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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 18:07

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      Le dragon à deux têtes du programme de l'exposition, par Nicolas Jolivot

(Photo ex-libris. over-blog.com, 21 septembre 2013)

 


Samedi 21 septembre 2013, le soleil était de nouveau de la partie et je suis allée avec une amie à Doué-la-Fontaine, voir la dernière édition d’Une Semaine enchantée. Sur le thème du Fantastique Bestiaire, elle présente en une semaine, dans trois lieux différents, onze peintres, illustrateurs ou sculpteurs résidant en Saumurois. L’occasion d’y retrouver les habitués Olivier Supiot, Myriam Nion, Max le Baleur, Sophie Puls ou Nicolas Jolivot ; l’opportunité de découvrir d’autres univers, ceux d’Olivier Martin, de Catrine Sanson, de Daniel Collette, de Hervé Girardin ou Guy Ducornet.

Nous nous sommes d’abord rendues dans la roseraie Foulon. Dans ce jardin où poussent plus de 400 variétés de rosiers-buissons, grimpants, à tige, c’est le coucou de Sophie Puls qui nous a accueillies. L’artiste aime Cuisiner les mythes en extérieur pour les nuls.

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Les coucous de Sophie Puls

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Nous sommes ensuite allées dans les écuries du baron Foulon, un superbe bâtiment du XVIIIe siècle en pierre de grison qui abrite le petit musée des Anciens Commerces. Là, à l’étage nous avons d’abord retrouvé avec plaisir Myriam Nion et sa série de dessins à l’encre de Chine, inspirés par son petit jardin en friche, et intitulée Dans mon jardin il y a….

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La chorale des grandes bouches, Myriam Nion

(Photo ex-libris.over-blog.com), samedi 21 septembre 2013)

C’est toujours la même admiration devant la manière dont l’artiste traite le motif dans des œuvres de format carré, dont chacune lui demande environ une trentaine d’heures. Myriam Nion a observé le peuple de l’herbe, escargots, demoiselles libellules (très nombreuses cette année), abeilles butineuses, sauterelles sauteuses, lents carabes, papillons élégants, fourmis ouvrières et oiseaux bavards. Quelle patience pour dessiner d’abord au crayon les centaines de petites lentilles d’eau où sautent ses grenouilles, pour tracer les ombres des tiges de prêles qui rappellent le corps segmenté de la sauterelle, pour dessiner l’ombre des herbes ! On imagine la patience de cette artiste travaillant le soir à la lumière électrique pour réaliser ces dessins d’une précision de naturaliste. Ceux-ci disent son regard attentif et tendre sur une nature proche que l’on oublie trop souvent de regarder. Et comme toujours, pour accompagner l’exposition, un très joli petit livre noué d’un ruban noir qui reprend les œuvres accrochées au mur et qui nous dit que point n’est besoin de se transporter loin pour découvrir « un fantastique bestiaire ».

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Les papillons de Myriam Nion dans les écuries Foulon

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Sur le mur du fond de la grande salle du premier étage, ce sont les Animachromismes de Olivier Supiot qui voisinent avec les petites bêtes de Myriam Nion. Les Saumurois connaissent ce dessinateur révélé à Angoulême en  1997 et primé encore dans cette même ville en 2003 pour son album Le Dérisoire. L’artiste se présente comme quelqu’un qui « dessine, scénarise, colorise, gribouille, peinturlure, bref […] s’amuse un peu ! » Il définit ainsi avec humour l’ « animachromisme » : « Pathologie légère provoquant chez le sujet une déformation liée à la perception des couleurs lors de l’observation d’animaux sauvages ou domestiques…. » Jouant donc avec les mots tout autant qu’avec la vivacité de la couleur, il propose ici une série d’animaux qui prennent les expressions au pied de la lettre. Ainsi, on sourit devant Le canard à l'orange, ou Le Pigeon aux petits pois.

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Canard à l'orange et Pigeon aux petits pois, Olivier Supiot

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Enfin, le dessinateur de BD Olivier Martin aligne sur le mur blanc son bestiaire, en forme de question : Fantastique bestiaire ? Il a souhaité proposé une série de « portraits de têtes d’animaux existants mais peu médiatisés voire inédits, [en] mettant en avant leurs aspects incongrus, singuliers, étranges et donc fantastiques. »

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Singe, Olivier Martin

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembres 2013)

Travaillant au brou de noix qu’il éclaircit peu à peu en fonction des ombres du dessin et à l’acrylique blanche, il présente en gros plan des animaux qui deviennent fabuleux, pour peu qu’on les observe et qu’on s’intéresse à eux. Mais, attention, Olivier Martin met en garde le visiteur : « Ce sont peut-être des membres éloignés de votre propre famille. Allez savoir ! »

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Tête de taureau, Catrine Sanson

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Après avoir fait un tour dans la roseraie où poussent des roses plus séduisantes les unes que les autres (le rêve que d’avoir une rose à son nom !), nous avons fait une halte dans le petit pavillon de l’entrée du jardin, à l’élégante architecture. Catrine Sanson y expose Bêtes de scène !, animaux réalisés dans le carton recyclé des boîtes d’œufs. Elle travaille à l’eau cette matière qu’elle modèle à son gré. En séchant, celle-ci prend l’apparence de la pierre. Chats, petites souris en tutu, acrobates sur des chevaux, constituent un bestiaire délicat. J’ai aimé une belle tête de taureau peinte en bleu qui m’a fait penser à la Crète.

Se Girardin

Une toile d'Hervé Girardin

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Nos pas nous ont ensuite dirigées vers la salle des arts de la Bibliothèque de Doué-la-Fontaine. Nous y avons découvert les toiles de Hervé Girardin qui déclinent une infinité de formes proches les unes des autres, à mi-chemin entre l’animal et le végétal. Un monde étrange, aux sinuosités surprenantes, qui s’anime sous le règne de la métamorphose. Une série d’œuvres, qui illustrent la phrase de Yves Ellouët :   « J’ai été sous une multitude de formes ».

Se Jolivot

Dans le pavillon de contemplation des poissons rouges, Nicolas Jolivot

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Nicolas Jolivot, quant à lui, l’artiste plasticien voyageur, dont beaucoup connaissent les merveilleux carnets de voyage, a adopté une attitude zen avec Juillet 2013, dans le pavillon de contemplation des poissons rouges.  Il a pris le temps de « regarder et [de] dessiner les poissons rouges [nageant] entre les nénuphars nains du Thouet et les pousses de prêles des [ses] bassins ». Il a ainsi réalisé de légers dessins très colorés, d’inspiration japonisante, qu'il a accompagnés de commentaires. L’actualité ne lui rappelle-t-elle pas au quotidien « qu’on vit tous dans un immense bassin de poissons rouges… » ?  De lui aussi, une série de trois dessins, intitulée Libellules et lotus. C’est lui encore qui a réalisé le dragon à deux têtes gris et noir qui se déploie sur le carton pop-up du programme de l’exposition.

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Libellules et lotus, Nicolas Jolivot

(Photo ex-libris.over-blog.com)

Mais ce qui a surtout retenu notre attention, c’est l’impressionnante collection personnelle de Guy Ducornet, consacrée à ce thème du bestiaire fantastique. Connu par ses écrits sur le Surréalisme, ce poète plasticien a longtemps vécu aux Etats-Unis où il a pratiqué le dessin, la peinture et la céramique tout en enseignant la littérature française. De 1962 à 1991, il a participé avec Rikki Ducornet à l’aventure surréaliste américaine et aux expositions internationales du mouvement PHASES d’Edouard Jaguer après 1970. Désormais, il se partage entre son atelier du Puy-Notre-Dame et Paris.

Se Gravida

Gravida n°5, Suzel Ania

(Photo ex-libris.over-blog.com)

On y découvre donc de nombreuses  œuvres aux techniques variées, eaux-fortes, collages, lithographies, dessins originaux à la plume ou au crayon, sérigraphie…  De Max Ernst à Philippe Honoré en passant par Wifredo Lam, Max Bucaille ou Jorge Camacho, ces œuvres oniriques et fantastiques démontrent avec brio que le surréalisme n’est pas mort. En témoigne notamment un collage de Suzel Ania, un membre de PHASES, Gravida n°5, de 1994. Le thème de « celle qui avance » fut souvent illustré par les surréalistes qui en avaient fait un thème de prédilection.

