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24 mai 2014 6 24 /05 /mai /2014 23:00

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 Jeanne-Clémence Prous, née Weil, la mère de Marcel Proust

(Crédit photos : link)

 

 

« Nous tuons tout ce que nous aimons […] Si nous voulions y penser, il n’y a peut-être pas une mère vraiment aimante qui ne pourrait, à son dernier jour, adresser ce reproche à son fils. Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons, par l’inquiète tendresse elle-même que nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. »

Proust, « Sentiments filiaux d’un parricide », Le Figaro, janvier 1907.

 


« Toute notre vie n’aura été qu’un entraînement, elle à me passer d’elle pour le jour où elle me quitterait […]. Et moi de mon côté, je lui persuadais que je pouvais très bien me passer d’elle. »

Proust à Barrès.

 

 

 

 

BLOG EN PAUSE

 

 

 


 

 


 

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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 22:27

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Lorsque je suis chez ma fille à Paris dans le XV°, j’aime bien aller au cinéma Le Chaplin, rue Péclet, à deux pas de chez elle. C’est ainsi que le vendredi 2 mai 2014, de retour de Singapour, et par un temps pluvieux, je suis allée voir le dernier film de Patrice Leconte, Une promesse, adaptée de la longue nouvelle de Stefan Zweig, Le Voyage dans le passé.  

Pour moi, Zweig, ce sont les lectures de mon adolescence, ses grandes biographies et notamment celle de Marie-Antoinette. C’est aussi Le Joueur d’échecs, étudié avec passion avec mes élèves de Terminale L. Et ce sont surtout ses merveilleuses nouvelles qui expriment si parfaitement, dans une langue classique impeccable, l’amour et le désamour.

La nouvelle Le Voyage dans le passé (Reise in die Vergangenheit) ne fut connue longtemps que sous forme de fragment, intégré à un recueil collectif paru à Vienne en 1929. Plus tard, Knut Beck, éditeur chez S. Fischer Verlag, découvre dans les archives d’Atrium Press, à Londres, un tapuscrit de 41 pages, annotées de la main de Zweig. C’était la nouvelle, raturée certes, mais achevée, avec son titre actuel. Cette version sera éditée en 1976 et Baptiste Touverey en proposera une traduction française chez Grasset, en 2008.

L’intrigue en est simplissime : neuf ans après leur dernière rencontre, un homme et une femme se retrouvent et, à travers ces deux personnages, Zweig se demande si le désir résiste au temps. C’est Jérôme Tonnerre, ami du réalisateur et co-scénariste du film, qui a conseillé à Patrice Leconte de lire cette œuvre brève. Le réalisateur explique ainsi sa décision d’en faire un film : « Le roman véhiculait des sentiments, des émotions qui me touchaient infiniment : rien de plus troublant que cette histoire de désir amoureux face au temps […] L’idée de se déclarer et de se promettre de s’appartenir plus tard avait quelque chose de vertigineux. »

La nouvelle de Zweig présente le trio des personnages principaux de manière anonyme. Le jeune homme pauvre animé d’une volonté farouche de réussir est un « il », à qui Leconte a donné le nom de Friederich Zeitz (Richard Madden). Le directeur des aciéries, qui le prend sous sa protection et lui accorde sa confiance, est présenté comme le célèbre Conseiller G.; il devient Karl Hoffmeister (Alan Rickman) dans le film. Enfin, la jeune femme de ce dernier (« elle » dans la nouvelle), et dont s’éprend le jeune homme, s’appelle Lotte Hoffmeister (Rebecca Hall).

D'une nouvelle épurée d'une cinquantaine de pages, le réalisateur français a fait un film d'un peu moins d'une heure et demie. Il a notamment étoffé toute la partie qui présente l'ascension du jeune secrétaire particulier en donnant à chacun des trois personnages une personnalité bien réelle que les comédiens anglais ont investie avec charme et conviction. Dans la nouvelle, en effet, c'est plutôt sur le séjour de Zeitz au Brésil que s'attarde l'auteur. Patrice Leconte a ainsi développé la psychologie du Conseiller G. en en faisant un homme très amoureux de sa femme et qui souffre en silence. On peut cependant se demander s'il n'en fait pas le deux ex machina de cette histoire amoureuse, ce que viendraient confirmer ses paroles lors de son agonie. Il semble dire en effet qu'au début il avait souhaité que Lotte s'éprenne de Zeitz mais qu'ensuite il n'a pu supporter cette idée. La Lotte de Leconte est assez fidèle à la jeune femme telle qu'elle apparaît dans la nouvelle : simple, naturelle, cordiale, sereine, tout en délicatesse et en franchise, telle cette"madone bourgeoise avec des airs de nonne", imaginée par Zweig.

Patrice Leconte a de plus changé l’ordre de la narration initiale. La nouvelle commence ainsi par les retrouvailles de Zeitz et de Lotte Hoffmeister après les neuf ans de leur séparation (Zeitz, envoyé au Brésil pour deux ans afin de superviser l’extraction du manganèse, y demeurera neuf ans à cause de  la Guerre 14). C’est une narration rétrospective, un « voyage dans le passé », qui rappelle les événements d’autrefois et le déclenchement de la Guerre 14 qui a désunis les deux amoureux. Le réalisateur a préféré un déroulement chronologique qui permet au spectateur de suivre l’entrée progressive du jeune employé dans l’intimité de la famille Hoffmeister, son départ pour le Brésil et ses retrouvailles avec la femme aimée.

