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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 20:13

 

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Causerie sur les poètes T'ang à la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 7 octobre 2014)


Dans le cadre de Lumières d’Asie, animation des Bibliothèques de l’Agglomération de Saumur pendant le mois d’octobre 2014, le mardi 7 octobre, la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur accueillait le poète et écrivain angevin Yves Leclair. Sur ma demande il avait  accepté de faire une causerie sur la Poésie antique chinoise. Ancienne collègue de travail d’Yves au Lycée Saint-Louis et fervente lectrice de son œuvre poétique, je suis heureuse d’avoir animé cette causerie avec lui.

Cette rencontre nous a ainsi donné l’opportunité de faire connaissance avec un poète aussi discret que lumineux, particulièrement à même d’évoquer ces vieux poètes chinois. Né à Martigné-Briand, Yves Leclair a fait des études de musique et de lettres. S’il s’est orienté vers la littérature après sa rencontre avec le poète Yves Bonnefoy, il a cependant gardé cette oreille musicale qui le rend sensible au son et au rythme et donne à son écriture poétique sa pulsation si particulière. Ne cherche-t-il pas à trouver « la justesse dans la dissonance », à « frôler la rupture du bord de l’harmonie » ? Il écrit : « Quand on pense être près de l’harmonie/ les dissonances paraissent plus grandes, / sont plus belles, peut-être, que ce vers/ quoi elles tendent… » (Prendre l’air).

A côté de son travail de création personnelle, publié aux éditions du Mercure de France, de la Table Ronde et, récemment, dans la collection blanche de Gallimard, Yves Leclair est aussi un grand passeur en poésie. Les enseignants en Lettres le savent bien, qui lisent ses nombreux articles critiques dans L’Ecole des Lettres. En 1987 et 1991, il a notamment publié les œuvres de Pierre-Albert Jourdan. C’est dans un ouvrage de ce dernier qu’il éprouva, ainsi qu’il le dit lui-même « le coup de foudre de l’œuvre poétique vraiment nourricière, le bonheur d’expression », avec « la petite phrase qui tape dans le mille, qui donne le goût de vivre, qui permet de lire le monde, sans mièvrerie, autrement que comme un aveugle. » L’écriture devient ainsi moyen de se découvrir. Et ce faisant, Yves Leclair, qui croit à la valeur initiatique du nom propre,  opère un retour à l’étymologie de son propre patronyme : le clair. « Le jour clair, c’est mon œil, mon souffle, mon esprit… » (Bâtons de randonnée).

Son œuvre poétique s’attache à débusquer dans la réalité la plus humble et la plus quotidienne « l’or du commun » (du nom de l’un de ses recueils) : « Je médite sur une expression familière, j’orpaille l’ordinaire, je tamise – l’or du commun » écrit-il. Elle se compose de journaux poétiques, de récits, d’ouvrages d’artiste, de nombreux essais et éditions critiques, de collaborations à des revues littéraires et à différents ouvrages (dictionnaires ou encyclopédies). Et, sa modestie dût-elle en souffrir, j’ajouterai qu’il a reçu le prix 2009 de poésie de l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de Loire, pour l’ensemble de son œuvre et, cette année, le prix Alain Bosquet pour le cinquième tome de son journal poétique Cours s’il pleut.

Tout en étant professeur de Lettres, Yves Leclair poursuit en effet depuis les années 80 une œuvre de poète et d’essayiste, marquée par la lecture, le voyage et la contemplation. En disciple fidèle des vieux poètes chinois Li Po ou Po Chu yi, à la question : « Que fais-tu ? », ne répond-il pas : « Je contemple. Quelque chose d’autre se fait en moi. Je disparais dans le décor » ou encore : « Longue soirée d’hiver/ à la clarté des lampes/ l’angoisse se retourne/ en simple joie/ de n’être presque rien/ dans un recoin de l’univers » (L’or du commun).

Si Yves Leclair est l’interlocuteur idéal pour parler de la poésie chinoise classique, c’est parce qu’il l’a beaucoup lue. Il tient à préciser que cette lecture s’est faite dans des traductions et qu’il n’est pas sinologue. « L’ancienne poésie chinoise me sert de vademecum, écrit-il : je lis un poème et j’applique. C’est ma façon de pratiquer. »  Et ailleurs : « J’ai vécu beaucoup des poèmes T’ang que j’ai pu lire. Je me suis laissé prendre à leurs instants au-delà des mots, je me suis laissé aller à leur mondanité autre, si pleine de paix, de sérénité – comme la lumière de la neige irradie de quiétude en hiver une maison isolée. »

Il possède en effet bien des points communs avec certains des poètes de cette lointaine époque. Vous le découvrirez si vous lisez ses récits, Manuel de contemplation en montagne et Bâtons de randonnée ou encore son essai, Orient intime. Ces récits sont imprégnés de poésie chinoise. On le comprend quand les Pyrénées deviennent « Chine pyrénéenne », quand il songe au balai et au rire de Shih-Te le peintre, quand il invite le lecteur à contempler un saule, quand il « ouvre au hasard une anthologie du Tao poétique abandonnée sur la table de chevet, quand il aspire à être « Tel l’inagenda de Po-Yu-Chi. Oui, être à la page blanche », quand il est « fasciné ([il] ignore pourquoi) par une phrase qu’il se répète comme un mantra « dans la neige il y avait des bananiers » » et qui est le titre d’une œuvre de Wang Wei.

Yves Leclair est un grand admirateur de Lao-Tseu « qui signifie littéralement l’enfant vieux, celui qui joint les deux bouts, c’est-à-dire le savoir amer de la mort et l’étonnement de l’enfant, le couchant au levant du monde, Orient et Occident. » Pour le poète, il existe en chacun un Levant intime de l’Etre, un matin du monde et il part ainsi en pèlerinage en quête de cette lumière première. Dans orientation, explique Yves Leclair, il y a orient et l’Orient extrême, c’est bien l’intime. « Pour ma part, l’originalité consiste simplement à retrouver l’origine au fond de soi, à lever l’orient, c’est-à-dire le visage natal de ce monde […] le bouddhisme l’affirme aussi à sa façon : Lin-Tsi, le grand maître ancien du Chan, ne veut retrouver, sous l’apparence de ce qui affaire l’homme, que son visage originel. »

Grand lecteur de philosophie taoïste et bouddhiste, le poète mène une vie ordinaire revendiquée comme telle. « Le tout est de se tenir dans l’ordinaire et sans ses affaires », disait Lin-Tsi. Cette vie humble et quotidienne devient alors le lieu le plus secret, le plus obscur, propice à retrouver le Levant et la fraîcheur de l’Etre. « Tu veux revenir à la transparence ? Commence par te traverser ! C’est toi, l’obstacle ! » écrit-il dans Bâtons de randonnée. Yves Leclair aspire ainsi à « la remontée à la lumière ordinaire de notre seule clarté intérieure, essentielle, comme on tire un plein seau d’eau claire depuis l’abîme, depuis l’œil noir d’un puits ».

C’est avec une première question sur la vogue du haïku que cette causerie a débuté. On sait que cette forme brève pratiquée par les poètes japonais est souvent présentée comme la saisie d’un instant, sorte de « satori » ou « éveil ». Le poète est imaginé comme un être solitaire, se promenant dans la nature, tout en griffonnant à la hâte ses impressions fugaces. Pourtant dans Bâtons de randonnée, Yves Leclair nous rappelle que cette forme poétique est bien d’origine chinoise C’est en effet au philosophe et poète chinois Chuang Zi (Chuang Tseu) que Bashô (1644-1694), le maître japonais du genre, fait référence lorsqu’il écrit : « J’ai questionné/ sur le haïkai de Chine/ le papillon qui voltige. » Le haïku japonais est donc la forme codifiée définitive de la version chinoise, beaucoup plus ancienne. En ce qui concerne cette forme particulière, des points communs existent entre les deux civilisations : absence d’abstraction, de sentiments, poésie concrète, poésie des sens et non des idées. Yves Leclair a cependant précisé que les poètes chinois s’adonnent à une forme de contemplation qui s’inscrit bien davantage dans la durée. Cette forme de contemplation, qui se pratique généralement en position assise, est empreinte d’humilité, de sérénité dans une forme particulière de consentement au monde.

La poésie antique chinoise a connu son apogée sous la dynastie des T’ang (618-907) et celle des Sung (960-1279). Et Yves Leclair précise dans Bonnes Compagnies que ce sont justement Li Po et Po Chu yi, « vieux poètes chinois adeptes du tch’an qui [lui] ont appris, par l’exemple, à réconcilier méditation et vie quotidienne. » Il nous a donc expliqué que le tch’an (ou chân) est la transcription en mandarin du sanscrit dhyana, une forme de bouddhisme mahayana, née en Chine à partir du V° siècle. Le tch’an insiste sur la méditation, l’ « illumination intérieure », la contemplation. Il s’est répandu dans les autres pays asiatiques et on le connaît en Occident sous son nom japonais, le zen.

Grand lecteur de Laozi (Lao-Tseu), Yves Leclair a aussi évoqué le taoïsme (« enseignement de la Voie »), à la fois sagesse philosophique et cadre où s’expriment les croyances religieuses, courant majeur de la spiritualité universelle. Il nous a indiqué que ces poètes chinois, imprégnés du tch’an, étaient à la fois des musiciens, des peintres et des calligraphes. Pour eux, les mots, tout comme les lavis par exemple, sont des traces (Lin Tsi), et leur geste est quasiment religieux.

