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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 15:10


papillon-du-soir.jpg

Avecque son amie, musardant au soleil,

Une fille hyaline respire son café.

Collier doré et bagues font des reflets vermeils,

Toute de noir et blanc, elle a les cheveux thé.

 

Ses lèvres sont murmure, son pied va balançant ;

Immobile et rêveuse, elle suit lentement

La foule bigarrée, interlope et bruyante ;

Sa cigarette fume, et le roi Elvis chante.

 

Assise sous l'auvent au dessin blanc et vert,

Je devine des fraises au trop-plein de son verre.

Ses longs doigts délicats emprisonnent sa tasse,

Et, merveille, on surprend son reflet dans la glace !

 

Sous les oiseaux, la lyre, les profils sculptés

De trois belles arcades d'un balcon ouvragé,

Des chaises vert absinthe devisent avec des buis,

Et c'est pour cette belle une scène choisie.

 

Avec ses gestes lents, ses mouvements étirés

Et ses yeux invisibles sous ses lunettes noires,

Buveuse au Butterfly qui fleure bon l'été,

Elle me fait rêver au papillon du soir.

 

                           7 juin, place du Puits-Neuf, 15h10.

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Published by Catheau - dans Poèmes
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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 15:03

  bords-de-Loire-pluie.jpg

 

Mon frère et moi étions de retour dans la grande maison blanche, à l'abri du cèdre centenaire qui oscillait comme un mât les soirs d'orage. Elle était située dans le village de D., sur les bords de la Loire, et nous y avions vécu une grande partie de notre enfance. Nos grands-parents l'avaient habitée jusqu'à un âge avancé. Ils n'étaient plus là. Il fallait déménager la maison qui allait être mise en vente. Notre père nous avait demandé de faire le tri dans le « grenier » où il avait aménagé autrefois un appartement, au second étage de la maison.

 

Nous avions aimé cette demeure d'un amour irraisonné comme seuls peuvent en concevoir les enfants. Il faut dire que l'endroit était unique : à quelque fenêtre que l'on se tînt, on dominait soit le village, soit la Loire. Nous y étions montés avec émotion en faisant tinter la cloche à vache ternie, attachée à la rampe de l'escalier en colimaçon, et qui nous avait tenu lieu de sonnette. Sur les vieilles tomettes rouges, où nous avions fait nos premiers pas, notre enfance nous sauta au cœur.

 

Avant de nous atteler à la tâche, nous fîmes d'abord un pieux pèlerinage en passant d'une pièce à l'autre. De notre chambre d'enfants, dont l'humidité avait mangé par plaques le papier à fleurs, on apercevait la tour quadrangulaire du château de Marguerite d'Anjou, « la plus malheureuse des reine, des épouses et des mères ». Son histoire nous faisait toujours pleurer lorsque maman nous la racontait. De la grande pièce qui donnait à hauteur du chemin communal menant aux vignes, on apercevait le jardin en terrasse que nous avions appelé Babylone, devenu désormais un vivier de ronces et de lianes pendantes.

 

Il ne restait plus guère d'objets dans la grande pièce au poutrage énorme, qui avait retenti de nos cris et de nos rires. Elle respirait l'abandon et la solitude. Nous empilâmes tristement quelques vieux livres de classe aux pages déchirées, de menues choses qui avaient constitué les événements de nos jours en allés : une petite cage où avaient chanté des inséparables, des ossements de rongeurs desséchés que nous nous amusions à ramasser et à collectionner, quelques beaux silex taillés et des pièces anciennes que notre père découvrait lorsqu'il passait l'araire dans les vignes.

 

Soudain, mon frère poussa un cri.

- Regarde ! me dit-il dans un souffle, comme s'il venait de découvrir quelque chose d'effrayant. Et tout se baissant, il ramassait une page de cahier à moitié roulée, qu'il me tendit avec brusquerie. Il me sembla que ses mains tremblaient.

- Eh bien ? lui répondis-je, c'est la ferme dans l'île que papa avait dessinée. Tu sais combien il l'aimait. Il disait souvent que, dans cette ferme souvent inondée par la Loire, on respirait l'âme de la rivière.

 

Mon frère murmura alors doucement quelque chose que je n'entendis pas et il m'entraîna sans ménagements dans l'embrasure de la fenêtre du milieu. L'on devinait au lointain moutonnant le toit de la petite ferme. Debout l'un à côté de l'autre, nous regardions en silence ce paysage familier et mille fois contemplé par nos yeux d'enfant, quand il me dit d'une voix mal assurée qui me surprit.

- Si tu savais ce qui m'est arrivé là-bas...Je ne l'ai jamais raconté à personne, mais maintenant que plus jamais nous ne reverrons ce paysage, je vais te le dire...car... tu es mon frère...

 

Nous avions treize mois de différence et nous avions été élevés ensemble. Nous avions parcouru, lampe à la main, les galeries de tuffeau en de fantastiques équipées, débusqué les ragondins dans les berges de la Loire, guetté le passage des charrois des champignonnistes roulant sous la route en un grondement sourd et tremblé devant le diable à l'affût du moribond, sur cette grande peinture noire et or de la petite église du village. Je sentis pourtant qu'il allait me livrer là un de ces lourds secrets qui étreignent le cœur..