Pour Patrice Leconte, ces modifications-là ne nuisent en rien à l’histoire en elle-même et il s’en explique en ces termes : «  J’ai respecté l’esprit de Zweig et j’ai gardé les mêmes enjeux émotionnels, mais adapter une œuvre, c’est l’adopter. » Mais le réalisateur est allé plus loin, ce me semble, en modifiant l’extrême fin de la nouvelle et en en changeant « les dix dernières secondes ». Il précise qu’il souhaitait en effet « plus de lumière, plus d’espoir », et que, contrairement au pessimiste écrivain autrichien, il aspirait à affirmer que « oui, le désir résiste au temps » et à proposer  « une petite éclaircie sentimentale, peut-être ».

Pour ma part, je regrette pourtant cette ultime inflexion qui, selon moi, trahit justement l’esprit de la nouvelle. Celle-ci est en effet placée sous le patronage du saturnien Verlaine puisque deux vers de son célèbre « Colloque sentimental » sont évoqués (de manière inexacte d’ailleurs) par Zeitz lors des retrouvailles avec Lotte :

Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux spectres cherchent le passé (« ont évoqué le passé »)

une promesse 2

Le héros se remémore alors avec fulgurance ces vers que Lotte « lui avait lu[s] dans sa chambre ». En lisant la nouvelle, on comprend que ces vers sont la clé de leur histoire. On lit en effet : « Et dans un frisson, il perçut soudain, effrayé, le sens de cette révélation ; ces paroles étaient prémonitoires : n’étaient-ils pas eux-mêmes ces ombres qui cherchaient le passé et adressaient de sourdes questions à un autrefois qui n’existait plus, des ombres, des ombres qui voulaient devenir vivantes et n’y parvenaient plus, car ni elle ni lui n’étaient plus les mêmes et ils se cherchaient pourtant, en vain, se fuyant et s’immobilisant, efforts sans consistance et sans vigueur, comme ces noirs fantômes, devant eux ? » On ne saurait dire avec plus de force la mort de l’amour provoquée par le passage du temps.

Ce bémol souligné, je dois dire que j’ai beaucoup aimé ce film qui joue davantage sur les silences et les non-dits que sur les mots et les dialogues. Leconte exprime sa satisfaction d'avoir tourné un film « dans lequel les silences sont autant d’importance que les mots, un film peu bavard, mais où tout est dit ». Les comédiens jouent beaucoup sur les regards et les gestes les plus infimes. C’est ainsi Hoffmeister, debout et solitaire derrière la fenêtre, qui regarde longuement son jeune protégé, sa femme et son fils jouer gaiement à « Un, deux, trois, soleil » dans le jardin. C’est la manière qu’il a de dire à Zeitz, alors que tous les deux écoutent la jeune femme jouer au piano : « C’est bouleversant, n’est-ce pas ? » ou bien encore : « Vous vous occupez de toute la famille… »  Ce sont les longs regards appuyés de Zeitz sur la nuque fragile de Lotte lorsqu’il l’accompagne au théâtre, ou encore le moment bouleversant où il abandonne son visage sur les touches du piano que les doigts de la jeune femme ont caressées. C’est la délicatesse de la jeune femme qui place dans la chambre du protégé de son mari une petite toile dont elle lui a dit qu’elle l’aimait particulièrement ; lors de son absence pendant la guerre, ce sont encore les moments où elle retourne dans sa chambre à lui et effleure l’oreiller où reposait sa tête.

La réussite de ce film subtil et attachant tient, je le crois, au jeu nuancé et précis des comédiens anglais choisis par Patrice Leconte. (L’anglais, langue universelle, a semblé ici par ailleurs plus adapté que l’allemand que Leconte ne parle pas.) Il avoue que cela a été "merveilleux" de travailler avec eux.

Alan Rickman, dont Leconte connaissait la réputation, incarne impeccablement ce vieil industriel que ses forces abandonnent peu à peu et qui accorde sa confiance à un jeune homme pauvre à qui il donne sa chance. Epris de sa très jeune femme, il comprend vite que celle-ci est attirée par son protégé et l'acteur anglais joue cela avec beaucoup de pénétration et de subtilité.

Richard Madden, héros de Game  of Thrones, tire son épingle du jeu en interprétant son personnage, qui est en quelque sorte un avatar du héros balzacien, sans le cynisme cependant. On perçoit bien chez lui cette honte des origines humbles, cette angoisse de ne pas être à sa place, cette volonté farouche d’être à la hauteur malgré la simplicité de ses vêtements, ce désir de réussite afin d’échapper à sa condition. L'ambivalence de ses sentiments s'exprime pourtant lorsqu'il descend de la voiture avec chauffeur (qui le mène à ses bureaux) pour se mêler aux ouvriers des aciéries et entrer dans l'usine à leurs côtés. A cet égard, Leconte a rajouté le personnage d’une jeune cousette, amoureuse de Zeitz, que celui-ci traite assez rudement.

Rebecca Hall est, pour sa part, la « lumière du film ». Très attaché à la lumière, le metteur en scène a souhaité que, dans l’obscurité de la maison de Karl Hoffmeister où tout est sombre, le seul rayon de soleil du lieu vienne de sa jeune épouse Lotte ». Alors qu’au départ, il n’était pas du tout certain qu’elle serait [sa] Charlotte, lorsqu’il l’a vue « coiffée, maquillée et en costume », il a compris qu’ « elle incarnait alors son personnage avec une sensibilité folle ». Tout en douceur, en retenue, en fragilité, en tendresse, mais aussi en gaieté, elle est un personnage particulièrement émouvant dans sa fidélité et sa générosité.

