présentait déjà ce thème du jeune innocent, dupé par plusieurs femmes et, ici, par un personnage masqué de la Commedia dell’arte. Ce tableau est par ailleurs un témoignage de la présence des bohémiens dans les troupes de danse ou de théâtre.

L’édit de 1682 frappe sévèrement les Bohémiens. Les arts et les sciences du Siècle des Lumières se défient d’eux désormais. Dans L’Encyclopédie, Diderot ne les épargne pas : il les traite de « vagabonds » dont le « talent est de chanter, danser, et voler ». Ils seront désormais de plus en plus marginalisés.

De nombreux artistes ont été sensibles à l’errance de ceux qu’Alexandre Hardy, dans La Belle Egyptienne, décrit ainsi :

« Seigneurs des prés, des monts, des camps, des bois

Qui, nobles n’exerçons l’agriculture vile,

Non captifs pour le gain dans l’enclos d’une ville. »

On a tous en mémoire les fines gravures de Callot représentant ces convois de Bohémiens en marche. Quant à J. C. Nessler, il réalise en ivoire et en argent doré une sculpture remarquable, Bohémien à cheval, incrustée d’agates, de diamants, d’émeraudes, et de rubis.

Au XVIIIème, Filipo Napoletano peint un Campement de bohémiens dans les ruines de la villa Tivoli ; D. Teniers II place un groupe de bohémiens dans un Paysage avec une grotte ; même Gainsborough s’intéresse à eux  avec son Paysage avec bohémiens travellers. Il paraît que le commanditaire du tableau, un gentleman d’Ipswich, mécontent du sujet choisi, aurait lacéré de rage le tableau ! Si c’est une vision plus rousseauiste, elle n’occulte pourtant pas le rejet dont sont l’objet ces nomades, certains tendant à se sédentariser pour échapper à l’ostracisme de la société.

Hals_la_bohemienne-vers-1630.jpg

Au milieu de ces toiles, je n’aurai garde d’oublier La Bohémienne de Frans Hals, un « portrait de caractère ». Plein d’audace et de sensualité, il présente plutôt la diseuse de bonne aventure comme une femme de mœurs légères et détone un peu par sa joie de vivre.

Corot zingara au tambour de basque vers 1865

Parmi les toiles du XIXème  siècle, j’ai été séduite par la Zingara au tambour de basque (accessoire obligé de la Tzigane), de Jean-Baptiste Camille Corot, une vision plus adoucie de la Tzigane. Dans l’intimité de son atelier, il réalisa une centaine de portraits, dont certains recomposent le souvenir de paysannes qu’il avait observées dans la campane romaine. Dans des tonalités adoucies de rose, de beige et de vert, la jeune femme, assise de trois-quart, tourne vers le spectateur un regard pensif et mélancolique.

hdCourbet Bohemienne et ses enfants

Certains peintres, comme Alfred Dehodencq ou Henri Regnault, vont jusqu’à suivre les Bohémiens dans leur errance. En 1869, le premier peint des Bohémiens en marche, au visage tanné par le soleil, dans une toile pleine de couleurs et de pittoresque. Courbet montre sur la route La Bohémienne avec ses enfants, avec un singe (ou un enfant ?) dans sa hotte. On y perçoit la dureté de la marche, le poids du fardeau d’une condition difficile. Dans  La rencontre ou Bonjour, M. Courbet, le peintre, revendiquant la liberté de son art, s’assimile au Juif errant : « … je viens de débuter dans la grande vie vagabonde et indépendante du bohémien » écrit-il. Et si Renoir peint son premier amour, Lise Tréhot, en bohémienne, Manet, quant à lui s’écrie en parlant des Bohémiens : « Quel peuple ! » Avec les Roulottes aux Saintes Maries, Van Gogh médite sur le voyage : « Il me semble toujours être dans un voyage qui va quelque part et à une destination.  Si je me dis que le quelque part, la destination n’existent pas, cela me paraît bien raisonnable et véridique. » Les trois Bohémiens de Bellet du Poisat illustrent le poète romantique autrichien Lenau, qui célèbre le mode de vie libre des Tziganes :

« Par trois fois ils m’ont montré comment

Quand la vie pour nous se fait grise,

On la dissipe en fumée, en rêves, en chansons

Et triplement on la méprise. »

Van gogh les roulottes campement de bohémiens aux environs

De nombreux peintres s’intéressent ainsi au mode de vie des Gitans. Manet peint Le montreur d’ours et La régalade. Van Gogh en fait une description paisible et solaire avec les Roulottes aux Saintes Maries de la Mer. Dans la littérature, Bonnet représente Les Hongrois de Carpentras (1868) et Emile Zola décrit une halte de Hongrois à la porte Saint-Ouen {Nouveaux Contes à Ninon1874) et rêve de fuir avec eux dans ses Souvenirs (IX) : « Et je me souviens qu’un jour, ayant sur le cœur quelque gros chagrin d’écolier, je fis le rêve de monter dans un de ces voitures qui partaient, de m’en aller avec ces grandes belles filles dont les yeux noirs me faisaient peur, de m’en aller bien loin, au bout du monde, roulant à jamais le long des routes. »

Charles landelle portait d'un jeune serbe

A la fin du XIXème siècle, les Tziganes deviennent un sujet prisé dans l’empire austro-hongrois. Le peintre de genre autrichien, Auguste von Pettenkoffen, peint une émouvant toile représentant Deux Enfants tziganes ; Charles Landelle propose un Jeune bohémien serbe à la beauté douce et intemporelle, très orientalisante ; Devant le juge, de Sandor Bihari, met en scène un tzigane qui en appelle à la justice pour le bris de son violon ; Karoly Ferenczy peint la superbe toile de trois Tziganes, où éclate le bleu de la robe d’un personnage féminin, tandis que Deux Tziganes, de face, nous regardent avec intensité dans le tableau du Hongrois Lajos Kunffy.

