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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 15:37

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Jocelyne Tournier  

Samedi 22 mars, pour clôturer le Printemps des Poètes 2014, Claude, un ami de mon groupe de poésie, nous recevait chez lui. Il y avait invité  les Parisiennes Sophie Schneider et Jocelyne Tournier pour un spectacle poétique en appartement, intitulé Dans tes rêves.

Nous avions déjà rencontré Sophie Schneider, venue à Saumur pour Les Poétiques 2013, et membre du groupe des Coquecigrues. Rassemblés à l’initiative de Paul Guerre, directeur de la Maison de la Poésie, les participants de ce groupe disent « par cœur » des textes de poésie (http://www.franceculture.fr/emission-ca-rime-a-quoi-claude-guerre-et-les-par-coeuristes-2012-10-28). Sophie Schneider est par ailleurs professeur des écoles et la poésie lui est d’une grande aide dans l’apprentissage de la lecture.

Elle forme ici un duo avec Jocelyne Tournier, qui est comédienne et chanteuse. Mezzo-soprano, celle-ci a participé à de nombreux spectacles : La Funambule, Le cabaret de Melle Arthur, Chansons coquines et raffinées, Le cirque de Brigitte, Les 7 péchés capitaux ou la chanson de Barbara et, plus récemment, Faux départ, un spectacle ludique et fantaisiste.

Ce soir-là, dans la pénombre de l’appartement, éclairées seulement par une petite lampe de bureau, elles nous ont proposé une trentaine de textes exaltant la sensualité, le corps féminin, les vibrations et les déboires de l’amour. Vêtues d’élégantes robes noires, les jambes gainées de bas à résille, les lèvres maquillées de rouge, assises de part et d’autre d’une petite table ronde, chargée d’ouvrages de la collection Poésie/ Gallimard et de grands ou petits cahiers renfermant leurs textes, elles ont offert à leur public les mille et une facettes de l’art d’aimer.

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Sophie Schneider

Les poèmes alternaient avec des chansons chantées a capella par Jocelyne Tournier, accompagnés parfois d’un orgue de Barbarie miniature. Un minuscule moulin à musique égrenait aussi de temps à autre sa petite musique mécanique. Le spectacle s’est ainsi ouvert avec « Mon secret » de la « garçonne » Suzie Solidor. L’icône des années 1930 y distille le sentiment troublant de l’attente amoureuse :

 

« […] mais je n’ai qu’un rêve

Joie immense et brève

De te revoir

Chaque soir

Mon espoir […] »

 

« Nana », en espagnol, nous a donné à entendre une tendre berceuse de la veine populaire de Manuel de Falla, à laquelle a succédé un peu plus tard « Luccellino » de Vivaldi.

La « Chanson du feu » m’a fait découvrir Nicole Louvier (1933-2003), un auteur-compositeur-interprète et romancière des années 1950, que Maurice Chevalier avait surnommée « Le petit Radiguet de la chanson ». Dans ses Chansons interdites, elle dit l’ivresse des corps et le « jeu chinois de l’amour ».

La grande Barbara - à laquelle d’ailleurs Jocelyne Tournier m’a souvent fait penser – était à l’honneur avec « Joyeux Noël ». Cette chanson de la « dame en noir » prend avec humour Noël à contrepied avec la description d’un intermède amoureux, prétexte à « un Noël comme on n’en fait pas ». Mais le temps de la fête ne dure jamais bien longtemps et la routine reprend ses droits…

Grande admiratrice de Brigitte Fontaine (elle lui a consacré un spectacle), Jocelyne Tournier a chanté encore « La bouche des bébés ». « Après un rêve », une mélodie de Fauré, a évoqué le déchirement du réveil qui succède aux rêveries romantiques de la nuit tandis que « Rossignolet du bois » a appris à l’amant comment il faut aimer : « Faut aller voir la fille, faut l’aller voir souvent… »

Ce sont enfin « Les Passantes », qui ont clôturé mélancoliquement ce spectacle dédié en grande partie à la Femme. Il s’agit d’un texte d’Antoine Pol (1888-1971), que Brassens regretta toujours de n’avoir pu rencontrer, lui qui avait superbement mis son poème en musique :

« […] Alors, aux soirs de lassitude,

Tout en peuplant sa solitude

Des fantômes du souvenir,

On pleure les lèvres absentes

De toutes ces belles passantes

Que l’on n’a pas su retenir. »

 

En ce qui concerne les poèmes, Sophie Schneider et Jocelyne Tournier ont puisé dans un répertoire très varié. Passionnée par Guy Goffette, avec qui elle avait dit en duo des poèmes lors des Poétiques de 2013, Sophie Schneider avait choisi les quatre sonnets de « L’Attente » dans la partie II de La vie promise et un extrait en prose du poète belge.  Les quatre sonnets rapportent les paroles d’une femme à l’homme aimé. « […] Reste si tu viens pour rester » lui dit-elle. Et pourtant elle sait qu’il n’y a pas « le moindre/ écho de [lui] dans ce désert immense », qu’elle « reste à  [l’] attendre,/ seule et glacée, sous [ses] caresses. »

 

« […] Oui, c’est dans une île, dans une île

qu’il aurait fallu ouvrir l’un après l’autre,

peu à peu, notre unique trésor, et non

 

l’étaler comme ici, parmi les rognures du temps,

tout jouer d’un coup de dés sur le tapis

et puis demander au plafond l’heure du train. »

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L’extrait de Elle par bonheur et toujours nue raconte comment l’écrivain fit la connaissance de Marthe Bonnard. Entré dans un musée pour échapper aux accablements conjugués de la chaleur et des sentiments, Guy Goffette se retrouve devant Marthe, le modèle puis l’épouse du peintre, "dont j'ignorais tout, sinon qu'elle était nue, sinon qu'elle était belle, et son éclat d'un coup me rafraîchit jusqu'au ventre ». Mais si l’écrivain s’attache à la femme, c’est sans doute pour mieux parler du peintre !

Prévert était aussi présent deux fois dans ce florilège. Il l’était avec drôlerie et dérision avec « L’amour à la robote », un poème dans lequel un homme qui écrit une lettre d’amour sur sa machine à écrire est piégé par cette même machine, qui finit par le tromper « avec un machin un machin à mourir de rire ». Un texte qui prend toute sa saveur à l’ère du tout numérique…

Avec « Déjeuner du matin », dont l’apparente simplicité n’est qu’un « trompe-l’œil », c’est une facette plus mélancolique du facétieux poète qui nous est dévoilée. La polysémie de ce texte simplissime (qui est le « je », qui est le « il » » ?) se dévoile au fil d’actions routinières et banales qui conduisent à un drame intime :


" [...] Et il est parti

Sous la pluie

Sans une parole

Sans me regarder

Et moi j'ai pris

Ma tête dans ma main

Et j'ai pleuré."


D’au-delà de la Méditerranée, le Marocain Abdellatif Laâbi (emprisonné de 1972 à 1980 et exilé en France depuis 1985) était convoqué avec deux poèmes « Comme un lierre » et « Celui qui n’a jamais » tandis que Boris Vian affirmait « Il y a des îles ».

Patrice Delbourg, une des jongleurs de mots des Papous dans la tête sur France-Culture, nous a invités à cuisiner voluptueusement en sa compagnie avec « Faim d’elle » Quant à la latino-américaine Isabel Allende, elle nous a recommandé « L’omelette », un texte extrait d’Aphrodite, un ouvrage où elle distille les plaisirs de la chair et de la bonne chère. Cette épicurienne y recommande l'omelette. Luxure et gourmandise ne sont-elles pas « les deux péchés capitaux auxquels il importe de s’adonner » ?

Avec « Idéal maîtresse » (1923) de Desnos, la femme est célébrée par l’écriture automatique des surréalistes :

« […] Eh quoi, déjà je miroir. Maîtresse tu carré noir et si les nuages de tout à l’heure myosotis, ils moulins dans la toujours présente éternité. »

« La muse sexuelle » (in Eros émerveillé) de André Velter a métamorphosé pour nous le poème en corps féminin :

 

« Poème en pente douce

De la nuque jusqu’aux reins

Des épaules aux chevilles

Des tempes au creux des seins

Et des lèvres jusqu’aux lèvres […] »

 

Dans « Magie » extrait de Lointain intérieur (1938), Henri Michaux explore le monde intérieur et ses fantasmes amoureux. Il nous invite à nous pencher sur la force et les déceptions du désir :

 

« […] Elle sentit un grand froid et qu’elle s’était trompée tout à fait sur mon compte.

Elle s’en alla la mine défaite et creusée, et comme si on l’avait volée. »


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 Gérard Philipe et Maria Casarès dans Les Epiphanies de Henri Pichette en 1947


Nos deux diseuses avaient encore convoqué deux grands chantres de la sensualité, Henri Pichette et Mahmoud Darwich. Elles ont ainsi modulé avec ferveur « Le Duo d’Amour Fou », extrait de la célèbre pièce Les Epiphanies du premier. On sait que c’est en 1947 que Gérard Philipe, Maria Casarès et Roger Blin la créèrent au Théâtre des Noctambules. Dans ce « mystère profane », ce dialogue amoureux et incandescent à nul autre pareil, embrase les amants « au soleil de midi, l’été, entre plaine et forêt », et on se souvient de leur litanie :

 

« […] Le Poète : Je t’imprime

L’Amoureuse : je te savoure

Le Poète : je te rame

L’Amoureuse : je te précède

Le Poète : je te vertige

L’Amoureuse : et tu me recommences […] »

 

Avec « L’art d’aimer » du poète palestinien Mahmoud Darwich, ce sont les subtilités et les flamboyances orientales que les deux amies  nous ont fait savourer dans ce poème construit sur l’anaphore : « Attends-la ! »

 

« Auprès du bassin, des fleurs du chèvrefeuille et du soir,

Attends-la […]

Jusqu’à ce que la nuit te dise :

Il ne reste plus que vous deux au monde.

