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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 14:00

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      Marcel Béalu jeune

 

Mercredi 19 mars 2014, salle Duplessis-Mornay à Saumur, Anne Faucou, chercheur bien connu des Saumurois, proposait une conférence sur le poète surréaliste Marcel Béalu (30 octobre 1908, Selles-sur-Cher - 19 juin 1993, Paris). Pour cette communication, organisée en lien avec le service Saumur, Ville d’Art et d’Histoire, elle était accompagnée de Jean-Pierre Peyrou, un proche du poète, l'écrivain Gino Blandin, et Valérie Lebossé (responsable du secteur Adultes de la Médiathèque) qui lisaient des extraits de textes. Huguette Gautreau et Véronique Flandrin des Archives de Saumur avaient également apporté leur contribution. On pouvait encore y rencontrer Mme Marie-Josée Comte-Béalu, présente dans la salle.

En leur compagnie, le public est parti Sur les pas du poète Marcel Béalu à Saumur (titre de la conférence). Dans une prose très poétique, Jean-Pierre Peyrou a d’abord évoqué la fréquentation, qui dura cinq ans, du poète avec le grand Max Jacob, qu’il rencontra en 1937. Il a souligné l’intérêt du Fonds Marcel Béalu à la BUF d’Angers et l’ouvrage de son épouse qui perpétue son souvenir.

Anne Faucou a ensuite pris la parole pour rappeler la biographie du second fils de Joseph Béalu, coiffeur de son état, et issu d’une lignée de tisserands. Dans L’Expérience de la nuit (1945), il donnera à son héros le prénom de son grand-père Adrien. Cadet de la famille et pas vraiment désiré, Marcel Béalu fut cependant l’enfant préféré de sa mère. Il y puisa sans doute « la force d’aller contre ».

Après une enfance pauvre passée à Saumur, où il lit les classiques en autodidacte, le poète est le chapelier de la Chapellerie Marcel à Montargis de 1931 à 1925. Il « monte » à Paris en 1925, rue de Richelieu, et exerce divers métiers. Il lit Verlaine, Francis Jammes et se marie avec Marguerite Kessel.

En 1928, il fait son service militaire dans la Nièvre. Il se met à écrire dans des journaux et notamment celui du pacifiste Marc Sangnier, animateur du Sillon. Il s’adresse à ses frères allemands en ces termes : « Ne pourrions-nous nous unir autrement que par le sang ? »

En 1936, il écrit deux recueils de poèmes, Les Yeux ouverts et Esquisse de l’idole. C’est en 1937 que le chapelier autodidacte rencontre Max Jacob qui lui fait découvrir sa voix poétique, marquée par « la simplicité des vocables et l’élan rythmique ». Le poète l’encourage et ils se verront très fréquemment. Cette rencontre sera capitale dans son évolution et lui permettra en outre de connaître les poètes qui constitueront l’Ecole de Rochefort (née en 1941). Il connut ainsi Jean Bouhier, Michel Manoll, René-Guy Cadou, Luc Bérimont, Jean Follain et Jean Cocteau.

Puis c’est l’incorporation dans le 95e Régiment d’Infanterie, dans le service de la radio à Montargis. Il participe à la revue Fontaine avec Max-Pol Fouchet, perd sa mère en 1942, tandis que Max Jacob meurt d’épuisement au camp de Drancy en 1944.

En 1947, paraît le Journal d’un mort, où l’on voit naître « le Béalu de la nuit ».  Revendiquant son indépendance littéraire, il est cependant marqué, depuis 1938, par le surréalisme. Accordant une grande place à l’onirisme et au fantastique, il écrit notamment de superbes récits dans une prose poétique qui le place parmi les maîtres du genre : L’Araignée d’eau (1948), Le Bruit du Moulin, L’Expérience de la nuit (1945).

En 1951, il quitte Montargis et se fait libraire à Paris, donnant à sa librairie le nom d’un récit de Jean Paulhan, Le Pont traversé. Elle aura trois adresses successives : rue de Beaune, près de l’église Saint-Séverin et enfin au 62, rue de Vaugirard. Le poète-libraire y vendait les livres de ses amis et y contait mille et une anecdotes sur leurs auteurs. Il épouse en secondes noces M-A Dutheil puis rencontre Marie-Josée Lacaze, une étudiante, avec qui il se marie en 1974.

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Le Pont traversé, 62 rue de Vaugirard

(Crédit Photo, D. Morrison)

Loin des sentiers battus, il poursuit une œuvre personnelle : il fonde avec René Rougerie la revue Réalités secrètes (1955-1971), pratique son violon d’Ingres, la peinture, voyage. Il continue à s’illustrer dans le fantastique contemporain en créant des mondes où « le fantastique ne se sépare pas du réel […] toujours insolite si on sait le regarder [car] il contient une nuit qui est partout ». Il meurt à Paris en 1993.

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Illustrant sa conférence par des photos et des documents, l’entrecoupant par des temps de lecture d’extraits de textes, Anne Faucou, passionnée par la vie quotidienne dans la ville angevine, s’est surtout intéressée à la période saumuroise de l’écrivain, qui le marqua particulièrement. Elle nous a ainsi appris que le père de Marcel Béalu s’installe à Saumur en 1913. La ville compte alors 16 000 habitants  et elle est marquée par l’anticléricalisme. Joseph Béalu y était chapelier-modiste au 50, rue Saint-Jean et son fils Marcel fit son apprentissage du métier à Romorantin, en 1923.

Dans Enfances et Apprentissage, le premier tome de son autobiographie Le Chapeau magique (qui sera suivi de Porte ouverte sur la rue et de Présent définitif), l’écrivain donne une image besogneuse et un peu mystérieuse aussi de la rue Saint-Jean. Il se rappelle les racontars sur l’encadreur et doreur Boufil, le propriétaire du Gant d’or, M. Bonnafous, la modiste, Melle Germond, et le bijoutier Gouin, qui symbolisait « l’aristocratie du commerce ».

Valérie Lebossé nous lit alors un extrait de Mémoires de l’ombre (1959) qu’Edmond Jaloux considère comme « l’une des œuvres importantes de son temps ». L’inspiration de l’écrivain s’y nourrit du souvenir d’un portrait dans une vitrine. Il s’agit d’un ouvrage composé de cent vingt récits brefs. Dans « Plusieurs enfances », il y dit « l’enfance et ses troubles verts, acidulés, inquiets, merveilleux ».