Yves Leclair nous a cependant bien précisé combien ces poètes sont éloignés de nous-mêmes et de notre système de pensée, marqué par l’individualisme et la prééminence de la personne, apport capital de la civilisation judéo-chrétienne. Cela est d’autant plus vrai pour certains de ces poètes marqués par le confucianisme, « enseignement des lettrés », qui accorde au corps social la primauté sur l’individu. « Le Maître rejetait absolument quatre choses : les idées en l’air, les dogmes, l’obstination, le Moi. »

Ensuite, il a été question du « fameux sac » de Li He (un poète T’ang tardif) dont Yves Leclair parle dans Bonnes Compagnies : « Il y jetait les poèmes que lui inspiraient ses promenades journalières et le soir, à la lumière bien blanche de la lune, il les triait en les jetant dans un autre sac. » L’occasion de préciser quelques caractéristiques de la belle écriture poétique chinoise. On sait que l’écriture occupe une place centrale dans la culture chinoise où lettré, écrivain, poète sont des termes équivalents. Fondé sur l’idéogramme, le mot chinois est invariable et monosyllabique. La souplesse, le laconisme, la calligraphie y jouent un rôle essentiel. Dans une langue tonale (combinaison de quatre tons), le poème chinois est avant tout rythme et chant.

Fait pour être dit, récité, psalmodié, chanté, le poème chinois et poème de son et de rythme autant que poème de mots et d’images. Le style ancien se caractérise par l’absence de contraintes, le réalisme et la satire. Quant au style moderne, il est soumis à des règles strictes et à un système complexe d’oppositions toniques. On peut qualifier ainsi la poésie des T’ang de « classique » puisqu’elle excelle dans les vers réguliers (shi), ordonnés en quatrains soit isolés, soit doublés en séquences de huit vers et qu’elle est marquée par l’équilibre. C’est à cette époque que s’est fixée la prosodie de cette poésie régulière, reposant sur un balancement d’oppositions toniques et exploitant aussi la symétrie sémantique,

Dans Manuel de contemplation en montagne, Yves Leclair évoquait ses pérégrinations dans une « Chine pyrénéenne » et il écrivait : « Dans mon balluchon, j’ai aussi emporté ma bibliothèque portative. » Il a ainsi présenté les quelques poètes qui la composent, en intercalant la lecture de poèmes. Li Po (701-762) est l’inspiré taoïste, ivre de nature, dans la tradition des Sept sages de la forêt de bambou, un bohème adonné au vin et aux femmes, génie spontané, libre et sauvage. On le qualifie souvent de romantique.

« Ruisseau clair, purifie le cœur

couleur de l’eau, pareille à nulle autre

[…]

Voir le fond, incomparable

homme marchant sur un miroir clair

oiseaux traversant un paravent […] »

Du Fu (712-770), le « saint de la poésie »,  est pour sa part un méditatif d’inclination confucianiste, qui exalte le destin douloureux de l’homme et sa grandeur. Très préoccupé des malheurs qui menacent la patrie et la dynastie, il est particulièrement attentif au sort malheureux des humbles. On pourrait parler de lui comme d’un poète « engagé ». D’une certaine manière, Li Po et Du Fu représentent les deux tendances de l’âme chinoise. Le premier exprimerait la tendance dionysiaque, tandis que le second est le tenant de l’orthodoxie confucianiste.

Wang Wei (699-759), de religion bouddhiste, fixe ses méditations dans des vers d’une grande simplicité. Musicien, il fut aussi célèbre par sa peinture.

« Un bruit de source,

son frais murmure,

un simple bruissement de bambous »

Po Chu Yi (772-846), surnommé « l’homme sans affaires » et moyen-ermite, déclare que son œuvre de quelque trois mille sept cent poèmes est la traduction de tout ce qu’il avait aimé, senti ou réalisé. Parfait lettré, il s’illustra dans tous les genres.

« D’abord je m’étonne, le couverture et

l’oreiller sont froids

puis je m’aperçois que la fenêtre est lumineuse

nuit profonde, le neige doit être abondante

de temps à autre, le bruit d’un bambou qui casse »

Sung Dung Po, alliant la philosophie à la poésie, Han Shan, « l’ermite de la montagne froide », témoignent encore de la grande variété de ces poètes chinois.

« de père et mère, un héritage, de quoi bien vivre

nul besoin d’envier champs et jardins des autres

ma femme tisse, tsa, tsa

mon fils joue avec sa bouche, ju, ju

me tape des mains, pressant les fleurs de danser

menton dans les paumes, j’écoute les oiseaux chanter

qui viendrait me blâmer, ou me féliciter ?

de temps à autre passe un bûcheron »

Tout en nous invitant à parfaire notre connaissance de ces poètes chinois en lisant l’Anthologie de la poésie classique chinoise de Paul Demiéville et l’académicien et poète François Cheng, Yves Leclair nous a indiqué quelques thèmes traditionnels : l’histoire (sagesse et satire), la nature (l’éternel et le périssable), les transports occasionnés par le vin, l’amour et l’amitié, l’amertume et la mélancolie, l’apologie de la vie érémitique. Il a encore évoqué les couleurs (le rouge et le blanc) et les nombreux motifs empruntés à la nature, qui donnent à cette poésie sa tonalité si particulière : le pin, les bambous, le saule, le pêcher, le prunier en fleurs, le singe, la grue, l’oie sauvage, la cigale, le papillon, la libellule…

Pour clore cette causerie passionnante, Yves Leclair a évoqué ceux qui ont fait connaître la poésie chinoise en Occident. Tout en soulignant le rôle non négligeable des missionnaires dans cette transmission, il a précisé que les premières traductions furent réalisées en 1860.  Il a insisté sur le rôle de la Beat generation : Allan Ginsberg effectua de nombreux voyages au Japon, en Chine, vécut dans les grottes hymalayennes et fut proche de Rinpoché, qui devient son gourou à partir de 1970 ; Kerouac se passionna pour la bouddhisme et Gary Snyders contribua à la propagation du bouddhisme zen aux Etats-Unis. Yves Leclair a de plus insisté sur le rôle du poète américain Thoreau , « le plus chinois des auteurs occidentaux : Walden ou la vie dans les bois n’est-ce pas d’une certaine manière un éloge de l’ « éveil » ? Et l’on n’aurait garde d’oublier non plus Claudel, Segalen, Saint-John Perse et Michaux qui permirent cette rencontre entre Orient et Occident.

Au terme de cette causerie qui nous a incités à lire ces poètes T’ang si méconnus, j’ai invité le public à lire les poèmes et les récits d’Yves Leclair. Avec eux, c’est bien son Orient intime (titre d’un de ses ouvrages) qu’il a lui-même découvert !

 

Les poèmes cités ci-dessus sont extraits des ouvrages d’Yves Leclair et ne sont pas ceux qui ont été lus.

 

 

 

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13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 14:47

macbeth-et-lady.jpg

     

Samedi  11 octobre 2014, c’était la réouverture de la saison du Metropolitan Opera  avec Macbeth, de Giuseppe Verdi. Grâce à la retransmission cinématographique mondiale en HD Live, au cinéma Le Palace à Saumur, l’occasion nous était ainsi donnée de voir ce grand opéra tragique sur les méfaits de l’ambition et du pouvoir.

Cet opéra en quatre actes, d’après Shakespeare, sur un livret de Francesco Maria Piave, est avec Simon Boccanegra, l’autre grande œuvre du musicien sur ce thème. Elle fut créée au Teatro della Pergola de Florence, le 14 mars 1847, puis connut une seconde fortune au Théâtre Lyrique de Paris, le 19 avril 1865, dans une traduction de Nuitter et Beaumont. A cette occasion, Verdi remania son œuvre et c’est cette version parisienne, retraduite en italien, qui fait désormais autorité.

Macbethtémoigne de la première rencontre de Verdi avec le dramaturge anglais ; il la poursuivra avec Otello et Falstaff tout en rêvant à un Roi Lear qu’il ne réalisera pas. Avec cet opéra, Verdi a créé un opéra dont les quatre actes ont une intensité égale  et dans lesquels sa musique audacieuse et puissante est au service d’une réflexion sur la violence et l’ambition. Le magnifique prélude en fa mineur, lourd de menaces, est bien révélateur à cet égard. 

C’est Adrian Noble, directeur artistique de la Royal Shakespeare Company de 1990 à 2003, qui signe ici la mise en scène. Selon lui, « l’opéra de Verdi est une sorte de pont entre Shakespeare et notre époque » et c’est pourquoi il a choisi pour décor de son adaptation les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Macbeth (le baryton, Zeljko Lucic) y apparaît sous les traits d’un chef de guerre qui s’empare du pouvoir et devient un tyran. Les chanteurs, habillés comme des partisans, les armes, les jeeps, tout concourt à créer des scènes qui font bien souvent penser à des images d’archives, relatant les nombreux conflits de l’après-guerre.

Le décor, quant à lui, me semble être particulièrement au service de cette thématique du pouvoir. Dans l’acte I, Macbeth et lady Macbeth fomentent leurs projets criminels devant une sorte de haute tour noire, striée de barreaux, qui peuvent symboliser l’échelle du pouvoir. Ce décor peut aussi représenter le puits obscur de leur chute à venir. Dans l’acte II, de hauts fûts noirs créent une atmosphère sombre, tout en préfigurant, peut-être, les troncs en marche de la forêt de Birnam. Quant à la lampe qui, dans certaines scènes, va et vient au-dessus de lady Macbeth et de son époux, elle m'a paru représenter cette conscience de plus en plus vacillante qui n'éclairera bientôt plus le duo criminel.

macbeth lady

Anna Netrebko (lady Macbeth), la « reine » actuelle du Met, domine la distribution. Elle y déploie toute la gamme de la soprano colorature, notamment dans le premier acte, riche en morceaux audacieux et risqués pour une cantatrice. C’est peu de dire qu’elle excelle dans ce rôle qu’elle investit de toute son énergie, sa puissance et son charme fatal. L’opéra ne devrait-il pas s’intituler Lady Macbeth, tant il est vrai que, dès le premier acte, Macbeth apparaît victime de son emprise mortifère ?

