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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 17:56

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      Des visages et des corps, exposition de Isabelle Bercée di Puglia,

salle de la Sénatorerie, Saint-Hilaire-Saint-Florent

(Photo ex-libris.over-blog.com, dimanche 22 juin 2014)

 

La salle de la Sénatorerie à Saint-Hilaire-Saint-Florent, ancienne église abbatiale de l’abbaye du même nom (1128-1203) est un lieu harmonieux et serein qui se prête particulièrement aux événements artistiques. Du 20 au 24 juin 2014, elle accueille une centaine de dessins et de toiles de l’artiste, Isabelle Bercée di Puglia. Ce matin, lors de ma visite de cette exposition, intitulée Des visages et des corps, j’ai eu la chance d’être guidée par un de ses amis, décorateur, qui m’a parlé avec élan de cette artiste au pinceau plein de force et de poésie. Je le remercie ici de m'avoir autorisée à prendre quelques photos.

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C’est vers l’âge de seize ans que Isabelle Bercée di Puglia découvre la sanguine et le fusain, porte ouverte à une passion de la peinture qui s’empare d’elle pour ne plus la quitter. Après des études dans une grande école de maquillage à Los Angeles, sa vie professionnelle se consacre à la scène entre Hollywood et Londres. Revenue en France en 2006, elle s’adonne désormais tout entière à son art. Du Salon d’Automne au Grand Palais (2010) à la galerie d’art L’Arrivage à Troyes en passant par Le Carrousel du Louvre (2013), son œuvre s’expose dans toute sa diversité.

Cette exposition m’a tout d’abord séduite par la variété des techniques utilisées par l’artiste : stylo Bic, encre de Chine, pierre noire, pastel, acrylique, sanguine… Celle-ci sont employées seules ou de manière mixte. Certains thèmes sont parfois traités à l’encre de Chine pour être ensuite retravaillés à l’acrylique. Le trait est vif et nerveux, très typique d’un expressionnisme qui rapproche le peintre du Klimt des dessins ou de Egon Schiele, à qui elle fait parfois penser.

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Dans la première salle, Isabelle Bercée di Puglia, qui fut aussi danseuse en son temps, propose une série de dessins dans lesquels elle saisit avec dynamisme et précision l’éphémère du mouvement du danseur. Une autre série de dessins de visages féminins nous rappelle à propos qu’elle pratiqua au plus haut degré l’art du maquillage. Nous découvrons aussi sa fascination pour le personnage mystérieux de l’ange, qu’elle décline à l’encre et au pastel. Toujours dans cette salle, quelques toiles consacrées au loup inaugurent le début d’une série qui révèle sa passion pour cet animal légendaire et libre.

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Sous l’imposant narthex de la Sénatorerie, des huiles en grand nombre et de tailles diverses célèbrent la femme, la maternité (très belle Piéta), le couple. Ici, le pinceau se fait plus romantique, plus onirique et j’ai parfois pensé à Gustave Moreau. Un petit portrait, au trait fin et délicat, d’une femme de profil m’a évoqué le Portrait d’Isabelle d’Este de Léonard.

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Dans un petit retrait, on peut voir encore quelques toiles en cours d’achèvement, ébauches pour des œuvres futures aux dimensions plus importantes. En hommage à Saumur sans doute, une petite toile surprenante représente le château en ombre chinoise, dans une atmosphère sombre. Celle-ci est renforcée par la présence d’un rapace en vol dans le coin droit d'un tableau, tout empreint de romantisme noir.

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Au milieu de ces œuvres, marquées par l’onirisme mais aussi la spiritualité, l’artiste a placé une toile dévolue à sainte Thérèse d’Avila, la grande mystique. Réalisée sur parchemin, elle préfigure une série de toiles qui seront réalisées sur le même support.

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L’ange, la danseuse, la mère, la femme amoureuse, autant d’avatars féminins que le peintre fait naître de son corps, de son cerveau et de son cœur. Les trois C sont d’ailleurs le titre d’une série présentée dans la première salle.

Au carrefour de plusieurs influences, le romantisme, le symbolisme, l’expressionnisme, Isabelle Bercée di Puglia nous livre avec ce bel ensemble une œuvre très personnelle. La précision du trait, toujours dynamique et juste, s’y allie à une harmonie de couleurs au service d’une rêverie sur la femme et d’une méditation sur le "Château intérieur".

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Photos : ex-libris.over-blog.com

 

 

 


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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 15:30

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Une des statues décrites dans

"Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre"

(Photo Le Figaro.fr)

 

 

Pour la Fête des Mères, mon fils aîné m'a offert le dernier ouvrage de Jean Echenoz, Caprice de la reine, un recueil de sept nouvelles, recommandé par un de ses amis qui travaille aux Editions de Minuit. Une curiosité d'écriture de l'écrivain, reconnaissant dans une interview qu'il n'est guère familier de ce genre littéraire.

Il s'agit pourtant bien de sept nouvelles, encore que cette appellation ne me semble typologiquement convenir qu'à deux textes, "Génie civil" et "Nitrox". Les autres récits ressortissent davantage au genre biographique ("Nelson"), historique ("A Babylone") topographique ("Caprice de la reine"), voire autobiographique ("Trois sandwiches au Bourget").

Tous ces textes sont par ailleurs des textes de commande, pour certains publiés dans des revues (Le Garage, n°1, Les Cahiers de l'Ecole de Blois, n°4, Tango n°1...), pour d'autres, objets de demandes particulières. Ainsi "A Babylone" a été écrit sur une invite de William Christie à l'occasion de la sortie discographique de l'oratorio Belshazzar de Haendel (2013) ; quant à "Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre", il fait partie de l'ouvrage muséographique de Sophie Ristelhueber, Le Luxembourg (2002). Enfin "Trois sandwiches au Bourget" est une nouvelle à placer dans le cadre d'un projet théâtral initié par Gilberte Tsaï en 2014.

Comme le dit Echenoz lui-même, dans ce cas précis d'écriture, il faut accepter et la contrainte de la commande et celle du genre, pour ensuite se l'approprier afin d'y créer son propre espace de liberté, de recréation et d'invention. C'est ce qu'a réalisé l'auteur en privilégiant à chaque fois un lieu et en accordant de ce fait une grande place à la description.