Alors porte-la avec douceur vers ta mort désirée

Et attends-la !... »

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Dans cette alternance entre douceur et violence, « Commande » de Julio Cortazar, extrait de Crépuscule d’automne, a exprimé une forme de renaissance violente par l’amour :

 

« Ne m’accorde pas de répit, ne me pardonne jamais.

Harcèle mon sang, que chaque cruauté soit toi qui reviens.

Ne me laisse pas dormir, éloigne de moi la paix !

Alors je gagnerai mon royaume

et lentement je naîtrai. […]

 

Je n’aurais garde d’oublier que le Verlaine de Hombres (qui fut « Imprimé sous le manteau et ne se vend nulle part », 1891), consacré à l’homosexualité masculine, était aussi présent dans ce choix de textes sur l’amour, avec une suite de quatrains, à interdire aux oreilles jeunes et chastes. Considéré par Jacques Borel « comme une nouvelle fuite de l’être en désarroi […], l’envers et la rançon du songe », ce recueil n’a pas trouvé sa place dans les Œuvres poétiques complètes de La Pléiade.

J’ajouterai que la « Douzine cubiste » de Ian Monk, fervent oulipien, ponctuait le spectacle dans le désordre d’un corps féminin, sens dessus dessous et que cinq poèmes ont encore été dits dont je n’ai pas retrouvé les références.

Ainsi avec ce beau spectacle en ombre et lumière, tout en sensualité et en poésie, Sophie Schneider et Jocelyne Tournier, les deux jouteuses passionnées, nous ont convaincus que la poésie doit se dire à voix haute. Claude Guerre n’affirme-t-il pas « qu’il faut la dire, cette poésie qui nous occupe tant. Qu’il faut se la sortir des tripes. Qu’il faut se battre avec. On ne peut plus juste la photocopier avec la bouche. Il nous faut autre chose. Il faut la cracher avec le nous-mêmes tout entier » ?

 

 

Pour retrouver textes et auteurs :

"Mon secret", Suzie Solidor link

"Idéal Maîtresse", Desnos link

Les Epiphanies, Pichette link

Guy Goffette link link

Nicole Louvier link

"Joyeux Noël", Barbara link

Ian Monk link

Mahmoud Darwich, "L'art d'aimer" link

Brigitte Fontaine link

"L'amour à la robote", Prévert link

"Après un rêve", Fauré, link

Patrice Delbourg, link

"Rossignolet", link

Cortazar, link

"Magie", Michaux, link

Isabel Allende, link

"La muse sexuelle", André Velter, link

"Déjeuner du matin", Prévert,link

"Les Passantes", Antoine Pol, link


 

 

 

 

 

 

 

 

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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 18:09

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Fatima Soulhia-Manet dans le rôle de Marguerite Duras

 

Cette année, on célèbre le centenaire de la naissance de Marguerite Duras. C’est l’occasion pour plusieurs théâtres de programmer certaines de ses pièces. Ainsi, au Vieux Colombier, Muriel Mayette met en scène La Maladie de la mort, un long poème en prose dit par Sukiane Brahim et Alexandre Pavloff. A la Gaîté-Montparnasse, Fanny Ardant, avec Nicolas Duvauchelle et Agathe Bonitzer, joue la folie de l’amour maternel dans Des journées entières dans les arbres. A l’Atelier, Didier Bezace a choisi Emmanuelle Riva, l’héroïne d’Hiroshima mon amour, pour interpréter l’émouvant personnage féminin de Savannah Bay, aux côtés de Anne Consigny. Il monte également Le Square et Marguerite et le président. Quant au théâtre de Belleville, il innove en proposant une approche biographique de l’écrivain avec Marguerite et moi.

C’est cette pièce qui était jouée jeudi 27 mars 2014 à La Closerie de Montreuil-Bellay. Composé de textes extraits de grands moments de radio ou de télévision comme les interviews de Duras réalisées par Bernard Pivot ou Max-Pol Fouchet entre 1970 et 1990, faisant la part belle à la vidéo, le spectacle est interprété par Fatima Soulhia-Manet et Christophe Casamance, qui en ont réalisé la mise en scène, sur une idée originale de Dominique Terrier.

La mise en scène est dépouillée, permettant ainsi à la parole singulière de l’écrivain de monopoliser toute l’attention du spectateur. Sur de petites tables, à cour, sont disposés un poste de radio, des boissons. Sur le devant de la scène, un fauteuil de plastique rouge ; en fond de scène, un camion rappelant une des œuvres emblématiques de l’auteur et, par terre, une pile de livres. A jardin, un porte-manteau, sur lequel on aperçoit le gilet dont s’habillait l’écrivain par-dessus le célèbre chandail blanc à col roulé. La comédienne les revêtira après avoir enlevé le chemisier vert qu’elle porte au début.

Dans ce décor simplissime, Christophe Casamance, qui interprète le journaliste, debout ou assis, évoluera au gré du dialogue. Fatima Soulhia-Manet déambulera d’un endroit à l’autre, allumant une cigarette, buvant un verre, écoutant la radio. Elle s’assiéra encore sur le fauteuil rouge pour donner d’elle-même ce portrait éclaté et parfois surprenant. « Ca m’arrive beaucoup, beaucoup de fois, je parle avec les gens dans les trains, les avions, je fais la conversation avec les gens dans les épiceries, les garages, dans les cafés, etc… C’est irrésistible, je ne peux pas m’arrêter quelquefois… » Cette femme qui parle, c’est la dame du Camion, mais c’est aussi l’auteur elle-même, telle qu’elle se dévoile ici.

En effet, ce sont les nombreuses facettes de Marguerite Duras qui se font jour à travers ce spectacle original. Une part importante de la pièce est ainsi consacrée à ses opinions politiques. On y redécouvre cette femme, qu’une enfance passée dans le monde colonial de l’Indochine, que les récriminations maternelles quotidiennes de la mère contre l’injustice, rendit viscéralement de gauche.

Une militante, qui reconnaît pourtant sans ambages son désamour pour le parti communiste. Une femme généreuse, qui aspire à l’égalité entre les êtres, ce que nous montre l’extrait d’une vidéo qui donne la parole à une femme déshéritée. Une intellectuelle lucide qui remet les pendules à l'heure : "Mais non, personne n'a la même vie, personne n'est comme l'autre... personne... C'est ça la connerie de penser qu'entre un intellectuel et un autre intellectuel, il y a une différence, et pas entre un ouvrier et un autre ouvrier." Mais aussi un esprit partisan intolérant qui, à la question : « Mais vous admettez qu’il y ait des gens qui pensent autrement que vous ? », répond : « Euh, non, je ne l’admets pas."

On y apprend aussi qu’elle aime passionnément la chanson, « Capri, c’est fini », qu’elle adore faire la cuisine et particulièrement l’omelette viêt-namienne si complexe à réaliser, et qu’on ne saurait cuisiner pour soi seul (« Faire pour soi des pommes de terre sautées, c’est littéralement inconcevable ! La nourriture est faite vraiment pour tout le monde. Comme la vie, elle est vraiment faite pour tous.»)

Elle nous dit son ennui des bains de soleil et son incompréhension devant les gens qui sont en couple : « Moi, je plains les gens qui sont en couple ! » Elle nous raconte avec humour et dérision les histoires bêtes qui la font rire : "Vous saviez ça, qu'il y avait des gens qui n'avaient jamais de fous-rires? [...] C'est ça qui est terrifiant, de ne pas connaître ça, cette ivresse de la rigolade, disons le mot !"  Elle ne nous cache rien non plus de son alcoolisme, de son désir d’autodestruction, quand elle buvait quatre litres de rouge par jour.

J’ai beaucoup aimé l’évocation du « roman familial » de l’écrivain, dans l’Indochine d’autrefois. Le père mort, le frère aîné adulé par la mère, la passion pour le petit frère trop tôt disparu, le souvenir d’une mère opiniâtre et travailleuse qui ne l’aimait pas. « J’en suis née, et j’écris », dira-t-elle.

La comédienne Fatima Soualhia-Manet ne cherche pas à ressembler à Marguerite Duras, ainsi que Jeanne Moreau avait pu le faire dans le film que Josée Dayan avait consacré à l’écrivain. Cependant, sa voix grave, sa diction remarquable, son indéniable présence scénique, sa force de persuasion, ont une rare puissance d’évocation. Jouant subtilement de la parole et du silence, par ailleurs une des caractéristiques de l’écriture durassienne, « ourlée de silence », son interprétation parvient aisément à nous rendre attachant cet écrivain, qui fut autant adulé que haï.

Et si le spectateur a été sensible à cette approche théâtrale biographique de Marguerite Duras, il lui restera ensuite à retourner au texte. Aurélia Steiner, une héroïne de l'écrivain, ne dit-elle pas : « Ma vie personnelle n’existe pas, je n’ai d’histoire que dans mes livres… » ?


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      Christophe Casamance et Fatima Soulhia-Manet

(Photo L'Express-Culture)

 


 

 

 

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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 23:33

 

 affiche printemps poètes

 

 

Samedi 22 mars 2014, à 15 heures, à la Médiathèque de Saumur,  et pour clore le Printemps des Poètes, le groupe des 7 lecteurs de poésie, auquel j’appartiens, proposait une lecture à plusieurs voix. Accompagnés en douceur par la guitare légère et amicale d’Ahmed Kechi, nous y avons dit, certains par cœur, des poèmes lus pendant l’année et que nous aimons particulièrement.