 

-Te rappelles-tu ce jour de vendanges où j'avais disparu ?

Je hochai la tête d'un air entendu car cette disparition avait bien évidemment mis la maisonnée en émoi mais, comme elle n'avait pas eu de suites fâcheuses, je m'en rappelai comme un événement seulement révélateur du caractère fantasque de mon frère. D'une voix sourde, il me fit alors ce récit.

 

- J'avais onze ans. Ce jour-là, il avait beaucoup  mouillé  et les vendangeurs étaient descendus détrempés et frissonnants du coteau. Certains se réchauffaient auprès de la grande cheminée des caves, qui jetait des reflets roses ; d'autres s'activaient au pressoir avec papa. L'envie me prit, au retour de l'école, d'aller lire mon livre de contes préféré dans la petite ferme. Elle me servait souvent de retraite à l'insu de tous. Maman était occupée dans la cuisine à préparer la grande tablée du soir et je quittai notre domaine sans que personne ne s'en aperçût.

 

On était en octobre car les vendanges avaient été tardives. La nuit n'était pas loin mais je n'y pris pas garde. Je traversai la nationale qui longe le coteau aux anfractuosités noires, passai devant Le Café des Pêcheurs où nous allions de temps à autre avec nos parents manger des galipettes puis traversai en courant le grand champ aux herbes hautes derrière la mairie. Il ne pleuvait plus mais, saturées d'eau, les plantes étaient glissantes et je les sentais m'enserrer les jambes à chaque pas. Je parvins au bras de Loire, où l'eau stagnante commençait à devenir plus vive. Je le traversai avec peine. Il me sembla, par instants, que mes jambes étaient happées par une main invisible. Je ne sais pourquoi, je sentis la peur me gagner mais quelque chose me poussait à aller de l'avant.

 

J'atteignis bientôt le pré au milieu duquel se trouvait la silhouette assombrie de la petite ferme. Quelques vaches paissaient encore là car le métayer de la ferme d'A. ne les avait pas encore rentrées. Quand la Loire inondait les prairies, il prenait sa barque et, l'une après l'autre, ramenait ses bêtes sur la terre ferme. Le pré était couvert de fleurs blanches et violâtres, d'étranges colchiques, déjà refermés à cette heure tardive. L'endroit me parut moins accueillant qu'en été. Et, je ne sais pourquoi, revint à ma mémoire le vers d'un poème que notre vieux maître aux sourcils blancs nous avait fait apprendre en classe :

« Le pré est vénéneux mais joli en automne » *

 

Dans l'obscurité grandissante, je courus à grandes enjambées inquiètes vers la petite ferme, non sans avoir frôlé le poil dru et humide de deux vaches qui poussèrent un meuglement étrange. Je poussai la porte vermoulue qui crissa longtemps et, par l'échelle de meunier, montai au-dessus de l'étable où était rangé du foin pour le troupeau. Le fourrage n'avait plus la chaleur de l'été. De ce lieu en surplomb, j'étais comme un « pêcheur à la hutte » et, à travers une petite fenêtre à l'encadrement pourri, je pouvais observer tout à loisir le paysage environnant.

 

La nuit était quasiment tombée et les saules pleureurs de l'autre côté de la  grande Loire  tremblaient imperceptiblement de tout leur feuillage. La grève s'étirait en un étroit espace blanc qui contrastait avec l'obscurité de la rivière. Une plate de Loire avait été tirée sur la berge- Tu sais, c'était sans doute celle sur laquelle papa nous avait photographiés un jour, maman et moi. Assis à la poupe de la barque, je la regarde lever le bras vers la Loire, comme pour montrer quelque chose- J'entendis le ronronnement lointain d'une voiture augmentant sa vitesse sur la route au sortir du village puis une chouette ulula. Je regrettai de m'être aventuré si tard. J'étais fatigué par ma journée d'écolier et par ma course ; je me pelotonnai dans le foin, la tête posée sur mon livre d'histoires.

 

Je dus m'endormir et, lorsque je me réveillai, il faisait complètement nuit. La lune pleine brillait d'une couleur froide et métallique. Y passaient quelques ombres, révélant les eaux verdâtres de la rivière, d'où s'élevait une fine brume dentelée. Effrayé de me retrouver ainsi seul en pleine nuit et prenant soudain conscience que papa et maman devaient être très inquiets, je voulus m'en aller au plus vite, mais un léger bruit me fit regarder par la fenêtre.

Je demeurai pétrifié. A l'avant de la plate noire, une jeune fille nue se tenait debout. Mon cœur se mit à battre à tout rompre. Que faisait-elle là à cette heure ? J'aperçus un paquet de guenilles, vieux sacs de jute et filets déchirés, qui avait été jeté sur un des bancs de nage de l'esquif. Le corps de la jeune fille était d'un blanc irradiant, semblable à celui des draps que l'on met à sécher les nuits de pleine lune pour mieux les blanchir. Ses cheveux noir Orient tombaient en cascade, laissant entrevoir le triangle sombre au bas de son ventre. Elle levait les bras et je vis avec horreur, enroulé autour de son poignet gauche, un de ces serpents de rivière, d'un brun de charbon brûlé, et dont on m'avait dit qu'ils glissaient parfois dans l'herbe poussée haute pour aller téter le pis des vaches. Le reptile oscillait doucement sa tête plate et géométrique au rythme d'un air étrange que modulait la jeune fille. Fasciné, je tendis l'oreille mais ne pus surprendre qu'un vague murmure- mais peut-être était-ce le clapotis de l'eau. Dans la main droite, en un geste d'offrande, elle tenait un colchique des prés humides. Et elle me le tendait !