Dans "Nelson", Echenoz choisit l'"hiver 1802, [un] manoir dans la campagne anglaise", lors d'une soiré mondaine dans le Suffolk. C'est pour lui le prétexte à brosser un extraordinaire portrait de l'amiral Nelson, "manchot, borgne et fiévreux", à travers ses blessures, ses amputations, ses failles. Ne souffrit-il pas du mal de mer pendant toutes ses années de navigation ? On l'y voit aussi quitter la party en filant à l'anglaise, afin de se livrer à un de ses passe-temps favoris : "planter des arbres dont les troncs serviront à construire la future flotte royale". Or ce bois servira (il l'ignore bien sûr) à fabriquer le tonneau d'eau-de-vie, "scellé puis sanglé au grand mât du navire" dans lequel il sera immergé, le temps d'être transporté jusqu'à sa terre natale afin d'y être inhumé. Avec son héros "fragile et friable", son léger humour noir, sa brièveté efficace, c'est vraiment la nouvelle que j'ai préférée.

Avec "Caprice de la reine", qui donne son titre au recueil, l'écrivain se livre à une description "grand angle" typiquement balzacienne - ou digne du Nouveau Roman, c'est selon - du lieudit Le Pirli, commune d'Argentré, circonscription de Laval. Le regard s'y déploie, avec minutie et précision, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, de la vache à la fourmi. En lisant cette longue description, j'ai pensé à ceux de mes élèves qui sautaient systématiquement les descriptions, lors de la lecture d'un Balzac notamment. Mais toujours ici une discrète touche d'humour incite à poursuivre une lecture qui pourrait sembler fastidieuse.

"A Babylone", par le biais de la descrition de l'antique cité, Echenoz revisite l'Histoire aux côtés d'Hérodote. A propos notamment de la largeur des remparts de la ville, il s'y interroge sur les exagérations probables des uns et des autres. Combien de chars pouvaient-ils se croiser en ce lieu ? Ctésias de Cnide et Strabon parlent de deux chars ; d'autres évoquent six quadriges quand Hérodote est persuadé qu'il s'agissait d'un char à quatre chevaux. Comment accorder foi à ces auteurs : "Une telle surenchère ne peut plus être prise au sérieux, laissons encore tomber." Et Hérodote n'a-t-il pas confondu la reine Nitocris avec la femme de Nabuchodonosor, voire avec le roi lui-même ? J'ai été séduite par cette façon amusée, et amusante, de remettre en cause le témoignage d'un historien célèbre, que l'auteur présente comme un écrivain pressé, imprécis et faillible.

"Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre" est la description des statues des reines qui entourent un bassin dans ce parc. Echenoz explique qu'il a toujours été fasciné par cette série de statues et que la demande d'un texte sur ce jardin a été l'occasion de les décrire. Cela pourrait ressembler à de plates informations fournies par le Guide Vert, si chaque petit article ne s'achevait sur un détail amusant et humoristique qui humanise les personnages de pierre. En voici un exemple : "Jeanne d'Albret, reine de Navarre, tient un stylet dans sa main droite et un parchemin roulé dans la gauche. Coiffure : cheveux courts bouclés. Bijoux : néant. Expression : inspirée. Présence de gros seins."

"Génie civil" met en scène un personnage du nom de Gluck, diplômé de Centrale et ingénieur en génie mécanique. Après la mort de sa femme Jacqueline, veuf inconsolable, "il s'est vite rendu compte que ne lui restait au fond que les ponts comme centre d'in térêt". Pour s'occuper il entreprend un Abrégé d'histoire générale des ponts et décide d'aller voir sur place pour illustrer son livre. Après de multiples voyages, prétextes à la description de nombreux ponts à travers le monde, il s'aventure dans une nouvelle histoire amoureuse. Celle-ci finira tragiquement, non loin d'Orlando, du haut du Shunshine Skyway, aux abords duquel il avait fixé rendez-vous à sa dulcinée. Encore une fois ici, la description exhaustive est nuancée par l'ironie tragique.

"Nitrox" s'apparente à un petit récit d'aventures. Le lecteur y découvre une James Bond's girl, gainée de Néoprène anthracite, qui s'extraie d'une "cellule vide et cubique d'apparence carcérale" pour pénétrer, après un parcours angoissant sous la mer, dans un sous-marin afin d'y retrouver son galant qui se trouve être le narrateur. Une nouvelle surprenante et complètement décalée par rapport à ce à quoi Echenoz nous a habitués.

Enfin, "Trois sandwiches au Bourget" conte le trajet trois fois réitéré du narrateur pour aller au Bourget manger un sandwich. Ce récit est prétexte à des notations sociologiques tout autant que politiques, à des remarques sur le temps qui passe, sur l'évolution du monde. Il distille une certaine nostalgie non dénuée d'humour, révélée par les dernières lignes : le voyage du narrateur au Bourget s'achève dans le cimetière et il est dit : "Et ce cimetière, au fond, ne présentait guère d'intérêt sinon, celui, qui n'est pas le moindre, d'être ingénieusement situé rue de l'Egalité prolongée."

La première surprise passée, je me suis plu à la lecture de ce recueil de nouvelles, qui pourra sembler bien disparate à certains. J'y ai vu en outre une forme de réflexion sur l'écriture et sur la typologie de la description. Ainsi, la longue description de "Caprice de la reine" débute par "A droite de la main qui écrit" et l'avant-dernier paragraphe évoque le retour à "la main qui, reprenant sa place, est en train d'achever d'écrire ceci".

S'y pose la question de savoir comment ordonner une description. A propos des édifices que découvre le narrateur, on peut en effet lire : "Nous devrons y revenir quoique nous aurions peut-être pu, peut-être dû commencer par elle, nous ne savons pas." L'angoisse de la saisie totale du réel pointe même avec l'évocation d'un maître en littérature car "... il est difficile dans une description ou dans un récit, comme le fait observer Joseph Conrad dans sa nouvelle intitulée "Un sourire de la fortune", de mettre chaque chose à sa place exacte. C'est qu'on ne peut pas tout dire ni décrire en même temps, n'est-ce pas ?"

A propos de "A Babylone", j'ai déjà évoqué les excès regrettables de certains historiens : "D'ailleurs tous les auteurs exagèrent, tous ont à coeur de se contredire." Quant à Aulu-Gelle, il "traite froidement [Plutarque] de mythomane." De ce fait, comment leurs descriptions pourraient-elles être fiables. Le narrateur ne va-t-il pas jusqu'à reprocher à Hérodote le manque de précision de ses descriptions, remettant ainsi en cause leur pertinence ?

A ce questionnement obsessionnel sur la technique de la description, il me semble que Echenoz apporte une réponse à travers le personnage du narrateur de "Nitrox". Allumant une cigarette et conscient que cela est interdit dans un sous-marin, il dit : "On l'a compris, c'est moi le patron." Oui, celui qui écrit avec un feutre V5 Hi-Tecpoint 0,5 Pilot dans un carnet beige "pas très beau", le grand écrivain, est bien le maître ; il fait ce qu'il veut, il orchestre ses descriptions comme il l'entend. La variété de ce recueil, ludique et "capricieux", en est le meilleur témoignage !