Vêtue d’un séduisant déshabillé de soie gris, toute en détermination et en séduction, elle fait de son époux un jouet entre ses mains. Le duo du mari assassin et de la femme instigatrice (« Fatal mia donna ! ») est somptueux, quand Macbeth revient, les mains ensanglantées après le meurtre du roi Duncan perpétré sous leur propre toit. Dans l’acte II, sanglée dans un smoking noir éclairé par sa longue chevelure blonde, elle poursuit son entreprise de mort en incitant Macbeth à tuer Banquo. On songe à ces héroïnes de films noirs américains, comme Veronika Lake par exemple. Il faut l'entendre exulter (« La luce langue ») après le départ de Macbeth vers son deuxième crime puis, plus tard, s’efforcer de calmer les angoisses de son époux, en proie aux fantômes lors du banquet. Dans sa robe rouge, couleur de sang, sa couronne de rubis sur la tête, elle illumine le bal d’une couleur sanglante. Lors de la scène de somnambulisme, déambulant sur des chaises représentant les remparts, la diva y est aussi très impressionnante. Sa puissance lyrique fait ici merveille.

Macbethaprès le emurtre

Zeljko Lucic compose avec elle un couple très crédible de tyrans sanguinaires (j’ai pensé au couple Ceaucescu) et j’ai aimé la façon dont le chanteur montre la montée en lui des remords et des hallucinations (« Sangue a me »). La scène de l’acte III, où il voit apparaître la descendance royale de Banquo, en est aussi l’expression (« Fuggi, regal, fantasima »). Dépassé par ses crimes, il sait que le pouvoir injuste ne mène qu’à la solitude et à la mort. Même la mort de sa femme, au dernier acte, le laissera indifférent. Tout le monde a en tête la phrase qu’il prononce alors : « L'histoire humaine, c'est un récit raconté par un idiot plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

Les deux autres personnages masculins de l’opéra, Macduff (le ténor Joseph Calleja) et Banquo (René Pape, « la plus belle basse verdienne et wagnérienne ») n’ont cependant rien à lui envier. J’ai notamment beaucoup aimé le très beau timbre du premier quand il chante sa douleur («  O figli, o figli miei » et « Ah ! La paterna mano ») après la mort de ses fils tués par Macbeth, au début de l’acte IV. Au moment des saluts, les applaudissements nourris des spectateurs témoignent de la force et de la qualité de leur prestation.

Si j’ai été un peu surprise par le chœur des sorcières jouant sur le décalage et le burlesque (elles sont représentées sous la forme de petites dames avec chapeau et sac à main), j’ai aimé l’ample scène du bal où se déploie la grande nappe blanche de la table où lady Macbeth porte les toasts.

macbeth patria oppressa

Mais c’est surtout le chœur des exilés chantant « Patria oppressa » au début de l’acte IV qui m’a a particulièrement émue. Dans une lumière aux couleurs grises de la nostalgie, entre Ecosse et Angleterre, aux lisières de la forêt de Birnam, femmes, enfants, vieillards, soldats bivouaquent et pleurent leur patrie opprimée. Une image née sans doute au cœur des luttes du Risorgimento italien, mais qui prend toute sa force aujourd’hui : ne nous rappelle-t-elle pas ces nombreux peuples chassés de leur terre par la guerre et aspirant désespérément au retour dans la terre natale ? Dans l’opéra, la défaite de Macbeth permet à Malcolm de monter sur le trône tandis que résonne un hymne victorieux et l’on espère que ce n’est pas l’avènement d’un nouveau tyran.

Et c’est une des qualités de la mise en scène d’Adrian Noble, me semble-t-il, que de nous inviter, grâce à la puissance vocale et au jeu habité de ses interprètes, à une réflexion moderne sur les perversions du pouvoir.

macbeth-act-iv-


 

 

Sources :

Classicae - Verdi - Macbeth

 

 

 


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11 octobre 2014 6 11 /10 /octobre /2014 15:28

  epicerie Ernaux

 

Le 2 octobre 2014, à La Grande Librairie, François Busnel recevait, entre autres invités, Annie Ernaux pour la parution de ses entretiens avec Michelle Porte, dans un ouvrage intitulé Le vrai lieu. Celui-ci fait suite à un documentaire qui avait été réalisé en 2011, et dans le souci de conserver une parole spontanée et libre que l’écrivain craignait de voir disparaître : « J’avais un sentiment de frustration, de perte définitive de quelque chose que je n’avais jamais dit dans tous mes entretiens précédents. »

 

Annie Ernaux explique que ces entretiens ont été une descente dans la mémoire mais qui s’est opérée à deux. Pour elle, cette expérience a été difficile car elle s’est faite dans un lieu clos et sous l’œil scrutateur de la caméra. Contrainte de parler, elle s’est sentie comme dans le cabinet d’un psychanalyste et non pas comme lors d’un entretien avec un journaliste. Cela a généré chez elle une forme de spontanéité : des choses sont advenues, irrationnelles, une autre vérité non surveillée.

 

Dans ce livre, l’écrivain dit comment les lieux nous façonnent. Elle y évoque ceux de son enfance, les lieux collectifs sous le regard des clients, du café et de l’épicerie d’Yvetot, qui n’étaient pas ceux de sa vie intime. En ayant eu honte en classe, elle n’en a pas parlé ni rien écrit avant la trentaine. Ensuite, elle n’a cessé de revenir à cet endroit qui est surtout un lieu social.

 

Si Yvetot et Cergy, là où vit Annie Ernaux, sont des lieux réels, l’écriture est pour elle le lieu immatériel où se rassemblent le familial, le social, le sexuel, là où elle puise, dit-elle. Ni refuge ni sanctuaire, il favorise l’immersion dans quelque chose qui est plus grand que sa propre vie et la mémoire du monde. S’il existe différentes manières d’écrire à la 1ère personne, l’écriture, lieu plus qu’autre chose, permet l’apparition d’un je transpersonnel.

 

Mais quelle est la bonne distance ? Il est très compliqué de le dire et Annie Ernaux reconnaît qu’elle ne sait pas comment elle écrit. Elle précise par ailleurs qu’elle considère comme un privilège d’avoir pu faire des études. Elle était véritablement une exception dans son milieu et son époque. Ecrire est un grand privilège, affirme-t-elle.

 

En même temps, l’écriture représente un danger, plus dans la forme que dans le contenu. La forme n’est jamais donnée et il faut toujours se demander quelle est celle qui est la plus exacte pour ce que l’on écrit. Annie Ernaux, qui se définit comme étant quelqu’un qui écrit, souligne que, selon elle, la révolution des femmes n’a pas eu lieu : n’est-elle pas en ce jour la seule femme à La Grande Librairie ? Certes, il ne faut pas se focaliser sur la différence sexuelle mais les difficultés sont à l’évidence d’ordre social. Il est difficile de trouver sa voix et d’entrer dans une culture légitime quand on n’est pas née dans cette culture dominante. Anne Ernaux a une conscience très vive d’être une transfuge de classe tout autant que de langue. Prenant l’exemple du terme « embouqué » qui appartient au patois normand, elle précise qu’elle ne l’emploie pas mais qu’elle souhaite qu’il y ait dans son écriture « quelque chose de ça ». Cette voix singulière, elle aspire à la faire passer dans la langue.

 

Quant au rôle de la lecture, Anne Ernaux considère qu’il est ambivalent. Si dans son enfance et son adolescence, lire fut pour elle un grand bonheur, le contenu de ses lectures l’éloignait cependant de son monde, de ses parents, de son quartier. Ainsi, évoquant la salle à manger de la pension Vauquer chez Balzac, elle ajoute que c’est un lieu qui n’existait pas chez elle.

 

La lecture, c’était vraiment un autre monde auquel elle rêvait d’appartenir mais tout cela, ce désir de changer de classe, était très confus dans son esprit : « J’aimais vivre et lire », dit-elle. Pour l’écrivain qu’elle est, tout livre est un lieu où on entre et où on est libre. Elle dira plus tard dans l’émission, en réponse à Dany Laferrière, nouvel académicien français, qu’un mot peut sauver. Elle ajoutera : « J’écrivais pour venger ma race. L’écriture peut être une lutte en faveur d’une idée de la justice. [...] Oui, écrire peut changer la vie. » Le parcours personnel d’Annie Ernaux n’en est-il pas  la preuve éclatante ?

 

 

 

 

Liens vers mes autres billets sur Annie Ernaux :

 

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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 21:46

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Aujourd'hui, jeudi 09 octobre 2014, Patrick Modiano a reçu le prix Nobel de Littérature "pour son art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation". Il y a une semaine, dans La Grande Librairie, à l’occasion de la sortie le 2 octobre de son dernier roman, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, François Busnel nous faisait partager sa rencontre avec celui qui devient, en dépit de sa modestie native, le quinzième Nobel de Littérature français.

 

Il est fascinant d’assister à une interview de Modiano, un exercice difficile et pour lui et pour le journaliste. La parole de l’écrivain est hachée, fragmentaire, en perpétuel inachèvement. Si l’on est souvent proche de la gêne, l’on se dit que cette parole hésitante, en quête de la précision la plus grande, est bien à l’image d’une écriture du ressassement certes, mais à chaque nouveau livre, étonnamment neuve et habile à orchestrer subtilement les errances d’une mémoire faillible. Modiano ne dit-il pas qu’il écrit toujours le même livre ?

 

Ce dernier opus entraîne le lecteur en quête d’un carnet d’adresses perdu par le romancier Jean Daragne et qui tombe entre les mains d’un couple étrange. Avec ses « phrases trouées de silence », l’écrivain de 69 ans a évoqué ces lieux où les souvenirs remontent à la surface. Ça commence comme un polar, dans de vrais lieux, explique-t-il, les rues de Paris qu’il connaît si bien, comme la rue Laferrière par exemple. C’est complètement hétéroclite, mais précis en même temps, dit-il, que cette recherche dans des annuaires officiels de noms de gens qui ont disparu. Avec le temps tout s’en va mais tout devient possible et ces ouvrages deviennent pour lui de gigantesques annuaires imaginaires.