Tsiganes Karoly Ferenczy

Dans l’espace intermédiaire de l’exposition, règne la figure de la Gitane éternelle, telle que Hugo, Gautier et Mérimée, suivi de Bizet, l’ont immortalisée. Carmen ou Esméralda, ce vrai personnage est en effet devenu un mythe féminin éternel. Outre la « surnaturelle créature » de Victor Hugo, La Esméralda de Charles de Steuben avec sa chèvre, on y découvre un somptueux tableau de Théodore von Holst, Le Souhait. Une belle jeune femme à l’abondante chevelure brune, à l’ovale blanc et romantique, y bat les cartes comme la diseuse de bonne aventure de toujours, exprimant ainsi les pouvoirs magiques dont est dotée la Tzigane.

Charles amable lenoir rêverie 1893

Au second étage, c’est à la suite des Romantiques et de l’artiste « maudit » que le « bohème » va faire florès. D’emblée, le ton est donné avec « Rêverie », un tableau un peu mièvre à mon goût, de Charles Amable Lenoir mais qui illustre ma foi fort bien « Le Grenier », un poème de Pierre-Jean de Béranger :

« Je viens revoir l’asile où ma jeunesse

De la misère a subi les leçons.

J’avais vingt ans, une folle maîtresse,

De francs amis et l’amour des chansons.

Bravant le monde et les sots et les sages,

Sans avenir, riche de mon printemps. »

Du haut de son grenier, surplombant la ville, le personnage, sur qui s’appuie amoureusement une jeune femme, est à l’image de ceux que décrit Balzac dans Un prince de la bohème. : « Tous ces jeunes gens, plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune mais au-dessus du destin. »

-Liszt_-Lehmann_portrait-.jpg

Et quel beau portrait en pied, par Henri Lehmann,  que celui de Frantz Liszt, sanglé dans un élégant costume noir, qu’éclairent ses longs doigts de musicien racé ! Car c’est son influence que souligne Baudelaire dans ces lignes de Mon cœur mis à nu : « Glorifier le vagabondage et ce qu’on peut appeler le bohémianisme, culte de la sensation multipliée, s’exprimant par la musique. S’en référer à Liszt. »

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Courbet, pour sa part, dans L’Homme à la pipe, fait son autoportrait, le portrait de la bohème parisienne et romantique. La pipe, la barbe, la blouse, sont bien les accessoires obligées du peintre qui se décrit là dans un temps de « pauvreté profonde ». Toute une salle est ainsi consacrée à cette génération  pour laquelle dandysme, désillusion, désespoir et suicide seront les maîtres mots.

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Géricault peint l’Artiste dans son atelier, Delacroix fait son autoportrait, Octave Tassaert montre avec grand réalisme un Intérieur d’atelier. Vêtu du gilet rouge des Romantiques, le peintre assis par terre, dans une attitude de profond abattement, épluche des pommes de terre (ou peut-être dessine), tandis que son fricot mijote dans la cheminée. Sa boîte de peinture est ouverte et vide, son chevalet déserté. « Les bourgeois croient que c’est tout rose, notre vie, et qu’on ne crève pas à ce chien de travail-là. Tu la connais, toi, : l’atelier, depuis le matin six heures jusqu’à midi ; à déjeuner, deux sous de pain et deux sous de pommes de terre frites… », voilà comment les frères Goncourt dénoncent la situation du bohème dans Manette Salomon. Blin, Decamps, Gros-Robert présentent des artistes acculés au suicide. Toute une condition de misère, que Le Poêle dans l’atelier de Paul Cézanne restitue dans sa banalité et sa véracité.

-poele-atelier.jpg

Henri Murger avec ses Scènes de la vie de bohème(1851) racontera la geste de ces artistes maudits et contribuera à l’élaboration du mythe. Mettant en scène le poète Rodolphe, le musicien Schaunard, le peintre Marcel, le sculpteur Jacques le journaliste Carolus Barbemuche et le philosophe Gustave Colline, sans oublier les grisettes Mimi, Musette et Francine, Murger donne la parole à « tout homme qui entre dans les arts sans autre moyen d'existence que l’art lui-même ». On en voit ici de nombreuses illustrations par Gill Daumier. On sait aussi comment Puccini et sa Bohème contribuèrent à populariser le thème.

Une salle est particulièrement émouvante, c’est celle qui présente  les célèbres Chaussures (III) de Vincent Van Gogh. Quand il peint cette toile, véritable manifeste de l’artiste vagabond, il a décidé de mener une vie d’artiste et mourra quatre ans plus tard. Dans l’exposition, la toile cohabite avec des manuscrits de Rimbaud, et notamment le célèbre texte de « Ma bohème », à la jolie petite écriture ronde, avec ses [d] au jambage en arrière, si caractéristiques :

« … Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur. »

Il est ici rappelé que Verlaine lui dédia « Laeti et Errabundi », du temps où les amants étaient « joyeux et vagabonds ».