 

Ce fut comme un appel. Les membres raidis, je me levai brutalement tel un somnambule et descendis tant bien que mal l'échelle bringuebalante. Je ne savais plus ce que je faisais. J'entendais mon cœur en désordre battre dans ma tête. D'un pas mal assuré, je me dirigeai vers la barque et je m'assis à l'arrière. Je ne pouvais détacher mes yeux de la femme qui chantait toujours. Mais maintenant, j'entendais distinctement les paroles d'une berceuse:

« Ö Loire douce et mystérieuse,

Combien d'heures ai-je rêvé

Près de la belle endormeuse

Sous le dais vert des saulaies ? »

 

Je fus étreint d'une sorte de langueur angoissante. Dans un mouvement fou mes yeux allaient de la femme au serpent. Tous deux me fixaient et je me sentis sombrer dans une eau verte, aux profondeurs de nénuphar. La jeune fille posa dans le fond de la barque la fleur qu'elle tenait dans la main droite et elle avança celle-ci vers ma joue. J'étais tétanisé et incapable de réagir. J'eus sur la peau la sensation d'une caresse de métal glacé et un grand frisson d'horreur me parcourut.

 

Puis, la jeune fille me prit par la main et ce fut comme si j'avais été enlacé par une algue douce et morte. Malgré moi, elle m'entraînait hors du bateau, tout en continuant son étrange mélopée. Je retenais mon souffle en même temps que je sentais un froid insidieux prendre possession de mon corps. Elle allait droit vers l'eau d'un pas dansant et je me dis que j'allais entrer dans la Loire avec elle. Galvanisant en moi une sorte d'ultime réflexe de survie, je m'arrachai à sa main de marécage. Elle se retourna avec lenteur et me regarda d'un air immensément triste.

 

Alors, d'un mouvement souple, elle pénétra dans la rivière et je voulus crier mais ce fut un cri impossible, tels les sons inaboutis que l'on pousse dans les cauchemars. Elle avançait doucement dans l'eau, qu'elle ouvrait de ses mains, et qui formait à sa suite comme un long sillage vert-de-gris. Le reptile se contorsionnait à son bras en une folle spirale. Bientôt, l'eau enserra sa taille, puis ses épaules et son cou, et sa chevelure noire disparut d'un coup, comme si son corps avait été happé par un trou d'eau. A cet instant précis, un long nuage brun s'étira devant la lune et l'obscurité se fit, dans un silence d'après la catastrophe.

 

Quand la lune apparut de nouveau, je fus rendu à moi-même et à la réalité des choses. Je m'apprêtai à rebrousser chemin sur la grève quand mon regard fut attiré par un éclat brillant. A un pied de la Loire, à l'endroit même où la jeune fille était rentrée dans l'eau, je vis une de ces petites bouteilles de verre irisé, au corps long et étroit et au col court, couleur d'absinthe et de mousse, que la rivière abandonne et que l'on ramasse dans le sable en période de basses eaux.

 

Je m'apprêtai à m'en emparer pour la mettre dans ma poche, lorsque, dans les lueurs virevoltantes de plusieurs lampes de poche, j'entendis des cris, des appels et des abois de chien. Je me retrouvai aussitôt roulé et retourné dans le sable et je sentis sur tout mon corps engourdi la langue râpeuse et chaude de mon grand labrador noir. Puis les bras forts de papa m'enserrèrent et je ne me souviens plus de rien. »

 

Mon frère se tut. Je ne le voyais presque plus car la nuit avait pénétré dans la pièce mais je posai ma main sur son épaule. Entre nous désormais cette histoire d'eau, de pleine lune et de femme créait un lien indicible. J'aurais voulu lui dire combien elle m'avait touché. Cependant, quelque chose me retenait que je n'arrivais pas à cerner et qui cherchait à se frayer un passage dans mon esprit.

- Il faudrait rentrer maintenant, lui murmurai-je, il se fait tard.

 

Il opina de la tête et nous prîmes sous le bras les deux caisses que nous avions remplies. Je refermai avec mélancolie la porte de cet endroit où nous ne viendrions plus. C'est alors que j'eus soudain devant les yeux comme un flash la page des faits divers du journal local, il y a bien des années de cela, - mais quand l'avais-je lue ? - « En amont du pont du chemin de fer, on a retrouvé le corps nu d'une jeune fille dont on ignore l'identité. Non loin de là, sur une barque, ses vêtements ont été retrouvés soigneusement pliés. La jeune femme portait un bracelet en forme de serpent au poignet gauche. »

 

 

* Guillaume Apollinaire, « Les Colchiques », Alcools.

                                                                                                                             Hiver 2006

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Published by Catheau - dans Nouvelles
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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 14:58

 
Fusillej_laisne.jpg

                                                                                     Fusillés, Jacqueline Laisné.