 

Il en va ainsi pour la rue de l’Arcade, un endroit familier, qu’il connaissait quand il avait vingt ans. Il y est repassé par hasard et le numéro 42 n’existe plus. Cela procure un drôle d’effet, c’est bizarre de voir ainsi comment un même endroit a changé. Mais il suffit de fermer les yeux et cet endroit devient le lieu d’un pays intemporel.

 

L’ouvrage est placé sous les auspices de Stendhal avec une citation qui donne la perspective du roman, qui pourrait être celle de tous les romans de Modiano  « Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre. » L’écrivain pense à des choses lointaines dont il perçoit l’écho. Il ressuscite les traces d’événements qui ne sont plus naturalistes.

 

Le personnage de ce dernier roman se refuse à se souvenir et tient à distance le passé. En fait certains événements lointains sont des matrices pour l’imagination. Modiano donne en exemple Alfred Hitchcock qui, à l’âge de cinq ans, fut contraint de demeurer pendant trois heures derrière les grilles d’un commissariat. Cette expérience angoissante imposée à l’enfant fut sans doute la matrice de la terreur, matériau de ses films. L’écrivain a souvent pensé à cela et pour lui aussi, de petits événements ont été à la source de son écriture, notamment dans une maison aux environs de Paris où se retrouvaient des gens étranges. Ses parents n’étaient pas présents dans ce mélange bizarre de choses banales. Son imaginaire a fait le reste.

 

A la page 71, on peut lire : « C’était un morceau de réalité qu’il avait fait passer en fraude. » Modiano  use de détails précis dans l’espoir que les gens d’autrefois donneront peut-être signe de vie et, ainsi qu’il le dit, son écriture est un appel aux fantômes. L’écrivain Modiano, celui qui s’efforce de résoudre des énigmes insolubles !

 

 

 

Liens vers mes billets sur Modiano :

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8 octobre 2014 3 08 /10 /octobre /2014 10:41

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Yves Leclair

(Photo ex-libris.over-blog;com)

 

L’écrivain et poète angevin Yves Leclair a fait paraître en juin le cinquième tome de son journal poétique, Cours s’il pleut, publié dans la collection blanche de Gallimard. A cette occasion, le Prix de Poésie Alain Bosquet 2014 lui a été décerné. L’ouvrage est placé sous les auspices de Virgile, avec un extrait de l’Enéide (VI), traduit par l’auteur :

 

[…] Facilis descensus Averno ;

Noctes atque dies patet atri janua Ditis ;

Sed revocare gradum, superasque evader ad auras,

Hoc opus, hic labor est. […]

 

 […] Facile de descendre aux enfers ;

La porte du dieu sombre reste ouverte, nuit et jour ;

Mais revenir sur ses pas et regagner le grand air,

Telle est l’œuvre, telle est la tâche.

 

Le recueil se présente ainsi comme une sorte de parcours vers la lumière.  Sa forme versifiée en est très variée, et structuré en cinq parties : dans « Doucement les basses » (I), nous suivons le narrateur au cours de poèmes qui se succèdent pour constituer un trajet pendant lequel « le temps nous tricote/ en douce de très beaux linceuls/ où nous ferons des vers tout seuls ». Déjà, dans Prendre l’air, en 2001, le poète avait évoqué la barque funèbre : « Comment retenir un peu de couleur/ dans cette crue noire ? » Ici, « sur le quai, un homme charge une barque/ de sac gris ». Le poète, tel un Sisyphe moderne, doit « ôter un à un, comme des pierres, / les mots, en retirer les plus lourds, les rejeter/ à l’eau comme à travers la page,… » Les poèmes sont constitués de distiques rompus par de fréquents enjambements qui confèrent à la déambulation poétique un rythme d’errance et de rupture, à l’image d’un monde d’ombre et de nuit. Sous les auspices du nocher fatal, le poète va « cherchant l’obole à tâtons », ignorant « si l’on est dans la nuit, / si c’est une aube, la fin d’un jour, d’une/ époque ou bien d’une autre… »

 

« Voix céleste » (II) se divise en trois parties. « Hauts pays bas » (1) a essentiellement pour cadre les Pays-Bas, décrits en tercets et quatrains, sous l’apparence de faux sonnets. Le poète y est sensible à la couleur et à la lumière des êtres et des paysages : il dit «  le regard roux d’un « Viking inerte », la « robe de moire » de « quatre chevaux paissant dans l’herbe de Garnwerd », « la friture blonde qui danse/ dans l’huile », les  yeux d’une femme « d’un noir parfait d’enluminure ». Il s’y montre attentif aux sonorités des mots souvent « imprononçables », Raadhuisstraat, Damrak, Kalverstraatet. Il s’y révèle sensible  au souvenir d’Anne Frank, évoquant son « sourire innocent sur la tapis-/ serie d’un autre siècle. » Las ! « Exit : sur les huit un seul survivant ».

 

« D’un unique trait de pinceau » (2) nous emmène vers des rives méditerranéennes, animées et sensuelles, dans des groupes de vers libres de grandeur inégale. Des lacs italiens à Sfax en passant par la Crète, le poète admire la beauté des femmes, métamorphosées en hamadryades, la magie des noms inconnus d’un petit livre qu’on lui a offert (Sophrone, Barsanuphe, Nicéphore le Solitaire), tout en rêvant sur les mots, ses « moyens de transport ».

 

« Vues imprenables » (3) nous ramène en France avec des dizains qui sont autant de petites scènes prises sur le vif par un randonneur au regard aigu sur un quotidien banal, dont il décrypte la beauté. Sur les bords de Loire, il surprend « la barque vide à l’abandon/ du menuisier pêchant parmi les ombres », et, dans le marais breton-vendéen,  près de « la porte étroite » « une vieille comme un bas-relief » qui « attend que Dieu l’emporte dans sa nef ». Sous sa plume, les graffiti les plus minuscules sont transfigurés, tandis qu’à Chartres, « le bateau du passeur attend à quai » et que « vide la cabine éclaire un bouquet. »

 

« Cité des dieux » (III) fait se succéder des neuvains encadrés par deux dizains qui nous baladent avec humour à Saint-Pierre-Quiberon, Saumur et dans le jardin du poète. Déambulant dans le marché, il est séduit par ce « visage de jeune Indienne » qui « encens [e] l’air de patchouli » ou par « la belle qui racle/ la crêpe parmi la friture […] – tombée du paradis d’Allah ». L’ « homme de plume » qu’il est se demande où mettre la plume que lui ont postée « la primevère jaune tendre, / le rouge-gorge et le pic-vert/ qui ont toqué tout cet hiver » et, perplexe, il s’interroge sur le routard qui « joue de mémoire un concerto/ pour violon. C’est un massacre […] On se croirait à L’IRCAM, tant/ sa ruine confine au chef-d’œuvre ».

 

« Vers salutaires » (IV) propose 16 poèmes constitués par une succession de tercets. L’enfance y affleure avec le souvenir du père, décortiquant une noix : « […] La noix/ qu’il décortique en prenant tout son temps, / entre ses doigts maladroits, retournant/ la coquille vide où l’œil gris se noie/ - seule barque vers la nuit éternelle ». Le poète s’y souvient  de son « enfance bucolique » que ravive la lecture de Jean le Bleu, tout en méditant sur le sable de la plage de Keraude à Quiberon : « Au fond de tes sandales, / ne reste que du sable, / sable du temps passé,… » Le port de Saint-Jean-de-Luz lui remémore les pêcheurs des Evangiles tandis qu’une religieuse, les pieds dans la mer, « sent son corps glorieux ressusciter ». Petites scènes, parfois non dénuée d’humour, comme autant d’émouvantes épiphanies.

 

Enfin, « Derniers vers pour la route » (V) rassemble des neuvains. Toujours aigu et vif, le regard du poète s’attarde sur les « jambes nues d’une Hollandaise » sous prétexte de « l’éloge du vent », ce même vent qui « fait trembler/ une pervenche mal fleurie ». A mi-chemin entre humour, sensualité et philosophie, ils se concluent avec une « Coda (ou Conte des pieds) » qui clôt la balade poétique d’un poète-artisan, une sorte de cordonnier de la poésie qui essaierait avec ses vers de raccommoder la vie.

 

Le recueil se parachève avec six vers de l’Enfer de Dante, qui évoquent le retour au « monde clair », celui auquel aspire le poète Le-clair. De l’exergue de Virgile, qui soulignait la difficulté de « regagner le grand air », à cette citation du poète italien, la boucle du périple est bouclée.

 

Dans Bâtons de randonnée, Yves Leclair avait déjà évoqué le chant VI de l’Enéide et il avait fait un superbe portrait du nocher Charon, le passeur, le « portitor », qui fait passer vers l’autre rive : « C’est bien une rive que tous, nous tentons de rejoindre, en nous affairant, en courant, pour une part d’entre nous, un peu partout. » Il ajoutait alors qu’il aimerait « renverser la funèbre allégorie […] Un tel passeur conduirait les morts vivants que nous sommes, vers la rive de la terre promise, ici-bas, dans ce vacillant hiéroglyphe de lumière ». Et il me semble que c’est ce renversement qu’opère le poète-passeur avec le cinquième tome de son journal poétique, qui permet à l’homme de se tenir contre la mort grâce à l’écriture (« Vers salutaires »).

 

Dans son entretien récent avec Sophie Nauleau, dans l’émission Ca rime à quoi sur France-Culture, Yves Leclair souligne cet aspect. Conscient des limites de l’existence humaine, il se sert de la poésie, « rempart de brindilles », cher à René Char, contre le grand vent des galaxies. Sophie Nauleau voit ici un élément nouveau dans l’œuvre du poète angevin que cette fatalité acceptée, cette acceptation des choses, ce désarroi heureux, même « s’il pleut » dans la vie. Yves Leclair précise que, de Virgile à Dante, ce dernier opus manifeste une volonté de sortir des enfers de la société dépressive qui est la nôtre. C’est en suivant le son d’un « petit ruisseau en pente douce », « chemin caché » que l’on revient au monde clair. Le voyageur poète conduit ainsi son lecteur d’une conscience aiguë de la mort à la contemplation de la beauté du monde dans sa limite. C’est ce dont témoigne le beau poème intitulé « Drôle de manège » qui brosse le portrait du père « tatoué clinquant de mauvais goût » d’une fillette handicapée, qui installe avec amour celle-ci dans la voiture d’un manège :

 

 

 

[…] Il cache des larmes de joie sur son visage.