Cette bohème, qui « n’est possible qu’à Paris », ainsi que le disait Murger, investit ensuite Montmartre. Le Moulin de la Galette (Madeleine ou Au Moulin de la Galette de l’Espagnol Ramón Casas, Le Moulin de la Galette de Paul Signac), Le Chat Noir (une amusante tôle peinte de l’enseigne représente un chat sur un croissant de lune), le Lapin Agile deviennent de hauts lieux, fréquentés par ceux qui seront les grands artistes de la première moitié du XXème siècle.

carmen-bastian.jpg

On y retrouve bien sûr les femmes : La Grosse Maria ou Vénus de Montmartre de Toulouse-Lautrec, Carmen Bastián, de Mariá Fortuny Marsal, dans l’impudeur de ses jupes relevées. Dans un café d’époque reconstitué, tandis que s’égrène la musique liquide d’Erik Satie, le tableau L’absinthe de Degas souligne par son étonnante asymétrie la solitude de la femme pensive devant son verre. Quant à Kees Van Dongen, grand habitué de Montmartre, il fait en Espagne la rencontre des belles Gitanes. J’en ai beaucoup aimé sa Gitane (la curieuse), à demi cachée par une porte d’un bleu délavé et drapée dans un châle noir et bleu, sur une robe d’un jaune éclatant brodée de rouge.

Van Dongen La Gitane la curieuse vers 1911

Picasso signe L’absinthe (Le poète Cornuty), une aquarelle sur toile, représentant ce poète espagnol, exemplaire d’une génération éthéromane et criant famine. C’est une toile qui coïncide avec la mort de son grand ami Carlos Casagemas. Ses croquis (pinceau et encre marron sur papier) des Pauvres génies sont des instantanés saisissants de la condition de l’artiste méconnu. On y voit aussi ses premières toiles dont Au Moulin rouge ou Le Divan japonais.

La fin de l’exposition se signale par une remarquable série de toiles de Otto Mueller. Peintre de toutes les bohèmes, cocréateur du mouvement artistique, die Brücke, Otto Mueller mène d’abord une existence de fête et de liberté en compagnie des expressionnistes allemands de Berlin. Fasciné par les valeurs des Tziganes, il vivra ensuite avec eux en Croatie et en Bosnie, pour en réaliser des portraits à la ligne distordue et à la couleur vive. Il fut exposé par les nazis dans le cadre de L’Entartete Kunst (l’art dégénéré) munichois en 1937. J'en ai aimé sa Madone Tzigane, la pipe au bec...

Otto-Mueller-Madone-Tzigane-.jpg

Cette exposition est d’une grande richesse mais il me semble qu’elle présente un trop grand nombre de toiles et que sa perspective n’en est pas clairement définie. La seconde partie, la bohème artistique, pouvait faire l’objet d’une présentation à elle toute seule. On sort du Grand Palais, un peu abasourdi, avec le désir de mettre au clair tout ce qu’on a vu. Et on a surtout en tête le souvenir des "prunelles ardentes" de l'insaisissable peuple des nomades.

 

Sources :

Mes notes d’après les cartouches de l’exposition.

Télérama Hors-série, Les bohèmes, Quand l’art vagabonde, Exposition au Grand Palais.

Bohèmes, Le roman de la liberté, L’album de l’exposition.

Voir l'article : "Tzigane, la nation invisible"

 link

 

 

 

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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 13:54

Lucy-2.jpg

 

 

A Lucy,

 

Aux tréfonds de l’espace

Aux tout confins du temps

Petite et si gracile

Au corps souple et agile

Silhouette d’ébène

Dans la savane sèche

Le long du lent Awash

Lucy des origines

Tu cours au creux de moi

 

 

Pour le Jeudi en Poésie des Croqueurs de Mots,

Thème proposé par Hauteclaire : Préhistoire

 

 

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23 avril 2013 2 23 /04 /avril /2013 14:44

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Lundi 08 avril 2013, sur France 5, j’ai regardé Le temps du silence (2010), un téléfilm du réalisateur Franck Apprederis. Il s’agit d’une adaptation de l’œuvre de Jorge Semprun, L’Ecriture ou la Vie (1994), à laquelle l’écrivain a participé pour le scénario et les dialogues. Il précisera lui-même son projet en ces termes : « C’est délibérément un film autobiographique. Mais c’est aussi la tentative de dépasser l’autobiographie, la singularité de l’expérience. Il y a dans l’écriture de ce film, du moins potentiellement, la volonté de partager une expérience, une mémoire, qu’on a vécues seul mais dans la fraternité de tant de solitudes semblables. » Ce téléfilm avait été diffusé sur France 3 le 11 juin 2011, au lendemain de la mort de l’auteur espagnol, le 07 juin 2011.

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L’interprète du rôle de Manuel en est un jeune sociétaire de la Comédie Française, Loïc Corbery, qui a expliqué après la diffusion son émotion lors du tournage du téléfilm : « Dans les allées fantomatiques de Buchenwald, avec, sur la veste de mon costume, mon triangle de tissu rouge de prisonnier politique et mon pantalon de toile, le numéro de détention de Jorge Semprun […] est une sensation difficile à raconter. » Il explique par ailleurs que le rôle a été pour lui « un cadeau merveilleux […] un challenge énorme ».

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Force est de constater qu’il ne démérite pas dans ce défi, même si l’adaptation qui joue sur la couleur, le noir et le blanc, qui s’efforce de réinventer la vie des camps, qui propose de beaux portraits de femmes (notamment Sarah Biasini dans le rôle de Louise ou Anne Loiret dans celui d’Isabelle) ne m’a pas semblé très convaincante. Trop lisse peut-être, trop illustrative sans doute. Mettre en images ce qui n’a pu que difficilement être mis en mots par ceux qui ont vécu l’horreur me semble un défi impossible.