Dans Le Chapeau magique, il se remémore l’accident et la mort de l’aviateur Legagneux, le 6 juillet 1914, au cours d’un meeting aérien au terrain du Breil. Il fera en effet une chute de 300 mètres dans la Loire et le jeune Marcel, de retour chez lui, dira sobrement : « Il est mort ! »

A cette évocation succèderont le rappel de la piété du petit Marcel, des merveilles des processions de la Fête-Dieu, de la perte des croyances à l’âge de 11 ans, de la naissance  de sa sœur Jeanne en 1918, de l’école de la Montée du Fort.

Gino Blandin lit ensuite un extrait des souvenirs de la mobilisation générale en 1914, et notamment de celle du père de Marcel Béalu.  « Et notre tour est venu/ Ran-tan-plan/ D’aller en guerre ! » Rendu malade par la guerre et démobilisé, ce père deviendra lointain, dur, inaccessible. Considéré bien souvent comme un embusqué, il s’adonnera, solitaire, à la pêche en Loire.

Anne Faucou rappelle la création de 9 hôpitaux dans la ville, en plus des deux cliniques, celles de Fardeau et de Bagneux. L’ensemble comptabilisa, le temps de la guerre, 26 000 jours d’hospitalisation. Elle se souvient encore des Nouvelles Galeries, rue d’Orléans, et, en 1919-1919, du camp américain de Villebernier, fort de ses 6 000 soldats.

En 1920, Marcel Béalu, âgé de 12 ans, quitte l’école et est embauché comme auxiliaire à la sous-préfecture. Il entre ensuite chez le grainetier Victor Boret (Graines et semences en gros) qui sera ministre de l’Agriculture de 1917 à 1919. Dix heures par jour, l’adolescent remplit des petits sachets de semence. Une vie humble, non dénuée du « bonheur des pauvres », et dont l’expérience sera le ferment de son œuvre. Il écrira : « La préciosité de la peine avait tavelé mon cœur des moisissures de la révolte. »

Au printemps 1922, il est touché par l’amour, en la personne de la fille du boucher Groleau, dont la boucherie se trouve entre les ponts qui enjambent la Loire. Elle se prénomme Suzanne-Renée, il l’aime. Mais sa mère commente ainsi l’aventure : « Il n’est jamais qu’un gamin qui siffle les filles ! »

C’est par l’évocation de l’amitié de Béalu avec les poètes de l’Ecole de Rochefort que la conférencière terminera sa communication. Dans cette période troublée de la guerre, marquée par l’angoisse, ce mouvement se créa notamment en réaction à une poésie nationale, telle que la prôna Aragon. Michel Manoll dira que « plutôt qu’une école, [ce fut] une cour de récréation » et, pour Luc Bérimont, « Rochefort [fut] un état d’esprit ». Sous l’égide de Max Jacob, ses participants pratiquaient l’authenticité, alliée à l’érudition et à la musicalité. Pour eux, « la liberté… elle [avait] le visage du bonheur ».

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Marcel Béalu par Roger Toulouse

Entre 1941 et 1947, cette école fédéra une centaine de poètes qui furent aussi des hommes de la Loire. Tous s’accordent en effet pour reconnaître le rôle central du fleuve dans leur inspiration : « Cette eau qui ne me lâcherait plus… ne me quitterait jamais… »

Dans un dernier texte lu par Gino Blandin, le poète fait ce dernier aveu : « Dois-je l’avouer, je reste un homme de la Loire… Ce fleuve reste enroulé à mes années lointaines… » Oui, c’est bien la Loire qui a donné à Marcel Béalu « le goût des métaphores et le sens des métamorphoses ».

Anne Faucou a ensuite invité son auditoire à se rendre à la Médiathèque de Saumur, place de Verdun. Là, au milieu des ouvrages de Marcel Béalu exposés pour l’occasion, nous y avons dégusté un petit en-cas offert par la bibliothécaire en chef, Brigitte Groleau. Nous avons ensuite regardé la diffusion du premier long métrage de Jean-Daniel Verhaeghe, adapté d’un récit fantastique de Marcel Béalu, L’Araignée d’eau.

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Le réalisateur, que beaucoup connaissent, était présent. Auteur de 75 films, il a travaillé aussi pour la télévision. On se souvient notamment de la célèbre Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière. Il a souvent adapté des romanciers et on pourra citer, La Métamorphose de Kafka, Bouvard et Pécuchet de Flaubert avec Jean Carmet et Jean-Pierre Marielle, Eugénie Grandet qui fut tourné à Baugé,  Le Rouge et le Noir avec Carole Bouquet. Plus récemment, il y a aussi Sans famille, Le Grand Meaulnes avec Philippe Torreton, Jean-Jaurès ou la naissance d’un géant, L’abolition avec Charles Berling dans le rôle de Badinter.

C’est un membre d’une association nantaise, spécialisée dans l’accès aux films « invisibles, méconnus, peu ou pas distribués », qui nous a présenté le long métrage. Il nous a expliqué que la version présentée ce soir-là est la seule version correcte de ce film et qu’elle provient d’un DVD américain. Tourné en 1968 et distribué en 1971, le film L’Araignée d’eau n’est jamais sorti à l’époque que dans une unique salle.

Le récit de Marcel Béalu est empreint d’onirisme et de fantastique. Il raconte la découverte par Marc, le narrateur, un écrivain féru d’entomologie, d’une argyre, petite araignée d’eau, qu’il rapporte chez lui. Il s’en éprend, la cache dans son grenier et elle se métamorphose en femme. Elle l’entraînera vers la mort, en un « infernal hymen ». Marcel Béalu innove d’une certaine manière en inversant ici le processus fantastique traditionnel qui veut que ce soit l’homme qui se mue en animal. Grand admirateur de l’écrivain, Jean Paulhan écrit à propos de l’atmosphère de ses œuvres : « Lire une page de Marcel Béalu, c’est pénétrer dans un pays singulier, un pays qui pourtant doit bien exister quelque part, plus haut ou plus bas que la terre, le pays de derrière la glace, ou de derrière l’eau, ou de derrière le ciel, ou de derrière nous… »

En faisant le choix d’adapter ce récit, Jean-Daniel Verhaeghe a réalisé un film de 76 minutes  « étrange et pénétrant », comme un rêve. Etrangeté qui tient, certes, au thème, mais aussi à la comédienne Elisabeth Wiener, fille du compositeur Jean Wiener, qui s’illustra au cinéma dans les années soixante. Elle interprète ici le rôle de Nadie, la femme-araignée, blanche silhouette à la longue chevelure noire, épandue sur un visage d’une pâleur de craie. En la voyant émerger de l’obscurité du grenier du narrateur, on songe notamment aux héroïnes mortifères d’Edgar Poe. Nadie incarne à elle seule cet amour « impossible et pourtant présent ».