Se rencontre au soleil

Rencontre au soleil, 2000, Artur do Cruzeiro Seixas

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

La Main-sardine (1996)de Philippe West m’a fait sourire et j’ai aimé la représentation d’un totem, Gravure sur pierre signée, 1974, par l’artiste Inuit Art Thompson. Quant à la Rencontre au soleil (2000), un dessin gouaché de Artur do Cruzeiro Seixas, elle m’a donné l'occasion de rêver sur ses créatures hybrides.

Se Halibut

Gravure sur pierre signée, Art Thomson

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Au milieu de cette très belle collection, quelques toiles personnelles de Guy Ducornet, des illustrations réalisées pour un livre pour enfants en anglais et des boîtes-vitrines.

Se ducornet 2

Jardin n°2 (à gauche), Guy Ducornet

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Au sortir de cette exposition, nous avons vu pour terminer les Abysses de Anne Levillain, tout un monde aquatique de méduses et de poissons, accroché au-dessus du bassin de la place des Fontaines.

Se Levillain

Abysses, Anne Levillain, place des Fontaines

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)

Enfin, cette petite balade à Doué-la Fontaine m’a aussi permis de découvrir les ruines de la collégiale Saint-Denis, dont j’ignorais l’existence ! De style gothique Plantagenêt, elle possédait à l’origine une seule grande nef de trois travées, éclairée par six fenêtres, d’un chœur éclairé par cinq fenêtres, d’un transept et d’un clocher carré avec trois fenêtres. Désormais, l’herbe y pousse mais elle impressionne toujours par sa majesté.

D’un fantastique bestiaire aux ruines élancées de la collégiale, ce fut vraiment un après-midi enchanteur !

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      Les ruines de la collégiale Saint-Denis

(Photo ex-libris.over-blog.com, samedi 21 septembre 2013)



 

 

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Published by Catheau - dans Expositions
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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 10:37

      Vieux livre

 

Le livre est au grenier

Exilé des lecteurs

 

Il est là démembré

Dans le sang de son encre

Les moisissures du temps

Les déchirures du cœur

Les mouillures des larmes

Et les rousseurs amères

De tout son corps épidermé


Qui chantera un jour

Son âme de chiffons

Racines de forêts

Qui unira ses feuilles

De vélin virginal

Reformera ses nerfs

De chanvre et de fouet

Restaurera sa coiffe

Aux cheveux de couleur

Qui sculptera ses arrondissures

D’un marteau amoureux

Exaltera sa chair

De galuchat des mers

Sublimera sa fleur

Offerte aux mains des jours

Qui le vêtira de percaline

Dentelle et mousseline

L’ornera de jaspures

Lettrines et basane

Et quel artiste fou

Transmutera en or

La peau pâle du chagrin

 

Le livre est au grenier

Susurrant son secret

De lierre

 

Il faut

Toujours

Relier sa vie

Pour la relire

 

A une artiste en reliure

 

 

 


 

 


 

 

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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 10:25

 

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Un papillon sur le buddleya

(Photo ex-libris.over-blog.com, août 2013)

 

Les petits riens font la vie belle

Comme au feu mort une étincelle

Les brimborions et les broutilles

Comme le c sur la cédille

 

J’aime rien tant que la babiole

Petite chose qui s’envole

Que jamais chaîne ne retient

Feuilles au vent sur le chemin

 

Le joli mot que bagatelle

Chose menue superficielle

Les petits riens c’est quelque chose

Musique aux doigts du virtuose

 

Pour le Défi n°107,

Thème proposé par ABC : rien link

 

 

 

 

 


 

 

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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 10:48

 

 Poétiques titre

 Balade poétique lors du Festival Les Poétiques à Saumur

Sur le mur de l'hôtel Laffitte-Duverger

 

Samedi 14 septembre 2013, le ciel saumurois boudait les poètes pour la première après-midi du Festival des Poétiques, organisé par La Maison des Littératures, animée par son président Claude Guichet et la coordinatrice de l'association Lydiane Stater-West. Au rendez-vous de 14h au Jardin des Plantes, il pleuvait sur la ville mais il ne pleurait pas dans le cœur des amoureux des mots qui, sous les parapluies, ont accompagné Isabelle Génin, la guide de Saumur, Ville d’Art et d’Histoire, et les deux poétesses, Marie Huot et Amandine Marembert.

Poétiques génin

La guide-conférencière Isabelle Génin,

devant l'hôtel Laffite-Duverger

La première halte a eu lieu rue du Pressoir, au bas de l’ancien presbytère de Nantilly, revendu par le diocèse en 2007. Isabelle Génin nous a présenté ce bel hôtel particulier dit Laffite-Duverger, qui date de 1786. Sous son harmonieux fronton ouvragé, c’est au bas du perron que nous avons écouté (ainsi qu’un petit chien blanc aboyeur derrière la haute fenêtre) la douce voix de Marie Huot nous raconter son Histoire avec la bouche (Al Manar, 2012). Illustré par le pinceau léger du peintre Diane de Bournazel, ce recueil est dédié à une petite fille mais il n’est pas vraiment pour les petites filles. Reprenant le thème du Petit Chaperon rouge, la poétesse nous fait entendre un dialogue amoureux où l’on se cherche furtivement dans les bruits de la forêt.

« L’amour est toujours une histoire avec la bouche

une histoire d’arbres

et de forêts… »

La femme y est fontaine, fougère qui aime les bêtes étranges. D’ailleurs, l’amour qui se promène dans la « forêt de trembles » n’y est-il pas « un animal perdu » ? En fuite et en « feulements », il se cache sous les branchages tout en craignant les pièges. Marie Huot sait admirablement murmurer ce qui se dit à bas bruit, et évoquer les premiers tremblements du corps qui frémit et du cœur qui s’affole. Et c’est avec une infinie légèreté qu’elle nous perd avec elle sur ses chemins semés de petits cailloux blancs, dans sa forêt de longue attente.

Poetiques-Marie-Huot-gros-plan.JPGMarie Huot

Puis Isabelle Génin nous a conduits à quelques rues de là devant la maison Foucher, rue Seigneur, construite par l’architecte Henry Jamard. Sa façade en pierres de taille, qui s’intègre parfaitement aux autres maisons de la rue, est surmontée d’arcades typiques de l’Art nouveau. Mais quand on pénètre dans le petit jardin à l’ouest, que domine un haut palmier, quelle surprise ! La façade est en meulière et en brique et on se croirait devant un chalet normand.

C’est là que Amandine Marembert, toute petite sous un parapluie, a continué à distiller la voix des femmes à travers Les gestes du linge (Esperluète, 2013). Dédié « à nos grands-mères, à nos mères, à nos sœurs, à nos enfants », cet ouvrage lui a été inspiré par sa grand-mère. Celle-ci avait en effet partagé sa cuisine en diagonale par un fil transversal et « c’est à ce fil qu’ [elle a ] accroché ses mots". Et au linge, par les épingles qui sont comme « des alignements d’oiseaux », c’est aussi tout la vie des femmes qui est accrochée. On y lit les odeurs, les désirs de partance, les caprices de la météo, les gestes infiniment recommencés du triage, du pliage, « la trame des dessous », les caresses des doigts des mères à travers les tricots. C’est au travers de cette activité humble que les textes de Amandine Marembert, illustrés par les dessins bleu-lessive de Valérie Linder (créatrice de l'affiche-coquelicot des Poétiques), nous disent le précieux et patient héritage des femmes.

Poétiques Amandine

Amandine Marembert sous les parapluies

De retour au Jardin des Plantes, dans la grande salle de l’école des Récollets, nous avons pu découvrir les réfugiés de la pluie. Les cinq stands des éditeurs Benoît Jacques Books (Benoît Jacques), Entre 2 (Nelly Buret), Dernier Télégramme (Fabrice Caravaca), Wigwam (Jacques Josse) et Les Ateliers Rougier (Vincent Rougier). L’un d’entre eux avait apporté fort à propos de grands parapluies blancs décorés par les auteurs qu’il édite. Ils voisinaient avec l’étal bien achalandé de la librairie saumuroise indépendante de Patrick Cahuzac, Le Livre à Venir, et le stand de la Médiathèque de la Communauté d’Agglomération Saumur Loire Développement qui proposait son fonds de poésie contemporaine.

