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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 10:48

 

 Poétiques titre

 Balade poétique lors du Festival Les Poétiques à Saumur

Sur le mur de l'hôtel Laffitte-Duverger

 

Samedi 14 septembre 2013, le ciel saumurois boudait les poètes pour la première après-midi du Festival des Poétiques, organisé par La Maison des Littératures, animée par son président Claude Guichet et la coordinatrice de l'association Lydiane Stater-West. Au rendez-vous de 14h au Jardin des Plantes, il pleuvait sur la ville mais il ne pleurait pas dans le cœur des amoureux des mots qui, sous les parapluies, ont accompagné Isabelle Génin, la guide de Saumur, Ville d’Art et d’Histoire, et les deux poétesses, Marie Huot et Amandine Marembert.

Poétiques génin

La guide-conférencière Isabelle Génin,

devant l'hôtel Laffite-Duverger

La première halte a eu lieu rue du Pressoir, au bas de l’ancien presbytère de Nantilly, revendu par le diocèse en 2007. Isabelle Génin nous a présenté ce bel hôtel particulier dit Laffite-Duverger, qui date de 1786. Sous son harmonieux fronton ouvragé, c’est au bas du perron que nous avons écouté (ainsi qu’un petit chien blanc aboyeur derrière la haute fenêtre) la douce voix de Marie Huot nous raconter son Histoire avec la bouche (Al Manar, 2012). Illustré par le pinceau léger du peintre Diane de Bournazel, ce recueil est dédié à une petite fille mais il n’est pas vraiment pour les petites filles. Reprenant le thème du Petit Chaperon rouge, la poétesse nous fait entendre un dialogue amoureux où l’on se cherche furtivement dans les bruits de la forêt.

« L’amour est toujours une histoire avec la bouche

une histoire d’arbres

et de forêts… »

La femme y est fontaine, fougère qui aime les bêtes étranges. D’ailleurs, l’amour qui se promène dans la « forêt de trembles » n’y est-il pas « un animal perdu » ? En fuite et en « feulements », il se cache sous les branchages tout en craignant les pièges. Marie Huot sait admirablement murmurer ce qui se dit à bas bruit, et évoquer les premiers tremblements du corps qui frémit et du cœur qui s’affole. Et c’est avec une infinie légèreté qu’elle nous perd avec elle sur ses chemins semés de petits cailloux blancs, dans sa forêt de longue attente.

Poetiques-Marie-Huot-gros-plan.JPGMarie Huot

Puis Isabelle Génin nous a conduits à quelques rues de là devant la maison Foucher, rue Seigneur, construite par l’architecte Henry Jamard. Sa façade en pierres de taille, qui s’intègre parfaitement aux autres maisons de la rue, est surmontée d’arcades typiques de l’Art nouveau. Mais quand on pénètre dans le petit jardin à l’ouest, que domine un haut palmier, quelle surprise ! La façade est en meulière et en brique et on se croirait devant un chalet normand.

C’est là que Amandine Marembert, toute petite sous un parapluie, a continué à distiller la voix des femmes à travers Les gestes du linge (Esperluète, 2013). Dédié « à nos grands-mères, à nos mères, à nos sœurs, à nos enfants », cet ouvrage lui a été inspiré par sa grand-mère. Celle-ci avait en effet partagé sa cuisine en diagonale par un fil transversal et « c’est à ce fil qu’ [elle a ] accroché ses mots". Et au linge, par les épingles qui sont comme « des alignements d’oiseaux », c’est aussi tout la vie des femmes qui est accrochée. On y lit les odeurs, les désirs de partance, les caprices de la météo, les gestes infiniment recommencés du triage, du pliage, « la trame des dessous », les caresses des doigts des mères à travers les tricots. C’est au travers de cette activité humble que les textes de Amandine Marembert, illustrés par les dessins bleu-lessive de Valérie Linder (créatrice de l'affiche-coquelicot des Poétiques), nous disent le précieux et patient héritage des femmes.

Poétiques Amandine

Amandine Marembert sous les parapluies

De retour au Jardin des Plantes, dans la grande salle de l’école des Récollets, nous avons pu découvrir les réfugiés de la pluie. Les cinq stands des éditeurs Benoît Jacques Books (Benoît Jacques), Entre 2 (Nelly Buret), Dernier Télégramme (Fabrice Caravaca), Wigwam (Jacques Josse) et Les Ateliers Rougier (Vincent Rougier). L’un d’entre eux avait apporté fort à propos de grands parapluies blancs décorés par les auteurs qu’il édite. Ils voisinaient avec l’étal bien achalandé de la librairie saumuroise indépendante de Patrick Cahuzac, Le Livre à Venir, et le stand de la Médiathèque de la Communauté d’Agglomération Saumur Loire Développement qui proposait son fonds de poésie contemporaine.

Enfin, Dany Lecènes, poète et musicienne, présentait ses ouvrages : un roman,  Irène en fa mineur, un conte, Lacryméné, une pièce de théâtre, Le complot Pétronille, et son dernier recueil de poèmes, La Joie n’a pas de poids, tous édités chez Edilivre. Ce dernier est dédié à Christian Bobin et il décline en 132 quatrains quotidiens « un gramme de joie par jour ». A lire chaque jour pour y découvrir ce secret :

« La joie n’a pas de poids, le papillon le sait

Ignorant qu’il est Dieu quand il ourle le monde

D’un gramme de couleur comme Jean-Sébastien

Qui lévite en solo de ses ailes de feu » (II)

Pour ma part, je présentais aussi mon recueil de poèmes, Vers rêvés, publié en 2012, placé sous les auspices de la phrase d’Aragon : « Il y a toujours un rêve qui veille. » Enfin, on pouvait rencontrer Francis Carpentier qui écrit sur le site des Cahiers du Petit Curé.

Edith Testemale, lectrice enthousiaste, en compagnie de Valérie Lebossé et de Maryse Fautrat, bibliothécaires de la Médiathèque de Saumur, auraient bien aimé faire partager aux parents et aux enfants les lectures qu’elles avaient choisies mais la pluie avait découragé les familles !

Poétiques Suel

Lucien Suel 

C’est à 15h 30 que les lectures ont commencé sous le préau détrempé par l’humidité mais il en fallait plus pour faire fuir les amoureux de poésie. Cathie Barreau, responsable de la Maison Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil, a présenté l’écrivain picard Lucien Suel, « poète ordinaire », romancier et traducteur, qui y viendra en résidence en octobre.

Pour se présenter, cet homme du nord, reconnaissable à son imperceptible accent, adepte des performances poétiques et de la poésie sonore, a dit un texte publié en 2012 sur son blog littéraire SILO, extrait de Nous ne sommes pas morts (Dernier Télégramme, 2008), livre composé avec la plasticienne Hélène Leflaive. De Kurt Schwitter à Georges Bernanos, en passant par Gandhi, Eisenstein, Cat Stevens, Antonin Artaud Grace Jones, Bernard-Henri-Lévy (j’en passe et des meilleurs !), «Je ne suis pas mort » évoque tous ceux qui sont nés comme lui en 1948. Tout en reconnaissant qu’il n’est sans doute pas la réincarnation de toutes ces célébrités, Lucien Suel conclut qu’il souhaite pourtant, comme Bernanos, « retrouver au jour de [sa] mort l’enfant qu’ [il] fu[t] ».

Il a ensuite décliné ses couleurs de prédilection, celles de Mon stylo 4 couleurs du Pas-de-Calais (L’Echo du Pas-de-Calais, n°100). A travers celles-ci, c’est tout le pays picard qui revit : le noir avec ses mineurs, sa tôle goudronnée, le tableau de la classe ; le rouge avec sa betterave, la brique, le calicot des syndicats, la coulée de métal du haut-fourneau, la couenne du jambon cru, le pinard (« Armettez-me cha !) et le sang de la Grande Guerre ; le vert avec les plantations des jardin ouvriers, l’herbe humide, les mouches sur les charognes et les barquettes de choux ; le bleu, enfin, avec le travail, les gendarmes, la lessive l’encre sur le buvard, et Notre-Dame de Lorette. Et de conclure : « et rouge bleu vert et noir tout partout. ».

Pour compléter cet autoportrait en écrivain, Lucien Suel a choisi de nous livrer quelques textes parmi ceux qu’il écrit sur Twitter avec la contrainte de 140 signes. Ce Journal-Jardin raconte comment le 13 mars il « écoute un pic-épeiche au boulot avec un pistolet à clous » ; comment le 19 mars 2012, devant ses artichauts gelés, il a « une pensée émue pour le voisin qui ne verra pas le printemps". Le 14 juin 2012,  il est heureux que « le grand soleil enfin de retour [lui] tape dans le dos » et, le 1 août, il s’émerveillera devant « l’herbe des allées comme un drapeau rasta ».

Puis ce sera, sa longue litanie de l’eau, qu’il décline en H2O, sans fin recommencée. Souvenir du grand-père qui disait que « l’eau est plus forte que le vin et le porto car elle peut porter bateaux et cargos » ; honte de véhiculer les packs d’eau le samedi quand on pense à la corvée d’eau au Sahel ; plaisir, un lendemain de ribote, d’ « asperger le bois de sa gueule » ; aspiration à nager nu dans l’eau, pour respecter « une réelle égalité entre les êtres vivants ». J’ai beaucoup aimé la fin, qui était de circonstance, avec « à l’extérieur la pluie qui ruisselle » et (je cite de mémoire) « à l’intérieur l’enfant [qui] écrit dans l’humidité une poésie éphémère ».