 

Puis il s’en va, poussant toujours

 

sa petite fée avec la même force d’amour

 

 

 

sous le ciel, après les trois petits tours

 

de manège, vers un ciel que lui seul

 

sait ouvrir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 octobre 2014 1 06 /10 /octobre /2014 17:24

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Samedi  04 octobre 2014, c’était la rentrée théâtrale à Saumur, au théâtre Beaurepaire. Le président de la Communauté d’Agglomération, Guy Bertin, a annoncé la réouverture du théâtre de Saumur, déjà bien retardée, pour le 02 décembre. La présence des nombreux visiteurs en ce lieu lors des Journées du Patrimoine témoigne de l’intérêt des Saumurois pour ce bel édifice et son joli théâtre à l’italienne. Rodolphe Mirande, vice-président de la Communauté d’Agglomération pour la Culture et la Communication, a pour sa part insisté sur la volonté d’une culture ouverte à tous, qui soit invitation à la curiosité de chacun.

 

Après avoir écouté un texte de Silvio Pacitto, le directeur artistique de la saison théâtrale, évoquant les difficultés et les joies de son métier, la diffusion des bandes-annonces nous a mis l’eau à la bouche avec la diversité des spectacles à venir : la danse avec Pietragalla et Derouault ou les Ballets russes,  le théâtre avec Les Jumeaux vénitiens ou le duo Bohringer père et fille, les marionnettes avec la Compagnie Emilie Valentin et le Quatuor Debussy, la chanson contemporaine avec Juliette ou Lhomé, les spectacles de Mômes en Folie, l’opéra avec Barbe-Bleue de Jacques Offenbach, les musiques d’ailleurs avec Bratsch et sans nul doute les points d’orgue avec le Ballet Antonio Gadès et les concerts de  La Folle Journée en région.

 

Ensuite, c’est le spectacle, Les Franglaises, joué par la compagnie Les Tistics, qui a lancé la saison. Cette troupe de dix artistes, chanteurs, comédiens, danseurs et musiciens polyvalents, a entraîné le public dans un rythme effréné et endiablé. Le principe de leur spectacle se fonde sur la traduction littérale des grands tubes anglophones qui confère à ces chansons, que tout le monde a fredonnées, une nouvelle vie complètement loufoque et décalée. La traduction automatique (telle que Google la pratique) fait ainsi de ces chansons mythiques des « cadavres exquis » à la manière des surréalistes.

 

Emmenée par un meneur déjanté à l’humour ravageur, Yoni Dahan, la troupe revisite à sa manière burlesque et folle ces airs que tous, de 7 à 77 ans, peuvent reconnaître.  La traduction mot à mot met en lumière la pauvreté et l’inanité de ces textes pourtant si musicaux auxquels les Tistics donnent une nouvelle vie. Chaque chanson devient en effet prétexte à une véritable saynète permettant à chacun de faire valoir son talent propre.

 

Si les Garçons de la Plage (les Beach Boys) affirment : « Je reste au bar. De ville en ville, je garde l’esprit tranquille. Je fais du très bon pain  », Michel-fils-de-Jacques (Michael Jackson) hurle : « Tu es le un ! » et les Scarabées (les Beatles) n’en finissent pas de nous dire « bonjour » et « au revoir ». Franck et Nancy Sinatra nous offrent un duo amoureux à désespérer de l’amour même quand les Gens du Village (Village People) nous invitent en une folle sarabande à devenir recrue dans la Marine. Peggy Lee (« Fever »), pour sa part, entre en transe à travers trois chanteuses fiévreuses et hystériques, tandis que les Filles de la Météo (les Weather Girls) s’émerveillent quand  « l’humidité augmente, [que] le thermomètre explose et [qu’] il pleut des hommes ».  « Hôtel Californie » par les Aigles (les Eagles) devient un lieu inquiétant en proie aux fantômes et « A man after midnight » d’Abba se transforme en western échevelé. En dépit du refus du meneur de donner la parole aux Filles Epicées (les Spice Girls), celles-ci réussiront à faire entendre leur voix et à faire ce qu’elles veulent : « Et je veux, je veux… » Enfin, c’est un troisième rappel avec « Sois ma meuf, sois ma meuf ! » (« Are you gonna be my girl ? » de Jet) qui clôturera ce spectacle totalement déjanté qui associe humour, hommage et absurde en un savant dosage.

 

Les dix artistes présents sur scène composent une troupe homogène qui pratique une forme de création collective.  Ils sont issus d’ateliers d’impros et du théâtre de rue, ce dont témoignent leur vivacité, leur réactivité et leur manière d’entrer en contact avec le public. Ils revendiquent un « art scènement textuel » en donnant libre cours à leur inventivité et à leur fantaisie. Le tout dans une chorégraphie impeccable qui ne laisse pas de place à l’à peu près. De la pépinière Théâtre à Bobino, leur prochaine étape, en passant par la Suisse et la Belgique, les Tistics explorent avec bonne humeur et grande vitalité un répertoire familier. Grâce à eux, désormais, « on connaît la chanson ! »

 

 

 

Sources :

 

Châteauvallon Musique. Les Franglaises par les Tistics, PDF

 

 

 

 

 

 

 

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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 17:09

 

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Le père Francesco, libraire de l'abbaye de Kergonan

(Photo Thierry Creux, Ouest-France)

 

Vendredi 22 août 2014, je me suis rendue à l’abbaye bénédictine Sainte-Anne de Kergonan à Plouharnel, qui proposait une exposition inédite et passionnante. Intitulée Sur les traces d’un patrimoine vivant : sept siècles d’écrits à Kergonan, elle présentait 90 pièces uniques : parchemins des XII° et XIII° siècles, incunables (premiers livres imprimés au XV° siècle), bibles polyglottes, coutumiers de Bretagne, cartes anciennes, belles reliures, parchemins enluminés, documents hagiographiques.

Initiée par Madeleine Juberay, la directrice de la Maison du Tourisme de Plouharnel, cette exposition est originale à plus d’un titre. Ayant un statut particulier, les fonds patrimoniaux des abbayes sont en effet difficilement compulsables. Et le père Francesco de préciser : « Jamais le monastère n’avait jusque-là envisagé ou projeter de donner à voir les plus belles pièces de sa bibliothèque. » Le choix des documents à exposer a été difficile à cet égard ! Par ailleurs, à l’ère du tout-numérique, si elle est paradoxale, l’exposition témoigne cependant de l’intérêt majeur que conserve le livre ; l’afflux des visiteurs des cinq continents en est le témoignage vivant.

Dans son discours d’accueil, lors de l’inauguration de l’exposition, Dom Philippe Piron, le prieur de l’abbaye, a souligné le rapport privilégié du moine avec le livre : « Le moine est l’ami du livre. Il est un chercheur de Dieu et pour accomplir cette vocation, l’Ecriture sainte est omniprésente dans la vie du moine. » Et le proverbe de l’abbé André Moisan prend ici toute sa force : « Homme de livre, homme libre ! »

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Dom Philippe Piron, prieur de l'abbaye Sainte-Anne de Kergonan et le père Francesco, libraire

(Photo Thierry Creux, Ouest-France)

J’ai particulièrement été intéressée par les documents et les informations en lien avec la Bible. La « Bible de Gutenberg », dite encore « Bible à quarante-deux lignes » sera en effet le premier livre imprimé en Europe au moyen de caractères mobiles. Les premières pages de cet ouvrage comportent deux colonnes de 40 lignes par page, parfois 41. Pour économiser du papier, Gutenberg décida d'imprimer 42 lignes par page, puis de diminuer la taille des caractères. Réalisée à Mayence entre 1452 et 1455 sous la responsabilité de Johannes Gutenberg et de ses associés, Johann Fust et Pierre Schoeffer, elle se présente en deux volumes in-folio : le premier et une partie du second tome comportent l’Ancien Testament et le second volume renferme aussi le Nouveau Testament. Une partie des exemplaires a été imprimée sur parchemin (vélin), une autre sur du papier importé d'Italie.

Reproduisant le texte de la Vulgate (la Bible latine traduite par saint Jérôme), elle est composée de 324 et 319 feuillets. Sur les 180 exemplaires imprimés, 49 seulement ont été conservés, dont 12 en Allemagne, 9 aux USA, 5 en France et 1 en Suisse sur vélin parfait. Les plus beaux exemplaires valent plus de 20 Millions d’euros. Les vitrines exposent une Bible latine de 1520, une Bible hébraïque de 1534. Un Nouveau Testament, daté de 1541, propose une nouvelle traduction latine par Erasme. Différente de la Vulgate, elle serait plus fidèle à l’original grec.

J’ai découvert là les bibles polyglottes, qui sont écrites ou imprimées en plusieurs langues. Ainsi les Hexaples d’Origène d’Alexandrie sont très célèbres. Disposées en six colonnes parallèles, elles comparent le texte hébreu avec les versions anciennes, en hébreu, en grec, en araméen, en syriaque et en latin et portent l’art typographique à un rare point d’excellence. Datée de 1520, la Polyglotte d’Alcalà présente l’Ancien Testament sur trois colonnes, en hébreu, en latin et en grec (plus une version araméenne du Pentateuque) et le Nouveau Testament en grec et en latin. La Polyglotte d’Anvers (1568), dite « Bible royale », imprimée par Christophe Plantin, fut patronnée par Philippe II d’Espagne. La Polyglotte de Paris (1629-1645), qui ajoute l’arabe et le syriaque pour l’Ancien Testament et l’hébreu samaritain pour le Pentateuque, sera complétée par la dernière grande Polyglotte, la Polyglotte de Londres avec une version persane.