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Car c’est bien là le propos de l’écrivain espagnol dans L’Ecriture ou la Vie, cet ouvrage qu’il n’écrira qu’en 1987, après y avoir longtemps travaillé. Un récit autobiographique qui rend compte de la difficulté de vivre- de survivre- et d’écrire après son internement à Buchenwald, de 1943 à 1945, là où, dit-il, il apprendra ce que c’est que « vivre sa mort ». En témoigne ce dialogue entre Manuel et l’une des femmes qu’il rencontre après la guerre : - « La mort ne vient pas après mais pendant. » - « Pendant quoi ? »- « Pendant la vie ! »

A ceux qui lui conseillent d’écrire pour « mettre en ordre  [sa] mémoire, pour oublier justement », il répond : « Si je continue à écrire, c’est la fin. » L’écriture en effet le replonge dans l’horreur, l’asphyxie comme l’eau de « la baignoire de la villa de la Gestapo à Auxerre ». C’est Lorène (Barbara Cabrita), celle qui ne sait rien de son passé, qui le fait revenir à la vie, « c’est-à-dire dans l’oubli ». Avec Laurence (Audrey Marney), dont le fiancé est mort à la guerre, l’amour est une impasse.

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Jorge Semprun l’a toujours affirmé : « Je ne suis pas un survivant […] je ne parlerai jamais comme quelqu’un qui a survécu à la mort de ses camarades. Je ne suis qu’un vivant, c’est tout ! » A ce propos, on sera sensible à l’évocation du très beau poème d’Aragon, « Chanson pour oublier Dachau », dont une quinzaine de vers se retrouve dans le livre de Semprun.  Dans le téléfilm, on assiste à la discussion entre Manuel, le peintre Boris Taslizky (Philippe Le Dem) et Aragon (Frédéric Van Den Driessche) et aux réflexions sur le poème du Nouveau Crève-Cœur (1948) qui en a découlé. Si je me souviens bien, il me semble que le peintre ou l’écrivain dit que ce poème, mieux que de la prose, a su dire l’indicible. Je voudrais donc faire quelques remarques sur ce poème qu’on ne peut lire sans une profonde émotion.

 

« Nul ne réveillera cette nuit les dormeurs

Il n’y aura pas à courir les pieds nus dans la neige

Il ne faudra pas se tenir les poings sur les hanches

jusqu’au matin

Ni marquer le pas le genou plié devant un

gymnasiarque dément

Les femmes de quatre-vingt-trois ans

les cardiaques ceux qui justement

Ont la fièvre ou des douleurs articulaires

ou Je ne sais pas moi les tuberculeux

N’écouteront pas les pas dans l’ombre qui

s’approchent

Regardant leurs doigts déjà qui s’en vont en fumée

Nul ne réveillera cette nuit les dormeurs

 

Ton corps

Ton corps n’est plus le chien qui rôde et qui ramasse

Dans l’ordure ce qui peut lui faire un repas

Ton corps n’est plus le chien qui saute sous le fouet

Ton corps n’est plus cette dérive aux eaux d’Europe

Ton corps n’est plus cette stagnation cette rancoeur

Ton corps n’est plus la promiscuité des autres

N’est plus sa propre puanteur

Homme ou femme tu dors dans des linges lavés

Quand tes yeux sont fermés quelles sont les images

Qui repassent au fond de leur obscur écrin

Quelle chasse est ouverte et quel monstre marin

Fuit devant les harpons d’un souvenir sauvage

Quand tes yeux sont fermés revois-tu revoit-on

Mourir aurait été si doux à l’instant même

Dans l’épouvante où l’équilibre est stratagème

Le cadavre debout dans l’ombre du wagon

Quand tes yeux sont fermés quel charançon les

ronge

Quand tes yeux sont fermés les loups font-ils le beau

Quand tes yeux sont fermés ainsi que des tombeaux

Sur des morts sans suaire en l’absence des songes

 

Tes yeux

Homme ou femme retour d’enfer

Familiers d’autres crépuscules

Le goût de soufre aux lèvres gâtant le pain frais

Les réflexes démesurés à la quiétude villageoise de

la vie

Comparant tout sans le vouloir à la torture

Déshabitués de tout

Hommes et femmes inhabiles à ce semblant de bonheur revenu

Les mains timides aux têtes d’enfants

Le cœur étonné de battre

 

Leurs yeux

Derrière leurs yeux pourtant cette histoire

Cette conscience de l’abîme

Et l’abîme

Où c’est trop d’une fois pour l’homme être tombé

Il y a dans ce monde nouveau tant de gens

Pour qui plus jamais ne sera naturelle la douceur

Il y a dans ce monde ancien tant et tant de gens

Pour qui toute douceur est désormais étrange

Il y a dans ce monde ancien et nouveau tant de gens

Que leurs propres enfants ne pourront pas

comprendre

Oh vous qui passez

Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs

 

Tout comme Semprun, Aragon se tient ici du côté de la vie. Les morts, dans une métaphore classique, sont comparés à des dormeurs que les vivants ne doivent pas réveiller. Le poème, circulaire, commence par « Nul ne réveillera cette nuit les dormeurs » pour se terminer par une apostrophe aux vivants en marche : « Oh vous qui passez/ Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs ». On notera l’emploi du futur de certitude et l’impératif de défense, que viennent renforcer la négation et le pronom indéfini du premier vers. Une occurrence du premier vers se retrouve de plus à la fin de la première partie qui décrit les scènes du quotidien.

Entre ces vers qui isolent les morts du monde des vivants, Aragon reconstitue en effet le rituel atroce des camps. Le champ lexical du corps est au service de la vision de ces rassemblements inhumains sous le froid et la neige pendant des heures, pour la satisfaction du sadisme d’ « un gymnasiarque dément ». Celui de la maladie souligne l’horreur de ces traitements infligés à des gens déjà affaiblis, la menace de la mort dans les crématoires étant matérialisée par les « pas dans l’ombre qui/ s’approchent » et les « doigts déjà qui s’en vont en fumée ». Quelques vers suffisent à exprimer avec force la lente déchéance des corps promis aux crématoires et la déshumanisation des êtres.