Pour conclure, Lucien Suel, a dit Patismit (écrit en septembre 1998, publié au Dernier Télégramme et sur SILO), un  court texte écrit après avoir vu la chanteuse Patti Smith, en compagnie de sa fille à Dranouter. Il la rencontrera plus tard et elle lira le texte. Sa prestation en chti montre l’étendue de son registre et on comprend son émotion quand il découvre, lui l’amoureux de la Beat Generation, qu’elle chante Howl, « chfameu poem d’Alenn Guinnsberg ». 

« Javo méziu plin dlarm

Yavo forlontan ek kitkoss edparel nméto pon arrivé. »

Un moment unique pour lui, qu’il a vécu grâce à sa fille Marie et qu’il fait revivre devant nous avec toute sa verve :

« Jminrapélra toudi dechjourla

kank Patismit alavnu kanté à Dranouter. »

Poétiques griselin

Perrine Griselin

Ensuite, Bernard Bretonnière, « le poète énumérateur » ainsi que le surnomme François Bon, a présenté Perrine Griselin, auteur, lectrice-comédienne : « Maison des Littératures, cela veut dire aussi théâtre, et c’est bien ce que Perrine Griselin écrit ( bien qu’elle ne soit pas sûre d’en écrire- tout comme je ne suis pas sûr de savoir ce qu’est la poésie » a-t-il ajouté.)  : « Quand on l’a entendue une fois, on a envie de la réentendre » a-t-il encore souligné. La comédienne a précisé que ce monologue d’un seul tenant, intitulé Le désespoir non plus (Color Gang Edition, 2011), fut rédigé dans un état de colère. Il est empreint d’une énergie « qui [lui] appartient en propre et aux gens qui [la lui] ont transmise ». Le personnage est :

 « Celle qui a mille ans à moins qu’elle n’ait pas vu le jour :

Elle a 1000 ans, à moins, qu’encore, elle n’ait pas vu le jour.

Elle est celle qui parle. »

Arc-boutée sur elle-même, une main sur le ventre, Perrine Griselin a alors projeté vers nous ce texte halluciné qui raconte l’épopée de la violence et de la haine inscrite sur le granit des monuments aux morts. Dans un temps immémorial, dans un univers de légende, au sein d’un monde en ruines se déroule l’épopée sauvage de vieillards «  dans leurs habits de combat », de « hordes de chiens rouges vociférant », de filles « vendues pour être violentées », de « pères la morale ». Puis un « nous » se fait jour qui aspire à « réinventer la force pour ne pas mourir terrassé » et faire advenir « le monde de demain ». « Ces nuits-là », la voie s’ouvre à la musique des Tziganes, au « kora des griots », aux « ragas » des brahmanes et des Bauls ; de partout et dans toutes les langues s’élève le chant des éternels nomades  qui « Nous chantent que si la terre est ronde c’est pour que sans nous perdre nous puisions en faire le tour ». Au-delà des « périmètres des pays barbelés », « rois et prophètes/ poètes et héros/ enfants soldats des utopies enterrées/ par leurs parents abandonnés/ ceux-là viennent édifier à mains nues des monuments à la gloire des hommes vivants ». Et le texte s’achève sur la phrase désormais inscrite sur le granit des monuments aux morts : « Le désespoir non plus ». Un texte au lyrisme puissant qui vous impressionne par sa force évocatoire, ses anaphores et son rythme incantatoire.

Poétiques Ian Monk

Ian Monk

Après, l’atmosphère est devenue plus légère (quoique…) avec Ian Monk, le poète et traducteur britannique, adepte de l’Oulipo (sa traduction en anglais du texte monosyllabique de Perec What a man ! a fait date). Partisan de la contrainte, il a créé les « monquines » combinant sextine et mots nombrés et les « quenoums » associant quenines et pantoums. Avec son inimitable accent british, il nous a proposé un aperçu de son savoir-faire dans la lecture-performance. La vie, c’est le mensonge, non ? :

« On te trompe en te disant je t’aime […]

On te trompe le Bon Dieu existe malgré tout […]

On te trompe la poésie contemporaine pète la forme […]

On te trompe le sexe sans amour est grandiose […]

On te trompe le sexe avec amour bof […]

On te trompe la vie est belle

On te trompe la vie est hideusement belle »

Mais la vie, c’est aussi les questions :

« C’est quoi la capitale de la Mongolie extérieure ? […]

Tu n’as jamais connu de fausses brunes toi ? […]

Combien tu me paies que je suis entrain de me foutre de ta gueule ? […]

Tu sais conjuguer le verbe gésir au passé simple ?[…]

De toute façon qui lit la poésie aujourd’hui ?[…]

Tu sais pourquoi t’es là toi ? »

Après la lecture d’un texte inédit sur l’amour (« On manque de câlins d’amour vache… »), Ian Monk a terminé avec des extraits de Plouk Town (Cambourakis, 2007). Sans concession, avec une ironie ravageuse, il y dissèque la vie à chaque étage d’un HLM. Du rez-de-chaussée au septième, c’est tout un quotidien banal, poétique et violent qui se donne à voir, à entendre, avec ses familles, ses couples qui s’engueulent, ses solitaires alcooliques, ses bricoleurs qui enfoncent des clous, ses pornographes, ses vieux qui regardent la messe à la télé et ses morts de mort violente. Une radiographie sans concession, drôle et lucide, d’une humanité plouk, de l’humanité tout court !

A la fin de sa prestation scénique, ce tendre cynique reviendra à la vie en général avec le baby, les enfants, les pré-ados, les ados, les vrais, les adultes, les vieux, qui « sont jamais là quand on leur téléphone » et qui « se plaignent qu’on leur téléphone pas », « les vieux faut les tuer à la naissance ». Mais pour finir, Ian Monk nous dira que « c’est le silence précisément le vrai ».

Poétiques Coquecigrues 4

Quatre des six Coquecigrues

Ce sont ensuite les Coquecigrues qui ont pris la relève sur la petite scène. Ces six femmes se sont rencontrées à la Maison de la Poésie de Paris en 2011. A l’initiative de son directeur Claude Guerre, elles ont formé ce groupe au nom d’un oiseau fabuleux pour dire la poésie par cœur. Depuis, elles ont jouté cinq fois et notamment contre Denis Lavant, un grand souvenir pour elles. Sur le thème de la gourmandise, elles nous ont offert l’hospitalité en latin avec Virgile, elles ont épluché les fraises et rendu leur honneur aux pommes de terre avec la poétesse coréenne Moon-Chung-hee, elles se sont enivrées avec Baudelaire, elles ont mis « le couvert en secret » avec René Char, elles ont cuisiné voluptueusement avec Patrice Delbourg, elles ont reconnu avec Queneau que « rien ne vaut grillé un morceau de boudin" et réhabilité le vin avec un poète turc. De Scarron à Neruda, en passant par la Fontaine et l'abbé de Lattaignant, passionnément, sensuellement, elles ont affirmé avec Aragon l’ivresse que procure la langue quand ont la boit jusqu’à la saoulerie.

Poétiques alchimistes

Les Alchimistes

Après l’inauguration des Poétiques par Diane de Luze, Sophie Saramito, Jacky Goulet et Stéphane Robin, la nuit était venue. C’est alors le groupe des Alchimistes qui a clôturé la journée. Ils se sont rencontrés en 2011 à l’occasion du Printemps des Poètes et de la lecture-concert de Magali Thuillier. Depuis, Titi Nefer à la contrebasse,  Emma Seegro au buzuki et à la balalaïka et Gaël Audain au saxo et à la clarinette accompagnent la chanteuse Lisa Guerrier. Pour ce spectacle intitulé J’écoute le monde, ils ont créé des musiques originales pour accompagner les textes. Silhouette sombre sur lumière jaune, de sa voix grave, toute pleine d’une rage rentrée, la chanteuse a donné voix et corps aux textes de Boris Vian, Bernard Bretonnière, Valérie Rouzeau, Jean-Pierre Siméon. Elle a dédié la chanson Les 12-18 à Magali Thuillier à l’origine de leur projet. Des textes coups de poing qui disent les amours impossibles, crient les coups de gueule, hurlent la peur du pire et se demandent comment on peut apprendre à vivre.

Un dîner au restaurant Le 7, 28 place Bilange a rassemblé une trentaine de participants. On y a encore chanté et fait de la musique jusqu’à bien avant dans la nuit.