Le secrétaire Empire que je venais d'hériter de mon père, disparu l'année de la chute du mur de Berlin, avait trouvé sa place dans mon petit appartement parisien sous les combles. Lors du partage, j'avais abandonné à ma sœur Aude et à mon frère Martin les gros meubles et j'avais, outre le secrétaire, choisi surtout des tableaux et de l'argenterie. J'étais artiste-peintre et mon lieu de séjour tenait plus de l'atelier que de l'habitation.

J'affectionnais inexplicablement ce meuble que j'avais toujours vu dans le salon bleu de la belle maison de famille, toute en brique blanche, de Saint-Winoc-La-Vallée. C'était ma malle à souvenirs : mon secrétaire, en acajou plein, d'un beau rouge flammé, dont chaque montant s'ornait de deux curieux dessins suggérant des grappes de raisin, signature sans doute cryptée de l'ébéniste. L'abattant s'ouvrait en grinçant sur huit petits tiroirs et sur deux niches, où nous déposions les menus objets ramassés au cours de nos promenades enfantines avec notre grand-mère Amélie, qui était veuve de guerre. Le dessus, en marbre gris, était l'autel consacré aux photos des militaires de notre famille.

Petite, j'avais coutume de m'asseoir auprès du feu sur une banquette basse en tapisserie mille fleurs confectionnée par ma grand-mère. J'aimais voir les lueurs du feu finissant jeter des éclairs sur les cadres chantournés vieil or. J'y devinais mon père, François-Marie de Chambrannes (1915-1989), en Saint-Cyrien, promotion « Soldat inconnu », le jour du Triomphe ; et mon grand-père François-Xavier (1875-1917), lieutenant au 43° d'Infanterie, avec sa veste au col et parements d'astrakan et brandebourgs. Le casoar et le sabre éveillaient en moi un sentiment ambigu, mélange de crainte sourde et d'admiration devant cet univers viril, dont l'accès m'était cadenassé.

En effet, dans notre famille, on était soldat ou on n'était pas ! Peu d'hommes en noir mais combien d'hommes en rouge ! Cette tradition militaire remontait au lointain ancêtre, le colonel-comte François-Emile de Chambrannes, émigré sous le dolman vert à parement rouge et tresse jaune des Hussards de Choiseul. Au service de son roi, il avait débarqué sur l'île d'Yeu au secours des Vendéens et avait porté haut l'honneur de ses armoiries, de gueules à l'épée haute d'or en pal, et sa devise : Chambrannes. Devant, par sainte Jeanne !

A ma naissance, en 1953, à la veille de partir pour Dien-Bien-Phu, mon père, en tenue de parachutiste, était venu faire ses adieux à ma mère et connaître son premier-né. En se penchant vers mon petit visage poupin, rouge et fripé, il avait imperceptiblement murmuré un « Hélas ! » qui avait laissé sa femme meurtrie et désemparée d'avoir failli à sa tâche de pourvoyeuse de mâles au service de la Nation. « Je vous autorise quand même à la prénommer France ! » lui avait-il jeté d'un ton cassant dans l'embrasure de la porte, en la quittant. Alors pourquoi cette dilection particulière pour le secrétaire Empire, je n'aurais su le dire...

Mon mari, qui aimait restaurer et bricoler, avait entrepris de rendre son lustre d'antan à mon héritage. Il avait doucement frotté le bois du meuble avec la célèbre popote des antiquaires; il avait ravivé les ornementations de cuivre ciselé, à décor de navire et de renommée, avec du jus de citron. Minutieusement, il avait réparé les colonnettes des niches et fixé les petits boutons d'or des tiroirs. Un soir, alors qu'il était en train de huiler le tiroir central, son doigt accrocha un petit panneau de bois qui se souleva avec un claquement sec, découvrant une cachette.

J'étais en train de peindre lorsqu'il m'appela d'une voix pleine de surprise et d'excitation.

-         France, viens voir ! Il y a un tiroir secret !

J'abandonnai mes pinceaux et ma toile et m'approchai avec hâte et curiosité de la petite cavité qu'il avait mise à jour. Avec empressement j'y glissai la main et j'en retirai un minuscule livret de cuir crevassé, à la tranche dorée, fermé par un cordon élastique d'un rouge terni.

- C'est un carnet de bal ! m'écriai-je en l'ouvrant fiévreusement, tandis que défilaient rapidement sous mes yeux les noms inconnus de jeunes cavaliers pour la danse.

Dans ma fébrilité à feuilleter, un petit papier plié en quatre tomba à nos pieds que je ramassai prestement.

-         Regarde ! Regarde ! C'est une vieille photo.

Devant nos yeux écarquillés, le visage sépia d'un jeune soldat apparut, un peu déformé par la pliure du temps. Et il nous dévisageait par-delà les années de son regard  pâle. Au képi à la visière arrondie, à la capote en drap de coupe croisée aux boutons frappés de la grenade, nous reconnûmes sans hésiter l' « uniforme meurtrier » des fantassins de la Grande Guerre. Au verso de la photo, une main avait inscrit d'une élégante écriture anglaise, mais légèrement tremblée, un prénom : Emilien.

