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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 21:39

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      La lune en plein jour au-dessus du jardin de Kergavat

(Photo ex-libris.over-blog.com, vendredi 18 juillet 2014)

 

Au grand beau de l’été

Sous le chapeau du ciel

La lune diaphane

Au teint de lait d’ânesse

Se cache du soleil

 

A Kergavat, vendredi 18 juillet 2014, vers midi.

 

 

 

 


 

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16 juillet 2014 3 16 /07 /juillet /2014 17:09

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Dessin de la main droite d'Artemisia Gentileschi tenant un pinceau, craie rouge et noire,

Pierre Dumonstier II, British Museum

 

J’ai lu il y a bien longtemps La Demande de Michèle Desbordes et j’en garde un souvenir ébloui. L’histoire de la relation non-pareille entre un grand peintre de la Renaissance (dont on devine qu’il s’agit de Léonard de Vinci) et l’humble servante Tassine, décidée à servir par-delà la mort, est contée de manière admirable et ce livre est de ceux que l’on n’oublie pas. Aussi, ai-je été heureuse de retrouver dans ma bibliothèque un autre ouvrage, le dernier je crois de Michèle Desbordes, un mince petit livre intitulé Artemisia et autres proses suivies d’un rêve de Jacques Lederer, publié en 2006, l’année de sa mort.

Il s’agit de sept textes en prose consacrés à sept artistes : Artemisia Gentileschi (« Artemisia dans la montagne »), Nicolas Poussin (« Et ego in Arcadia »), Giandomenico Tiepolo (« La promenade d’hiver »), Friedrich Hölderlin (« Il parlait du jour par-dessus les montagnes »), Rainer-Maria Rilke (« Le château d’Ulsgaard »), Katherine Mansfield (« Félicité »), Blaise Cendrars ("L'Alouette"). Ces textes sont suivis du récit du rêve que fit Jacques Lederer, un ami de Michèle Desbordes : « Il se résume en fait en une seule image miraculeuse de netteté : Charlie Parker est assis sur un haut tabouret et il joue Lover Man tout en serrant Michèle Desbordes dans ses bras. »

Les sept textes me semblent exprimer au plus juste la manière d’écrire de cet auteur à part qui disait : « Je me suis toujours, et jusque dans l’écriture, mieux trouvée de ce qui se tait et se cache que du contraire. » Jean-Yves Masson parle en effet de « sa formidable puissance de silence » et ce silence, souvent associé à la mer, c’est cela même qu’elle met en relief dans l’évocation des artistes qu’elle a aimés.

Artemisia Gentileschi ne reçut-elle pas, dès son enfance, une éducation stricte, « au point de garder le silence » ainsi que le demandait son père ?  Peut-être cette contrainte et par la suite son viol par Agostino T. furent-ils à l’origine de la conception de son art. Devant la mer qui lui fait oublier ses blessures, « elle pensa au silence et à la lenteur […] tout désormais serait là dans le calme et le silence ». Les femmes représentées de dos par Giandomenico Tiepolo, venues de la mer, refermées sur elles-mêmes, sont elles aussi les messagères du silence : « Rien ne pouvait se dire de ce qu’elles pensaient, rien ne se connaissait que cette sorte de brève apparition et de sourire aux lèvres, et l’idée même du silence qu’elles portaient au front. » Et quand on lui parle de beauté, il garde le silence. Michèle Desbordes dit encore de Hölderlin, un de ses poètes préférés, qu’il « imaginait la mer plus loin dans la fin du fleuve ». Elle raconte encore que bien souvent « il parla du feu du ciel et du silence des hommes […] car il avait, plus que quiconque besoin de silence ». Il en va de même pour Rainer-Maria Rilke qui, à Duino, « chaque jour regardant la mer et marchant sur la falaise », parlait « du silence où il aurait voulu se perdre ». C’est Katherine Mansfield qui ne put jamais oublier l’océan et les « collines dorées de Nouvelle-Zélande », celle qui « d’un rien pouvait se blesser. D’un silence, un mot de trop. » C’est enfin Cendrars, nostalgique des papillons blancs « qu’il voyait sur la mer, comme Nerval à Brindisi ».

Michèle Desbordes, pour l’avoir vécu elle-même, sait donc combien l’art « se tisse de silence ». Elle dit ainsi la solitude absolue, nécessaire à l’éclosion des œuvres de ces merveilleux artistes. Artemisia Gentileschi « savait ce qu’il en était du monde autour de soi, et de l’autre très secret, que l’on portait sans que personne eût à le connaître ». Nicolas Poussin, pour sa part, aime la solitude de l’atelier du Dominiquin où il étudie le nu. On sait par Félibien que « son austérité et le goût d’une vie simple le faisaient se retirer seul […] dans les vignes et les lieux déserts » pour observer les antiques. Tiepolo, certains jours, « allait sans rien dire ni se préoccuper de quiconque autour de lui » et c’est à la cour d’Espagne qu’il prend l’habitude de se retrouver seul « dans une orangerie du palais, près des terrasses où il savait qu’on ne le dérangerait pas ». Après ses voyages, Hölderlin s’isola trente ans à Tübingen « dans une petite chambre, au-dessus du Neckar » et Rilke aspira toujours à la solitude : « Puis il parlait d’être seul comme l’enfant est seul. Et qu’il devrait toujours en être ainsi. Que ce n’était pas là ce qui lui faisait peur. » Sa solitude était bien en accord avec « son cœur tourmenté » et vivant seul dans un immense château, il « demandait ce que serait une solitude qui ne serait pas une grande solitude ». De Katherine Mansfield, Michèle Desbordes écrit, que toujours susceptible d’être blessée d’un rien, « elle vécut une vie de solitude » et de Cendrars, qu’il voyageait seul mais ne se séparait jamais de ses caisses de livres.

A travers ces brefs récits, Michèle Desbordes, réussit à synthétiser l’existence inspirée mais douloureuse et tourmentée des trois peintres et des quatre écrivains. Avec une rare économie de moyens, elle possède l’art de cerner ce qui est au cœur de la création de ces artistes et elle parvient à nous décrire avec délicatesse et précision ces « gens qui meurent en pente douce » ainsi que le dit si bien Jean-Baptiste Harang.

Elle montre comment, durant toute sa vie, Artemisia Gentileschi peignit un même tableau : « Un jour, sans rien en dire, elle figura Judith dans le moment qu’elle tuait Olopherne. » Et elle ne cessa de la représenter accompagnée de sa servante : […] – ferait-elle jamais autre chose, penserait-elle jamais à figurer qui que ce fût d’autre que ces deux femmes-là. » Au moment de sa mort, on découvrira un carnet de dessin : sur chaque page, la mer au soleil couchant, en quête sans doute de ce « reflet d’ocre rare qu’un soir elle avait entrevu dans l’eau du Tibre ». Avec aussi les deux petites silhouettes de Judith et de sa servante « allant l’une derrière l’autre, doucement dans le dernier soleil ». Discrètement, l’auteur suggère que la réalisation sans cesse recommencée de ce même tableau fut peut-être pour Artemisia Gentileschi le moyen d’oublier la blessure initiale infligée dans sa jeunesse « dans une chambre qu’il y avait au milieu du jardin, entre un figuier et un carré de sauges et de verveines claires ». A propos d’Olopherne, n’évoquait-elle pas la justice, la vengeance et l’honneur ?