Poétiques Suel 2

Lucien Suel

Dimanche était un autre jour avec le soleil revenu. Les lectures ont donc eu lieu sur l’esplanade en haut du Jardin des Plantes, sous les arbres. Ponctuées comme la veille par la guitare tendre et tranquille de Ahmed Kéchi, elles ont débuté avec la voix de Lucien Suel, de retour avec D’Azur et d’acier (La Contre allée, 2010). Ce texte fait suite aux trois mois de l’hiver 2009-2010 que l’auteur a passés à Fives-Lille, l’ex-cité de fabrication des locomotives. Il y a renoué avec l’histoire des ouvriers dont les briques ont gardé la mémoire. Dans un dialogue avec lui-même, il a mis ses pas dans ceux des « fantômes des ouvriers ». Il y décrit avec puissance « le soufflet des forges », « le souffle des hommes, force et fragilité ». Evoquant toutes les « bonnes raisons » qui ont fait que l’usine a fermé, il soliloque sur « l’argent qui se fait la malle, s’évapore » tandis que « la personne vivante se déchire comme une maison éventrée ». Rêvant sur la friche où règnent désormais saules marsaults, papillons et abeilles, il crée-crie- une ode à la brique du Nord avant que « les bulldozers affrétés par les « paysagistes » » ne passent à l’attaque. Il s’interroge : «  Hé ! ouais, pourquoi garder un truc comme ça ? » La « table rase » de l’Internationale s’est retournée contre les prolétaires et pourtant « il reste encore un peu de passé qui ne veut pas passer.» Lucien Suel l’affirme avec force : « Il est temps de parler de/ notre futur à Fives, d’un autre futur à vivre. »

Poétqiues Huot

Marie Huot

La parole a ensuite été de nouveau donnée à Marie Huot que le poète Philippe Longchamp, habitué des Poétiques, a présentée. Il a expliqué comment, la lisant pour la première fois, il avait été séduit par « ce quelque chose qui avait l’air si léger. Depuis- ajoute-t-il- ça a pris de la forme, de la force ». Et de louer sa simplicité d’écriture et sa puissance lyrique.

Marie Huot a lu d’abord des textes inédits extraits de Renouée, « un nom pour rester vivante ». « Pour Albane Gellé, a-t-elle précisé- et les petites filles qui sont autour d’elle. » Elle leur a confié de sa voix douce :

« Quand vous serez captives, vous perdrez vos écailles […]

et leur a murmuré :

« Ma grand-mère a aussi ses oubliettes

elle me les a données […] »

Puis elle nous a dit ses Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau (Le Temps qu’il fait, 2009). Y passent silencieusement, fantomatiquement, les femmes de son imaginaire légendaire intime, qui contribuent à créer dans ces textes cette atmosphère rêveuse et si mélancolique : la sommeilleuse, l’alouette, la femme-saumon, la vierge au pied-serpent, l’arc-boutée. Par le biais de sa mémoire, « une ardoise magique/ qui n’est pas très sûre de savoir donner un nom/ à la dure joie d’être », elle ressuscite tout un monde flottant disparu.

Enfin, elle en est venue à ses Chants de l’éolienne (Le Temps qu’il fait, 2006). Ce recueil est construit sur une histoire de vent, d’un homme léger pris dans le vent auquel une femme lourde d’une parole, essaye de s’adresser. » (Solène Ghani).

« Je t’appelle […] emmène-moi, serre-moi la taille […] »

Un subtil chant d’amour où la mythologie et le mystère s’unissent pour créer une voix tendre et mélancolique.

« Je t’appelle. Je suis fille de Cassandre et mes cheveux sont bleus.

J’ai à te faire l’étrange confession d’une diseuse. »

Poétiques leclair goffette

Yves Leclair, Guy Goffette et Sophie Schneider

Le poète Guy Goffette s’est alors avancé avec son ami, le poète angevin Yves Leclair. Ce dernier voit en lui un homme fidèle à une « enfance-nostalgie », sensible à « la beauté des femmes et à tous les paradis perdus ». Il a salué son « verbe haut et bas, son ironie lyrique », cette parole « qui a choisi de retenir, de maintenir la promesse comme Sisyphe ». Car pour cet écrivain, Icare et Sisyphe tout à la fois,  ce « trouvère de l’espérance déçue », « plus haute est l’espérance, plus grande est la mélancolie ».Guy Goffette était aussi accompagné sur scène par Sophie Schneider, une des six diseuses des Coquecigrues. Ayant appris que Guy Goffette était l’invité de ce dimanche, elle s’est proposée pour dire avec lui quelques-uns de ses textes qui l’avaient bouleversée et qu’elle connaissait par cœur. Nous avons donc eu la chance d’assister à ce moment rare, celui où un poète a dit ses textes en duo avec une lectrice fervente, l’un s’effaçant à tour de rôle pour entendre l’autre. Ils ont dit des pages d’Un peu d’or dans la boue, extraites de La vie promise (in Eloge pour une cuisine de province suivi de La vie promise, Poésie/ Gallimard, NRF, 1988)

Poétqiues Goffette

Guy Goffette

Guy Goffette nous a d’abord dit la lassitude splénétique devant la monotonie et la vanité de la vie :

« Je me disais aussi : vivre est autre chose

que cet oubli du temps qui passe et des ravages

de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons

du matin à la nuit : fendre la mer, […]" (I)

 

En harmonie avec le temps de la veille, Sophie Schneider  lui a répondu que

 

« […] c’est en nous

qu’il pleut, en nous qu’une digue rompue

voit s’effondrer peu à peu derrière la vitre

et parmi les voilures, avec des pans de vieux

regrets, d’attentes fatiguées

 

les raisons de partir et d’habiller le froid. »(II)

 

Devant la question lancinante de la raison de l’existence, Guy Goffette sonde  la réalité. Las ! L’existence se présente comme

 

« vie étrangère, inaccessible présent

à celui qui ne sait plus désormais

que piétiner dans le même sillon

 

la noire et lourde argile des fatigues. » (III)

 

Et l’aspiration à partir, elle aussi, est vaine :

 

« […] Promesses des morts si vivre est plus

qu’attendre, qu’espérer. Cendres jetées

sur le feu qui regimbe un peu puis se tait

sans consolation  […]" (V)

 

Et pourtant, un petit espoir tenace subsiste :

 

« […] Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence,

pas plus que le merle en tombant ne renverse

l’axe de la terre, mais tu persistes, ô scribe,

à soudoyer les anges :

 

un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste

   ouverte." (VI)

 

En effet, malgré tout, en dépit de ce sentiment de vide, le poète continue de savourer sa présence au monde :

 

« […] je suis au monde, le ciel est bleu, nuages

les nuages et qu’importe le cri sourd des pommes

sur la terre dure : la beauté, c’est que tout

va disparaître et que, le sachant,

 

tout n’en continue pas moins de flâner. » (VII)

 

Mais la vie demeure obscure, l’on demeure étranger à soi-même et le sens toujours échappe :

 

« Ce que j’ai voulu, je l’ignore. Un train

file dans le soir : je ne suis ni dedans

ni dehors […]" ( IX)

poetiques-sophie-et-g.JPG

      Guy Goffette et Sophie Schneider

Après avoir remercié Sophie Schneider de l’avoir accompagné à travers ses poèmes, Guy Goffette a évoqué les quatre poèmes d’amour de sa vie, ceux de L’attente, inspirés par « les reproches que [lui] ont faits les dames ».

 

« Détrompe-toi, dit-elle encore, il n’y a pas

que mes lèvres, mes seins, pas que mon ventre

à t’attendre à surseoir d’un jour, d’une heure même,

le jugement du vide qui m’écrase […]

 

« Il y a, dit-elle, il y a

 

ce qui est sans visage, sans voix : un champ de neige

derrière la haie – l’hiver y dure depuis si longtemps

que tes soleils, tes glorieux soleils

 

de fin de semaine, s’ils le frôlent jamais,

y fondent aussitôt – et je reste à t’attendre,

seule et glacée, sous tes caresses. » (III)

 

Interrogeant son amour dans La main brûlée, il a dit la séparation quand on demeure « le cœur serré comme un poing dans les épines ». Il s’est interrogé sur le bilan d’une vie quand on est désormais « là où ce qui n’a pas de regard s’étiole/ peu à peu » :

 

« où donc étais-je, là-bas, si je n’ai pas dansé ? »

poetqiues-goffette-2.JPG

 

Pour achever cette lecture, Guy Goffette a souhaité « passer à plus gai ». Il a voulu rappeler la mémoire d’un poète connu que l’on apprenait à l’école primaire et qui est tombé en désuétude : Francis Jammes. Aussi nous-a-t-il dit la « Prière pour aller au paradis avec Jammes », extraite de Bureau des longitudes (in Le pêcheur d’eau, Poésie/ Gallimard, NRF, 1995). La fin en est merveilleuse de douceur et de tendresse :

 

« […] Ô Seigneur qui dormez entre la camomille

et le sainfoin, laissez-moi donc dans votre attente

 

croire au paradis des ânes, et qu’il me sera

donné à moi aussi, par un jour de pluie bleue,

 

de braire tout doucement sur la grimpette étroite

qui borde les nuages et qui mène tout droit

 

entre les bras du vieux poète délicieux. »

 

Ce moment passé en compagnie du poète « pêcheur d’eau et de lumière » m’a semblé bien bref et je serais restée encore longtemps à l’écouter sous les arbres bruissants de vent.

Poétiques ecole musique

Les saxophones de la classe de Catherine Duchêne

Pendant les séances de dédicace et les visites aux stands des éditeurs, les saxophones des élèves de la classe de Catherine Duchêne de l’Ecole de Musique ont pris le relais des voix avec un bel allant.