Edith, qui fait partie notamment de l’association Lire et Faire lire, a proposé « Etude de mains » de Théophile Gautier. Le poète y décrit sa vision éblouie d’une main moulée en plâtre, « Pur fragment d’un chef-d’œuvre humain ». La description de la sculpture est prétexte à une rêverie folle sur les mouvements « De cette paume, livre blanc/ Où Vénus a tracé des signes/ Que l’amour ne lit qu’en tremblant. »

Elle a dit plus tard et avec passion « Hommage à la vie » de Supervielle, exaltation admirative de la vie et du temps qui passe. Ecrit en temps de guerre, le poème précise le rôle du poète, dont le rôle est de donner sens au monde.

Dany, qui est poète elle-même, et grande admiratrice de Christian Bobin, avait choisi un de ses poèmes intitulé « N’avons-nous pas été des princes d’amour ? » Pour elle, l'amour est bien "palpitation originelle". 

Elle a donné ensuite la parole à Blaise Cendrars qui fut un temps le frère d’élection de Marc Chagall. Dans Dix-neuf poèmes élastiques, le poète, en complète empathie artistique avec le peintre, qui « a passé son enfance sur la croix », évoque l’atmosphère de ses toiles et sa manière de peindre :

« […] Il peint avec un nerf de bœuf

Il peint avec toutes les sales passions d’une petite ville juive

Avec toute la sexualité exacerbée de la province russe […]

Une autre Dany a proposé « Quartier libre » de Prévert, dit très à propos dans la ville de la cavalerie :

[…] Alors

On ne salue plus

A demandé le commandant

Non

On ne salue plus

A répondu l’oiseau […]

Elle a choisi ensuite « Pour faire le portrait d’un oiseau », célèbre recette pour apprendre à peindre un oiseau, et réflexion sur l’inspiration, le travail sur le langage et la musicalité :

Peindre d’abord une cage

avec une porte ouverte

peindre ensuite quelque chose de joli

quelque chose de simple

quelque chose de beau

quelque chose d’utile

pour l’oiseau […]

Elle a changé de registre avec « Soleils couchants » de Verlaine, qui exprime l’âme saturnienne du poète. Le spectacle du soleil couchant où se mêlent les ors et les rouges y invite le poète à une rêverie mélancolique, reflet de son état d’âme splénétique.

Pour sa part, Claude a dit en anglais puis en français le poème « Invictus »  de William Ernest Henley. On sait que ce poème était entre les mains de Mandela lors de son long emprisonnement et qu’il l’aida à supporter la réclusion :

[…] Aussi étroit soit le chemin,

Nombreux les châtiments infâmes,

Je suis le maître de mon destin,

Je suis le capitaine de mon âme.

En amoureux de la nature, Claude a invité l’auditoire à « L’étreinte des nuages » de Jacques Lacarrière. Dans une inspiration cosmique, le grand voyageur rappelle la nostalgie du ciel, séparé de la terre aux origines du monde :

[…] Depuis qu’aux temps premiers du monde

Ouranos dut quitter la couche de Gaïa

 

Il n’a jamais cessé de regretter la terre

Les rondeurs de ses  seins, les courbes de ses cimes […]

Pour ma part, j’avais retenu un extrait Du Roman inachevé de Louis Aragon, qui propose le portrait du poète. Dans ce passage, celui-ci se fait démiurge pour « l’enchantement du verbe et la malédiction des poètes ».  Aragon compare le faiseur de mots à des enfants « ridicules et grandioses », à des « acteurs ambulants », à des « Romanichels » dont on ne veut nulle part. Une page lyrique qui conclut sur l’enchantement du langage :

[…] Voilà Cela commence comme cela : les mots vous mènent

On perd de vue les toits on perd de vue la terre On suit

Inexplicablement le chemin des oiseaux

J’ai dit aussi par cœur deux poèmes que j’aime particulièrement : le « Colloque sentimental » de Verlaine, dans lequel deux revenants de l’amour évoquent dans une veine macabre le néant de la passion : 

[…] – Te souvient-il de notre extase ancienne ?

Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ? […]

Nous avons ensuite suivi « Les Pas »  de Paul Valéry dont on ne sait s’ils sont ceux de l’amante, de la muse ou de la mort. En quatre quatrains, le poète s’adresse à l’inconnue dans une attente méditative et ardente qui fait tout le charme mystérieux du poème :

[…] Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre

Et mon cœur n’était que vos pas.

Je voudrais dire que j'ai été très émue d’entendre Véronique entamer cette lecture à la Médiathèque avec un poème, que j’avais écrit en 2011, et dédié à Camille Claudel. Ce poème est celui qui a trouvé sa place dans le recueil européen en ligne, dans le cadre du Printemps de Poètes, sur  le thème « Au cœur des Arts ». link

En pensant à la solitude extrême de Camille durant son internement à Montdevergues, j’avais imaginé que ce fut, peut-être,  dans les souvenir de ses années heureuses à Villeneuve, qu’elle trouva la force de résister :

[…] Alors c’était quoi l’espoir

Pour Camille ?

 

C’était peut-être le souvenir

Ténu et tremblotant

De l’enfance à Villeneuve

Ce joli Villeneuve

Quand elle courait petite

Dans les champs avec Paul

Pour trouver de la glaise

 

A pétrir

 

Un autre de mes textes « Bouffée d’éther » a été modulé à deux voix par Edith et Dany. J’y ai rassemblé nombre d’images que m’inspire la couleur bleue, sans jamais la nommer : images cinématographiques, souvenirs de lecture ou de voyages,  rappel de tableaux célèbres… Pour moi, dans tous ces bleus,  la couleur devient respiration.  Au sein de tous ces bleus,

[…] Il y a cela ce minuscule éclat de verre brisé

Où le ciel et la mer ne sont plus qu’une bouffée d’éther

Quant au « Bleu Klein » de Zéno Bianu, il a été décliné en voix décalées par Véronique, Françoise et Marie-Annick. Elles nous ont ainsi fait entrer « dans le bleu/ comme on pénètre dans la vraie vie ». Les deux derniers vers, ouvrant sur un vaste horizon de couleur, se sont quelque temps prolongés en écho : 

[…] une fête de l’infini

pour les marcheurs d’aurore

Véronique et Claude, en duo, ont offert au public un poème de François Cheng, dont le devoir de poète est « d’habiter poétiquement la terre. » Extrait de A l’orient de tout, Qui dira notre nuit, ce texte plein d’espoir affirme l’unité de l’univers et le consentement volontaire à la vie :

Puisque tout ce qui est de vie

Se relie

Nous consentirons

[…]

A la vie privée d’oubli

A la mort abolie

Véronique et moi-même avons uni nos voix pour dire trois poèmes de Pier Paolo Pasolini dont ma fille m’avait offert un recueil à Noël. Notre lecture alternée, en italien et en français, a mis en lumière l’intense mélancolie de l’enfance du cinéaste italien dans sa province natale. C’est dans « Le miroir » que se reflète « l’ennui de [son] enfance », c’est là que  « sur l’argent lisse/ Il y a la main très ancienne/ D’Abel petit garçon ».  « Casarsa » exprime ce sentiment diffus de culpabilité qui étreint le poète quand il se remémore « Casarsa l’étouffante » : 

Se àu fat di frut tal muscli neri

Ta la piel umida e muarra dal soreli ?

 

Qu’ai-je fait enfant dans la mousse noire

Dans la peau moite et morte du soleil ? […]

Enfin, dans « A ma loupiote », il s’adresse à une petite fille, qui lui ressemble. Il lui prédit une angoisse et une solitude semblables aux siennes :

Cressude un pùc, l’afàn

Che, nini, ‘i ài patît,

Tu patirâs, sintìnt

Silensi a la to vous.

 

[…] Déjà grandette, tu l’auras,

L’angoisse que j’avais,

Enfant, face au silence

Qui répond à tes cris. […]

Edith et Claude se sont affrontés avec humour avec la syllabe [né], dans « On est tous nés » de Patrick Dubost, extrait de Cela fait-il du bruit ? Ecrits pour la voix. Ce faisant, ils ont témoigné de la vie violente des mots et de leur portée ludique.

Le public a encore écouté en souriant les « Questions innocentes » de Gilles Baudry, poète et moine breton de l’abbaye de Landévennec. Ces questionnements pertinentes et poétiques, posés par Véronique et Dany, ont dû le laisser sans  voix !

Demande-t-on

      au vent

    de retenir

   son souffle ?

 

ou bien

 

    Face à la mort

ne sommes-nous pas

         toujours

   des prématurés ?

Enfin, pour clore cette lecture, Edith, Dany, Françoise, Véronique et moi-même avons dit successivement des extraits de Je suis formidable mais cela ne dure jamais très longtemps de Sylvie Laliberté. Dans ces jeux  avec les mots, une nouvelle réalité se fait jour. C’est donc dans une cacophonie ludique que nous avons achevé ce temps de lecture consacré aux poètes, lesquels ne ne se résoudront jamais au silence :

 « A l’école, les maîtresses voulaient que l’on garde le silence. C’est étrange que l’on veuille faire des enfants les gardiens du silence ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 08:20

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Le 21 mars 2014, Journée internationale de la Poésie, sur le site de Maguy Grech, Moments d'écriture, chez Calameo, est paru un recueil de poèmes en ligne. Initié par cette animatrice d’écriture en ligne et à Montpellier, il est constitué d’une petite soixantaine de poèmes écrits sur le thème du Printemps des Poètes 2014, « Au Cœur des Arts ». Vous pouvez lire ces textes en suivant ce lien : link

Ce recueil européen  rassemble des poèmes venus en grande majorité d’auteurs français mais aussi belges, anglais, italiens, espagnols, grecs. Il s’élargit à la Hongrie, La Mauritanie, La Réunion et, au-delà de l’Atlantique, au Canada et aux USA. Illustré par des photos de Pierre Grech évoquant l’Art à travers les siècles, il est dédié « à Olga Burguière poétesse » dont le poème « Langage intérieur » ouvre le recueil. Présentés en version originale et en version française, les poèmes y expriment les « battements de l’art » et le « besoin inné de la beauté ».