La narration choisie par le réalisateur (en voix off) nous place dans la tête de Marc (Marc Eyraud) le narrateur. Cet écrivain, que passionne la vie des insectes, recueille donc au bord d’une eau courante une petite araignée d’eau, sirène minuscule, dont le chant l’envoûte : « Tire-moi d’ici […] et tu verras comme je saurai te plaire. » En la mettant dans une petite boîte, « il [lui] sembla voir un minuscule visage poindre entre les mandibules ».

De retour chez lui, il la dissimule dans un coffre sous les combles. Guetté par l’ennui conjugal, de plus en plus indifférent à sa femme Catherine (M-A Dutheil), il n’a de cesse de monter au grenier pour admirer sa proie, sa « fiancée enfant ». Or, la petite araignée se métamorphose en une femme à qui il donne le prénom de Nadie. Et bientôt, c’est Marc qui devient sa proie ! En même temps, grâce à elle, il accède à un monde autre, à un univers surréel, à l’Autre, à la Femme.

La scène de la métamorphose de l’araignée velue en femme est une des scènes les plus réussies du film. L’onirisme, non dénué d’horreur, s’y exprime dans une suite de gros plans où les poils de l’argyre deviennent cheveux de femme, où les pattes de l’insecte se transforment en membres féminins. Le spectateur se retrouve ainsi au cœur même de la métamorphose, qui est en même temps, « le temps de l’épouvante ».

Commence alors pour l’écrivain un étrange voyage entre rêve et réalité. Fasciné par cette femme au charme mystérieux, il délaisse sa femme, installe Nadie chez lui ;  il devient l’objet des racontars puis de la colère des villageois qui accusent la jeune femme de leur dérober de la nourriture.

Marc se retrouve par ailleurs en proie à des rêves délirants, nés de ses fantasmes d’amant ou d’écrivain, on ne le sait. En témoigne cette scène d’une extrême violence dans laquelle on le voit, devant l’autel de l’église paroissiale, ouvrir un sac et en extraire des chats griffus et miaulants qu’il projette sur l’officiant et les paroissiens. Le basculement vers la folie se manifeste aussi dans ces promenades sylvestres où Nadie et Catherine se confondent.

On regrettera peut-être que Jean-Daniel Verhaeghe ait été infidèle à la fin du récit de Béalu, qui montre la femme-araignée entraînant Marc dans les eaux, étreinte « épouvantable », engloutissement masculin qui est un des thèmes majeurs du fantastique. Dans le film, le narrateur se retrouve au bord de l’eau, ainsi qu’on l’avait découvert dans les premières images. C’est une fin plus sage… mais qui ouvre pourtant aussi à nombre de questionnements. Nadie ne représente-t-elle pas la force de la création littéraire qui envahit et dévore le créateur ?  N’est-elle pas encore le symbole de la passion amoureuse qui dévaste tout ? Est-elle l’incarnation de l’amour impossible ? Est-elle la personnification des fantasmes les plus secrets de Marc ?

Soutenu par la musique envoûtante de Serge Kaufman, ce premier long métrage de Jean-Daniel Verhaeghe, désormais quasiment introuvable, apparaît comme un OVNI cinématographique. L'adaptation de L'Araignée d'eau du fantastique surréaliste Marcel Béalu apparaît cependant fidèle à la définition du fantastique selon Nodier, pour qui ce genre se caractérise par l’alliance « entre l’horreur et la terreur, en même temps que par l’émerveillement devant la richesse de la réalité extérieure et de la réalité intime ».

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Sources :

« Un fantastique surréaliste : Marcel Béalu », Roger Bozzetto

L’Araignée d’eau, Un introuvable d’Elisabeth Wiener inoubliable

« Marcel  Béalu », Les éditions José Corti

 

 


 

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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 16:45

 

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Camille Claudel à l'asile de Montdevergues

 

 

Ayant vu il y a peu le très beau spectacle consacré à Camille Claudel, Les mains de Camille, il m’a plu de tomber par hasard sur l’ouvrage de Michel Deveaux, Camille Claudel à Montdevergues, Histoire d’un internement (L'Harmattan). Ce médecin psychiatre s’est attaché ici à poursuivre le travail de Jacques Cassar, un professeur d’histoire originaire de Sétif, qui avait découvert dans les années 70 que l’artiste avait été internée en asile psychiatrique. Ayant eu accès aux archives du dossier médical, il propose au lecteur de suivre pas à pas ce cheminement tragique. Prenant appui sur la correspondance jamais envoyée de Camille avec les siens, sur les constats médicaux, sur les lettres de sa mère, ce petit livre d’une centaine de pages révèle, dans sa sécheresse scientifique, l’horreur du destin de Camille Claudel.

Dans le domaine de la maladie mentale, on sait que les progrès médicaux se sont accompagnés d’une réflexion sur les libertés individuelles, en lien avec la protection de la société. Ainsi, certains internements célèbres donnèrent lieu à des accusations de séquestration. Ce fut le cas pour Camille, dont l’internement à Ville-Evrard demandé par ses proches, commence le 10 mars 1913. Elle y restera dix-sept mois avant d’être dirigée vers Montdevergues. A cette occasion, une campagne de presse a lieu qui durera toute l’année 1913 et sera orchestrée par L’Avenir de l’Aisne et Le Grand National. Accusé de « crime clérical », Paul Claudel et les siens s’en défendirent avec vigueur, n’y voyant que surenchère dans la  calomnie

Michel Deveaux analyse avec précision les troubles dont souffrit le sculpteur. Selon les témoignages des médecins de l’époque, elle fut la proie d’un « délire systématisé de persécution basé principalement sur des interprétations et des fabulations ». Appelée paranoïa par le psychiatre allemand Emile Kraepelin, cette maladie délirante se développa insidieusement, « provoquée par des causes internes ou externes, associées à une conservation de la clarté de la pensée et de l’action ». Ce « délire d’interprétation », selon les psychiatres Sérieux et Capgras, est une « psychose chronique » qui se manifeste souvent « à l’âge moyen de la vie et à la suite d’un conflit psycho-affectif d’intensité variable ». Vers la quarantaine, l’artiste, alors au sommet de son art,  fut victime  d’un « délire systématisé », provoqué sans doute par sa relation avec sa mère, Rodin et la critique de l’époque. Devenu chronique, ce délire ne fut jamais dangereux pour la société et n’entama pas réellement ses capacités intellectuelles, ce dont témoignent ses lettres.