Puis Philippe Longchamp a présenté Amandine Marembert pour ceux qui ne l’auraient pas entendue la veille. Celle qui porte un prénom « qui fait de la poésie » lui semble proposer une écriture nouvelle, « pas parce que c’est féminin, mais parce que c’est vraiment nouveau ». Il nous a invités à prêter l’oreille à cette voix qui évoque ce qui tient à sa vie quotidienne, à ses proches à la nature, à écouter « cette écriture qui est si jolie ».

Poétqiues Longchamp huot

Philippe Longchamp et Amandine Marembert

Amandine Marembert a lu ainsi des extraits de Un petit garçon un peu  silencieux (Al Manar, 2010). Ce recueil est dédié à son fils qui s’appelle Jasmin (en hommage à la poétesse libanaise Vénus Khoury-Ghata), auteur de Qui parle au nom du jasmin ? Tout le charme délicat de l’écriture de la poétesse se joue sans doute dans le poids léger de l’adverbe « un peu ». S’y dit ce dialogue « sans rien qui pèse qui pose », quand l’une regarde l’autre qui joue dans un monde qui lui est mystérieux :

« Il court en tous sens quadrillant le jardin la maison en une marelle aux règles inconnues ».

Et quand l’autre aussi, dans son silence d’ « enfant-carpe » lui « apprend à déchiffrer les interlignes ».

Poétqiues marembert

Ensuite, Amandine Marembert nous a proposé des extraits de Et s’il ne parlait pas (Les Arêtes, 2013). Cette suite, nous a-t-elle dit, a été écrite en pensant à Jasmine Viguié (Les mots nous taisent).  Elle y évoque de nouveau son enfant, qui a pris des chemins différents et dont elle cherche à pénétrer la porte fragile :  

« quel chemin fera-t-on

pour aller le plus possible à sa rencontre

y aura-t-il un jour

un endroit où nos bras

pourront l’étreindre complètement »

Délicat texte d’une mère à son fils, quand il s’agit d’inventer un autre langage :

« Et si parler une langue c’était un peu embrasser les mots ».

Enfin, Amandine Marembert a de nouveau esquissé les Gestes du linge en évoquant sa grand-mère.

« les mains des mères

viennent plier repasser

les lignes de leurs paumes

semblant donner à celles du linge

une manière de les lire »

Poétiques casas 2

Benoît Casas

Cet après-midi s’est achevé avec une lecture de Benoît Casas que Bernard Bretonnière a présenté. Il nous a expliqué comment l’auteur réintègre savamment ses lectures dans son écriture. Grand voyageur, « il écrit en lisant et lit en voyageant ». L’ordre du jour (Le Seuil, 2013) prend la forme d’un journal écrit pendant un an. Il présente 365 textes en vers, écrits selon une contrainte précise. Ils réutilisent en effet différents textes lus par l’auteur, créant ainsi un « ouvrage aussi intime qu’impersonnel puisque l’autobiographie ne s’y expose qu’à travers les mots des autres » :

« […] on pourrait appeler cela

autobiographie

jamais l’expression

journal intime

ne m’aura semblé

plus absurde »

(28 mai)

J’en ai aimé cette interrogation sur l’écriture qui affirme que « les mots sont des sondes », que « la littérature n’exprime pas/elle comprime ». On perçoit bien la quête d’un auteur qui cherche à « user d’un style plus précis ». Ne voudrait-il pas écrire « à la manière d’un Caravage/ en style féroce » ? Et de « la lumière tardive de l’automne/ en faire une sorte de solide ». Travail ardu, qui toujours vous déçoit, dont le résultat vous glisse entre les mains :

« les efforts répétés

recopiages passionnés

l’écriture avance

comme l’eau

elle engloutit

comme l’eau »

Et Bruno Casas dit bien cette difficulté de mettre en mots ce qu’on est : « en relisant ce livre/ je me suis senti une anguille/ coupée en morceaux ».

C’est donc sur cette angoisse de l’écrivain, cette douleur et ce bonheur de vivre, si bien exprimée par les voix diverses, proches ou lointaines, de tous ces poètes (particulièrement audibles grâce à l’excellente sonorisation de Matthieu Naulet), que se sont clôturées, entre pluie et soleil, ces Poétiques 2013.

 poetiques-vue-2.JPG

      Sur les hauts du jardin des Plantes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 17:18

 

 

      SeamusHeaney95.jpg

      Seamus Heaney dans un arbre à Adams, 1995

 

 

Il l’aura retrouvé

L’homme brun de Tollund

Dormant dans la tourbière

Il vole désormais

Avecques le roi fou

Sweeney qui fut oiseau


Et maintenant l’éclaire

La lanterne aubépine

Lui qui creusait la langue

De son stylo trapu

Seamus Heaney le Sage

Marcheur parmi les cairns

Et il habite enfin

Ce qui lui échappa

 

 

Pour Seamus Heaney, le grand poète irlandais,

mort le 30 août 2013, prix Nobel de Littérature 1995.

 

 


 

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5 septembre 2013 4 05 /09 /septembre /2013 10:29

mardi-02-septembre-2013-003.JPG

Le crabe sur le blockhaus de la plage de Kerminihy

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 03 septembre 2013)

 

 

 

Sur la plage de Kerminihy en Erdeven, il y a quelque temps, au cours de l'été, une main anonyme a dessiné ce crabe rose et blanc hyper-réaliste. Très bien dessiné, il est moins laid que les tags habituels qui déparent l'endroit.  Accompagné d'un énigmatique chiffre 13 inscrit sur un rectangle, il orne désormais de sa rondeur et de l'aigu de ses pinces le mur brun d'un blockhaus de la guerre 40. Les combats de la poche de Lorient eurent lieu ici et la reddition allemande se fit  à Etel.

Je me suis demandé d'abord quel était le sens de ce chiffre 13. J'ai pensé aux 13 semaines du solstice d'été. Et encore, dans l'ignorance de la date de création du dessin, au 19 juillet qui se place 13 jours avant la fête de Lughnasa, célébrée par les Celtes, partisans de l'hermétisme. Je n'ai pas trouvé la réponse. Peut-être est-ce la signature du dessinateur.

J'ai songé ensuite à la symbolique positive que les Asiatiques accordent au crabe. Le Dorippe est en effet très recherché en Asie, la carapace du crustacé étant censée représenter un visage humain et l'âme des guerriers défunts. Des soldats ne moururent-ils pas dans ce blockhaus ? 

A l'origine,  le crabe est un symbole lunaire, avatar des forces vives transcendantales. Après la tortue, il est le premier démiurge envoyé par le soleil pour ramener la terre du fond de l'océan. Ce n'est que depuis le Moyen Age que cet animal a pris une connotation négative, accentuée par le fait qu'on ait donné son nom à la maladie qui ronge le corps de l'intérieur.

Pour ma part, je préfère lui attribuer une signification positive et j'aime beaucoup la comparaison que Francis Ponge établit entre la main et le crabe. Dans Première ébauche d'une main, extrait de Pièces, il écrit :

1.

La main est l'un des animaux de l'homme

[...]

3.

C'est une feuille mais terrible et prégnante et charnue.

C'est la plus sensitive des palmes et le crabe des cocotiers.

Voyez la droite ici courir sur cette page.

Voici la partie du corps la mieux articulée.

Il y a un boeuf dans l'homme jusqu'aux bras. Puis à partir des poignets

- où les articulations se démultiplient- deux crabes [...]

Toujours est-il que je demeure toujours perplexe devant ce crabe qui, ce soir, à la faveur d'une grande marée, retrouvait son élément liquide.

 

 

 

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1 septembre 2013 7 01 /09 /septembre /2013 11:11

henriette-browne-nuns-hosto.jpg

 Religieuses à l'hôpital, Henriette Brown (1829-1901)

 

Depuis des siècles,

Dans les ermitages, les abbayes,

Les hôtels-Dieu, les hostelleries,

Les quarantaines, les maladreries,

Sous leur cornette raidie de blanc,

Sous leur noir voile de vierge,

Dans leur robe de serge,

Leur tunique de bure,

Et parfois dessous le cilice,

De leurs fines mains blanches,

De leurs vieux doigts déformés par l'arthrite

Elles ont fait de la charpie,

Elles ont vidé les bassins de cuivre et de porcelaine,

Elles ont posé les sangsues grasses et noires,

Elles ont manié la lancette effilée,

Elles ont pansé les plaies sanguinolentes,

Elles ont essuyé les sanies, les excréments, les vomissures,

Elles ont caressé les fronts mouillés de sueur morbide,

Elles ont désaltéré les lèvres fendillées par la soif,

Elles ont fermé les yeux révulsés des morts,

Elles ont enveloppé de draps rêches leur pauvre corps raidi.

De leurs oreilles oublieuses

Elles ont entendu la litanie farouche

Celle des  cris, des sanglots, des murmures,

Celle des appels, des aveux, des plaintes,

Celle des jurons, des invectives, des insultes,

Celle des blasphèmes, des pardons et des reniements.

Sur leurs pieds nus et fatigués, emprisonnés dans des sandales,

Avec la patience des anges, elles ont soigné

Les lépreux aux membres rongés,

Les pestiférés aux monstrueux bubons,

Les cholériques écumants au ventre bleu,

Les folles et les fous de village,

Les orphelins et les enfants sans mère,

Elles, les invisibles, les secrètes, les discrètes,

Elles, les reléguées, les isolées, les méprisées,

 

Mais tout le corps donné

Depuis des siècles 

A une humanité

En croix.