C’est Dany Lecènes, une amie poète, qui m’a incitée à répondre à l’appel de Maguy Grech. J’ai ainsi la chance qu’un de mes poèmes dédié à Camille Claudel y ait trouvé sa place à la page 45 : link

Dany Lecènes y est aussi à l’honneur avec un très beau poème intitulé « Sang d’encre ». Il dit la force indestructible de la Beauté qui persévère et demeure par-delà le mal et la mort, à travers la parole du poète. Je ne résiste pas au désir de le reproduire ici :

 

Par ton regard élargi

Sur le monde mauve

Par l’hier écarté

Par l’aujourd’hui défait

Par l’espérance vaine

Mais l’espérance encore

Germe caché aux sages

Par la victoire sûre

De ceux tombés premiers

Je dirai demain

Quelque chose de la beauté

Quelque chose qui ne meurt pas

L’étrangère, l’ensanglantante

              Beauté

Sur le monde mauve

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Auteur et metteur en scène, Dany Lecènes est avant tout poète et musicienne (flûte à bec et viole de gambe).

Dany Lecènes publie chez Edilivre : link

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 18:32

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Jeudi 20 mars 2014, c’était le jour du printemps. Mais peut-on parler de renouveau quand un frère très aimé, enfui il y a longtemps, revient dans la maison familiale, peut-être pour y mourir ? C’est cette situation particulière qu’a imaginée le dramaturge Jean-Luc Lagarce dans sa pièce intitulée J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, jouée ce soir-là au théâtre Beaurepaire à Saumur, dans une  mise en scène épurée de Mathilde Boulesteix,  

Il s’agit d’une œuvre chorale écrite en avril 1994, à la demande de Théâtre Ouvert, et créée en 1997, d’abord en Suisse par Joël Jouhanneau et en France par Stanislas Nordey. L’Aînée, La Mère, La Plus Vieille, La Seconde et La Plus Jeune vont tour à tour évoquer l’attente du jeune frère, « enfui […] depuis que son père l’avait chassé » et qui revient tel l’Enfant prodigue.

Mathilde Boulesteix  s’y montre sensiblement fidèle au synopsis (avril 1994) rédigé par Jean-Luc Lagarce en réponse à la commande du Théâtre Ouvert. Il écrit en effet : « La première femme, la deuxième femme, la troisième femme, la quatrième et la cinquième, toutes semblables, toutes sensiblement du même âge, habillées à l’identique, […] la même couleur pâle, comme les murs, comme la lumière de cette fin d’après-midi. » Les cinq comédiennes (Laure Nicolas, Julie Salles, Mathilde Boulesteix, Isaure Lapierre, Mylène Crouzilles) sont toutes très jeunes : trois d’entre elles (L’Aînée, La Plus Vieille et La Plus Jeune) sont vêtues de robes claires à tout-petits carreaux, vert pâle et gris ; La Mère (Mathilde Boulesteix) porte un sévère pantalon gris foncé et La Seconde, une robe rouge virevoltante à motifs blancs.

Le groupe féminin de ce huis-clos domestique, la tonalité douce de leurs vêtements, confèrent à l’ensemble une grande mélancolie. Elle sont bien à l’image de ce qu’écrit l’auteur : « Les servantes ou les nonnes./ Des infirmières, oui, bien sûr, des infirmières comme il en est dans les rêves ou les femmes silencieuse et paisibles chargées de la toilette des Morts. »

Cette impression est renforcée par le fait que les cinq interprètes sont déjà en scène  quand les spectateurs entrent dans la salle. Vestales de l’Attente, elle sont à la place qu’elles occuperont durant la majeure partie de la pièce : La Plus Vieille est assise à jardin dans un rocking-chair et elle plie un vêtement ; La Mère est debout devant la table de la salle à manger en fond de scène et elle dispose les assiettes pour le repas ; sur le devant de la scène, sur la droite, L’Aînée, tendue dans l’attente, est aussi debout, tandis qu’à cour, la Seconde, rêveuse, est assise sur un coffre (d’où surgiront à un moment les photos du passé) au pied duquel La Plus Jeune est accroupie et dessine. Tandis que « le jeune homme revenu de tout » repose (ou se meurt) dans « cette chambre où il vivait lorsqu’il était enfant et adolescent », le « ballet des filles et leurs éclats » peut enfin commencer.

Mathilde Boulesteix a fait le choix de ne pas incarner le jeune frère (ce que certaines mises en scène proposent). Le garçon demeure ainsi cette figure en creux que chacune des femmes va investir et ressusciter selon les mouvements de son cœur. Les interrogations, le mystère, n’en ont - me semble-t-il - que plus de force. Le metteur en scène excelle encore à créer une atmosphère mélancolique. J'ai particulièrement aimé le moment où L'Aînée se met au piano et chante doucement. Celui aussi où elle danse avec La Seconde échevelée sur l'air de Mon amant de Saint-Jean.

La pièce consiste ainsi en un long ressassement dans lequel la Grand-Mère, la Mère et les Trois Sœurs diront l’attente interminable, les espoirs, les désillusions, entraînés par la fuite du fils et du frère trop aimé. Se fera jour peu à peu la vérité de chacune, dans un prisme déformant et douloureux qui met à mal la figure du père. « C’est comme une chanson, de longues déclarations l’une à l’autre, le secret de leurs vies, leur légende patiemment construite. Elles se la jouent pour elles-mêmes. »

On ne peut qu’être admiratif devant la qualité de jeu de ces cinq belles comédiennes qui se sont chacune emparées de leur rôle avec beaucoup de sensibilité et d’émotion. La Mère, tout en rigidité, en intériorité et en éclats soudains (elle va jusqu’à casser les assiettes du repas), se refuse à endosser la responsabilité de la fuite de son fils : « Il partait toujours et toujours il revenait. Comment est-ce que je pouvais penser cela ? » Devant ses filles, elle défend le père que La Plus Jeune accuse de violence : « Il ne vous a pas touchées, n’a jamais touché personne. »

La Plus Vieille est plus en retrait. En observatrice dans son rocking-chair, elle a cependant toujours eu peur des relations entre le père et le fils, la crainte « aussi qu’ils ne puissent plus se retrouver  et se pardonner encore ». Elle accuse ses petites-filles de fabuler : « Rien du tout. C’est de l’arrangement. Vous inventez un peu plus chaque fois. »

L’Aînée, toujours « sur le bord des larmes », est celle qui formule le plus précisément la souffrance de l’attente, qui les a immobilisées et figées sur place : « Je regardais la route et je songeais aussi, comme j’y songe souvent, le soir, lorsque je suis sur le pas de la porte et que j’attends que la pluie vienne,/ je songeais encore aux années que nous avions vécues, toutes ces années ainsi,/ nous, vous et moi, toutes les cinq, comme nous sommes toujours et comme nous avons toujours été, je songeais à cela,/ toutes ces années que nous avions vécues et que nous avons perdues, car nous les avons perdues,/ toutes ces années que nous avions passées à l’attendre, celui-là, le jeune frère, depuis qu’il était parti, s’était enfui, nous avait abandonnées,/ depuis que son père l’avait chassé ».

La Seconde exprime avec fougue l’amour fou qui la liait à son frère et elle évoque le souvenir du temps où elle dansait avec lui dans une valse-hésitation passionnée : « M’a prise brutalement contre lui, à peine serrée dans ses bras, à peine embrassée, et aussitôt rejetée violemment,/ voulu m’éloigner et m’emporter avec lui, les deux à la fois, en même temps. »

Quant à La Plus Jeune, celle « qui ne comptait pas » dans son « recoin », elle vit dans le souvenir de la violence familiale et se refuse aux mensonges de celles qui dénaturent le passé : « vous voulez toujours embellir cette vie-là, cette époque, je n’ai jamais eu pourtant le souvenir qu’il y eût des jours sans cette colère et sans ces cris et sans cette violence ».

Dans ce « quintette pour voix de femmes », d’une certaine manière, c’est le sort dévolu aux femmes qui est mis en scène. Celles-ci, bien trop souvent, ne passent-elles pas  leur vie à ne pas vivre, à attendre que quelque chose leur arrive enfin ? L’écriture de Jean-Luc Lagarce, toute en lenteur, en reprises, en répétitions, est au service de ce sentiment d’attente diffus qui fait hésiter les cinq héroïnes entre enfermement et aspiration à la liberté. C’est la particularité du travail de recherche de la Compagnie de l’Instant Précis de choisir des textes aux écritures singulières et poétiques ». Dans sa « Note d’intention », Mathilde Boulesteix indique bien que cette pièce est une réexposition permanente de l’attente [et que] les mots y sont envisagés comme des coups de gomme cherchant à effacer, rectifier en vain l’indélébile croquis initial ».