Michel Deveaux indique ainsi les éléments et les étapes qui contribuèrent à la naissance puis à l’évolution de la maladie. Il présente d’abord Camille Claudel comme une petite fille très imaginative, enjouée et volontaire dans son enfance. Il ajoute que la jeune fille orgueilleuse et rebelle était capable d’être dure et cinglante, et qu’elle était possessive et exclusive. Paul, son plus jeune frère, la décrit ainsi : « Je la revois, cette superbe jeune fille, dans l’éclat triomphal de la beauté et du génie et dans l’ascendant, souvent cruel, qu’elle exerça sur mes jeunes années. »

Soulignant l’influence du milieu familial, l’auteur indique que le père de Camille, Louis-Prosper Claudel entretint toujours une tendresse particulière pour sa fille aînée. Cependant, d’un tempérament porté à la colère, « il avait fait de sa famille un cercle fermé où l’on se disputait du matin au soir », selon les dires de Paul. Il mourra une semaine avant l’internement de sa fille, le 2 mars 1913.

La mère de Camille, Louise-Athanaïse, Cécile, Amélie Cerveaux, de tempérament effacé, ne lui manifesta jamais de réelle affection. De surcroît, elle mit tout en œuvre pour perpétuer son internement et son isolement affectif. Affichant une préférence pour sa seconde fille, Louise-Jeanne qui devint pianiste, elle avait perdu un fils aîné du nom de Charles-Henri. Elle avait 73 ans lors de l’internement de Camille. Paul encore dira : « Notre mère ne nous embrassait jamais. » Son père, Camille et lui-même formaient une sorte de trio opposé au duo constitué par Mme Claudel et sa seconde fille.

Auguste Rodin, le maître en sculpture et l’amant, entretint une liaison avec Camille Claudel de 1885 à 1898. Leurs rapports de travail, tout autant que leur relation amoureuse, furent des plus orageux. Il demeura très attaché à sa compagne Rose Beuret, qui mourut peu de temps après leur mariage. On ne sait par ailleurs si, dans sa réclusion, Camille Claudel eut  novembre connaissance de la mort, le 17 novembre 1917, de celui qui avait tant compté dans sa vie.

Selon Michel Deveaux, plusieurs facteurs furent à l’origine de la maladie de Camille Claudel. Ils furent d’abord matériels avec les difficultés financières que connut la jeune femme dès 1893. A cette époque, elle a peu de commandes pour ses œuvres, se prive de nourriture et néglige sa santé.

Ensuite, comptèrent sans doute aussi des facteurs affectifs ; en 1893, Camille Claudel subit un avortement, puis elle rompt avec Rodin après la création de L’Age mûr. Paul Claudel le dit ainsi : « Elle avait tout misé sur Rodin, elle perdit tout avec lui. Le beau vaisseau, quelque temps ballotté sur d’amères vagues, s’engloutit corps et biens. »

En 1894, l’artiste, qui s’est donc séparée du maître et de l’amant, est au sommet de son art. En 1895, le ministère des Beaux-Arts lui commande le plâtre de L’Implorante ou le Dieu envolé. Peu après la découverte par Rodin du plâtre au salon du Champ de Mars, la commande est annulée. On dit qu’il n’aurait pas apprécié de voir ainsi sa vie privée exposée. On ne sait s’il agit alors vraiment contre Camille ; toujours est-il qu’elle le rendra responsable de tous ses malheurs. Quand le journaliste Henry Asselin la rencontre en 1904, il écrit : « Elle avait alors quarante ans […] mais elle en paraissait cinquante. »

C’est le 10 mars 1913 que Camille Claudel sera emmenée pour être internée à Ville-Evrard. Analysant le groupe de L’Age mûr ou les Chemins de la vie, son frère Paul dira : « Cette jeune fille nue, c’est ma sœur ! Ma sœur Camille. Implorante, humiliée, à genoux, cette superbe, cette orgueilleuse, c’est ainsi qu’elle s’est représentée. Implorante, humiliée, à genoux et nue ! Tout est fini ! Ce qui s’arrache à elle, en ce moment même, sous vos yeux, c’est son âme ! C’est tout à la fois, l’âme, le génie, la raison, la beauté, la vie, le nom lui-même ! »  Terrible lucidité du frère qui voit sombrer sa sœur très chérie.

Après dix-sept mois à Ville-Evrard, Camille part à l’asile de Montdevergues, le 7 septembre 1914. Elle ne pèse plus que 50 kilos, elle a cinquante ans, elle n’en sortira plus. Michel Deveaux nous présente alors la tragique succession des années qui conduiront l’artiste vers une mort lente. Il nous la décrit, au début, toujours dans son délire de persécution et persuadée qu’on veut l’empoisonner.

Peu à peu, le désespoir fait son chemin et elle ne comprend pas qu’on la condamne ainsi à ce terrible isolement affectif : «  J’ai écrit plusieurs fois à maman […] sans pouvoir obtenir un mot de réponse […] D’où vient une pareille férocité ? » (11 septembre 1915). Dans toutes les lettres qu’elle écrira, elle ne cessera de se plaindre de son manque de liberté, de l’éloignement de sa famille, du froid : « Rien ne peut donner l’idée des froids à Montdevergues (1927).

Le cœur se serre quand on lit sa lettre au docteur Michaux par exemple : « Vous vous souvenez peut-être de votre ex-client et voisine qui fut enlevée de chez elle le 3 mars 1913 et transportée dans les asiles d’aliénés d’où elle ne sortira peut-être jamais.  Cela fait cinq ans, bientôt six, que je subis cet affreux martyre…  C’est affreux d’être abandonnée de cette façon, je ne puis résister au chagrin qui m’accable. Maman et ma sœur ont donné l’ordre de me séquestrer de la façon la plus complète, aucune de mes lettres ne part, aucune visite ne pénètre. »

Au fur et à mesure des bulletins de santé des médecins, alors que son état mental demeure stationnaire, on voit son état physique se délabrer de plus en plus. Le 3 mars 1927, elle écrit à Paul : « Après quatorze ans aujourd’hui d’une vie pareille, je réclame la liberté à grands cris ! » Les constats de Paul Claudel sont sans appel : « Maigre, toute grise, sans dents. » (Octobre 1920). En mars 1925, il la décrit « édentée, délabrée, l’air d’une très vieille femme sans ses cheveux gris ». En juin 1930, il s’écrie : « Vieille, vieille, vieille ! » En septembre 1933, il la trouve toujours « terriblement vieille et pitoyable, avec sa bouche meublée de quelques affreux chicots ».