 

 

Pour Mil et Une, Ecriture en ligne, Semaine 36, 

sur un tableau de Henriette Brown

 

 

 

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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 16:03

Erdeven-Aout-2013-244.JPG

 Affiche de l'exposition

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 20 août)

 

La petite ville bretonne du Faouët est connue pour ses superbes halles et sa chapelle Saint-Fiacre, qui renferme un merveilleux jubé. Chaque année, son musée propose une exposition qui permet de faire de belles découvertes. C'est ainsi que, cet été, j'ai pu admirer l'exposition Femmes artistes en Bretagne, 1850-1950. Une rétrospective intéressante à plus d'un titre puisqu'elle donne l'occasion, non seulement de découvrir les peintres féminins de la Bretagne, mais encore de comprendre comment les femmes ont peu à peu pris possession du domaine de l'art, qui leur fut si longtemps fermé.

En effet, si les femmes ont été de tout temps les modèles favoris des peintres, ce n'est que depuis peu qu'elles sont reconnues comme des artistes à part entière. Cette exposition du Faouët rend ainsi hommage aux Bretonnes audacieuses qui, dès la fin du XIXe siècle, osèrent proposer des oeuvres aux différents salons, parfois encouragées par un conjoint qui était lui-même peintre.

Rien d'étonnant d'ailleurs à cela à partir du moment où l'entrée à l'Ecole des Beaux-Arts leur est interdite et où le droit de concourir pour le prix de Rome leur est refusé. Ce n'est qu'en 1925 que la Bretonne Odette Pauvert reçoit le premier Grand Prix décerné à une femme pour sa Légende de saint Ronan. Cela n'empêche pas ces artistes de se former dans des académies parallèles comme les académies Julian, Colarossi ou encore les ateliers de Léon Bonnat ou de Léon Gérôme. Quant à la critique masculine, délibérément misogyne, elle les considère comme des amateurs et quand elle les admire, c'est toujours avec de nombreux bémols ! " Si la preuve n'était déjà faite, la 19e exposition des femmes peintres et sculpteurs affirmerait l'inaptitude des femmes aux travaux vraiment artistiques...". On ne peut être plus catégorique que ce chroniqueur de la revue Art décoratif !

flambage-du-lougre.jpgLe flambage d'un lougre, Caroline Espinet 

Cependant, en ce qui concerne les artistes bretonnes, il est heureux que les musées locaux les aient vite accueillies, en leur donnant une place de choix dans leurs collections. Il en va ainsi pour les toiles d'Emma Herland (Le déjeuner du petit Potic ou Le Voeu), acquises peu après leur exposition à Paris ou à Nantes. De même pour les oeuvres de Caroline Espinet dont le  tableau, Le Flambage d'un lougre (1877), par exemple, sera acheté en 1890 par la ville de Lorient.

En cinq salles, l'exposition s'attache ainsi à décliner les différent aspects de cette lente conquête du domaine de l'Art par les Bretonnes. La  première salle est consacrée à des scènes où l'on voit des jeunes filles peignant au début du siècle, dans une activité de passe-temps qui fait alors partie de leur éducation (Atelier de jeunes filles de Catherine-Caroline Thévenin qui deviendra la femme du peintre Léon Cogniet).

On y voit des portraits ou autoportraits des artistes. Une des plus célèbres, Louise Abbéma (1853-1927) s'est représentée de face, l'air sévère avec un petit lorgnon et vêtue comme un homme. Elève de Carolus Durand et de Henner, elle a réalisé deux portaits de Sarah Bernhardt, une huile sur toile de face, Sarah Bernhardt dans le rôle d'Adrienne Lecouvreur (vers 1884-1887) et un dessin de profil (1891). La comédienne, dont on ignore souvent qu'elle peignait et sculptait, s'est elle-même représentée dans une petite sculpture en bronze posée sur un socle de marbre, datant de l'époque où elle jouait Le Sphinx d'Octave Feuillet. Un choix des plus étranges pour une artiste qui aima la Bretagne au point d'y installer une résidence dans un petit fortin sur la Pointe des Poulains à Belle-Ile-en-Mer. Les autoportraits de Jeanne-Marie Barbey (1876-1960), un huile sur toile, et de Emma Herland (1855-1947), une aquarelle sur papier, m'ont beaucoup plu par le sérieux et l'intensité de leur beau regard grave.

Dans cette même salle, est présenté un curieux portrait du poète Saint-Pol-Roux par Mary Piriou (1881-1956) qui a retenu mon attention. Sur un fond floral d'un mauve virant vers le rose et que domine un château, le poète breton vêtu de noir est entouré d'un coq, d'un corbeau, d'une colombe et d'un paon. La tête chenue légèrement inclinée, le regard mélancolique, il fixe un ailleurs connu de lui seul. "Du chevalet, la proie transfigurée me fixant, m'hallucine de son écho concret [...] me voici dompté par cette main de femme à poignée d'homme [...]", ainsi a-t-il commenté lui-même ce portrait empreint de mystère.

femmes artistes

Les jeunes Bretonnes sur le quai de Concarneau, Emma Herland 

Pour ces artistes femmes, la peinture va être le moyen de faire connaître les moeurs et la vie traditionnelle bretonne. Dans la deuxième salle, l'enfance est ainsi très présente notamment grâce à Emma Herland et Les jeunes Bretonnes sur le quai de Concarneau, cousant et devisant à l'ombre d'un mur de granit. J'ai aimé ses deux petites filles en sabots, assises sur le parquet, plongées dans La Lecture du petit Journal, 1883. Y éclatent le blanc du bonnet de l'une, de la collerette de l'autre et de la page blanche du journal. Dans une toile pleine de profondeur, dans laquelle s'ouvrent deux portes, Deux Bretonnes de Gourin préparant le beurre, 1905, Jeanne-Marie Barbey inscrit ses personnages au travail entre deux mondes, entre semi-obscurité et lumière.

On admire ici de beaux portraits académiques, ceux de Madeleine Fié-Fieux (1897-1995) d'une Paysanne du Morbihan au visage las tenant sa quenouille et l'Etude de Breton, belle image d'un vieillard en costume de fête aux joues couperosées tenant son chapeau ; des tricoteuses, celle assise  de Louise Castex-Lamorre (1869-1943), celle debout de Emmy  Leuze-Hirschfeld (1884-1976). On est ainsi surpris par la Bretonne à l'éventail de Paule Gobillard (1867-1946), à la délicate touche impressionniste, avec cet éventail accroché au mur qui, tel un oisau, surmonte la légère coiffe du pays de l'Aven. Berthe Morisot, sa tante, l'influença sans doute.

Pauvert.jpgLa Légende de saint Ronan, Odette Pauvert 

Dans cette salle encore, la grande toile de La Légende de saint Ronan de Odette Pauvert, dont j'ai déjà parlé. Sur un fond de port breton, au pied d'un crucifix, baignant dans une lumière jaune, le saint auréolé est agenouillé dans une prière d'abandon, tandis que les deux molosses censés le dévorer sont couchés à côté de lui. L'ensemble est empreint de puissance et de dignité.

Dans la grande chapelle lumineuse éclairée par des vitraux et qui fait office de troisième salle, les artistes bretonnes se déploient dans la nature, suivant en cela l'exemple des impressionnistes de l'école de Barbizon. L'ancêtre est ici Louise-Joséphine Sarazin de Belmont (1790- 1870) ; avec Vue de Saint-Pol-de-Léon, 1837, elle propose un des premiers paysages connus d'une scène bretonne.

Très à l'honneur ici, Elodie La Villette (1842-1917) et Caroline Espinet (1844-1912), les deux soeurs Jacquier, qui ont beaucoup peint à Lorient, Quiberon et Groix. Ayant acheté l'année dernière un livre présentant leurs toiles, j'ai été agréablement surprise de les découvrir dans cette exposition. Adepte d'une peinture réaliste, la première peint beaucoup et avec régularité et sait capter les variations du temps et de la lumière, si rapides en Bretagne. D'un tempérament plus original, sa soeur Caroline ne connut cependant pas la même célébrité. Son huile sur bois, Petit paysage au voilier, avec sans doute la voile rouge d'un sinagot, m'a émue. Par ailleurs, alors que j'étais devant la toile lumineuse et aérienne de Elodie La Villette, Troupeau, paysage au fort de Penthièvre, j'ai entendu une vieille dame dire qu'elle avait hâte que ce tableau retrouve sa place au-dessus de son lit. J'ai envié alors cette descendante de l'artiste qui avait la chance de s'endormir et de s'éveiller au quotidien avec cette vision légère de la dune de Quiberon.