De nombreux livres sont exposés qui renvoient à l’exégèse biblique. Ainsi, on trouve De unica Magdalena (1519) de John Fisher, traitant de la querelle de la Madeleine ou des trois Maries. Il s’agissait de savoir si la tradition liturgique occidentale était dans le vrai, qui faisait de Marie de Béthanie (Jn 11 et 12), 1-8), de Marie de Magdala dont le Christ avait expulsé sept démons et de la pécheresse de Luc (7, 36-50), un seul et même personnage. Grégoire le Grand soutenait qu’il ne s’agissait que d’une seule femme et s’opposait de ce fait à Lefèvre d’Etaples, adepte de la critique historique. Dans une Disceptatio, il se prononça en effet pour l’existence de trois femmes différentes. L’affaire se développa entre 1517 et 1519.

La Règle de saint Benoît est bien sûr évoquée dans l’exposition. Benoît de Nursie (480-547) est le fondateur de l'ordre des Bénédictins (529) et il a largement inspiré le monachisme occidental ultérieur. Il est considéré comme le patriarche des moines d'Occident, à cause de sa Règle, établie en 540, qui eut un impact majeur sur le monachisme occidental et sur la civilisation européenne médiévale. Les grands commentaires sur la Règle commencèrent dès le XIII° siècle. Le plus ancien document de la Règle du fondateur est d’ailleurs conservé au monastère. Un ouvrage de 1681 rappelle la Règle de 1510-1563 ; la Vie de saint Benoît (1611) est racontée par Andrea Vaccario ; Règle, Traditions et explications (1685) de Rancé développe les aspects de la Règle. Celle-ci fut en effet soumise à des variations qui se manifestèrent dès le IX° siècle. De Marmoutier (540) et Cluny (910) jusqu’à la congrégation de Saint-Vannes-et-Saint-Hydulphe (1604) et celle de Saint-Maur (1621), en passant par les Célestins ou Bénédictins blancs (1264) et les Olivétains (1348), les formes en furent nombreuses.

Un ouvrage évoque encore la querelle entre Mabillon et Rancé sur les études monastiques. On connaît la formule monastique « Ora et labora » et la congrégation de Saint-Maur dut ainsi réagir à la controverse ouverte par l'abbé de La Trappe, Rancé, sur la place que doivent tenir les études par rapport au travail manuel dans la vie monastique. Rancé remet en valeur le silence et le travail manuel, si possible pénible, et nie l'intérêt des études scientifiques dans un monastère. Mabillon répondra à ce dernier par un Traité des études monastiques (1691).

D’autres livres rappellent le rayonnement de l’ordre bénédictin : Annales de l’ordre de Lucques (1739) par Dom J. Mabillon, L’année bénédictine de Jacques de Blémur (1667), l’Apologie de la Mission de Saint-Maur (1702) par Dom Thierry Ruinart ou encore l’Office liturgique de Saint-Benoît (1707).

J’ai admiré aussi les premiers livres imprimés au XVI° siècle : Consolation de la philosophie (Boèce), Le Livre de la Femme forte (1501), Coustumier de Bretagne (1502), Sermons de Carême (1511). J’ai été séduite par la variété de certains documents du XVII° siècle. En effet, parmi les livres religieux (Missel de Saint-Malo, 1609, Vie de saint Basile le Grand et saint Grégoire de Naziance par Godefroy Hermant, 1679, Sermons du sanctoral de Vincent Ferrier, 1539, Exercices pour se préparer à bien mourir, 1660), figurent notamment un ouvrage d’alchimie, Traicté du feu et du sel par Blaise Vigenère (1622) ou un magnifique Armorial de Bretagne (1649) recensant 250 familles.

Au cours de cette exposition on balaie du regard toute l’histoire du catholicisme en Europe. Ce sont les Règles de la Compagnie de Jésus (1582), constitution des Jésuites rédigée par Ignace de Loyola ou l’Histoire des papes en deux tomes par Alfonso Chacon (1677). On y voit une superbe gravure de la bataille de Lépante (1751). Des saints célèbres sont évoqués, tel saint Philippe Néri (1515-1595), à travers Vie de saint Philippe Néri par Giacomo Rica (1713). Fondateur de la congrégation de l’Oratoire, il est le saint le plus populaire de la réforme catholique. Celui que l’on appelait familièrement Don Pippo mais qui était en même temps un Socrate romain n’était nullement dénué d’humour. Le jour où on lui amena une jeune fille pieuse qui se mourait d’une maladie mystérieuse, il déclara sans ambages: « Qu’on la marie ! » Et il était aussi celui qui affirmait : « Mon Jésus, ne te fie pas à moi ! »

De très beaux ouvrages, antérieurs pour certains au concile de Trente (1542), soulignent l’importance de la liturgie : Livres liturgiques (1533), Processional de Gand (1620), Missel de Rennes (1533), Cérémonial de l’Eglise de Rome (1582). Outre une vitrine consacrée à saint Louis en l’honneur du huitième anniversaire de sa naissance en 1214, d’autres livres ont retenu mon attention et ma curiosité. Certains surprenants comme cette Doctrine chrétienne en moyen breton (1713) par Diego de Lesdema, traduite par un jésuite espagnol, un autre de musique non liturgique : Le Maistre des novices dans l’art de chanter (1744). Entre art militaire (De re militari, 1534) et Histoire des ordres monastiques (1715), l’exposition fait la part belle à de somptueuses planches gravées, telles celles qui représentent les différents habits du religieux ou les figures de la Bible (en 207 planches) dans Figures de la Bible, daté de 1728. On n’oubliera pas non plus le Bullaire des papes (1572), depuis saint Léon le Grand, de Laerzio Cherubini.

On sait qu’une bulle (pontificale, papale ou apostolique) est un document scellé (du latin bulla, le sceau) par lequel le pape pose un acte juridique important, tel qu’une définition dogmatique ou la convocation d’un concile. Au VI° siècle, la chancellerie papale commence à authentifier ses documents d’un sceau de plomb pour les documents ordinaires, d’une « bulla » d’or ou d’argent pour ceux qui sont de la plus haute importance. Des cordelettes de soie ou de chanvre insérées dans le sceau tenaient le document fermé. Au XII° siècle, sur le sceau étaient frappées, d’un côté, les effigies de Pierre et Paul et, de l’autre, le nom du pape régnant. La bulle est désignée par les premiers mots de son texte.

En manière d’achèvement, l’exposition propose deux siècles de reliure (de 1553 à 1789) et on ne peut qu’être admiratif devant le travail de ceux qui ont permis aux livres de traverser les siècles. Qu’elles soient sur ais de bois, en veau estampé, en parchemin rigide ou parchemin souple, « à la fanfare » avec arabesques, feuillages et griffons, ou encore en basane (peau de mouton) avec encadrement, on se dit qu’une belle reliure ne peut que multiplier le plaisir de la lecture. De beaux livres avec une reliure à la « Du Seuil » sont ici présentés.

Augustin Du Seuil (1673-1746) est un relieur célèbre du XVIII° siècle. Il est à l’origine d’une reliure qui présente les caractéristiques suivantes : une reliure en basane brune ou rouge ; un encadrement extérieur de deux ou trois filets sur les plats, très proches des bords ; un encadrement intérieur similaire sur les plats, avec un fleuron aux quatre coins ; un dos à nerfs apparents avec des décors de fleurs. L’ensemble est tout en délicatesse et en élégance. Un Office de la Semaine sainte (1698), un Bréviaire de Paris (1720), une Vie des saints de Bretagne (1724) pour un classique de l’hagiographie bretonne par un mauriste, un Office de nuit et des laudes (1760), une Vie du cardinal d’Amboise par Louis Le Gendre (1726), un Almanach de Bretagne (1765) en sont de superbes spécimens. Est exposé aussi un Almanach de Bretagne de 1789, un des derniers ouvrages imprimés avec privilège du Roi. On découvre enfin une page d’un bréviaire ayant appartenu à saint Yves de Tréguier, des pages d’un antiphonaire du XV° siècle, un manuscrit du XII° siècle, un parchemin latin du XV° avec des lettrines ornées.

Cette belle exposition m’a ainsi permis d’approcher la richesse et la profondeur de la lecture monastique. Associant la lecture à caractère spirituel à une réflexion méditative sur les textes, le livre devient ainsi le moyen d’entrer en dialogue avec Dieu et de se mettre à son écoute. Il est alors le lieu privilégié de cette lectio divina à laquelle doit tendre tout moine.

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      La Bible de Gutenberg vers 1455

 

Sources :

Cartouches de l'exposition

Article de Ouest-France, 20 juillet 2014. "Plouharnel : l'abbaye de Kergonan expose ses trésors littéraires"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 

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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 13:43

 

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 Le Dimanche, Henri Le Sidaner

 

 

Lundi 8 septembre 2014, j’étais au musée des beaux-Arts de Dunkerque pour une exposition que m’avait recommandée mon frère : Henri Le Sidaner, Années de  jeunesse. J’avais déjà entendu parler de ce peintre post-impressionniste mais j’ignorais qu’il avait passé une partie de sa jeunesse à Dunkerque dont je suis moi-même originaire. Tout comme moi, par ailleurs, il fréquenta le lycée privé Notre-Dame des Dunes qui n’en possède, à ma connaissance, aucun souvenir.

L’exposition présente une bonne vingtaine des toiles de l’artiste qui s’échelonnent de 1878 à 1914 et dont certaines sont inédites. Proposée par Yann Farinaux-Le Sidaner, arrière-petit-fils du peintre, elle s’inscrit dans plusieurs manifestations consacrées en 2014  à son grand-père dont lui-même est devenu le spécialiste : Henri Le Sidaner, Voyages d’études, à Etaples ; Henri Le Sidaner et ses amitiés artistiques, au Touquet-Paris-Plage ; Henri Le Sidaner et la douceur de vivre, à Cambrai.