Un des enjeux de ce film est en outre de « filmer l’absence » et Patrice Leconte reconnaît que « filmer le manque, [est] sans doute plus difficile » mais que cela le touche davantage. Ce qui l’intéresse, c’est justement cela, ce qui est ténu, la retenue, « le fait de communiquer des sentiments forts en ne montrant pas trop les choses ». Dans un monde où tout va trop vite, l’amour comme le désamour, il a aimé filmer cette histoire « qui pourrait paraître démodée » mais qui ne l’est nullement. Selon lui, « s’appartenir trop vite n’est pas forcément épanouissant et en tout cas, ce n’est pas romanesque ». Il considère ainsi que la sentimentalité décrite par Zweig est bien universelle et intemporelle.

A la fin du film (et de la nouvelle), Friedrich Zeitz et Lotte Hoffmeister retournent à Heidelberg, ville où ils avaient connu autrefois des instants de bonheur volés, en compagnie du fils de Lotte, un petit garçon de onze ans. Ils y sont assaillis par une manifestation rassemblant des hommes à l’allure militaire, de vieux généraux couverts de décoration, toute une jeunesse  « portant   à la verticale, avec une raideur athlétique, des drapeaux gigantesques, têtes de mort, croix gammées, vieilles bannières de l’Empire… » Le héros comprend alors sans vraiment se l’avouer que les braises de la guerre qui a mis fin à leur amour sont prêtes à être ravivées : « C’était comme si quelque chose de tendre et d’harmonieux se brisait en lui au contact de l’impétueux grondement de la réalité qui s’avançait avec fracas. »

Certes si l’intrigue se déroule entre 1912 et 1921, si la Première Guerre Mondiale est la cause de la séparation des deux protagonistes, ni la nouvelle de Zweig ni le film de Leconte n’ont pourtant pour sujet la montée du conflit : « Je ne voulais pas que cette guerre qui, en 1912, grondait comme un très mauvais orage, prenne le pas sur ce qui me semblait être le plus important : les sentiments qui unissent les deux personnages. Ils évoluent dans une bulle sentimentale qui semble les anesthésier de tous les événements extérieurs. » En même temps, le choix que fait le réalisateur, au début du film, de montrer le feu en fusion des aciéries (qui contribueront à forger les canons guerriers) me semble significatif de cette place accordée à la guerre.

On reconnaîtra qu’avec la Guerre de 14 en toile de fond de sa nouvelle, Zweig laisse transparaître ses opinions pacifistes et son horreur devant la montée du nazisme. Quand on sait que la disparition du monde qui fut le sien, le "monde d'hier", se poursuivra avec la Seconde Guerre Mondiale et qu’il se suicida en 1942 lors de son exil au Brésil, la séparation inéluctable des deux amoureux à cause de la guerre prend une résonance toute particulière. N'est-elle pas en quelque sorte la métaphore de la fin du monde d'autrefois ? C’est aussi pour cette raison que l’infléchissement donné à l’adaptation filmée de la nouvelle me semble regrettable.

Il n'en demeure pas moins que, d'une nouvelle marquée au sceau d’un désenchantement viscéral (conforté par l’allusion aux deux spectres du poème de Verlaine), Patrice Leconte a réalisé un film tout à la fois fidèle et personnel. Dans une forme classique, le lecteur cinéaste, "sans rien qui pèse ou qui pose", nous propose ici sa propre réflexion sur la disparition d'un monde, sur l’amour et ses vibrations, sur l’usure du temps, tout en y ajoutant sa petite note d’espoir.

 

Sources :

Le Voyage dans le passé, Stefan Zweig, Le Livre de poche n°31718

Le site Allo-Ciné

Rencontre avec Patrice Leconte, 14 avril 2014, Allo-Ciné

LaDepeche.fr, interview de Patrice Leconte, par N. Clodi

 

Crédit Photos :

Allo-Ciné


 

 

 


 

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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 06:59

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 La lune rousse vue de ma fenêtre

(Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 15 mai 2014)

 

Parfaite dans son orbe

Au blond vénitien

Impériale en sa robe

Dans le ciel saturnien

La lune rousse froide

Distillant ses gelées

Brûle les palissades

Aux herbes pantelées

 

Jeudi 15 mai 2014, vers 22h


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La lune rousse au-dessus du bûcher de Rou

(Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 15 mai 2014)

 

 

Lien vers un autre de mes poèmes sur la lune : link    


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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 17:51

 

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Sous les cabines rondes du gris téléphérique

Gronde la ville du Merlion le monstre maritime

Les jeux de construction des containers du port

Sous les grêles chevaux des grues


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Sentosa et ses jeux factices et éphémères

Les buildings de verre scintillants diamants

Le long lacis des routes aux voitures de fer

Et les hauts arbres verts


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Les cabines sans fin vont et viennent en silence

Vers le Mont Faber

La mer et puis le ciel se colorent de mauve

L’air moite et pesant vous fait une prison


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Les nuages sont gros des pluies de la mousson

Qui crépite soudain dans la nuit suspendue

 

Singapour, lundi 14  avril 2014,

vers 18 h 30, dans le téléphérique du Mont Faber


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Crédit Photos : ex-libris.over-blog.com, lundi 14 avril 2014

 

 

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 15:43

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Vendredi 25 avril 2014, ma fille et moi-même avons visité le superbe Musée des Arts Asiatiques de Singapour. Situé sur une grande place dominée par la Dalhousie Obelisk, il permet de découvrir le riche héritage artistique de l’Asie et particulièrement les cultures ancestrales de Singapour. C’est un des rares musées asiatiques à établir des correspondances entre les nombreuses cultures de la Chine, de l’Asie de l’Est et du Sud et de la culture Peranakan.