Plusieurs toiles de Berthe Morisot, de Julie Manet, de Paule Gobillard, montrent l'attachement des ces artistes à la Bretagne du Nord. On y voit les silhouettes légères et colorées de promeneuses sur la plage : Julie Manet (1878-1966) peint ainsi Paule et Jeanne Gobillard sur la plage à Dinard tandis que Paule Gobillard (1867-1946) s'attache aux Femmes à l'ombrelle sur la plage. La côte Sud n'est pas en reste avec la belle aquarelle, Montée d'orage au Pouldu, 1938, et ses mouvants nuages gris-bleu, de Andrée Lavieille (1887-1960) et les puissantes baigneuses de Marie Réol (1880-1963), notamment la Baigneuse sortant de l'eau avec son drap de bain blanc, qui lui fait comme de grandes ailes repliées sur son maillot noir. Je n'aurais garde d'oublier ici Emma Herland et sa Jeune Concarnoise, son fin profil tourné vers la mer, qui sert d'affiche à l'exposition.

Dans la mouvance de l'école de Pont-Aven, la tempera sur carton de Marguerite Sérusier (1879-1950), Barques de pêche aux voiles rouges, 1912, bouscule d'un pinceau novateur la perspective classique en surperposant les deux esquifs dans un mouvement ascensionnel.

Au milieu de cette troisième salle, on peut aussi admirer les meubles de Jeanne Malivel (1895-1926), une des créatrices les plus éclectiques du mouvement des Seir Breuz, Les Sept Frères, qui a concouru au renouveau breton. On y découvre ainsi un projet de salle à manger, et un élégant fauteuil (vers 1925), réalisé avec l'ébéniste Julien Bacon, concrétisant de cette manière ce qui lui tenait à coeur, l'alliance entre l'artiste et l'artisan.

En montant à la salle du haut, c'est une expression plus contemporaine qui s'offre au visiteur. La vogue de l'orientalisme invite les artistes à voyager et celles-ci croquent sur le vif portraits ou scènes de la vie africaine. Henriette Desportes (1877-1951) peint avec puissance Le Conteur et son public vu de dos. Monique Cras (1910-2007) peint avec douceur à l'aquarelle le visage rêveur et la robe bleue de La Petite Maure ; avec finesse, au crayon, elle livre l'élégant Portrait d'un Arabe. Quant à Thérèse Clément (1889-1984), elle fait éclater les rectangles roses de la muraille de Marrakech qui se détachent sur un fond de montagnes mauves.

Le surréalisme et l'abstraction trouvent aussi leur place dans cette exposition. Le thème de l'eau se retrouve chez Marie Toyen  dit Maria Cerminova (1902-1980) avec L'Eau et la Solitude, 1955. Des formes oblongues, algues ou rubans, se détachent verticalement sur un fond gris inquiétant. Marcelle Loubchansky (1917-1988), par le biais d'une forme sombre sur un fond bleu-vert, évoque dans Moby Dick, 1956, la baleine mythique. Enfin, j'ai eu envie de méditer devant le blanc éclatant de L'Atelier de Geneviève Asse (1923-) qui contraste avec le "bleu humide" d'une toile posée à terre, celui de "la mer et du ciel en mouvement".

femmes-artistes-plat.jpgPlat de faïence en majolique rose, Marjetta Taburet 

La dernière salle de l'exposition au rez-de-chaussée nous invite à découvrir de multiples réalisations, tant en peinture qu'en céramique ou dans les arts de la table.  Je suis demeurée longtemps devant la Légende de la ville d'Ys de Maryvonne Méheut, une terre chamotée, dans les tons bleu, vert, marron et blanc. C'est un modelage plein de mouvement qui fait surgir tous les personnages fascinants de cette légende éternelle. Un superbe plat en faïence de Plougastel, orange et bleu, de Yvonne Jean-Haffen, voisine avec un grand plat de faïence majolique rose, 2009, de Marjetta Taburet, représentant un vase de fleurs au paon. Dans un autre registre, j'ai beaucoup aimé une Nativité de Rose-Marie Favre, un bas-relief en faïence dans des nuances de bleu, ocre, jaune, dont la Vierge a le hiératisme d'une pharaonne égyptienne.

C'est peut-être l'affiche de Dorothée George, Great Western railway, qui résumerait le mieux cette exposition consacrée aux artistes nées en Bretagne, aux voyageuses, aux étrangères, qui firent de cette province un sujet de prédilection. N'est-elle pas sous-titrée : "A Land of Quaintness & Beauty ?

 

 

Sources :

Mes notes d'après les cartouches de l'exposition

Femmes artistes en Bretagne, Marie Paule Piriou, Jean-Marc Michaud, Denise Delouche, Liv'Editions

 

 

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19 août 2013 1 19 /08 /août /2013 19:15

 

La-lettre-bonnard.jpg

La lettre, Pierre Bonnard

 

 

Mon Pierre,

 

 

Comme vous me manquez et comme j'aurais aimé vous accompagner dans la chaude lumière du Cannet. Mais aujourd'hui encore j'ai beaucoup toussé et taché de rouge mon mouchoir.

Alors que je prends la plume pour vous écrire, je me mets à rêver que vous me portraiturez habillée, tant il est vrai que cela n'est guère dans vos habitudes. N'avez-vous pas toujours préféré me saisir dans la baignoire, au sortir du bain ou vêtue de mes seuls bas noirs, ma pudeur dût-elle en souffrir ? Je me souviens du gentil Verlaine, celui qui évoquait si joliment mon "charme sombre des maturités estivales". "Elle en a l'ambre, elle en a l'ombre" ajoutait-il avec délicatesse.

A l'étroit dans le cadre étréci de la toile, je serais là, assise sur le vieux fauteuil  Voltaire de votre atelier, le regard  penché sur la feuille vierge, perdu dans votre souvenir, celui du maigre jeune homme à lunettes, timide et hésitant, que je rencontrai en 1893. 

Mon corps, dont vous avez tant de fois happé le reflet dans les miroirs de notre maison, voilà qu'il serait corseté dans cette sévère robe de taffetas noir au col en v, celle que je porte toujours lorsque vous êtes absent. Dans la coque de mes cheveux auburn, un gris peigne d'écaille qui me vient de ma mère.

Et dans cette toile austère, à l'atmosphère intime, éclateraient seulement le jaune des meubles cirés, le rose de la pochette de mon mouchoir de baptiste et le bleu pâle de mon papier à lettres qui porte vers vous mes mots d'amour et de reconnaissance.

Amour pour vous, mon Pierre, qui m'avez préférée à Renée et m'aimez depuis cinquante ans. Et reconnaissance pour vous, mon peintre, en quête de la beauté pure, dont le pinceau me célèbre éternellement jeune.

 

 

Votre aimée, Marthe

 

 

 

 

 

 

Pour Mil et Une,

Sur le tableau de Bonnard, La lettre

 

 

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17 août 2013 6 17 /08 /août /2013 13:45

               Arethuse.JPG

 Les papyrus de la fontaine d'Aréthuse dans l'île d'Ortygie à Syracuse

(Photo ex-libris.over-blog.com, mai 2013)   

     

Dans l'île d'Ortygie

où le port est de marbre

par les rues de caverne

où tremblotaient les nasses

la pluie tombait sur ton visage

ruisselant de douceur

Et ce fut la fontaine

d'Aréthuse la nymphe

enfantée par Doris

et fille de Nérée

dans les arrondis verts

de ses fins papyrus

aiguade de mystère

qui traverse les mers

éternité d'Alphée

enlaçant son aimée

 

A la fontaine d'Aréthuse avec Violaine, mai 2013 

 

 

Alphee-poursuivant-Arethuse.jpgDiane environnant d'un nuage Aréthuse poursuivie par Alphée, René-Antoine Houasse, XVIII°,

Château de Versailles 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 août 2013 6 10 /08 /août /2013 18:40

 

 Cubaust-visages.JPG

 

Vers la fin de notre séjour en Australie, à Bondi, je me suis rendue au Bondi Pavillon pour y  voir une petite exposition de peinture, intitulée A lo Cubano. Du  05 au 17 février 2013 y étaient exposées des toiles d’artistes cubains et particulièrement de Reinaldo Valera. Déjà venu à Bondi, Sydney et Melbourne, Valera est un peintre cubain qui expose pour la cinquième fois en Australie.  Ses toiles proposent un aperçu  vivant et coloré de la vie à Cuba à travers des portraits d’hommes et de femmes, des scènes d’intérieur, que sa fantaisie et son style puissant s’amusent à détourner. L'emblématique cigare cubain y est en bonne place ! Derrière ces toiles souvent proches de la caricature, point cependant une certaine tristesse et un regard qui dit la lassitude d’un quotidien pas toujours facile. On peut y découvrir aussi de nombreux croquis qui sont le point de départ de son inspiration picturale.

Cubaust cuisiniére

En parlant avec le gardien des lieux, j’ai appris de quelle manière cet artiste cubain a traversé les mers pour aborder au continent austral. Stephen Burns, un Australien, m’a expliqué que c’est lui qui promeut les œuvres de Valera et qui s’attache à développer les liens entre La Grande Ile et Cuba. Il m’a conté son parcours, assez original ma foi, qui lui donne l’occasion désormais de pratiquer une activité qui lui plaît et lui permet de nombreuses rencontres.