Enfin, Dany Lecènes, poète et musicienne, présentait ses ouvrages : un roman,  Irène en fa mineur, un conte, Lacryméné, une pièce de théâtre, Le complot Pétronille, et son dernier recueil de poèmes, La Joie n’a pas de poids, tous édités chez Edilivre. Ce dernier est dédié à Christian Bobin et il décline en 132 quatrains quotidiens « un gramme de joie par jour ». A lire chaque jour pour y découvrir ce secret :

« La joie n’a pas de poids, le papillon le sait

Ignorant qu’il est Dieu quand il ourle le monde

D’un gramme de couleur comme Jean-Sébastien

Qui lévite en solo de ses ailes de feu » (II)

Pour ma part, je présentais aussi mon recueil de poèmes, Vers rêvés, publié en 2012, placé sous les auspices de la phrase d’Aragon : « Il y a toujours un rêve qui veille. » Enfin, on pouvait rencontrer Francis Carpentier qui écrit sur le site des Cahiers du Petit Curé.

Edith Testemale, lectrice enthousiaste, en compagnie de Valérie Lebossé et de Maryse Fautrat, bibliothécaires de la Médiathèque de Saumur, auraient bien aimé faire partager aux parents et aux enfants les lectures qu’elles avaient choisies mais la pluie avait découragé les familles !

Poétiques Suel

Lucien Suel 

C’est à 15h 30 que les lectures ont commencé sous le préau détrempé par l’humidité mais il en fallait plus pour faire fuir les amoureux de poésie. Cathie Barreau, responsable de la Maison Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil, a présenté l’écrivain picard Lucien Suel, « poète ordinaire », romancier et traducteur, qui y viendra en résidence en octobre.

Pour se présenter, cet homme du nord, reconnaissable à son imperceptible accent, adepte des performances poétiques et de la poésie sonore, a dit un texte publié en 2012 sur son blog littéraire SILO, extrait de Nous ne sommes pas morts (Dernier Télégramme, 2008), livre composé avec la plasticienne Hélène Leflaive. De Kurt Schwitter à Georges Bernanos, en passant par Gandhi, Eisenstein, Cat Stevens, Antonin Artaud Grace Jones, Bernard-Henri-Lévy (j’en passe et des meilleurs !), «Je ne suis pas mort » évoque tous ceux qui sont nés comme lui en 1948. Tout en reconnaissant qu’il n’est sans doute pas la réincarnation de toutes ces célébrités, Lucien Suel conclut qu’il souhaite pourtant, comme Bernanos, « retrouver au jour de [sa] mort l’enfant qu’ [il] fu[t] ».

Il a ensuite décliné ses couleurs de prédilection, celles de Mon stylo 4 couleurs du Pas-de-Calais (L’Echo du Pas-de-Calais, n°100). A travers celles-ci, c’est tout le pays picard qui revit : le noir avec ses mineurs, sa tôle goudronnée, le tableau de la classe ; le rouge avec sa betterave, la brique, le calicot des syndicats, la coulée de métal du haut-fourneau, la couenne du jambon cru, le pinard (« Armettez-me cha !) et le sang de la Grande Guerre ; le vert avec les plantations des jardin ouvriers, l’herbe humide, les mouches sur les charognes et les barquettes de choux ; le bleu, enfin, avec le travail, les gendarmes, la lessive l’encre sur le buvard, et Notre-Dame de Lorette. Et de conclure : « et rouge bleu vert et noir tout partout. ».

Pour compléter cet autoportrait en écrivain, Lucien Suel a choisi de nous livrer quelques textes parmi ceux qu’il écrit sur Twitter avec la contrainte de 140 signes. Ce Journal-Jardin raconte comment le 13 mars il « écoute un pic-épeiche au boulot avec un pistolet à clous » ; comment le 19 mars 2012, devant ses artichauts gelés, il a « une pensée émue pour le voisin qui ne verra pas le printemps". Le 14 juin 2012,  il est heureux que « le grand soleil enfin de retour [lui] tape dans le dos » et, le 1 août, il s’émerveillera devant « l’herbe des allées comme un drapeau rasta ».

Puis ce sera, sa longue litanie de l’eau, qu’il décline en H2O, sans fin recommencée. Souvenir du grand-père qui disait que « l’eau est plus forte que le vin et le porto car elle peut porter bateaux et cargos » ; honte de véhiculer les packs d’eau le samedi quand on pense à la corvée d’eau au Sahel ; plaisir, un lendemain de ribote, d’ « asperger le bois de sa gueule » ; aspiration à nager nu dans l’eau, pour respecter « une réelle égalité entre les êtres vivants ». J’ai beaucoup aimé la fin, qui était de circonstance, avec « à l’extérieur la pluie qui ruisselle » et (je cite de mémoire) « à l’intérieur l’enfant [qui] écrit dans l’humidité une poésie éphémère ».

Pour conclure, Lucien Suel, a dit Patismit (écrit en septembre 1998, publié au Dernier Télégramme et sur SILO), un  court texte écrit après avoir vu la chanteuse Patti Smith, en compagnie de sa fille à Dranouter. Il la rencontrera plus tard et elle lira le texte. Sa prestation en chti montre l’étendue de son registre et on comprend son émotion quand il découvre, lui l’amoureux de la Beat Generation, qu’elle chante Howl, « chfameu poem d’Alenn Guinnsberg ». 

« Javo méziu plin dlarm

Yavo forlontan ek kitkoss edparel nméto pon arrivé. »

Un moment unique pour lui, qu’il a vécu grâce à sa fille Marie et qu’il fait revivre devant nous avec toute sa verve :

« Jminrapélra toudi dechjourla

kank Patismit alavnu kanté à Dranouter. »

Poétiques griselin

Perrine Griselin

Ensuite, Bernard Bretonnière, « le poète énumérateur » ainsi que le surnomme François Bon, a présenté Perrine Griselin, auteur, lectrice-comédienne : « Maison des Littératures, cela veut dire aussi théâtre, et c’est bien ce que Perrine Griselin écrit ( bien qu’elle ne soit pas sûre d’en écrire- tout comme je ne suis pas sûr de savoir ce qu’est la poésie » a-t-il ajouté.)  : « Quand on l’a entendue une fois, on a envie de la réentendre » a-t-il encore souligné. La comédienne a précisé que ce monologue d’un seul tenant, intitulé Le désespoir non plus (Color Gang Edition, 2011), fut rédigé dans un état de colère. Il est empreint d’une énergie « qui [lui] appartient en propre et aux gens qui [la lui] ont transmise ». Le personnage est :

 « Celle qui a mille ans à moins qu’elle n’ait pas vu le jour :

Elle a 1000 ans, à moins, qu’encore, elle n’ait pas vu le jour.

Elle est celle qui parle. »

Arc-boutée sur elle-même, une main sur le ventre, Perrine Griselin a alors projeté vers nous ce texte halluciné qui raconte l’épopée de la violence et de la haine inscrite sur le granit des monuments aux morts. Dans un temps immémorial, dans un univers de légende, au sein d’un monde en ruines se déroule l’épopée sauvage de vieillards «  dans leurs habits de combat », de « hordes de chiens rouges vociférant », de filles « vendues pour être violentées », de « pères la morale ». Puis un « nous » se fait jour qui aspire à « réinventer la force pour ne pas mourir terrassé » et faire advenir « le monde de demain ». « Ces nuits-là », la voie s’ouvre à la musique des Tziganes, au « kora des griots », aux « ragas » des brahmanes et des Bauls ; de partout et dans toutes les langues s’élève le chant des éternels nomades  qui « Nous chantent que si la terre est ronde c’est pour que sans nous perdre nous puisions en faire le tour ». Au-delà des « périmètres des pays barbelés », « rois et prophètes/ poètes et héros/ enfants soldats des utopies enterrées/ par leurs parents abandonnés/ ceux-là viennent édifier à mains nues des monuments à la gloire des hommes vivants ». Et le texte s’achève sur la phrase désormais inscrite sur le granit des monuments aux morts : « Le désespoir non plus ». Un texte au lyrisme puissant qui vous impressionne par sa force évocatoire, ses anaphores et son rythme incantatoire.