Cette forme particulière de culture est celle des Baba-Nyonya, Chinois des Détroits, et descendants des premiers immigrants chinois installés dans les colonies britanniques des Détroits à Malacca, Penang et Singapour. Baba est un mot chinois qui signifie « père » et désigne les hommes. Nyonya vient du portugais donha, « dame », et représente les femmes. Les premiers Baba-Nyonyas sont issus, dès le XV° siècle, des mariages contractés entre des négociants chinois et des femmes malaises, birmanes ou indonésiennes. Ayant en partie adopté les coutumes malaises, ils acquirent une grande influence dans les colonies des Détroits. Pendant la colonisation britannique, ils reçurent l’appellation de Chinois du Roi. Les Chinois « baba » et « peranakan » parlent un créole malais, le « baba malay », mélange d’anglais, de malais et de « hokkien » (un dialecte chinois).

ACM laques

Installé dans le monumental Empress Place Building (1870), l’ACM, qui est un des plus grands d’Asie, présente donc onze galeries retraçant 5 000 ans d’art et d’histoire  des cultures et civilisations panasiatiques.

ACM bouddha

Au premier niveau, on peut admirer des objets provenant de l’Asie du Sud. Le deuxième est très varié. Une galerie est consacrée à l’Asie du Sud-Est, une autre à l’art islamique de l’Asie de l’Ouest. On y voit encore une galerie dédiée à la Chine, une autre aux laques asiatiques. Particulièrement intéressante encore est la partie évoquant les origines de Singapour et la Singapore River. Le troisième niveau évoque de nouveau le Sud-Est asiatique et l’art islamique de l’Asie de l’Ouest.

ACM Coran

La scénographie en est particulièrement réussie qui offre les objets dans une pénombre propice à l’éclat des ors de l’orfèvrerie indonésienne, à la brillance des costumes chinois en soie, à l’éclat des laques et des Corans enluminés, à la vivacité des couleurs des peintures hindoues et bouddhiques.

Les chinois ACM

J’ai été très intéressée par la galerie qui présente les débuts de l’émergence de Singapour autour de la Singapore River, une rivière longue d’environ trois kilomètres, à l’origine tout en bancs de sable, marais et mangroves. Le port de la ville, situé à son embouchure, permettra le développement de la ville. C’est Sir Stamford Raffles, nommé à Singapour en 1819, qui comprend l’importance économique de ce cours d’eau et en commence le drainage, permettant ainsi le développement du trafic, l’expansion du commerce et l’urbanisation.

Les Chinois constitueront le plus important groupe ethnique vivant et travaillant au bord de la rivière. Les premières vagues d’immigration, formées de marchands venus des enclaves de Malacca et des Indes hollandaises de l’Est. Des Hokkiens (Province du Fujian), arrivèrent en 1821. C’est le début d’un courant constant d’immigrants venus là chercher fortune.

La plupart étaient issus des provinces chinoises du Sud-Est et continuaient à vivre avec leurs compatriotes, maintenant ainsi leur propre dialecte, leurs coutumes et leur manière de vivre. Les deux communautés les plus représentées étaient les Hokkiens et les Teochews (originaires de Chaozhou, dans la province du Guandong). C’était des marchands, des planteurs, des artisans et des laboureurs. Sur Boat Quay où ils vivaient les rivalités et les tensions étaient nombreuses.

Les Chinois atelier

Cette galerie met ainsi en lumière les différents aspects de leur vie sur la Singapore River. Y sont évoqués le commerce, l’influence des sociétés secrètes, la pratique de l’opium, les conteurs et l’opéra.

Toujours dans la partie chinoise, c’est la Hickley Collection qui a retenu mon attention.  Son nom vient de Pamela Hickley, un des membres fondateurs de la Southeast Asian Ceramics Society, fondée en 1969, dont elle fut le président de 1996 à 1999. Née à Singapour en 1918, elle y passa la majeure partie de sa vie. Avec le concours de son mari Franck Hickley, elle constitua une remarquable collection de porcelaines de Chine. Centrée exclusivement sur des pièces en Dehua porcelaine, appelée Blanc de Chine par les Européens, elle fut donnée à l’Asian Civilisations Museum en 2000, en mémoire de son époux. La donation comprend environ 160 œuvres aux formes variées, et on y trouve des pièces d’une grande rareté, datant de la première dynastie Song (960-1229).

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La caractéristique particulière de la Dehua porcelaine est la très petite quantité d’oxyde de fer, ce qui lui confère cette couleur blanc ivoire, dite encore blanc de lait. Nombre de pièces sont des pots à pinceaux, des tasses de libation, des objets religieux, ou encore des représentations de dieux comme la déesse de la Miséricorde, Guan Yin, particulièrement vénérée dans le Fujian. Disposée sur un fond noir, la glaçure blanche des œuvres y est vraiment éclatante.

Toujours, dans la partie dévolue à la Chine, j’ai été sensible à plusieurs poèmes que je voudrais reproduire ici.

ACM Literati

 

Ce premier poème fait le portrait du lettré chinois :

 

Dans mon humble étude

Je suis le plus virtuose

Je pince les cordes de ma vieille cithare

Le lis les sutras de Bouddha

Nulle autre musique pour grincer à mes oreilles

Nul papier officiel pour fatiguer mon esprit et mon âme

 

Mon humble étude, Liu Yu Xi

 

Ce texte est représentatif de cette tradition Tang appelée Literati, qui réconcilie l’esthétique et l’éthique.