On aura sans doute compris que cette pièce, où se déclinent une infinité de figures féminines, réelles ou imaginées, ne m’a pas laissée indifférente. Entre cris et chuchotements, entre regrets et remords, entre innocence et culpabilité, à la lisière de l’amour et de la haine, on n’est pas loin des Atrides et l’on pense à Tchékhov et à ses Trois Sœurs. En ce soir de printemps, j’ai beaucoup aimé cette « lente pavane » pour un frère défunt… ou peut-être pas, puisque les derniers mots de La Mère sont : « […]  j’avais cru entendre un bruit. »

 

Sources :

 * J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Jean-Luc Lagarce, Les Solitaires Intempestifs, 1997, 2005

 * Le programme de la Direction des Affaires Culturelles


 

 

 

 

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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 14:00

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      Marcel Béalu jeune

 

Mercredi 19 mars 2014, salle Duplessis-Mornay à Saumur, Anne Faucou, chercheur bien connu des Saumurois, proposait une conférence sur le poète surréaliste Marcel Béalu (30 octobre 1908, Selles-sur-Cher - 19 juin 1993, Paris). Pour cette communication, organisée en lien avec le service Saumur, Ville d’Art et d’Histoire, elle était accompagnée de Jean-Pierre Peyrou, un proche du poète, l'écrivain Gino Blandin, et Valérie Lebossé (responsable du secteur Adultes de la Médiathèque) qui lisaient des extraits de textes. Huguette Gautreau et Véronique Flandrin des Archives de Saumur avaient également apporté leur contribution. On pouvait encore y rencontrer Mme Marie-Josée Comte-Béalu, présente dans la salle.

En leur compagnie, le public est parti Sur les pas du poète Marcel Béalu à Saumur (titre de la conférence). Dans une prose très poétique, Jean-Pierre Peyrou a d’abord évoqué la fréquentation, qui dura cinq ans, du poète avec le grand Max Jacob, qu’il rencontra en 1937. Il a souligné l’intérêt du Fonds Marcel Béalu à la BUF d’Angers et l’ouvrage de son épouse qui perpétue son souvenir.

Anne Faucou a ensuite pris la parole pour rappeler la biographie du second fils de Joseph Béalu, coiffeur de son état, et issu d’une lignée de tisserands. Dans L’Expérience de la nuit (1945), il donnera à son héros le prénom de son grand-père Adrien. Cadet de la famille et pas vraiment désiré, Marcel Béalu fut cependant l’enfant préféré de sa mère. Il y puisa sans doute « la force d’aller contre ».

Après une enfance pauvre passée à Saumur, où il lit les classiques en autodidacte, le poète est le chapelier de la Chapellerie Marcel à Montargis de 1931 à 1925. Il « monte » à Paris en 1925, rue de Richelieu, et exerce divers métiers. Il lit Verlaine, Francis Jammes et se marie avec Marguerite Kessel.

En 1928, il fait son service militaire dans la Nièvre. Il se met à écrire dans des journaux et notamment celui du pacifiste Marc Sangnier, animateur du Sillon. Il s’adresse à ses frères allemands en ces termes : « Ne pourrions-nous nous unir autrement que par le sang ? »

En 1936, il écrit deux recueils de poèmes, Les Yeux ouverts et Esquisse de l’idole. C’est en 1937 que le chapelier autodidacte rencontre Max Jacob qui lui fait découvrir sa voix poétique, marquée par « la simplicité des vocables et l’élan rythmique ». Le poète l’encourage et ils se verront très fréquemment. Cette rencontre sera capitale dans son évolution et lui permettra en outre de connaître les poètes qui constitueront l’Ecole de Rochefort (née en 1941). Il connut ainsi Jean Bouhier, Michel Manoll, René-Guy Cadou, Luc Bérimont, Jean Follain et Jean Cocteau.

Puis c’est l’incorporation dans le 95e Régiment d’Infanterie, dans le service de la radio à Montargis. Il participe à la revue Fontaine avec Max-Pol Fouchet, perd sa mère en 1942, tandis que Max Jacob meurt d’épuisement au camp de Drancy en 1944.

En 1947, paraît le Journal d’un mort, où l’on voit naître « le Béalu de la nuit ».  Revendiquant son indépendance littéraire, il est cependant marqué, depuis 1938, par le surréalisme. Accordant une grande place à l’onirisme et au fantastique, il écrit notamment de superbes récits dans une prose poétique qui le place parmi les maîtres du genre : L’Araignée d’eau (1948), Le Bruit du Moulin, L’Expérience de la nuit (1945).

En 1951, il quitte Montargis et se fait libraire à Paris, donnant à sa librairie le nom d’un récit de Jean Paulhan, Le Pont traversé. Elle aura trois adresses successives : rue de Beaune, près de l’église Saint-Séverin et enfin au 62, rue de Vaugirard. Le poète-libraire y vendait les livres de ses amis et y contait mille et une anecdotes sur leurs auteurs. Il épouse en secondes noces M-A Dutheil puis rencontre Marie-Josée Lacaze, une étudiante, avec qui il se marie en 1974.

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Le Pont traversé, 62 rue de Vaugirard

(Crédit Photo, D. Morrison)

Loin des sentiers battus, il poursuit une œuvre personnelle : il fonde avec René Rougerie la revue Réalités secrètes (1955-1971), pratique son violon d’Ingres, la peinture, voyage. Il continue à s’illustrer dans le fantastique contemporain en créant des mondes où « le fantastique ne se sépare pas du réel […] toujours insolite si on sait le regarder [car] il contient une nuit qui est partout ». Il meurt à Paris en 1993.

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Illustrant sa conférence par des photos et des documents, l’entrecoupant par des temps de lecture d’extraits de textes, Anne Faucou, passionnée par la vie quotidienne dans la ville angevine, s’est surtout intéressée à la période saumuroise de l’écrivain, qui le marqua particulièrement. Elle nous a ainsi appris que le père de Marcel Béalu s’installe à Saumur en 1913. La ville compte alors 16 000 habitants  et elle est marquée par l’anticléricalisme. Joseph Béalu y était chapelier-modiste au 50, rue Saint-Jean et son fils Marcel fit son apprentissage du métier à Romorantin, en 1923.

Dans Enfances et Apprentissage, le premier tome de son autobiographie Le Chapeau magique (qui sera suivi de Porte ouverte sur la rue et de Présent définitif), l’écrivain donne une image besogneuse et un peu mystérieuse aussi de la rue Saint-Jean. Il se rappelle les racontars sur l’encadreur et doreur Boufil, le propriétaire du Gant d’or, M. Bonnafous, la modiste, Melle Germond, et le bijoutier Gouin, qui symbolisait « l’aristocratie du commerce ».

Valérie Lebossé nous lit alors un extrait de Mémoires de l’ombre (1959) qu’Edmond Jaloux considère comme « l’une des œuvres importantes de son temps ». L’inspiration de l’écrivain s’y nourrit du souvenir d’un portrait dans une vitrine. Il s’agit d’un ouvrage composé de cent vingt récits brefs. Dans « Plusieurs enfances », il y dit « l’enfance et ses troubles verts, acidulés, inquiets, merveilleux ».

Dans Le Chapeau magique, il se remémore l’accident et la mort de l’aviateur Legagneux, le 6 juillet 1914, au cours d’un meeting aérien au terrain du Breil. Il fera en effet une chute de 300 mètres dans la Loire et le jeune Marcel, de retour chez lui, dira sobrement : « Il est mort ! »

A cette évocation succèderont le rappel de la piété du petit Marcel, des merveilles des processions de la Fête-Dieu, de la perte des croyances à l’âge de 11 ans, de la naissance  de sa sœur Jeanne en 1918, de l’école de la Montée du Fort.

Gino Blandin lit ensuite un extrait des souvenirs de la mobilisation générale en 1914, et notamment de celle du père de Marcel Béalu.  « Et notre tour est venu/ Ran-tan-plan/ D’aller en guerre ! » Rendu malade par la guerre et démobilisé, ce père deviendra lointain, dur, inaccessible. Considéré bien souvent comme un embusqué, il s’adonnera, solitaire, à la pêche en Loire.

Anne Faucou rappelle la création de 9 hôpitaux dans la ville, en plus des deux cliniques, celles de Fardeau et de Bagneux. L’ensemble comptabilisa, le temps de la guerre, 26 000 jours d’hospitalisation. Elle se souvient encore des Nouvelles Galeries, rue d’Orléans, et, en 1919-1919, du camp américain de Villebernier, fort de ses 6 000 soldats.

En 1920, Marcel Béalu, âgé de 12 ans, quitte l’école et est embauché comme auxiliaire à la sous-préfecture. Il entre ensuite chez le grainetier Victor Boret (Graines et semences en gros) qui sera ministre de l’Agriculture de 1917 à 1919. Dix heures par jour, l’adolescent remplit des petits sachets de semence. Une vie humble, non dénuée du « bonheur des pauvres », et dont l’expérience sera le ferment de son œuvre. Il écrira : « La préciosité de la peine avait tavelé mon cœur des moisissures de la révolte. »

Au printemps 1922, il est touché par l’amour, en la personne de la fille du boucher Groleau, dont la boucherie se trouve entre les ponts qui enjambent la Loire. Elle se prénomme Suzanne-Renée, il l’aime. Mais sa mère commente ainsi l’aventure : « Il n’est jamais qu’un gamin qui siffle les filles ! »

C’est par l’évocation de l’amitié de Béalu avec les poètes de l’Ecole de Rochefort que la conférencière terminera sa communication. Dans cette période troublée de la guerre, marquée par l’angoisse, ce mouvement se créa notamment en réaction à une poésie nationale, telle que la prôna Aragon. Michel Manoll dira que « plutôt qu’une école, [ce fut] une cour de récréation » et, pour Luc Bérimont, « Rochefort [fut] un état d’esprit ». Sous l’égide de Max Jacob, ses participants pratiquaient l’authenticité, alliée à l’érudition et à la musicalité. Pour eux, « la liberté… elle [avait] le visage du bonheur ».