Poétiques Ian Monk

Ian Monk

Après, l’atmosphère est devenue plus légère (quoique…) avec Ian Monk, le poète et traducteur britannique, adepte de l’Oulipo (sa traduction en anglais du texte monosyllabique de Perec What a man ! a fait date). Partisan de la contrainte, il a créé les « monquines » combinant sextine et mots nombrés et les « quenoums » associant quenines et pantoums. Avec son inimitable accent british, il nous a proposé un aperçu de son savoir-faire dans la lecture-performance. La vie, c’est le mensonge, non ? :

« On te trompe en te disant je t’aime […]

On te trompe le Bon Dieu existe malgré tout […]

On te trompe la poésie contemporaine pète la forme […]

On te trompe le sexe sans amour est grandiose […]

On te trompe le sexe avec amour bof […]

On te trompe la vie est belle

On te trompe la vie est hideusement belle »

Mais la vie, c’est aussi les questions :

« C’est quoi la capitale de la Mongolie extérieure ? […]

Tu n’as jamais connu de fausses brunes toi ? […]

Combien tu me paies que je suis entrain de me foutre de ta gueule ? […]

Tu sais conjuguer le verbe gésir au passé simple ?[…]

De toute façon qui lit la poésie aujourd’hui ?[…]

Tu sais pourquoi t’es là toi ? »

Après la lecture d’un texte inédit sur l’amour (« On manque de câlins d’amour vache… »), Ian Monk a terminé avec des extraits de Plouk Town (Cambourakis, 2007). Sans concession, avec une ironie ravageuse, il y dissèque la vie à chaque étage d’un HLM. Du rez-de-chaussée au septième, c’est tout un quotidien banal, poétique et violent qui se donne à voir, à entendre, avec ses familles, ses couples qui s’engueulent, ses solitaires alcooliques, ses bricoleurs qui enfoncent des clous, ses pornographes, ses vieux qui regardent la messe à la télé et ses morts de mort violente. Une radiographie sans concession, drôle et lucide, d’une humanité plouk, de l’humanité tout court !

A la fin de sa prestation scénique, ce tendre cynique reviendra à la vie en général avec le baby, les enfants, les pré-ados, les ados, les vrais, les adultes, les vieux, qui « sont jamais là quand on leur téléphone » et qui « se plaignent qu’on leur téléphone pas », « les vieux faut les tuer à la naissance ». Mais pour finir, Ian Monk nous dira que « c’est le silence précisément le vrai ».

Poétiques Coquecigrues 4

Quatre des six Coquecigrues

Ce sont ensuite les Coquecigrues qui ont pris la relève sur la petite scène. Ces six femmes se sont rencontrées à la Maison de la Poésie de Paris en 2011. A l’initiative de son directeur Claude Guerre, elles ont formé ce groupe au nom d’un oiseau fabuleux pour dire la poésie par cœur. Depuis, elles ont jouté cinq fois et notamment contre Denis Lavant, un grand souvenir pour elles. Sur le thème de la gourmandise, elles nous ont offert l’hospitalité en latin avec Virgile, elles ont épluché les fraises et rendu leur honneur aux pommes de terre avec la poétesse coréenne Moon-Chung-hee, elles se sont enivrées avec Baudelaire, elles ont mis « le couvert en secret » avec René Char, elles ont cuisiné voluptueusement avec Patrice Delbourg, elles ont reconnu avec Queneau que « rien ne vaut grillé un morceau de boudin" et réhabilité le vin avec un poète turc. De Scarron à Neruda, en passant par la Fontaine et l'abbé de Lattaignant, passionnément, sensuellement, elles ont affirmé avec Aragon l’ivresse que procure la langue quand ont la boit jusqu’à la saoulerie.

Poétiques alchimistes

Les Alchimistes

Après l’inauguration des Poétiques par Diane de Luze, Sophie Saramito, Jacky Goulet et Stéphane Robin, la nuit était venue. C’est alors le groupe des Alchimistes qui a clôturé la journée. Ils se sont rencontrés en 2011 à l’occasion du Printemps des Poètes et de la lecture-concert de Magali Thuillier. Depuis, Titi Nefer à la contrebasse,  Emma Seegro au buzuki et à la balalaïka et Gaël Audain au saxo et à la clarinette accompagnent la chanteuse Lisa Guerrier. Pour ce spectacle intitulé J’écoute le monde, ils ont créé des musiques originales pour accompagner les textes. Silhouette sombre sur lumière jaune, de sa voix grave, toute pleine d’une rage rentrée, la chanteuse a donné voix et corps aux textes de Boris Vian, Bernard Bretonnière, Valérie Rouzeau, Jean-Pierre Siméon. Elle a dédié la chanson Les 12-18 à Magali Thuillier à l’origine de leur projet. Des textes coups de poing qui disent les amours impossibles, crient les coups de gueule, hurlent la peur du pire et se demandent comment on peut apprendre à vivre.

Un dîner au restaurant Le 7, 28 place Bilange a rassemblé une trentaine de participants. On y a encore chanté et fait de la musique jusqu’à bien avant dans la nuit.

Poétiques Suel 2

Lucien Suel

Dimanche était un autre jour avec le soleil revenu. Les lectures ont donc eu lieu sur l’esplanade en haut du Jardin des Plantes, sous les arbres. Ponctuées comme la veille par la guitare tendre et tranquille de Ahmed Kéchi, elles ont débuté avec la voix de Lucien Suel, de retour avec D’Azur et d’acier (La Contre allée, 2010). Ce texte fait suite aux trois mois de l’hiver 2009-2010 que l’auteur a passés à Fives-Lille, l’ex-cité de fabrication des locomotives. Il y a renoué avec l’histoire des ouvriers dont les briques ont gardé la mémoire. Dans un dialogue avec lui-même, il a mis ses pas dans ceux des « fantômes des ouvriers ». Il y décrit avec puissance « le soufflet des forges », « le souffle des hommes, force et fragilité ». Evoquant toutes les « bonnes raisons » qui ont fait que l’usine a fermé, il soliloque sur « l’argent qui se fait la malle, s’évapore » tandis que « la personne vivante se déchire comme une maison éventrée ». Rêvant sur la friche où règnent désormais saules marsaults, papillons et abeilles, il crée-crie- une ode à la brique du Nord avant que « les bulldozers affrétés par les « paysagistes » » ne passent à l’attaque. Il s’interroge : «  Hé ! ouais, pourquoi garder un truc comme ça ? » La « table rase » de l’Internationale s’est retournée contre les prolétaires et pourtant « il reste encore un peu de passé qui ne veut pas passer.» Lucien Suel l’affirme avec force : « Il est temps de parler de/ notre futur à Fives, d’un autre futur à vivre. »

Poétqiues Huot

Marie Huot

La parole a ensuite été de nouveau donnée à Marie Huot que le poète Philippe Longchamp, habitué des Poétiques, a présentée. Il a expliqué comment, la lisant pour la première fois, il avait été séduit par « ce quelque chose qui avait l’air si léger. Depuis- ajoute-t-il- ça a pris de la forme, de la force ». Et de louer sa simplicité d’écriture et sa puissance lyrique.

Marie Huot a lu d’abord des textes inédits extraits de Renouée, « un nom pour rester vivante ». « Pour Albane Gellé, a-t-elle précisé- et les petites filles qui sont autour d’elle. » Elle leur a confié de sa voix douce :

« Quand vous serez captives, vous perdrez vos écailles […]

et leur a murmuré :

« Ma grand-mère a aussi ses oubliettes

elle me les a données […] »

Puis elle nous a dit ses Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau (Le Temps qu’il fait, 2009). Y passent silencieusement, fantomatiquement, les femmes de son imaginaire légendaire intime, qui contribuent à créer dans ces textes cette atmosphère rêveuse et si mélancolique : la sommeilleuse, l’alouette, la femme-saumon, la vierge au pied-serpent, l’arc-boutée. Par le biais de sa mémoire, « une ardoise magique/ qui n’est pas très sûre de savoir donner un nom/ à la dure joie d’être », elle ressuscite tout un monde flottant disparu.