Avec Nicolas Poussin, Michèle Desbordes s’interroge sur le problème de la représentation en peinture. Persuadé « qu’on ne pouvait se contenter de figurer le monde autour de soi tel qu’on le voyait », le peintre était obsédé par la beauté et « il disait que la vue d’un bel objet lui donnait furieusement envie de peindre ». Il paraît que « toute sa vie il tenta de raconter une histoire qui ne pouvait l’être ». Parfois même, représenter certaines choses l’aurait trop éprouvé et  il fut ainsi contraint d’y renoncer. Pour lui « le tableau était vie et moment de vie autant que représentation de la vie ». Un jour, « regardant la lumière trembler sur les feuilles et devant lui l’horizon que jusque-là il ne figurait guère », il se mit à regarder le monde différemment. Perdant alors le goût de raconter des histoires, il réduisit les personnages de ses toiles pour donner la primauté au paysage et à la lumière. Et peut-être qu’au moment de sa mort ne compta plus pour lui que la vision éblouie « des oranges brillant parmi les feuilles […] dans la lumière qui blondissait doucement ».

Habité par Venise, qui lui avait donné « le goût des masques et du secret », Giandomenico Tiepolo peignit, pour sa part, des personnages dont les visages, « tristes et inoubliables », étaient semblables. Il aima ainsi toujours à figurer « des hommes et des femmes vêtus de blanc » mais ne parlait jamais de son art. Il entra plus avant dans son mystère en représentant sur les murs de la villa Zianigo « des hommes et des femmes qui allaient de dos », paysans et villageois, s’arrêtant « pour contempler quelque chose que l’on ne pouvait voir ». Puis perdu dans son retrait de plus en plus profond, il recommença à peindre « l’un de ces hommes vêtus de blanc et sans physionomie, si ce n’est celle du masque au grand nez qu’ils portaient ». Son entourage sut alors « qu’il ne représenterait plus rien d’autre que ces hommes-là avec leurs masques et leurs habits blancs, et qu’il y avait des choses qui ne pouvaient se dire. Qu’il lui faudrait les répéter jusqu’à la fin. »

Michèles Desbordes fait encore le portrait du poète Hölderlin et le montre en voyageur tourmenté, épris d’éternité. Elle évoque son amour pour sa mère, si présent à travers ses lettres, son intérêt pour la philosophie, son admiration pour Goethe et comment il confiait sa peine à Schiller. Elle le montre en éternel errant : « Toujours il disait qu’il lui fallait partir. » Toujours désolé, et après avoir écrit ses plus beaux poèmes, il se retira à Tübingen dans une chambre au-dessus du Neckar. : « Le jour vint où il n’eut plus, de cette chambre-là, que le ciel à contempler. » Trente années durant, il s’attela « de la main gauche » à dire « la solitude et la fin des choses, et aussi les saisons qui revenaient ». Et c’est avec une infime délicatesse que Michèle Desbordes imagine la dernière nuit du  poète de soixante-treize ans et ce qu’il y fit. Ecrivant aux être qu’il aimait, il dit le réconfort des livres et la douleur « de souffrir de cela même qui rendait les autres heureux ». A Schiller, « il parla de froid et d’hiver, du gel qui lui prenait le cœur. De cette sorte de passion qu’il avait et dont il ne pouvait se défaire ». Et ce fut un beau matin de juin celui où on l’inhuma au cimetière de Tübingen « sous un laurier qu’il y avait près d’une grille ».

Il est question ensuite d’un autre voyageur, plus lointain celui-là, en la personne de Rainer-Maria Rilke. Michèle Desbordes nous le décrit marqué par les secrets de son enfance, en quête de nobles ancêtres, se cherchant des maîtres « afin qu’ils lui apprennent à vivre », voyageant sans relâche avec Lou Andreas Salomé, ignorant lui-même ce qu’il recherchait vraiment. Rêvant à Ulsgaard au Danemark, où il ne vécut jamais, en proie aux frayeurs, fièvres et fatigues, ce contemplatif voyait « ce que d’autres ne voyaient pas ». En proie à une tristesse innée, à une mélancolie native, il était habité par la peur d’exister qu’il exorcisa à travers les Carnets de Malte Laurid Brigge, un autre lui-même. Ensuite, il fit parler ceux qui « savaient des choses que personne ne savait », il prêta l’oreille « à des cris que personne n’entendait », songea aux commencements et à la fin des choses, aima des femmes sur le visage desquelles il cherchait un impalpable parfum d’autrefois. De château en château, hanté par l’idée de la mort, il se retira lui aussi « à Muzot, en Suisse, près de Sierre […] au-dessus des vignes et d’un petit jardin de roses, dans la pierre grise et violette ». Et quand il mourut, de mélancolie, « de la fatigue sans doute que c’était devenu de vivre », ceux qui l’assistaient crurent l’entendre prononcer le nom d’Ulsgaard.

Marquée aussi par le paradis perdu de l’enfance en Nouvelle-Zélande, telle apparaît Katherine Mansfield sous la plume de Michèle Desbordes : « Il y eut de l’enfance cette chose qui serrait le cœur et qu’elle ne put oublier, comme une lumière douce, poignante sur ce qui, on ne sait quand, on ne sait comment, s’achève. » Et l’orage d’octobre du soir de sa naissance n’avait-il pas définitivement fait d’elle un être de tourment ? Femme de passion violente, elle s’éprend, se déprend, va jusqu’à suivre son amant Carco jusque dans les tranchées tandis que, éternellement fidèle, l’attend à Londres son époux. Atteinte par la maladie, elle part  en quête du bleu de la mer et, à l’instar d’un Tchékhov, son frère d’élection, elle saura dire de manière déchirante « la grâce de l’instant ». D’une sensibilité extrême, éternellement insatisfaite, sauf d’avoir su écrire quelques pages, elle tousse avec violence tout en aspirant à vivre et à être heureuse. En décembre, à la Casetta, elle tousse à n’en plus finir  et « sa vie dit-elle se réduit à cela, pouvoir respirer encore une fois ». Ne supportant plus la mer, elle s’en va en montagne où la pensée de la mort s’empare d’elle avec force, en même temps qu’elle pense à ceux qu’elle a aimés et à Virginia Woolf qui admire sa manière « si rare, si délicate […] de ne pas raconter d’histoire ». Après avoir écrit La Garden-party, elle acceptera l’idée de la souffrance et de la mort à venir, et se met à rêver qu’elle retourne en Nouvelle-Zélande : « Elle dit que tout, à présent, a un air de pays étranger. » Si, selon elle, le temps de l’écriture est passée, elle se dit qu’elle pourrait pourtant de nouveau écrire. Et alors que son mari est venu la rejoindre, elle s’éteint contre lui, « dans ses châles, sa longue jupe à carreaux », « d’un long crachement de sang ».