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Marcel Béalu par Roger Toulouse

Entre 1941 et 1947, cette école fédéra une centaine de poètes qui furent aussi des hommes de la Loire. Tous s’accordent en effet pour reconnaître le rôle central du fleuve dans leur inspiration : « Cette eau qui ne me lâcherait plus… ne me quitterait jamais… »

Dans un dernier texte lu par Gino Blandin, le poète fait ce dernier aveu : « Dois-je l’avouer, je reste un homme de la Loire… Ce fleuve reste enroulé à mes années lointaines… » Oui, c’est bien la Loire qui a donné à Marcel Béalu « le goût des métaphores et le sens des métamorphoses ».

Anne Faucou a ensuite invité son auditoire à se rendre à la Médiathèque de Saumur, place de Verdun. Là, au milieu des ouvrages de Marcel Béalu exposés pour l’occasion, nous y avons dégusté un petit en-cas offert par la bibliothécaire en chef, Brigitte Groleau. Nous avons ensuite regardé la diffusion du premier long métrage de Jean-Daniel Verhaeghe, adapté d’un récit fantastique de Marcel Béalu, L’Araignée d’eau.

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Le réalisateur, que beaucoup connaissent, était présent. Auteur de 75 films, il a travaillé aussi pour la télévision. On se souvient notamment de la célèbre Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière. Il a souvent adapté des romanciers et on pourra citer, La Métamorphose de Kafka, Bouvard et Pécuchet de Flaubert avec Jean Carmet et Jean-Pierre Marielle, Eugénie Grandet qui fut tourné à Baugé,  Le Rouge et le Noir avec Carole Bouquet. Plus récemment, il y a aussi Sans famille, Le Grand Meaulnes avec Philippe Torreton, Jean-Jaurès ou la naissance d’un géant, L’abolition avec Charles Berling dans le rôle de Badinter.

C’est un membre d’une association nantaise, spécialisée dans l’accès aux films « invisibles, méconnus, peu ou pas distribués », qui nous a présenté le long métrage. Il nous a expliqué que la version présentée ce soir-là est la seule version correcte de ce film et qu’elle provient d’un DVD américain. Tourné en 1968 et distribué en 1971, le film L’Araignée d’eau n’est jamais sorti à l’époque que dans une unique salle.

Le récit de Marcel Béalu est empreint d’onirisme et de fantastique. Il raconte la découverte par Marc, le narrateur, un écrivain féru d’entomologie, d’une argyre, petite araignée d’eau, qu’il rapporte chez lui. Il s’en éprend, la cache dans son grenier et elle se métamorphose en femme. Elle l’entraînera vers la mort, en un « infernal hymen ». Marcel Béalu innove d’une certaine manière en inversant ici le processus fantastique traditionnel qui veut que ce soit l’homme qui se mue en animal. Grand admirateur de l’écrivain, Jean Paulhan écrit à propos de l’atmosphère de ses œuvres : « Lire une page de Marcel Béalu, c’est pénétrer dans un pays singulier, un pays qui pourtant doit bien exister quelque part, plus haut ou plus bas que la terre, le pays de derrière la glace, ou de derrière l’eau, ou de derrière le ciel, ou de derrière nous… »

En faisant le choix d’adapter ce récit, Jean-Daniel Verhaeghe a réalisé un film de 76 minutes  « étrange et pénétrant », comme un rêve. Etrangeté qui tient, certes, au thème, mais aussi à la comédienne Elisabeth Wiener, fille du compositeur Jean Wiener, qui s’illustra au cinéma dans les années soixante. Elle interprète ici le rôle de Nadie, la femme-araignée, blanche silhouette à la longue chevelure noire, épandue sur un visage d’une pâleur de craie. En la voyant émerger de l’obscurité du grenier du narrateur, on songe notamment aux héroïnes mortifères d’Edgar Poe. Nadie incarne à elle seule cet amour « impossible et pourtant présent ».

La narration choisie par le réalisateur (en voix off) nous place dans la tête de Marc (Marc Eyraud) le narrateur. Cet écrivain, que passionne la vie des insectes, recueille donc au bord d’une eau courante une petite araignée d’eau, sirène minuscule, dont le chant l’envoûte : « Tire-moi d’ici […] et tu verras comme je saurai te plaire. » En la mettant dans une petite boîte, « il [lui] sembla voir un minuscule visage poindre entre les mandibules ».

De retour chez lui, il la dissimule dans un coffre sous les combles. Guetté par l’ennui conjugal, de plus en plus indifférent à sa femme Catherine (M-A Dutheil), il n’a de cesse de monter au grenier pour admirer sa proie, sa « fiancée enfant ». Or, la petite araignée se métamorphose en une femme à qui il donne le prénom de Nadie. Et bientôt, c’est Marc qui devient sa proie ! En même temps, grâce à elle, il accède à un monde autre, à un univers surréel, à l’Autre, à la Femme.

La scène de la métamorphose de l’araignée velue en femme est une des scènes les plus réussies du film. L’onirisme, non dénué d’horreur, s’y exprime dans une suite de gros plans où les poils de l’argyre deviennent cheveux de femme, où les pattes de l’insecte se transforment en membres féminins. Le spectateur se retrouve ainsi au cœur même de la métamorphose, qui est en même temps, « le temps de l’épouvante ».

Commence alors pour l’écrivain un étrange voyage entre rêve et réalité. Fasciné par cette femme au charme mystérieux, il délaisse sa femme, installe Nadie chez lui ;  il devient l’objet des racontars puis de la colère des villageois qui accusent la jeune femme de leur dérober de la nourriture.

Marc se retrouve par ailleurs en proie à des rêves délirants, nés de ses fantasmes d’amant ou d’écrivain, on ne le sait. En témoigne cette scène d’une extrême violence dans laquelle on le voit, devant l’autel de l’église paroissiale, ouvrir un sac et en extraire des chats griffus et miaulants qu’il projette sur l’officiant et les paroissiens. Le basculement vers la folie se manifeste aussi dans ces promenades sylvestres où Nadie et Catherine se confondent.

On regrettera peut-être que Jean-Daniel Verhaeghe ait été infidèle à la fin du récit de Béalu, qui montre la femme-araignée entraînant Marc dans les eaux, étreinte « épouvantable », engloutissement masculin qui est un des thèmes majeurs du fantastique. Dans le film, le narrateur se retrouve au bord de l’eau, ainsi qu’on l’avait découvert dans les premières images. C’est une fin plus sage… mais qui ouvre pourtant aussi à nombre de questionnements. Nadie ne représente-t-elle pas la force de la création littéraire qui envahit et dévore le créateur ?  N’est-elle pas encore le symbole de la passion amoureuse qui dévaste tout ? Est-elle l’incarnation de l’amour impossible ? Est-elle la personnification des fantasmes les plus secrets de Marc ?

Soutenu par la musique envoûtante de Serge Kaufman, ce premier long métrage de Jean-Daniel Verhaeghe, désormais quasiment introuvable, apparaît comme un OVNI cinématographique. L'adaptation de L'Araignée d'eau du fantastique surréaliste Marcel Béalu apparaît cependant fidèle à la définition du fantastique selon Nodier, pour qui ce genre se caractérise par l’alliance « entre l’horreur et la terreur, en même temps que par l’émerveillement devant la richesse de la réalité extérieure et de la réalité intime ».

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Sources :

« Un fantastique surréaliste : Marcel Béalu », Roger Bozzetto

L’Araignée d’eau, Un introuvable d’Elisabeth Wiener inoubliable

« Marcel  Béalu », Les éditions José Corti

 

 


 

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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 16:45

 

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Camille Claudel à l'asile de Montdevergues

 

 

Ayant vu il y a peu le très beau spectacle consacré à Camille Claudel, Les mains de Camille, il m’a plu de tomber par hasard sur l’ouvrage de Michel Deveaux, Camille Claudel à Montdevergues, Histoire d’un internement (L'Harmattan). Ce médecin psychiatre s’est attaché ici à poursuivre le travail de Jacques Cassar, un professeur d’histoire originaire de Sétif, qui avait découvert dans les années 70 que l’artiste avait été internée en asile psychiatrique. Ayant eu accès aux archives du dossier médical, il propose au lecteur de suivre pas à pas ce cheminement tragique. Prenant appui sur la correspondance jamais envoyée de Camille avec les siens, sur les constats médicaux, sur les lettres de sa mère, ce petit livre d’une centaine de pages révèle, dans sa sécheresse scientifique, l’horreur du destin de Camille Claudel.

Dans le domaine de la maladie mentale, on sait que les progrès médicaux se sont accompagnés d’une réflexion sur les libertés individuelles, en lien avec la protection de la société. Ainsi, certains internements célèbres donnèrent lieu à des accusations de séquestration. Ce fut le cas pour Camille, dont l’internement à Ville-Evrard demandé par ses proches, commence le 10 mars 1913. Elle y restera dix-sept mois avant d’être dirigée vers Montdevergues. A cette occasion, une campagne de presse a lieu qui durera toute l’année 1913 et sera orchestrée par L’Avenir de l’Aisne et Le Grand National. Accusé de « crime clérical », Paul Claudel et les siens s’en défendirent avec vigueur, n’y voyant que surenchère dans la  calomnie

Michel Deveaux analyse avec précision les troubles dont souffrit le sculpteur. Selon les témoignages des médecins de l’époque, elle fut la proie d’un « délire systématisé de persécution basé principalement sur des interprétations et des fabulations ». Appelée paranoïa par le psychiatre allemand Emile Kraepelin, cette maladie délirante se développa insidieusement, « provoquée par des causes internes ou externes, associées à une conservation de la clarté de la pensée et de l’action ». Ce « délire d’interprétation », selon les psychiatres Sérieux et Capgras, est une « psychose chronique » qui se manifeste souvent « à l’âge moyen de la vie et à la suite d’un conflit psycho-affectif d’intensité variable ». Vers la quarantaine, l’artiste, alors au sommet de son art,  fut victime  d’un « délire systématisé », provoqué sans doute par sa relation avec sa mère, Rodin et la critique de l’époque. Devenu chronique, ce délire ne fut jamais dangereux pour la société et n’entama pas réellement ses capacités intellectuelles, ce dont témoignent ses lettres.