Dans une deuxième partie, le poète s’adresse à une victime en particulier, donnant ainsi plus de force à ce qui fut une extermination de masse mais où chaque mort fut particulière. On notera l’anaphore de « Ton corps », insistant sur cette méthode de destruction des corps par l’humiliation, le rabaissement à l’état animal, la promiscuité dégradante. Tout un vocabulaire péjoratif, allié à un procédé d’accumulation et au démonstratif, vient de plus en souligner l’horreur (« l’ordure », « le fouet », « cette dérive », « cette stagnation », « cette rancœur », « la promiscuité », « puanteur »).

On notera cependant que ces évocations de l'enfer se font par le biais de la forme négative totale, particulièrement insistante (« ne… pas », « ne…plus »), indiquant que ces épreuves sont définitivement terminées. Réveiller les dormeurs (et donc écrire ?) serait contraindre les survivants à revivre l’abjection. Mais en sont-ils véritablement libérés ?

En effet, usant de la forme interrogative, le poète s’interroge sur les visions que le survivant (« Homme ou femme ») a gardée en mémoire, maintenant qu’il repose « dans des linges lavés ». Métonymiquement, les yeux succèdent au corps. L’anaphore, « Quand tes yeux sont fermés », souligne combien les nuits des victimes sont hantées de cauchemars et qu’elles n’ont pas droit à la beauté des « songes ». On est happé ici par la force des images venues sous la plume du poète. Elles évoquent une chasse à l’homme, le monstre « marin » du nazisme poursuivi sans fin par le « souvenir sauvage », et la mort debout dans les wagons, « dans l’épouvante où l’équilibre est stratagème ». La mémoire devient ainsi insecte rongeur, « charançon » mortifère, qui fait revivre la parade bottée et cravachée des officiers nazis, devenus « loups » pour l’homme et faisant « le beau ». C’est là, pour celui qui reste, que « Mourir aurait été si doux » et que ses yeux fermés ne voient plus que les « morts sans suaire ».

Ce thème du regard est aussi très présent chez Jorge Semprun. N’évoque-t-il pas « son regard de fou, dévasté » ? Ne saisit-il pas celui « dilaté d’horreur d’un jeune soldat américain fixé sur l’amoncellement des cadavres qui s’entassaient à l’entrée des bâtiments des fours ? » Comment vivre après quand « les yeux ont vu ça » ? Chez Aragon, le questionnement angoissé se poursuit quand, « de retour d’enfer », il faut réapprendre à vivre, en ayant éternellement en tête « d’autres crépuscules », toujours à la bouche « le goût de soufre », « les réflexes démesurés à la quiétude villageoise ». Tout un lexique de l’inaptitude (« inhabiles », « timides », « étonné de tout ») indique que désormais les survivants (Hommes et femmes ») sont « Déshabitués de tout ». De tout ce qui fait la saveur de la vie elle-même (« le pain frais », les « têtes d’enfants », le cœur qui bat ), rien ne leur semble plus normal : ce n’est qu’un « semblant de bonheur revenu ».

La dernière partie du poème dit la blessure irrémédiable d’avoir connu le gouffre, cette béance déshumanisée qui demeure « derrière leurs yeux » (double occurrence du mot) et le mot « abîme » est ici employé deux fois. La chute dans cette abjection est de « trop » et il n’est aucun moyen de l’oublier. L’anaphore, « Il y a dans ce monde ancien… nouveau… ancien et nouveau », souligne la solennité de ce qui est ici affirmé. De nouveau, l’emploi du futur et de la forme négative conforte cette idée d’un fait irrémédiable, ce que révèlent l’emploi des adverbes de temps (« plus jamais », « désormais »). La répétition du superlatif insiste sur le nombre des victimes, (« tant de gens… tant et tant de gens ») qui se retrouvent désormais dans un au-delà du monde où la douceur n’est plus « naturelle » mais est devenue « étrange », tout comme eux sont devenus des étrangers. Il ne sert à rien de parler ni d’écrire puisque « leurs propres enfants ne pourront pas/ comprendre ». Et pourtant, les derniers vers, « Oh vous qui passez/ Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs », s’ils désignent bien les morts, mai[…] les désigne[nt] aux vivants et les désigne[nt] comme morts ». Entre l’écriture ou la vie, dans un premier temps, Semprun choisira aussi la vie. Il savait en outre, ainsi qu’il l’a écrit, que « le vrai problème, ce ne sera pas de raconter mais d’être entendu ».

Ce téléfilm m’aura ainsi permis de découvrir ce poème poignant d’Aragon, résistant communiste comme Semprun, qui, s’il ne connut pas les camps, sut les dire avec justesse et vérité grâce aux mots du poète.

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Sources :

L’Ecriture ou la Vie, wikipedia.org

Ecrire après Auschwitz : mémoires croisées France/ Allemagne

 

 

 

 

 

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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 17:40

 

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Christian Huitorel dans Le rêve d'un homme ridicule

(Crédit photos DR)

 

Etrange texte que ce Rêve d'un homme ridicule (1877), traduit du russe par André Markowicz, que nous a raconté Christian Huitorel, jeudi 04 avril 2013 au Théâtre Beaurepaire à Saumur. Le comédien en est l'interprète et le metteur en scène. Dans un décor réduit à sa plus simple expression (une chaise sans dossier à jardin, une branche morte à cour, et deux formes de bois découpé), le comédien, vêtu d'un méchant costume gris fatigué sur un tee-shirt délavé, a interprété avec force ce récit fantastico-mystique. C'est une longue nouvelle-apologue d'une soixantaine de pages, structurée en cinq chapitres et un épilogue, que Dostoïevski avait incluse avec d'autres dans le Journal d'un écrivain, trois ans avant Les Frères Karamazov et quatre ans avant sa mort. La force de ce texte provient sans doute du fait qu'il s'agit d'une voix sans nom, d'un héros anonyme qui est le destinataire d 'une vérité venue d'ailleurs.