Qui était-il ? Un soupirant de ma grand-mère Amélie? C'était peu plausible, il semblait si jeune... Un ami de mon grand-père François-Xavier, mort au champ d'honneur ? Peut-être. Mais alors pourquoi sa  photo aurait-elle été dissimulée dans cette cache? Nous étions perplexes et nous perdions en conjectures. Fascinés par ce visage qui surgissait des ténèbres, nous nous mîmes à le scruter. Il ressemblait à mon grand-père : même regard transparent, front haut identique, et surtout cette beauté à la grecque, qui faisait la renommée des hommes de la famille et avait fait tourner la tête à bien des femmes. Il était cependant de moindre corpulence et il émanait de sa silhouette une troublante vulnérabilité, en dépit de la posture martiale qu'il s'efforçait de prendre.

-         Cette ressemblance...dit songeusement mon mari. Sans doute un cousin éloigné de ton grand-père.

-         Comment ? Mais tu sais très bien qu'il n'avait pas de cousins !

Mon esprit en proie à une angoisse diffuse se mit à tourbillonner et en un éclair je me remémorai la fratrie de mon grand- père, composée de trois enfants. François-Xavier de Chambrannes  était l'aîné et le héros de la famille. Après être passé d'abord par le 43° d'Infanterie à Lille, il avait été nommé au 6° Bataillon du 1er Etranger au Maroc et en Algérie. A l'occasion de ses trop rares permissions, il rapportait à son épouse esseulée des roses des sables et des bracelets  berbères en argent. Il était mort au champ d'honneur, tué par un obus de 155, le 17 avril 1917, dans l'attaque de la redoute allemande d'Auberive, près de Mourmelon, lors de la bataille du Chemin des Dames. Il avait eu deux sœurs dont la vie n'avait pas voulu. Thérèse, morte de convulsions en bas âge (1881-1882), et Mathilde, née en 1894 et décédée de la grippe espagnole comme Apollinaire, en 1918.

C'est ainsi qu'en quelques années, mes arrière-grands-parents avaient vu disparaître leurs trois enfants. Le père, François-Hector (1848-1930), mutilé lors de la bataille de Sedan, vivait cloîtré dans sa chambre, passant son temps à lire et relire les traités de Clausewitz et les Mémoires de Napoléon et à ruminer les clauses humiliantes du traité de Francfort. Pour lui, la guerre de 1914 avait été l'occasion de la revanche et, lorsqu'on lui avait appris la mort de son fils, sa seule oraison funèbre avait été : «Notre honneur est sauf. La France est vengée ! »

Ma grand-mère Amélie avait ainsi élevé seule mon père, Francois-Marie. Avec elle, il rendait une fois l'an une visite rituelle à ce grand-père taciturne et d'un autre siècle. Ce dernier ne lui posait jamais aucune question mais lui lisait invariablement une page de l'Iliade. Un jour que mon père était en veine de confidence, il s'était laissé aller à évoquer l'atmosphère funèbre de cette maison où les cœurs étaient clos comme les rideaux toujours fermés. Il se souvenait de la silhouette muette et diaphane de mon arrière-grand-mère Eugénie, mater dolorosa aux ordres de son époux, qui servait le thé dans des tasses d'une porcelaine aussi blanche que son visage chlorotique. Quand la visite était terminée, elle raccompagnait à la porte sa belle-fille et son petit-fils. Elle prenait le visage de mon père entre ses mains et le dévisageait avec une intensité douloureuse tandis que les larmes coulaient lentement sur ses joues. Il avait l'impression qu'elle voyait quelqu'un d'autre, son fils François-Xavier sans doute, et l'enfant qu'il était en éprouvait un grand frisson.

Le prénom d'Emilien, inscrit au dos de la photo, et la ressemblance avec mon grand-père me persuadèrent bientôt que ce jeune soldat ne pouvait être étranger à notre famille. Notre aïeul, le Hussard de Choiseul, ne s'appelait-il pas François-Emile ? Etait-il possible que mon grand-père ait eu un autre frère ? Cette idée me semblait démente. Et pourtant...Ce soir-là, je me sentis comme au bord d'un précipice où j'appréhendai de tomber. Dès lors, toutes mes forces furent tendues vers un but unique: découvrir l'identité du jeune fantassin au regard clair.

Possédée par une mystérieuse certitude intérieure, je m'empressai de tenir au courant de ma découverte ma sœur Aude et mon frère Martin, qui en éprouvèrent la même stupéfaction et la même inquiétude.

L'une était pianiste et l'autre, qui avait repris la propriété de famille de Saint-Winoc-La-Vallée, était médecin de campagne. Ma sœur et moi-même avions hérité des dons artistiques de notre arrière-grand-mère qui sculptait remarquablement. La maison de Saint-Winoc regorgeait de ses œuvres, marquées au sceau du deuil et de la souffrance. Groupe de Niobé pleurant ses enfants, statuettes de pietà, bustes de Christ à la couronne d'épines, Saint Sébastien mourant sous les flèches, ses sculptures étaient d'un dolorisme exacerbé mais d'une beauté âpre. Martin, quant à lui, avait fui la carrière des armes au grand dam de notre père qui lui en avait beaucoup voulu. Il avait même rompu avec son fils quand ce dernier avait commencé ses études de médecine. Plus tard, après la guerre d'Algérie où il avait eu, en tant que colonel de parachutistes, une conduite exemplaire en permettant à nombre de harkis d'échapper aux représailles des fellaghas, il avait quitté une Armée française qui avait bafoué ses idéaux. Le père et le fils s'étaient alors retrouvés.