Le dernier artiste évoqué par Michèle Desbordes est encore un rêveur, un aventurier bourlingueur et il s’agit de Blaise Cendrars, de la race de ceux dont on dit : « Ils vont, ils partent, avides, ils ne veulent rien d’autre. » De son enfance voyageuse,  il aura « la nostalgie de Naples et du Pausilippe [et] des rues de Palerme » ; nourri de Nerval et de Dostoïevski, il n’aura de cesse de partir loin, « là où des noms, des destinées faisaient rêver ». A quinze ans, il prend le train pour aller aux confins de la Russie et de l’Inde et en revient avec la petite Jeanne de France. Il ne cessera dès lors de sillonner le monde jusqu’en Patagonie, avec ses livres dans ses bagages, « cherchant là disait-il ce qu’il cherchait dans les ports et les villes inconnues, des créatures étranges, des vies de mystère, d’aventures ». C’est par une nuit neigeuse que ce grand nostalgique de la Bibliothèque d’Alexandrie, cet éleveur d’abeilles, cet ami de Charlie Chaplin, écrivit les Pâques à New-York qu’il lut à Apollinaire. Et c’est ce même Cendrars qui, sous la mitraille allemande, s’arrêtait de courir pour écouter chanter l’alouette et qui perdit la main lors de cette guerre-là. Ce poète n’écrivit jamais que ce qu’il vécut mais il garda secrètement pour lui ses bonheurs d’écriture. Quand il ne voyagea plus, « il entreprit de se souvenir » et il sut que « l’écriture n’était ni songe ni mensonge mais peut-être ce que nous connaissons jamais de plus réel ».

Ceux que passionnent l’écriture et la peinture aimeront ce petit recueil. En effet, il nous fait entrer discrètement, mais avec une grande sensibilité, dans l’intimité de sept grands artistes. Dans une empathie artistique qui ne se dément pas, dans une langue tissée de ferveur et de poésie, Michèle Desbordes y trace l’épure de leur vie et de leur art, pénétrant avec la prescience de l’artiste qu’elle est elle-même, leurs aspirations et leurs douleurs les plus profondes. Et il me semble qu’avec ce recueil, le terme d’ « affinités électives » trouve ici sa plus parfaite expression.

 

 

 

 

 


 

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7 juillet 2014 1 07 /07 /juillet /2014 17:51

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      Le ciel au-dessus de Port Bara (Quiberon)

(Photo ex-libris.over-blog.com, Pentecôte 2014)

 

En contrepoint du vacarme de la mer

roulant ses algues et ses sables

j’entends le cri de l’alouette

dans son espace bleu

Tout comme le poète de la petite Jeanne de France

sous le fracas de Vimy

au beau milieu de la mitraille

s’arrêtait pour l’écouter chanter

moi aussi je m’arrête

et je n’entends plus qu’elle

en son chant cristallin

 

Sur la plage de la Roche Sèche,

lundi 7 juillet 2014, vers 15 h.

 

 

 

 


 

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4 juillet 2014 5 04 /07 /juillet /2014 18:02

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Mãn est le troisième opus de l’écrivain d’origine viêtnamienne, Kim Thùy. Avec ce livre, elle poursuit l’exploration de sa propre histoire malmenée par l’exil. Elle continue ainsi à nous initier à la culture viêtnamienne, cette « culture de la discrétion » dont elle est la dépositaire. Elle le fait ici par le biais de son personnage, Mãn, une jeune femme viêtnamienne venue au Québec afin d’épouser Phuong, le restaurateur viêtnamien qu’on lui a destiné. Par petites touches, Mãn se dévoile, révèle sa vie quotidienne consacrée à son restaurant, La Palanche, raconte sa passion pour Luc, à qui elle renonce pour ne pas faire de leurs enfants des « blessés collatéraux ».

Le prénom de Mãn donne toute sa couleur au roman. En effet, ne signifie-t-il pas « parfaitement comblée » ou « qu’il ne reste plus rien à désirer » ou encore « que tous les vœux ont été exaucés » ? La narratrice explique ainsi que son prénom lui impose « cet état de satisfaction et d’assouvissement » et elle exprime, non sans douleur ni rébellion, une forme d’acceptation des choses, de philosophie sereine qui me semble être un des aspects de l’âme viêtnamienne. Se comparant à la Jeanne de Maupassant dans Une Vie, « qui rêve de saisir les bonheurs », elle avoue qu’elle a « grandi sans rêver ».

Dans ce livre, tout en pudeur et en délicatesse, Mãn se raconte à travers les mots de la langue viêtnamienne (mère, boat people, flamboyant, banane, sandale de bois, manger dans la rue…)  tandis qu’en toile de fond ressuscite un Viêtnam meurtri par la guerre. Mãn, qui a créé un restaurant, devenu célèbre, délivre aussi ses recettes de cuisine. Ainsi, le chè, le dessert aux sept couleurs, devient le symbole de la vie avec ses heurs et malheurs. Si elle évoque ailleurs les nids d’hirondelle, c’est pour mieux faire comprendre qu’une famille se construit dans le respect et la patience. Et, pour souligner sa solidité intérieure héritée de sa mère, elle décrit le bracelet de jade, tout à la fois solide et fragile : « Il me rappelle de demeurer solide, et surtout lisse. »

Dans ce roman, j’ai été très sensible aux nombreuses allusions littéraires et aux poèmes qui sont cités et je voudrais les évoquer ici. En exergue à l’ouvrage est placé un texte d’Ernst Jandl, dont le titre est éclairant : Amour-Déconstruction d’un sentiment. L’histoire n’est-elle pas celle d’une femme de passion qui renonce à l’homme qu’elle aime pour ne pas faire souffrir ceux qui lui sont proches ?


être allongé contre toi

je suis allongé contre toi, tes bras

me tiennent, tes bras

tiennent plus que ce que je suis.

tes bras tiennent ce que je suis

quand je suis allongé contre toi et

que tes bras me tiennent

 

Quand la narratrice évoque le moment où celui qu’elle va épouser  lui remet ses coordonnées sur un papier plié en deux, cela lui rappelle l’instant où un soldat amoureux de sa mère lui avait remis un poème également écrit sur un papier plié en deux. Il s’agit d’un poème de Viet Phuong (Cuo do mo, Tho, 2008), qui exprime la tristesse de ce qui n’est jamais advenu :

 

Je t’offre

la vie que je n’ai pas vécue

le rêve dont je ne peux que rêver

une âme que j’ai laissée vide

pendant des nuits blanches d’attente

 

Vers toi je porte en offrande

le poème que je n’ai pas écrit

la douleur vers laquelle je me tends

la couleur du nuage que je n’ai pas connue

les désirs du silence

 

Il est aussi question de l’histoire de Truyên Kieu, une jeune fille qui se sacrifie pour sauver sa famille. Mãn explique que les Viêtnamiens sont intimement persuadés que tant que ce poème  de plus de 3 000 vers continuera d’exister, « aucune guerre ne pourra faire disparaître le Viêtnam ». Tout Viêtnamien, même le plus analphabète, est capable d’en réciter des strophes entières. Elle ajoute que le père de sa mère exigeait que tous ses enfants apprennent ce poème par cœur. L’auteur n’y dépeint-il pas, parmi d’autres, deux qualités qui sont les "deux couleurs essentielles" de l’âme de ce pays : la pureté et l’abnégation ?

 

Cent années, le temps d’une vie humaine

   champs clos

où sans merci, Destin et Talent s’affrontent

l’océan gronde là où verdoyaient les mûriers

de ce monde le spectacle vous étreint le cœur

Pourquoi s’étonner ? Rien n’est donné sans

   contrepartie

le ciel bleu souvent s’acharne sur les beautés

    aux joues roses.