 

 

 

Sources :

Interview de Jean Echenoz, Mollat





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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 08:46

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Nighthawks, Edward Hopper (1942)

Art Institute of Chicago

 

 

A l'origine du roman de Philippe Besson, L'Arrière-Saison, il y a un tableau d'Edward Hopper, Nighthawks (1942). On peut voir cette toile, une des plus célèbres de l'artiste américain, à l'Art Institute of Chicago. Les différentes traductions du titre, Les Noctambules, Les Rôdeurs de la nuit, Les Oiseaux de nuit, renvoient ainsi à quatre personnages, à l'expression et aux postures figées, qui paraissent isolés dans leurs pensées intimes.

Un homme en costume sombre avec un feutre sur la tête et une femme à la longue chevelure rousse, vêtue de rouge, assis sur de hauts tabourets, sont accoudés à un bar. Ils font face à un barman en blanc qui porte un calot de cuistot sur la tête et s'affaire derrière le bar. L'homme semble le regarder tandis que la femme fixe quelque chose qu'elle tient entre les doigts, un amuse-gueule ou une petite part de sandwich. Sur le côté gauche du tableau, un autre homme encore, de dos, est assis au comptoir. Les personnages se détachent sur un fond sombre, fait de nuit et de vagues reflets de vitre, qui jouxte un mur jaune très lumineux. Le bar, que l'on devine situé dans une ville, a pour nom le Phillies. De l'ensemble émane une impression d'incommunicabilité et de grande solitude, renforcée par l'espace vide situé à gauche du tableau.

Cette oeuvre aurait été inspirée à Hopper par une nouvelle d'Hemingway, The Killers, l'histoire de deux tueurs qui attendent leur victime dans un bar. En 1946, Robert Siodmak l'a adaptée à l'écran. Une pérégrination artistique, de la littérature à la littérature en passant par la peinture et le cinéma.

Sur la quatrième de couverture, Philippe Besson explique comment, pour sa part, un dimanche d'ennui, il a observé la reproduction de cette toile qu'il avait chez lui. L'idée d'écrire a alors germé en lui, s'imposant avec force à son esprit : "J'ai eu l'envie impérieuse de raconter l'histoire de cette femme et de trois hommes autour d'elle, et d'un café de Cape Cod."

Dans une atmosphère lourdement orageuse, tout près de Hyannis Port et non loin de la résidence d'été de la famille Kennedy, le livre raconte ainsi la soirée de crise amoureuse que vit Louise, un auteur de théâtre à succès. C'est en focalisation interne, par sa voix, que les événements présents et passés sont décrits. En cette toute fin d'après-midi, la jeune trentenaire attend son amant marié Norman, qui doit venir la rejoindre après avoir fait " ce qu'il a à faire", c'est-à-dire annoncer à sa femme Catherine qu'il veut la quitter. Norman est celui qui a succédé dans son coeur à Stephen, rencontré il y a dix ans, et dont la séparation, il y a cinq années, l'a laissée dévastée. Stephen a en effet alors épousé Rachel, dont l'origine sociale flattait son ego.

En pensée, Louise se remémore le tourbillon de leurs belles années d'amour et d'insouciance tandis que le barman, le silencieux Ben, à qui la lie une longue complicité, l'observe avec acuité et tendresse. Et c'est ce soir-là que choisira Stephen, au bord du divorce, pour réapparaître - fortuitement ou non - dans la vie de la jeune femme. C'est aussi ce soir-là que Norman appelle celle-ci pour lui laisser entendre qu'il ne se séparera pas de son épouse.

Dans ce soir de fin d'été qui tombe lentement, alors que "l'automne sera bientôt là", Stephen et Louise vont-ils pouvoir se retrouver ? En quatorze chapitres, Philippe Besson excelle à décrire (à partir de l'exact centre du roman, au chapitre 7) les retrouvailles du couple désuni. Tout comme Louise son personnage, dramaturge et experte à nouer et à dénouer des situations de crises amoureuses dans ses oeuvres, il raconte avec finesse et sensibilité les méandres du sentiment amoureux. Il décrit avec minutie toutes les étapes émotionnelles par lesquelles passe l'amoureuse deux fois délaissée. Celles-ci sont entrecoupées par une sorte de voix off, quelques phrases en italique, éléments rares de la conversation, qui ponctuent le récit et le relancent. Avec des situations pourtant très conventionnelles, il parvient à créer un huis-clos pesant, tout en respectant la règle des trois unités.

On lit avec plaisir ce roman psychologique qui dit avec subtilité les effets délétères du désamour sur un coeur féminin dont les "tueurs" seraient ici les hommes. En même temps, avec les dernières lignes, le narrateur suggère discrètement que rien n'est jamais perdu : [...] à Cape Cod, le temps parfois est imprévisible."

 

 

Sources :     

L'Arrière-Saison, Philippe Besson, Pocket n°12029

 

 


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5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 23:00

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Le hall de l'hôtel des Roches Noires à Trouville-sur-Mer

 

Les yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras est la version romancée de La Maladie de la mort, une pièce de théâtre. Parue en 1986 aux Editions de Minuit, elle est dédiée au dernier compagnon de l'écrivain, Yann Andréa. Le lieu, la Normandie, et particulièrement l'hôtel des Roches, le personnage masculin, un homosexuel, la présence obsédante de la mer, y apparaissent comme autant d'éléments autobiographiques.

Dans le cadre d'une soirée d'été qui "serait au coeur de l"histoire", à l'origine, et un peu comme dans Moderato Cantabile, il y a un cri, qui résonne, ici dans un hall d'hôtel. Cri mystérieux qui porte en germe tout le récit : "Quelqu'un avait crié à un certain moment, mais à ce moment-là du cri, il ne l'avait pas encore vu. Il ne sait pas si c'est lui qui a crié. Il n'est même pas sûr que ce soit un homme qui ait crié... Non, à y penser, ce cri ne venait pas du hall mais de beaucoup plus loin, il était chargé d'échos de toutes sortes, de passé, de désir..."