Pour élucider le mystère de la photo, notre trio organisa un plan de campagne en se partageant les tâches. L'entreprise s'avérait difficile- il n'y avait quasiment plus de survivants de la Grande Guerre- mais elle s'imposa à nous avec la violence d'un impératif moral qu'aucun d'entre nous ne discuta.  Mon frère entreprit de passer au crible la maison de famille à la recherche du moindre indice. Au cours de ses visites médicales dans la campagne flamande, il questionna tous ses patients les plus âgés qui auraient pu posséder quelque souvenir de notre famille pendant la Grande Guerre. Il ne recueillit que le témoignage de la fille d'une domestique de mes arrière-grands-parents. Sa mère lui avait souvent raconté que, le 11 novembre, jour de la Saint Martin, à chaque commémoration de l'Armistice, mon arrière-grand-mère Eugénie conduisait au monument aux morts son mari impotent dans sa chaise roulante. Quand leur groupe douloureux mais fier apparaissait sur la place, le silence se faisait. La cérémonie achevée, ils repartaient sans un mot, cuirassés dans leur digne chagrin, et tout le village, qui avait de même payé un lourd tribut à la guerre, en avait le cœur serré.

Martin avait encore consacré de nombreux weeks-ends infructueux à la visite des nécropoles nationales, des cimetières et des carrés militaires de la Somme, de l'Aisne, de la Meuse et de la Marne. Il en revenait harassé et désespéré par l'ampleur de la tâche.

Ma sœur et moi-même avions décidé de visiter les services de l'état-civil et les archives de l'Armée qui étaient accessibles. Nous savions qu'après la bataille de Sedan, notre arrière-grand-père, bien qu'il fût devenu infirme, s'était mariée en 1873 avec une jeune infirmière, Eugénie de L'Estoile, qui l'avait soigné à l'Hôpital militaire de Lille. Dans cette ville, l'administration nous confirma la naissance de notre grand-père François-Xavier de Chambrannes, le 6 mai 1875. La mairie de Saint-Winoc-La-Vallée nous rappela aussi la naissance et la mort de nos deux arrière-grands-tantes, Thérèse et Mathilde. Nous fîmes un périple dans les mairies des villes militaires de l'est où le régiment de notre arrière-grand-père avait pu stationner. Nous n'y trouvâmes aucune mention d'un quelconque Emilien de Chambrannes. Notre immense déception se mesurait à l'aune de l'étrange amour que nous sentions grandir pour le soldat perdu. Mais à quoi d'autre pouvions-nous nous attendre ? Comment faire surgir un fantôme qui n'avait jamais existé, dont nous n'avions, jusqu'à cette trouvaille photographique, jamais soupçonné l'existence ?

Avant de poursuivre à l'aveugle nos recherches auprès des services administratifs de l'Armée, ma  sœur eut l'idée de consulter un camarade de promotion de notre père, son ami de longue date, et qui était féru d'Histoire. Ce très vieil homme, encore raide comme une badine de cavalier malgré son grand âge, nous reçut chez lui dans un capharnaüm indescriptible, où la Vie des Hommes illustres et Le Prince voisinaient avec de vieilles cartes d'état-major, traités militaires, essais de stratégie, entassés pêle-mêle. Après avoir pris connaissance de notre projet fou, il contempla en silence avec une attention avide la photo de l'inconnu.  Puis, nous regardant avec toute l'acuité que lui permettait encore sa vue déclinante, il prononça ces quelques mots qui sont demeurés  marqués au stylet dans notre cœur.

-         Il n'est pas en mon pouvoir de vous interdire d'aller au terme de votre entreprise. Je peux seulement vous dire qu'à la capote croisée, aux brodequins et au passepoil clair du pantalon, on reconnaît en ce jeune soldat un « homme de pied » de la classe 17.

S'armant d'une loupe, il s'inclina sur la photo jusqu'à la toucher. « Sur le col de sa capote, vous pouvez lire le chiffre 34, c'est-à-dire qu'il appartient au malheureux 34° Régiment de la 18° Division d'Infanterie. Vous savez ! Celle qui a participé au début de mai 1917 à l'offensive des monts de Champagne et à l'attaque du village de Craonne. »

Ma sœur et moi, nous échangeâmes un long regard. Craonne, c'était l'« offensive brusquée » du général Nivelle, les mutineries et les « fusillés pour l'exemple ». Le début du refrain de la chanson de sinistre mémoire résonna en nous comme un glas. : 

Adieu la vie, adieu l'amour,

Adieu toutes les femmes,

C'est bien fini et pour toujours

De cette guerre infâme. 

Le regard du vieux général s'était brusquement éteint et il allait de ma sœur à moi- même.

-         Je crois que vous pensez à la même chose que moi, murmura-t-il avec peine. Vous venez d'ouvrir la boîte de Pandore. Et il ajouta dans un souffle : « Il faut laisser les morts enterrer les morts ! »

Nous étions pétrifiées car au fond de nous-mêmes une vérité commençait à venir à la lumière, qui nous horrifiait. Nous ne pouvions plus reculer. Devant notre détermination, le vieil ami de notre père nous conseilla de poursuivre nos recherches aux Archives Nationales, au Service Historique de l'Armée de Terre et auprès du Ministère des Anciens Combattants.