 

Nguyen Du, vers 1-8, traduction de Nguyen Khac Vien

 

On apprend que, pendant la dernière guerre, le sort réservé aux livres écrits en anglais et en français fut tragique. S’ils furent détruits ou confisqués, certains pourtant survécurent « en pièces détachées » ; on les retrouvait ainsi entre les mains des marchands, servant à envelopper un pain, une barbotte ou un bouquet de liserons. De ces « fruits interdits tombés du ciel », ainsi que les qualifiait la mère de la narratrice, celle-ci en a fait son miel, en retenant avec délectation le mot « lassitude » dans Bonjour tristesse, « langueur » chez Verlaine ou encore « pénitentiaire » sous la plume de Kafka. Et c’est à la faveur de l’explication de la notion de fiction avec une phrase de L’Etranger (« Le soir, Marie est venue me chercher et m’a demandé si je voulais me marier avec elle. ») que Mãn prend conscience de la contrainte des traditions dans un Vietnam où il est impensable qu’une femme puisse exprimer son désir. Le Marius des Misérables se mue pour elle en héros de cœur parce qu’une ration mensuelle de porc avait été enveloppée dans cette phrase : « La vie, le malheur, l’isolement, l’abandon, la pauvreté sont des champs de bataille qui ont leur héros : héros obscurs plus grands parfois que les héros illustres… », tout sentiment que la narratrice avait eu l’occasion d’éprouver.

Mãn se souvient encore avec émotion de cet homme, que tous considéraient comme fou parce qu’il « se plaçait chaque jour sous le jambosier, où il récitait des mots en français et leurs définitions. Il était « un « dictionnaire vivant », dit-elle. Et qu’elle était surprenante, son amie canadienne, Julie, quand elle répétait les mots en viêtnamien, imitant les accents avec la flexibilité d’une gymnaste, distinguant les tons sans comprendre les différentes définitions ».

Quant aux  nénuphars et aux lotus de l’étang dans la cour de son restaurant, La Palanche, ils évoquent immanquablement à Mãn sa mère le soir où celle-ci avait récité une chanson populaire traditionnelle que tout Viêtnamien connaît par cœur :

 

Dans le marais quoi de plus beau que le lotus

Où rivalisent feuilles vertes, pétales blancs

                    et pistils jaunes.

Pistils jaunes, pétales blancs, feuilles vertes,

Près de la boue, mais sans sa puanteur.

 

Tho, poème.

 

Ce texte, qui comporte deux versions, avait été imprimé en des centaines d’exemplaires et offert aux clients du restaurant. C’est là, dans le jardin, assis sur des chaises de plage en toile, que se retrouvaient avec bonheur aspirants-auteurs et poètes, qui y lisaient leurs textes par les nuits de pleine lune.

 

Pour exprimer avec le plus de justesse possible ce qu’elle éprouve, la narratrice cite encore des vers de Rumi :

 

Une jolie pomme suspendue

en amour avec votre galet,

le lancer parfait qui coupa mon pédoncule.

 

Bridge to the Soul : Journeys into the Music and Silence of the Heart

 

Comment aurait-elle pu en effet imaginer « qu’un jour [elle se sentirait] comme cette pomme rattrapée par une main au milieu de sa chute » ?

 

Lorsqu’elle veut souligner l’évidence de son amour pour Luc, Mãn imagine qu’elle pourrait lui réciter ce très beau poème de Edwin Morgan :


Lorsque vous me quitterez,

si vous me quittez,

et que je voudrai mourir

rien ne saura me secourir

mieux que ce moment

où vous étiez endormie entre mes bras

dans un abandon si doux

je laissai s’assombrir la chambre

qui s’abreuvait de la soirée jusqu’à ce que

le repos ou la pluie naissante

vous ait doucement éveillée.

Vous demandant si vous aviez perçu cette pluie

     dans vos songes

toujours somnolente vous aviez simplement

     murmuré : je vous aime

 

New Selected Poems, Carcanet Press, Manchester, 2000. Traduction de Julie Macquart.

 

Le renoncement à l’amour de Luc va déchirer l’âme (xe long) de la narratrice. Et c’est au moment où elle doit choisir que sa mère, élevée chez les sœurs catholiques et férue d’histoires bibliques, lui « glisse » le récit du « Jugement de Salomon » ce qui donne lieu à ce beau passage : « J’ai lavé le plancher de la cuisine à genoux avec une brosse à la main et des larmes à profusion. J’ai aiguisé les couteaux à la pierre. J’ai enlevé les fleurs fanées et les feuilles mortes dans le jardin à la lueur d’une lampe de poche. Et j’ai surtout retenu mon souffle pour me couper en deux, m’amputer de Luc, mourir en partie. Sinon, il mourrait tout entier, déchiré en deux, en sept, déchiqueté en mille morceaux, faisant de ses enfants des blessés collatéraux. »

 

Mãn, avec la pudeur qui la caractérise, conclut cette douloureuse rupture en ajoutant que la langue viêtnamienne « ne comporte pas de temps de verbe » et que « tout se dit à l’infinitif ». Le moyen pour elle « d’oublier d’ajouter « demain », « hier » ou « jamais » pour que la voix de Luc redevienne sonore ».

 

Certains lecteurs pourront être désarçonnés par cette manière de raconter  les étapes d’une existence à partir de courts chapitres ou plutôt paragraphes, structurés autour des mots monosyllabiques de la langue viêtnamienne. Mais c’est justement cela que j’ai aimé : Mãn est vraiment un livre qu’on lit non pas sans doute pour l’histoire mais bien plutôt « pour les mots ».

 

 

Les accents ont été volontairement omis sur les noms propres vietnamiens sauf sur le titre, Mãn.

Lire mon billet sur Ru de Kim Thuy. link

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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2 juillet 2014 3 02 /07 /juillet /2014 10:22

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 La jachère fleurie de Bernadette

(Photo ex-libris.over-blog.com, jeudi 26 juin 2014)

 

 

Sur la jachère en fleurs

Le grand soleil a peint

L’orangé des pavots

Et les achilées  jaunes

Comme les giroflées

Le bleu des centaurées


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En mauve les zinnias

Cosmos et lavatères

Phlox et delphinium

Indolente au soleil

Rouge la coccinelle

Rêve au profond du ciel

 

Devant la jachère fleurie de Bernadette,

jeudi 26 juin 2014.

 

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Crédit photos : ex-libris.over-blog.com, jeudi 26 juin 2014

 


 


 

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2 juillet 2014 3 02 /07 /juillet /2014 09:43

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Croissant de lune au-dessus de chez les voisins

(Photo ex-libris.over-blog.com, mardi 1er juillet 2014, vers 22h)

 

 

Soir de 1er juillet

Les grenouilles chantent dans l’étang

La lune à son premier croissant


 

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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 22:33

 

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Jean-Louis Coulloc'h et Marina Hands

dans Lady Chatterley et l'homme des bois, le film de Pascale Ferran

Tout le monde connaît la réputation sulfureuse du roman L’amant de Lady Chatterley. Ecrite à Florence entre 1926 et 1928 et publiée dans cette même ville en 1928 pour éviter les foudres de la censure, l’œuvre ne fut imprimée au Royaume-Uni qu’en 1960, à l’issue d’un procès célèbre qui lui reconnut sa valeur littéraire et ouvrit la voie à une plus grande liberté d’expression. Après avoir vu plusieurs fois la très belle adaptation de la deuxième version (Lady Chatterley et l’homme des bois) par Pascale Ferran, je viens de lire la troisième version, de loin la plus connue.