Enfin, elle en est venue à ses Chants de l’éolienne (Le Temps qu’il fait, 2006). Ce recueil est construit sur une histoire de vent, d’un homme léger pris dans le vent auquel une femme lourde d’une parole, essaye de s’adresser. » (Solène Ghani).

« Je t’appelle […] emmène-moi, serre-moi la taille […] »

Un subtil chant d’amour où la mythologie et le mystère s’unissent pour créer une voix tendre et mélancolique.

« Je t’appelle. Je suis fille de Cassandre et mes cheveux sont bleus.

J’ai à te faire l’étrange confession d’une diseuse. »

Poétiques leclair goffette

Yves Leclair, Guy Goffette et Sophie Schneider

Le poète Guy Goffette s’est alors avancé avec son ami, le poète angevin Yves Leclair. Ce dernier voit en lui un homme fidèle à une « enfance-nostalgie », sensible à « la beauté des femmes et à tous les paradis perdus ». Il a salué son « verbe haut et bas, son ironie lyrique », cette parole « qui a choisi de retenir, de maintenir la promesse comme Sisyphe ». Car pour cet écrivain, Icare et Sisyphe tout à la fois,  ce « trouvère de l’espérance déçue », « plus haute est l’espérance, plus grande est la mélancolie ».Guy Goffette était aussi accompagné sur scène par Sophie Schneider, une des six diseuses des Coquecigrues. Ayant appris que Guy Goffette était l’invité de ce dimanche, elle s’est proposée pour dire avec lui quelques-uns de ses textes qui l’avaient bouleversée et qu’elle connaissait par cœur. Nous avons donc eu la chance d’assister à ce moment rare, celui où un poète a dit ses textes en duo avec une lectrice fervente, l’un s’effaçant à tour de rôle pour entendre l’autre. Ils ont dit des pages d’Un peu d’or dans la boue, extraites de La vie promise (in Eloge pour une cuisine de province suivi de La vie promise, Poésie/ Gallimard, NRF, 1988)

Poétqiues Goffette

Guy Goffette

Guy Goffette nous a d’abord dit la lassitude splénétique devant la monotonie et la vanité de la vie :

« Je me disais aussi : vivre est autre chose

que cet oubli du temps qui passe et des ravages

de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons

du matin à la nuit : fendre la mer, […]" (I)

 

En harmonie avec le temps de la veille, Sophie Schneider  lui a répondu que

 

« […] c’est en nous

qu’il pleut, en nous qu’une digue rompue

voit s’effondrer peu à peu derrière la vitre

et parmi les voilures, avec des pans de vieux

regrets, d’attentes fatiguées

 

les raisons de partir et d’habiller le froid. »(II)

 

Devant la question lancinante de la raison de l’existence, Guy Goffette sonde  la réalité. Las ! L’existence se présente comme

 

« vie étrangère, inaccessible présent

à celui qui ne sait plus désormais

que piétiner dans le même sillon

 

la noire et lourde argile des fatigues. » (III)

 

Et l’aspiration à partir, elle aussi, est vaine :

 

« […] Promesses des morts si vivre est plus

qu’attendre, qu’espérer. Cendres jetées

sur le feu qui regimbe un peu puis se tait

sans consolation  […]" (V)

 

Et pourtant, un petit espoir tenace subsiste :

 

« […] Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence,

pas plus que le merle en tombant ne renverse

l’axe de la terre, mais tu persistes, ô scribe,

à soudoyer les anges :

 

un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste

   ouverte." (VI)

 

En effet, malgré tout, en dépit de ce sentiment de vide, le poète continue de savourer sa présence au monde :

 

« […] je suis au monde, le ciel est bleu, nuages

les nuages et qu’importe le cri sourd des pommes

sur la terre dure : la beauté, c’est que tout

va disparaître et que, le sachant,

 

tout n’en continue pas moins de flâner. » (VII)

 

Mais la vie demeure obscure, l’on demeure étranger à soi-même et le sens toujours échappe :

 

« Ce que j’ai voulu, je l’ignore. Un train

file dans le soir : je ne suis ni dedans

ni dehors […]" ( IX)

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      Guy Goffette et Sophie Schneider

Après avoir remercié Sophie Schneider de l’avoir accompagné à travers ses poèmes, Guy Goffette a évoqué les quatre poèmes d’amour de sa vie, ceux de L’attente, inspirés par « les reproches que [lui] ont faits les dames ».

 

« Détrompe-toi, dit-elle encore, il n’y a pas

que mes lèvres, mes seins, pas que mon ventre

à t’attendre à surseoir d’un jour, d’une heure même,

le jugement du vide qui m’écrase […]

 

« Il y a, dit-elle, il y a

 

ce qui est sans visage, sans voix : un champ de neige

derrière la haie – l’hiver y dure depuis si longtemps

que tes soleils, tes glorieux soleils

 

de fin de semaine, s’ils le frôlent jamais,

y fondent aussitôt – et je reste à t’attendre,

seule et glacée, sous tes caresses. » (III)

 

Interrogeant son amour dans La main brûlée, il a dit la séparation quand on demeure « le cœur serré comme un poing dans les épines ». Il s’est interrogé sur le bilan d’une vie quand on est désormais « là où ce qui n’a pas de regard s’étiole/ peu à peu » :

 

« où donc étais-je, là-bas, si je n’ai pas dansé ? »

poetqiues-goffette-2.JPG

 

Pour achever cette lecture, Guy Goffette a souhaité « passer à plus gai ». Il a voulu rappeler la mémoire d’un poète connu que l’on apprenait à l’école primaire et qui est tombé en désuétude : Francis Jammes. Aussi nous-a-t-il dit la « Prière pour aller au paradis avec Jammes », extraite de Bureau des longitudes (in Le pêcheur d’eau, Poésie/ Gallimard, NRF, 1995). La fin en est merveilleuse de douceur et de tendresse :

 

« […] Ô Seigneur qui dormez entre la camomille

et le sainfoin, laissez-moi donc dans votre attente

 

croire au paradis des ânes, et qu’il me sera

donné à moi aussi, par un jour de pluie bleue,

 

de braire tout doucement sur la grimpette étroite

qui borde les nuages et qui mène tout droit

 

entre les bras du vieux poète délicieux. »

 

Ce moment passé en compagnie du poète « pêcheur d’eau et de lumière » m’a semblé bien bref et je serais restée encore longtemps à l’écouter sous les arbres bruissants de vent.

Poétiques ecole musique

Les saxophones de la classe de Catherine Duchêne

Pendant les séances de dédicace et les visites aux stands des éditeurs, les saxophones des élèves de la classe de Catherine Duchêne de l’Ecole de Musique ont pris le relais des voix avec un bel allant.

Puis Philippe Longchamp a présenté Amandine Marembert pour ceux qui ne l’auraient pas entendue la veille. Celle qui porte un prénom « qui fait de la poésie » lui semble proposer une écriture nouvelle, « pas parce que c’est féminin, mais parce que c’est vraiment nouveau ». Il nous a invités à prêter l’oreille à cette voix qui évoque ce qui tient à sa vie quotidienne, à ses proches à la nature, à écouter « cette écriture qui est si jolie ».

Poétqiues Longchamp huot

Philippe Longchamp et Amandine Marembert

Amandine Marembert a lu ainsi des extraits de Un petit garçon un peu  silencieux (Al Manar, 2010). Ce recueil est dédié à son fils qui s’appelle Jasmin (en hommage à la poétesse libanaise Vénus Khoury-Ghata), auteur de Qui parle au nom du jasmin ? Tout le charme délicat de l’écriture de la poétesse se joue sans doute dans le poids léger de l’adverbe « un peu ». S’y dit ce dialogue « sans rien qui pèse qui pose », quand l’une regarde l’autre qui joue dans un monde qui lui est mystérieux :

« Il court en tous sens quadrillant le jardin la maison en une marelle aux règles inconnues ».

Et quand l’autre aussi, dans son silence d’ « enfant-carpe » lui « apprend à déchiffrer les interlignes ».