Michel Deveaux indique ainsi les éléments et les étapes qui contribuèrent à la naissance puis à l’évolution de la maladie. Il présente d’abord Camille Claudel comme une petite fille très imaginative, enjouée et volontaire dans son enfance. Il ajoute que la jeune fille orgueilleuse et rebelle était capable d’être dure et cinglante, et qu’elle était possessive et exclusive. Paul, son plus jeune frère, la décrit ainsi : « Je la revois, cette superbe jeune fille, dans l’éclat triomphal de la beauté et du génie et dans l’ascendant, souvent cruel, qu’elle exerça sur mes jeunes années. »

Soulignant l’influence du milieu familial, l’auteur indique que le père de Camille, Louis-Prosper Claudel entretint toujours une tendresse particulière pour sa fille aînée. Cependant, d’un tempérament porté à la colère, « il avait fait de sa famille un cercle fermé où l’on se disputait du matin au soir », selon les dires de Paul. Il mourra une semaine avant l’internement de sa fille, le 2 mars 1913.

La mère de Camille, Louise-Athanaïse, Cécile, Amélie Cerveaux, de tempérament effacé, ne lui manifesta jamais de réelle affection. De surcroît, elle mit tout en œuvre pour perpétuer son internement et son isolement affectif. Affichant une préférence pour sa seconde fille, Louise-Jeanne qui devint pianiste, elle avait perdu un fils aîné du nom de Charles-Henri. Elle avait 73 ans lors de l’internement de Camille. Paul encore dira : « Notre mère ne nous embrassait jamais. » Son père, Camille et lui-même formaient une sorte de trio opposé au duo constitué par Mme Claudel et sa seconde fille.

Auguste Rodin, le maître en sculpture et l’amant, entretint une liaison avec Camille Claudel de 1885 à 1898. Leurs rapports de travail, tout autant que leur relation amoureuse, furent des plus orageux. Il demeura très attaché à sa compagne Rose Beuret, qui mourut peu de temps après leur mariage. On ne sait par ailleurs si, dans sa réclusion, Camille Claudel eut  novembre connaissance de la mort, le 17 novembre 1917, de celui qui avait tant compté dans sa vie.

Selon Michel Deveaux, plusieurs facteurs furent à l’origine de la maladie de Camille Claudel. Ils furent d’abord matériels avec les difficultés financières que connut la jeune femme dès 1893. A cette époque, elle a peu de commandes pour ses œuvres, se prive de nourriture et néglige sa santé.

Ensuite, comptèrent sans doute aussi des facteurs affectifs ; en 1893, Camille Claudel subit un avortement, puis elle rompt avec Rodin après la création de L’Age mûr. Paul Claudel le dit ainsi : « Elle avait tout misé sur Rodin, elle perdit tout avec lui. Le beau vaisseau, quelque temps ballotté sur d’amères vagues, s’engloutit corps et biens. »

En 1894, l’artiste, qui s’est donc séparée du maître et de l’amant, est au sommet de son art. En 1895, le ministère des Beaux-Arts lui commande le plâtre de L’Implorante ou le Dieu envolé. Peu après la découverte par Rodin du plâtre au salon du Champ de Mars, la commande est annulée. On dit qu’il n’aurait pas apprécié de voir ainsi sa vie privée exposée. On ne sait s’il agit alors vraiment contre Camille ; toujours est-il qu’elle le rendra responsable de tous ses malheurs. Quand le journaliste Henry Asselin la rencontre en 1904, il écrit : « Elle avait alors quarante ans […] mais elle en paraissait cinquante. »

C’est le 10 mars 1913 que Camille Claudel sera emmenée pour être internée à Ville-Evrard. Analysant le groupe de L’Age mûr ou les Chemins de la vie, son frère Paul dira : « Cette jeune fille nue, c’est ma sœur ! Ma sœur Camille. Implorante, humiliée, à genoux, cette superbe, cette orgueilleuse, c’est ainsi qu’elle s’est représentée. Implorante, humiliée, à genoux et nue ! Tout est fini ! Ce qui s’arrache à elle, en ce moment même, sous vos yeux, c’est son âme ! C’est tout à la fois, l’âme, le génie, la raison, la beauté, la vie, le nom lui-même ! »  Terrible lucidité du frère qui voit sombrer sa sœur très chérie.

Après dix-sept mois à Ville-Evrard, Camille part à l’asile de Montdevergues, le 7 septembre 1914. Elle ne pèse plus que 50 kilos, elle a cinquante ans, elle n’en sortira plus. Michel Deveaux nous présente alors la tragique succession des années qui conduiront l’artiste vers une mort lente. Il nous la décrit, au début, toujours dans son délire de persécution et persuadée qu’on veut l’empoisonner.

Peu à peu, le désespoir fait son chemin et elle ne comprend pas qu’on la condamne ainsi à ce terrible isolement affectif : «  J’ai écrit plusieurs fois à maman […] sans pouvoir obtenir un mot de réponse […] D’où vient une pareille férocité ? » (11 septembre 1915). Dans toutes les lettres qu’elle écrira, elle ne cessera de se plaindre de son manque de liberté, de l’éloignement de sa famille, du froid : « Rien ne peut donner l’idée des froids à Montdevergues (1927).

Le cœur se serre quand on lit sa lettre au docteur Michaux par exemple : « Vous vous souvenez peut-être de votre ex-client et voisine qui fut enlevée de chez elle le 3 mars 1913 et transportée dans les asiles d’aliénés d’où elle ne sortira peut-être jamais.  Cela fait cinq ans, bientôt six, que je subis cet affreux martyre…  C’est affreux d’être abandonnée de cette façon, je ne puis résister au chagrin qui m’accable. Maman et ma sœur ont donné l’ordre de me séquestrer de la façon la plus complète, aucune de mes lettres ne part, aucune visite ne pénètre. »

Au fur et à mesure des bulletins de santé des médecins, alors que son état mental demeure stationnaire, on voit son état physique se délabrer de plus en plus. Le 3 mars 1927, elle écrit à Paul : « Après quatorze ans aujourd’hui d’une vie pareille, je réclame la liberté à grands cris ! » Les constats de Paul Claudel sont sans appel : « Maigre, toute grise, sans dents. » (Octobre 1920). En mars 1925, il la décrit « édentée, délabrée, l’air d’une très vieille femme sans ses cheveux gris ». En juin 1930, il s’écrie : « Vieille, vieille, vieille ! » En septembre 1933, il la trouve toujours « terriblement vieille et pitoyable, avec sa bouche meublée de quelques affreux chicots ».

Michel Deveaux ne nous laisse rien ignorer non plus des sordides questions d’argent qui agitèrent sa mère. Ne la rétrograda-t-elle pas plusieurs fois au niveau de la troisième classe  des pensionnaires de l’asile ? Et Paul et sa sœur Louise ne se querellèrent-ils pas aussi pour ses frais d’entretien ?  

A l’approche de la Seconde Guerre mondiale, les restrictions alimentaires deviennent par ailleurs draconiennes. Le docteur Izac fait part à Paul de la dégradation de l’état physique de sa sœur : affaiblissement intellectuel, amaigrissement, œdèmes malléolaires, prolapsus. De nombreux malades meurent. Le 19 octobre 1943 à 14 h 15, trois semaine environ après la dernière visite de Paul, Camille Claudel meurt d’un ictus apoplectique : elle avait 79 ans.

Si sa mère et sa sœur ne vinrent jamais lui rendre visite, il faut cependant rendre justice à son frère Paul qui la visita treize fois, entre ses allées et venue entre Asie et Europe. Il le fit souvent à la fin de l’été et, plusieurs fois, accompagné de ses propres enfants Henri et Pierre. Camille Claudel reçut une fois la visite de son amie sculpteur Jessie Lipscomb, de sa nièce Marie et de son époux Roger Méquillet et de la belle-mère de celle-ci, Nelly Méquillet, deux mois avant sa mort. Mais sur l’ensemble de son internement, cela fait bien peu ! La « vieille tante aliénée » avait sombré dans l’oubli !

A la fin de son ouvrage, Michel Deveaux conclut que Camille Claudel souffrait bien d’une affection psychique réelle et que son état nécessitait un internement. Il reconnaît cependant que la durée de l’enfermement ne se justifiait absolument pas. Il achève son étude en se demandant s’il n’exista pas une collusion entre la famille et l’asile pour la maintenir séquestrée.

Toujours est-il que ce petit livre, sans prétention littéraire aucune, m'a beaucoup émue. Il me semble être un complément aux ouvrages plus empathiques de Anne Delbée ou de Reine-Marie Paris.