On sait qu’avec ce roman, qu’il avait souhaité appeler Tenderness, Lawrence affirme la primauté de l’amour physique sur un intellectualisme maladif : « Oh ! Si seulement on pouvait préserver la tendre douceur de la vie, la tendre douceur des femmes, la richesse naturelle du désir », écrit-il. Dans le chapitre IV, Connie Clifford, qui « aim[e] la vie de l’esprit » mais « trouv[e] qu’il ne fallait pas exagérer », assiste silencieuse aux « spéculations hautement intellectuelles de ces messieurs » que sont Tommy Dukes, Hammond et Charlie May, les amis de Sir Clifford, son époux impuissant à la suite de la Guerre 14. Battant en brèche les philosophes grecs, il y est dit, entre autres idées, que « dès qu’on entre dans la vie mentale, on cueille la pomme. On a rompu le lien entre la pomme et l’arbre : le lien organique. Et si vous n’avez rien d’autre dans votre vie que la vie mentale, vous n’êtes rien d’autre qu’une pomme cueillie… » Il n’est d’ailleurs pas interdit de voir dans ces discussions âpres un reflet de celles du Bloomsburry Group. Les deux personnages, Constance Chatterley et Mellors le garde-chasse, seront ainsi les porte-parole d’une conception radicale qui fait du sexe le moteur de la vie et permet à chacun d’accéder à son être profond.

On sait que le roman raconte le lent éveil de l’héroïne à une sexualité qui la révèle à elle-même et à l’autre. C’est au chapitre XVI, pendant une nuit d’été particulièrement sensuelle, que Connie se découvrira dans toute sa plénitude : « Elle arriva au cœur même de la jungle de son être. » Et si Lawrence exalte certes (et parfois de manière ostentatoire) les pouvoirs du phallus masculin, il ne néglige nullement les aspects complexes du plaisir féminin, ce qui était très audacieux à une époque où Freud commence à faire entendre sa voix. Si l'écrivain anglais accorde toute sa place au corps en ne négligeant pas les détails explicites des scènes sexuelles, sur ce thème, il donne aussi la parole à Mrs Bolton, l’infirmière de Clifford. A la fin du chapitre XI, Mrs Bolton évoque son mari défunt et se confie à Constance en termes émouvants : « Le contact de son corps. Je ne m’en suis pas remise jusqu’à ce jour et je ne m’en remettrai jamais. Et s’il y a un ciel au-dessus de nous, il sera là et il se couchera contre moi pour que je puisse dormir. »

Outre l’accent mis sur le pouvoir régénérateur du corps, l’insistance se fait encore sur l’idée qu’une sexualité harmonieuse est porteuse de paix intérieure. Quand Mellors retrouve Connie après le mois de séparation occasionné par le voyage de celle-ci  à Venise, il précise ainsi les choses : « J’aime ma chasteté d’aujourd’hui parce que c’est la paix qui vient d’avoir fait l’amour ensemble […] J’aime cette chasteté qui est un espace de paix dans notre amour. » Ce disant, il se distingue du personnage de Don Juan : « Quelle misère d’être comme Don Juan, impuissant à tirer la moindre paix de l’amour, […] incapable d’être chaste. » Il prône ainsi la nécessité absolue « d’être chaleureux en amour ». « C’est tout ce couchage froid et sans cœur qui est mort et stupidité. » On est donc bien loin d’un roman pornographique qui exalterait la mécanique sexuelle au détriment des sentiments.

Mais si le portrait amoureux de la femme de Sir Clifford me semble nuancé, celui de son amant apparaît bien souvent très idéalisé, voire allégorique, pour servir au mieux le message de l’auteur. En même temps, celui qui devait représenter l’homme sauvage, capable par sa force virile élémentaire de permettre à Constance Clifford de se réaliser, est un être complexe, cultivé et sensible, qui a fait le choix de la solitude pour se soustraire aux blessures du monde. Un hiatus peut-être dans la conception de ce personnage, par ailleurs très émouvant, notamment dans la lettre finale du roman où il réaffirme son amour pour Connie : « Aussi ils [les mauvais jours] ne pourront pas empêcher la petite flamme qu’il y a entre nous de briller […] Et bien que j’aie peur, j’ai foi en notre vie ensemble. »

Si les nombreuses critiques de ce roman se sont surtout arrêtées sur les scènes explicites consacrées au sexe, il n’en demeure pas moins qu’un des principaux intérêts de l’ouvrage réside dans la question de savoir comment il est possible de vivre après l’apocalypse de la Grande Guerre. L’incipit du roman est révélateur à cet égard : « Cette époque, la nôtre, est essentiellement tragique ; alors nous refusons de la prendre au tragique. Le cataclysme est venu, nous nous retrouvons parmi les ruines et nous commençons à reconstruire de petits logis, à concevoir de petite espérances. C’est une tâche assez rude : plus de route plane vers l’avenir. Alors nous contournons les obstacles ou nous les escaladons à grand-peine. Le ciel est tombé ; il faut vivre malgré tout. » Constance et Mellors tenteront ainsi de "vivre malgré tout".

Dans ce but, Lawrence met en place un dispositif romanesque qui est en fait un commentaire social et une critique sans concession des effets mortifères de la civilisation industrielle. Cette critique, une des plus virulentes après Dickens, prend parfois la forme d’une complainte nostalgique sur une Angleterre disparue, notamment à l’occasion de la visite de Constance au « Shipley bien-aimé du squire Winter » : « Angleterre, mon Angleterre ! Mais où est mon Angleterre ? […] Les beaux manoirs d’autrefois sont là comme au temps de la bonne reine Anne et de Tom Jones. Mais les fumées ont noirci les stucs, qui ont depuis longtemps perdu leur couleur dorée. Et l’un après l’autre, comme les nobles châteaux, ils ont été abandonnés. Maintenant on commence à les démolir. Quant aux cottages de l’Angleterre, voici ce qu’ils sont devenus : de grands emplâtres de brique sur la campagne désolée. » La description sinistre de Tevershall, le « sordide village » minier qui jouxte Wragby Hall, le « grand terrier triste », la propriété des Clifford, est symptomatique à cet égard.

Lawrence dénonce de plus une noblesse avilie par Mammon et la cupidité. Il décrit Sir Clifford séduit par les sirènes de la déesse-chienne, la Renommée toute-puissante. Au chapitre XIII, au cours d’une promenade dans les bois, c’est à travers les échanges entre le maître de Wragby Hall et Connie que l’on découvre les méfaits de l’ « horreur industrielle ». Sir Clifford, conservateur plein de morgue, y affirme sans sourciller  sa « vérité meurtrière », à savoir que « l’industrie passe avant l’individu », que « chaque insecte doit vivre sa propre vie ». Terrible tirade que celle où il donne à sa femme horrifiée sa définition des masses : « Ce ne sont pas des hommes au sens que vous donnez à ce mot. Ce sont des animaux que vous ne comprenez pas et que vous ne pourriez jamais comprendre. Ne projetez pas vos illusions sur les autres. Les masses ont toujours été et seront toujours les mêmes. Les esclaves de Néron différaient très peu de nos mineurs ou des ouvriers de chez Ford. Je parle de ceux de ses esclaves qui travaillaient dans ses mines ou dans ses champs ? Ce sont les masses, elles sont ce qui ne change pas.  […] Panem et circenses ! […] L’erreur que nous avons faite, c’est de gâter complètement la partie cirque du programme et d’empoisonner nos masses avec un peu d’instruction. » Prônant l’influence irrésistible du milieu, Sir Clifford affirme encore que « la fonction détermine l’individu ». Il est le représentant, parfois caricatural lui aussi, de la classe des possédants.