Poétqiues marembert

Ensuite, Amandine Marembert nous a proposé des extraits de Et s’il ne parlait pas (Les Arêtes, 2013). Cette suite, nous a-t-elle dit, a été écrite en pensant à Jasmine Viguié (Les mots nous taisent).  Elle y évoque de nouveau son enfant, qui a pris des chemins différents et dont elle cherche à pénétrer la porte fragile :  

« quel chemin fera-t-on

pour aller le plus possible à sa rencontre

y aura-t-il un jour

un endroit où nos bras

pourront l’étreindre complètement »

Délicat texte d’une mère à son fils, quand il s’agit d’inventer un autre langage :

« Et si parler une langue c’était un peu embrasser les mots ».

Enfin, Amandine Marembert a de nouveau esquissé les Gestes du linge en évoquant sa grand-mère.

« les mains des mères

viennent plier repasser

les lignes de leurs paumes

semblant donner à celles du linge

une manière de les lire »

Poétiques casas 2

Benoît Casas

Cet après-midi s’est achevé avec une lecture de Benoît Casas que Bernard Bretonnière a présenté. Il nous a expliqué comment l’auteur réintègre savamment ses lectures dans son écriture. Grand voyageur, « il écrit en lisant et lit en voyageant ». L’ordre du jour (Le Seuil, 2013) prend la forme d’un journal écrit pendant un an. Il présente 365 textes en vers, écrits selon une contrainte précise. Ils réutilisent en effet différents textes lus par l’auteur, créant ainsi un « ouvrage aussi intime qu’impersonnel puisque l’autobiographie ne s’y expose qu’à travers les mots des autres » :

« […] on pourrait appeler cela

autobiographie

jamais l’expression

journal intime

ne m’aura semblé

plus absurde »

(28 mai)

J’en ai aimé cette interrogation sur l’écriture qui affirme que « les mots sont des sondes », que « la littérature n’exprime pas/elle comprime ». On perçoit bien la quête d’un auteur qui cherche à « user d’un style plus précis ». Ne voudrait-il pas écrire « à la manière d’un Caravage/ en style féroce » ? Et de « la lumière tardive de l’automne/ en faire une sorte de solide ». Travail ardu, qui toujours vous déçoit, dont le résultat vous glisse entre les mains :

« les efforts répétés

recopiages passionnés

l’écriture avance

comme l’eau

elle engloutit

comme l’eau »

Et Bruno Casas dit bien cette difficulté de mettre en mots ce qu’on est : « en relisant ce livre/ je me suis senti une anguille/ coupée en morceaux ».

C’est donc sur cette angoisse de l’écrivain, cette douleur et ce bonheur de vivre, si bien exprimée par les voix diverses, proches ou lointaines, de tous ces poètes (particulièrement audibles grâce à l’excellente sonorisation de Matthieu Naulet), que se sont clôturées, entre pluie et soleil, ces Poétiques 2013.

 poetiques-vue-2.JPG

      Sur les hauts du jardin des Plantes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 17:18

 

 

      SeamusHeaney95.jpg

      Seamus Heaney dans un arbre à Adams, 1995

 

 

Il l’aura retrouvé

L’homme brun de Tollund

Dormant dans la tourbière

Il vole désormais

Avecques le roi fou

Sweeney qui fut oiseau


Et maintenant l’éclaire

La lanterne aubépine

Lui qui creusait la langue

De son stylo trapu

Seamus Heaney le Sage

Marcheur parmi les cairns

Et il habite enfin

Ce qui lui échappa

 

 

Pour Seamus Heaney, le grand poète irlandais,

mort le 30 août 2013, prix Nobel de Littérature 1995.

 

 


 

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5 septembre 2013 4 05 /09 /septembre /2013 10:29

mardi-02-septembre-2013-003.JPG

Le crabe sur le blockhaus de la plage de Kerminihy

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 03 septembre 2013)

 

 

 

Sur la plage de Kerminihy en Erdeven, il y a quelque temps, au cours de l'été, une main anonyme a dessiné ce crabe rose et blanc hyper-réaliste. Très bien dessiné, il est moins laid que les tags habituels qui déparent l'endroit.  Accompagné d'un énigmatique chiffre 13 inscrit sur un rectangle, il orne désormais de sa rondeur et de l'aigu de ses pinces le mur brun d'un blockhaus de la guerre 40. Les combats de la poche de Lorient eurent lieu ici et la reddition allemande se fit  à Etel.

Je me suis demandé d'abord quel était le sens de ce chiffre 13. J'ai pensé aux 13 semaines du solstice d'été. Et encore, dans l'ignorance de la date de création du dessin, au 19 juillet qui se place 13 jours avant la fête de Lughnasa, célébrée par les Celtes, partisans de l'hermétisme. Je n'ai pas trouvé la réponse. Peut-être est-ce la signature du dessinateur.

J'ai songé ensuite à la symbolique positive que les Asiatiques accordent au crabe. Le Dorippe est en effet très recherché en Asie, la carapace du crustacé étant censée représenter un visage humain et l'âme des guerriers défunts. Des soldats ne moururent-ils pas dans ce blockhaus ? 

A l'origine,  le crabe est un symbole lunaire, avatar des forces vives transcendantales. Après la tortue, il est le premier démiurge envoyé par le soleil pour ramener la terre du fond de l'océan. Ce n'est que depuis le Moyen Age que cet animal a pris une connotation négative, accentuée par le fait qu'on ait donné son nom à la maladie qui ronge le corps de l'intérieur.

Pour ma part, je préfère lui attribuer une signification positive et j'aime beaucoup la comparaison que Francis Ponge établit entre la main et le crabe. Dans Première ébauche d'une main, extrait de Pièces, il écrit :

1.

La main est l'un des animaux de l'homme

[...]

3.

C'est une feuille mais terrible et prégnante et charnue.

C'est la plus sensitive des palmes et le crabe des cocotiers.

Voyez la droite ici courir sur cette page.

Voici la partie du corps la mieux articulée.

Il y a un boeuf dans l'homme jusqu'aux bras. Puis à partir des poignets

- où les articulations se démultiplient- deux crabes [...]

Toujours est-il que je demeure toujours perplexe devant ce crabe qui, ce soir, à la faveur d'une grande marée, retrouvait son élément liquide.

 

 

 

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1 septembre 2013 7 01 /09 /septembre /2013 11:11

henriette-browne-nuns-hosto.jpg

 Religieuses à l'hôpital, Henriette Brown (1829-1901)

 

Depuis des siècles,

Dans les ermitages, les abbayes,

Les hôtels-Dieu, les hostelleries,

Les quarantaines, les maladreries,

Sous leur cornette raidie de blanc,

Sous leur noir voile de vierge,

Dans leur robe de serge,

Leur tunique de bure,

Et parfois dessous le cilice,

De leurs fines mains blanches,

De leurs vieux doigts déformés par l'arthrite

Elles ont fait de la charpie,

Elles ont vidé les bassins de cuivre et de porcelaine,

Elles ont posé les sangsues grasses et noires,

Elles ont manié la lancette effilée,

Elles ont pansé les plaies sanguinolentes,

Elles ont essuyé les sanies, les excréments, les vomissures,

Elles ont caressé les fronts mouillés de sueur morbide,

Elles ont désaltéré les lèvres fendillées par la soif,

Elles ont fermé les yeux révulsés des morts,

Elles ont enveloppé de draps rêches leur pauvre corps raidi.

De leurs oreilles oublieuses

Elles ont entendu la litanie farouche

Celle des  cris, des sanglots, des murmures,

Celle des appels, des aveux, des plaintes,

Celle des jurons, des invectives, des insultes,

Celle des blasphèmes, des pardons et des reniements.

Sur leurs pieds nus et fatigués, emprisonnés dans des sandales,

Avec la patience des anges, elles ont soigné

Les lépreux aux membres rongés,

Les pestiférés aux monstrueux bubons,

Les cholériques écumants au ventre bleu,

Les folles et les fous de village,

Les orphelins et les enfants sans mère,

Elles, les invisibles, les secrètes, les discrètes,

Elles, les reléguées, les isolées, les méprisées,

 

Mais tout le corps donné

Depuis des siècles 

A une humanité

En croix.