C'est autour de ce cri étrange que se structure l'histoire, ou les histoires, d'amour de l'oeuvre. Celui qui a "les yeux bleus cheveux noirs" et "le teint blanc des amants" s'en est allé, a disparu de la vie des deux protagonistes. Il confère au récit sa tonalité si particulière qui est enclose dans le titre : "Les cheveux noirs font les yeux d'un bleu indigo, un peu tragique aussi, c'est vrai ..." Personnage en creux, être de fuite, il a sans doute été aimé et par l'homme et par la femme. Lui, il est dans "l'appareil des habits d'été, trop chers, trop beaux... autour des yeux des restes de khôl bleu." Elle, elle porte "des tennis blancs, des vêtements de coton également blancs, un bandeau bleu sombre." Le premier fait ainsi à la seconde une bien curieuse demande : venir chaque soir dans une chambre. En proie à un de "ces chagrins mortels", il lui dit : "Reste avec moi." Elle s'allongera à ses côtés, le visage recouvert d'un foulard de soie noire : "- La soie noire, comme le sac noir, où mettre la tête des condamnés à mort."

Il ne l'aime pas, elle ne l'aime pas, perdus qu'ils sont tous deux dans le souvenir, ou l'oubli, du jeune homme disparu : "Elle lui dit que c'était cet amour, celui pleuré par eux deux ce soir-là, qui était leur véritable fidélité à l'un et à l'autre, cela au-delà de leur histoire présente et de celles à venir dans leurs vies." Et pourtant, le désir - et l'amour - vont naître entre eux, un amour de douleur, un amour d'absence, un amour innommé, mais un amour quand même : "Elle lui dit que depuis toujours c'était sans doute lui qu'elle voulait aimer, un faux amant, un homme qui n'aime pas." Dans sa Lettre  à la presse, Duras précise à cet égard : "C'est l'histoire d'un amour, le plus grand et le plus terrifiant qu'il m'a été donné d'écrire. Je le sais..."

Tout l'art de Marguerite Duras est là, dans cette manière inimitable de donner vie à des personnages improbables pris dans des situations à haut risque. La particularité du texte tient en outre au fait que l'histoire est entrecoupée d'indications scéniques, disposées en retrait, pour des acteurs qui auraient à jouer cette histoire : "Les deux héros de l'histoire occuperaient la place centrale de la scène près de la rampe. Il ferait toujours une lumière indécise, sauf à cet endroit du lieu des héros où la lumière serait violente et égale." Autour, les formes vêtues de blanc qui tournent." Une sorte de mise en abyme, comme un écho supplémentaire encore à La Maladie de la mort, texte de théâtre dont ce livre est la reprise.

Dans cet ouvrage au charme étrange et délétère, les personnages parlent et pleurent "le chagrin mortel de la nuit d'été" : "[...] Et puis elle l'embrasse et il pleure. Quand on le regarde très fort, il pleure. Et elle pleure de le voir." Ils sont tout entiers dans le souvenir d'un amour plus grand qu'eux, dans la douleur de l'avoir perdu : "Elle veut entendre comment il aimait cet amant perdu. Il dit : "Au-delà de ses forces, au-delà de sa vie..." Ils sont tous les deux en proie au désir inextinguible de retrouver la force de la jouissance passée. Et, paradoxalement, c'est en demeurant comme des gisants dans la chambre, tels Tristan et Yseut dans la forêt du Morois, qu'ils vont accéder à une autre forme d'amour.

Cet ouvrage me paraît illustrer au plus près la magie de l'écriture de Duras, comme en apnée, avec ses phrases brèves, ses répétitions, ses tournures syntaxiques et sa ponctuation surprenantes. On ne peut qu'être sensible à cette atmosphère envoûtante, " à cette fatigue insurmontable à la fin de la nuit, à cette désolation, à cette histoire sexuelle qui font les yeux tout avoir vu du monde." A ces paradoxes, tels ceux qui décrivent "un amour qui a un commencement et une fin inoubliable alors qu'on l'a oublié, je ne sais plus".

Echo à une pièce de théâtre, Les yeux bleus cheveux noirs est aussi une réflexion sur l'acte d'écrire. Sans doute Marguerite Duras se cache-t-elle derrière le personnage féminin, elle qui écrivit plusieurs oeuvres dans cet hôtel normand qui est le décor de son livre. On lit en effet : "Elle dit qu'un jour elle fera un livre sur la chambre..." Et la femme de demander à l'homme : "L'étranger, pour quoi faire ? Il ne sait pas, peut-être rien, peut-être un livre." Et ailleurs encore : "- Dans le livre on écrira : Les cheveux sont noirs et les yeux sont de la tristesse d'un paysage de nuit."

Pour l'auteur, la vie est toujours histoire à écrire : "Le tout de la chambre, du temps, de la mer, est devenu histoire." La vie est enclose dans le livre : "Elle dit qu'ils sont de même que s'ils étaient retenus ensemble dans un livre et qu'avec la fin du livre ils seront rendus à la dilution de la ville, de nouveau séparés." Ici, tout est langage et écriture : "Elle lui parle de ce mot. Ce mot était un nom dont elle l'avait appelé lui et dont lui l'avait appelée en retour, ce dernier jour. C'était en fait son nom à lui, mais déformé par elle. Elle l'avait écrit le matin même de son départ face à la plage vidée par la chaleur."

Pour Marguerite Duras, "on n'est personne dans la vie vécue, on n'est quelqu'un que dans les livres". Entre mémoire et oubli, entre désir et pulsion de mort, ce récit d'amour en bleu, blanc et noir nous le dit magnifiquement.

 

 

 

 



 



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24 mai 2014 6 24 /05 /mai /2014 23:00

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 Jeanne-Clémence Prous, née Weil, la mère de Marcel Proust

(Crédit photos : link)

 

 

« Nous tuons tout ce que nous aimons […] Si nous voulions y penser, il n’y a peut-être pas une mère vraiment aimante qui ne pourrait, à son dernier jour, adresser ce reproche à son fils. Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons, par l’inquiète tendresse elle-même que nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. »

Proust, « Sentiments filiaux d’un parricide », Le Figaro, janvier 1907.

 


« Toute notre vie n’aura été qu’un entraînement, elle à me passer d’elle pour le jour où elle me quitterait […]. Et moi de mon côté, je lui persuadais que je pouvais très bien me passer d’elle. »

Proust à Barrès.

 

 

 

 

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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 22:27

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Lorsque je suis chez ma fille à Paris dans le XV°, j’aime bien aller au cinéma Le Chaplin, rue Péclet, à deux pas de chez elle. C’est ainsi que le vendredi 2 mai 2014, de retour de Singapour, et par un temps pluvieux, je suis allée voir le dernier film de Patrice Leconte, Une promesse, adaptée de la longue nouvelle de Stefan Zweig, Le Voyage dans le passé.  