Michel Deveaux ne nous laisse rien ignorer non plus des sordides questions d’argent qui agitèrent sa mère. Ne la rétrograda-t-elle pas plusieurs fois au niveau de la troisième classe  des pensionnaires de l’asile ? Et Paul et sa sœur Louise ne se querellèrent-ils pas aussi pour ses frais d’entretien ?  

A l’approche de la Seconde Guerre mondiale, les restrictions alimentaires deviennent par ailleurs draconiennes. Le docteur Izac fait part à Paul de la dégradation de l’état physique de sa sœur : affaiblissement intellectuel, amaigrissement, œdèmes malléolaires, prolapsus. De nombreux malades meurent. Le 19 octobre 1943 à 14 h 15, trois semaine environ après la dernière visite de Paul, Camille Claudel meurt d’un ictus apoplectique : elle avait 79 ans.

Si sa mère et sa sœur ne vinrent jamais lui rendre visite, il faut cependant rendre justice à son frère Paul qui la visita treize fois, entre ses allées et venue entre Asie et Europe. Il le fit souvent à la fin de l’été et, plusieurs fois, accompagné de ses propres enfants Henri et Pierre. Camille Claudel reçut une fois la visite de son amie sculpteur Jessie Lipscomb, de sa nièce Marie et de son époux Roger Méquillet et de la belle-mère de celle-ci, Nelly Méquillet, deux mois avant sa mort. Mais sur l’ensemble de son internement, cela fait bien peu ! La « vieille tante aliénée » avait sombré dans l’oubli !

A la fin de son ouvrage, Michel Deveaux conclut que Camille Claudel souffrait bien d’une affection psychique réelle et que son état nécessitait un internement. Il reconnaît cependant que la durée de l’enfermement ne se justifiait absolument pas. Il achève son étude en se demandant s’il n’exista pas une collusion entre la famille et l’asile pour la maintenir séquestrée.

Toujours est-il que ce petit livre, sans prétention littéraire aucune, m'a beaucoup émue. Il me semble être un complément aux ouvrages plus empathiques de Anne Delbée ou de Reine-Marie Paris.


Lien vers mes autres poèmes et billets sur Camille Claudel

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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 14:32

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Vendredi 12 mars 2014, en transit dans la gare de Saint-Pierre-des-Corps, j’ai acheté Un été avec Montaigne du professeur au collège de France, Antoine Compagnon. J’ai été attirée par la couverture jaune serin de ce petit livre sur laquelle se détache en ombre chinoise la silhouette assise d’un homme en train de lire sous un parasol. Le profil, entouré d’une fraise, est aisément reconnaissable : c’est celui de Montaigne, l’auteur des Essais. Cet ouvrage, toujours en tête des ventes depuis l’été dernier, reprend une série d’émissions diffusées pendant l’été 2012 sur France-Inter.

Antoine Compagnon explique qu’il a accepté cet exercice de vulgarisation, soutenu qu’il était par « le vif intérêt des Essais […] lié aux thèmes abordés et qui sont toujours les nôtres : l’amour, la mort, la vanité, l’amitié, les voluptés, l’amour des livres, la fascination pour la beauté, la maladie… Sans oublier son engagement politique à un moment critique de l’histoire de France. »

Ayant beaucoup étudié Montaigne avec mes élèves de lycée, je me suis d’abord dit, à la lecture des premiers chapitres, que je n’y apprendrais pas grand-chose. J’y retrouvai la « branloire pérenne » et sa volonté de peindre « non l’être mais le passage ». Je me remémorai la visite des Indiens à Rouen quand le chapitre « Des Coches » était au programme des terminales L. Il y avait bien sûr son incessante réflexion sur la mort depuis le chapitre « Que philosopher c’est apprendre à mourir », jusqu’aux derniers chapitres du Troisième Livre, « De la physionomie » et « De l’expérience », dans lesquels il montre en Socrate un modèle de stoïcisme.

Antoine Compagnon consacre bien sûr un chapitre sur la célèbre adresse « Au lecteur », que tous les lycéens étudient quand ils abordent le genre autobiographique : « Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et sans artifice : car c’est moi que je peins. » Son acrimonie de malade victime de la gravelle (calculs) contre les médecins, son constat lucide de l’hypocrisie universelle (« Toutes nos vacations sont farcesques »), sa lucidité humble quant à sa mémoire jugée défaillante (« Elle me manque du tout »), sa méfiance vis-à-vis du langage (« La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiens »), sa soumission à la nature, son « scepticisme chrétien », son amitié pour La Boétie, tous éléments de la philosophie d’un modèle d’humanisme que je n’ignorais pas.

Mais ce que j’ai surtout apprécié de retrouver dans ce petit livre, c’est la grande liberté d’expression de Montaigne. Antoine Compagnon nous rappelle en effet que l’auteur des Essais parle de sa sexualité avec une grande franchise, sans tabou aucun. Dans « Sur des vers de Virgile », il écrit : « Nous prononçons hardiment tuer, dérober, trahir : et cela [l’action génitale], nous n’oserions qu’entre les dents. » Il explique cette attitude par la honte, dont lui-même est exempt, mais reconnaît qu’elle favorise une expression « en périphrase et en peinture », par les poèmes et les tableaux. Et assez curieusement, ce chapitre lui donne l’occasion, après Platon et Antisthène, d’établir une égalité foncière entre l’homme et la femme.