 

 

Pour Mil et Une, Ecriture en ligne, Semaine 36, 

sur un tableau de Henriette Brown

 

 

 

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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 16:03

Erdeven-Aout-2013-244.JPG

 Affiche de l'exposition

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 20 août)

 

La petite ville bretonne du Faouët est connue pour ses superbes halles et sa chapelle Saint-Fiacre, qui renferme un merveilleux jubé. Chaque année, son musée propose une exposition qui permet de faire de belles découvertes. C'est ainsi que, cet été, j'ai pu admirer l'exposition Femmes artistes en Bretagne, 1850-1950. Une rétrospective intéressante à plus d'un titre puisqu'elle donne l'occasion, non seulement de découvrir les peintres féminins de la Bretagne, mais encore de comprendre comment les femmes ont peu à peu pris possession du domaine de l'art, qui leur fut si longtemps fermé.

En effet, si les femmes ont été de tout temps les modèles favoris des peintres, ce n'est que depuis peu qu'elles sont reconnues comme des artistes à part entière. Cette exposition du Faouët rend ainsi hommage aux Bretonnes audacieuses qui, dès la fin du XIXe siècle, osèrent proposer des oeuvres aux différents salons, parfois encouragées par un conjoint qui était lui-même peintre.

Rien d'étonnant d'ailleurs à cela à partir du moment où l'entrée à l'Ecole des Beaux-Arts leur est interdite et où le droit de concourir pour le prix de Rome leur est refusé. Ce n'est qu'en 1925 que la Bretonne Odette Pauvert reçoit le premier Grand Prix décerné à une femme pour sa Légende de saint Ronan. Cela n'empêche pas ces artistes de se former dans des académies parallèles comme les académies Julian, Colarossi ou encore les ateliers de Léon Bonnat ou de Léon Gérôme. Quant à la critique masculine, délibérément misogyne, elle les considère comme des amateurs et quand elle les admire, c'est toujours avec de nombreux bémols ! " Si la preuve n'était déjà faite, la 19e exposition des femmes peintres et sculpteurs affirmerait l'inaptitude des femmes aux travaux vraiment artistiques...". On ne peut être plus catégorique que ce chroniqueur de la revue Art décoratif !

flambage-du-lougre.jpgLe flambage d'un lougre, Caroline Espinet 

Cependant, en ce qui concerne les artistes bretonnes, il est heureux que les musées locaux les aient vite accueillies, en leur donnant une place de choix dans leurs collections. Il en va ainsi pour les toiles d'Emma Herland (Le déjeuner du petit Potic ou Le Voeu), acquises peu après leur exposition à Paris ou à Nantes. De même pour les oeuvres de Caroline Espinet dont le  tableau, Le Flambage d'un lougre (1877), par exemple, sera acheté en 1890 par la ville de Lorient.

En cinq salles, l'exposition s'attache ainsi à décliner les différent aspects de cette lente conquête du domaine de l'Art par les Bretonnes. La  première salle est consacrée à des scènes où l'on voit des jeunes filles peignant au début du siècle, dans une activité de passe-temps qui fait alors partie de leur éducation (Atelier de jeunes filles de Catherine-Caroline Thévenin qui deviendra la femme du peintre Léon Cogniet).

On y voit des portraits ou autoportraits des artistes. Une des plus célèbres, Louise Abbéma (1853-1927) s'est représentée de face, l'air sévère avec un petit lorgnon et vêtue comme un homme. Elève de Carolus Durand et de Henner, elle a réalisé deux portaits de Sarah Bernhardt, une huile sur toile de face, Sarah Bernhardt dans le rôle d'Adrienne Lecouvreur (vers 1884-1887) et un dessin de profil (1891). La comédienne, dont on ignore souvent qu'elle peignait et sculptait, s'est elle-même représentée dans une petite sculpture en bronze posée sur un socle de marbre, datant de l'époque où elle jouait Le Sphinx d'Octave Feuillet. Un choix des plus étranges pour une artiste qui aima la Bretagne au point d'y installer une résidence dans un petit fortin sur la Pointe des Poulains à Belle-Ile-en-Mer. Les autoportraits de Jeanne-Marie Barbey (1876-1960), un huile sur toile, et de Emma Herland (1855-1947), une aquarelle sur papier, m'ont beaucoup plu par le sérieux et l'intensité de leur beau regard grave.

Dans cette même salle, est présenté un curieux portrait du poète Saint-Pol-Roux par Mary Piriou (1881-1956) qui a retenu mon attention. Sur un fond floral d'un mauve virant vers le rose et que domine un château, le poète breton vêtu de noir est entouré d'un coq, d'un corbeau, d'une colombe et d'un paon. La tête chenue légèrement inclinée, le regard mélancolique, il fixe un ailleurs connu de lui seul. "Du chevalet, la proie transfigurée me fixant, m'hallucine de son écho concret [...] me voici dompté par cette main de femme à poignée d'homme [...]", ainsi a-t-il commenté lui-même ce portrait empreint de mystère.

femmes artistes

Les jeunes Bretonnes sur le quai de Concarneau, Emma Herland 

Pour ces artistes femmes, la peinture va être le moyen de faire connaître les moeurs et la vie traditionnelle bretonne. Dans la deuxième salle, l'enfance est ainsi très présente notamment grâce à Emma Herland et Les jeunes Bretonnes sur le quai de Concarneau, cousant et devisant à l'ombre d'un mur de granit. J'ai aimé ses deux petites filles en sabots, assises sur le parquet, plongées dans La Lecture du petit Journal, 1883. Y éclatent le blanc du bonnet de l'une, de la collerette de l'autre et de la page blanche du journal. Dans une toile pleine de profondeur, dans laquelle s'ouvrent deux portes, Deux Bretonnes de Gourin préparant le beurre, 1905, Jeanne-Marie Barbey inscrit ses personnages au travail entre deux mondes, entre semi-obscurité et lumière.

On admire ici de beaux portraits académiques, ceux de Madeleine Fié-Fieux (1897-1995) d'une Paysanne du Morbihan au visage las tenant sa quenouille et l'Etude de Breton, belle image d'un vieillard en costume de fête aux joues couperosées tenant son chapeau ; des tricoteuses, celle assise  de Louise Castex-Lamorre (1869-1943), celle debout de Emmy  Leuze-Hirschfeld (1884-1976). On est ainsi surpris par la Bretonne à l'éventail de Paule Gobillard (1867-1946), à la délicate touche impressionniste, avec cet éventail accroché au mur qui, tel un oisau, surmonte la légère coiffe du pays de l'Aven. Berthe Morisot, sa tante, l'influença sans doute.

Pauvert.jpgLa Légende de saint Ronan, Odette Pauvert 

Dans cette salle encore, la grande toile de La Légende de saint Ronan de Odette Pauvert, dont j'ai déjà parlé. Sur un fond de port breton, au pied d'un crucifix, baignant dans une lumière jaune, le saint auréolé est agenouillé dans une prière d'abandon, tandis que les deux molosses censés le dévorer sont couchés à côté de lui. L'ensemble est empreint de puissance et de dignité.

Dans la grande chapelle lumineuse éclairée par des vitraux et qui fait office de troisième salle, les artistes bretonnes se déploient dans la nature, suivant en cela l'exemple des impressionnistes de l'école de Barbizon. L'ancêtre est ici Louise-Joséphine Sarazin de Belmont (1790- 1870) ; avec Vue de Saint-Pol-de-Léon, 1837, elle propose un des premiers paysages connus d'une scène bretonne.

Très à l'honneur ici, Elodie La Villette (1842-1917) et Caroline Espinet (1844-1912), les deux soeurs Jacquier, qui ont beaucoup peint à Lorient, Quiberon et Groix. Ayant acheté l'année dernière un livre présentant leurs toiles, j'ai été agréablement surprise de les découvrir dans cette exposition. Adepte d'une peinture réaliste, la première peint beaucoup et avec régularité et sait capter les variations du temps et de la lumière, si rapides en Bretagne. D'un tempérament plus original, sa soeur Caroline ne connut cependant pas la même célébrité. Son huile sur bois, Petit paysage au voilier, avec sans doute la voile rouge d'un sinagot, m'a émue. Par ailleurs, alors que j'étais devant la toile lumineuse et aérienne de Elodie La Villette, Troupeau, paysage au fort de Penthièvre, j'ai entendu une vieille dame dire qu'elle avait hâte que ce tableau retrouve sa place au-dessus de son lit. J'ai envié alors cette descendante de l'artiste qui avait la chance de s'endormir et de s'éveiller au quotidien avec cette vision légère de la dune de Quiberon.