Lien vers mes autres poèmes et billets sur Camille Claudel

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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 14:32

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Vendredi 12 mars 2014, en transit dans la gare de Saint-Pierre-des-Corps, j’ai acheté Un été avec Montaigne du professeur au collège de France, Antoine Compagnon. J’ai été attirée par la couverture jaune serin de ce petit livre sur laquelle se détache en ombre chinoise la silhouette assise d’un homme en train de lire sous un parasol. Le profil, entouré d’une fraise, est aisément reconnaissable : c’est celui de Montaigne, l’auteur des Essais. Cet ouvrage, toujours en tête des ventes depuis l’été dernier, reprend une série d’émissions diffusées pendant l’été 2012 sur France-Inter.

Antoine Compagnon explique qu’il a accepté cet exercice de vulgarisation, soutenu qu’il était par « le vif intérêt des Essais […] lié aux thèmes abordés et qui sont toujours les nôtres : l’amour, la mort, la vanité, l’amitié, les voluptés, l’amour des livres, la fascination pour la beauté, la maladie… Sans oublier son engagement politique à un moment critique de l’histoire de France. »

Ayant beaucoup étudié Montaigne avec mes élèves de lycée, je me suis d’abord dit, à la lecture des premiers chapitres, que je n’y apprendrais pas grand-chose. J’y retrouvai la « branloire pérenne » et sa volonté de peindre « non l’être mais le passage ». Je me remémorai la visite des Indiens à Rouen quand le chapitre « Des Coches » était au programme des terminales L. Il y avait bien sûr son incessante réflexion sur la mort depuis le chapitre « Que philosopher c’est apprendre à mourir », jusqu’aux derniers chapitres du Troisième Livre, « De la physionomie » et « De l’expérience », dans lesquels il montre en Socrate un modèle de stoïcisme.

Antoine Compagnon consacre bien sûr un chapitre sur la célèbre adresse « Au lecteur », que tous les lycéens étudient quand ils abordent le genre autobiographique : « Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et sans artifice : car c’est moi que je peins. » Son acrimonie de malade victime de la gravelle (calculs) contre les médecins, son constat lucide de l’hypocrisie universelle (« Toutes nos vacations sont farcesques »), sa lucidité humble quant à sa mémoire jugée défaillante (« Elle me manque du tout »), sa méfiance vis-à-vis du langage (« La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiens »), sa soumission à la nature, son « scepticisme chrétien », son amitié pour La Boétie, tous éléments de la philosophie d’un modèle d’humanisme que je n’ignorais pas.

Mais ce que j’ai surtout apprécié de retrouver dans ce petit livre, c’est la grande liberté d’expression de Montaigne. Antoine Compagnon nous rappelle en effet que l’auteur des Essais parle de sa sexualité avec une grande franchise, sans tabou aucun. Dans « Sur des vers de Virgile », il écrit : « Nous prononçons hardiment tuer, dérober, trahir : et cela [l’action génitale], nous n’oserions qu’entre les dents. » Il explique cette attitude par la honte, dont lui-même est exempt, mais reconnaît qu’elle favorise une expression « en périphrase et en peinture », par les poèmes et les tableaux. Et assez curieusement, ce chapitre lui donne l’occasion, après Platon et Antisthène, d’établir une égalité foncière entre l’homme et la femme.

Antoine Compagnon explique par ailleurs que cette attention sans fard portée au corps se manifeste encore dans le chapitre « Des senteurs », au Premier Livre. Montaigne y rappelle l’excellence d’Alexandre dont la sueur épandait une odeur suave. L’écrivain voyageur était en effet très gêné par les odeurs de la ville : « Ces belles villes, Venise et Paris, altèrent la faveur que je leur porte, par l’aigre senteur, l’une de son marais, l’autre de sa boue. »

A l’heure où la théorie du genre suscite la polémique, j’ai été amusée par le rappel par Antoine Compagnon de la rencontre de l’écrivain bordelais avec un hermaphrodite, Marie Germain, en 1580. Marie serait, selon lui, devenue Germain, « à la suite d’un effort physique qui délogea son membre viril, jusque-là escamoté, retourné vers l’intérieur, si bien qu’on l’avait toujours cru fille. » Une explication mécanique qui lui donne l’occasion, bien avant Freud, de réfléchir sur le pénis masculin et sur la force de l’imagination, capable d’engendrer l’impuissance masculine : « Veut-elle [la volonté] toujours ce que nous voudrions qu’elle voulût ? »

A ce naturel dans l’expression des idées Antoine Compagnon consacre un chapitre, « La désinvolture ». « Le parler que j’aime- affirme Montaigne- c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche […] déréglé, décousu, et hardi […] non pédantesque, non fratesque, non plaideresque… » Le vrai modèle de Montaigne dans cette manière d’écrire serait ici Baldassare Castiglione. Dans son ouvrage, Le Livre du courtisan,  l’auteur italien ne prône-t-il pas la sprezzatura, cette désinvolture nonchalante qui « dissimule l’art » ? Et reprenant la manière dont se vêt le courtisan, Compagnon conclut : « Le style de Montaigne, c’est cela : une cape jetée sur l’épaule, un manteau en écharpe, un bras qui tombe ; c’est le comble de l’art qui rejoint la nature. »

Par ailleurs, dans un siècle d’hommes, Compagnon souligne combien est remarquable l’attitude de ce gentilhomme bordelais avec les femmes. S’il n’écrit pas en latin mais en français, c’est en partie pour ses lectrices dont il sait qu’elles « le liront en secret ».

De plus, intéressé par le cas de Martin Guerre, paysan du comté de Foix dont un sosie avait pris la place, en « homme de la modération », il remet en cause la torture et notamment à l’encontre des sorcières, en affirmant : « Et suis de l’avis de saint Augustin, qu’il vaut mieux pencher vers le doute, que vers l’assurance, ès choses de difficile preuve, et dangereuse créance. »

En outre, et en dépit de son impétuosité amoureuse, Montaigne recommande la lenteur et la patience en matière de stratégie amoureuse : « Apprenons aux dames- dit-il- à se faire valoir, à s’estimer, à nous amuser, et à nous piper. » Dans un siècle où les hommes sont le plus souvent des soudards, cela mérite d’être souligné !

Enfin, si Antoine Compagnon s’arrête d’évidence sur l’amitié de Montaigne pour La Boétie, dont il précise que sans sa fatale disparition son ami n’aurait pas rédigé les Essais, il n’ignore pas non plus le rôle, souvent mésestimé de Melle de Gournay, sa « fille d’alliance ». Marie de Gournay de Jars, cette jeune femme, de plus de trente ans sa cadette, « l’une des meilleures parties de mon propre être », dit-il, lut avec passion les deux premiers livres des Essais à dix-huit ans. Ayant rencontré l’écrivain une unique fois en 1588, elle entretint avec lui une correspondance suivie jusqu’à sa mort. C’est Mme de Montaigne elle-même qui la chargea de préparer l’édition posthume de l’œuvre de son époux. Cette amitié exceptionnelle, fondée sur l’échange intellectuel et la confiance mutuelle, témoigne de la grande ouverture d’esprit d’un humaniste qui considérait les femmes comme des égales.

J’ai donc aimé me plonger le temps d’un voyage en train dans Un été avec Montaigne.  Reprenant la manière de ce dernier, « à sauts et à gambades », Antoine Compagnon s’y fait, selon ses propres mots, humble « intercesseur […] devant cette œuvre magistrale ».

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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 07:08

 

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Photo extraite de l'exposition Pasolini Roma

Pasolini et le comédien interprétant le Christ dans L'Evangile selon saint Matthieu

 

 

La conoscenza è nella nostalgia.

Chi non si è perso non possiede

 

La connaissance est dans la nostalgie

Qui ne s'est pas perdu ne possède pas

 

Pasolini, Poésie avec littérature (1951-1952)

Un choix de textes dans Adulte ? Jamais (2013)

 

 

 

Blog en pause

 

 


 

 

 


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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 18:08

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Une femme sur la zone dévastée de Minami-Sanriku

(Photo Associated Press)

Le 11 mars 2011, sur la côte Pacifique de Tohoku au Japon, à 14h 46 heure locale, suite à un séisme de magnitude 9, déferlait une vague monstrueuse qui tuait 18000 personnes le jour même. S'ensuivait une catastrophe nucléaire avec la destruction de la centrale de Fukushima. A l'occasion de ce triste anniversaire, je publie de nouveau le poème que j'avais écrit alors.

 

Là-bas à Minami-Sanriku

Par un après-midi ensoleillé

Un pêcheur ravaudait ses filets

Au bar l’on buvait du saké

Et des enfants chantaient

 

Là-bas à Minami-Sanriku

Tout en bas des falaises

Tout au creux de la baie

La mer s’est retirée

Sur le sable ridé

Les poissons ont sauté

 

Là-bas à Minami-Sanriku

Le dieu Shintô s’est réveillé

La mer a bouillonné

La mer a moutonné

La vague violente

La vague scélérate

La vague au blanc méchant

A soudain déferlé

S’est soudain déroulée

 

Irrésistible houle

Coulée inexorable

Avancée terrifiante

Mouvement diluvien

Enroulement de Titan

Monstrueux tourbillon

Hideux rouleau noirâtre

Grondement dément

Sur le port japonais

 

Là-bas à Minami-Sanriku

La vague folle a reflué

L’eau de la mort a reculé

Les sirènes ont cessé

Les bateaux ont sombré

Les maisons sont cassées

Les vies se sont noyées

Et les mouettes pleurent

Sur un tombeau de boue

 

Ici bientôt

Les cerisiers

Seront en fleurs

 

Là-bas

A Minami-Sanriku

Nul ne les verra plus

 

En souvenir des victimes du séisme du vendredi 11 mars 2011

 

 

 


 

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