ACM sage

Un autre poème célèbre la vénération des ancêtres, si caractéristique des Asiatiques :

ACM Filial Piety

 Piété filiale :


Tant que nos parents sont en vie

On ne devrait pas trop s’éloigner d’eux

Si on y est obligé

On devrait toujours leur en faire part 

 

Un troisième texte mentionne l’importance du rituel :

Rituals

 

Le toast le plus important se porte dans la plus petite tasse à vin

La boisson la moins noble se boit dans les plus grands verres

ACM dieu hindouiste

Nous avons déambulé longtemps dans ce merveilleux musée, qui présente les multiples richesses des religions du monde (le christianisme en effet n’en est pas absent avec quelques très beaux objets). S’en dégage une forme de syncrétisme, évoquée ainsi par Bernard Nadoulek : « En Chine et dans toute l’Asie, ce syncrétisme amalgame des croyances diverses : le culte des ancêtres, dont est issu le confucianisme ; l’animisme, qui donnera naissance au taoïsme ; le bouddhisme, importé d’Inde ; des bribes de christianisme et d’islamisme. La religiosité va des croyances les plus archaïques, aux théologies les plus sophistiquées, sans que les deux extrêmes soient contradictoires. » Comme le dit le proverbe bouddhiste : "Il y a plusieurs sentiers pour gravir la montagne mais, du sommet, on les voit tous".

Et c’est bien ce sentiment que j’ai éprouvé  lors de la visite de ce musée.

ACM collection bijoux or

 

Sources :

Guide de l'ACM

Cartouches de l'exposition

Crédit photos :

ex-libris.over-blog.com, vendredi 25 avril 2014

 

 

 

 

 


 

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 10:24

 

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Lapin en argile au Musée des Arts Asiatiques de Singapour 

(Photo ex-libris.over-blog.com, 25 avril 2014)

 

Toujours au Musée des Arts Asiatiques de Singapour, le 25 avril 2014, j’ai aimé ce lapin en céramique. Les oreilles en arrière, accroupi, comme en alerte, il semble prêt à sauter. Si beaucoup d’animaux domestiques ont été découverts dans les tombes de la dynastie Han (du bétail, des chevaux, des cochons et des chiens), le lapin est cependant rarissime.

La légende d’un lapin vivant dans la lune et secrétant un élixir d’immortalité apparaît pour la première fois dans les Songs of the South (Chu ci), une compilation des Han de l’Ouest. On peut y lire : « Quel est ce point noir dans la lune ? Est-ce un lapin qui se cache là ? »

Dans leur Dictionnaire des Symboles, Alain Chevalier et Jean Gheerbrant évoquent longuement la symbolique de cet animal léger et bondissant. Ils expliquent que le lapin (ou le lièvre) est souvent le compagnon mystérieux de la lune. S’il dort le jour, il gambade et batifole la nuit, telle la lune qui apparaît et disparaît. Les Aztèques croyaient que les taches de l’astre étaient issues d’un lapin qu’un dieu aurait projeté sur sa face. Dans leur calendrier, on trouve les années-lapin ; pour les Maya-Quiché, la déesse Lune en danger est secourue par un héros Lapin. Ainsi, en sauvant la Lune, le Lapin « sauve le principe du renouvellement cyclique de la vie ».

En Europe, en Asie, en Afrique, les taches sont elles-mêmes des lièvres ou des lapins. Cette croyance perdure dans la comptine que tous les enfants ont fredonnée :

J’ai vu dans la lune

trois petits lapins

qui mangeaient des prunes

en buvant du vin

tout plein.

Dans la mythologie égyptienne, le grand initié Osiris prend l’apparence d’un lièvre, dépecé et jeté dans le Nil afin d’assurer la régénération périodique. Quant au paysans chi’ites d’Anatolie, ils ne mangent pas de lièvre car ils croient que l’animal est la réincarnation d’Ali. En Inde, dans la Sheshajâtaka, le Bodhisattva apparaît sous la forme d’un lièvre pour se jeter en sacrifice dans le feu.

Symbole de la renaissance comme la lune, on comprend pourquoi le lièvre est ainsi, dans le taoïsme, le préparateur de la drogue d’immortalité. « On le représente au travail à l’ombre d’un figuier, broyant des simples dans un mortier. Les forgerons utilisaient son fiel pour la fonte des lames d’épée : il était censé communiquer force et éternité à l’acier, pour ces mêmes raisons qui faisaient qu’en Birmanie on le considérait comme l’ancêtre de la dynastie lunaire. »

La symbolique du lapin ou du lièvre est pourtant marquée au sceau de l’ambivalence. Ne dit-on pas, en Chine, que la hase conçoit en regardant la lune ce qui fait dire à Yan Tcho-Keng-lou que « les jeunes filles se conduisent presque toujours comme des lapines qui regardent la lune » ? Si les quatre cents lapins des paysans aztèques expriment l’abondance et la fertilité, ils sont aussi symboles de paresse et d’ivrognerie pour les Mexicains. Quant aux années-lapin, elles sont bonnes ou mauvaises car « le lapin saute d’un côté et de l’autre » !

Souvent frappé d’un interdit alimentaire chez de nombreux peuples, parfois image de la vie élémentaire, de l’être en devenir, ou encore du gaspillage, animal sacrificiel associé à l’immortalité ou à la fertilité, le lapin est un animal plein de surprises. Et la prochaine fois que je regarderai le clair de lune, j’aurai une petite pensée pour lui !

 

Sources :

Cartouches du Musée des Arts Asiatiques de Singapour

Dictionnaire des Symboles, Jean Chevalier, Alain Gheerrant, Bouquins


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Cartouche du Musée des Arts Asiatiques


 

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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 16:57

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 La façade coloniale de l'hôtel Raffles à Singapour

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 18 avril 2014)

 

Dans l’enclave blanche

Select et so british

Du colonial Raffles

Où le grand portier sikh

So smart

Ouvre avec déférence

La porte des limousines

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Devant le Raffles Hotel, le voiturier et le portier sikh

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 18 avril 1014)

Dans le parfum douceâtre

Des frangipaniers roses

Le long des galeries blanches

Ouvertes sur des pans de verdure

Tropicale

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Au Raffles Hotel

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 18 avril 2014)