Plusieurs toiles de Berthe Morisot, de Julie Manet, de Paule Gobillard, montrent l'attachement des ces artistes à la Bretagne du Nord. On y voit les silhouettes légères et colorées de promeneuses sur la plage : Julie Manet (1878-1966) peint ainsi Paule et Jeanne Gobillard sur la plage à Dinard tandis que Paule Gobillard (1867-1946) s'attache aux Femmes à l'ombrelle sur la plage. La côte Sud n'est pas en reste avec la belle aquarelle, Montée d'orage au Pouldu, 1938, et ses mouvants nuages gris-bleu, de Andrée Lavieille (1887-1960) et les puissantes baigneuses de Marie Réol (1880-1963), notamment la Baigneuse sortant de l'eau avec son drap de bain blanc, qui lui fait comme de grandes ailes repliées sur son maillot noir. Je n'aurais garde d'oublier ici Emma Herland et sa Jeune Concarnoise, son fin profil tourné vers la mer, qui sert d'affiche à l'exposition.

Dans la mouvance de l'école de Pont-Aven, la tempera sur carton de Marguerite Sérusier (1879-1950), Barques de pêche aux voiles rouges, 1912, bouscule d'un pinceau novateur la perspective classique en surperposant les deux esquifs dans un mouvement ascensionnel.

Au milieu de cette troisième salle, on peut aussi admirer les meubles de Jeanne Malivel (1895-1926), une des créatrices les plus éclectiques du mouvement des Seir Breuz, Les Sept Frères, qui a concouru au renouveau breton. On y découvre ainsi un projet de salle à manger, et un élégant fauteuil (vers 1925), réalisé avec l'ébéniste Julien Bacon, concrétisant de cette manière ce qui lui tenait à coeur, l'alliance entre l'artiste et l'artisan.

En montant à la salle du haut, c'est une expression plus contemporaine qui s'offre au visiteur. La vogue de l'orientalisme invite les artistes à voyager et celles-ci croquent sur le vif portraits ou scènes de la vie africaine. Henriette Desportes (1877-1951) peint avec puissance Le Conteur et son public vu de dos. Monique Cras (1910-2007) peint avec douceur à l'aquarelle le visage rêveur et la robe bleue de La Petite Maure ; avec finesse, au crayon, elle livre l'élégant Portrait d'un Arabe. Quant à Thérèse Clément (1889-1984), elle fait éclater les rectangles roses de la muraille de Marrakech qui se détachent sur un fond de montagnes mauves.

Le surréalisme et l'abstraction trouvent aussi leur place dans cette exposition. Le thème de l'eau se retrouve chez Marie Toyen  dit Maria Cerminova (1902-1980) avec L'Eau et la Solitude, 1955. Des formes oblongues, algues ou rubans, se détachent verticalement sur un fond gris inquiétant. Marcelle Loubchansky (1917-1988), par le biais d'une forme sombre sur un fond bleu-vert, évoque dans Moby Dick, 1956, la baleine mythique. Enfin, j'ai eu envie de méditer devant le blanc éclatant de L'Atelier de Geneviève Asse (1923-) qui contraste avec le "bleu humide" d'une toile posée à terre, celui de "la mer et du ciel en mouvement".

femmes-artistes-plat.jpgPlat de faïence en majolique rose, Marjetta Taburet 

La dernière salle de l'exposition au rez-de-chaussée nous invite à découvrir de multiples réalisations, tant en peinture qu'en céramique ou dans les arts de la table.  Je suis demeurée longtemps devant la Légende de la ville d'Ys de Maryvonne Méheut, une terre chamotée, dans les tons bleu, vert, marron et blanc. C'est un modelage plein de mouvement qui fait surgir tous les personnages fascinants de cette légende éternelle. Un superbe plat en faïence de Plougastel, orange et bleu, de Yvonne Jean-Haffen, voisine avec un grand plat de faïence majolique rose, 2009, de Marjetta Taburet, représentant un vase de fleurs au paon. Dans un autre registre, j'ai beaucoup aimé une Nativité de Rose-Marie Favre, un bas-relief en faïence dans des nuances de bleu, ocre, jaune, dont la Vierge a le hiératisme d'une pharaonne égyptienne.

C'est peut-être l'affiche de Dorothée George, Great Western railway, qui résumerait le mieux cette exposition consacrée aux artistes nées en Bretagne, aux voyageuses, aux étrangères, qui firent de cette province un sujet de prédilection. N'est-elle pas sous-titrée : "A Land of Quaintness & Beauty ?

 

 

Sources :

Mes notes d'après les cartouches de l'exposition

Femmes artistes en Bretagne, Marie Paule Piriou, Jean-Marc Michaud, Denise Delouche, Liv'Editions

 

 

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19 août 2013 1 19 /08 /août /2013 19:15

 

La-lettre-bonnard.jpg

La lettre, Pierre Bonnard

 

 

Mon Pierre,

 

 

Comme vous me manquez et comme j'aurais aimé vous accompagner dans la chaude lumière du Cannet. Mais aujourd'hui encore j'ai beaucoup toussé et taché de rouge mon mouchoir.

Alors que je prends la plume pour vous écrire, je me mets à rêver que vous me portraiturez habillée, tant il est vrai que cela n'est guère dans vos habitudes. N'avez-vous pas toujours préféré me saisir dans la baignoire, au sortir du bain ou vêtue de mes seuls bas noirs, ma pudeur dût-elle en souffrir ? Je me souviens du gentil Verlaine, celui qui évoquait si joliment mon "charme sombre des maturités estivales". "Elle en a l'ambre, elle en a l'ombre" ajoutait-il avec délicatesse.

A l'étroit dans le cadre étréci de la toile, je serais là, assise sur le vieux fauteuil  Voltaire de votre atelier, le regard  penché sur la feuille vierge, perdu dans votre souvenir, celui du maigre jeune homme à lunettes, timide et hésitant, que je rencontrai en 1893. 

Mon corps, dont vous avez tant de fois happé le reflet dans les miroirs de notre maison, voilà qu'il serait corseté dans cette sévère robe de taffetas noir au col en v, celle que je porte toujours lorsque vous êtes absent. Dans la coque de mes cheveux auburn, un gris peigne d'écaille qui me vient de ma mère.

Et dans cette toile austère, à l'atmosphère intime, éclateraient seulement le jaune des meubles cirés, le rose de la pochette de mon mouchoir de baptiste et le bleu pâle de mon papier à lettres qui porte vers vous mes mots d'amour et de reconnaissance.

Amour pour vous, mon Pierre, qui m'avez préférée à Renée et m'aimez depuis cinquante ans. Et reconnaissance pour vous, mon peintre, en quête de la beauté pure, dont le pinceau me célèbre éternellement jeune.

 

 

Votre aimée, Marthe

 

 

 

 

 

 

Pour Mil et Une,

Sur le tableau de Bonnard, La lettre

 

 

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17 août 2013 6 17 /08 /août /2013 13:45

               Arethuse.JPG

 Les papyrus de la fontaine d'Aréthuse dans l'île d'Ortygie à Syracuse

(Photo ex-libris.over-blog.com, mai 2013)   

     

Dans l'île d'Ortygie

où le port est de marbre

par les rues de caverne

où tremblotaient les nasses

la pluie tombait sur ton visage

ruisselant de douceur

Et ce fut la fontaine

d'Aréthuse la nymphe

enfantée par Doris

et fille de Nérée

dans les arrondis verts

de ses fins papyrus

aiguade de mystère

qui traverse les mers

éternité d'Alphée

enlaçant son aimée

 

A la fontaine d'Aréthuse avec Violaine, mai 2013 

 

 

Alphee-poursuivant-Arethuse.jpgDiane environnant d'un nuage Aréthuse poursuivie par Alphée, René-Antoine Houasse, XVIII°,

Château de Versailles 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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