Alors, notre quête insensée ne connut plus de cesse. Il nous fallait rendre vie au soldat inconnu. Le nom du vieux militaire devint notre sésame. Nous pûmes ainsi consulter plus aisément les archives militaires et obtenir certaines dérogations. Nous eûmes accès aux dossiers de justice militaire, interdits de consultation avant un délai de cent ans. Pleines d'une infinie compassion, nous découvrîmes l'existence des soldats mutilés, des soldats fusillés, des soldats honnis, des soldats oubliés...parfois des soldats réhabilités. Un soir que nous avions dépouillé avec des gestes las des dizaines de documents pliés dans de vieilles enveloppes de carton beige, j'entendis Aude pousser une sorte de cri étranglé qui me fit relever la tête.

-         France ! France ! Je crois que j'ai trouvé !

De nos yeux fatigués par la recherche, de nos yeux qui se remplissaient de larmes, nous lûmes avec difficulté le procès-verbal d'un commis-greffier, en date du 23 mai 1917, à Roucy (Marne). Il rapportait en termes sèchement administratifs « l'exécution de la peine de mort avec dégradation militaire, prononcée par le Conseil de guerre, en réparation du crime de mutilation volontaire en présence de l'ennemi, pendant l'attaque du 5 mai 1917, contre le nommé Chambrannes (de) Emilien-Hector, du 34° Régiment d'Infanterie, né le 11 septembre 1897 à Biarritz (Basses-Pyrénées). »

Le sentiment que nous avons toutes deux éprouvé ce soir-là est indicible. Soulagement d'être parvenues au bout de nos peines, exaltation diffuse d'avoir pressenti la terrible vérité, mais surtout tendresse poignante à l'égard de notre jeune oncle. Il y avait eu un benjamin chez les Chambrannes, notre grand-père avait eu un frère ! Dans la mort, le héros disparu au champ d'honneur rejoignait le fusillé pour l'exemple et il n'étaient que les deux visages en miroir du bouclier de la guerre.

D'ailleurs, s'était-il vraiment mutilé volontairement ? N'avait-il pas malencontreusement laissé glisser sa main en haut de la tranchée ? Ou les gaz  de combat ne l'avaient-ils pas rendu fou et conduit à cet acte ?

Cette découverte qui bouleversa notre trio familial fut la porte ouverte à de multiples questions et nous obligea à repenser tout ce à quoi nous croyions et étions attachés, tout ce que nous savions sur notre histoire familiale.

Il nous fut bien sûr aisé de retrouver mention de la naissance d'Emilien-Hector de Chambrannes à l'état- civil de la mairie de Biarritz. 1897 ! L'année où Alexandre de Serbie devint fou d'amour pour Draga Maschin, dame d'honneur de la reine Nathalie! Nous ignorions que nos arrière-grands-parents avaient fait partie de ces happy few qui avaient contribué au lancement de la station balnéaire et que notre arrière-grand-mère avait choisi cet endroit battu par les vagues pour mettre au monde son dernier enfant.

Nous n'avons pu qu'imaginer l'enfance et la jeunesse stricte de ce jeune garçon, élevé comme son frère aîné dans le culte des armes et l'amour de son pays. Nous comprenions le sentiment d'orgueil qu'avait dû éprouver notre arrière-grand-père quand son fils aîné avait choisi le métier de soldat. Nous savions que cette fierté lui avait permis de supporter la mort au champ d'honneur de son premier-né, à qui on avait remis sur son brancard d'agonisant la cravate rouge de la Légion d'honneur et la Croix de Guerre.

Mais qu'en avait- il été d'Emilien, le « bleuet » de la classe 1917, né en 1897, et qui n'avait jamais eu vingt ans ? A un mois d'intervalle, notre grand-père étant mort le 17 avril, on était venu annoncer à notre aïeul la mort de son dernier-né, le 23 mai, dans des circonstances infamantes. Nous avons cent fois songé à cette scène: notre arrière-grand-père figé dans sa chaise roulante et notre arrière-grand-mère, aux limites de l'évanouissement, agrippée de toutes ses forces au dossier du fauteuil. Nous avons tout lieu de penser qu'en statue du Commandeur, stupéfiée par la douleur et l'opprobre, notre ancêtre ait décidé d'effacer toute trace de son second fils et de le bannir du monde de ceux qui avaient été vivants et du monde des morts.

Et notre arrière-grand-mère ? Comment cette mère, qui avait déjà perdu deux enfants et allait en voir mourir une quatrième en 1918, avait-elle pu accepter qu'on ne prononce plus le nom d'un fils qu'elle avait porté, qu'elle avait chéri et que son mari reniait à tout jamais ? Qui dira le lent martyre de cette femme, soumise à l'implacable loi des hommes, et renfermant à double tour dans son cœur à vif l'image infiniment recommencée de son enfant qui s'effondre sous des balles françaises ? Oh, la douleur tragique et muette de notre aïeule, modelant de ses vieilles mains saint Sébastien affaissé contre sa colonne !

Quant à notre grand-mère Amélie, il ne faisait aucun doute qu'elle avait tout connu et tout celé. Ayant reçu la même éducation rigide que sa belle-mère, elle se sentait à son image détentrice de ce secret familial et elle eût été incapable de le violer. Si nous lui en avions tenu grief un temps, ce sentiment était venu à résilience et nous lui avions pardonné d'avoir gardé le silence.