A l’ombre des bois noirs et cirés

Derrière les hautes fenêtres

Où Conrad rêvait à Lord Jim

Malraux à ses statues khmères

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Sous les lustres 1900

Où Herman Hesse

Ernest Hemingway

Somerset Maugham

Sirotaient leur Gin Sling

Et où Ava Gardner

Valsait pieds-nus sur le parquet

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Une photo de deux tigres dans les vestiaires du bar du Raffles Hotel

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 18 avril 2014)

Déambule l’ombre

Puissante et silencieuse

Du dernier tigre de Singapour

 

Au Raffles, vendredi 18 avril 2014

 

P1260348.JPGLes initiales du Raffles Hotel

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 18 avril 2014)

 

 

 

 

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 18:52

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Un papillon noir à Pulau Tangah

(Photo ex-libris.over-blog.com, dimanche 20 avril 2014)

 

 

 

Pour leur premier anniversaire de mariage, Paul avait décidé d’emmener Sonja dans l’île de Tangah, à seize kilomètres au large et au sud-est de la Malaisie. Ses copains de la banque HSBC où il travaillait lui avaient vanté l’atmosphère paradisiaque de cette île dédiée à la baignade, au snorkeling, à un farniente édénique parmi les bougainvillées et les frangipaniers.

Quand il avait dit à Sonja qu’il fallait environ trois heures de voiture de Singapour à la ville malaise de Mersing d’où l’on embarquait pour Pulau Tengah, elle avait montré un enthousiasme des plus modéré pour cette balade et il en avait ressenti un léger pincement au cœur.

Il faut dire que Sonja était danoise et qu’en sirène du Nord, elle supportait assez mal le climat humide et moite de la Ville du Merlion. Elle s’y sentait fréquemment oppressée et la clim lui donnait de fréquents maux de gorge. Aussi la voyait-on souvent avec une longue écharpe de soie autour du cou.

Ses longs cheveux blonds presque blancs, ses yeux d’un bleu d’eau pure comme les lacs de son pays natal, la blancheur fragile et diaphane de sa peau, sa longiligne silhouette de sylphide nordique suscitaient sans cesse de longs regards noirs et appuyés de la part des Asiatiques, qu’ils fussent chinois, malais ou indonésiens. Paul avait eu bien du mal à s’y faire mais maintenant, il n’y prêtait plus guère attention, si ce n’est pour traiter gentiment sa femme d’ « idole blanche ».

Délaissant la trépidation de Singapour, ils avaient emprunté un taxi habitué à faire ce parcours sur une route bordée de palmiers. A la frontière malaise, de petits douaniers au doux visage s’étaient montrés suspicieux et inquisiteurs. Avec autorité, ils avaient tendu au couple  un boîtier sur lequel Paul et Sonja avaient dû inscrire l’empreinte de leur index. Sous les arceaux métalliques du tunnel de fer de la douane, tapie dans le fond de la voiture, Sonja irradiait telle une lumière blanche.

Ensuite, dans la foule bigarrée de Mersing, elle n’avait cessé d’attirer les regards avec son immense chapeau de paille, son châle et ses énormes lunettes noires qui lui dévoraient le visage. L’attente avait été longue sur la petite navette déglinguée dont les deux gros moteurs noirs Yamaha se refusaient obstinément à démarrer. Un mécanicien avait été appelé à la rescousse dans les vapeurs lourdes du gas-oil et sous la pluie fine qui s’était mise à tomber. Les moteurs avaient enfin ronronné normalement et le patron du petit bateau s’était retourné avec une fierté violente vers Sonja, lui offrant un affreux sourire édenté qui l’avait fait frissonner.

Pendant le trajet, Paul se rappelait que l'homme n’avait cessé de la regarder avec une insistance désagréable et malsaine. Parmi les quelques autres rares passagers qui avaient pris place avec eux, un Singapourien très élégant, tout vêtu de blanc, qui ressemblait à Tony Leung, lui avait aussi jeté de profonds regards admiratifs. Mais Sonja gardait toujours son indifférence nordique, se contentant de brèves pressions sur la main de Paul comme si elle avait voulu le rassurer.

Au bout d’un an de vie commune, Paul se posait toujours bien des questions sur son épouse. Trader à Singapour, il avait rencontré Sonja au cours d’une soirée au Raffles, organisée par sa société de courtage. Le coup de foudre avait été violent et réciproque et ils s’étaient mariés rapidement, pour ensuite s’installer dans un HDDB de luxe réservé aux nombreux expatriés de Singapour. S’il était très occupé par son travail, il n’en allait pas de même pour elle qui passait ses journées à faire du shopping et à déambuler dans Little India et Chinatown. Elle aimait particulièrement le Jardin des Papillons de Sentosa, qui possède une remarquable collection de lépidoptères du continent asiatique. Je découvre la ville lui disait-elle laconiquement, lorsqu’il lui demandait ce qu’elle avait fait de sa journée. Il n’avait jamais cherché à en savoir plus.

Arrivés sur l’île, ils avaient pris possession de leur « villa », perdus parmi les palmiers, les casuarinas et les frangipaniers. Sous leurs yeux, une mer turquoise, où sautait de temps à autre l’arc dansant d’un poisson noir. A leurs oreilles, des cris perçants d’oiseaux, comme ceux d’un enfant, et le souffle léger du vent dans les palmes. La chambre, avec son grand lit blanc entouré tel un cocon de sa moustiquaire, le bois luisant des portes et du parquet, avaient fait venir aux lèvres de Paul les vers de Baudelaire : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté/ Luxe, calme et volupté. » Sonja semblait apaisée et heureuse, prodiguant à Paul de furtifs gestes tendres.