Pour moi, Zweig, ce sont les lectures de mon adolescence, ses grandes biographies et notamment celle de Marie-Antoinette. C’est aussi Le Joueur d’échecs, étudié avec passion avec mes élèves de Terminale L. Et ce sont surtout ses merveilleuses nouvelles qui expriment si parfaitement, dans une langue classique impeccable, l’amour et le désamour.

La nouvelle Le Voyage dans le passé (Reise in die Vergangenheit) ne fut connue longtemps que sous forme de fragment, intégré à un recueil collectif paru à Vienne en 1929. Plus tard, Knut Beck, éditeur chez S. Fischer Verlag, découvre dans les archives d’Atrium Press, à Londres, un tapuscrit de 41 pages, annotées de la main de Zweig. C’était la nouvelle, raturée certes, mais achevée, avec son titre actuel. Cette version sera éditée en 1976 et Baptiste Touverey en proposera une traduction française chez Grasset, en 2008.

L’intrigue en est simplissime : neuf ans après leur dernière rencontre, un homme et une femme se retrouvent et, à travers ces deux personnages, Zweig se demande si le désir résiste au temps. C’est Jérôme Tonnerre, ami du réalisateur et co-scénariste du film, qui a conseillé à Patrice Leconte de lire cette œuvre brève. Le réalisateur explique ainsi sa décision d’en faire un film : « Le roman véhiculait des sentiments, des émotions qui me touchaient infiniment : rien de plus troublant que cette histoire de désir amoureux face au temps […] L’idée de se déclarer et de se promettre de s’appartenir plus tard avait quelque chose de vertigineux. »

La nouvelle de Zweig présente le trio des personnages principaux de manière anonyme. Le jeune homme pauvre animé d’une volonté farouche de réussir est un « il », à qui Leconte a donné le nom de Friederich Zeitz (Richard Madden). Le directeur des aciéries, qui le prend sous sa protection et lui accorde sa confiance, est présenté comme le célèbre Conseiller G.; il devient Karl Hoffmeister (Alan Rickman) dans le film. Enfin, la jeune femme de ce dernier (« elle » dans la nouvelle), et dont s’éprend le jeune homme, s’appelle Lotte Hoffmeister (Rebecca Hall).

D'une nouvelle épurée d'une cinquantaine de pages, le réalisateur français a fait un film d'un peu moins d'une heure et demie. Il a notamment étoffé toute la partie qui présente l'ascension du jeune secrétaire particulier en donnant à chacun des trois personnages une personnalité bien réelle que les comédiens anglais ont investie avec charme et conviction. Dans la nouvelle, en effet, c'est plutôt sur le séjour de Zeitz au Brésil que s'attarde l'auteur. Patrice Leconte a ainsi développé la psychologie du Conseiller G. en en faisant un homme très amoureux de sa femme et qui souffre en silence. On peut cependant se demander s'il n'en fait pas le deux ex machina de cette histoire amoureuse, ce que viendraient confirmer ses paroles lors de son agonie. Il semble dire en effet qu'au début il avait souhaité que Lotte s'éprenne de Zeitz mais qu'ensuite il n'a pu supporter cette idée. La Lotte de Leconte est assez fidèle à la jeune femme telle qu'elle apparaît dans la nouvelle : simple, naturelle, cordiale, sereine, tout en délicatesse et en franchise, telle cette"madone bourgeoise avec des airs de nonne", imaginée par Zweig.

Patrice Leconte a de plus changé l’ordre de la narration initiale. La nouvelle commence ainsi par les retrouvailles de Zeitz et de Lotte Hoffmeister après les neuf ans de leur séparation (Zeitz, envoyé au Brésil pour deux ans afin de superviser l’extraction du manganèse, y demeurera neuf ans à cause de  la Guerre 14). C’est une narration rétrospective, un « voyage dans le passé », qui rappelle les événements d’autrefois et le déclenchement de la Guerre 14 qui a désunis les deux amoureux. Le réalisateur a préféré un déroulement chronologique qui permet au spectateur de suivre l’entrée progressive du jeune employé dans l’intimité de la famille Hoffmeister, son départ pour le Brésil et ses retrouvailles avec la femme aimée.

Pour Patrice Leconte, ces modifications-là ne nuisent en rien à l’histoire en elle-même et il s’en explique en ces termes : «  J’ai respecté l’esprit de Zweig et j’ai gardé les mêmes enjeux émotionnels, mais adapter une œuvre, c’est l’adopter. » Mais le réalisateur est allé plus loin, ce me semble, en modifiant l’extrême fin de la nouvelle et en en changeant « les dix dernières secondes ». Il précise qu’il souhaitait en effet « plus de lumière, plus d’espoir », et que, contrairement au pessimiste écrivain autrichien, il aspirait à affirmer que « oui, le désir résiste au temps » et à proposer  « une petite éclaircie sentimentale, peut-être ».

Pour ma part, je regrette pourtant cette ultime inflexion qui, selon moi, trahit justement l’esprit de la nouvelle. Celle-ci est en effet placée sous le patronage du saturnien Verlaine puisque deux vers de son célèbre « Colloque sentimental » sont évoqués (de manière inexacte d’ailleurs) par Zeitz lors des retrouvailles avec Lotte :

Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux spectres cherchent le passé (« ont évoqué le passé »)

une promesse 2

Le héros se remémore alors avec fulgurance ces vers que Lotte « lui avait lu[s] dans sa chambre ». En lisant la nouvelle, on comprend que ces vers sont la clé de leur histoire. On lit en effet : « Et dans un frisson, il perçut soudain, effrayé, le sens de cette révélation ; ces paroles étaient prémonitoires : n’étaient-ils pas eux-mêmes ces ombres qui cherchaient le passé et adressaient de sourdes questions à un autrefois qui n’existait plus, des ombres, des ombres qui voulaient devenir vivantes et n’y parvenaient plus, car ni elle ni lui n’étaient plus les mêmes et ils se cherchaient pourtant, en vain, se fuyant et s’immobilisant, efforts sans consistance et sans vigueur, comme ces noirs fantômes, devant eux ? » On ne saurait dire avec plus de force la mort de l’amour provoquée par le passage du temps.