Antoine Compagnon explique par ailleurs que cette attention sans fard portée au corps se manifeste encore dans le chapitre « Des senteurs », au Premier Livre. Montaigne y rappelle l’excellence d’Alexandre dont la sueur épandait une odeur suave. L’écrivain voyageur était en effet très gêné par les odeurs de la ville : « Ces belles villes, Venise et Paris, altèrent la faveur que je leur porte, par l’aigre senteur, l’une de son marais, l’autre de sa boue. »

A l’heure où la théorie du genre suscite la polémique, j’ai été amusée par le rappel par Antoine Compagnon de la rencontre de l’écrivain bordelais avec un hermaphrodite, Marie Germain, en 1580. Marie serait, selon lui, devenue Germain, « à la suite d’un effort physique qui délogea son membre viril, jusque-là escamoté, retourné vers l’intérieur, si bien qu’on l’avait toujours cru fille. » Une explication mécanique qui lui donne l’occasion, bien avant Freud, de réfléchir sur le pénis masculin et sur la force de l’imagination, capable d’engendrer l’impuissance masculine : « Veut-elle [la volonté] toujours ce que nous voudrions qu’elle voulût ? »

A ce naturel dans l’expression des idées Antoine Compagnon consacre un chapitre, « La désinvolture ». « Le parler que j’aime- affirme Montaigne- c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche […] déréglé, décousu, et hardi […] non pédantesque, non fratesque, non plaideresque… » Le vrai modèle de Montaigne dans cette manière d’écrire serait ici Baldassare Castiglione. Dans son ouvrage, Le Livre du courtisan,  l’auteur italien ne prône-t-il pas la sprezzatura, cette désinvolture nonchalante qui « dissimule l’art » ? Et reprenant la manière dont se vêt le courtisan, Compagnon conclut : « Le style de Montaigne, c’est cela : une cape jetée sur l’épaule, un manteau en écharpe, un bras qui tombe ; c’est le comble de l’art qui rejoint la nature. »

Par ailleurs, dans un siècle d’hommes, Compagnon souligne combien est remarquable l’attitude de ce gentilhomme bordelais avec les femmes. S’il n’écrit pas en latin mais en français, c’est en partie pour ses lectrices dont il sait qu’elles « le liront en secret ».

De plus, intéressé par le cas de Martin Guerre, paysan du comté de Foix dont un sosie avait pris la place, en « homme de la modération », il remet en cause la torture et notamment à l’encontre des sorcières, en affirmant : « Et suis de l’avis de saint Augustin, qu’il vaut mieux pencher vers le doute, que vers l’assurance, ès choses de difficile preuve, et dangereuse créance. »

En outre, et en dépit de son impétuosité amoureuse, Montaigne recommande la lenteur et la patience en matière de stratégie amoureuse : « Apprenons aux dames- dit-il- à se faire valoir, à s’estimer, à nous amuser, et à nous piper. » Dans un siècle où les hommes sont le plus souvent des soudards, cela mérite d’être souligné !

Enfin, si Antoine Compagnon s’arrête d’évidence sur l’amitié de Montaigne pour La Boétie, dont il précise que sans sa fatale disparition son ami n’aurait pas rédigé les Essais, il n’ignore pas non plus le rôle, souvent mésestimé de Melle de Gournay, sa « fille d’alliance ». Marie de Gournay de Jars, cette jeune femme, de plus de trente ans sa cadette, « l’une des meilleures parties de mon propre être », dit-il, lut avec passion les deux premiers livres des Essais à dix-huit ans. Ayant rencontré l’écrivain une unique fois en 1588, elle entretint avec lui une correspondance suivie jusqu’à sa mort. C’est Mme de Montaigne elle-même qui la chargea de préparer l’édition posthume de l’œuvre de son époux. Cette amitié exceptionnelle, fondée sur l’échange intellectuel et la confiance mutuelle, témoigne de la grande ouverture d’esprit d’un humaniste qui considérait les femmes comme des égales.

J’ai donc aimé me plonger le temps d’un voyage en train dans Un été avec Montaigne.  Reprenant la manière de ce dernier, « à sauts et à gambades », Antoine Compagnon s’y fait, selon ses propres mots, humble « intercesseur […] devant cette œuvre magistrale ».

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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 07:08

 

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Photo extraite de l'exposition Pasolini Roma

Pasolini et le comédien interprétant le Christ dans L'Evangile selon saint Matthieu

 

 

La conoscenza è nella nostalgia.

Chi non si è perso non possiede

 

La connaissance est dans la nostalgie

Qui ne s'est pas perdu ne possède pas

 

Pasolini, Poésie avec littérature (1951-1952)

Un choix de textes dans Adulte ? Jamais (2013)

 

 

 

Blog en pause

 

 


 

 

 


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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 18:08

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Une femme sur la zone dévastée de Minami-Sanriku

(Photo Associated Press)

Le 11 mars 2011, sur la côte Pacifique de Tohoku au Japon, à 14h 46 heure locale, suite à un séisme de magnitude 9, déferlait une vague monstrueuse qui tuait 18000 personnes le jour même. S'ensuivait une catastrophe nucléaire avec la destruction de la centrale de Fukushima. A l'occasion de ce triste anniversaire, je publie de nouveau le poème que j'avais écrit alors.

 

Là-bas à Minami-Sanriku

Par un après-midi ensoleillé

Un pêcheur ravaudait ses filets

Au bar l’on buvait du saké

Et des enfants chantaient

 

Là-bas à Minami-Sanriku

Tout en bas des falaises

Tout au creux de la baie

La mer s’est retirée

Sur le sable ridé

Les poissons ont sauté

 

Là-bas à Minami-Sanriku

Le dieu Shintô s’est réveillé

La mer a bouillonné

La mer a moutonné

La vague violente

La vague scélérate

La vague au blanc méchant

A soudain déferlé

S’est soudain déroulée

 

Irrésistible houle

Coulée inexorable

Avancée terrifiante

Mouvement diluvien

Enroulement de Titan

Monstrueux tourbillon

Hideux rouleau noirâtre

Grondement dément

Sur le port japonais

 

Là-bas à Minami-Sanriku

La vague folle a reflué

L’eau de la mort a reculé

Les sirènes ont cessé

Les bateaux ont sombré

Les maisons sont cassées

Les vies se sont noyées

Et les mouettes pleurent

Sur un tombeau de boue

 

Ici bientôt

Les cerisiers

Seront en fleurs

 

Là-bas

A Minami-Sanriku

Nul ne les verra plus

 

En souvenir des victimes du séisme du vendredi 11 mars 2011

 

 

 


 

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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 19:38

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Olympe de Gouges,

Pastel d'Alexandre Kucharski

 

X. 