Le narrateur y apparaît d'abord comme un homme désabusé, « un drôle d'homme », une sorte d'étranger au monde, au sens camusien, persuadé qu'il est le seul à connaître la Vérité et dont l'indifférence foncière éclate dans « les petites choses ». C'est ainsi que lui-même et les autres le considèrent comme « un homme ridicule », dont on rit, qui suscite sarcasme et moquerie.

Par une sombre soirée, la vision d'une étoile dans le ciel l'incite à se tuer. Pourtant, une petite fille, en quête de secours pour sa mère et dont il dédaigne les plaintes, l'en dissuade. De retour chez lui, tandis que son voisin capitaine fait la fête, assis dans un fauteuil, l'homme ridicule se met à rêver. Il rêve qu'il se tire une balle en plein cœur, qu'on l'enterre, et que, tel un supplice, une goutte d 'eau tombe à intervalle régulier sur lui. Alors surgit un être inconnu qui l'emporte à travers l'espace sidéral. Il parvient ainsi dans un pays, sorte de reflet de sa terre d'origine, où il découvre un peuple qui vit à l'Age d'or, dans l'innocence et l'amour. Au bout d'un certain temps, sa seule présence y fait naître le mensonge, la haine, le crime. Mais ces hommes sont persuadés que la Science qu'il leur révèle leur enseignera les lois du bonheur. Alors qu'il se décident à l'enfermer, il se réveille, déterminé désormais à prêcher « la Vérité dans sa gloire ».

Il a en effet prix conscience que « tous les hommes peuvent être beaux et heureux sans cesser de vivre sur la terre ». L'unique Vérité « répétée des billions de fois et qui pourtant ne s'est enracinée nulle part », c'est que « chacun aime les autres comme soi-même». Il s'agit donc du récit d'une révélation, de l'histoire d'une métamorphose. Le rêve devient ici chemin initiatique sur le chemin de l'amour des hommes, avant peut-être d'accéder à l'amour de Dieu. Le personnage y est la proie d'un « retournement » au sens de Vladimir Volkof. Il subit une véritable conversion, tel saint Paul sur le chemin de Damas, contraint de dépouiller en lui le « vieil homme ».

Dans ce long monologue, qui peut être un piège terrible pour le comédien qui s'y risque, le narrateur passe par de nombreux états. Il se présente d'abord à nous dans une sorte d'orgueil et de folie, une exaltation dans laquelle il se déclare seul détenteur de la Vérité, une sorte de délire narcissique et masochiste où il se fait gloire d'être considéré par tous comme un homme ridicule. Le spectateur ne sait que penser de ce personnage exalté et ma foi peu sympathique. La rencontre nocturne avec la petite fille inquiète le fait passer par un sentiment d'exaspération et de rejet. Après la prise de conscience que cette rencontre l'a sauvé du suicide, le rêve le fait pénétrer dans un état de grande angoisse, suivi d'un intense sentiment de libération lorsqu'il accède aux rivages de la nouvelle terre. Son enthousiasme prend alors des accents rousseauistes pour décrire cet univers harmonieux d'avant la Chute. Ensuite, naîtra la culpabilité d'avoir perverti un peuple innocent et heureux, le texte s'achevant sur cette volonté avouée de prêcher le message d'amour du Christ. Il affirme ainsi : « Mais comment n'aurais-je pas cette foi : j'ai vu la vérité, je ne l'ai pas découverte par une opération de l'esprit, je l'ai vue, vue, et sa vivante image a empli mon cœur. » J'aime beaucoup l'ouverture de la fin du texte qui revient au personnage de la petite fille et invite à partir sur un chemin d'attention à l'autre : « Quant à la petite fille, je l'ai retrouvée... Et j'irai, j'irai. »

A l'écoute de ce rêve « étrange et pénétrant », qui tourne à la confession, le personnage nous apparaît dans toute sa complexité. Au début, on est agacé par cette morgue et cette suffisance, puis, comme le narrateur, le spectateur est saisi par la nostalgie intense que suscite le description de ce monde édénique. L'homme ridicule finit par susciter en nous une surprenante tendresse, une étonnante empathie lorsqu'il en appelle à un amour réciproque entre tous les hommes. Sa naïveté nous touche, l'énergie de ses sentiments nous surprend, sa métamorphose nous étonne.

Peut-être celle du personnage est-elle tout simplement à l'image de celle que subit Dostoïevski lui-même, emprisonné pendant quatre ans au bagne d'Omsk. Il y connut une évolution capitale qui lui fit rencontrer la Russie profonde et la miséricorde divine : «Le bagne m'a beaucoup pris et beaucoup inculqué. Ces années ne seront pas stériles. " Et encore : « Il n'est rien de plus beau, de plus profond, de plus sympathique, de plus raisonnable, de plus viril et de plus parfait que le Christ... »

Par ailleurs le narrateur est ici exemplaire de ce « caractère polymorphe », dont Claudel, à propos de Dostoïevski, indique qu'il en est l'inventeur et qu'Alain Besançon souligne avec justesse : « C'est-à-dire que Molière ou Racine ou les grands classiques ont des caractères d'un seul tenant tandis que Dostoïevski a fait une découverte en pyché, qui est l'équivalent de de Vries en sciences naturelles : la mutation spontanée […] Vous voyez une crapule, comme dans Crime et Châtiment […] qui tout à coup devient une espèce d'ange […] C'est cette imprévisibilité, cet inconnu de la nature humaine qui est le grand intérêt de Dostoïevski. L'homme est un inconnu pour lui-même et il ne sait jamais ce qu'il est capable de produire sous une provocation neuve. » On sait que chez l'écrivain russe l'enfer est toujours proche du ciel. C'est pourquoi il semble que cet étrange rêveur soit ici la quintessence des personnages de l'œuvre de Dostoïevski qui, de Muichkine à Raskolnikov, parcourent toute la gamme du Bien et du Mal.