Les toiles rassemblées au MBA de Dunkerque appartiennent essentiellement aux deux premières « manières » de sa vie (le réalisme sentimental et le symbolisme). Elles se clôturent avec Le Dimanche, une grande huile sur toile, particulièrement bien mise en valeur. Elle correspond ainsi au couronnement de sa période symboliste.

L’exposition débute avec une vitrine qui présente des photos de la famille Le Sidaner, composée de six enfants qui s’adonnaient tous aux arts. Jean-Marie le père modèle et dessine ; Amélie la mère enseigne le piano ; Jean-Paul le frère aîné peint aussi comme Henri ; quant aux quatre sœurs, Marguerite, Marie, Marthe et Louise, elles pratiquent la musique et leurs silhouettes apparaîtront dans les tableaux de l’artiste. Une petite toile représente Curepipe à l’île Maurice où Henri Le Sidaner est né en 1862. Son père, inspecteur de bateaux, quittera cet endroit idyllique dix ans plus tard et s’installera à Dunkerque où il devient courtier maritime.

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Curepipe à l'île Maurice où naquit Henri Le Sidaner

Des premiers essais picturaux de l’artiste ne demeurent qu'un dessin, intitulé Un Philosophe, et l’Autoportrait au crayon, daté de 1878, que décrit ainsi son ami Constant Moreel : « … d’un teint de créole, tout frisé avec de grands yeux francs et lumineux, il était aux yeux de tous un artiste. » 

Souhaitant préparer l’Ecole des Beaux-Arts, Henri Le Sidaner quitte Dunkerque en 1880 et s’inscrit dans l’atelier du peintre Cabanel. Entré en janvier 1884 aux Beaux-Arts, il découvre Manet, Puvis de Chavannes, Jules Breton, Eugène Boudin, Courbet, tout en devenant l’ami d’Eugène Carrière et Aristide Maillol. Mais quand son père disparaît dans un naufrage en 1880, les finances du jeune homme ne lui permettent plus de continuer ses études. Il revient alors à Dunkerque chez sa sœur Marie, au 22 de la rue Faulconnier. Deux toiles aux couleurs éclatantes rappellent cette période au cours de laquelle il contribua à décorer l’appartement de sa sœur : Nature morte, homard et pintade et Raie, rougets et moules.

P1290090Nature morte, homard et pintade et Nature morte, Raie, rougets et moules

Plusieurs toiles, datées de 1884, aux tonalités plus sombres, évoquant la mer et les bateaux de pêche, témoignent aussi de cette époque : Marine, temps gris, Dunkerque, Retour de pêche, Dunkerque ou encore Voiliers au clair de lune. Elles rappellent la proximité de l’artiste avec le monde maritime et notamment les nombreux matelots qui fréquentaient la cuisine familiale. « Mon souvenir de Dunkerque reste ineffaçable », dira-t-il. Selon Camille Mauclair, « le Nord n’inspirait rien que de grave à cet artiste de trente ans dont l’existence avait débuté dans le soleil d’une île paradisiaque ».

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La Maison sur la digue, Malo-les-Bains, Retour de pêche, Dunkerque et Voiliers au clair de lune, Dunkerque

Contraint de solliciter une aide de la municipalité afin de poursuivre ses études artistiques, Le Sidaner obtient une bourse de 1200 francs annuels et s’en retourne dans la capitale. Après une année infertile, il quitte de nouveau les Beaux-Arts et rejoint la communauté des peintres d’Etaples. « Parti faire une cure d’air et de nature », il souligne : « J’ai le souvenir le plus émouvant du jour et de l’heure où je subis l’impression inoubliable de mon arrivée à Etaples, de ce bain dans l’air et la lumière. Tout cela est encore en moi. » On ressent cette puissance de la lumière devant la toile L’Eglise Saint-Michel à Etaples (1885), œuvre qu’il offrira à la Ville de Dunkerque en remerciement de sa bourse. Il en ira de même pour Cour de ferme, Petite-Synthe (1886). Heureux de cette nature paisible qui entoure le petit port d’Etaples, il évoque « cette campagne où [il se] laissai[t] aller au cours des ruisseaux dont les rives enchantent [s]a fantaisie ».

P1290089Cour de ferme, Petite-Synthe

Après une participation modeste en 1887 au Salon, Le Sidaner propose l’année suivante un tableau d’un format plus ambitieux, intitulé La Promenade des orphelines. Au cours de sa réalisation, il écrira : « Les orphelines commencent à sortir des nuages. Je travaille doucement, voulant arriver au bout avec l’impression d’une chose très voulue. » Peint aux alentours de l’hospice de Berck, cette toile représente des jeunes filles accompagnées de religieuses en cornette, en contrebas desquelles on devine la mer. Les teintes en sont harmonieuses, douces et bleutées, et la primauté y est accordée à la figure humaine. Ce tableau est considéré comme la première réussite majeure du peintre.

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La Promenade des orphelines

Henri Le Sidaner vivra neuf années à Etaples, tout en revenant chaque début de printemps à Paris pour présenter une œuvre au Salon. Bien qu’il soit agnostique, il n’est pas indifférent aux signes de piété et réalise des sujets religieux. Gabriel Mourey le décrira comme « une sorte de mystique qui n’a pas la foi ».

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Fillette devant l'estuaire, Etaples et Le Pont d'Asnières

Pourtant, et suivant ainsi les impressionnistes, ce qu’il aime surtout, c’est peindre sur le motif dans la campagne. On peut ainsi admirer plusieurs toiles de cette inspiration en plein air : Fillette devant l’estuaire, Etaples (vers 1892) ou Le Pont d’Asnières (1892). La Ducasse. Le Festival du marais, Aubry (1891) ou Le Garde-champêtre, Aubry rappellent encore cette période où le peintre payait souvent ses dettes au moyen de ses toiles. Cette première manière du peintre (1880-1893) est qualifiée de « réalisme sentimental » et Camille Mauclair la définit avec ces mots : « Une sorte de réalisme mêlé de mysticité confuse et  de mélancolie. »

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En 1891, Le Sidaner bénéficie d’une bourse de voyage octroyée par le jury du Salon. Elle sera pour lui l’occasion de découvrir l’Europe, d’Amsterdam à Florence en passant par Bruxelles, Leyde, Venise et Padoue. La Lagune, Venise (1892), qui saisit les reflets de la lumière sur le monde flottant, témoigne admirablement de cette période nomade. Dans une lettre à ses amis Henri et Marie Duhem, le peintre écrira : « … vous sentirez une fois ici combien il est profitable de se nourrir de tels chefs-d’œuvre. » Bruges, la « Venise du Nord », le marquera aussi de façon durable, insufflant dorénavant à sa peinture silence et mystère.

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La Lagune, Venise

De retour de ce périple enrichissant, Le Sidaner rencontre le mouvement symboliste à travers l’exposition parisienne Rose-Croix. Camille Mauclair, toujours lui, explique : « Il cherchait depuis quelque temps l’expression traduite par une technique spéciale de l’enveloppe des choses la suggestion de leur sentiment plutôt que leur représentation elle-même. »

Après avoir créé à Etaples avec son ami Eugène Chigot une société des Amis des Arts, il a en effet quitté la petite ville pour Paris. Une vitrine de l’exposition remémore cette période symboliste (1894-1899) où il devient le voisin et l’ami du musicien Gabriel Fauré. Des photos d’Eugène Chigot y voisinent avec celles de Camille Navarre qui deviendra sa femme et de leur fils Louis, à 18 mois. On y voit la Maison près de la mer, qu’il peignit sur la couverture du livret de Gabriel Fauré, pour Les sept filles d’Orlamonde de Maurice Maeterlinck. On peut y déchiffrer la partition du « Dimanche », une chanson de Max Elskamp, mise en musique toujours par Fauré. Elle inspirera Le Sidaner pour sa toile Le Dimanche.

C’est l’époque où les marchands d’art commencent à prêter attention à l’artiste et Mancini lui offre en 1897 sa première exposition qui rassemble trente-quatre de ses toiles. Le public est alors séduit par ce peintre qui sait si bien traduire l’atmosphère fluide et légère des bords de mer et des rivières. Matinée, Montreuil-Bellay (1896) en est une belle illustration qui présente la paisible figure féminine de la sœur du peintre, assise sur une longue barque glissant sur le Thouet.

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Matinée, Montreui-Bellay

Le Dimanche (1898) portera à son point d’excellence ce coup de pinceau symboliste. Dans la lumière matinale se tient un groupe de jeunes filles, des Grâces ou des Muses, dans un jardin fleuri. En 1901, Mourey le commentera en ces termes : « Elles sont un chœur blanc de rêves indécis, de figures neigeuses aux yeux naïfs qui, du sommet de ce promontoire, contemplent la vie. » A travers ces « figures élyséennes, ces cloches lointaines », Camille Lemonnier, pour sa part, soulignera « une musique adorable et un tableau éblouissant de calme, de lumière et de joie ».

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C’est bien le séjour à Bruges, si marquant pour le peintre, qui inaugurera sa nouvelle manière. Les deux toiles, Maison dans la dune, Fort-Philippe (1904) et La Fenêtre sur la rivière, Montreuil-Bellay (1914) en sont les témoins. L’intimisme sera ainsi la marque de cette période qui va de 1900 à 1914. Entre réalisme et idéalisme, l’artiste cherche désormais à « exprimer la poésie latente des choses dans une vision sentimentale des êtres et de la nature ». Roger Marx  sera sensible à cette évolution : « Il ne nous souvient pas que, depuis Cazin ou Maeterlinck, peintre ou écrivain ait suggéré avec une acuité aussi intense la sensation de paix, du silence et du mystère. »

Pour clôturer la visite de cette exposition, j’ai regardé le film consacré à Gerberoy en Beauvaisis, « la plus petite ville de France ».  Le Sidaner s’y installa avec les siens, en restaura une des maisons où il créa un magnifique jardin. Il dira : « Je songerai sans doute encore le dernier jour où je disparaîtrai à la plus humble demeure de Gerberoy, où les doigts malhabiles viennent accrocher sur les volets de la fenêtre l’unique tige fleurie qu’une grappe de roses aura alourdie et qui, peut-être, apportera avec elle, comme en un mystère, l’éveil de la grâce que toute la nature contient en son éblouissement. »

Illustré par de nombreux tableaux empreints de silence et de mystère, ce téléfilm a parfait ma connaissance de ce peintre post-impressionniste qui demeura à l’écart des formes picturales avant-gardistes pour demeurer essentiellement un peintre de l’intime.