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune […] »

C’est ce qu’affirmait Marie Olympe Gouze, dite Olympe de Gouges, dans l’article X de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle mourut guillotinée le 3 novembre 1793, à l’âge de 45 ans.

 

link 

Lettre de Olympe de Gouges à Marie-Antoinette suivie de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne

 

 

 


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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 21:50

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Un geai bleu dans le jardin de Kergavat

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 4 mars 2014)

 

Au début de la semaine, dans notre jardin breton, un geai bleu est venu picorer dans la terre auprès d’un thuya abattu par la tempête. Tout en l’admirant, je me suis plu à murmurer ce vers de René de Obaldia, que l’on utilise dans les exercices d’articulation : « Le geai gélatineux geignait dans le jasmin ». Il est le début d’un poème extrait de Innocentines (1969) et intitulé « Le plus beau vers de la langue française ».

Ce texte parodique, aux vers très variés, met en scène une leçon dans une salle de classe. On y voit un professeur faire admirer à ses élèves la beauté d’un vers soi-disant magnifique. Son accent, la comparaison ridicule avec un autre vers tout aussi absurde (« Le geai volumineux picorait des pois fins »), le ridicule des métaphores (le poète devient "l'oiseau sorti de son nid" !), le rappel discret d’un vers de « Booz endormi » de Hugo (« C’était l’heure tranquille où les lions vont boire »), l’allusion à une hypothétique « petite amie anglaise », la cuistrerie de l’évocation du gallo-romain, la stupidité du motif de la punition, tous ces éléments concourent au comique du texte. Moquerie légère contre une certaine conception de l'inspiration et du génie, satire d'un enseignement formaliste, ce « poème pour enfants et quelques adultes"  (Sous-titre du recueil) souligne cependant la dimension sonore de la poésie et son aspect ludique.

 

 

 « Le geai gélatineux geignait dans le jasmin »

Voici, mes zinfints

Sans en avoir l'air

Le plus beau vers

De la langue française.

Ai, eu, ai, in

Le geai gélatineux geignait dans le jasmin...

Le poite aurait pu dire

Tout à son aise :

« Le geai volumineux picorait des pois fins »

Eh bien ! non, mes infints

Le poite qui a du génie

Jusque dans son délire

D'une main moite

A écrit :

 

« C'était l'heure divine où, sous le ciel gamin,

« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin »

 

Gé, gé, gé, les gé expirent dans le ji.

Là, le geai est agi

Par le génie du poite

Du poite qui s'identifie

À l'oiseau sorti de son nid

Sorti de sa ouate.

Quel galop !

Quel train dans le soupir !

Quel élan souterrain!

Quand vous serez grinds

Mes zinfints

Et que vous aurez une petite amie anglaise

Vous pourrez murmurer

À son oreille dénaturée

Ce vers, le plus beau de la langue française

Et qui vient tout droit du gallo-romain:

« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. »

Admirez comme

Voyelles et consonnes sont étroitement liées

Les zunes zappuyant les zuns de leurs zailes.

Admirez aussi, mes zinfints,

Ces gé à vif,

Ces gé sans fin

Tous ces gé zingénus qui sonnent comme un glas :

Le geai géla…

« Blaise ! Trois heures de retenue.

Motif : Tape le rythme avec son soulier froid

Sur la tête nue de son voisin.

Me copierez cent fois :

"Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. »

 

P1250303.JPGUn geai bleu dans le jardin de Kergavat

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 4 mars 2014)

 

Lien vers un de mes poèmes, "La jarre au jardin",  écrit sur une allitération en [j] : link

Lien vers un de mes billets sur Obaldia : link

 


 

 

 

 

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6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 22:45

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Lundi 3 mars 2014, à Erdeven, on annonçait des coefficients de 114-115... et la tempête Christine. Au moment de la marée montante, entre 17h 15 et 18h 15, nous sommes allés voir la mer. Le contraste était saisissant entre le calme de la dune, couverte de petits lacs créés par les pluies récentes, et la violence des vagues sur la plage. De la route bordant la dune, on apercevait déjà les projections d'écume.

Nous avons fait plusieurs allées et venues entre les différentes plages, tandis que le ciel virait au sombre pour s'éclairer ensuite. Dans l'anse de Kérouriec, la mer tempêtueuse était survolée par un kyte-surf fou. A La Roche Sèche, le blockhaus, indestructible, disparaissait sous des giclées d'écume. Dans le froid et le vent, à Kerminihy, les vagues passaient par-dessus la dune et s'écoulaient sur le chemin côtier.

De retour à La Roche Sèche, tandis que la mer était un peu descendue, un petit groupe de gravelots à collier interrompu, indifférent à la violence du ressac, s'amusait sur le sable.

 

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La mer à l'assaut de la dune

(Photo ex-libris.over-blog.com, lundi 3 mars 2014)

 

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Les vagues autour de l'île de Moëlan devant Kérouriec

 

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La mer à Kérouriec

 

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Le blockaus de La Roche Sèche en proie aux vagues

 

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Les vagues sur les rochers de Kerouriec

 

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La mer vue du petit parking de Kerminihy

 

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Les vagues à l'entrée de la ria d'Etel

 

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Les vagues à Kerminihy

 

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La mer envahit la dune à Kerminihy

 

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Les gravelots à collier interrompu sur la plage de La Roche Sèche

 

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L'arc-en-ciel après la tempête

 

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Les calmes lacs de pluie dans la dune d'Erdeven

 

 

 

Photos ex-libris.over-blog.com, lundi 3 mars 

 

 


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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 17:53

 

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Escalier à Taormine

(Photo ex-libris.over-blog.com, mai 2013)

 

Parmi les pins et les figuiers

Je me souviens des escaliers

De Taormine au mois de mai

Quand accoudées au parapet

On s’enivrait du dessin bleu

De la mer aux reflets soyeux

 

Pour la Communauté Entre Ombre et Lumière,

Thème : escaliers

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La mer vue des hauts de Taormine

(Photo ex-libris.over-blog.com, mai 2013)

 

 

 


 

 

 

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27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 17:02

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 Zénon (Gian Maria Volonte) dans L'Oeuvre au noir,

adaptation cinématographique de André Delvaux (1987)

 

 

L’Œuvre au noir de Marguerite Yourcenar est un de mes romans de prédilection. Peut-être parce que son auteur est comme moi originaire du Nord de la France… Surtout, je crois, parce que ce roman manifeste un lien quasi consubstantiel entre le romancier et son personnage, le médecin et alchimiste Zénon Ligre. J’ai été fascinée par ce personnage en quête de la connaissance dans un XVIème siècle en proie aux intolérances et aux violences de toutes sortes ; après avoir échappé à l’Inquisition, il se suicidera au terme d’un procès dont il sera demeuré spectateur.