C'est avec passion et enthousiasme que Christian Huitorel s'attache à nous restituer ce parcours extraordinaire d'une âme touchée par l'Amour. Grâce à une diction parfaite, à une manière intense et nuancée d'exprimer cette longue marche onirique et spirituelle, à des déplacements économes mais toujours signifiants, à une mise en scène d'une grande clarté, il nous invite ainsi à réfléchir sur les grands utopistes. De Gandhi à sœur Teresa en passant par Martin Luther King, on se souvient de ces être rares qui, au risque d'être incompris et ridicules, ont transmis à travers leur vie un message de paix et d'amour.

 

Sources :

www.canalacademie.com/ida83

Dostoïevski Studies. Le retournement : du spirituel dans La Douce et Le rêve d'un homme ridicule, Jacques Catteau

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 21:40

 

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Amira Casar (Dora Maar) et Thierry Frémont (Picasso)

 ( Crédit Photo, Jacques Morell, France 2)

 

   

Une femme, qui plus est, une artiste, peut-elle vivre aux côtés d’un génie sans y perdre son âme ? C’est cette douloureuse question que pose le téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe, diffusé sur France 2, mercredi 16 février 2011. Le réalisateur y retrace, à travers quelques dates de 1935 à 1973, la relation passionnée et mortifère que la photographe Dora Maar, qui avait 28 ans, et qui était connue pour ses collages surréalistes, entretint pendant sept ans avec Pablo Picasso, alors âgé de 54 ans, et au faîte de sa gloire.

D’emblée, le ton est donné par Georges Bataille, un des amants de la jeune femme, lorsqu’il affirme, au sein de cette compagnie d’amis  où l’on pratique l’amour libre,  qu’en amour « ce sont les hommes qui choisissent, pas les femmes ». Après avoir été « choisie » par le peintre espagnol, Dora Maar sera contrainte d’accepter les innombrables allers et retours de son génial amant vers sa première femme Olga Khokhlova, et celle qu’elle appelait la « crémière », Marie-Thérèse Walter, la mère de sa fille très aimée Maya. Elle sera finalement abandonnée pour une « jeunesse » Françoise Gilot (qui sera la mère de Claude et de Paloma).

Le metteur en scène met en lumière le sentiment ambigu, mêlé d’admiration, de passion et de masochisme, qui liait la photographe à l’artiste. Lui-même, un temps, ne sait plus où est la frontière et il demande à sa maîtresse : « Tu m’aimes ou tu admires le peintre ? » Et elle de répondre : « Ton talent m’inspire. » Et lorsque Nusch, la femme de Paul Eluard (l’ami qui écrit les vers merveilleux : « Tous se devaient l’un à l’autre une nudité tendre/ De ciel et d’eau d’air et de sable ») lui conseille d’arrêter  d’être son modèle, consciente de son génie  sans limites, elle répond : « Je ne peux pas, je suis l’œuvre ! » Quant à Picasso, alors que Dora Maar et Marie-Térèse Walter se disputent comme des chiffonnières, il soupire : « Les histoires de femme, ce n’est pas mes affaires", et il retourne à la création de Guernica : ne se reconnaît-il pas comme un peintre « en guerre » ?

Jean-Daniel Verhaeghe brosse en effet un portrait au vitriol d’un Picasso macho et égoïste, qui sacrifie tout à son art. Celui qui avoue qu’il existe deux types de femmes,  « les tapis-brosses et les déesses », celui qui détaille devant son épouse et ses deux maîtresses, réunies au Grand Hôtel de Royan, les mérites respectifs de chacune (« Olga, c’est la femme classique, Marie-Thérèse, ce sont les rondeurs… »), vampirise Dora Maar, allant jusqu’à lui déclarer : « J’aime ta souffrance et je te peins. » Et tandis que la jeune femme s’essaie à la peinture, il lui lance avec mépris : «  Tu es incapable de créer, tu es incapable d’être enceinte ; c’est peut-être tes ongles que tu peins le mieux ! »

A l’aube de la guerre, consciente qu’elle « passe [son] temps à [l’] attendre", qu’elle s’étiole et se sacrifie en vain, Dora Maar s’écrie : « Il faut que je fasse une exposition, sinon je vais mourir étouffée. » Alors qu’il peint Guernica, elle obtient de lui l’autorisation de photographier la genèse de la toile, continuant ainsi sur la voie de la dévotion à l’œuvre de son amant. Après la guerre, elle sombrera dans la neurasthénie, subira des électrochocs et finira ses jours dans la maison de Ménerbes qu’il lui avait offerte en guise de cadeau d’adieu et dont il s’était dessaisi à regret à l’été 1946.

Dora Maar, qui avait été « la muse sulfureuse des surréalistes", qui avait tenu tête à Picasso qui la considérait « comme un homme », deviendra telle qu’il l’avait peinte dans son tableau, La Femme qui pleure au Chapeau rouge, la « fille de la Douleur et de la Tristesse ». Tout comme le peintre disloquait dans sa peinture « les visages et les corps pour que ça fasse mal à l’œil comme des bombes », il disloquera sa maîtresse, au point de lui faire reconnaître ce terrible constat d’anéantissement : « J’ai trente-six ans,  je suis stérile, je ne serai plus jamais amoureuse. » « Quand on a aimé Picasso, qui reste-t-il à aimer, sinon Dieu », dira-t-elle.