Cubaust valera bon

Il a d’abord été importateur de vêtements à Vaucluse dans la banlieue chic de Sydney. Parlant espagnol, curieux de sport et de politique cubaine, il se lie d’amitié avec des joueurs de base-ball cubains rencontrés lors d’un tournoi pré-olympique. Invité à Cuba par ses nouveaux amis en février 2000, il tombe amoureux de La Havane où il fait par la suite de nombreux voyages. Il y rencontre sa femme Norma qui lui donne un fils, Alejandro. Apprenant que les immigrés jamaïcains jouaient au cricket à Cuba il y a cinquante ans, il entreprend de faire revivre ce sport en l’enseignant et en formant des équipes. Tâche ardue dans un pays où l’on joue surtout au base-ball ! Parallèlement, il fonde son entreprise culturelle, Cubaust (Cuba/Australie), laquelle entreprend de faire la promotion croisée des cultures australienne et cubaine.

Cubaust casserole

En dépit de mon anglais médiocre, j’ai apprécié cette rencontre avec un Australien dont l’ouverture d’esprit m’a beaucoup plu. Amoureux de Cuba, il m’en a vanté les beautés. Je reconnais cependant qu’il a gommé  tous les aspects fâcheux de la vie dans un des derniers pays communistes du monde.

Cubaust-autre.JPG

Toile d'un autre artiste cubain (dont j'ignore le nom)

 

Après avoir écrit ce billet, j'ai pensé au poème de la cubaine Nancy Morejon, qui pourrait exprimer l'amour que l'Australien Stephen Burns porte à Cuba. Il s'intitule "Divertimento (Bouteille à la mer, 1997)", Comme les aime Rafael Alberti (pour guitare) :

Entre l'épée et l'oeillet,

j'aime les utopies.

J'aime les arcs-en-ciel  et le cerf-volant

et j'aime le chant du pèlerin.

J'aime la chanson d'amour

entre l'ours et l'iguane.

J'aime les passeports : quand

cesseront d'exister les passeports ?

J'aime les labeurs du jour

et les tavernes

et la guitare à la nuit tombante.

J'aime une île plantée au beau milieu

de la gorge de Goliath

tel un palmier royal 

au centre du Golfe.

J'aime David.

J'aime cette liberté que j'appelle

immortelle.

 

Amo la libertad que es una

siempreviva.

 

Cubaust valera guitariste

 

 

Crédit photos : photographies des toiles prises par Stephen Burns

Sources : www.cubaust.com   

 

 

 

 


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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 21:44

 

 pique-nique-a-hanging-rock1-fille-rocher.jpg

 

Il y a longtemps, j’avais vu le deuxième long métrage de Peter Weir, Pic-nic at Hanging Rock (1975) qui m’avait fait une forte impression. Le revoir lundi 05 août 2013 sur ARTE n’a fait que conforter mon admiration pour ce film étrange, d’autant plus qu’entre-temps j’ai eu la chance d’aller à Uluru, le rocher sacré des Aborigènes. Ce film a en effet pour décor, je dirais même personnage principal, Hanging Rock, un relief sculpté par la roche volcanique solidifiée (lave siliceuse et trachytes de soude) et formant des mamelons. Situé dans le Victoria, dans la région d’Adélaïde, ce rocher était dévolu à l’initiation des jeunes hommes aborigènes. Un lieu fantastique, aux formes animales ou anthropomorphiques, tels le Cerveau ou la Patte d’Emeu que j’avais pu admirer à Uluru. Un rocher de 150m de hauteur, relativement jeune géologiquement ainsi que l’explique à ses jeunes élèves Miss Mc Craw, le professeur de sciences, susceptible donc d’avoir encore une activité tellurique puissante.

pic nic hanging-rock rocher

C’est autour de ce rocher mystérieux que se structure l’intrigue du film, adapté d’un roman de Joan Lindsay paru en 1967. Jusqu’à la publication d’un chapitre inédit, The Secret of Hanging Rock (1987), on ignorait la clé de l’énigme. Peter Weir n’avait jamais eu l’occasion de lire ce rajout. L’eût-il lu qu’il n’en aurait sans doute pas tenu compte pour cette œuvre dont l’intrigue fascine justement par le fait qu’elle demeure irrésolue.

pic nic gâteau

En Australie, le 14 février, jour de la Saint-Valentin de l’année 1900, durant l’été austral, les petites filles modèles de la pension Appleyard partent faire un pique-nique à Hanging Rock, un très ancien site aborigène. Au cours de cette excursion, les montres s’arrêtent inexplicablement à midi. Quatre élèves, Miranda (Anne-Louise Lambert que l’on retrouvera dans Meurtre dans un jardin anglais), Irma (Karen Robson), Marion (Jane Vallis), Edith (Christine Schuler) entreprennent l’ascension du rocher. Tandis qu’Edith de plus en plus mal à l’aise renonce à suivre ses compagnes, celles-ci pénètrent dans un défilé entre deux roches et disparaissent mystérieusement. Miss Mc Craw (Vivean Gray) est aussi engloutie par la masse rocheuse. Michael Fitzhubert (Dominic Guard, vu dans Le Messager de Losey), un jeune bourgeois anglais, qui a vu passer le groupe des jeunes filles, part à leur recherche quelques jours plus tard avec le valet de son oncle et de sa tante. Semant de petits papiers blancs sur son passage comme le Petit Poucet, il passe la nuit sur le rocher et laisse repartir son compagnon. Sa quête obsessionnelle lui permet de retrouver une des jeunes filles, Irma, inconsciente mais vivante après une semaine. Lui-même est victime de l’envoûtement du lieu et c’est dans un état second que le retrouve le serviteur qui s’est inquiété de ne pas le voir revenir. Le jeune sauveteur porte au front la même blessure qu’Irma.

pic nic balade

La seconde partie du film est consacrée aux multiples interrogations que suscitent ces événements inquiétants. Irma ne se souvenant de rien, toutes les hypothèses sont possibles. Sara (Margaret Nelson), l’amie d’élection de Miranda, est désespérée de l’avoir perdue. Peu de temps après, Mrs Appleyard (Rachel Roberts) apprend à la jeune fille qu’elle est renvoyée. Au matin, on retrouvera son corps dans un parterre de fleurs. Quant à Mrs Arthur Appleyard, on découvre son cadavre au pied de Hanging Rock, le vendredi 27 mars 1900 (alors qu’il s’agit en réalité d’un mardi !) « Bien qu’on ignore les circonstances exactes de sa mort, elle serait tombée alors qu’elle escaladait le rocher. Les battues pour retrouver les disparues se poursuivirent pendant quelques années, sans succès… A ce jour, leur disparition reste un mystère. »

pic nic mort

Etrange histoire donc pour un film qui ne l’est pas moins et qui demeure une sorte d’OVNI dans le cinéma australien et même le cinéma mondial. On ne sait d’ailleurs à quel genre le rattacher ? S’agit-il d’une œuvre fantastique, voire de science-fiction (les phénomènes surnaturels, telluriques, paranormaux y sont nombreux) ? Ne faut-il pas plutôt y lire  une critique en règle de la société coloniale victorienne, de ses tabous, de ses préjugés, de son mépris racial pour la société aborigène ? Ou alors, ne serait-ce pas plutôt une métaphore de l’éveil à la sexualité et au plaisir des sens pour une jeunesse bridée ? Ou bien encore ne serait-ce pas un film onirique, le rêve d’un retour à une nature sauvage, tout empreint de la nostalgie d’un monde, celui des Aborigènes, qui vivait en symbiose avec les éléments ? Les pistes sont nombreuses et chacun y trouvera son miel.

picnic-a-hanging-rock fille ds rocher

Ce qui m’a séduite au premier chef, c’est la réussite esthétique du film, la beauté des images qui font souvent penser à des tableaux. La référence picturale est par ailleurs très explicite avec la référence à Boticelli pour caractériser Miranda. Pendant le pique-nique, Mademoiselle de Poitiers (Helen Morse), un des professeurs, est plongée dans un ouvrage de peinture sur le peintre italien. Soudain, elle s’écrie : « Maintenant, je sais ! » « Qu’est-ce que vous savez ? » lui demande Miss Mc Craw. « Je sais que Miranda est un ange de Boticelli », lui répond-elle. Le début du film présente ainsi les jeunes pensionnaires coiffant leurs longs cheveux, réalisant de délicats herbiers et lisant des poèmes d’amour : « Retrouvez-moi, mon aimée, quand la nuit voit le jour. J’aime en vous votre grâce bien née, vos yeux intenses et brillants, la douceur de votre sourcil froncé, votre tête si fièrement portée. Je vous aime, non pour votre blondeur, plus douce qu’un duvet, plus veloutée que l’air, ni pour l’étincelle amoureuse qui dans vos yeux luit, malicieuse… » Pour donner à sa photographie ce rendu si particulier, le réalisateur a, paraît-il, placé un fin voile de mariée sur l’objectif de sa caméra. Certains trouveront peut-être que cela fait trop penser aux photographies des seventies et notamment à celles de David Hamilton mais c’est sans doute un des charmes surannés du film.