Mellors ne propose guère une vision plus réjouissante de l’humanité. Au chapitre XV, il dénonce dans un langage plus truculent la fièvre de l’argent et les méfaits de l’industrialisation : « L’argent, l’argent, l’argent ! La seule chose qui fait bander le monde moderne […] ». Prédisant la dégénérescence du peuple qui n’a plus « que des tubes en caoutchouc à la place des boyaux, et du fer-blanc à la place des jambes et de la figure », il annonce l’abrutissement de toutes les races, et leur immolation dans un grandiose petit autodafé.

A lire ces lignes terribles, on se rend compte que Lawrence avait tout d’un visionnaire. Dans cette interrogation de Sir Clifford, devenu impuissant à la suite de la Grande Guerre, ne va-t-il pas jusqu'à envisager la conception in vitro : « Il me semble qu’une civilisation digne de ce nom devrait éliminer beaucoup de faiblesses physiques. Toute la question de l’amour, par exemple, pourrait bien disparaître ! Je pense qu’elle disparaîtrait si nous cultivions des enfants dans des bouteilles. » Etonnante prescience de ce qui est devenu une pratique relativement banale.

Outre ce constat implacable sur une société en plein délitement qui a perdu le lien avec ce qui fait l’essence de la Vie, l’éloge de la nature est un des autres attraits majeurs du roman. C’est au cours d’une promenade dans les bois que Constance, femme libre « à la dérive », découvre Mellors, le torse nu, en train de se laver en pleine nature. Toutes les scènes d’amour, sauf une, auront lieu dans le cottage isolé du garde-chasse, la forêt devenant ainsi le rempart de leur amour.

Celui-ci naît et grandit de l’hiver au printemps et les descriptions fortement érotisées de cette saison première en sont le témoin, comme le montre le début du chapitre XII : « C’était vraiment une journée délicieuse. Les premiers pissenlits s’ouvraient comme des soleils, les premières pâquerettes étaient si blanches ! Le buisson de noisetiers faisait une dentelle, avec ses feuilles à demi ouvertes entre les lignes perpendiculaires et poussiéreuses des derniers chatons. Les anémones jaunes étaient en foule maintenant, largement ouvertes, se chevauchant les unes les autres, d’un jaune éclatant. C’était le jaune, le jaune puissant du début de l’été. […] Le vert luxuriant et sombre des jacinthes était une mer où les boutons se dressaient comme du blé pâle […] Partout le nœud des boutons et l’élan de la vie ! »

De même l’image des « poules merveilleusement ébouriffées sur leurs œufs » est la métaphore de la maternité dont rêve lady Chatterley. Quant à la scène où les deux amants courent nus sous la pluie, « en un rite sauvage d’obédience », elle témoigne encore de l’importance de cette nature avec laquelle la jeune femme reprend contact et qui la fait revenir à la vie. Il en va de même lorsque Mellors parsème le corps de Constance d’ancolies, de lychnis, de foin coupé, de touffes de chêne et de chèvrefeuille en boutons, célébrant ainsi le mariage de Lady Jane avec John Thomas, les noms qu’ils ont donnés à leurs organes sexuels.

Ce roman, tout empreint d’un naturalisme mystique, est donc d’une indéniable richesse. Il brasse une ample réflexion sur une époque brisée par la Grande Guerre, dénonce avec vigueur les perversions de la révolution industrielle, remet en cause les conséquences néfastes et stérilisantes d’un intellectualisme excessif tout en proposant une conception audacieuse des rapports amoureux. Non dénué d’une ironie discrète (voir la scène dans laquelle on voit Sir Clifford dans l’incapacité de remonter la pente avec sa voiture de handicapé), novateur par de nombreux aspects, alliant subtilement conservatisme et anticonformisme, il est bien ce roman « sain et nécessaire » que Lawrence s’enorgueillissait d’avoir écrit.

 

Les références renvoient à la traduction de Pierrette Fleutiaux et Laure Vernière, pour les Editions Plon (1980)

Voir mon article sur le film de Pascale Ferran, Lady Chatterley et l'homme des bois link

 

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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 17:56

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      Des visages et des corps, exposition de Isabelle Bercée di Puglia,

salle de la Sénatorerie, Saint-Hilaire-Saint-Florent

(Photo ex-libris.over-blog.com, dimanche 22 juin 2014)

 

La salle de la Sénatorerie à Saint-Hilaire-Saint-Florent, ancienne église abbatiale de l’abbaye du même nom (1128-1203) est un lieu harmonieux et serein qui se prête particulièrement aux événements artistiques. Du 20 au 24 juin 2014, elle accueille une centaine de dessins et de toiles de l’artiste, Isabelle Bercée di Puglia. Ce matin, lors de ma visite de cette exposition, intitulée Des visages et des corps, j’ai eu la chance d’être guidée par un de ses amis, décorateur, qui m’a parlé avec élan de cette artiste au pinceau plein de force et de poésie. Je le remercie ici de m'avoir autorisée à prendre quelques photos.

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C’est vers l’âge de seize ans que Isabelle Bercée di Puglia découvre la sanguine et le fusain, porte ouverte à une passion de la peinture qui s’empare d’elle pour ne plus la quitter. Après des études dans une grande école de maquillage à Los Angeles, sa vie professionnelle se consacre à la scène entre Hollywood et Londres. Revenue en France en 2006, elle s’adonne désormais tout entière à son art. Du Salon d’Automne au Grand Palais (2010) à la galerie d’art L’Arrivage à Troyes en passant par Le Carrousel du Louvre (2013), son œuvre s’expose dans toute sa diversité.

Cette exposition m’a tout d’abord séduite par la variété des techniques utilisées par l’artiste : stylo Bic, encre de Chine, pierre noire, pastel, acrylique, sanguine… Celle-ci sont employées seules ou de manière mixte. Certains thèmes sont parfois traités à l’encre de Chine pour être ensuite retravaillés à l’acrylique. Le trait est vif et nerveux, très typique d’un expressionnisme qui rapproche le peintre du Klimt des dessins ou de Egon Schiele, à qui elle fait parfois penser.

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Dans la première salle, Isabelle Bercée di Puglia, qui fut aussi danseuse en son temps, propose une série de dessins dans lesquels elle saisit avec dynamisme et précision l’éphémère du mouvement du danseur. Une autre série de dessins de visages féminins nous rappelle à propos qu’elle pratiqua au plus haut degré l’art du maquillage. Nous découvrons aussi sa fascination pour le personnage mystérieux de l’ange, qu’elle décline à l’encre et au pastel. Toujours dans cette salle, quelques toiles consacrées au loup inaugurent le début d’une série qui révèle sa passion pour cet animal légendaire et libre.

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Sous l’imposant narthex de la Sénatorerie, des huiles en grand nombre et de tailles diverses célèbrent la femme, la maternité (très belle Piéta), le couple. Ici, le pinceau se fait plus romantique, plus onirique et j’ai parfois pensé à Gustave Moreau. Un petit portrait, au trait fin et délicat, d’une femme de profil m’a évoqué le Portrait d’Isabelle d’Este de Léonard.

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Dans un petit retrait, on peut voir encore quelques toiles en cours d’achèvement, ébauches pour des œuvres futures aux dimensions plus importantes. En hommage à Saumur sans doute, une petite toile surprenante représente le château en ombre chinoise, dans une atmosphère sombre. Celle-ci est renforcée par la présence d’un rapace en vol dans le coin droit d'un tableau, tout empreint de romantisme noir.