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La Digue de Malo-les-Bains

J’ai beaucoup aimé cette "petite" exposition. La toile, La Digue de Malo-les-Bains (qui sert d’affiche pour l’exposition) m’a remémoré cette digue où je suis née au 62, digue de mer, dans la villa Les Algues. La Fenêtre sur la rivière, Montreuil-Bellay me rappelle cette belle petite ville de l’Anjou dont je suis la voisine et où j’aime à me promener. Et quel plus bel hommage à ce peintre que de dire que sa peinture est « proustienne » ? Cité dans La Recherche par le Narrateur, n’est-il pas préféré  à Elstir par les Cambremer qui en font le rival de Monet ?

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 La Fenêtre sur la rivière, Montreuil-Bellay

Sources :

  • Cartouches de l’exposition
  • Henri Le Sidaner, Années de jeunesse, 17-mai-28 septembre 2014, MBA, Dunkerque, Fiche d’information
  • Agenda Musées/ Dunkerque, juillet-septembre 2014
  • Site Henri Le Sidaner : www.lesidaner.com

Photos :

ex-libris.over-blog.com

 


 

 


 

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15 août 2014 5 15 /08 /août /2014 15:50

 

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Sous la criée d'Etel, avant la messe de l'Assomption

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 15 août 2014)

 

 

Sous la criée d’Etel

On prie la Vierge Marie

Notre-Dame des Flots

En cantique et bombarde

Par la porte béante

On entend le cri vif des mouettes

Tandis que d’autres glissent

Sur le toit transparent

Orantes silencieuses

Aux pattes orangées

 

Sous la criée d’Etel,vendredi 15 août 2014, vers 11h

 


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 Les pattes d'une mouette sur le toit de la criée d'Etel

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 15 août 2014)

 

 

 

 

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8 août 2014 5 08 /08 /août /2014 21:29

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Le château de Saumur vu du quai du Marronnier

(Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 7 août 2014)

 

 

Jeudi 7 août 2014, c’était les Grandes Tablées à Saumur mais j’avais préféré des nourritures plus spirituelles en me rendant à l’invitation d'amis, un sculpteur et une pianiste, qui nous recevaient pour un concert privé, quai du Marronnier. Dans leur haute maison de brique et de tuffeau, face à la Loire et au château, nous avons eu la chance d’écouter trois artistes de très grand talent : le guitariste français Jean-François Reille, et deux Autrichiens, la pianiste Johanna Horny-Neumann et le corniste Roland Horvath, qui composent le Duo Wiener. Ces trois musiciens aiment ainsi à se retrouver chez des particuliers, pour jouer en privé dans une atmosphère conviviale qui leur permet de rencontrer leur public de manière plus intime et plus personnalisée.

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Jean-François Reille (Photo Saumur Kiosque)

C’est Jean-François Reille le Marseillais, désormais Saumurois d’adoption, qui a entamé ce récital. Cet « enfant de la musique » ainsi qu’il se définit (son grand-père était chef d’orchestre, son père violoniste et sa mère pianiste), dont Andrès Segovia détermina la vocation, nous a d’abord expliqué que l’ancêtre de la guitare, c’est l’arc, devenu cithare puis guitare. En guise d’entrée en matière, il nous a proposé avec un brin de malice un morceau de musique contemporaine. Son goût personnel le porte vers cette musique mais il n’en joue guère en public car cette « salade mal assaisonnée » est souvent peu - ou mal - appréciée. Toujours est-il que le morceau choisi m’a semblé très accessible et que mes oreilles n’en ont point été heurtées.

Ensuite, entrecoupant son récital d’anecdotes choisies et de remarques techniques, le guitariste nous a donné à entendre  une « musique romantique », ainsi qu’il qualifie celle qu’il compose et aime à interpréter. Appréciant particulièrement  les morceaux qui ont « un sens mélodique », Jean-François Reille nous a offert un aperçu de la richesse des œuvres des compositeurs d’Amérique du Sud. Antonio Lauro (1917-1986) le Vénézuélien était ainsi présent avec Trois valses. Celui qui fut emprisonné sous la junte du général Jiménez ne disait-il pas que, dans une vie de Vénézuélien, il y a toujours un passage obligé par la prison ?

Le guitariste nous a aussi proposé l’Eloge de la danse du cubain Leo Brouwer. Né en 1939 à La Havane, c’est un compositeur majeur pour la guitare classique, mais aussi pour le cinéma et de nombreuses formations musicales. Puis Jean-François Reille a joué Mes Ennuis du compositeur espagnol Fernando Sor (1778-1839). Cette œuvre fut inspirée au musicien à l’occasion de ses prises de position pro-napoléoniennes lors de la guerre d’Espagne. Il quitta en effet son pays et s’exila à Paris.

Au cours de cette balade harmonieuse au pays de la guitare classique, Jean-François Reille a ainsi interprété de nombreux airs dont je n’ai, hélas, pas retenu tous les titres. J’ai aimé la concentration extrême avec laquelle il joue et la sensibilité qui émane de son doigté. J’ai apprécié la simplicité avec laquelle il nous a donné quelques clés pour approcher la guitare, cet instrument dont il dit qu’il requiert exigence et ténacité.

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Johanna Horny-Neumann au piano et Roland Horvath au cor

Le soleil éclairant de ses derniers rayons le salon où nous nous tenions, Jean-François Reille s’est effacé pour laisser la place au Duo Wiener. Après un court entracte qui a permis au corniste Roland Horvath de préparer ses lèvres, une de leurs amies, altiste à l’Orchestre National de France, les a présentés. Elle a remercié nos hôtes pour leur accueil et pour les « bonnes ondes » émanant de leur maison en bord de Loire.  Johanna Horny-Neumann, la pianiste, est une soliste internationale qui joue dans de très nombreux pays et a reçu des prix prestigieux. Professeur de piano, elle enseigne à des enfants surdoués. Roland Horvath, le corniste, joint l’enseignement des mathématiques à celui de la musique et a été membre de l’Orchestre Philarmonique de Vienne. Ils ont créé le Wiener Duo en 2008. Pratiquant notre langue avec aisance, Roland Horvath a présenté leur programme d’une manière très détaillée et très vivante, non dénuée d’humour.

Cette seconde partie a débuté de façon magistrale avec la Sérénade  « Ständchen » de Schubert, extraite du Schwanengesang. La pianiste nous a donné des frissons avec cette partition au merveilleux lyrisme élégiaque. Puis, nous avons pu apprécier son jeu puissant et sûr lorsqu’elle a interprété un air de Liszt, ce musicien à la belle stature, dont les grandes mains et les très longs doigts ont influencé les choix techniques. Amoureuse de l’Egypte où elle aime aller jouer, Johanna Horny-Neumann nous a aussi offert une composition toute empreinte de mélancolie, Der Alleinreisende, œuvre d’un compositeur de ce pays, Abed El Whab. Ce moment a été véritablement une invitation au voyage et l’écouter jouer en solo a été un instant privilégié.

Ensemble, et parmi d'autres oeuvres, elle et Roland Horvath nous ont proposé un extrait de  Aïda de Verdi. On sait que l’opéra fut commandé  à ce dernier par Ismaïl Pacha, pour l’inauguration du canal de Suez. La France, étant alors en guerre, la première n’eut lieu que le 24 décembre 1871. Les deux musiciens avaient choisi l’air « Devant les portes de Thèbes », qui se situe, me semble-t-il, à l’acte II. Le corniste nous a montré l’étendue de son talent à jouer de cet instrument réputé difficile et qui requiert des lèvres et des poumons puissants. Avec élégance il a souligné combien la force du jeu de sa partenaire remplaçait ici tout l’orchestre.

Ces deux artistes autrichiens ne pouvaient certes pas manquer de faire la part belle à Johann Strauss. Ils nous ont ainsi donné à entendre deux valses parmi les plus célèbres : « Wein, Weib und Gesang », op. 333 et, bien sûr, « An der schönen  blauen Donau », op. 314. Roland Horvath, toujours disert, nous a expliqué les circonstances de la composition de cette valse par Johann Strauss fils. Elle fut au départ mal perçue, les paroles en ayant été jugées ridicules. C’est en 1867, à l’occasion de l’Exposition Universelle, qu’invité à l’ambassade d’Autriche, il lui sera demandé d’ajouter une valse à son programme. Il choisit alors « An der schönen blauen Donau » qu’il réarrange pour orchestre seul et qui obtiendra un succès qui ne s’est jamais démenti. La valse la plus célèbre du monde n’est-elle pas considérée comme l’hymne national autrichien ?

La pianiste et le corniste ont achevé de manière impériale ce concert privé avec la marche « La Favorite », créée à l’intention de Marie-Thérèse d’Autriche. La Favorite était le nom d’une des résidences des Habsbourg qui fut transformée en académie impériale sous le règne de Marie-Thérèse ; le Theresianum devint ainsi l’école de l’élite.

Pour clôturer ce beau concert, Roland Horvath a remercié le public et la qualité de son écoute. Il a dit combien, en ce beau soir d'été, le terme de Hausmusik ou Kammerspiel prenait ici tout son sens : n'est-ce point une musique d’agrément avec des auditeurs disponibles, dans une atmosphère intime et amicale, pour un concert domestique et quasi-familial ?

 

                                  La Sérénade "Ständchen" de Schubert
 

 

 

 

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