Ce bémol souligné, je dois dire que j’ai beaucoup aimé ce film qui joue davantage sur les silences et les non-dits que sur les mots et les dialogues. Leconte exprime sa satisfaction d'avoir tourné un film « dans lequel les silences sont autant d’importance que les mots, un film peu bavard, mais où tout est dit ». Les comédiens jouent beaucoup sur les regards et les gestes les plus infimes. C’est ainsi Hoffmeister, debout et solitaire derrière la fenêtre, qui regarde longuement son jeune protégé, sa femme et son fils jouer gaiement à « Un, deux, trois, soleil » dans le jardin. C’est la manière qu’il a de dire à Zeitz, alors que tous les deux écoutent la jeune femme jouer au piano : « C’est bouleversant, n’est-ce pas ? » ou bien encore : « Vous vous occupez de toute la famille… »  Ce sont les longs regards appuyés de Zeitz sur la nuque fragile de Lotte lorsqu’il l’accompagne au théâtre, ou encore le moment bouleversant où il abandonne son visage sur les touches du piano que les doigts de la jeune femme ont caressées. C’est la délicatesse de la jeune femme qui place dans la chambre du protégé de son mari une petite toile dont elle lui a dit qu’elle l’aimait particulièrement ; lors de son absence pendant la guerre, ce sont encore les moments où elle retourne dans sa chambre à lui et effleure l’oreiller où reposait sa tête.

La réussite de ce film subtil et attachant tient, je le crois, au jeu nuancé et précis des comédiens anglais choisis par Patrice Leconte. (L’anglais, langue universelle, a semblé ici par ailleurs plus adapté que l’allemand que Leconte ne parle pas.) Il avoue que cela a été "merveilleux" de travailler avec eux.

Alan Rickman, dont Leconte connaissait la réputation, incarne impeccablement ce vieil industriel que ses forces abandonnent peu à peu et qui accorde sa confiance à un jeune homme pauvre à qui il donne sa chance. Epris de sa très jeune femme, il comprend vite que celle-ci est attirée par son protégé et l'acteur anglais joue cela avec beaucoup de pénétration et de subtilité.

Richard Madden, héros de Game  of Thrones, tire son épingle du jeu en interprétant son personnage, qui est en quelque sorte un avatar du héros balzacien, sans le cynisme cependant. On perçoit bien chez lui cette honte des origines humbles, cette angoisse de ne pas être à sa place, cette volonté farouche d’être à la hauteur malgré la simplicité de ses vêtements, ce désir de réussite afin d’échapper à sa condition. L'ambivalence de ses sentiments s'exprime pourtant lorsqu'il descend de la voiture avec chauffeur (qui le mène à ses bureaux) pour se mêler aux ouvriers des aciéries et entrer dans l'usine à leurs côtés. A cet égard, Leconte a rajouté le personnage d’une jeune cousette, amoureuse de Zeitz, que celui-ci traite assez rudement.

Rebecca Hall est, pour sa part, la « lumière du film ». Très attaché à la lumière, le metteur en scène a souhaité que, dans l’obscurité de la maison de Karl Hoffmeister où tout est sombre, le seul rayon de soleil du lieu vienne de sa jeune épouse Lotte ». Alors qu’au départ, il n’était pas du tout certain qu’elle serait [sa] Charlotte, lorsqu’il l’a vue « coiffée, maquillée et en costume », il a compris qu’ « elle incarnait alors son personnage avec une sensibilité folle ». Tout en douceur, en retenue, en fragilité, en tendresse, mais aussi en gaieté, elle est un personnage particulièrement émouvant dans sa fidélité et sa générosité.

Un des enjeux de ce film est en outre de « filmer l’absence » et Patrice Leconte reconnaît que « filmer le manque, [est] sans doute plus difficile » mais que cela le touche davantage. Ce qui l’intéresse, c’est justement cela, ce qui est ténu, la retenue, « le fait de communiquer des sentiments forts en ne montrant pas trop les choses ». Dans un monde où tout va trop vite, l’amour comme le désamour, il a aimé filmer cette histoire « qui pourrait paraître démodée » mais qui ne l’est nullement. Selon lui, « s’appartenir trop vite n’est pas forcément épanouissant et en tout cas, ce n’est pas romanesque ». Il considère ainsi que la sentimentalité décrite par Zweig est bien universelle et intemporelle.

A la fin du film (et de la nouvelle), Friedrich Zeitz et Lotte Hoffmeister retournent à Heidelberg, ville où ils avaient connu autrefois des instants de bonheur volés, en compagnie du fils de Lotte, un petit garçon de onze ans. Ils y sont assaillis par une manifestation rassemblant des hommes à l’allure militaire, de vieux généraux couverts de décoration, toute une jeunesse  « portant   à la verticale, avec une raideur athlétique, des drapeaux gigantesques, têtes de mort, croix gammées, vieilles bannières de l’Empire… » Le héros comprend alors sans vraiment se l’avouer que les braises de la guerre qui a mis fin à leur amour sont prêtes à être ravivées : « C’était comme si quelque chose de tendre et d’harmonieux se brisait en lui au contact de l’impétueux grondement de la réalité qui s’avançait avec fracas. »

Certes si l’intrigue se déroule entre 1912 et 1921, si la Première Guerre Mondiale est la cause de la séparation des deux protagonistes, ni la nouvelle de Zweig ni le film de Leconte n’ont pourtant pour sujet la montée du conflit : « Je ne voulais pas que cette guerre qui, en 1912, grondait comme un très mauvais orage, prenne le pas sur ce qui me semblait être le plus important : les sentiments qui unissent les deux personnages. Ils évoluent dans une bulle sentimentale qui semble les anesthésier de tous les événements extérieurs. » En même temps, le choix que fait le réalisateur, au début du film, de montrer le feu en fusion des aciéries (qui contribueront à forger les canons guerriers) me semble significatif de cette place accordée à la guerre.

On reconnaîtra qu’avec la Guerre de 14 en toile de fond de sa nouvelle, Zweig laisse transparaître ses opinions pacifistes et son horreur devant la montée du nazisme. Quand on sait que la disparition du monde qui fut le sien, le "monde d'hier", se poursuivra avec la Seconde Guerre Mondiale et qu’il se suicida en 1942 lors de son exil au Brésil, la séparation inéluctable des deux amoureux à cause de la guerre prend une résonance toute particulière. N'est-elle pas en quelque sorte la métaphore de la fin du monde d'autrefois ? C’est aussi pour cette raison que l’infléchissement donné à l’adaptation filmée de la nouvelle me semble regrettable.

Il n'en demeure pas moins que, d'une nouvelle marquée au sceau d’un désenchantement viscéral (conforté par l’allusion aux deux spectres du poème de Verlaine), Patrice Leconte a réalisé un film tout à la fois fidèle et personnel. Dans une forme classique, le lecteur cinéaste, "sans rien qui pèse ou qui pose", nous propose ici sa propre réflexion sur la disparition d'un monde, sur l’amour et ses vibrations, sur l’usure du temps, tout en y ajoutant sa petite note d’espoir.