Nous ne saurons sans doute jamais où repose le corps d'Emilien-Hector de Chambrannes. Mais pour Aude, Martin et moi-même, cela n'a plus guère d'importance. Il nous suffit de savoir qu'il a vécu, que nous lui avons redonné son nom et que nous l'avons ramené parmi nous.


                                                                                                                                                                                                 Mars 2008  

                                                                                                                         

 

 

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3 avril 2009 5 03 /04 /avril /2009 20:49


C'est une photo fascinante, un peu "mauvais rêve", qui représente le visage d'une petite fille, les yeux fermés, sur un tapis de feuilles mortes. Il me semble que vous pourriez écrire des textes intéressants grâce à elle. (papierlibre.over-blog.net

millais-filles-feuilles-mortes.jpg


Feuilles d'automne
, John Everett Millais.


- Ma mère, savez-vous
Où s'en vont les fées et les dames vertes
Quand l'automne est là, les forêts désertes?
- Ma fille, je ne sais, laissez-moi filer!

- Mon frère, savez-vous
Où pleurent sylphides et hamadryades
Quand le vent secoue les arbres malades?
- Ma soeur, je ne sais, laissez-moi chasser!

- Grand-père, savez-vous
Quel est le festin des sept Hespérides
Quand les pommes d'or ont leur peau de rides?
- Fillette, je ne sais, laissez-moi vieller!

- Mon père, savez-vous
Où dansent les nymphes à la nuit tombée
Quand le froid descend dessus les saulaies?
- Enfant, je ne sais, laissez-moi jouter!

- Ma soeur, savez-vous
Où dorment les nixes et puis les napées
Quand la pluie inonde les branches penchées?
- Soeurette, je ne sais, laissez-moi broder!

-Grand-mère, savez-vous
Où vont Titania, Mélusine, Ondine,
Quand le bois devient dur comme une épine?
- Fillote, je le sais, mais c'est un secret!

En habits de deuil,
Elles sont endormies
Dans leur lit de feuilles.

Le 1er avril 2009

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23 mars 2009 1 23 /03 /mars /2009 16:05

Voici le premier vers d'un poème de Kabir, un des plus grands mystiques et poètes de l'Inde du XVème siècle: "En toi est le jardin des fleurs..." Je vous propose d'écrire à propos de cette phrase inspirée qui permet beauxcoup d'interprétations. (papierlibre.over-blog.net)

Ophelia.jpg


                                                                                 Ophélia, John Everett Millais

« Ton cœur est un jardin de fleurs… » m’aviez-vous si amoureusement murmuré le soir de notre première promenade dans le jardin de mes parents, après que vous eussiez demandé ma main à mon père. J’avais dix-sept ans et je sortais du couvent ; vous en aviez trente et vous étiez un homme fait.
Ce temps de fiançailles fut pour moi ravissement et extase. J’étais la Sulamite dont vous étiez le Roi. Chaque soir, dans mon demi-sommeil, je me répétais inlassablement les vers que vous ne cessiez de me réciter en me tenant la main. Ils faisaient naître en moi une vibration inconnue :
« Tes yeux sont les portes du Ciel,
Ta peau a les reflets de la blanche opale,
Tes lèvres sont la baie rouge où je bois les baisers de ta bouche.
Elu serai-je quand ma Bien-Aimée
Passera le seuil de ma maison ;
Bienheureux deviendrai-je
Quand sa caresse me mènera au nadir
De sa beauté parfumée de nard et de cinnamome. »
Vous m’aviez envoûtée, Octave ! Mais le charme fut rompu quand vous allâtes seul au bal de la marquise de M.. Madame de C. y dansa avec tant de grâce que le philtre d’amour se répandit dans vos veines à tous deux.
Je n’existai plus.
Nos fiançailles furent rompues aussi vite qu’elles avaient été conclues. Comme la mer se retire à la vitesse d’un cheval au galop, l’amour s’en fut de votre âme.
Ce soir, j’irai marcher dans l’étang.
Le jour après-demain matin, en lisant votre journal tout en dégustant votre thé, vous direz :
« Son corps est plein de nénuphars… »

A Dieu, Vicomte, je vous ai bien aimé.

Malthilde des S.

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23 mars 2009 1 23 /03 /mars /2009 15:56

J'ai trouvé ce tableau de Münch sur la danse très intéressant, non pas seulement pour le couple central mais surtout pour les autres personnages. Je suis sûre qu'il vous suggèrera d'intéressantes réflexions (papierlibre.over-blog.net).

La danse de la vie, Münch

Sous l’i rose de la lune
Et le mauve de la brume
Sur les champs désormais
verts
Le bal est enfin ouvert

Robes blanches et habits
noirs
Couples tanguant dans le soir
On sourit et l’on s’enlace
On tremble et puis l’on s’embrasse

En ruban et
plumetis
La rosière fait tapisserie
Quand lui tiendra-t-on la main
Sera ce bientôt demain

Comme
une fleur d’incendie
Une amoureuse irradie
Corps aimanté à l’amant
Ils valsent infiniment

Et la femme abandonnée
A vu pourrir ses années
Corsetée de velours
noir
Elle enclôt son désespoir

Les musiques se sont tues
Que sont danseurs devenus

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