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Lors d’une interview parue dans Stars-System, Peter Weir explique ainsi ses choix : « J’ai surtout pensé aux photographies de Lartigue, notamment aux premières épreuves en couleurs. Je les ai montrées au directeur de la photographie (Russell Boyd) en lui demandant d’en retrouver les éclairages et les teintes. Et j’ai essayé de me servir de la beauté en tant que puissance. La beauté est pleine de violence, de sexe, de passion. » On sera sensible encore à l’utilisation des travellings arrière, à l’harmonie des plans, au montage quasiment « lynchien » ponctué de visions étranges, à la direction d’acteurs stylisée qui impose un certain hiératisme aux personnages, en accord avec l’atmosphère corsetée de ce début de siècle.

pic nic miranda

J’ai beaucoup aimé aussi la bande-son, très habilement utilisée pour renforcer les sentiments des personnages, qui associe musique classique et contemporaine. Beethoven est dévolu aux scènes d’intérieur dans le pensionnat, Mozart et Bach en ponctuent d’autres. L’ensorcelante flûte de Pan de Gheorghe Zamfir court tout le long du film tandis qu’une partition contemporaine, Ascent Music, de Bruce Smeaton, résonne pour créer une angoisse surnaturelle aux environs de Hanging Rock. A certains moments, on entend des bourdonnements, des bruits peu identifiables, signifiant que l’on bascule dans une autre dimension. Quand Michael à son tour sombre dans un délire inconscient, on entend en voix-off plusieurs phrases prononcées lors du pique-nique alors qu’il n’y était pas présent. La bande-son contribue ainsi grandement à l’atmosphère fantastique du film.

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En ce qui concerne le mystère, il est soigneusement ménagé et distillé après la présentation du carton d’introduction (« A boy, a girl, a school, a rock. »). La première réplique du film prononcée par Miranda, un vers d’Edgar Allan Poe, crée une atmosphère de mystère : « What we see and what we seem are but a dream, a dream within a  dream. » A un autre moment, une des élèves récite les deux premiers vers du poème Casabianca de Felicia Hemans : « The boy stood on the burning deck ; whence all but him had fled… », une phrase qui pourrait être une métaphore de ce qui arrivera aux promeneuses. Très vite, Miranda dit à Sara qui l’aime  qu’elle doit apprendre à aimer quelqu’un d’autre : « Je ne serai plus là très longtemps… » ajoute-t-elle. Pendant le trajet jusqu’à Hanging Rock, Miss Mc Craw explique que le rocher n’est vieux que d’un million d’années : « Un million d’années, juste pour nous », commente Irma tandis qu’une autre pensionnaire remarque que le rocher les attend. J’ai déjà évoqué plus haut l’arrêt inopiné des montres : « Elle ne s’est jamais arrêtée avant, il doit y avoir quelque chose de magnétique » remarque Miss Mc Craw en parlant de la sienne. Lorsque les jeunes filles s’éloignent, Miranda se retourne et, dans un très joli geste de la main,  dit au revoir à Mademoiselle de Poitiers. Lors de leur ascension du rocher, la caméra en balaie les formes anthropomorphiques inquiétantes. Plus tard, Irma raconte un souvenir d’enfance : son père avait ramené un cerf chez eux, dont sa mère avait dit qu’il « était condamné à mourir (doomed to die), bien sûr ». Miranda s’écriera quant à elle : « Tout commence et finit exactement au moment et à l’endroit prédit (Everything happens at exactly the right time and place). » Pendant cette ascension, qui voit le dur rocher (sacré) foulé par les jeunes filles en robes immaculées, on perçoit une menace diffuse que la disparition concrétisera.

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On sent aussi chez Peter Weir une attention portée de manière particulièrement insistante à une nature qui est belle mais peut être hostile. Le gâteau de la Saint-Valentin découpé par Miranda est mangé par les fourmis. Miss Mc Craw tempête contre cette idée de pique-nique : « Nous faisons ce pique-nique pour le plaisir, et bientôt nous serons à la merci des serpents et des fourmis… » On voit trottiner celles-ci sur les pieds des jeunes filles endormies sur le rocher tandis qu’un lézard se faufile entre elles. Quand Michael et le serviteur, à la recherche des disparues, arrivent à Hanging Rock, une araignée, un oiseau, un perroquet, un koala semblent les attendre. Enfin il est question de chauves-souris quand les pensionnaires évoquent la mort plausible de leurs trois amies. L’inquiétude est latente encore lorsque Tom (Tony Llewellyn-Jones), le mari de Minnie (Jacki Weaver), la servante de la pension, et le jardinier Mr Whitehead discutent dans la serre après la disparition. Ce dernier affirme que certaines questions ont des réponses et que d’autres n’en ont pas. Il caresse alors une plante dont les feuilles se referment sur ses doigts. Et que penser de ce cygne que voit passer Michael : est-il une métaphore de l’innocence des adolescentes ou un oiseau de mauvais augure ?

pic nic appleyard

Fascinant, le film l’est encore par le tableau qu’il propose d’une société rigide et corsetée, symbolisée par le portrait de la reine Victoria dans le bureau de Mrs Appelyard. La scène où, dans la pension, les adolescentes se lacent mutuellement leur corset, est significative à cet égard. Le personnage de la directrice de la pension, parfois à la limite de la caricature, représente les interdits d’un monde puritain qui ne s’autorise aucune liberté. A la fin du film, on la voit s’effondrer et sombrer dans l’alcoolisme car la réputation de son école est perdue. Ce n’est qu’à travers la poésie que Sara avoue son amour pour Miranda ; quant à Mrs Appelyard, c’est dans un accès de colère qu’elle confesse la relation complexe qu’elle entretenait avec Miss Mc Craw : « J’étais devenue dépendante de Greta Mc Craw, une intelligence si masculine. Je me reposais sur elle, je lui faisais confiance. Comment a-t-elle pu se laisser enlever, perdre, violer, se laisser tuer de sang-froid comme une stupide écolière sur ce misérable rocher ? »

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Dans la pension Appleyard, les pensionnaires, loin de leurs familles, sont privées d’affection. On comprend que Sara aspire à retrouver son frère Bertie, dont on comprend qu’il est le jeune valet des Fitzhubert. Privée de la sortie à Hanging Rock, elle ne le rencontrera pas. De plus, les élèves sont les victimes de sévices, semblables à celui que Sara va subir pendant un cours de danse. Miss Lumley ne l’attache-t-elle pas afin qu’elle se tienne droite ?

pic nic pieds nus

Avec cette échappée belle sur le rocher, les adolescentes n’accèdent-elles pas à la liberté ? Cette libération commence par le fait qu’il leur est permis d’ôter leurs gants à une certaine distance de la pension. Puis, au fur et à mesure de leur progression sur le rocher et de la montée en puissance de l’ensoleillement, elles se déchaussent, enlèvent leurs bas, se dévêtent allant même jusqu’à se défaire de leur corset. C’est ainsi, presque dénudée, que Michael retrouvera Irma et qu’Edith avouera avec réticence qu’elle a vu Miss Mc Craw déambuler en tenue légère. Le rocher serait alors le lieu de la rencontre avec soi-même et avec les plaisirs physiques prohibés dans la pension. Car le plaisir charnel est le péché capital. Quand le médecin examine Irma après que celle-ci a été retrouvée, il rassure tout le monde en affirmant : « She is intact ! »

Ainsi, dans ce lieu extraordinaire qu’est le rocher de Hanging Rock, les éléments concourent à dépouiller les jeunes filles du vernis social de la civilisation. Dans le Dictionnaire du Cinéma, Olivier Eyquem souligne cette « poétique de la dissolution, chère à Peter Weir […] Le soleil, la roche, l’eau, le vent composent ici un univers de tentations insidieuses, où s’abolissent tous les repères traditionnels de la rationalité. »

Alors, peu importe l’explication de cette étrange disparition : faille temporelle, vengeance des dieux devant la profanation du rocher sacré, chute dans une anfractuosité, enlèvement, viol, métaphore d’une fusion entre l’homme et la nature… Selon moi, ce très beau film onirique, associant subtilement les traditions aborigènes et Edgar Allan Poe, transporte le spectateur au Temps mythique du Rêve, dans un rêve éveillé.

 

Crédit Photos : Allo-Ciné

Sources :

Pique-nique à Hanging Rock, @aVoiraLirecine

Pique-nique à Hanging Rock, wikipedia

 

 

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Published by Catheau - dans Télévision
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7 août 2013 3 07 /08 /août /2013 13:13

Gare-montparnasse-chirico01.jpg

 La gare Montparnasse, ou la mélancolie du départ, Giorgio de Chirico

 

Salle d’attente

chauffée à blanc

tête en l’air

écran bleu

ça défile

chiffres et lettres

blanche attente

orages

arbres sur les voies

retards

entre une et dix heures

visages brillants

regards tendus

cheveux décoiffés

paupières qui se ferment

sacs affaissés

journaux déchirés

sandwiches mâchonnés

tapotement des doigts

lointain des e-phones

lasse indifférence

moineaux assoiffés

frôlant les assis


Dehors

grondement de rumeur

valises en cascade

voix d’hôtesses de l’air

pas précipités

chariots pressés

museau gris et bleu

TGV sans fin

marcheurs en sandales

rêverie de sable

ciel gris de verrière

pilastres de fer

senteurs d’escarbilles


Elle est où la mer ?

 

Samedi 27 juillet 2013,

en transit à la gare Montparnasse,

entre 15h 30 et 17h 35

 

 

 

 


 

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Voie lactée ô soeur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses

 

La chanson du Mal-Aimé, Apollinaire

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