 

Sources :

Le Voyage dans le passé, Stefan Zweig, Le Livre de poche n°31718

Le site Allo-Ciné

Rencontre avec Patrice Leconte, 14 avril 2014, Allo-Ciné

LaDepeche.fr, interview de Patrice Leconte, par N. Clodi

 

Crédit Photos :

Allo-Ciné


 

 

 


 

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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 06:59

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 La lune rousse vue de ma fenêtre

(Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 15 mai 2014)

 

Parfaite dans son orbe

Au blond vénitien

Impériale en sa robe

Dans le ciel saturnien

La lune rousse froide

Distillant ses gelées

Brûle les palissades

Aux herbes pantelées

 

Jeudi 15 mai 2014, vers 22h


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La lune rousse au-dessus du bûcher de Rou

(Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 15 mai 2014)

 

 

Lien vers un autre de mes poèmes sur la lune : link    


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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 17:51

 

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Sous les cabines rondes du gris téléphérique

Gronde la ville du Merlion le monstre maritime

Les jeux de construction des containers du port

Sous les grêles chevaux des grues


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Sentosa et ses jeux factices et éphémères

Les buildings de verre scintillants diamants

Le long lacis des routes aux voitures de fer

Et les hauts arbres verts


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Les cabines sans fin vont et viennent en silence

Vers le Mont Faber

La mer et puis le ciel se colorent de mauve

L’air moite et pesant vous fait une prison


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Les nuages sont gros des pluies de la mousson

Qui crépite soudain dans la nuit suspendue

 

Singapour, lundi 14  avril 2014,

vers 18 h 30, dans le téléphérique du Mont Faber


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Crédit Photos : ex-libris.over-blog.com, lundi 14 avril 2014

 

 

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 15:43

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Vendredi 25 avril 2014, ma fille et moi-même avons visité le superbe Musée des Arts Asiatiques de Singapour. Situé sur une grande place dominée par la Dalhousie Obelisk, il permet de découvrir le riche héritage artistique de l’Asie et particulièrement les cultures ancestrales de Singapour. C’est un des rares musées asiatiques à établir des correspondances entre les nombreuses cultures de la Chine, de l’Asie de l’Est et du Sud et de la culture Peranakan.

Cette forme particulière de culture est celle des Baba-Nyonya, Chinois des Détroits, et descendants des premiers immigrants chinois installés dans les colonies britanniques des Détroits à Malacca, Penang et Singapour. Baba est un mot chinois qui signifie « père » et désigne les hommes. Nyonya vient du portugais donha, « dame », et représente les femmes. Les premiers Baba-Nyonyas sont issus, dès le XV° siècle, des mariages contractés entre des négociants chinois et des femmes malaises, birmanes ou indonésiennes. Ayant en partie adopté les coutumes malaises, ils acquirent une grande influence dans les colonies des Détroits. Pendant la colonisation britannique, ils reçurent l’appellation de Chinois du Roi. Les Chinois « baba » et « peranakan » parlent un créole malais, le « baba malay », mélange d’anglais, de malais et de « hokkien » (un dialecte chinois).

ACM laques

Installé dans le monumental Empress Place Building (1870), l’ACM, qui est un des plus grands d’Asie, présente donc onze galeries retraçant 5 000 ans d’art et d’histoire  des cultures et civilisations panasiatiques.

ACM bouddha

Au premier niveau, on peut admirer des objets provenant de l’Asie du Sud. Le deuxième est très varié. Une galerie est consacrée à l’Asie du Sud-Est, une autre à l’art islamique de l’Asie de l’Ouest. On y voit encore une galerie dédiée à la Chine, une autre aux laques asiatiques. Particulièrement intéressante encore est la partie évoquant les origines de Singapour et la Singapore River. Le troisième niveau évoque de nouveau le Sud-Est asiatique et l’art islamique de l’Asie de l’Ouest.

ACM Coran

La scénographie en est particulièrement réussie qui offre les objets dans une pénombre propice à l’éclat des ors de l’orfèvrerie indonésienne, à la brillance des costumes chinois en soie, à l’éclat des laques et des Corans enluminés, à la vivacité des couleurs des peintures hindoues et bouddhiques.

Les chinois ACM

J’ai été très intéressée par la galerie qui présente les débuts de l’émergence de Singapour autour de la Singapore River, une rivière longue d’environ trois kilomètres, à l’origine tout en bancs de sable, marais et mangroves. Le port de la ville, situé à son embouchure, permettra le développement de la ville. C’est Sir Stamford Raffles, nommé à Singapour en 1819, qui comprend l’importance économique de ce cours d’eau et en commence le drainage, permettant ainsi le développement du trafic, l’expansion du commerce et l’urbanisation.

Les Chinois constitueront le plus important groupe ethnique vivant et travaillant au bord de la rivière. Les premières vagues d’immigration, formées de marchands venus des enclaves de Malacca et des Indes hollandaises de l’Est. Des Hokkiens (Province du Fujian), arrivèrent en 1821. C’est le début d’un courant constant d’immigrants venus là chercher fortune.

La plupart étaient issus des provinces chinoises du Sud-Est et continuaient à vivre avec leurs compatriotes, maintenant ainsi leur propre dialecte, leurs coutumes et leur manière de vivre. Les deux communautés les plus représentées étaient les Hokkiens et les Teochews (originaires de Chaozhou, dans la province du Guandong). C’était des marchands, des planteurs, des artisans et des laboureurs. Sur Boat Quay où ils vivaient les rivalités et les tensions étaient nombreuses.

Les Chinois atelier

Cette galerie met ainsi en lumière les différents aspects de leur vie sur la Singapore River. Y sont évoqués le commerce, l’influence des sociétés secrètes, la pratique de l’opium, les conteurs et l’opéra.

Toujours dans la partie chinoise, c’est la Hickley Collection qui a retenu mon attention.  Son nom vient de Pamela Hickley, un des membres fondateurs de la Southeast Asian Ceramics Society, fondée en 1969, dont elle fut le président de 1996 à 1999. Née à Singapour en 1918, elle y passa la majeure partie de sa vie. Avec le concours de son mari Franck Hickley, elle constitua une remarquable collection de porcelaines de Chine. Centrée exclusivement sur des pièces en Dehua porcelaine, appelée Blanc de Chine par les Européens, elle fut donnée à l’Asian Civilisations Museum en 2000, en mémoire de son époux. La donation comprend environ 160 œuvres aux formes variées, et on y trouve des pièces d’une grande rareté, datant de la première dynastie Song (960-1229).