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Au milieu de ces œuvres, marquées par l’onirisme mais aussi la spiritualité, l’artiste a placé une toile dévolue à sainte Thérèse d’Avila, la grande mystique. Réalisée sur parchemin, elle préfigure une série de toiles qui seront réalisées sur le même support.

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L’ange, la danseuse, la mère, la femme amoureuse, autant d’avatars féminins que le peintre fait naître de son corps, de son cerveau et de son cœur. Les trois C sont d’ailleurs le titre d’une série présentée dans la première salle.

Au carrefour de plusieurs influences, le romantisme, le symbolisme, l’expressionnisme, Isabelle Bercée di Puglia nous livre avec ce bel ensemble une œuvre très personnelle. La précision du trait, toujours dynamique et juste, s’y allie à une harmonie de couleurs au service d’une rêverie sur la femme et d’une méditation sur le "Château intérieur".

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Photos : ex-libris.over-blog.com

 

 

 


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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 15:30

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Une des statues décrites dans

"Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre"

(Photo Le Figaro.fr)

 

 

Pour la Fête des Mères, mon fils aîné m'a offert le dernier ouvrage de Jean Echenoz, Caprice de la reine, un recueil de sept nouvelles, recommandé par un de ses amis qui travaille aux Editions de Minuit. Une curiosité d'écriture de l'écrivain, reconnaissant dans une interview qu'il n'est guère familier de ce genre littéraire.

Il s'agit pourtant bien de sept nouvelles, encore que cette appellation ne me semble typologiquement convenir qu'à deux textes, "Génie civil" et "Nitrox". Les autres récits ressortissent davantage au genre biographique ("Nelson"), historique ("A Babylone") topographique ("Caprice de la reine"), voire autobiographique ("Trois sandwiches au Bourget").

Tous ces textes sont par ailleurs des textes de commande, pour certains publiés dans des revues (Le Garage, n°1, Les Cahiers de l'Ecole de Blois, n°4, Tango n°1...), pour d'autres, objets de demandes particulières. Ainsi "A Babylone" a été écrit sur une invite de William Christie à l'occasion de la sortie discographique de l'oratorio Belshazzar de Haendel (2013) ; quant à "Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre", il fait partie de l'ouvrage muséographique de Sophie Ristelhueber, Le Luxembourg (2002). Enfin "Trois sandwiches au Bourget" est une nouvelle à placer dans le cadre d'un projet théâtral initié par Gilberte Tsaï en 2014.

Comme le dit Echenoz lui-même, dans ce cas précis d'écriture, il faut accepter et la contrainte de la commande et celle du genre, pour ensuite se l'approprier afin d'y créer son propre espace de liberté, de recréation et d'invention. C'est ce qu'a réalisé l'auteur en privilégiant à chaque fois un lieu et en accordant de ce fait une grande place à la description.

Dans "Nelson", Echenoz choisit l'"hiver 1802, [un] manoir dans la campagne anglaise", lors d'une soiré mondaine dans le Suffolk. C'est pour lui le prétexte à brosser un extraordinaire portrait de l'amiral Nelson, "manchot, borgne et fiévreux", à travers ses blessures, ses amputations, ses failles. Ne souffrit-il pas du mal de mer pendant toutes ses années de navigation ? On l'y voit aussi quitter la party en filant à l'anglaise, afin de se livrer à un de ses passe-temps favoris : "planter des arbres dont les troncs serviront à construire la future flotte royale". Or ce bois servira (il l'ignore bien sûr) à fabriquer le tonneau d'eau-de-vie, "scellé puis sanglé au grand mât du navire" dans lequel il sera immergé, le temps d'être transporté jusqu'à sa terre natale afin d'y être inhumé. Avec son héros "fragile et friable", son léger humour noir, sa brièveté efficace, c'est vraiment la nouvelle que j'ai préférée.

Avec "Caprice de la reine", qui donne son titre au recueil, l'écrivain se livre à une description "grand angle" typiquement balzacienne - ou digne du Nouveau Roman, c'est selon - du lieudit Le Pirli, commune d'Argentré, circonscription de Laval. Le regard s'y déploie, avec minutie et précision, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, de la vache à la fourmi. En lisant cette longue description, j'ai pensé à ceux de mes élèves qui sautaient systématiquement les descriptions, lors de la lecture d'un Balzac notamment. Mais toujours ici une discrète touche d'humour incite à poursuivre une lecture qui pourrait sembler fastidieuse.

"A Babylone", par le biais de la descrition de l'antique cité, Echenoz revisite l'Histoire aux côtés d'Hérodote. A propos notamment de la largeur des remparts de la ville, il s'y interroge sur les exagérations probables des uns et des autres. Combien de chars pouvaient-ils se croiser en ce lieu ? Ctésias de Cnide et Strabon parlent de deux chars ; d'autres évoquent six quadriges quand Hérodote est persuadé qu'il s'agissait d'un char à quatre chevaux. Comment accorder foi à ces auteurs : "Une telle surenchère ne peut plus être prise au sérieux, laissons encore tomber." Et Hérodote n'a-t-il pas confondu la reine Nitocris avec la femme de Nabuchodonosor, voire avec le roi lui-même ? J'ai été séduite par cette façon amusée, et amusante, de remettre en cause le témoignage d'un historien célèbre, que l'auteur présente comme un écrivain pressé, imprécis et faillible.

"Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d'une montre" est la description des statues des reines qui entourent un bassin dans ce parc. Echenoz explique qu'il a toujours été fasciné par cette série de statues et que la demande d'un texte sur ce jardin a été l'occasion de les décrire. Cela pourrait ressembler à de plates informations fournies par le Guide Vert, si chaque petit article ne s'achevait sur un détail amusant et humoristique qui humanise les personnages de pierre. En voici un exemple : "Jeanne d'Albret, reine de Navarre, tient un stylet dans sa main droite et un parchemin roulé dans la gauche. Coiffure : cheveux courts bouclés. Bijoux : néant. Expression : inspirée. Présence de gros seins."

"Génie civil" met en scène un personnage du nom de Gluck, diplômé de Centrale et ingénieur en génie mécanique. Après la mort de sa femme Jacqueline, veuf inconsolable, "il s'est vite rendu compte que ne lui restait au fond que les ponts comme centre d'in térêt". Pour s'occuper il entreprend un Abrégé d'histoire générale des ponts et décide d'aller voir sur place pour illustrer son livre. Après de multiples voyages, prétextes à la description de nombreux ponts à travers le monde, il s'aventure dans une nouvelle histoire amoureuse. Celle-ci finira tragiquement, non loin d'Orlando, du haut du Shunshine Skyway, aux abords duquel il avait fixé rendez-vous à sa dulcinée. Encore une fois ici, la description exhaustive est nuancée par l'ironie tragique.

"Nitrox" s'apparente à un petit récit d'aventures. Le lecteur y découvre une James Bond's girl, gainée de Néoprène anthracite, qui s'extraie d'une "cellule vide et cubique d'apparence carcérale" pour pénétrer, après un parcours angoissant sous la mer, dans un sous-marin afin d'y retrouver son galant qui se trouve être le narrateur. Une nouvelle surprenante et complètement décalée par rapport à ce à quoi Echenoz nous a habitués.