Les coïncidences entre le roman et l’autobiographie sont multiples : la Flandre de Yourcenar, c’est aussi la Flandre de Zénon… On sait combien les trois volumes autobiographiques mettent en avant le fait que seul le hasard a voulu que Marguerite Yourcenar naisse un jour, quelque part (« un certain lundi 8 juin 1903 ») à Bruxelles. Après tout, n’aurait-elle pas pu naître à l’époque de Zénon et Zénon en son temps à elle ? Marguerite Yourcenar  aurait pu ne pas être, Zénon aurait pu être.

Ses Carnets de notes sont le reflet de ce lien intrinsèque entre la romancière et son personnage. Ainsi on lit dans les Carnets : « Durant l’hiver 1954-1955, à Fayence, veillé souvent en compagnie de Zénon au bord de la grande cheminée de la cuisine de cette maison du début du XVI° siècle, où le feu semblait jaillir librement entre les deux pilastres de pierre avançant dans la pièce. » Et ailleurs : « En 1971, j’ai refait dans les rues de Bruges chacune des allées et venues de Zénon.

Grâce à son personnage Yourcenar va aussi retrouver son enfance décrite dans Le Labyrinthe du monde : Oudebrugge pour Zénon, n’est-ce pas  le Mont-Noir pour Yourcenar ? Quand Zénon rêve sur la dune, elle revoit ses souvenirs de la plage de Scheveningue. Enfin, c’est dans le hameau de Heyst présent dans L’Œuvre au noir et dans Souvenirs pieux qu’elle fait se rencontrer Zénon, « l’homme de 1568 » et son grand-oncle, l’écrivain Octave Pirmez.

Quant à la quête généalogique de Marguerite Yourcenar, elle se trouve incarnée dans le roman par Greete la servante qui propose à Zénon de lui révéler « le nom et le visage de nombreux parents dont il ne savait rien ».

Ainsi ce personnage fascinant de Zénon fut pour son auteur le compagnon d’une vie, et d’une certaine manière le double d’elle-même. Les notes de ses Carnets ne mentent pas qui révèlent sa passion pour son personnage. Pour lui qui cherche à faire reculer les limites de la connaissance, comme pour elle, à l’érudition et à la culture impressionnantes, la vie de l'esprit compte plus que tout. Par la répétition de son prénom, elle le fait advenir à l'existence. Pour elle, son personnage existe, elle le « voit ». Et elle dit : « Tant qu'un être inventé ne nous importe pas autant que nous-même, il n'est rien.» Tout comme Balzac appelant Bianchon, elle imagine même la présence de Zénon le médecin lors de sa propre mort. Elle affirme qu’elle est capable de le retrouver quand elle le souhaite. Elle a même l'impression parfois de « lui tendre la main ».

Proximité rare et des plus émouvante qu’elle explique dans des entretiens avec Matthieu Galley qui l’interroge sur son propre sentiment à l’achèvement de la fin du roman : « […] ayant tout juste terminé mon livre, étendue sur mon hamac, j’ai répété le nom de Zénon peut-être trois cents fois, ou davantage, pour rapprocher de moi cette personnalité, pour qu’elle soit présente à ce moment-là qui était en quelque sorte celui de sa fin. »

Marguerite Yourcenar a condensé en ce personnage très aimé tous les grands hommes de la Renaissance. Dans ses Notes, elle écrit : « Supposé né en 1510, [il] aurait eu neuf ans à l’époque où le vieux Léonard s’éteignait dans son exil d’Amboise, trente et un ans au décès de Paracelse, dont je le fais l’émule et parfois l’adversaire, trente-trois à celui de Copernic, qui ne publia son grand ouvrage qu’à son lit de mort, mais dont les théories circulaient de longue date sous forme manuscrite dans certains milieux aux idées avancées, ce qui explique que j’en montre le jeune clerc renseigné sur les bancs de l’école. A l’époque de l’exécution de Dolet, représenté par moi comme son premier « libraire », Zénon aurait eu trente-six ans, et quarante-trois à celle de Servet, comme lui médecin et s’occupant comme lui de recherches sur la circulation du sang. Contemporain à peu près exact de l’anatomiste Vésale, du chirurgien Ambroise Paré, du botaniste Césalpin, du philosophe et mathématicien Jérôme Cardan, il meurt cinq ans après la naissance de Galilée, un an après celle de Campanella. A l’époque de son suicide, Giordano Bruno, destiné à mourir par le feu trente et un an plus tard, aurait eu à peu près vingt ans. » Quel plus bel hommage d’un romancier à sa créature que de lui conférer ainsi les qualités remarquables qui font de lui une sorte d’homme idéal de la Renaissance ?

L’homosexualité – ou plutôt la bisexualité - de Zénon le rapproche aussi sans doute de Marguerite Yourcenar, tout comme ce goût des voyages que tous les deux partagent. Il en va de même de l'extrême détachement du monde, qui isole Zénon de l'humanité. Aucune des « passions » dont il est dit qu’elles furent les siennes ne semble avoir eu véritablement de prise sur lui. Distance avec le monde qui fut aussi celle de l’auteur recluse à Mount Desert.

Dans le premier chapitre du roman, Zénon dit à son cousin Henri-Maximilien :

« - Un autre m'attend ailleurs. Je vais à lui […] :

- Qui ? demanda Henri-Maximilien.

- Hic Zeno, dit-il. Moi-même. » (p. 20) 

Et il me plaît de penser que Marguerite Yourcenar aurait pu aussi répondre la même chose...

 

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Sources :

L'Œuvre au Noir, Marguerite Yourcenar, Folio, n° 798

Anne-Yvonne Julien commente L'Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar, Foliothèque, n°26, 1993 

Les yeux ouverts, Marguerite Yourcenar, Entretiens avec Matthieu Galey, Bayard Editions, 1997


A admirer aussi :

L'album illustré de L'Oeuvre au noir de Marguerite Yourcenar, Sous la direction d'Alexandre Terneuil, La Renaissance du Livre, 2003

 

link Vers un de mes billets sur la mort de Zénon


 

 

 


 

 

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