Ils avaient passé l’après-midi à arpenter l’île. Ils s’étaient émerveillés d’un rien, d’une noix de coco verte abandonnée sur le sable, du piqué des blanches hirondelles de mer sur l’eau transparente, du lent passage d’un gecko sur le chemin de teck, d’une fragile fleur de frangipanier tombée sur un banc de bois ouvragé.

En revenant enlacés vers l’hôtel, ils étaient passés à côté d’une étrange sculpture, représentant la tête d’un être fabuleux, mi-homme, mi-tigre. C’est un masque de chamane, avait dit Paul,  il révèle la dualité des êtres. Tu es peut-être une tigresse qui a pris l’apparence d’une femme ou bien une femme qui cache une tigresse, avait-il ajouté. Sonja avait souri doucement sans mot dire.

Sur le sentier de la forêt dominant l’hôtel, ils avaient eu l’œil attiré par un somptueux papillon noir tacheté de rouge, immobile sous le couvert touffu. Mon âme est comme ce papillon, avait murmuré la jeune femme et Paul lui avait fermé la bouche d’un baiser. C’était leur anniversaire de mariage et il n’avait aucun envie qu’une quelconque pensée sombre vînt en ternir la célébration.

La nuit était tombée très vite, vaste et obscure. Ils avaient dîné sous les pales tournoyantes des ventilateurs de la salle à manger ouverte sur l’obscurité chaude et la mer qui bruissait doucement en contrebas. Il y avait peu d’hôtes ce soir-là mais Paul s’était étonné de ne pas retrouver là pour le dîner l’homme en blanc du bateau du matin.

L’enthousiasme de Sonja était tombé d’un coup. Si le repas avait été délicieux, la jeune femme, sans doute épuisée par la chaleur, n’y avait guère touché que du bout des lèvres. Paul avait tenté de la dérider en lui racontant ses derniers exploits au cricket mais elle était restée de marbre. Il avait commandé une bouteille de champagne, espérant qu’une légère griserie s’emparerait d’elle et la dériderait. Elle s’était soudain levée : je vais me coucher, avait-elle murmuré d’une voix lasse. Je te rejoindrai quand j’aurai fini la bouteille, lui avait-il répondu avec un brin d’agacement et de déception dans la voix.

Bien longtemps après, il se rappellerait avec une nostalgie mêlée d’horreur cet instant où il avait vu sa pâle silhouette élancée disparaître derrière l’amas confus et sombre des araucarias et des casuarinas. Elle ne s’était même pas retournée.

Il ne savait pas combien de temps il était demeuré seul, les yeux perdus dans l’obscurité habitée de la nuit malaise à siroter les dernières gouttes d’un champagne devenu tiède. Puis, il avait emprunté lentement le sentier de teck menant à leur bungalow, à l’affût du moindre vol de chauve-souris, du moindre crissement dans les fourrés, tandis que des torchères de bambou éclairant le jardin émanait un grésillement âcre.

En haut des marches du bungalow, la porte était inexplicablement ouverte. Un frisson l’avait parcouru quand il avait aperçu, épinglé sur la rambarde de bois de l’escalier, un grand papillon noir. En entrant dans la pièce éclairée par une petite veilleuse, il avait soudain eu le sentiment du désastre. La fine chemise de nuit claire de Sonja gisait au pied du lit, telle une chrysalide. Sa valise était béante et sous le carré de la moustiquaire le lit n’avait pas été défait. Dans la salle de bains, sa trousse de toilette non plus n’avait pas été ouverte. Sonja ! Sonja ! avait-il crié comme dans un cauchemar éveillé où aucun son ne sort de la bouche. Seul le piétinement d’un oiseau sur le toit lui avait fait écho.

Comme un fou il avait ouvert les portes des placards, regardé sous le lit, tout le corps agité d’un tremblement qui n’était pas celui du palu. Puis il avait couru jusqu’à la petite jetée de bois en hurlant le nom de sa femme. Aucun bateau n’y était amarré, l’eau noire était profonde comme un gouffre. Ses cris avaient alerté les hôtes des villas avoisinantes dont les lumières s’étaient allumées peu à peu. Certains l’avaient accompagné jusqu’à la réception tout en essayant de le calmer tandis qu’il répétait le prénom de sa femme comme une litanie.

On avait téléphoné au manager de l’hôtel qui avait vite pris la mesure de l’événement. Il avait donné l’ordre de réveiller tout le personnel masculin composé de Singapouriens, d’Indonésiens et de Philippiens, fins connaisseurs de la forêt. Armés de bâtons, éclairés par des torches de bambou, ils avaient parcouru à de nombreuses reprises et sans succès les quelques chemins de promenade qui traversaient l’île de part en part. Il avait fallu se rendre à l’évidence, Sonja n’était nulle part, elle s’était volatilisée.

Au matin, des inspecteurs de police, étaient venus par bateau de la ville malaisienne de Johor. Toujours aidés du personnel de l’hôtel, ils avaient repris les recherches en pénétrant plus avant dans la forêt et la mangrove à l’ouest de l’île. Ils avaient sondé avec de longues tiges de bambou les puits de l’île, ceux-là même que les Vietnamiens, réfugiés sur Pulau Tangah, avaient forés pendant la Seconde Guerre Mondiale. Sur de petites embarcations de couleur, ils avaient recherché dans l’eau limpide un éventuel corps flottant entre deux eaux. Un hélicoptère de l’Armée avait même été réquisitionné pour survoler l’île.