Enfin, "Trois sandwiches au Bourget" conte le trajet trois fois réitéré du narrateur pour aller au Bourget manger un sandwich. Ce récit est prétexte à des notations sociologiques tout autant que politiques, à des remarques sur le temps qui passe, sur l'évolution du monde. Il distille une certaine nostalgie non dénuée d'humour, révélée par les dernières lignes : le voyage du narrateur au Bourget s'achève dans le cimetière et il est dit : "Et ce cimetière, au fond, ne présentait guère d'intérêt sinon, celui, qui n'est pas le moindre, d'être ingénieusement situé rue de l'Egalité prolongée."

La première surprise passée, je me suis plu à la lecture de ce recueil de nouvelles, qui pourra sembler bien disparate à certains. J'y ai vu en outre une forme de réflexion sur l'écriture et sur la typologie de la description. Ainsi, la longue description de "Caprice de la reine" débute par "A droite de la main qui écrit" et l'avant-dernier paragraphe évoque le retour à "la main qui, reprenant sa place, est en train d'achever d'écrire ceci".

S'y pose la question de savoir comment ordonner une description. A propos des édifices que découvre le narrateur, on peut en effet lire : "Nous devrons y revenir quoique nous aurions peut-être pu, peut-être dû commencer par elle, nous ne savons pas." L'angoisse de la saisie totale du réel pointe même avec l'évocation d'un maître en littérature car "... il est difficile dans une description ou dans un récit, comme le fait observer Joseph Conrad dans sa nouvelle intitulée "Un sourire de la fortune", de mettre chaque chose à sa place exacte. C'est qu'on ne peut pas tout dire ni décrire en même temps, n'est-ce pas ?"

A propos de "A Babylone", j'ai déjà évoqué les excès regrettables de certains historiens : "D'ailleurs tous les auteurs exagèrent, tous ont à coeur de se contredire." Quant à Aulu-Gelle, il "traite froidement [Plutarque] de mythomane." De ce fait, comment leurs descriptions pourraient-elles être fiables. Le narrateur ne va-t-il pas jusqu'à reprocher à Hérodote le manque de précision de ses descriptions, remettant ainsi en cause leur pertinence ?

A ce questionnement obsessionnel sur la technique de la description, il me semble que Echenoz apporte une réponse à travers le personnage du narrateur de "Nitrox". Allumant une cigarette et conscient que cela est interdit dans un sous-marin, il dit : "On l'a compris, c'est moi le patron." Oui, celui qui écrit avec un feutre V5 Hi-Tecpoint 0,5 Pilot dans un carnet beige "pas très beau", le grand écrivain, est bien le maître ; il fait ce qu'il veut, il orchestre ses descriptions comme il l'entend. La variété de ce recueil, ludique et "capricieux", en est le meilleur témoignage !

 

 

 

Sources :

Interview de Jean Echenoz, Mollat





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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 08:46

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Nighthawks, Edward Hopper (1942)

Art Institute of Chicago

 

 

A l'origine du roman de Philippe Besson, L'Arrière-Saison, il y a un tableau d'Edward Hopper, Nighthawks (1942). On peut voir cette toile, une des plus célèbres de l'artiste américain, à l'Art Institute of Chicago. Les différentes traductions du titre, Les Noctambules, Les Rôdeurs de la nuit, Les Oiseaux de nuit, renvoient ainsi à quatre personnages, à l'expression et aux postures figées, qui paraissent isolés dans leurs pensées intimes.

Un homme en costume sombre avec un feutre sur la tête et une femme à la longue chevelure rousse, vêtue de rouge, assis sur de hauts tabourets, sont accoudés à un bar. Ils font face à un barman en blanc qui porte un calot de cuistot sur la tête et s'affaire derrière le bar. L'homme semble le regarder tandis que la femme fixe quelque chose qu'elle tient entre les doigts, un amuse-gueule ou une petite part de sandwich. Sur le côté gauche du tableau, un autre homme encore, de dos, est assis au comptoir. Les personnages se détachent sur un fond sombre, fait de nuit et de vagues reflets de vitre, qui jouxte un mur jaune très lumineux. Le bar, que l'on devine situé dans une ville, a pour nom le Phillies. De l'ensemble émane une impression d'incommunicabilité et de grande solitude, renforcée par l'espace vide situé à gauche du tableau.

Cette oeuvre aurait été inspirée à Hopper par une nouvelle d'Hemingway, The Killers, l'histoire de deux tueurs qui attendent leur victime dans un bar. En 1946, Robert Siodmak l'a adaptée à l'écran. Une pérégrination artistique, de la littérature à la littérature en passant par la peinture et le cinéma.

Sur la quatrième de couverture, Philippe Besson explique comment, pour sa part, un dimanche d'ennui, il a observé la reproduction de cette toile qu'il avait chez lui. L'idée d'écrire a alors germé en lui, s'imposant avec force à son esprit : "J'ai eu l'envie impérieuse de raconter l'histoire de cette femme et de trois hommes autour d'elle, et d'un café de Cape Cod."

Dans une atmosphère lourdement orageuse, tout près de Hyannis Port et non loin de la résidence d'été de la famille Kennedy, le livre raconte ainsi la soirée de crise amoureuse que vit Louise, un auteur de théâtre à succès. C'est en focalisation interne, par sa voix, que les événements présents et passés sont décrits. En cette toute fin d'après-midi, la jeune trentenaire attend son amant marié Norman, qui doit venir la rejoindre après avoir fait " ce qu'il a à faire", c'est-à-dire annoncer à sa femme Catherine qu'il veut la quitter. Norman est celui qui a succédé dans son coeur à Stephen, rencontré il y a dix ans, et dont la séparation, il y a cinq années, l'a laissée dévastée. Stephen a en effet alors épousé Rachel, dont l'origine sociale flattait son ego.

En pensée, Louise se remémore le tourbillon de leurs belles années d'amour et d'insouciance tandis que le barman, le silencieux Ben, à qui la lie une longue complicité, l'observe avec acuité et tendresse. Et c'est ce soir-là que choisira Stephen, au bord du divorce, pour réapparaître - fortuitement ou non - dans la vie de la jeune femme. C'est aussi ce soir-là que Norman appelle celle-ci pour lui laisser entendre qu'il ne se séparera pas de son épouse.

Dans ce soir de fin d'été qui tombe lentement, alors que "l'automne sera bientôt là", Stephen et Louise vont-ils pouvoir se retrouver ? En quatorze chapitres, Philippe Besson excelle à décrire (à partir de l'exact centre du roman, au chapitre 7) les retrouvailles du couple désuni. Tout comme Louise son personnage, dramaturge et experte à nouer et à dénouer des situations de crises amoureuses dans ses oeuvres, il raconte avec finesse et sensibilité les méandres du sentiment amoureux. Il décrit avec minutie toutes les étapes émotionnelles par lesquelles passe l'amoureuse deux fois délaissée. Celles-ci sont entrecoupées par une sorte de voix off, quelques phrases en italique, éléments rares de la conversation, qui ponctuent le récit et le relancent. Avec des situations pourtant très conventionnelles, il parvient à créer un huis-clos pesant, tout en respectant la règle des trois unités.

On lit avec plaisir ce roman psychologique qui dit avec subtilité les effets délétères du désamour sur un coeur féminin dont les "tueurs" seraient ici les hommes. En même temps, avec les dernières lignes, le narrateur suggère discrètement que rien n'est jamais perdu : [...] à Cape Cod, le temps parfois est imprévisible."

 

 

Sources :     

L'Arrière-Saison, Philippe Besson, Pocket n°12029

 

 


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