 

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La Femme qui pleure au Chapeau rouge, Picasso, 1937

 

Jean-Daniel Verhaeghe fait ainsi le portrait d’un génie destructeur à qui Dora Maar hurle : « Tu ne sais que détruire, dans ta vie et dans ta peinture ! » Olga mourra abandonnée de tous ; Marie-Thérèse Walter se suicidera, tout comme Pablito, son petit-fils, et Jacqueline Roque-Picasso, sa dernière femme, qui se tirera une balle dans la tête. Tous victimes et proies d’un Minotaure qui était lui-même et que Picasso avait si souvent représenté.

Thierry Frémont et Amira Casar sont les deux interprètes de ces artistes passionnés et malheureux. Ils ont particulièrement travaillé leurs rôles : ils se sont apprivoisés, ont fait de nombreuses lectures du scénario à la table, ont beaucoup réfléchi sur leurs personnages avant le tournage. Ils ont proposé de nombreuses suggestions à Jean-Daniel Verhaeghe pour ajouter de la crédibilité aux deux amants furieux, truffant notamment les dialogues d’expressions et de mots espagnols. Les deux acteurs ont reçu le prix d’interprétation au Festival de la fiction TV 2010 à La Rochelle

Amira Casar a été fascinée par le personnage de Dora Maar, et on lui a souvent dit qu’elle lui ressemblait. Elle s’est sentie investie d’une « mission secrète et enflammée : rétablir Dora Maar à sa juste place en tant qu’artiste ».  Elle a souhaité « donner sur elle, à travers le connu et l’inconnu, à travers ce que l’on sait d’elle et ce que l’on ignore – et à travers ce qu’elle évoque en [elle], dans le labyrinthe des [ses] pensées et de [ses] passions, un point de vue sur elle ». Elle joue avec justesse ce difficile personnage de femme blessée, consumée par une passion destructrice, qui s’enorgueillit de faire partie de l’Histoire de la peinture, et s’anéantit elle-même dans un amour suicidaire.

On regrettera cependant que Thierry Frémont,  qui avait été remarquable dans le rôle de Francis Heaulme, le « routard du crime », force ici le trait pour nous donner l’image d’un Picasso, cynique et priapique, roulant de grands yeux furibonds.  Ce fabuleux comédien nous avait habitué à plus de nuances

Toujours est-il que ce téléfilm, en dépit de ces quelques restrictions, séduit avec ce portrait d’un couple mythique, qui, par bien des aspects, ne peut pas manquer de faire songer à celui que Rodin constitua avec Camille Claudel.

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Minotaure une coupe à la main avec une jeune femme, Picasso, 1933

 

 

 

 

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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 20:45

Jaune Protégé 

Marie-Madeleine au pied de la croix, Theodor van Thulden (1606-1669)

 

 

Toi Marie-Madelein(e) pénitente exaltée

Arrosant de tes larmes les pieds de l’Inspiré

Marie de Magdala la femme pécheresse

Faisant de tes cheveux une longue caresse

Toi la Magdaléenn(e) prostituée sacrée

Qui versait sur Sa tête des parfums distillés

Marie de Béthanie perdue dans le silence

Contemplant ton Seigneur remplie de sa présence

Toi la femme innombrable des démons délivrée

Que n’avais-tu songé au lac de Galilée

Qu’un jour noir tu serais sur le mont Golgotha

Aux pieds d’un supplicié la veille du sabbat

Ton vase de parfums au sol abandonné

Tes longs cheveux épars tordus désordonnés

Les bras tendus en vain vers le Christ mourant

Le corps brûlé d’amour le cœur incandescent

Que n’avais-tu songé dans ta robe flammée

Qu’un jour Il te dirait Noli me tangere

 

Marie-Madeleine est une des femmes les plus fascinantes du Nouveau Testament et elle rassemble en elle nombre de figures féminines. C’est sans doute pour cette raison qu’elle a inspiré les plus grands peintres tout au long des siècles. On sait aussi par Jean que c’est à elle que le Christ apparut pour la première fois après la Résurrection.

C'est elle que l'on peut admirer sur ce tableau du peintre flamand, Theodor van Thulden, qui épousera en 1635 la fille du peintre Van Balen l'Ancien. Représentant une crucifixion janséniste avec un Christ aux bras étroits, la toile est tout empreinte d’un baroquisme à la Rubens, dont le peintre fut l'élève. On y voit Marie-Madeleine allongée au pied de la croix, dans une robe d’un beau jaune mordoré, rongée par les flammes de l’amour divin. A droite du tableau, on devine la transparence d’un petit vase de parfums et, derrière, un légionnaire romain, sur un fond de ciel d'orage.

En ce jour de Pâques 2013, je publie de nouveau ce texte que j'avais écrit sur Marie-Madeleine, la première à qui le Christ choisit d'apparaître après la Résurrection. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 19:34

 

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Vaches paissant, Edward Volkaert

 

À Paul Lafond

 

Dimanche

des Rameaux…

Les blancs hameaux,

les ormeaux,

les sureaux,

les roseaux,

les fuseaux,

les bestiaux,

s’endorment

comme

des oiseaux.

A l’ombre des feuilles,

les eaux lentes se recueillent

dimanchement.

Ô Rousseau !

Où sont

les sons

des chalumeaux ?

[…]

 

Francis Jammes, De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir

 

J’aime le début de ce poème, "Dimanche des Rameaux", des vers tout simples du poète pyrénéen que chérissait Rilke. En très peu de mots, toute une atmosphère calme et printanière est suggérée. L’allusion à Rousseau me rappelle ce merveilleux passage des Confessions, quand le jeune Jean-Jacques (« Petit »), le 21 mars 1728 à Annecy,  fait la rencontre éblouie de celle qui deviendra « Maman », Madame de Warens.

 

 


 

 

 

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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