Dans un état second, Paul, hébété, avait suivi les recherches. Il avait lui-même été mis sur le gril par les enquêteurs, et contraint de répondre à un feu roulant de questions qui, de mari inquiet l’avaient vite transformé en époux suspect. Cette inquisition accusatrice l’avait rendu fou et il avait eu bien du mal à convaincre les enquêteurs de son innocence. Oui, il aimait sa femme, non, elle n’avait pas d’amant, oui, leur couple était sans problèmes, sinon, aurait-il emmené sa femme pour célébrer leur anniversaire de mariage ? Comment aurait-il pu la tuer ? Le personnel du restaurant avait témoigné qu’il était resté longtemps attablé après son départ. Et puis, il n’y avait pas de cadavre, on n’avait pas retrouvé de corps, il n’y avait aucune trace de lutte dans la chambre. Cette disparition était une véritable énigme, elle défiait le bon sens, elle n’avait aucun sens !

Les quelques client de l’hôtel, rares à cette saison qui suit les fêtes de Pâques, avaient eux aussi était questionnés. Ils avaient tous remarqué cette jeune femme au teint blême, au visage mangé par d’énormes lunettes noires, aux épaules recouvertes d’une mousseline, à la tête ombragée par un grand chapeau de paille. Aucun autre détail notable n’avait cependant retenu leur attention, sinon que personne ne l’avait trouvée souriante.

Paul avait bien évoqué l’homme élégant embarqué avec eux sur le bateau qu’il n’avait plus revu ensuite. Cet inconnu, profitant de la nuit, n’aurait-il pu enlever sa femme sur un petit esquif ? Un instant, l’avait effleuré l’idée insensée que cet homme ait pu être connu de Sonja et que celle-ci ait organisé avec lui sa propre disparition. Il s’était bien vite repris : n’était-ce pas faire injure à Sonja que de la soupçonner ainsi ?

Au bout de deux jours, il avait fallu se rendre à l’évidence : on ne retrouverait pas Sonja. D’ailleurs, le manager de l’hôtel avait fait pression sur les policiers pour que cessent les investigations et que l’île retrouve son calme. Il considérait que toute cette malheureuse affaire n’avait déjà que trop nui à la réputation de son île paradisiaque. La mort dans l’âme, Paul avait dû se résoudre à quitter cette île choisie pour être l’écrin du bonheur et qui était devenue un endroit maléfique. Les larmes aux yeux, assis sur la banquette de bois du bateau qui le ramenait vers Mersing, il avait vu s’éloigner la jetée de bois, les bougainvillées roses et blancs, la plage éclatante de blancheur et le vert sombre de la petite forêt qui surplombait l’île.

Grâce à l’intervention de l’ambassadeur de France, les policiers malais l’avaient ramené à Singapour par hélicoptère. Il avait ainsi évité le passage par la douane et une nouvelle épreuve qu’il aurait été incapable de supporter. A Singapour, son patron lui avait octroyé une semaine. Mais pour quoi faire au juste ? Accomplir son deuil ? Ranger son appartement où tout lui rappelait Sonja ? Tenter de comprendre ? Mais comprendre quoi ? Explique-t-on l’inexplicable ? Peut-on concevoir l’inconcevable ?

Il avait bien tenté de reconstituer l’année passée avec Sonja, essayé de relire avec minutie les jours si peu nombreux vécus auprès d'elle. Tout se diluait dans sa mémoire, il n’avait rien à quoi se rattacher. Il s’était encore efforcé de retrouver les gens qu’elle avait pu rencontrer, ceux qui auraient pu lui parler d’elle, d’une autre Sonja qu’il n’aurait pas connue, de cette étrangère avec qui il avait vécu, une femme à l'image de ces memsahibs européennes décrites par Somerset Maugham dans ses nouvelles, pleines de duplicité et de mystère. Peine perdue, la jeune femme n’avait noué aucune relation tangible et c’était comme si elle n’avait jamais existé. Peu à peu, sans qu'il le souhaitât, son image s'était effacée de sa mémoire, comme un dessin au crayon qui pâlit et disparaît.

Après plusieurs années d’une vie somnambulique à Singapour, Paul avait regagné la France et était reparti vivre chez sa mère qui tenait une petite auberge dans le Haut-Var. Aujourd'hui, je crois qu’il n’a plus qu’une passion : collectionner les papillons.

 

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      Une sculpture malaise à Pulau Tangah

(Photo ex-libris.over-blog.com, lundi 24 avril 2014)

 

 


 

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6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 20:44

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La mer vue de Long Beach  Tangah Island (Malaisie)

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 22 avril 2014)

 

A l'horizon de mes yeux

Des cônes dans le loin sont à la queue leu-leu

A mon dos incliné

La forêt fait

Comme un vert oreiller

Le sable aux mille ans de corail

A blanchi mon regard

L'arc noir d'un poisson

A dessiné la mer en un bleuté turquoise

La mouette à l'affût du poisson ondoyant

En preste vif-argent a piqué dans la vague

Une noix de coco

Soudain a basculé avec un bruit de pierre

Ma peau moite et humide

Picote et se souvient du sel


Lundi en plein midi

Lundi en Malaisie

 


 

Lundi 21 avril 2014, vers midi, Tangah Island

 

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Une noix de coco sur la  plage de Long Beach, Tangah Island, Malaisie

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 22 avril 2014)

 

 

 


 

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6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 07:38

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Pulau Tangah, Malaisie

(Photos ex-libris.over-blog.com, dimanche 20 avril 2014))

 

 

Dans le carré ouaté de la moustiquaire

Le tournoiement astral des pales du ventilateur

Au bruit de métronome

 

Dans les ténèbres de la veille

Le sombre profond du bois noir des portes

 

Au- dessus du toit de palmes

Le tuitt-tuitt d’un oiseau inconnu

 

Sur les draps d’un blanc de lait

La fuite silencieuse et preste d’un insecte

 

Et sous le tulle frémissant l’écrasement moite

De la nuit malaise

 

Dimanche 20 avril 2014, 11 h du soir, Pulau Tangah

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