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La caractéristique particulière de la Dehua porcelaine est la très petite quantité d’oxyde de fer, ce qui lui confère cette couleur blanc ivoire, dite encore blanc de lait. Nombre de pièces sont des pots à pinceaux, des tasses de libation, des objets religieux, ou encore des représentations de dieux comme la déesse de la Miséricorde, Guan Yin, particulièrement vénérée dans le Fujian. Disposée sur un fond noir, la glaçure blanche des œuvres y est vraiment éclatante.

Toujours, dans la partie dévolue à la Chine, j’ai été sensible à plusieurs poèmes que je voudrais reproduire ici.

ACM Literati

 

Ce premier poème fait le portrait du lettré chinois :

 

Dans mon humble étude

Je suis le plus virtuose

Je pince les cordes de ma vieille cithare

Le lis les sutras de Bouddha

Nulle autre musique pour grincer à mes oreilles

Nul papier officiel pour fatiguer mon esprit et mon âme

 

Mon humble étude, Liu Yu Xi

 

Ce texte est représentatif de cette tradition Tang appelée Literati, qui réconcilie l’esthétique et l’éthique.

ACM sage

Un autre poème célèbre la vénération des ancêtres, si caractéristique des Asiatiques :

ACM Filial Piety

 Piété filiale :


Tant que nos parents sont en vie

On ne devrait pas trop s’éloigner d’eux

Si on y est obligé

On devrait toujours leur en faire part 

 

Un troisième texte mentionne l’importance du rituel :

Rituals

 

Le toast le plus important se porte dans la plus petite tasse à vin

La boisson la moins noble se boit dans les plus grands verres

ACM dieu hindouiste

Nous avons déambulé longtemps dans ce merveilleux musée, qui présente les multiples richesses des religions du monde (le christianisme en effet n’en est pas absent avec quelques très beaux objets). S’en dégage une forme de syncrétisme, évoquée ainsi par Bernard Nadoulek : « En Chine et dans toute l’Asie, ce syncrétisme amalgame des croyances diverses : le culte des ancêtres, dont est issu le confucianisme ; l’animisme, qui donnera naissance au taoïsme ; le bouddhisme, importé d’Inde ; des bribes de christianisme et d’islamisme. La religiosité va des croyances les plus archaïques, aux théologies les plus sophistiquées, sans que les deux extrêmes soient contradictoires. » Comme le dit le proverbe bouddhiste : "Il y a plusieurs sentiers pour gravir la montagne mais, du sommet, on les voit tous".

Et c’est bien ce sentiment que j’ai éprouvé  lors de la visite de ce musée.

ACM collection bijoux or

 

Sources :

Guide de l'ACM

Cartouches de l'exposition

Crédit photos :

ex-libris.over-blog.com, vendredi 25 avril 2014

 

 

 

 

 


 

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 10:24

 

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Lapin en argile au Musée des Arts Asiatiques de Singapour 

(Photo ex-libris.over-blog.com, 25 avril 2014)

 

Toujours au Musée des Arts Asiatiques de Singapour, le 25 avril 2014, j’ai aimé ce lapin en céramique. Les oreilles en arrière, accroupi, comme en alerte, il semble prêt à sauter. Si beaucoup d’animaux domestiques ont été découverts dans les tombes de la dynastie Han (du bétail, des chevaux, des cochons et des chiens), le lapin est cependant rarissime.

La légende d’un lapin vivant dans la lune et secrétant un élixir d’immortalité apparaît pour la première fois dans les Songs of the South (Chu ci), une compilation des Han de l’Ouest. On peut y lire : « Quel est ce point noir dans la lune ? Est-ce un lapin qui se cache là ? »

Dans leur Dictionnaire des Symboles, Alain Chevalier et Jean Gheerbrant évoquent longuement la symbolique de cet animal léger et bondissant. Ils expliquent que le lapin (ou le lièvre) est souvent le compagnon mystérieux de la lune. S’il dort le jour, il gambade et batifole la nuit, telle la lune qui apparaît et disparaît. Les Aztèques croyaient que les taches de l’astre étaient issues d’un lapin qu’un dieu aurait projeté sur sa face. Dans leur calendrier, on trouve les années-lapin ; pour les Maya-Quiché, la déesse Lune en danger est secourue par un héros Lapin. Ainsi, en sauvant la Lune, le Lapin « sauve le principe du renouvellement cyclique de la vie ».

En Europe, en Asie, en Afrique, les taches sont elles-mêmes des lièvres ou des lapins. Cette croyance perdure dans la comptine que tous les enfants ont fredonnée :

J’ai vu dans la lune

trois petits lapins

qui mangeaient des prunes

en buvant du vin

tout plein.

Dans la mythologie égyptienne, le grand initié Osiris prend l’apparence d’un lièvre, dépecé et jeté dans le Nil afin d’assurer la régénération périodique. Quant au paysans chi’ites d’Anatolie, ils ne mangent pas de lièvre car ils croient que l’animal est la réincarnation d’Ali. En Inde, dans la Sheshajâtaka, le Bodhisattva apparaît sous la forme d’un lièvre pour se jeter en sacrifice dans le feu.

Symbole de la renaissance comme la lune, on comprend pourquoi le lièvre est ainsi, dans le taoïsme, le préparateur de la drogue d’immortalité. « On le représente au travail à l’ombre d’un figuier, broyant des simples dans un mortier. Les forgerons utilisaient son fiel pour la fonte des lames d’épée : il était censé communiquer force et éternité à l’acier, pour ces mêmes raisons qui faisaient qu’en Birmanie on le considérait comme l’ancêtre de la dynastie lunaire. »

La symbolique du lapin ou du lièvre est pourtant marquée au sceau de l’ambivalence. Ne dit-on pas, en Chine, que la hase conçoit en regardant la lune ce qui fait dire à Yan Tcho-Keng-lou que « les jeunes filles se conduisent presque toujours comme des lapines qui regardent la lune » ? Si les quatre cents lapins des paysans aztèques expriment l’abondance et la fertilité, ils sont aussi symboles de paresse et d’ivrognerie pour les Mexicains. Quant aux années-lapin, elles sont bonnes ou mauvaises car « le lapin saute d’un côté et de l’autre » !

Souvent frappé d’un interdit alimentaire chez de nombreux peuples, parfois image de la vie élémentaire, de l’être en devenir, ou encore du gaspillage, animal sacrificiel associé à l’immortalité ou à la fertilité, le lapin est un animal plein de surprises. Et la prochaine fois que je regarderai le clair de lune, j’aurai une petite pensée pour lui !

 

Sources :

Cartouches du Musée des Arts Asiatiques de Singapour

Dictionnaire des Symboles, Jean Chevalier, Alain Gheerrant, Bouquins


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Cartouche du Musée des Arts Asiatiques


 

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